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Six semaines dans l'Atlas, notes d'un touriste...

De
239 pages
Muquardt (Bruxelles). 1872. In-16, VIII-235 p..
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BRUGES, — IMP. ET L1TH. DE P.-C. POPP.
E. THAMNER.
DANS
NOTES D'UN TOURISTE.
Dijon. - Avignon. - Nimes.
Arles. - Marseille. - Alger. - Fort-Napoléon.
Oued-Sahel. - Bougie.
Mustaphà. - Blidah. - Medeah.
Chiffa, etc.
BRUXELLES. LEIPSICK. NICE.
LIBRAIRIE MUQUARDT.
M DCCC LXXII.
A mon ami Félicien Rops.
Après deux ans, je me décide enfin à publier
ces notes, oubliées au fond d'un tiroir, et dont lu
m'as rappelé l'existence. — Simples notes de
voyage, prises au vol, griffonnées au hasard
sur les tables d'hôtels, dans les salles d'attente,
sur la dunette des paquebots, sous la lente du
soldat ou sous le toit hospitalier des Djemmas
Kabyles.
Comme tu le verras, je n'ai pas essayé d'en
faire un roman, je n'ai pas cherché à donner à
mon récit une couleur scientifique ou artistique,
— je n'y ai rien changé —je n'ai fait que
transcrire. — Il m'eût du reste été difficile de
remanier ce qui avait été écrit sous des impres-
VIII
sions aussi fugitives, surtout après que tant
d'événements terribles et saisissants en ont pres-
que effacé la trace.
En me retrouvant avec toi à Paris, où les
ravages de la guerre se montrent encore à chaque
pas, il m'est agréable de me reporter à deux
ans en arrière et d'évoquer avec toi de plus doux
souvenirs.
En te dédiant ces pages, je ne fais que te ren-
dre ce qui t'appartient.
E. Th.
Paris, Mai 1872.
SIX SEMAINES DANS L'ATLAS.
NOTES D'UN TOURISTE .
Dijon, 16 Août 1869.
Mon cher Félicien,
Tu seras vivement surpris sans doute de re-
cevoir cette lettre timbrée de Dijon, quand hier
2 SIX SEMAINES
soir encore, assis avec moi à la porte du Café
des Variétés, nous regardions fourmiller devant
nous la cohue du boulevard, dont le mouve-
ment incessant et fiévreux semble résumer la
vitalité du genre humain.
Je te dois deux mots d'explication, les voici :
Tu sais que mes préparatifs étaient faits de-
puis longtemps, mais tu sais aussi comment
l'irrésistible séduction de Paris a retardé jus-
qu'ici mon départ ; ces quelques semaines que
nous y avons passées ensemble se sont envolées
comme par enchantement, et le charme de ton
amitié y a contribué pour une large part.
En le quittant j'ai trouvé à l'hôtel une lettre
que j'attendais depuis quelques jours, et qui
motait tout prétexte de délai. — Craignant de
nouvelles hésitations, subitement je me suis dé-
cidé à partir sans te revoir... avec cette soudai-
neté dont sont parfois capables les gens les plus
irrésolus.
J'avais plus de temps qu'il n'en fallait pour
DANS L'ATLAS. 3
prendre le train de nuit, et à onze heures je me
trouvais au guichet de la gare de Lyon.
Tu m'as demandé de t'écrire souvent, de l'en-
voyer mes impressions de chaque jour... je te
tiens parole et me voici :
Le compartiment était rempli. — Après
m'être retourné cent fois dans l'espace étroit
qui m'était laissé, après avoir essayé en vain de
lire ou de lier conversation avec mes voisins,
je tâchai de m'endormir. — Mais le train à tout
instant s'arrête et vous secoue brutalement, des
voyageurs entrent et sortent, de violents cou-
rants d'air font irruption par les portières ou-
vertes et refermées avec fracas... La voix des gar-
des retentit : Montereau... Sens... Tonnerre...
et je me réveille pour tout de bon.
La lune étend sa lumière blafarde sur de
grandes plaines monotones ; les poteaux du té-
légraphe défilent régulièrement en projetant
leurs ombres rapides dans la voiture, — les
baraques des cantonniers se signalent de dis-
4 SIX SEMAINES.
tance en distance par une lueur rouge qui passe
comme l'éclair.
Au sortir du tunnel de Blaizy, l'aspect, du
pays change brusquement. Le terrain devient
mouvementé, aride, crayeux. Des roches pelées,
couvertes de vignes, s'étendent à perte de vue.
La végétation est maigre, l'herbe chétive — et
les dernières ondulations des côteaux se noient
dans des tons violacés.
Çà et là apparaissent de petits villages misé-
rables, des enclos formés de pierres superposées,
des huttes couvertes de grandes ardoises iné-
gales.
Quand j'entrai dans Dijon la pluie avait re-
vêtu, tous les objets d'une teinte sombre. Je me
mis à errer au hasard, m'arrêtant à chaque pas,
jetant un regard dans l'intérieur des maisons,
dans lès ruelles, observant les détails des con-
structions, la forme des fenêtres, des toitures,.
DANS L'ATLAS. 5
les ornements des portes, tout ce qui décèle les
habitudes, les industries locales. Chaque ville
n'a-t-elle pas, en effet, comme une physionomie
humaine, ses traits propres qui en révèlent le
caractère et les moeurs?
Des rues étroites, tortueuses, aux maisons
de pierres 'brunies par le temps ; des pignons
«normes percés de grandes fenêtres fourra-
gères avec de grandes potances noires en saillie
menaçante; de longs murs croulants et rugueux,
des clôtures de jardins à demi détruites ; des
auberges à la large porte toujours ouverte, aux
enseignes branlantes ; des boutiques sombres,
défendues par de gros barreaux de fer... Tout
cet ensemble de choses vieillies, usées par le
passage des générations, qui accusent des habi-
tudes simples et laborieuses, ainsi qu'un grand
attachement au passé.
Malgré l'heure avancée de la matinée, les
promeneurs étaient rares ; le calme des rues
n'était troublé que par quelques cris d'enfants,
6 SIX SEMAINES
le gloussement des poules picorant entre les
pavés, ou le pas d'un cheval traînant lourde-
ment sou palonnier et ses chaînes.
J'arrivai ainsi à la place, ornée d'une colon-
nade grecque, formant un vaste hémicycle.
L'hôtel de la préfecture d'un style renaissance
massif, en occupe le centre, et quatre arcades
disposées symétriquement, donnent accès aux
rues principales.
Ces constructions complétement semblables,
cette colonnade monotone bornant la vue de
tous côtés, produisent une impression de tris-
tesse irrésistible, et s'il fallait élever un temple
à l'ennui, on ne l'imaginerait pas autrement.
Un officier de la garnison bâillait à la porte
d'un café; tandis qu'un garçon frottait les tables
d'un bras paresseux, et au milieu du pavé lui-
sant de pluie, un chien mélancolique vaguait.
Des rues neuves me conduisirent à une sorte
d'esplanade plantée d'arbres, où un soldat d'in-
DANS L'ATLAS. 7
fanterie, le pantalon remonté jusqu'aux genoux'
promenait le pacifique cheval blanc de son co-
lonel.
Sainte-Bénigue la cathédrale est proche ;
elle offre une masse imposante, entourée de
vieilles maisons aux pignons aigus, aux toits de
tuiles bossuées, moussues.
Ce coin de la ville, voué à la friperie, a une
physionomie moins maussade. Là régnait une
certaine animation ; les marchandises d'occa-
sion étalées à l'extérieur des boutiques, les
étoffes aux couleurs vives, les ferrailles, les us-
tensiles bizarres que rassemblent les hasards
du bric-à-brac, les allées et venues des chalands,
formaient un tableau varié et chatoyant.
La pluie avait cessé et un rayon de soleil pâle
s'efforçait de percer les nuages. J'arrivai, je ne
sais comment, à la promenade de Mail, occu-
pant d'anciens remparts et ombragée de plata-
nes séculaires.
8 SIX SEMAINES
J'étais retombé dans le silence et la solitude.
Une senteur tiède s'élevait de la terre humide
et le feuillage mouillé avait pris un ton d'un
vert intense.
Quelques vieillards, vêtus d'une sorte da
houppelande d'hôpital, coiffés de bonnets de cuir
d'une forme gothique, étaient assis sur de gros
bancs de pierre, échangeant parfois un mot et
traçant des ronds devant eux avec leur canne.
A travers les arbres apparaissait par échap-
pées la ville, un peu brumeuse, découpant sur
le ciel la silhouette de ses tours noircies, de ses
toits aux formes aigues, de ses cheminées sur-
montées de girouettes.
Au-delà, la vue s'étendait sur les champs,
sillonnés de chemins crayeux; çà et là des
groupes de maisons formaient des taches plus
foncées, entourées de verdure, et le ciel plein
de nuages, projetait de grandes ombres sur les
coteaux. Dans le fond tout se confondait dans
DANS L'ATLAS. 9
un brouillard roussâtre où le soleil mettait des
reflets de nacre.
L'air était lourd et immobile, et pas une
feuille ne bougeait, — de grosse gouttes d'eae
tombant de temps en temps des arbres, fai-
saient des trous dans le sable qui séchait.
Avignon, 20 Août.
Je suis arrivé à Avignon vers une heure du
matin, après un long et pénible voyage, épuisé
de fatigue et de sommeil. — Pas un réverbère
n'éclairait la gare, et ce fut presque à tatons que
je montai dans une lourde palache qui s'élança
aussitôt vers la ville avec un grand bruit de
ferraille.
Tout dormait et les rues étroites étaient plon-
gées dans une obscurité profonde. Une porte
s'ouvrit et la voiture s'engouffra dans un vesti-
bule voûté, aux murailles luisantes et verdies.
J'étais à l'hôtel Saint-Ives.
La nuit, le silence, les lueurs blafardes d'une
lampe qui se balançait sous la vuûte et la demi
DANS L'ATLAS. 11
somnolence dans laquelle j'étais plongé, tout
contribuait à donner aux objets un aspect si-
nistre et fantastique.
Deux individus de mauvaise mine, sorte de
valets d'écurie, barbus et déguenillés, me con-
duisirent sans mot dire à travers des vestibules
délabrés, jusqu'à une grande chambre, presque
vide. Les pierres disjointes du parquet, les fe-
nêtres et les portes branlantes, la tapisserie dé-
$chirée et d'une couleur douteuse, l'odeur indé-
finissable qui s'exhalait des murs, n'étaient pas
de nature à me rassurer, et le lit à demi caché
dans l'ombre sous les rideaux d'une alcôve pro-
fonde, avait une physionomie criminelle.
Heureusement, douze heures de chemin de
fer constituent un narcotique infaillible.
Je m'éveille au milieu d'un rayon de soleil et
je cours à la fenêtre. — Une cour carrée entou-
12 SIX SEMAINES
rée de hautes murailles blanches; au-dessus,
quelques toits plats revêtus de tuiles épaisses et
un coin de ciel tout bleu, où se balancent quel-
ques branches maigres.
Ce n'est vraiment qu'à partir d'Avignon
qu'on se sent dans le Midi, que la nature du
sol, l'aspect du ciel, la température, la couleur
des objets, l'air que l'on respire, commencer
à prendre un caractère tranché.
Cependant, certains sifflements de mauvais
augure s'étaient fait entendre, et à mon premier
pas hors de l'hôtel, je me sens empoigné, bous-
culé, décoiffé par le plus 'formidable vent que
l'on puisse imaginer.
C'est le Mistral, sans lequel, au dire des in-
digènes, leur pays serait le plus beau du monde.
Malheureusement il souffle deux jours sur
quatre.
Résignons-nous donc et faisons-lui bon ac-
cueil par amour de la couleur locale. — Mistral,
je te salue !
DANS L'ATLAS. 13
Ville étrange qu'Avignon, lacis inextricable
de rues étroites et de carrefours sombres, pleins
de recoins imprévus, de voûtes ou de passages
obscurs dominés par de hautes murailles mas-
sives.
C'était jour de marché et les abords de la
place Pie, encombrée d'échoppes, étaient enva-
his par une foule agitée et bruyante.
A la hauteur du premier étage, des cordes
tendues d'un côté à l'autre de la rue, suppor-
tent des toiles de diverses couleurs, haillons
pris au hazard, qui font l'office de tente; au-
dessous règne une pénombre bleuâtre percée çà
et là par de longues traînées lumineuses, tandis
que la partie supérieure des maisons inondées
de soleil se découpe en arêtes vives sur le ciel.
Quelle solennité imposante et prestigieuse
possède encore cet antique palais des papes,
14 SIX SEMAINES
qui domine toute la ville de sa masse énorme !
Monument pesant et sévère, entièrement dé-
pourvu d'ornements et dont les sept tours gi-
gantesques semblent commander à toute la
contrée environnante. Aujourd'hui il n'offre plus
que de rares vestiges de la puissance de ceux
qui l'ont habité : Quelques peintures murales à
demi effacées par l'humidité; des inscriptions,
des bas-reliefs presque frustes. Transformé en
caserne, ses cours immenses ne retentissent
plus qu'à la voix rauque des sergents instruc-
teurs, et les numéros matricules des fantassins
décorent seuls les hautes murailles des salles
où se sont assemblés des conciles.
Les remparts, bâtis à la même époque, rè-
gnent tout le long du Rhône. Murs épais, or-
nés d'arcatures romanes et percés de créneaux,
du haut desquels on domine le fleuve, le vieux
pont d'Avignon, dont il ne reste plus que deux
arches, et au-delà Villeneuve, hérissée de vieil-
les tours et couronnée par les ruines de l'ab-
baye de Saint-André.
DANS L'ATLAS. 15
Localité autrefois importante et renfermant
cinq à six mille habitants, Villeneuve n'est
plus aujourd'hui qu'un immense amas de dé-
combres, refuge d'une population de deux ou
trois cents âmes. Bâtie sur le flanc d'une colline
aride, sans verdure, sans ombre, elle n'offre
qu'une accumulation de maçonneries d'un blanc
mat, autour desquelles se distinguent les vesti-
ges d'une enceinte. Des ruelles taillées à même
dans le roc, abruptes, rapides, bordées de mai-
sons formées de moellons croulants, sans toits,
sans fenêtres, la plupart désertes. Des terrasses,
soutenues par des arceaux, d'origine romaine,
sur lesquelles des oliviers rabougris, effeuillés,
écorcés, semblent se cramponner pour résister
au vent.
A mesure que l'on monte, la désolation aug-
mente, car les rares habitants se sont réfugiés
au pied de la colline.
L'ancienne abbaye en occupe le faîte. Son
entrée principale, flanquée de grosses tours
16 SIX SEMAINES
crénelées, défendue par des herses et des ma-
chicoulis, lui donne plutôt l'aspect d'une forte-
resse que d'un asile pieux.
A l'intérieur règne la destruction la plus com-
plète, et c'est à peine si l'on peut distinguer au
milieu des débris amoncelés la place qu'occu-
paient les cours et les bâtiments.
Des chiens errants, quelques chèvres à l'é-
chine tranchante, décèlent pourtant la présence
de misérables bergers qui sont venus chercher
un abri dans ces ruines, et dont les huttes de
paille apparaissent çà et là accolées au pied des
murs.
Pas un brin d'herbe pour reposer les yeux
fatigués par la blancheur des pierres, sur les-
quelles se reflètent les rayons d'un soleil verti-
cal. Tout semble avoir été bousculé par le vent
implacable; les rafales s'engouffrent à travers
les lézardes avec des sifflements terribles ; et, au
pied du côteau, le Rhône, à demi caché sous
les ajoncs, mugit, violemment agité.
Nîmes, 25 août.
Le mistral avait fait place à la température
la plus enchanteresse. Le ciel était voilé de va-
peurs légères qui atténuaient l'ardeur du soleil.
L'air était calme et parfumé ; une pluie tiède,
pendant la nuit, avait fait tomber la poussière
et rafraîchi le feuillage.
Je me dirigeai vers les jardins où se trouvent
les Termes et le Temple de Diane. C'était l'heure
de la sieste; et pas un bruit de pas ne troublait
le silence des larges allées plantées d'oliviers et
de platanes.
Les escaliers, les balustres des terrasses, les
vases qui les surmontent composés de débris
antiques; les statues de porphyre replacées sur
18 SIX SEMAINES
leur piédestal; la douceur de l'air, le murmure
d'une fontaine, jaillissant au pied de l'autel de
Diane, l'ombrage des oliviers aux feuilles étroi-
les et luisantes, tout invitait à la rêverie. —Mon
esprit s'égarait dans les souvenirs du passé dans
une contemplation rétrospective d'un charme
ineffable, les siècles s'étaient effacés, et je crois
qu'en ce moment l'apparition d'un personnage
eu toge romaine ne m'eût point causé de sur-
prise
Les bains, avec leurs bassins, leurs étuves,
leurs voûtes épaisses soutenues par une colon-
nade dorique, ont été restaurés de manière à
faire illusion. — Les frises, les chapitaux pré-
sentent encore une foule de détails de sculpture
et des inscriptions en bon état.
Derrière, s'élève un bois de mûriers, plein
de statues, de débris de colonnes et de vases
moussus. De grandes dalles de marbre usées
par le temps forment un escalier en zig zag qui
aide à en gravir la pente.
DANS L'ATLAS. 19
Au delà s'étend la campagne désolée.
Le sol grisâtre et comme incinéré forme des
ondulations dont les lignes maigres s'entre-
croisent jusqu'à l'horizon. Le soleil y jette de
grands plans de lumière violente, entrecoupés
d'ombres lourdes,
Les chemins poudreux, rocailleux, sont bor-
dés de murs servant de clôture; assez élevés en
quelques endroits, ces murs bornent la vue de
tous côtés et ne laissent apercevoir au-dessus
de leur crête que des branchages gris de pous-
sière, A certains carrefours, on croirait errer
dans une ville déserte, sans fenêtres et sans
toits.
Pas une haie, pas un frais buisson; la terre
disparaît sous une couche épaisse de pierrailles
aiguës roulant sous le pied et le lit desséché
des ruisseaux ne se distingue des chemins que
par une plus grande abondance de cailloux et
par les ronces et les orties qui semblent y mou-
rir de soif.
20 SIX SEMAINES
A perte de vue, le même aspect de solitude
aride et morne. Une chaleur uniforme et pe-
sante s'élève des rochers aux reflets aveuglants.
Çà et là des débris de murailles romaines sor-
tent du sol comme le squelette immense d'un
monstre mal enfoui.
Marseille, 25 août.
Le trajet d'Arles à Marseille se fait en grande
partie à travers les plaines de la Crau. Là,
toute ondulation de terrain cesse, et l'on se
trouve au milieu d'un plateau sans fin, et pres-
que désert. Les mûriers, les oliviers, les aman-
diers, n'apparaissent que par petits groupes.
De loin en loin on aperçoit une métairie bâtie de
pierres grises, des huttes de bergers, et des
troupeaux de moutons serrés les uns contre les
autres et formant des taches brunes sur cette
vaste étendue semée de cailloux blancs qui étin-
cellent au soleil.
Bientôt, des collines s'élèvent dans la direc-
tion de l'Ouest, et dans leurs intervalles de
22 SIX SEMAINES
longues lignes d'un blanc nacré indiquent l'ap-
proche des marais salants. Au delà, les plaines
de la Camargue sillonnées par les bras du
Rhône, puis, dans le fond, les derniers contre-
forts des Cevennes.
A partir de Rognac, la voie ferrée domine les
lacs salés, dont l'eau immobile vient baigner le
pied du remblai ; des roches, aux profils angu-
leux, les entourent, dessinant sur leur bord
une suite de golfes et de promontoires.
Vers l'Estaque, on distingue entre les mon-
tagnes les plus éloignées et le ciel une zone iri-
sée qui semble s'élever à mesure qu'on en ap-
proche. On y remarque un vague mouvement
d'ondulation, puis des points blancs, qui, comme
des flocons de neige, paraissent et disparaissent
tour à tour.
C'est la mer ; c'est la Méditerranée.
Le paysage prend un aspect plus riant : les
collines se couvrent peu à peu de villas élégan-
DANS L'ATLAS.
23
tes, entourées d'une riche végétation, et, plus
bas, on entrevoit à travers les arbres les fau-
bourgs de Marseille et le port.
La grandeur et la beauté des rues, les plan-
tations dont elles sont ornées, les longues pro-
menades ombreuses, le mouvement de la popu-
lation, l'animation du port, la disposition de la
ville formant un vaste amphithéâtre incliné vers
la mer, lui donnent un air à la fois souriant et
majestueux.
Mais ce qui l'emporte sur tout le reste, ce qui
attire d'abord le voyageur, c'est la mer. Cette
mer incomparable, rêvée depuis l'enfance, en-
trevue à travers les magiques fixions de Virgile
et d'Homère, toute peuplée de héros et de
dieux.
Sans m'arrêter à rien examiner, sans prendre
le temps de me reposer, je m'étais avancé rapi-
24 SIX SEMAINES
dement jusqu'au pied d'un fort situé devant l'en-
trée de la Joliette, et, grimpant de rocher en
rocher, je parvins jusqu'au saillant d'un bastion
que la mer entourait de toute part. Là, assis au
pied des murs, à une hauteur vertigineuse, les
jambes pendantes dans le vide, le front fouetté
par le vent, la respiration entrecoupée, les
mains fiévreuses, je restai plusieurs heures en
proie à un enthousiasme indicible, et ne pou-
vant rassasier mes yeux du magique spectacle
qui se déroulait devant moi.
Il était six heures du soir et le soleil commen-
çait à s'incliner. Indépendamment de tout sou-
venir poétique, et telle que je la contemplais
alors, éclairée d'une lumière éblouissante, et
roulant sous un ciel d'un bleu intense ses flots
couleur d'améthiste, la Méditerranée offrait un
aspect féerique.
A mes pieds, d'énormes blocs accumulés for-
maient des anfractuosités profondes où venaient
DANS L'ATLAS. 25
s'engrouffer les flots. La marée montait. Je sui-
vais des yeux les vagues grossissant à mesure
qu'elles s'approchaient; je les voyais venir vers
moi avec une lenteur majestueuse, roulant
l'une sur l'autre leurs volutes, puis bondir sur
les roches et se briser en une pluie d'écume qui
m'inondait.
Ce qui ne peut s'imaginer, c'est la couleur
de cette eau, légère, spumeuse, effervescente,
teintée dans ses mille replis des tons les plus
variés et les plus éclatants. Au-dessous de moi
elle paraissait d'un vert opaque qui dégénérait
plus loin en un gris azuré entremêlé de reflets
roux. C'était comme une immense plaine de
moire paillettée de taches d'écume et de fa-
cettes étincelantes ; puis, brusquement les flots
comme assoupis revêtaient une teinté violacée
qui montait en augmentant d'intensité jusqu'à
l'horizon où elle tranchait violemment sur le
ciel.
Du point où j'étais placé, je découvrais toute
la rade formant un vaste hémicycle bordé
26 SIX SEMAINES
de falaises ; à droite, les hautes roches dans le
flanc desquelles serpente la roule de la Corniche,
dominée par l'église de Notre-Dame de la Garde;
à gauche, la côte décrivant une vaste courbe à
l'extrémité de laquelle on aperçoit le port de
Cette.
Marseille occupe le fond du golfe. Deux lon-
gues jetées terminées par des phares indiquent
l'entrée des bassins défendus par des forts et des
batteries avancées. Au centre, le vieux port de
la Joliette entouré de hautes maisons hérissées
d'une forêt de cheminées; les bassins encombrés
de navires, où les cordages et les mâts, les voi-
les flottantes, les pavillons de toute couleur for-
maient un fouillis inextricable, dans lequel se
jouaient le vent et la lumière.
Au-delà des bassins s'élèvent les maisons su-
perposées par milliers les unes aux autres, et
entremêlées de massifs de verdure, jusqu'au
pied des rochers qui forment le fond du tableau.
DANS L'ATLAS. 27
La mer reflétait les tons éclatants des jetées,
des batteries et des constructions innombrables
éclairées par les derniers rayons du soleil; puis,
la couleur ardente des premiers plans s'étei-
gnait peu à peu pour se perdre avec l'horizon
dans une buée rougeâtre.
Les bruits du port, les voix des matelots, les
mille rumeurs de la ville m'arrivaient par inter-
valles, entrecoupés par le choc régulier de la
vague qui venait déferler à mes pieds.
En me retournant, je voyais se dresser du mi-
lieu des flots la masse aride des îles du Frioul;
et plus près le château d'If, planté sur son ro-
cher à pic, comme une sentinelle terrible gar-
dant l'entrée du golfe. De ce côté, tout avait un
aspect sévère et sombre. Le jour baissait ; la
haute mer prenait une teinte de plus en plus
foncée, et la silhouette noire des îles se décou-
pait énergiquement sur le ciel. Le soleil, strié
de minces nuées, jetait de longues trainées de
feu sur la pointe des vagues.
Marseille, le 27 août.
Ce n'est que demain qu'a lieu le départ du
paquebot. Encore une journée d'attente. J'ai
parcouru la ville en tous sens, visité les prome-
nades, exploré les vieux quartiers, mais c'est
encore la mer dont la séduction l'emporte.
J'allai me promener sur la jetée. Le vent avait
augmenté depuis la veille, et les flots venaient
se briser avec furie sur les gros blocs de béton
qui protégent le pied des murs. Autour des bat-
teries situées de distance en distance règne un
chemin étroit sans garde-fou, sorte de berme
taillée dans l'épaisseur des maçonneries. Ce
chemin dominant de plusieurs mètres les. récifs,
était battu par les vagues, dont l'écume fran-
DANS L'ATLAS. 29
chissait par moments toute la hauteur du rem-
part et arrivait jusqu'aux embrasures des pièces.
Je passai là une partie de l'après-midi, ex-
posé au grand soleil, secoué par le vent, trempé
jusqu'aux os, me cramponnant aux angles des
pierres, étourdi par le bruit des flots, aveuglé
par l'eau qui me couvrait par moments tout en-
tier. — A chaque instant mon pied trébuchait
sur les dalles humides, les vagues m'envelop-
paient et menaçaient de m'enlever. J'étais seul,
éloigné de tout secours et j'éprouvais une ivresse
folle à prendre part aux immenses jeux de la
mer, à mêler ma voix à son chant énorme et à
résister à l'attraction du gouffre qui me fasci-
nait.
Vers le soir j'allai errer à l'aventure, le long
de la roule de Toulon qui, taillée en plein roc,
domine la mer d'une grande hauteur. Soutenue
à certains endroits par des piliers et des arches,
30 SIX SEMAINES,
elle franchit de petites criques qui servent de
refuge aux barques de pêcheurs.
J'étais arrivé à plus d'une lieue de la ville et
l'obscurité était devenue profonde.
Le vent était d'une violence telle que j'avais
la plus grande peine à me tenir debout et il me
faillait m'arrêter souvent pour reprendre ha-
leine.
Je distinguais à peine la route à dix pas de-
vant moi, et les grands rochers blancs qui la
dominent d'un côté, m'apparaissaient vague-
ment comme des fantômes.
A ma gauche un abîme noir. Des récifs accu-
mulés les uns sur les autres, des cavernes
creusées sous la route, et dans le fond, la mer
mugissante et furieuse, confondue avec le ciel
dans une noirceur opaque, et dont le balance-
ment ne se faisait deviner que par de vagues
phosphorescences.
Le roulement des flots, mêlé au bruit du vent,
DANS L'ATLAS. 31.
formait dans l'ombre une majestueuse harmonie
dominée par des sifflements tantôt aigus comme
des cris de colère, tantôt se perdant comme des
plaintes dans les gorges de montagnes.
Dans le lointain, Marseille apparaissait avec
ses milliers de lumières et ses phares allumés.
Alger. 2 septembre.
Après deux jours de forte houle, et quelques
coups de vent violents, la mer commença à se
calmer et. offrit aux regards une immense nappe
d'azur tachetée de flocons blancs d'écume. Il
était trois heures de l'après-midi, une brise favo-
rable soufflait vers la côte d'Afrique et l'on avait
déployé deux grandes voiles.
Le navire, légèrement incliné, filait rapide-
ment avec un balancement régulier et gracieux.
Le soleil brillait, le ciel était pur, et une tente
blanche jetant son ombre sur toute l'étendue du
pont, y faisait régner une température délicieuse.
Fatigué de cinquante heures de traversée,
couché sur un bane contre le bordage, je roulais
DANS L'ATLAS, 35
des cigarettes, regardant d'un oeil à demi fermé
l'avant du vaisseau s'élever et s'abaisser tour à
tour, et me laissant bercer par le mouvement du
flot et le clapotement monotone des roues.
En ce moment, les conversations qui languis-
saient autour de moi, se ranimèrent tout à coup-
et chacun sembla se réveiller de sa torpeur.
On venait de signaler la terre.
Je m'arrachai à la douce somnolence qui me
gagnait, je m'élançai vers la balustrade du haut-
pont, et je distinguai, non sans peine, une ligne
bleuâtre très-pâle formant de légères ondula-
tions entre l'eau et le ciel. C'était la crête de
l'Atlas.
La nouvelle se répandit en un clin d'oeil et
une foule de passagers, que les inconvénients
de la traversée avaient retenus jusqu'alors dans
leur cabine, firent leur apparition sur le pont.
Les dames enveloppées jusqu'aux yeux dans.
leur châle, encore toutes pâles de deux nuits
34 SIX SEMAINES
de souffrances, commencèrent à se montrer une
à une au haut des escaliers; puis, risquant
quelques pas chancelants, vinrent s'accouder
aux cordages. On allait et venait, on s'interro-
geait, on calculait le nombre d'heures qui nous
séparaient encore du port, et tous les yeux
étaient fixés sur la côte lointaine.
Les voyageurs habitués à la traversée, acca-
blaient les novices d'explications et de démons-
trations géographiques. Quelques officiers
français en tenue de fantaisie, un mouchoir
blanc noué autour de leur képi, arpentaient le
pont bras dessus bras dessous en fredonnant et
en parlant à haute voix. Un vieux anglais con-
sultait son guide — tous les visages souriaient,
et le mal de mer semblait complétement oublié.
L'avant-pont, occupé par les passagers de 3e
classe, présentait l'aspect le plus animé. Pour
eux qui, pendant deux jours et deux nuits»
avaient subi toutes lés rafales du vent, toutes les
éclaboussures des vagues, l'approche de la terre
DANS L'ATLAS. 35
était une véritable délivrance. Soldats, ouvriers,
colons, femmes et enfants couchés pêle-mêle
sur de mauvaises couvertures ou accroupis en
tas le long du bordage, enveloppés de loques
de toute forme et de toute couleur, formaient
un campement très-original. Chacun se levait,
s'étirait bras et jambes, et déjà faisait ses pré-
paratifs de débarquement. Les uns repliaient et
empaquetaient leurs hardes. D'autres, assis en
rond autour d'une gamelle où ils piquaient tous
ensemble, se passaient la bouteille de bouche
en bouche. Les femmes procédaient sans façon
à leur toilette ou débarbouillaient leurs enfants,
et le rire circulait de tout côté, mêlé aux éclats
de voix.
Cependant les montagnes semblaient grandir
à l'horizon et l'on distinguait mieux leurs for-
mes et leurs divers plans. Les plaines et les val-
lées se dessinaient, ainsi que les trois étages de
l'Atlas, superposés l'un derrière l'autre.
L'oeil embrasse la vaste courbe formée par la
36 SIX SEMAINES
cote depuis Dellys, jusqu'au cap Caxine, et
déjà apparaissent des agglomérations de points
blancs indiquant des villes et des villages. On
approche; le cercle se restreint et nous entrons
dans la baie comprise, entre la pointe Pescade
et le cap Matifou.
Une silhouette blanche se dessine entre deux
plis de montagnes. C'est Alger que l'on ne voit
encore que de côté. Le navire décrit une courbe
à droite en ralentissant un peu sa marche, et
bientôt nous nous trouvons en face de l'antique
ville moresque.
Le soir venait et le soleil, prêt à disparaître
derrière la pointe Pescade, flamboyait dans un
ciel d'un rouge éclatant. De grandes ombres,
glissant du haut des montagnes, estompaient
d'une brume épaisse toute la partie droite du
tableau. La mer, d'un bleu diaphane semé d'é-
tincelles, s'assombrissait en s'élevant vers le.
DANS L'ATLAS. 37
ciel de manière à arriver aux nuances lourdes
du lapis. Du côté opposé, la terre et l'eau s'u-
nissaient' amoureusement dans une vapeur
nacrée.
Au milieu apparaissait Alger, la ville blan-
che, comme un triangle dont la base plongeait
dans la mer et dont le sommet, couronné par
d'anciens forts turcs et embrasé par les derniers
rayons du soleil, se détachait sur un fond de
rochers escarpés dont les teintes roses étaient
entremêlées de reflets d'or.
Le port est devant nous, fermé à droite par
une longue jetée formant un arc de cercle flan-
que de forts et terminé par un phare. A gauche,
une jetée plus courte aboutit à une batterie qui
la coupe perpendiculairement. Ces longues
lignes de maçonnerie d'un gris clair, hérissées
de canons et défendues des coups de mer par
d'énormes blocs de rochers jetés pêle-mêle à
leur pied, ont un aspect imposant et terrible.
Elles se relient à la côte par des entrepôts et
38 SIX SEMAINES
des casernes, constructions massives, carrées et
crénelées.
Le navire s'arrête, — les chaînes des ancres
roulent avec fracas, nous sommes en face des
quais, couverts d'une foule mouvante, attirée
par notre arrivée.
Ces quais, presque à fleur d'eau, sont reliés
à la ville par des rampes et des escaliers soute-
nus au moyen d'une suite d'arcades gigantes-
ques, dans l'épaisseur desquelles sont établis des
boutiques et des cafés superposés à différentes
hauteurs. Cette construction, en pierres blan-
ches, occupe une grande étendue et forme avec
ses paliers et ses balustres une masse gran-
diose.
Au-dessus, on aperçoit la ville française avec
ses hautes maisons, ses fenêtres innombrables
et ses toits plats hérissés de cheminées. Dans
le fond, la ville moresque s'élève en amphi-
théâtre, offrant une accumulation de masses
cubiques et de dômes percés d'étroites ouver-
tures.
DANS L'ATLAS. 39
Le soleil avait disparu et tout l'ensemble ap-
paraissait comme une immense tâche d'un blanc
mat piquetée de points noirs, où l'on distinguait
à peine la silhouette des terrasses et des coupo-
les étagées les unes au-dessus des autres, tandis
que les montagnes situées derrière prenaient
une teinte de plus en plus sombre.
Une flotille d'embarcations légères se détacha
du rivage et vint aborder le vaisseau, et chacun
se précipita vers les escaliers volants que l'on
venait d'abaisser. On se presse, on se bouscule ;
une horde de Biscris ou portefaix algériens nous
entoure, se querellant avec des cris rauques, et
tendant tous à la fois leurs bras nus pour rece-
voir nos bagages. Les nacelles balancées par le
flot, s'entre-choquent et l'on ne sait où poser
le pied.
Quelques coups de rames et nous touchons
au quai.
Un grand Arabe maigre, au teint cuivré, aux
yeux creux, s'empare de mon sac de voyage et,
40 SIX SEMAINES
du pas le plus allongé de ses jambes nues, court
devant moi à travers la foule.
J'arrive ainsi à l'hôtel, tout essoufflé de la
poursuite de mon violent cicérone et trop pré-
occupé de ne point le perdre de vue pour avoir
Tien pu observer sur mon passage.
Alger, 3 septembre.
Il faisait nuit. Je me trouvais sous les arcades
de la rue Bab-el-Oued, où est situé l'Hôtel de
Paris. La première chose qui me frappa fut
l'élévation de la température, ainsi que la dou-
ceur et le calme de l'air. Je me sentais comme
plongé dans un bain d'une chaleur uniforme
qui faisait perler un peu de transpiration à mes
tempes, sans me causer pourtant ni lassitude,
ni oppression.
Les boutiques commençaient a s'éclairer, les
promeneurs étaient nombreux et le mélange de
costumes et de races donnait au mouvement de
la rue un aspect tout particulier.
Des âniers et des portefaix indigènes, demi-
42 SIX SEMAINES
nus, allaient et venaient d'un pas rapide, vêtus
simplement d'une sorte de sac laissant passer
les bras et la tète et taillé dans une étoffe de
laine grossière bariolée de dessins rouges et
jaunes.
Des Arabes, enveloppés de leur bournous,
des Juifs au turban broché, des femmes voilées
d'étoffes blanches de la tète aux pieds, ou traî-
nant de longues robes de soie damassée, fen-
dues sur le côté, les pieds nus dans des san-
dales, le front ceint d'une écharpe de mousse-
line retombant sur l'épaule, se croisaient avec
des grisettes françaises au pas léger, au regard
hardi. Des officiers, des bourgeois flânaient, les
mains dans les poches, et le troupier, le bonnet
de police sur l'oreille, la pipe aux lèvres, se
prélassait d'un air conquérant et satisfait.
La rue Bab-el-Oued est avec la rue Bab-
Azoun, qui lui fait suite, la principale artère du
quartier français. Elle conduit à la place du
Gouvernement, qui occupe le centre de la ville
DANS LATLAS. 43
nouvelle. Cette place, entourée de hautes mai-
sons, bordées d'arcades, plantée de platanes et
de palmiers, est ornée à son centre de la statue
équestre du duc d'Orléans. Elle est ouverte d'un
côté sur la mer qu'elle domine, et forme comme
une vaste terrasse terminée par une balustrade
en pierre qui se prolonge à droite et à gauche
le long d'un boulevard nouvellement construit.
Là et dans toute les rues d'alentour règne la
plus grande animation. Les cafés brillamment
éclairés, les boutiques de cigares, les cris des
cochers de fiacres et des marchands de journaux,
rappellent le mouvement des grandes villes.
Mais ce n'était point le quartier français qui
m'intéressait le plus; la ville moresque, entre-
vue vaguement à mon arrivée, exerçait sur mon
imagination une attraction invincible, et, poussé
par la soif de l'inconnu, je m'éloignai rapide-
41 SIX SEMAINES
ment du centre pour m'enfoncer au hazard dans
l'ancien quartier.
Quelques ruelles à traverser, quelques esca-
liers à gravir, et tout a changé d'aspect, de
forme, de couleur. On fait quelques centaines
de pas et l'on se trouve transporté subitement
dans un autre monde, dans un autre siècle.
Cette partie de la ville, désignée en général
sous le nom de Kasbah, se compose d'un lacis
de ruelles étroites et escarpées formant un laby-
rinthe presqu'inextricable. Les maisons super-
posées pour ainsi dire les unes aux autres, es-
caladant le flanc de la montagne et comme ac-
crochées aux sinuosités du roc, laissent, dans
leurs intervalles, des passages étroits et tor-
tueux, pleins de ressauts imprévus, d'escaliers
et de pentes glissantes. A tous moments se pré-
sentent des culs-de-sac ou des voûtes sombres,
aboutissant à des cours intérieures et qui vous
forcent à rebrousser chemin. Le pied trébuche
sur des pierres roulantes ; on s'appuie des deux.
DANS L'ATLAS. 45
mains aux murailles et l'on s'avance au hazard
presque à tâtons à travers cette ville antique,
qui semble morte et qui n'est qu'engourdie dans
une léthargie profonde.
A cette heure avancée de la soirée, le plus
grand silence règne partout, et c'est à peine si
les rumeurs du quartier français vous arrivent
par intervalles.
Les maisons couvertes d'une épaisse couche
de chaux, impénétrables aux regards des pas-
sants, percées d'étroites lucarnes et de petites
portes basses et mystérieuses, ne dévoilent rien
de la vie de ceux qui les habitent. Les étages
surplombent, soutenus par une rangée de lon-
gues poutrelles obliques. Ils se touchent presque
et même, à certains endroits, établissent une
communication entre les deux côtés de la rue.
On monte, on descend, on décrit mille zig-
zags en tous sens, on s'enfonce sous des voûtes
profondes et à peine éclairées ; on aboutit à de,
petits carrefours entourés de bancs de prêtes,
46 SIX SEMAINES
qui invitent à s'asseoir ; on s'arrête, on écoute,
on regarde, et l'on aspire avec délices celte
poésie étrange qui se dégage de tout ce qui
vous environne.
Une lanterne se balance au bout d'une corde
et jette des lueurs intermittentes dans les ruelles
qui rayonnent alentour. Les murs en escaliers
gravissent la pente rapide de la montagne et
laissent voir par dessous, un fouillis de pièces
de bois et de murailles en saillie les unes sur
les autres présentant les oppositions les plus
violentes d'ombre et de lumière ; le pavé luisant
s'éclaire çà et là d'un reflet et le fond se perd
dans l'obscurité. On lève les yeux et tout en
haut, au-dessus de cet amoncellement de murs
penchés, soutenus on ne sait comment, on aper-
çoit un coin du ciel d'un bleu sombre semé d'é-
toiles.
Je me remets en marche; au bruit de mes

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