//img.uscri.be/pth/5d5589ca385f6d0f32ebe2395f7c383a831163bd
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Solennité religieuse célébrée à Amiens, le 28 février 1867, en l'honneur de Mgr Daveluy...

24 pages
Lambert-Caron (Amiens). 1867. Antoine Daveluy (saint ; 1818-1866). Pièce ; in-8°.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

SOLENNITÉ RELIGIEUSE
CÉLÉBRÉE A AMIENS, LE 28 FÉVRIER 1867
EN L'HONNEUR DE
MGR D A VELU Y
ÉVÊQUE IN PARTIBUS D'ACÔNE
UARTÏRISÉ EN CORÉE
L E 3 O MARS- -18 6 6
JOUIl DU VENDREDI-SAINT.
---
AMIENS.
Typographie LAMBERTrCARON, Imprimeur-Libraira de Mgr. l'Évê(lue
PLACE DU GRAND-MAR cui
SOLENNITÉ RELIGIEUSE
y' -.- CÉLÉBRÉE EN L'HONNEUR DE
MGI) DAYELUY.
1
Une fête a été célébrée dans notre cité d'Amiens, le 28 du mois dernier, en
l'honneur de Mgr Daveluy, martyrisé en Corée le 30 mars 1866. Cette fête, que
la foi des peuples et le concours empressé des princes et des pasteurs de l'Église
ont spontanément élevée à la hauteur d'une solennité nationale et catholique,
laissera dans les âmes de tous ceux qui en ont été les heureux témoins une impres-
sion aussi douce que salutaire et durable. Mais parce qu'il est des souvenirs
qu'on aime à retrouver tout vivants, et pour ainsi dire tout palpitants, à toutes
les heures et dans tous les moments de la vie ; parce que d'ailleurs, même dans
ce diocèse, un grand nombre n'ont pas vu et entendu ce qu'il nous a été donné
de voir et d'entendre ; de tous côtés on nous a faitexprimer le désir qu'il nous fut
possible de recueillir et de publier les documents qui se rapportent à cette grande
journée. Ce vœu, nous l'espérons, sera dans quelques jours satisfait. En atten-
dant, nous publions une relation extraite de journaux qui ont rendu compte de
notre cérémonie.
Amiens, le 8 mars 1867.
HONNEUR AU MARTYR I (t):
Mercredi 27 Mars.
Nous arrivons à Amiens à 6 heures du soir. Une activité extra-
ordinaire règne dans la vieille cité picarde : les ecclésiastiques,
surtout , sont en grand nombre. Nous en rencontrons à chaque
(1) Extrait de la Foi Picarde, semaine religieuse du diocèse de Beauvais.
j ¡ -,
'l -J <
— 2 —
pas, et parmi eux, nous en distinguons plusieurs des diocèses de
Beauvais et de Soissons; de Saint^Quentin, de Chauny, de Noyon,
de Reims et des contrées environnantes.
Des mâts surmontés d'oriflammes, qui s'agitent à la froide brise
du soir, sont plantés le long des rues par lesquelles doit passer le
cortège.
Un magnifique arc de triomphe signale à l'attention des prome-
neurs la maison natale de Mgr Daveluy. Derrière les murs, à l'as-
pect austère , qui cachent la demeure du saint missionnaire, on se
plaît à se représenter le noble vieillard et sa sainte épouse, qui,
demain, assisteront au triomphe de leur fils mort. Leur cœur doit
battre déjà bien fort, au bruit de cette foule qui passe sous leurs
fenêtres, et qui redit avec respect le nom du martyr.
La foule, qui circule le long des rues où passera la procession, est
toute préoccupée de cette question : fera-t-il beau demain ? Le cor-
tège pourra-t-il se déployer dans toute sa pompe ? Quels regrets ,
si ces rues et ces places n'étaient point parcourues par les pontifes
et par les prêtres venus en si grand nombre pour cette éclatante
démonstration !
On indique déjà les noms des évêques arrivés dans la journée au
palais épiscopal. Nous entendons citer Mgr Guibert, archevêque de
Tours; Mgr Ravinet, évêque de Troyes ; S. E. le cardinal de Bonne-
chose, archevêque de Rouen ; et l'illustre orateur, Mgr Mermillod,
évêque d'Hébron, coadjuteur de Genève.
Ail heures du soir, le temps est sombre et menaçant : on peut
espérer , mais il n'est pas possible de ne pas craindre pour le len-
demain.
Jeudi, 28 février.
Aux noms des évêques que nous avons cités hier , et qui assis-
taient à la soirée donnée par Mgr Boudinet, à l'évêché d'Amiens, il
faut ajouter : S. E. le cardinal-archevêque de Bordeaux, les arche-
vêques de Cambrai, de Tours et d'Alger, les évêques de Liège,
Soissons, Genève, Clifton (Angleterre) , Nevers, Quimper, Cou-
tances et Sura, S. Exc. le nonce apostolique, Mgr Chigi, et, parmi
les prélats romains, Mgr Obré, proto-notaire apostolique, Mgr Haf-
rreingue, Mgr le vicaire général de Noyer, accompagnant Mgr
Mermillod, et Mgr de Conny, vicaire général de Moulins.
M. le conseiller d'Etat, préfet de la Somme, les magistrats de la
cour impériale, et un grand nombre de conseillers municipaux assis-
,
- 3
taient à cette soirée, dont le souvenir de Mgr Daveluy occupa, pour
ainsi dire, tous les instants.
Le jour de la fête, de grand matin, les cloches sont en branle, les
portes de toutes les églises sont ouvertes, et les prêtres y arrivent
en foule pour célébrer la sainte messe avant la cérémonie. Nous
devons ce témoignage de reconnaissance au clergé d'Amiens, que
partout les prêtres étrangers ont été accueillis avec la plus parfaite
cordialité, et qu'à la cathédrale , en particulier, il n'était pas pos-
sible de souhaiter plus d'attention, plus d'ordre, et plus d'empres-
sement à répondre au désir des ecclésiastiques qui se succédèrent
sans interruption de cinq heures et demie à neuf heures.
La cathédrale est magnifiquement décorée. Le chœur, déjà si
riche, est encore rehausséeujourd'hui par les vingt-deux sièges des
prélats placés dans le sanctuaire, et faisant suite aux stalles des
chanoines. D'immenses banderolles aux couleurs les plus variées,
des oriflammes, de riches bannières ornent les piliers de la nef.
Des places sont réservées pour le clergé, les autorités de la ville, la
famille de Mgr Daveluy et les notabilités d'Amiens , autour de la
chaire qui sera tout-à-l'heure le point de mire de toutes les atten-
tions, et qui est déjà, longtemps à l'avance , l'objet des préoccupa-
tions d'un grand nombre.
A neuf heures et demie, les ecclésiastiques se rendent isolément
à l'église Saint-Leu, où on doit prendre l'habit de chœur et organi-
ser la procession. Le fronton du vieil édifice est complètement cou-
vert de draperies, qui cachent ses pierres noircies, et ses colonnes
mutilées. Enfin, à dix heures, le signal du départ est donné.
GRANDE PROCESSION DE SAINT-LEU A LA CATHÉDRALE.
Indescriptible !. C'est le premier et le dernier mot de la descrip-
tion que nous allons essayer de tracer.
L'église Saint-Leu est tout entière transformée en une chapelle
ardente. Toutes les fenêtres de la vieille église sont couvertes d'é-
pais rideaux que couvrent de légères dentelles; et des lustres en
grand nombre projettent sur l'assemblée des prêtres, qui grossit
d'instants en instants, la lumière pâle de leurs bougies.
-1 4 —
A dix heures, seize évêques sont arrivés pour se joindre à la pro-
cession, et le défilé commence. Les religieuses des différentes com-
munautés sont en tête; après elles, les frères des écoles chrétiennes,
puis le clergé dans l'ordre suivant : les abbés du petit-séminaire
de Saint-Riquier ; les abbés du grand-séminaire ; les vicaires, les
anmôniers, les curés, les vicaires de la cathédrale, les doyens por-
tant la mosette noire, les chanoines honoraires, les chanoines titu-
laires, les prélats romains, les évêques, les archevêques et les
cardinaux.
Comment peindre l'effet produit par cet immense cortège, suivant
la longue rue Saint-Leu, la rue des Sergents, la rue des Trois-
Cailloux, pour arriver par la rue Saint-Denis, à la cathédrale?
Comment donner l'idée de cette masse compacte qui se pressait
religieusement sur le trajet de la procession, et qui, au passage
des évêques, s'inclinait respectueusement, comme un seul homme,
sous les bénédictions multipliées des pontifes ? La devanture des
maisons était tendue partout, et quelques-unes étaient richement
décorées de draperies, de fleurs et de palmes, symbole du martyre.
Un peloton de hussards ouvrait la marche. La troupe faisait la
haie ; les trottoirs et l'entrée des habitations étaient couverts de
spectateurs, aussi émus qu'attentifs, suivant sympathiquement
du regard le grave mouvement de six cents prêtres qui mar-
chaient en chantant : 0 Dieu, notre Sèigneur et maître, que
votre nom est admirable par toute la terre 1
La voix de M. le chanoine Leboulenger répondait aux chants
mâles et vigoureux d'un chœur d'élite qui s'avançait au milieu des
rangs. Pas une parole , pas un mouvement dans la foule, pas une
attitude qui pût décéler la moindre irrévérence. Au contraire, par-
tout le calme, la dignité, la réserve et la prière, sous la blouse
comme sous les vêtements les plus élégants ; partout une émotion
visible, des larmes même, quand venaient à passer le père et la
mère du martyr , portant modestement le poids de leur gloire
comme ils avaient porté noblement quelques mois auparavant le
poids de leur douleur. Non, on ne décrit pas de pareilles scènes, on
félicite ceux qui les ont vues, et on admire la cité qui peut offrir de
semblables solennités à la piété traditionnelle de ses enfants !
Grâce aux habiles dispositions prises par M. le secrétaire-général
de l'évêché, le clergé put se placer, avec une facilité parfaite, partie
dans la nef, partie dans le chœur de la basilique.
La messe fut chantée par Mgr Chigi, Nonce apostolique , en pré-
— 5 —
sence des prélats. Le frère de Mgr Daveluy remplissait les fonctions
de sous-diacre.
Vers la fin de la messe, le clergé qui avait pris place dans le
chœur descendit au banc-d'œuvre où les évêques vinrent bientôt
s'asseoir à leur tour, pour entendre la grande et frémissante parole
de l'orateur génevois.
Quel spectacle! Cette immense église pleine, à tel point qu'il
était impossible d'en ouvrir et d'en fermer les portes ; au milieu de
la nef, une assemblée d'élite, composée de tout ce que la contrée
renferme de notabilités en tout genre ; sept ou huit cents prêtres
rangés le long du banc-d'œuvre ou échelonnés sur les degrés du
chœur ; en face de la chaire vingt-deux prélats, parmi lesquels
trois archevêques et deux princes de l'Église, plus admirables en-
core par la vertu et le talent qu'ils n'étaient brillants sous la pour-
pre ; et, au milieu de tout cet imposant ensemble, un homme petit,
impuissant, il semble, à remplir de sa faible voix, même au milieu
du silence, le vaste espace qu'on appelle la nef d'Amiens.
Mais cet homme est un prêtre, un missionnaire, lui aussi; un
évêque, l'évêque de Genève et l'orateur de la France, qui s'imagine
volontiers qu'il est son enfant. Son regard est vif, sa physionomie
admirablement douce et prévenante, son attitude pleine à la fois
d'aisance et de modestie. Il commence :
Vous recevrez la vertu de l'Esprit-Saint qui viendra en vous, et
vous serez pour moi, témins.. à Jérusalem, en Samarie, jusqu'aux
confins de la terre.
« Eminences, Messeigneurs, Messieurs, nous avons à célébrer de-
» vant vous la mémoire d'un glorieux témoin de N.-S. J.-C. S'il y
» a des heures où l'orateur se sent accablé sous le poids de sa mis-
» sion, s'il y a des émotions qui désespèrent la parole humaine,
M c'est bien dans des solennités comme celles-ci, où une insigne
» église a déployé toutes ses pompes, où une contrée tout entière
» s'est levée dans un même but et avec le même élan, où votre cité
» frémissante a voulu, par son concours, par ses maisons parées,
» par ses prières et par ses chants , laisser éclater ses sentiments
» enthousiastes. Je ne puis être à vos accents, au cri de vos cœurs,
» à vos manifestations éclatantes, qu'un écho bien impuissant pour
» parler dignement de celui qui rendit témoignage à Dieu par sa
» vie, par sa parole et par son sang.
» Mais ce qui m'afflige me rassure en même temps. Quand la
» parole expirerait sur mes lèvres, quand je me tairais, est-ce que
— 6 —
» ces pierres, est-ce que les échos de vos rues, est-ce que les batte-
» ments de vos cœurs ne parleraient pas assez haut pour dire la
» gloire de Mgr Antoine Daveluy, l'illustre enfant de cette cité ? »
Tout cet .exorde a été un chef-d'œuvre d'insinuation, de délica-
tesse oratoires, de gracieux éloges à l'adresse des cardinaux et ar-
chevêques, pour chacun desquels l'éminent orateur sut rappeler le
trait particulier de leur vie qui devait se représenter le plus
agréablement à leur souvenir. Parmi les évêques, son habile
parole sut aller trouver Mgr Forcade, évêque de Nevers, pour rap-
peler que lui aussi avait eu le bonheur et la gloire de porter
l'Evangile en Corée, et les évêques de Clifton et de Liège pour faire
ressortir une des gloires de la pieuse cité picarde, dans le sein de
laquelle la Belgique et l'Angleterre venaient se donner la main par
deux de leurs plus illustres pontifes.
» Vous aviez bien besoin de ces joies, Monseigneur, — s'écriait
» l'évêque d'Hébron, fixant de son regard plein de vénération le
» pieux évêque d'Amiens, — vous aviez bien besoin de ces joies,
» car vous aviez épuisé la coupe des douleurs. » Pourquoi faut-il
que notre plume s'arrête, impuissante à reproduire cet éloquent
éloge, auquel souscrivaient, autour de moi,' avec une émotion
visible, tous ces prêtres d'Amiens qui ont vu leur évêque à l'œu-
vre, consolant avec eux les malades, parcourant les rues les plus
affiigées, visitant les hôpitaux et exposant tous les jours sa frêle
santé par des contacts dangereux et par l'excès de la fatigue?
«
« Vous aviez bien besoin de ces joies, et Amiens, après s'être si
» admirablement dévoué, par ses magistrats, par son clergé, par
» tant de citoyens généreux qui s'oublièrent eux-mêmes pour ne
» songer qu'aux malades et aux pauvres, Amiens méritait bien
» d'avoir aujourd'hui la fête du dévouement.
« Selon la parole de l'Apôtre , il en est trois qui rendent
témoignage à Dieu : l'eau, la parole et le sang. Or l'eau , c'est la
pureté de la vie; la parole, c'est l'apostolat du prêtre et de l'évêque;
le sang, c'est le martyre.
Mgr Daveluy a rendu à Dieu ce triple témoignage ; par la pureté
de sa vie., le zèle de son apostolat et la sérénité de son martyre.
La PURETÉ DE SA VIE, on la voit briller, aux premières années de
son enfance, dans un cœur gardé, et plus tard, au temps de l'ado-
lescence, de la jeunesse et du sacerdoce, dans un cœur immolé.
Dans le développement de cette première pensée, Mgr Mermillod
eut l'occasion de rappeler ce qu'avaient fait, pour l'éducation du
-'1-
jeune martyr, son vénérable père et sa sainte mère, les professeurs
du séminaire de Saint-Riquier, les fils de M. Olier, au séminaire de
Saint-Sulpice, et « ces glorieux enfants de saint Ignace, les mem-
bres de cette société illustre qui n'a qu'une page dans son histoire,
la page du sacrifice et de la calomnie ! »
Il y a un mot qu'on a trouvé dans les papiers du pieux mission-
naire , et qui montre combien son cœur avait soif d'immolation.
Voulez-vous sa devise ? La voici : Nul aux créatures, nul à
moi-mêmejjpour être tout à Dieu.
« Quand, après son sacerdoce, dans ses mains frémissantes,
sur ses lèvres empourprées, dans son cœur brûlant, il reçoit pour
les premières fois Jésus-Christ, à Saint-Sulpice, à Notre-Dame des
Victoires, dans l'église de Saint-Leu où il a été baptisé, quelle
passion du sacrifice descend avec Jésus-Christ dans son âme !.
C'est un usage touchant de votre cité, que lorsque quelqu'un
de ses enfants, appelé à l'honneur du sacerdoce, offre pour la
première fois le saint-sacrifice dans sa ville natale, les pieux fidèles
viennent s'incliner sous la main du jeune prêtre qui les bénit.
Antoine Daveluy venait de dire sa première messe à Saint-Leu,
quand une femme du peuple, pénétrée des sentiments de foi qui
portaient les malades au-devant du Sauveur, arrive, tenant dans
ses bras un enfant de trois ans, malingre, rachitique, contrefait
et incapable de se mouvoir sans le secours d'un bras étranger. Le
jeune prêtre pose la main sur la tête de l'enfant, et depuis ce temps
il marche !. On a peut être oublié parmi vous ce fait merveilleux;
c'est le moment de rappeler le miracle, en attendant que d'autres,
plus frappants, lus prodigieux, constatés avec plus de soin,
puissent permettre à vos cœurs de se satisfaire, en permettant au
Pontife suprême de donner à votre martyr une place sur vos autels.
« Mais il y a plus qu'un enfant à faire marcher ? courageux
apôtre, il faut faire marcher des peuples !.
L'éloquent orateur montre alors le jeune prêtre quittant Amiens
pour se rendre au séminaire des Missions étrangères. Là, l'appar-
tement qu'il recherche de préférence, c'est la salle des martyrs ; il
y va prier souvent,. Un jour, son père va le voir; c'était un
pressentiment qui le conduisait vers son fils prêt à partir pour les
missions. Le jeune apôtre retrouve, en revoyant son père au
moment de le quitter pour toujours, toutes les émotions de la
tendresse filiale. Il l'embrasse avec effusion ; mais après, comme
s'il avait à expier un excès de sensibilité naturelle qui eût pu
l'éloigner du sacrifice, après avoir dit adieu à son vieux père,
— 8 —
après l'avoir baisé au front, il se détourne, va droit à la cangue
qui avait servi au martyre de Mgr Borie, et il la baise avec passion
en l'arrosant de ses larmes d'apôtre.
« Ah ! baisez l'instrument de supplice des martyrs : vous avez
donné à Dieu le témoignage d'un cœur gardé et d'un cœur im-
molé ; vous êtes prêt à lui donner le témoignage de l'apostolat.
II. « Être apôtre, depuis dix-neuf siècles que le catholicisme
a popularisé cette idée, semble chose facile. Être apôtre ici, en
France, en Europe, où votre langue, où vos idées, où vos sen-
timents sont les nôtres, où vous ajoutez parfois aux sympathies
pour la parole de Dieu vos suffrages, vos éloges pour celui qui
l'annonce. Etre apôtre dans ces conditions parait facile ; et pour-
tant il y a encore bien des dangers, même dans ces dispositions
bienveillantes, qui, se traduisant en éloges, pourraient faire perdre
à l'orateur la pureté de ses vues et l'incomparable grandeur de sa
mission. Mais pour le missionnaire, arrivant dans un pays inconnu,
ennemi, aux habitudes sauvages, aux mœurs dissolues, parlant
une langue incomprise, que de fatigues, de luttes et de dangers !
Ici Mgr Mermillod retrace en termes saisissants l'abordage en
Corée de l'abbé Daveluy, placé alors sous la conduite de
Mgr Ferréol, puis il le montre dans 1'APOSTOLAT ISOLÉ, se prépa-
rant, grâce à la maladie qui le tient immobile, par l'étude et la
prière, à l'APOSTOLAT DOCTORAL qu'il exerce ensuite avec un infa-
tigable héroïsme.
« Ne pleurez pas, écrivait-il à son père, après qu'il fût nommé
coadjuteur de Mgr Berneux ; ne pleurez pas, maift priez pour moi ;
j'ai le malheur d'être évêque ! » C'est que pour lui, comme pour
tous les Pontifes catholiques, être évêque, ce n'était pas porter
une décoration vulgaire, c'était contracter un nouvel engagement
de livrer sa vie pour la cause de Jésus-Christ. Le moment appro-
chent où il allait donner à Dieu le TÉMOIGNAGE DU SANG.
III. « Chose étrange, que Dieu veuille du sang auprès de la
vérité ! que cet arbre immense de la vérité catholique ne pousse
bien et ne puisse prospérer que s'il reçoit les bénédictions d'en haut,
la grâce, et cette rosée de la terre, le sang des martyrs !
« Cherchez, partout il en fut ainsi : à Rome, àSmyrne, comme
à Amiens. Pourquoi cela? Parce que ce monde est le théâtre d'un
grand duel entre Dieu et l'homme, entre la raison éternelle et la
raison humaine, entre l'homme tombé qui conserve la haine au