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Souvenirs d'Afrique, 1854-1855 ; par le Dr X

256 pages
Impr. de Lefebvre-Ducrocq (Lille). 1868. Algérie (1830-1962). France -- Colonies. In-8 °.
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SOUVENIRS
1854-1855
PAR
Le Docteur X.
LILLE
IMPRIMERIE DE LEFEBVRE-DUCROCQ
À MADEMOISELLE EMILIE C.
Je vous fais hommage de mes SOUVENIRS
D'AFRIQUE. S'ils ont un peu d'intérêt pour vous
aujourd'hui, permettez-moi d'espérer qu'il ne
sera pas perdu demain.
Lille, 15 avril 1856.
Écrire à la première personne éveille certaines
préventions. Depuis que Pascal a dit: « le Moi est
haïssable», les choses ont encore empiré. Mais où
puis-je prendre plus près qu'en moi-même un
homme pour en traduire les impressions?... Ne les
ayant d'abord notées que pour mes propres souve-
nirs, je ne devais aucune explication; aujourd'hui
on m'oblige à confesser que, l'intérêt personnel
évanoui en quelque sorte devant la publicité, il va
rester peu de chose. Si ce n'est que tant pis pour
moi, je m'en console; si c'est tant pis pour le lecteur,
c'est différent.
II
Depuis que j'obéis à la signature d'un fonction-
naire que je n'ai j amais vu, aucun ordre de service
ne pouvait être mieux appelé à justifier certaines
appréhensions de ma carrière militaire. C'est après
un long séjour dans les hôpitaux de Paris que j'ai
reçu, comme un coup de feu en pleine poitrine, ma
commission de médecin pour les ambulances de
l'Algérie dans la province d'Oran. Tombé presque
inopinément des boulevards dans un poste avancé
de nos possessions d'Afrique, ma chute est compa-
rable à celle de l'astrologue qui se laisse choir au
fond d'un puits en contemplant les étoiles. J'en suis
resté longtemps étourdi. C'est qu'il nous faut un
moral solidement trempé, comme on le dit de celui
des bons officiers dans les notés envoyées au ministre,
pour résister aux chocs brusques que donnent les
changements de garnison. A ce point dé vue, le mé-
decin est le plus soldat des soldats de l'armée. Céux-
ci, qui marchent toujours avec le régiment, leur
famille militaire, en souffrent moins que lui.
changeons de tout en quittant tel poste pour tel
autre: camarades, chefs, relations, habitudes; lés
habits même quelquefois. Mes amis de France, qui
nié rencontreraient dans mes sorties autour du fort,
pourraient-ils me reconnaître dans un grand caban
III
âë flanelle Manche, une ceinture rouge de laine
grossière autour des; reins, et marchant accompagné
de deux hommes en armes ?.....
Je me trouvé ici avec des officiers* de l'armée
d'Afrique. Quoique, militaire moi-même , je n'avais
encore connu que par a peu près les gentlemen dé
l'uniforme» Il faut la vie en commun pour les étu-
dier. La plupart, comme leurs soldats? me parais-
sent accomplir leur mission sans en avoir bien cons-
cience. C'est une vie de sacrifices qui ne leur coûte
rien. En les comparant les uns aux autres dans lés
degrés différents de l'échelle des âges, je vois qu'on
s'use vite et beaucoup pendant cette route qui doit
durer trente ans au moins. Sous leur dorure et
leurs décorations, il faut bien reconnaître que les
facultés dominantes des officiers sont développées
aux dépens de celles qu'on n'a pas l'habitude de
mettre au second rang. Evidemment tout homme de
guerre est moins quelqu'un qu'une chose. Quoique
son moral soit nourri de grands sentiments, ils ne
suffisent pas à le soutenir au-dessus des eaux trou-
bleg de sa vie d'oisiveté. Il faut peu de temps dans
le service pour démontrer à tout militaire qu'il se
meut dans un cercle restreint et borné, où il tourne
avec la monotonie d'un animal qui fait aller une
machine. Parmi ceux dont je suis entouré, il est
facile de comprendre que quelques-uns s'aveuglent
exprès pour éviter le vertige; d'autres poussent des
gémissements continuels, et sont, résignés au métier
comme à une maladie chronique ; beaucoup s'y trou-
vent heureusement à la hauteur de leur mission :
ceux-là ne sont ni heureux, ni malheureux, ils sont
soldats. Grâce à l'institution démocratique de notre
armée, nous savons qu'ils ont chacun le bâton de
maréchal dans la giberne, mais on en reconnaît fa-
cilement la graine, et la proportion est disolante.
La force physique est ici en première ligne, et,
quoi qu'on dise, relativement l'intelligence elle-même
ne vient qu'après. Que l'intelligence le cédât à la
force aux temps des armes défensives, le poids des
armures en donnait la raison; je ne crois pas cepen-
dant que celui qui a inventé la poudre ait'amené
dans les armées le triomphe des hommes d'esprit.
Quant au coeur, en désignant ainsi le penchant
naturel aux affections, il serait un triste apanage
pour cette existence de grande route. On travaille
donc autant que possible à l'annihiler, et alors il ne
tarde pas à s'atrophier, comme tout organe dont on
arrête là fonction. Si, malgré tout, il continue son
exercice, lès ronces et les épines du chemin lui
V
arrachent la toison jusqu'au sang; c'est une sorte
de brebis égarée. Les peines et les soucis continuels
de sa nature émoussent à la longue ses sensations
affectives. Les séparations, à tout moment renou-
velées, les longues absences qui sont la monnaie de
l'oubli, la mort en détail, font de ce genre de vie
une agonie sentimentale indéfiniment prolongée.
Cependant le coeur ne meurt pas toujours; mais
il reste faible, n'aide guère l'intelligence, et cherche
comme une compensation impossible en s'alimentant
du courage dans le danger, et de l'exagération du
point d'honneur militaire. Alors le remède est pire
que le mal. Je ne vois pas que la bravoure, et la
jactance s'allient souvent à la sensibilité. C'est là
néanmoins que la nécessité doit conduire tout
homme pour le plus grand bien de la chose. Les
règlements et les instructions de haut lieu s'op-
posent donc aux garnisons de longue durée, qui en-
traîneraient des amours sincèrement honnêtes, des
engagements sérieux, des amitiés solides, de doux
rêves d'avenir.Il faut séparer l'enfant de sa famille,
l'amant de sa fiancée, l'ami de l'amie. Il faut que
toute fleur se fane. Hélas ! les enfants trop aimés,
les amoureux trop épris, les amis véritables, tous
ceux que la sensibilité domine, font de mauvaise
VI
chair à canon. Si on accorde que la guerre est le
plus grand fléau de l'humanité, il ne faut pas
hésiter à reconnaître que l'armée est le fléau de
l'homme. Ce qu'elle anéantit de forces de toute na-
ture est incommensurable. Je laisse aux politiques
le soin d'apprécier ces résultats. Je crois cependant
que les nations enfouissent de grands chênes pour
voir pousser de la graine d'épinards.
MARSEILLE.
Avant de quitter la France, j'avais â accomplir
un pieux pèlerinaga. Je devais m'agenouiller sur le
tombeau die mon père vénéré, lui faire mes adieux,
et lui demander conseils et consolation; car pour
moi son âme vit encore tout entière. Sa maladie
rapide et les obstacles, accumulés jusqu'à l'absurde,
d'une carrière où la famille ne doit pas compter,
m'ont hélas! privé de sa dernière bénédiction. J'ai
donc fait un long détour de Paris à Marseille, pour
arriver au cimetière où toutes les douleurs et les
angoisses de la grande séparation se sont concentrées
en un instant dans mon coeur désolé. J'y ai fondu en
larmes, sans me défendre contre la faiblesse humaine
que ne sauraient vaincre ni la foi, ni l'incrédulité dans
2 SOUVENIRS D'AFRIQUE.
ces émotions suprêmes. Ces larmes m'ont rafraîchi
comme les eaux d'une source salutaire. Ici le besoin
d'espérance domine tout absolument. J'ai fréquenté
des matérialistes , de faux stoïciens. En niant l'im-
mortalité de l'âme, ils ne pensent qu'à la leur, et la
plupart sont comparables à certains sceptiques qui,
bien portants, se rient du médecin : dès qu'ils se
croient malades, ils se hâtent d'en appeler plusieurs.
Que deviennent réellement les raisons philosophiques,
les analyses savantes, les conclusions si incertaines,
devant la terrible réalité de la mort, sur la tombe
d'un père?...
Celui que je pleure, c'est l'ami, le coeur sympa-
thique, l'esprit de sollicitude ; celui dont le jugement
ferme et éclairé a veillé sur mon jeune âge, guidé
mon enfance, conseillé ma jeunesse, formé mon
intelligence ; enfin celui qui m'a fait un homme, et
qui n'a pas cru que, pour se dire mon père, c'était
assez d'avoir épousé ma mère. Celui-là je remercie
Dieu qui me l'a conservé jusqu'à la fin de son oeuvre.
Je le regrette avec une amère douleur, parce qu'il
me manque comme le plus grand bonheur d'habitude,
comme la meilleure part-de moi-même. Mais le
.patriarche un peu austère, le chrétien convaincu, le
parfait honnête homme n'est pas mort ; il vit et vivra
autant que le dernier de ses enfants et de ses petits-
enfants, que son image et ses exemples suivront
toujours. Celui-là inspire peut-être plus de respect
MARSEILLE. d
que d'amour, mais il console de la perte de l'autre.
Je l'ai senti sans qu'un moraliste ait eu à le dire :
l'honorabilité des pères est la bénédiction des enfants.
En notant cette impression, la plus douce et la
plus cruelle, je n'ai pas craint de perdre un souvenir
ineffaçable; j'ai voulu me rendre compte de l'état
de mon âme en ce moment où une nouvelle existence
et de nouveaux événements allaient y imprimer
leurs épreuves. La nature du papier ne doit pas
être indifférente à l'éditeur.
De là à Marseille, j'avais à peine vécu durant le
trajet avec les objets extérieurs. Je regrettais avec
tant d'amertume qu'en songeant au terme du voyage,
qui me semblait l'isolement, j'éloignais le calice
comme un malade accablé. De la maison où mon
père était mort, où tout est reliques et souvenirs,
se retrouver tout à coup dans une chambre banale
d'hôtel garni! quitter les figures amies, les physio-
nomies sympathiques, les pleurs et les sourires, les
voeux, les adieux affectueux du départ, pour la figure
insignifiante d'un garçon de service, n'est-ce pas une
de ces cruelles et trop brusques transitions auxquelles
nous condamne la vie militaire ?... Le garçon ouvre
une porte, la chambre est vide! vous ouvrez les
tiroirs d'une commode, ils sont vides aussi! Les
murs sont nus; les armoires bâillent.. La glace
mesquine de la cheminée semble un oeil bête noyé
dans ce vide qui vous anéantit. On se sent deux
4 SOUVENIRS D'AFRIQUE.
fois seul au milieu de cette banalité inerte, Même
les gens courageux ont presque peur en se. .couchant
dans ces lits refroidis, qu'une bassinoire .embrasée
n'échaufferait jamais pour l'imagination.
Le lendemain, la ville et le port ruisselaient de
soleil ; j'avais un ciel de Provence à la hauteur de
sa réputation. Malgré la nouveauté du spectacle d'un
port de mer animé, j'étais bien seul dans la foule.
L'après-midi, j'arrêtai un batelier dont l'accent et
le langage pittoresques me donnèrent l'idée la plus
complète de son terroir Marseillais. Je pouvais con-
clure comme Sterne qui n'avait vu qu'une femme
rousse, sans tomber dans son erreur. Au milieu d'un
dédale de forts navires de toutes les nations, mon
batelier me conduisit sur le rocher en réputation qui
domine la mer, qu'on nomme la Réserve.
La vue de la pleine mer, en réveillant le sentiment
de l'infini, ne fit qu'accroître mes dispositions à la
tristesse. C'est sans doute parce que nous nous .senr
tons finis qu'un véritable trouble moral intérieur se
mêle toujours à notre admiration devant les grandes
choses. L'enthousiasme est plutôt provoqué par une
belle action ou par les manifestations de l'art que par
les grandes beautés de la nature. L'âme écrasée doit
souffrir. Je contemplais la mer sans que sa beauté
pût éteindre l'idée de sa puissance cruelle. Dieu lui
a dit : tu n'iras pas plus loin ! Mais quand on songe
à tous ceux qu'elle engloutit dans ses flots, elle
MARSEILLE. 5
paraît s'en venger, sur la folie des hommes. Les
vagues se brisaient contre la base du rocher, élevant
leur- poussière humide dans laquelle se jouaient lés
mouettes. Un bateau à vapeur sortait en ce moment
du port pour s'élancer dans l'espace. Un douanier
m'apprit que c'était le bateau d'Oran. Si j'étais
arrivé la veille quelques heures plus tôt à Marseille,ce
navire m'eût emporté loin de la France.; Je le regar-
dais, avec un surcroît d'émotion, balancer sur les va-
gues sa grande aigrette de vapeur, et ma rêverie
l'accompagna jusqu'à ce qu'il disparut à l'horizon.
En ce moment, l'horizon était un immense trans-
parent rose et bleu où le soleil couchant, prêt à dis-
paraître, semblait le cratère ouvert d'un volcan en
éruption. La lave étincelante s'écoulait dans la mer
en larges ruisseaux resplendissants. Les petites îles
d'alentour, les phares,.les voiles des navires traver-
saient ce cadre brillant avec la lenteur majestueuse
d'une grande vision. Je m'étais étendu sur l'herbe
rare qui couvrait le sol, en contemplation devant
l'astre comme un Sabéen. Je cueillis deux fleurs
mignonnes,bien simples, pour consacrer un souvenir .
où tout me venait de la nature et de Dieu. J'éprou-
vais alors une grande fatigue morale, et un dégoût
de la lutte que l'homme doit soutenir dans l'état
social contre tout ce qu'il lui impose.
Ne serions-nous pas plus heureux,disais-je, avec la
simplicité naturelle que Dieu nous montre dans ses
6 SOUVENIRS D'AFRIQUE.
grandes oeuvres comme dans les petites ? Le monde
pourrait n'être aussi qu'une pelouse, un champ,
une plage; l'homme pourrait ne devoir ses sensations
qu'à la nature, au grand air, au soleil, à la rosée du
ciel. Nous accordons trop aux passions sociales,
même aux plus innocentes en apparence. Qu'avons-
nous gagné à faire de la société un parterre fumé,
une serre chaude où la beauté et le parfum des
fleurs sont un artifice, le soleil un calorifère, et
l'horizon des vitres coloriées?... La nature a fait nos
coeurs simples comme ces petites fleurs; mais la
civilisation, en nous efféminant, proclame qu'elle
destine cent mille francs à celui qui trouvera le
dahlia bleu, et on le cherche ! Chères pâquerettes,
je ne vous enverrai pas aux horticulteurs hollandais.
Le jour baissait. Il fallait partir. Le batelier
dormait au fond du bateau, devant ce magnifique
spectacle. Voilà, pensais-je, un homme qui cer-
tainement n'a jamais lu ni Virgile, ni Byron.
Il est la: pâquerette primitive. Les deux immortels
horticulteurs que je cite ont formé, avec beaucoup
d'autres, mon esprit et mon coeur, et je leur suis
sans doute redevable de ce; qUe je viens d'éprouver.
Ce serait donc un monstrueux paradoxe de soutenir
que j'ai perdu à ne point dormir, comme cet homme,
devant le soleil et la mer retentissante.
EN MER.
Quand on regarde de la terre ferme les navires
immobiles dans le port, le grand nombre de gens
affairés courant sur leur pont, les matelots qui
grimpent dans les cordages, les grands, mâts roides
et si droits qu'une oscillation, à peine sensible, n'y
semble provoquée que par là petite flamme tricolore
qui flotte au sommet ; lorsqu'on admire, légères et
rapides, les chaloupes nombreuses qui glissent entre .
les flancs des grands vaisseaux, comme les passants
pressés dans les rues, pour déposer sur l'échelle à
fleur d'eau les passagers souriants et tranquilles ;
pourrait-on soupçonner dans ce tableau animé et
calme à la fois, dans la confiance et la sécurité que
8 SOUVENIRS D AFRIQUE.
respirent tous ces visages, le prélude du drame qui
va se jouer entre l'homme et la mer ?
Le ciel est d'un bleu éclatant, et la Méditerranée
si calme et d'une teinte si semblable qu'on croirait
que ce ciel, en se dédoublant, a laissé tomber une
moitié par terre. J'arrive à bord assez mal disposé
pour la lutte ; fatigué, crispé, rompu par les marches,
démarches et contre-marches auxquelles m'a mis en
butte l'ordre inopiné de mon embarquement. Les
administrations sont quelquefois une belle chose,
mais les administrateurs ! !..
Cependant la mer tranquille me promet le repos,
et je lui souris d'aise, en regardant les vagues mi-
gnones clapoter contre le bateau. La confiance gagne
les plus timides passagers, chacun prend place. La
foule s'attroupe sur les quais, on donne le signal, et
la machine commence son effroyable grincement. Les
pistons frappent le navire avec une force et un bruit
inouis, on croit habiter une grosse caisse colossale
en exercice'. En même temps, une forte colonne de
fumée épaisse s'échappe de la cheminée, mêlée à de
la vapeur, qui se condense en pluie fine. L'homme,
usurpant la puissance de Jupiter, se fait assembleur
de nuages. Le navire craque et tourne lourdement
sur lui-même, on dirait qu'il se décide enfin à marcher
comme Falstaff, éveillé dans sa digestion pantagrué-
lique. Quelques mouchoirs s'agitent, en signe.d'adieu,
par-dessus les bastingages ; on part, on est parti.
EN MER. V
Des passagers s'installent en plein air, d'autres se-
hâtent de gagner l'entrepont ; je remarque que quel-
ques-uns se couchent déjà: il n'est que quatre heures
du soir. Ce sont les expérimentés.
La manoeuvre m'avait distrait ; elle avait demandé
du temps, le navire marcha vite bientôt après, et je
me crus le pied marin, tant qu'il n'eut pas gagné la
pleine mer.Evoquant donc mes souvenirs classiques,
j'allais entonner un hymne aux vagues écumantes,
dans l'attitude de Jean-Bart, debout sur l'arrière,
lorsque le capitaine me dit en regardant l'horizon :
— Docteur, ces vapeurs qui voilent le soleil nous
présagent du vent. Préparez-vous à bien danser
cette nuit. Le golfe du Lion est une salle de bal toute
préparée.
Ces paroles refoulèrent mon enthousiasme. Nous
arrivions dans la haute mer. Tout-à-coup le navire
fit un soubresaut, je perdis l'équilibre et n'évitai la
chute qu'en saisissant le bras du capitaine qui se
mit à rire. Au même instant, je sentis qu'il se pro-
duisait un grand vide dans ma tête et une sensation
contraire dans mon estomac, comme si la première
se vidait dans l'autre. Je devins tout pâle et fixai la
mer avec des yeux hagards.
—Vous devriez aller vous coucher, reprit le capi-
taine avec un ton de commisération.
Je me hâtai de gagner ma cabine et d'y prendre
la position horizontale. Il était temps....
10 SOUVENIRS D'AFRIQUE.
Alors commença la terrible maladie qui résume
en un supplice véritable un voyage en mer, pour
ceux que l'habitude n'a pas aguerris et même pour
quelques vieux marins. Je doute que la science
ait trouvé le mot vrai de l'énigme. Mais que ces
phénomènes, qu'elle ne peut vaincre, soient liés à la
circulation ou au système nerveux cérébro-spinal, la
solution me préoccupait peu dans ce triste moment.
Je me souvenais seulement du mot d'Alphonse Karr
sur quelques questions insolubles : lés savants s'em-
bourbent un peu plus loin que les autres, mais ils
s'embourbent davantage.
Une succession non interrompue de lipothymies
—pardon, c'est la perte instantanée du mouvement—
me causait des douleurs intolérables, dans ce qu'elles
avaient de vague, et des hallucinations de tous les
sens, surexcités à un degré qui traduisait pour cha-
cun d'eux la fonction en souffrance. Une prostration
extraordinaire, que ne donnent pas à ce degré des
affections graves, plongeait dans le néant mon être
tout entier. Il me.restait cependant assez la cons-
cience de ce terrible état pour me faire presque sou-
haiter que la limite entre la vie et la mort fût tout
a fait franchie. Une lampe funèbre se balançait dans
le salon et y projetait tous les meubles en grandes
ombres. Leurs formes indéterminées, fantômes muets,
se livraient dans la nuit à la danse macabre. Un
bruit continuel, inexorable, infernal, composé de
EN MER. 11
vingtbruits, confondus dans un ensemble vertigineux,.
changeait ma tête en une enclume sur laquelle au-
raient frappé, des cyclopes à coups de marteau, de-
vant tout un régiment de cornemuses. J'en étais -
affolé, et les vibrations du navire avaient fait de toute
la surface de mon corps une membrane du tympan :
on serait assourdi, même sans oreilles. Je res-
pirais en même temps une odeur désagréable, insup-
portable, nauséeuse, composée aussi de vingt odeurs,
où le graillon dominait,' où la peinture et le goudron
le disputaient à la houille, au gaz sulfhydrique et à
l'huile forte des machines. Cette odeur m'enva-
hissait comme un affreux Uniment interne, soulevait
le coeur et l'estomac sur lequel les mets les plus
appétissants, que je voyais servir à table, perdaient
tout crédit ; elle me faisait surtout maudire la cuisine
et les passagers aguerris qui la mangeaient à mon
nez. Le dégoût s'entassait et s'accumulait de manière
à m'étouffer. Je me sentais manquer d'air, et je de-
mandais à être délivré de celui que je respirais. Il -
me semblait que les garçons de service empilaient
sur mon ventre les plats et les assiettes vides de
chaque repas.
Enfin, au bruit des hoquets voisins, ajoutez les-
plaintes étouffées et les soupirs des mourants, le mot
n'est pas trop fort; l'air! l'air! l'air qui manque et
qu'on vous interdit, parce que la vague déferle trop
près des écoutilles ; l' arrêt inexorable du mal de mer-
12 SOUVENIRS D'AFHIQUE.
qui condamne le patienta rester-couché, immobile,
comme un cadavre véritable, sous peine de voir re-
doubler l'angoisse, et, voyez si, même en dehors des
chances d'un naufrage, Horace n'a pas eu raison de
donner une triple cuirasse au mortel audacieux qui
le premier osa braver la mer ! Dante, dans son enfer,
devait placer le grand coupable dans une cabine pour
l'éternité. Un peintre français a réparé cet oubli. La
figure effrayée et anxieuse du poëte florentin ex-
prime certainement le mal de mer dans la barque où
E. Delacroix l'a placé avec Virgile.
La première nuit me parut surtout atroce. Nous
traversions le golfe du Lion,toujours difficile, et quel-
quefois impraticable durant les équinoxes. Pendant
trois jours nous fûmes en danse, selon l'expression
tristement gaie du capitaine, heureux d'avoir pu
continuer notre, route sans être obligés de nous ré-
fugier en Espagne.
Enfin la vague se calma, et, malgré, leur faiblesse,
le besoin d'air appela sur le pont les pauvres pas-
sagers. Nous côtoyions l'Espagne à une portée de
canon. C'était, il me semblait, une terre à teintes
rougeâtres, montueuse, à 'cette distance sans végé-
tation apparente, que le soleil calcinait. Je l'aurais
crue inhabitable, si les villes et les villages n'eussent
défilé devant mes yeux avec l'illusion d'optique que-
leur donnait le mouvement du navire; c'était la terre
qui marchait: on eût dit des flottes immobiles dans
EN MER. 13
une mer figée, fuyant devant nous qui étions comme
arrêtés et comprimés entre deux abimes d'azur. Un
troupeau nombreux de marsouins nous accompagnait
en folâtrant dans l'eau d'une transparence de cristal
jusqu'à des profondeurs insondables. L'antiquité fa-
buleuse avait cru voir dans cet animal un ami de
l'homme, toujours prêt à lui porter secours en cas
de naufrage.
Pline l'a dit, il faut le croire.
Un passager les tirait à balle avec une carabine ;
chaque coup de feu les faisait fuir comme une volée
d'oiseaux ; ils fendaient l'eau, littéralement avec la
vitesse des hirondelles fendant l'air. Cette récréation
stupide me donnait à croire que ce passager eût
répondu comme le singe de la fable monté sur le dos
du dauphin dont il fusillait les descendants.
Dans cette immensité de. la mer et devant son
spectacle saisissant, j'aurais fait vainement appel à
des impressions apprêtées. J'étais doublement vic-
time des livres; car, bien que la va'gue se fût adoucie,
le mal implacable ne me quittait pas,et je m'étonnais,
en les maudissant, que les poètes eussent osé chanter
la mer. Je n'y voyais alors qu'un élément cruel et
inintelligent et un navire barbare, emblèmes de la
force brutale qui, malgré mes regrets, m'éloignaient
de mes goûts et de mes affections. Ce voyage mettait
fin à une période de ma vie ; la mer tournait la pago.
14 SOUVENIRS D'AFRIQUE.
du livre ; qu'est-ce que la destinée allait y écrire ?
Pendant cette rêverie, le soleil s'éteignit majes-
tueusement dans les flots... Mais les grands tableaux
ne m'étaient plus rien. Le vent, lèvent implacable
s'éleva plus fort, hélas !...
Ah ! disais-je en regardant la terre avec envie,
il y a, dans ces maisons que je vois si délabrées, de
pauvres'gens assez heureux pour s'asseoir sur un ban
immobile et manger leur pain noir sans dégoût!...
Je redescendis dans ma cabine et le supplice re-
commença jusqu'au terme du voyage.
Le surlendemain seulement, oh cria : Terre ! terre !
ORAN.
Le capitaine cria : Stop ! La machine s'arrêta ;
mon sang aussi, mais c'était pour rentrer enfin dans
la circulation normale. L'activité des passagers
revient aussitôt que le navire n'a plus la sienne.
Le pont était encombré de monde. Nous étions
dans le port de Mers-el-Kébir, et le premier coup
d'oeil semblait confirmer dans ce tableau les désola-
tions prévues. La côte d'Afrique, nue et triste aussi
loin que le regard portait, des rochers arides s'éle-
vant en amphithéâtre, et pas un arbre! C'est une
sensation pénible et étrange, cette lumière éclatante
sans arbres, sans verdure! Il semble que le soleil
doive toujours amener l'ombre, et lorsque le silence
16 SOUVENIRS D'AFRIQUE.
l'accompagne, dans ces paysages dépouillés, le jour
est plus morne que la nuit. Les maisons blanches à
fenêtres étroites sans le toit qui réjouit, et couvertes
de poussière comme des meubles abandonnés dans
un grenier; quelques vaisseaux marchands ballottés
par les vagues, qui entraient en plein dans le port ;
le rivage presque mort et abandonné, tout disait
de regretter le beau pays de France et annonçait
une autre existence et un nouveau sol. Le contraste
effrayant avec Marseille qu'on vient de quitter, les
bruits du navire, assourdissant spendant la traversée,
éteints tout à coup, donnent, devant cette côte dessé-
chée, le sentiment d'une grande solitude, malgré le
brouhaha du débarquement. La mer avait une voix,
la terre se taisait comme pour laisser pressentir les
déserts africains.
Devant ce grand soleil, ces hauts rochers, cette
vaste mer, le navire paraissait plus petit, et leurs
proportions rendaient saisissante la vieille compa-
raison d'une fourmillière, que les hommes s'attirent
toujours en s'agitant dans un petit espace. Un
Nègre et un Espagnol se disputaient mes malles
dans une barque où je descendis en titubant et qui
me déposa enfin à terre. Il ne faut pas avoir fait le
voyage de Christophe Colomb pour la baiser en la
retrouvant, et je compris ce général qui, ayant bravé
le fer et le feu dans vingt batailles en Europe, refusa
un commandement en Algérie, parce qu'on ne l'au-
ORAN. 17
torisait pas à s'y rendre par l'isthme de Suez. Deux
ou trois formes humaines gisaient dans la poussière,
noires et couvertes de lambeaux. C'étaient, pour moi,
les premiers Arabes, vus dans leur patrie, qu'à leurs
traits durs et forts, à leur regard pénétrant et fa-
rouche, on reconnaissait pour la génération immé-
diate des pirates barbaresques que nous sommes venus
ruiner. De grands aloës, dont on serait en droit d'at-
tendre l'effet pittoresque, lacérés, rompus, calcinés,
paraissaient les détritus d'une végétation perdue ;
tandis que la lumière intense réfléchie par les rochers
et les maisons blanchies aveuglait mes yeux, que
Dieu ne fit pas pour ce soleil comme ceux de l'aigle
et de l'autruche.
L'habitude est une seconde nature, qui prime l'au-
tre plus souvent qu'on ne pense : on se sent em-
prunté dans un habit neuf; il est quelquefois pénible
d'abandonner un appartement pour un autre plus
confortable ; quitter un quartier de la ville, la ville
elle-même, peut coûter de grands soupirs : aussi que
n'éprouvé-t-on pas à changer de terre et de ciel ! Un
long voyage est une sorte de révolution qui nous
transforme, et tout y semble d'abord arbitraire et
heurté. La nostalgie n'a pas d'autre source.Nos cons-
crits bretons feraient leur service dans les jardins
d'Armide qu'ils n'en seraient pas plus heureux.G'est
surtout de nos dispositions morales que dépendent nos
sensations, et c'est pourquoi les appréciations sont si
18 SOUVENIRS D'AFRIQUE.
variables: j'avais ouï dire que Mers-el-Kébir était
un beau port.
De là à la ville, la route est belle. Creusée dans les
flancs de la montagne, elle va par une pente adoucie
gagner Oran dans le ravin où il est bâti. Les flots
battent le pied de cette corniche, et la côte, s'élevant
de plus en plus, s'avance en même temps pour for-
mer l'autre côté de l'anse, Celle-ci se termine par
une grande montagne qu'on dirait un défi de la terre
jeté à la mer : c'est la montagne des Lions ; un nom
de couleur locale, il n'y manquait que les lions.
Oran conserve l'empreinte espagnole autant qu'a-
rabe dans sa population et dans ses monuments. Son
histoire des derniers siècles nous la montre, en effet,
successivement au pouvoir de ces deux peuples. Dans
ces villes du littoral africain qui avoisinent l'Es-
pagne , beaucoup d'Espagnols, restèrent après la
dernière conquête des Maures, de même que ceux-ci
ne suivirent pas tous Boabdil vaincu. Lorsque les
Français, ont pris Oran, quelques vieillards musul-
mans s'y reconnaissaient enfants d'Espagnols rené-
gats, jadis forcés d'acheter leur liberté et leur vie
au prix de leurs croyances. Chaque jour, l'empreinte
de ces nations s'efface sous la nouvelle domination ;
cela doit s'entendre des maisons ; car, à voir le grand
nombre d'Espagnols dans les rues, on croirait que
c'est uniquement pour eux que nous avons conquis
cette ville. .
ORAN. 19
Construite sur les flancs de la montagne, elle est
partagée par un ravin large et profond qui est
l'embouchure d'une rivière sans eau. Les rues
principales y ont ainsi une pente considérable qui
ajoute à son originalité. A part sa position straté-
gique, on ne voit pas ce. qui a porté les hommes à
bâtir une ville sur les flancs d'une montagne aride.
Hélas ! en tout temps, quand on a voulu se rassem-
bler, on a dû commencer par songer à se défendre.
La première ville attribuée à Caïn dut avoir
des fortifications. Abritée au sud, un peu de végé-
tation a poussé dans le ravin. De grands sycomores
se trouvent mêlés aux mosquées en ruines ; des
roseaux gigantesques, au pied de quelques mai-
sons arabes, courbent leurs feuilles flexibles aux
grands vents de là mer; des troupeaux nombreux
traversent la ville, enjambant les constructions ina-
chevées.
Les figures humaines y sont aussi variées que les
costumes, caractérisés surtout par la coiffure : le
képi français, le chapeau de velours andalou orné
de houppes de soie, le fez des turcos ou coulouglis,
le turban du Maure, la calotte juive, le panama du
colon, et la tête nue et rasée du nègre qui s'échappe
de la gandoura, s'y rencontrent à tous les degrés de
la somptuosité et de là malpropreté. La population
est des plus actives; à certaines heures, les rues
fourmillent. Les indigènes poussent des cris guttu-
20 SOUVENIRS D'AFRIQUE.
raux en frappant devant eux d'innombrables bour-
riques chargées jusqu'à -plier; les officiers français
passent bruyamment à cheval en criant : Balek!
(gare) ; les Espagnols en gaieté chantent des
psaumes; les Arabes accroupis récitent le Coran en
dévidant un gros chapelet, et nos troupiers entonnent
des refrains bachiques.
Grave et noble, d'une figure intelligente et régu-
lièrement belle, vêtu de larges burnous superposés
d'une entière blancheur, l'a jambe fine et nue, le
pied dans une sandale de maroquin rouge, la barbe
peignée et caressée par une main admirable, la tête
entourée du turban oriental, de temps en temps un
homme traverse la foule avec un air de superbe
dédain : vous vous retournez pour le voir passer,
croyant avoir rencontré l'ombre de Bajazet ; c'est
un- Maure.
La ville est dominée par un château-fort qui re-
monte à la conquête du grand Ximenès, et par
d'autres murailles dont les restes sont posés comme
des nids d'aigle. -Une belle chapelle, aujourd'hui
restaurée, y a conservé l'architecture du XVe siècle
et les armes du cardinal. Oran domine lui-même la
pleine mer, et la promenade de l'Etang, ombragée
de beaux arbres, est comme un fauteuil d'orchestre
devant la Méditerranée. En sortant des remparts
dans cette direction, on gagne le quartier de la Mos-
quée et le nouveau faubourg qui menace d'attirer à
ORAN. 21
lui la véritable ville européenne. On traverse des
jardins que certains contrastes seulement rendent
beaux, où l'on doit s'incliner devant les premiers
palmiers qui se dessinent sur le ciel africain.
Une cigogne battait des ailes au sommet d'un
minaret : Orient, salut!...
Mais, en vérité, la poésie orientale ne saurait être
ici qu'une réminiscence. Seules, les nuits d'Afrique
ont raison dans ces sortes d'impressions anticipées.
Les étoiles paraissent en si grand nombre et si bril-
lantes, que la lune est un accessoire. incommode
dans le ciel, à moins que par une économie de
bougie excusable on n'écrive, comme moi, ses notes
devant la fenêtre. Cette lune serait le soleil d'autres
climats moins favorisés. J'ai entendu un soldat au
langage énergique qui trouvait ce ciel parfaitement
astiqué. O ciel astiqué!...
Cependant, excepté le ravin où poussent les arbres
fruitiers, quelques orangers et bananiers, la vigne
rampante et l'aubépine, ne sortez pas d'Oran pour
trouver la campagne. Celle-ci est brûlée et brûle la
plus grande partie de l'année. Les arbres y restent
petits et rabougris. Point de peupliers sveltes, de
majestueux ormeaux, de grands chênes forts. La
terre, dévorée de soif, ne prend soin que d'une végé-
tation sobre: le cactus informe, l'aloës irrité, le len-
tisque rabougri; tandis que la rosée céleste y suffit
à désaltérer les fleurs printanières dont le sol était
22 SOUVENIRS D'AFRIQUE.
jonché et les céréales dont la fertilité y eut une an-
tique réputation. Les plaines sans ombre mûrissent
le blé avec une hâtivetô surprenante. C'est un sol
démocratique, où les petites plantes ne sont pas
empêchées ou absorbées par les forts et les puis-
sants.
A Oran, où le christianisme confine avec l'isla-
misme, les mosquées s'écroulent et nos églises s'élè-
vent dans nos nouvelles possessions, comme si la
main du temps abattait les premières pour nous
fournir des matériaux. Mais le Croissant cèdera-t-il
à la Croix après la lutte des hommes et des siècles ?
Les peuples musulmans tombent en ruines avec leur
civilisation ; disparaîtront-ils du rôle des na-
tions?.,. En Algérie, les Arabes se retirent devant
nous à mesure que nous avançons, et, dans leur vie
nomade, ils ont le désert où nous ne les suivrons
pas.
EN ROUTE.
Je n'écris pas des opinions, mais des impressions
que je donne pour miennes et non pour bonnes,
selon le mot de Montaigne. Ce n'est pas plus de
vingt ans après sa ctmquête qu'on découvre l'Algérie.
L'expérience et le temps diront si elle n'est qu'un
joyau pour la France, et si les sacrifices de la géné-
ration présente seront compensés par les avantages
que pourront en retirer des neveux déjà grands. Le
savant, l'économiste, le guerrier doivent se féliciter
déjà à juste titre de nous y voir les maîtres, et
qui oserait réclamer ici contre le droit du plus fort?
Lorsque l'humanité tout entière marche, les peuples
qui sont à la tête ont pour mission de presser les
retardataires, malgré leur mauvaise volonté. Devant
24 SOUVENIRS D'AFRIQUE.
ces plaines fertiles et incultes qui ont nourri le
monde romain, les casuistes en nationalités déci-
deront s'il y aurait péché de les tirer des mains de
quelques milliers d'Arabes qui n'en font rien ou
presque rien, de barbares indolents qui brûlent la
maison pour faire cuire un oeuf.
Comme touriste dans cette contrée, l'intérêt est
médiocre; comme habitant obligé, il diminue encore
de la part qu'il faut faire à l'absence de toute liberté
d'action. La vie d'Afrique me paraît comparable à
la société d'un original. On veut bien connaître ses
manières, juger ses conversations, s'en amuser et
même le prendre au sérieux s'il le mérite ; mais en
est-il beaucoup qui consentent à vivre bénévolement
avec lui? Dans le monde, les originaux finissent
toujours par devenir insipides. Ici la nature et les
hommes portent leur bonnet de travers, ont une
conversation criarde et des habitudes au-dessous du
niveau de la France. Qui ne préférerait les prairies
de la Normandie, les sites de la Touraine, aux plaines
brûlées qu'on a sous les yeux?la rencontre d'un ami
qui vous serre la main sur un trottoir, à celle d'un
homme farouche qui a fait à Mahomet le voeu de
couper le cou d'un chrétien, voeu qu'il accomplirait
certainement s'il pouvait s'assurer l'impunité?
Un ordre de service me fait quitter Oran, quand
j'y suis à peine installé. J'abandonne donc le littoral
pour l'intérieur, et m'en félicite. Une voiture fait un
EN ROUTE. 25
service hebdomadaire jusqu'à Tlemcen, et j'y monte.
On dirait, à première vue, un fiacre démantelé : il
y a place pour six voyageurs et on y attèle six che-
vaux. Cet équipage part ventre à terre, sur une bonne
route d'abord ; bientôt cette route se perd à travers
champs, où elle ne reparaît plus que par intervalles,
et alors la voiture marche à côté ; mais les chevaux
ne ralentissent pas leur allure parce que le chemin
n'est plus carrossable ; au contraire. On les augmente
jusqu'à douze à certains relais. Ils sont lancés
comme des hippogriffes dans l'espace, avec trois ou
quatre postillons à leurs trousses, qui jurent en
espagnol, et font claquer leurs fouets dans un nuage
de poussière à faire supposer qu'on est sur un champ
de bataille dans la fusillade. Malgré son bruit de
ferraille, la voiture est certainement solide. Rien ne
l'arrête : ni trous, ni ornières, ni cailloux énormes,
ni fondrières ; les collines, les ravins sont franchis
avec une vitesse égale. Elle court quelquefois dans
le lit desséché d'un torrent, le plus souvent sur un
terrain uni, où les myriades de fleurs qu'elle écrase
l'enveloppent de leurs parfums en mourant. Fort
souvent les chevaux emportés se perdent dans de
grandes broussailles épineuses qui mettent leur
poitrail en sang, et dont les branches, subitement
relevées, écorchent aussi les voyageurs. A ce train
d'enfer, le programme porte qu'on versera deux ou
trois fois. Il serait impossible de dire les soubresauts
26 SOUVENIRS D'AFRIQUE.
les cahots, les balancements et ballottements outrés
des pauvres voyageurs. C'est une succussion qui les
rend comparables à une bouteille qu'on nettoie. Le
roulis et le tangage du navire sont auprès une
agréable balançoire. Les hommes pestent, les dames
poussent des cris, mais on va toujours; le conducteur
impassible n'a l'air occupé que du problème que la
voiture doit résoudre, malgré tout, celui d'arriver :
si les chevaux ou les voyageurs se cassent en route,
on peut seulement espérer qu'il rapportera les
morceaux.
Le pays qu'on parcourt ainsi, est désolé et désolant.
Dès qu'on a dépassé Miserghïn,. le premier village
colonial après Oran, on longe pendant quelques
heures les bords d'un grand lac salé qui n'a d'étendue
qu'en largeur sans doute, car des cigognes et des
héfons prennent au milieu un bain de pied indéfini,
immobiles sur leurs longues jambes. Ce lac est
comme le centre d'une plaine immense sans horizon,
où l'oeil chercherait en vain à se reposer. Quelque
oiseau de proie planant dans les airs,, un lapin qui
fuit vers son gîte, un courrier bédouin aux jambes
jiues y rappellent seuls la nature vivante.
On entre ensuite dans une série de basses mon-
tagnes qui, alternant avec les vallées, changent le
tableau sans le varier chaque quartd'heure. Toujours
des broussailles, toujours dès buissons, le ciel bleu,
le soleil ardent, la poussière, et pas un arbre ! Un
EN ROUTE. . 27
palmier, un seul, triste abandonné, pâle* marque la
moitié de la course jusqu'à Tlemcén.- De loin, il
tranche sur ces champs désolés comme un point
d'exclamation dans une phrase vide de mélodrame.
Cependant la terre est littéralement un tapis dé
fleurs, qui sont celles de nos prairies méridionales,
mais plus grandes et de couleurs plus vives. C'est la
saison des rosées abondantes dont le soleil, levé
encore trop tard, né trouve heureusement que des
restes. Dans un mois, ces fleurs brillantes, ce beau
gazon verdoyant, ces buissons bourgeonnants seront
morts ou tristement affaissés, et le sol, jaune comme
un ictérique, demandera vainement de l'eau au ciel
implacable. Un ombellifère superbe, la férule, se
montre par groupes nombreux, et forme comme des
forêts de palmiers en miniature parmi le palmier
nain qui abonde. La tige desséchée de la férule est
très-légère, et servait de bâton aux pédagogues de
l'antiquité pour châtier les écoliers : d'où son nom.
Martial la leur donne pour sceptre dans ses
épigrammes. Nos soldats nomment ces plantes des
réguliers. Il paraît que, dans une poursuite contre
Abd-el-Kader, un effet de mirage les fit prendre
pour la cavalerie régulière de l'émir, contre laquelle
unedenos colonnes chargea avec une bravoure inutile.
La voiture effarouche deux gazelles qui tra-
versent la route comme l'éclair et vont se perdre
dans les hautes herbes, en gambadant capricieuse-
28 SOUVENIRS D'AFRIQUE.
ment à la façon des chevreaux de Virgile. Plus tard,
une dame effrayée s'écrie qu'elle aperçoit un grand
lion auprès d'un ruisseau qu'il fa-ut passer : c'est un
veau qui mugit sans faire trembler sa mère à quelques
pas de là.
Cependant ces fleurs, ces herbes, ces buissons
témoignent pour la plupart, dans leur espèce et dans
leur quantité, de la fertilité d'une terre qui semble
implorer la culture. Mais, par très-grandes distances
seulement, on trouve, groupées en cercle, huit ou
dix tentes au milieu d'un champ d'orge. C'est le
douar ou hameau de l'Arabe nomade, qui ne
sème que pour ses besoins bien restreints ; le reste
demeure perpétuellement en jachère. Ces vastes
champs sont pourtant faits d'humus dans leur plus
grande étendue. Cette régio'n, appelée encore Tell,
de Tellus, terre cultivable, est l'ancien grenier de
Rome ; il suffit à peine aujourd'hui à nourrir quel-
ques misérables, qui semblent avoir mis la fatalité
dans leurs croyances pour être absous du péché
capital des nations qui se perdent, la paresse.
En considérant la physionomie intelligente et la
belle stature de ce peuple, on croit: à l'histoire des
soldats d'Abder-Rhamann, qui conquirent l'Asie et
l'Afrique, et manquèrent de subjuguer l'Europe.
Mais devant cette terre en deuil, ces villes de
décombres, cette civilisation morte, on se demande
si réellement les aïeux ont bâti l'Alhambra, la cathé-
EN ROUTE. 29
drale de Cordoue et dessiné les jardins du Généralif ;
si ces Arabes fanatiques et ignorants ont tant con-
tribué au moyen-âge à sauver les sciences et presque
les lettres.
Après le village de Aïn-Témouchen et en appro-
chant de la rivière Isser, les douars sont moins
rares, les troupeaux plus nombreux. Il est douteux
que les bergers en loques eussent jamais inspiré les
pastorales de Florian et les idylles de Gessner.
Appuyés sur ce bâton recourbé que Steuben donne
aux pasteurs bibliques, ils tournaient le dos à la voi-
ture qui passait. Etait-ce dédain calculé ou l'effet
d'une indifférence naturelle ? Malgré leur réputation
contraire, les Arabes ne sont pas curieux ; ils n'ont
pas du moins la curiosité niaise de nos badauds.
Ces mêmes hommes, au fond de ces campagnes si
tristement monotones, ne détourneraient pas la tête
pour voirie défilé d'une armée. Ils restent également
calmes devant les grands événements, sans doute
par l'effet de leur maxime fataliste : c'était écrit.
L'inattendu n'arrive jamais chez eux aux proportions
du merveilleux. Les premiers Arabes qui, en
France, voyagèrent en chemin de fer, ne s'en
émurent pas plus que de la vue d'une brouette. A
les voir ainsi, on dirait qu'ils assistent au spectacle
du monde comme à une représentation connue long-
temps d'avance, comme les abonnés d'un théâtre
de province à une pièce de l'ancien répertoire.
30 SOUVENIRS D'AFRIQUE.
Parfois une tente isolée sur le bord de la
route faisait croire de loin à une grosse motte d©
terre. Il en sortait quelques indigènes en armes, qu
pouvaient faire craindre des brigands postés pour
arrêter les voyageurs dans les lieux plus retirés ;
ils sont là pour les protéger, au contraire. La meil-
leure garantie est en effet leur avarice profonde. On
sait que le meurtre d'un Européen attire dix mille
francs d'amende à la tribu sur le territoire dô
laquelle il est commis, en dehors de toute autre
poursuite judiciaire contre l'assassin.
TLEMCEN.
Le soleil s'abaissait SUT l'horizon lorsque nous
arrivâmes à Tlemcen. En Afrique, un crépuscule
fort court lui laisse juste le temps de faire sesr
adieux à la terre, et l'astre disparaît à peine au
couchant dans un ciel de pourpre, que de l'Orient
jaillit un feu d'artifice d'étoiles. Les collines s'éche-
lonnant s'étaient élevées en montagnes. C'est au
pied de celles-ci que l'ancienne ville arabe apparaît
d'abord, avec les formes indécises d'une perspective
lointaine, qui donne à ses maisons blanches les ap-
parences d'un troupeau de géants.
Cependant les champs mieux cultivés, les arbres
de futaie, quelques jardins, deux on trois petites
rivières passées sur des ponts de pierre taillée, et
32 SOUVENIRS D'AFRIQUE.
le village colonial de Négrier annoncent déjà que
l'activité humaine s'est concentrée où la nature plus
favorable l'appelle toujours. Bientôt le site devient
admirable. De grands remparts en ruines pittores-
ques continuent les rochers sur lesquels on les a
élevés, et les créneaux couverts de lierre et de plan-
tes grimpantes dominent au loin une campagne où
s'étale la plus belle et la plus riche végétation. C'est
une forêt véritable de robustes et grands oliviers,
ayant la taille de nos ormes, et qui doivent compter
plusieurs siècles. De leurs troncs noueux et
bizarres s'élancent des branches vigoureuses, cou-
vertes de feuilles qui, dans ces proportions, ôtent à
ces beaux arbres l'air de tristesse des oliviers ra-
bougris de la Provence. Ils sont mêlés aux chênes
blancs, aux frênes, aux saules pleureurs, surtout
aux grenadiers et à beaucoup de nos arbres fruitiers,
que la vigne relie en lianes de pampres feuillus.
Sans le cactus colossal, qui étend ses larges ramifi-
cations celluleuses et épaisses comme une roche vé-
gétale sur la roche minérale ; sans l'aloës gigan-
tesque aux grandes feuilles épineuses, semblables
à des planches de sapin, d'où s'élance la tige comme
un cierge d'une bobèche, on pourrait se croire dans
une des plus riantes campagnes du Midi de la France.
Beaucoup de cette végétation abandonnée à elle-
même prête encore à l'analogie.
Parvenus sur le plateau où se trouve la ville, elle
TLEMCEN.
s'y dessine nettement sans aucune des transitions de
coloris que la lumière ménage ailleurs. C'est ainsi
que les artistes nous montrent les villes de l'Orient
dans des tableaux éclatants où nous croyons à un
ciel de fantaisie. Déjà semblait venir vers nous la
population, indigène en grande proportion. Beau-
coup de Maures imposants et de juifs criards, quel-
ques Arabes mornes et une foule d'enfants fondant
les nuances dans une pétulance commune. Les
femmes, roulées invisibles dans leurs haïes de laine
blanche, que deux babouches dépassent seulement,
ont la forme de losanges ambulants, et, dans leur dé-
marche indolente, on dirait de grandes oies sur les-
quelles on aurait jeté un drap de lit. Aux portes,
quelques chameaux ruminent au pied des murailles,
parmi les moutons dont ils semblent les grands
parents. Une cigogne perche, immobile, sur chacun
des nombreux minarets. L'air est pur, tranquille,
parfumé. La voiture monte avec lenteur la route en
zigzag et permet de jouir du tableau. On se sent pé-
nétré d'un bien-être inconnu. Le bruit des roues, as-
sourdi par le sable, laisse arriver la voix du muz-
zin qui incite les Arabes à la prière. Le muzzin est
invisible, et cette voix lente et sonore descendant du
ciel semble, en ce moment de suprême repos, les
adieux du jour à la création. Les croyants, à deux
genoux dans la poussière, élèvent leurs bras vers ce
soleil couchant et leur âme vers Dieu, que la cloche
34 SOUVENIRS D'AFRIQUE.
de l'angelus rappelle aussi aux chrétiens. Mais ce
sont les musulmans qui édifient les chrétiens.
Ce serait ici l'occasion favorable d'être érudit aux
mêmes frais que tant d'autres, ayant sous la main
plusieurs volumes de l'histoire de l'Afrique septen-
trionale où Tlemcen a tenu, depuis les Romains et
particulièrement au moyen-âge, une place des plus
remarquables, on pourrait presque dire la plus re-
marquable. Cette prétention serait sans mérite,
comme elle serait sans excuse, dans un travail
léger où l'histoire ne saurait que servir d'écran à
l'imagination. J'épargne donc l'anatomie à ceux
qui n'ont pas eu, comme moi, ce grand squelette
sous les yeux ; car Tlemcen n'est plus qu'un
squelette, comparé à ce que fut cette ville au
XIe siècle, alors qu'elle comptait plus de cent cin-
quante mille âmes. C'était l'ancienne Pomaria des
Romains, et plus tard lecentre d'un puissant royaume
Arabe ; quelque temps même, Tlemcen devint la
capitale de l'empire du Maroc. Successivement au
pouvoir de divers califats' puissants et riches, les
Espagnols s'en rendirent maîtres en 1543 ; elle fut
ensuite réunie à la régence d'Alger jusqu'au jour où
nous l'avons définitivement occupée en 1841. Que
de sang et de larmes dans ces quelques lignes ! Les
Arabes pasteurs devraient être de ces peuples
heureux qui n'ont pas d'histoire, mais le dogme mu-
sulman les a faits guerriers avec fanatisme. C'est
TLEMCEN. 35
peut-être pour cela qu'ils sont tombés, qu'ils tombent
et qu'ils finiront par disparaître entièrement,
Tlemcen est donc une grande ruine dans laquelle
les Français se taillent aujourd'hui une ville des
plus charmantes. Sa situation au versant nord de
hauts plateaux, les vents forts et rafraîchissants qui
arrivent des régions atlantiques, y excuseront plus
qu'ailleurs, en Algérie, notre architecture européenne
si mal appropriée au climat d'Afrique. Mais
comment décider nos colons à bâtir des maisons en
terrasse, sans portes ni fenêtres extérieures, et ali-
gnées en zig-zag pour former des rues d'un mètre
de largeur ! De pareilles constructions auraient
bien leur raison d'être en dehors des moeurs indi-
gènes, si l'homme ne tenait en Algérie du castor en
architecture. Les indigènes cèdent la place, n'adop-
tant pas nos habitations, et on se demande où se
réfugieront ces citadins déclassés quand nous aurons
trop envahi.
En attendant, une véritable tribu de troglodytes
s'est logée autour de la ville, dans les rochers creux ou
creusés, les anfractuosités que les hasards de la chute
ont pu faire des grands pans de murailles abattues.
Avec de pareils habitants, ces énormes fragments
de pisé, arrondis aux angles par le temps, ressemblent
à des morceaux de sucre que rongent des souris.
La ville a eu successivement jusqu'à douze ou
quatorze enceintes, aujourd'hui concassées. L'éten-
36 SOUVENIRS D'AFRIQUE.
due des ruines se montre d'accord avec l'histoire.
Jadis ces remparts complexes étaient sans 'doute
reliés entre eux par des palais, des maisons et des
rues, qui ont disparu sous les gravois. Ce sont
aujourd'hui de petits jardins ou de grands cime-
tières. Il suffit de creuser légèrement le sol partout
aux environs pour découvrir des ossements humains,
ou les tuyaux de conduite des eaux d'irrigation.
Beaucoup de ceux-ci, survivant encore, percent la
ruine et versent leurs larmes goutte à goutte sur ces
désastres séculaires. De très larges, pans de murs
encore debout et presque intacts, des tours énormes
simplement écornées ou entièrement éventrées, lais-
sant leurs fenêtres béantes dans l'espace; d'anciennes
portes couvertes d'enjolivures mauresques en lam-
beaux comme de vieilles dentelles ; les hauts piliers
couverts de la lèpre des saisons, les arcades à demi
écroulées se dessinant en potence sur ce ciel bleu ;
tous ces débris gardent la majesté des grandes infor-
tunes et feraient rêver seuls à l'inanité des choses
humaines, si les tombeaux n'étaient partout dans un
champ d'espace qui disparaît à l'horizon vers Bou-
Médin, le village sacré.
Là, comme dans nos cimetières, un simple
enfoncement du terrain trahit le mort vite oublié ;
une pierre tumulaire sans inscription est posée à
plat sur celui dont on s'est souvenu un jour : elle se
lève droite et parle quand le souvenir voulait être
TLEMCEN. 37
plus durable ; la koubba, qui est le mausolée mu-
sulman, a souvent perdu le nom du marabout
vénéré dont elle garde les restes, tandis que le
minaret, debout dans la mosquée détruite, atteste que
Mahomet lui-même subit la loi inexorable de l'oubli,
et que, suivant l'idée antique, Jupiter est sou-
mis comme tous à l'aveugle destin.
LE BAIN, LE CAFE.
Le café chantant et le bain maure, transplantés à
Paris, y sont devenus une multiplication par mille,
en luxe, en confortable, en musique surtout. Ce
qu'on imaginait des Arabes avant la conquête, était
pour beaucoup dans les contes des Mille et une
nuits, le Dernier des Abencerrages, la vieille romance
de l' Arabe et son coursier. C'était une perspective
magnifique de costumes resplendissants et de beaux
chevaux, qui ne le cédait qu'à la délicatesse des
entiments. Cependant Boucher et Watteau étaient
plus dans le vrai en peignant leurs moutons de neige
et leurs bergers enrubannés. La couleur locale
réelle n'est pas dans la richesse, mais dans la sim-
plicité des moyens et du but chez ce peuple aux
LE BAIN, LE CAFÉ. 39
goûts et aux instincts primitifs. C'est cette simpli-
cité qui, ne pouvant s'accorder avec nos habitudes
de civilisés, nous fait trouver tout disparate.
L'Arabe des villes tire vanité de l'usage du bain
dont ses compatriotes Sahariens sont privés. C'est
le bain à étuve sèche, tel qu'on le donne aussi en
Russie et en Turquie ; un diminutif des mêmes opé-
rations chez les anciens Romains, tandis que nos
étuvistes du moyen-âge plongeaient leurs clients
dans une atmosphère d'eau en ébullition. A Cons-
tantinople peut-être, certains de ces établissements
sont bâtis de marbre et de porphyre, ornés de fon-
taines jaillissantes. C'est sans faute l'exception ;
voici la règle :
Une colonne de fumée épaisse, produit de la paille
mouillée qu'on brûle comme combustible, annonce
la maison. On entre pour être aussitôt dépouillé de
ses vêtements et mis dans le costume de la statue
d'Isis, une cariatide du palais de Ramsès qu'on pousse
dans l'étuve. La transition n'étant pas ménagée, on
suffoque d'abord dans une sorte d'étourdissement.
De simples torches de résine pétillent contre les
murs d'une salle qui répercute la voix en sombres
murmures. Le sol brûle les pieds nus. Après quel-
ques minutes, le corps tout entier ruisselle de
sueur; on respire comme si le poumon revenait d'un
premier étonnement ; le sentiment renaît. C'est alors
que, sur un geste, un nègre étend le patient sur la
40 SOUVENIRS D'AFRIQUE.
dalle couverte d'un linge trempé, et, s'armant d'un
gantelet de cuir rude, lui fait subir durant vingt
minutes l'épreuve d'un cheval qu'on étrille à tour
de bras. La chaleur, en dilatant extraordinairement
les pores de la surface cutanée, rend les résultats
palpables de cette opération aussi marqués chez un
homme que chez cet animal. Pratiquée dans une
salle sonore, à la lueur blafarde des torches qui
empestent et dans une température extrême qui rem-
plit mon cerveau de sang, elle me semble un rêve
fantastique et pénible, une scène de l'autre monde.
Les mouvements du nègre marquent la mesure d'un
chant monotone, comme l'hymne des funérailles.
Ainsi courbé sur un homme nu, ce chantre lugubre
me produit l'effet d'un vampire, et je me crois un
instant livré à la vengeance d'un ancien sujet de
mes études anatomiques. On continue l'opération
par une friction savonneuse générale qui plonge dans
un nuage d'écume odorante. Je m'y berçais avec vo-
lupté, quand tout à coup je reçois à bout portant
une énorme et terrible douche d'eau froide ! La sen-
sation brusque me fait relever avec la vivacité d'un
ressort. Mon nègre, éclatant, de rire, me recouche
sur une natte sèche pour procéder au massage. On
devient alors, selon l'expression de l'Ecriture,
comme la terre sous la main du potier, tellement
pétri, frappé, disloqué, qu'on pourrait trembler de
se voir changer de forme. On se relève enfin, après
LE BAIN , LE CAFÉ. 41
une demi-heure de cet exercice doucement violent,
pour se voir enveloppé, des pieds à la tête littéra-
lement, d'étoffes douillettes qui vous conservent
dans une chaleur bienfaisante, comme un fruit
confit dans le sucre.
On sort de là pour aller aussitôt prendre sa
place à la sieste, sur des divans d'une rusticité
orientale, à côté d'autres tas d'étoffes qui renfer-
ment également un homme. On sert du café, des
limonades, des sorbets dont je déclare que nos
Tortoni auraient tort d'être jaloux. Mais alors
seulement on comprend le bain maure, en se
trouvant plongé dans un bien-être étrange, indé-
finissable, nouveau, où l'esprit participe de la
nonchalance du corps; une sorte d'anéantissement'
extatique dont on a pourtant assez conscience
pour en jouir. On entrevoit ce genre de plaisirs,
tant recherché des Asiatiques, où l'âme se repose
sans abrutissement dans le demi-sommeil des rêves ;
les effets ébriotiques du vin, moins les funestes
inconvénients de l'ivresse.
Les cafés chantants des Champs-Elysées ne don-
nent aucune idée du cachet de ceux des Arabes,
dont ils se sont pourtant inspirés. En ceci enfin
la poésie est moins altérée par la réalité accablante
des accessoires. C'est primitif comme la fleur simple,
comme l'églantine que la rose ne fait pas oublier.
Trois Mauresques, accroupies à la manière orien-
42 SOUVENIRS D'AFRIQUE.
tale, tiennent entre leurs mains blanches des man-
dolines espagnoles très pauvres de cordes et d'ac-
cords ; une quatrième a sur ses genoux une espèce
de tambour long et étroit recouvert d'un côté seule-
ment d'une peau à peine tendue, qu'elle frappe du
bout des doigts avec plus de grâce que d'harmonie.
Deux beaux jeunes hommes sont à leurs pieds jouant
des mêmes instruments. Les costumes sont brillants
et riches, et l'aisance accomplie des mouvements
dans ces larges étoffes est en harmonie parfaite avec
la beauté des traits et la physionomie calme de ces
artistes d'un nouveau genre. Ils expriment l'art
plastique dans leurs poses amples, sans le ressentir
peut-être, et, parce qu'il n'est pas cherché, l'effet en
paraît plus grand. Ce n'est pas que la beauté des
Mauresques soit inerte : leur abondante chevelure
qui ruisselle de perles et de pièces d'or, leurs grands
yeux brillants agrandis par l'usage du koheul,
leurs sourcils bien arqués sous un front étroit
et mat, leurs dents bien rangées teintes comme les
ongles avec le henné, justifient chez la plupart les
métaphores hyperboliques de leurs poètes ; mais la
lumière qui sort de l'âme est blafarde, et n'éclaire
que des instincts. Il semble même que ceux-ci, aussi
tien que les sentiments qui en dérivent, soient
restés dans une enfance indéfinie. La physionomie
de ces femmes et leur beauté sont naïves comme
leur intelligence. Les hommes ne les estimant que