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Souvenirs d'Espagne. Lettres à un ami. Lettres publiées dans le Journal de Saint-Petersbourg...

77 pages
1861. In-16.
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SOUVENIRS D'ESPAGNE.
LETTRES A UN AMI.
Lettres publiées par le Journal de Saint-Pétersbourg
(septembre—octobre 1861.)
ST-PETERSBOURG.
IMPRIMERIE DE F. BELLIZARD.
1861.
SOUVENIRS D'ESPAGNE.
LETTRES A UN AMI.
Lettres publiées par le Journal de Saint-Pétersbourg
(septembre—octobre 1861.)
ST-PETERSBOURG.
IMPRIMERIE DE F. BELLIZARD.
1861.
LETTRES A UN AMI. (1)
Biarrits.
Biarrits, 10 septembre, 1861.
Biarrits. — Voilà un nom qui était à
peine connu , même en France, il y a
dix ans , et qui aujourd'hui tend à une
célébrité qui promet de devenir euro-
péenne.
Qu'est-ce que c'est que Biarrits? Il
vous est bien permis de le demander ;
et c'est un devoir au voyageur recon-
naissant de vous le dire, et même de dé-
crire l'endroit.
En rappelant ici que beaucoup des
choses de ce monde sont plutôt renou-
(1) Ces lettres n'étaient pas destinées à voir le
jour, mais elles ont été publiées à la demande de
l'ami auquel elles étaient adressées.
velées que nouvelles, Biarritz conserve
la tradition d'une existence au moyen
âge, qui était, dit-on, celle d'une ville
ayant son port et ses armateurs pour la
pêche de la baleine. — L'énorme céta-
cée a déserté les parages de cette belle
mer, qui est peuplée aujourd'hui d'hô-
tes infiniment petits à côté de leurs de-
vanciers, car ces hôtes sont la dorade,
le maquereau et la sardine. Celle-ci est
destinée, à cette heure, à être engloutie
par des estomacs aussi voraces, mais
infiniment moins vastes que celui de la
baleine; car ce petit poisson argenté est
ici la principale nourriture du peuple,
une partie de l'année; et la vente de la
sardine est annoncée, tout le long du
jour, par un cri particulier poussé par
les jeunes filles des pêcheurs.
Ce cri, qu'il est impossible d'oublier,
est une aigre, étrange et longue modu-
lation en langue basque, qu'il est en-
core plus impossible de reproduire.
Cette modulation, et une certaine mélo-
die que fait entendre sur un instrument,
grand ou plutôt petit comme l'appeau
d'un oiseleur, le berger basque, qui, le
matin et le soir, amène un troupeau
d'une espèce particulière de chèvres à
très-longues oreilles, venant complai-
samment offrir leur lait aux ménagères
de l'endroit ; — cette modulation , dis-
je, et cette mélodie, sont la musique
locale de Biarrits. Ce serait manquer de
respect à la bonne musique du deuxiè-
me régiment d'infanterie, qui se fait
entendre chaque jour, à cinq heures du
soir, sur la plage, devant la villa Eugé-
nie , que de ne point la mentionner;
mais ici cette musique est de passage,
pendant la saison des bains , lorsque la
mer attire à la villa ses hôtes impériaux,
comme dans ce moment.
Maintenant, la localité. Eh bien ! à
l'extrémité de la France, sur la côte mé-
ridionale de l'Océan , tirez du nord au
sud une ligne, et vous aurez une plage
divisée en deux parties presque d'égale
longueur par un cap.
Ce cap, qui a nom Atalaye, mot arabe,
à ce que l'on prétend, qui signifie vigie,
promontoire, abritait le vieux port, c'est-
à-dire le port de Biarrits au moyen âge ;
ce qui paraît probable, car des ruines
de tours s'y trouvent encore. — Au sud
de l'Atalaye s'étend la seconde partie de
la plage, celle des Basques. La premiè-
re, qui se nomme la plage des Fous, est
bornée au nord par un autre cap, la
pointe St-Martin , où se dresse un char-
mant phare.
Pourquoi ce nom de plage des Fous?
Je ne sais ; mais je comprends Je mot ;
et peut-être parviendrai-je à vous l'expli-
quer.
Sur cette dernière plage, à quelques
centaines de pas, sortent du sein de la
mer plusieurs rochers qui opposent aux
vagues leurs fronts sourcilleux, que bat-
tent incessamment les flots. De là, divi-
sion des vagues obstinées qui se croi-
sent et s'entre-choquent avant de venir
expirer sur un sable fin, où vos pieds ne
rencontrent pas les affreux galets de la
Manche.
Ce croisement des vagues établit des
remous et des courants sous-marins con-
tre lesquels les guides-baigneurs, que
l'on appelle ici les sauveurs, mettent en
garde les baigneurs comme moi. Je me
suis assuré que ce n'est point par excès
de zèle, mais par prudence, que ces
braves Basques prient les baigneurs de
ne se livrer que sur leur avis au plaisir
de la nage, lorsque le flot ne tire pas
trop en dessous.
La mer est si belle sur cette plage
que l'on est tenté de croire que ces re-
mous et ces courants sous-marins sont
les efforts des Néréides qui jouent au
sein des flots, — qui sait ? — pour y at-
tirer peut-être les baigneurs qui leur
plaisent. Si c'était pour leur faire par-
tager le sort réservé par les Naïades à
Hylas, on pourrait bénir sa destinée.
J'ai beaucoup navigué, j'ai bien con-
templé la mer ; mais nulle part, même
sur les côtes riantes de l'Italie et du sud
de la Crimée, je n'ai vu de plage aussi
belle. Les vagues, sans cesse en mouve-
ment, grâce à l'existence de ces rochers
et par suite de la configuration des deux
côtes de France et d'Espagne, y défer-
lent donc sans cesse. Elles ne se lassent
point ; avec cette seule différence que si,
a la haute mer, elles sont un peu vio-
lentes, par contre, lorsque la marée s'a-
vance graduellement, elles établissent
un jeu de flots charmant. Les lames se
succèdent alors sans relâche ; l'une va
poussant l'autre. Quelquefois s'avance
une lame plus molle, qui semble vou-
loir s'affaisser avant d'arriver à la plage.
Une autre lame plus haute et plus pres-
sée survient, qui pousse la paresseuse
et la ranime , en riant au milieu de sa
blanche écume. Comme deux jeunes
filles, elles confondent leur jeu et se
brisent avec un doux murmure.
Au milieu de ces vagues qui déferlent
sans cesse, placez de nombreux bai-
gneurs qui se roulent dans l'écume et
s'y ébattent; peut-être aurez-vous l'o-
rigine de ce nom de plage des Fous, où
les deux sexes se baignent confondus
dans le sein d'Amphitrite , avec la plus
parfaite décence, grâce au costume
adopté.
Chaque jour, le matin de dix heures
à midi, le soir de quatre à six heures,
la scène est encore animée par la foule
des curieux et des curieuses qui bordent
la plage et contemplent la mer, assis
sur des chaises que l'on place, que l'on
déplace, que l'on groupe sur le sable
fin , pour y causer en famille, en voi-
sins d'hôtel, et pour humer à loisir cet
air doux, imprégné d'émanations sali-
nes qui semblent aromatisées.
Admirable est un mot qui convient
ici au ciel, à la mer, à la plage, à la
brise.
La brise, à Biarrits le soir, c'est la
brise de Naples, aussi tiède, mais plus
élastique, avec une certaine énergie que
le voisinage trop rapproché de l'Afrique
refuse à la rade de Naples. Durant le
jour, c'est toujours la brise, mais une
brise rieuse et d'une autre nature. La
côte de Biarrits court le long de la pla-
ge, comme une haute arête s'élevant
partout de quelque cinquante pieds au-
dessus de la mer. La configuration des
deux côtes de France et d'Espagne, qui
s'y rencontrent comme dans un fond, y
produit un courant d'air constant, et il
paraît d'ailleurs que ce grand courant
équinoxial dit le gulf-stream y fait sen-
tir son influence dans son retour vers
l'Europe. De là le phénomène charmant
de la mer toujours en mouvement et de
la brise qui caresse sans cesse cette pla-
ge fortunée.
Je crois bien être sous le charme des
plus beaux jours de Biarrits. Il est de
fait que tous ces soirs, assis la tête
découverte, sur la terrasse du Casino,
j'ai senti avec délices la brise caressan-
8
te enveloppant, comme dans un bain
d'aise, tout mon être qui paraissait y
nager.
Je vous adresse ces lignes, assis dans
une des meilleures chambres de l'étage
supérieur de l'hôtel de France. Je suis à
mon unique fenêtre; mais de cette fenê-
tre aérienne mon regard plonge sur la
plage où viennent mourir les vagues
dont j'entends le murmure, ce doux et
majestueux murmure de l'Océan qui
semble la voix de Dieu.
J'ai sommeillé toutes ces nuits sous
ce charme. L'air était si doux que je me
suis borné à clore ma persienne verte,
laissant ma fenêtre béante à l'intérieur.
— Vous savez combien , dans le sud, la
nuit est sombre. Eh bien ! à mon hori-
zon se dresse, sur le cap St-Martin , le
phare, semblable à une colonne au
sommet de laquelle tourne sans cesse
un feu à lumière blanche comme celle
du gaz, et à lumière rouge comme celle
d'une fournaise. De moment en mo-
ment, dans le fond de cet espace d'un
bleu noir, s'ouvraient comme deux sou-
piraux rayonnants qui s'éteignaient en
ne laissant que l'étincelle pâle du feu
fixe, pour se rallumer bientôt des mê-
mes rayons.
J'ai parlé d'une seule chambre et
d'une unique fenêtre. Sachez que je suis,
malgré cela, au nombre des voyageurs
privilégiés qui ont eu la chance, en arri-
vant ici, de trouver une fenêtre ayant
vue sur la plage, et d'où l'on puisse as-
pirer la brise qui est bien décidément la
reine de l'endroit.
Je dois une partie de ma chance à la
bonne hôtesse de l'hôtel de France, fine
et intelligente tête basque : je veux par-
ler de Mme Gardères-Monhau (ce dernier
nom est celui de son père). Je n'ai guère
l'habitude de m'occuper de la bonté des
gîtes. J'y suis, de ma nature, assez in-
différent ; et pourvu que j'aie de l'air
pur, l'espace devant moi et le ciel au-
dessus de ma tête, j'ai, voyageur, tou-
jours été content; mais il ne m'est guère
possible de ne point parler de Biarrits
habité.
Ce que l'on a fait ici en peu de temps
est prodigieux. La nouvelle maison de
l'hôtel de France, qui est là sous mes
yeux, bordant la plage, a coûté 600,000
francs, dont 80,000 pour le terrain,
10
limité presque à la seule étendue de
l'édifice, qui est un magnifique hôtel
achevé cette année. Il fait honneur à
son architecte. C'est sans contredit le
plus beau bâtiment de tout Biarrits; et ce
n'est point manquer de respect à la char-
mante villa Eugénie que de dire qu'en
venant de la villa vers l'hôtel, celui-ci,
le soir surtout, alors que les lignes ar-
rêtées sont si bien indiquées, dresse fiè-
rement dans le ciel sa belle silhouette
de château dans le style Louis XIII, à
murs en briques rouges bordés de den-
telures blanches, avec un toit à hauts
pignons et à plusieurs corps.
Une Altesse Impériale occupe à cette
heure presque toute cette nouvelle mai-
son de l'hôtel. Il ne fallait donc pas son-
ger à s'y s'installer. Je n'en ai aucun re-
gret. Bien plus, de ma fenêtre, ma vue,
même à quelque distance, plonge mieux
sur la plage et découvre l'hôtel qui de-
viendra, je n'en doute point, la demeure
recherchée des futurs baigneurs. Biar-
rits est loin d'avoir dit son dernier mot
en fait de constructions ; l'hôtel lui-
même s'embellira, il faut l'espérer, sur-
tout si le propriétaire, intelligent et zé-
11
lé, y ajoute une terrasse ayant vue sur
la mer. La chose est facile, il me sem-
ble, au moyen de dix colonnettes de
fonte qui se dresseraient sur le chemin
communal bordant la haute falaise que
domine le bâtiment. Ces colonnettes
supporteraient une longue plate-forme
en fer, terrasse commune à tous les ha-
bitants de l'hôtel, et qui serait leur bel-
védère commun. Alors le Casino n'au-
rait qu'à se résigner ; car, au Casino,
l'attrait principal, c'est cette terrasse
dont j'ai dû parler avec reconnaissance,
en songeant à la brise.
Le Casino, comme lignes architecto-
niques, n'est pas bien compris. Mais je
ne veux pas m'engager dans une disser-
tation artistique, et je m'arrête. Ce ne
sont pas les conforts de l'Angleterre, ou
des hôtels de la Suisse et des bords du
Rhin, ni les délicatesses de Paris que
l'on vient chercher à Biarrits ; — c'est
la mer et la brise ; la mer toujours
belle, la brise toujours caressante. A ces
deux titres, Biarrits deviendra dans peu,
tout le fait supposer, un bain célèbre.
Il y a encore tant d'emplacements heu-
reux, sur les falaises, le long de la pla-
12
ge, que l'on s'y représente déjà une
foule de nouvelles habitations, en vue
de la mer, comme le chalet suisse ha-
bité à cette heure par un des hommes
d'Etat qui entourent l'empereur, et
d'autres jolies demeures également bien
situées.
Je ne vous parlerai pas de la végéta-
tion, et pour cause ; elle fait défaut ici,
comme d'ailleurs sur toutes les côtes
exposées aux caresses âpres et mordan-
tes de l'Océan. Le platane, dans les en-
droits abrités; dans les endroits décou-
verts, le pin, et surtout le tamariste, qui
résiste vigoureusement à l'air de la mer ;
voilà, à peu près, toute la végétation de
Biarrits.
Cependant j'y ai découvert, dans un
petit jardin bien abrité, de superbes
lauriers-roses, un cep de vigne chargé
d'excellentes grappes ; et je crois qu'avec
d'ingénieuses dispositions on finira par
doter Biarrits de terrasses ombragées
par de belles grandes plantes et de jolis
arbres.
Bayonne est à deux pas, pour prouver,
avec sa riche végétation, que tout peut
pousser et prospérer sous ce beau ciel.
13
Le maître de la France, qui a comme
découvert l'endroit, a déjà beaucoup fait
et fera beaucoup encore pour Biarrits,
où s'élève, si bien placée, la riante vil-
la qu'il paraît aimer.
C'est pour l'avenir. Le verrai-je? Je
l'espère. — Oui, l'espoir de revoir les
lieux où l'on a senti son être souffrant
se ranimer est comme un besoin du
coeur. — Quel est le voyageur ayant vu
une fois en sa vie ce lac Goktcha qui,
en Asie, s'offre comme une nappe de
saphir épandue dans une coupe de por-
phyre rouge pour rappeler dans le dé-
sert la munificence de Dieu, les hautes
montagnes de neige qui disent sa gran-
deur, les steppes et l'Océan qui procla-
ment son immensité, et les hauts lieux
où il parle èloquemment à sa faible
créature, — quel est lé voyageur qui ne
souhaite de revoir, avant d'aller à lui, et
le lac et les montagnes, et les steppes et
l'Océan, et les hauts lieux?
Je suis à trente-six heures de Madrid.
Avant de revenir au nord, irai-je encore
plus au sud, faire connaissance avec les
Raphaël et les Velasquez incomparables
14
qui sont une des gloires de la capitale
de l'Espagne ?
On va, dit-on, en quatorze heures par
le chemin de fer, de Madrid à Alicante,
où font échelle les bateaux à vapeur Lo-
pez et des Messageries impériales, qui
ramèneraient le voyageur sur les côtes
de France. J'en ai bonne envie.
Il y a encore quelques jours avant le
retour. Qui sait? L'imprévu est un grand
charme dans la vie du voyageur. Se dé-
cider, du jour au lendemain, est encore
une jouissance, celle de la surprise. Il
ne me manque qu'un ami que je ren-
contrerais et qui me dirait : « Allons ! »
J'en ai bien rencontré un ici, un an-
cien et digne ami. Grande a été ma
joie. Que vous dirais-je encore? J'ai ren-
contré ici plus d'un intéressant voya-
geur, même d'au delà des mers. Ainsi,
un aimable Américain avec sa jeune et
délicate femme, fine, spirituelle, dis-
tinguée et blonde fille des Etats-Unis. —
Voilà encore des souvenirs cueillis par
le pèlerin, comme des fleurs sur sa
route.
Il est temps de m'arrêter. Ah ! mais
j'ai omis une chose essentielle. Il y a ici
15
un excellent peuple. Ce sont les Bas-
ques. Ils parlent une langue ancienne
comme le monde, mais qu'eux seuls
comprennent. Heureusement qu'ils par-
lent aussi français, ceux du moins qui
appartiennent à la classe aisée. L'un
d'eux, honnête propriétaire d'un joli
terrain sur la falaise de la plage des
Basques, me disait : « Nous sommes un
ancien peuple, aussi ancien que les Gau-
lois. — Vous datez d'avant eux, lui ai-je
répondu ; vous êtes de la race celtique.
C'était une fière race ; l'on en peut juger
par ses descendants. » Son oeil a bril-
lé d'un regard profond et m'a remercié.
Saint-Sébastien.
A Biarrits, on est à deux pas de l'Es-
pagne. Le moyen de résister à la tenta-
tion de franchir la Bidassoa, de s'assu-
rer si la fameuse île des Faisans existe
encore, et de faire une excursion à cette
ville de Saint-Sébastien qui s'épanouit
au pied du mont Orgullo, qui est son or-
nement et sa défense !
En voyage surtout, l'occasion décide.
Elle s'offrait à moi d'une manière sédui-
sante. Trois aimables compagnons, une
admirable journée, le ciel tout bleu, la
brise, la belle mer de Gascogne ; — il
n'en fallait pas tant. Ce n'était d'ailleurs
qu'une excursion de cent kilomètres,
aller et retour.
On suit la côte jusqu'à Saint-Jean-
de-Luz, petite ville riante, station de
baigneurs. Nous y commandons le dîner
pour notre retour.
17
Du côté des montagnes (les basses
Pyrénées) l'on découvre, s'élevant beau-
coup le long de leur arête, une silhouet-
te d'une forme étrange : on dirait une
immense dent mâchelière; isolée et com-
me privée de ses voisines ; — c'est le
mont de la Bayonnette.
A Béhobie, dernier village français, on
touche là Bidassoa. En deçà du pont,
c'est la France, représentée par les les-
tes voltigeurs du 2e régiment ; au delà
du pont, c'est l'Espagne, représentée
par de graves gendarmes à la tunique
bleue avec parements rouges; au visage
basané. J'aurai l'occasion d'en parler
plus tard»
Nous découvrons à notre droits, en
aval du pont, un tout petit îlot sablon-
neux, faisant mine de vouloir disparaî-
tre sous l'onde, et que les Espagnols et
les Français étaient occupés ce concert
à reconstruire en quelque façon, en
l'entourant d'une digue en pierre, or-
née d'une rampe de gradins, comme si
une infante d'Espagne y était attendue
par un roi de France.
Un peu plus bas est l'île de la Confé-
rence; où Philippe IV et Louis XIV. gra-
18
vement assis sur deux fauteuils séparés
par une ligne imaginaire, purent con-
férer sans quitter leur royaume, ainsi
que l'exigeait l'étiquette rigoureuse qui
avait réglé l'entrevue que vous con-
naissez. ...
A Irun, la ponctualité castillane s'en-
quiert de nos noms, les cherche sur nos
passe-ports, et les inscrit dans un re-
gistre.
Nous longeons la montagne de Jays-
quivel, qui offre, à s'y méprendre, la
physionomie des monts Voirons, au sud
du lac de Genève; et nous découvrons
le port du Passage, dont l'étroit goulet
ne donne accès qu'à un seul navire de
haut bord à la fois; mais qui est un su-
perbe bassin où une escadre pourrait
mouiller en sûreté comme dans un
dock.
Nous découvrons ensuite Saint-Sé-
bastien , place très-forte, mais petite
ville très-serrée, très à l'étroit sur
l'isthme du mont Orgullo , vaste rocher
de 150 mètres de hauteur, que couronne
une forteresse qui peut être imprena-
ble et qui domine et commande une
19
jolie baie, à moitié fermée; par l'îlot de
Santa-Clara.
Nous gravissons par de longues pen-
tes en zig-zag qui contournent le mont
jusqu'au sommet du rocher, d'où nous
découvrons un magnifique horizon.
Toute la poésie de l'Océan est à nos
pieds. Il est d'un bleu sombre. Ses va-
gues se brisent, avec un majestueux re-
tentissement, sur les. rochers énormes
qu'elles assiègent par moments avec fu-
reur, et qu'elles recouvrent de leur écu-
me d'argent. Le spectacle est grandiose.
Je n'ai contemplé nulle part, une vue
plus belle. Il me semble que je suis au
cap Saint-Georges, sur la côte de Crimée.
Ces roches noires, dont les pentes in-
flexibles descendent brusquement sous
les flots, seraient en temps d'orage la
perte inévitable de tout navire. Un phare
est là pour les guider, leur montrer la
rade et le passage qui y conduit. Des
batteries, étagées sont aussi là pour la
défendre. Elles sont armées de superbes
canons de bronze où je découvre le chif-
fre de Charles III d'Espagne, et, sur les
tourillons, le nom de Mexico, où ces piè-
ces ont été fondues au siècle dernier.
2*
20
A une époque de guerre, le mont Or-
gullo, couvrant de ses feux, et l'isthme, et
la rade, et tous les abords de cette petite
ville serrée à ses pieds, a dû offrir un
spectacle imposant. Saint-Sébastien a
eu des sièges fameux.
Sur les rampes qui mènent à la cita-
delle l'on découvre, du côté de la mer,
quelques dalles de marbre qui se dres-
sent au milieu de plusieurs croix. Ce
sont les tombes de plusieurs officiers
anglais qui défendirent en 1838 la cause
d'Isabelle contre les carlistes. S'y lis le
nom de ces officiers. Nui cimetière n'est
mieux choisi. On se prend à penser qu'il
serait doux d'y reposer, sous ce beau
ciel, en vue de celle vaste mer, au mur-
mure de ces flots.
J'ai peine à me détacher de ce som-
met. De la plate-forme de la citadelle on
découvris une étendue immense ; le re-
gard peut suivre la côte jusque bien au
delà de Santander.
Nous fûmes agréablement surpris du
mouvement d'activité de cette petite
ville de Saint-Sébastien, toute maritime,
toute commerçante, dont les 10,000 ha-
bitants se sont serrés dans un espace
21
étroit que nulle combinaison ne saurait
étendre. Cet isthme au col étranglé n'ad-
met aucun empiétement. Aussi la ville
s'est-elle résignée à n'avoir aucune pla-
ce publique, sauf celle, toute resserrée,
qui lui sert de marché. Elle a d'un côté
la rade où mouillent ses vaisseaux, et le
petit port intérieur encadré dans des
môles où ils opèrent leur chargement ;
de l'autre côté, la rivière Urumea qui
défend son approche. La ville est gaie,
parce qu'elle est active et prospère.
Nous étions descendus à une belle po-
sada, bien tenue. Les filles du proprié-
taire nous reçurent et vinrent s'assurer
comment le déjeuner nous avait été ser-
vi. Il fut excellent. L'une d'elles, remar-
quable par ses magnifiques cheveux
noirs et ses grands yeux brillants, tout
frangés de longs cils, nous demanda
avec une certaine fierté castillane s'il
était vrai que l'on prétendît, à Biarrits,
que « l'on déjeunait fort mal à Saint-
Sébastien. »— Je lui répondis que, si je
l'entendais dire, j'ajouterais que « cela
n'était pas vrai. » Je la priai, à mon
tour, de répondre à une question : —
c'était de me dire si la couleur de ses
22
cheveux n'était pas celle des belles che-
velures de jeunes demoiselles en Espa-
gne? Ses yeux, qui me fixèrent, et ses
lèvres, qui sourirent, me répondirent
que oui.
Voilà les souvenirs de notre excursion
à Saint-Sébastien. C'est une des heureu-
ses journées dont le voyageur gardera
l'impression.
A Saint-Jean-de-Luz, l'on nous avait
tenu parole. Un excellent' dîner nous y
attendait. J'ai peu l'habitude de parler
de ces sortes de choses. Je dirai cepen-
dant deux mois d'un poisson de nier
exquis qu'on nous servit. On le nomme
loubine. Sa chair, blanche, ferme et dé-
licate, m'a semblé au moins égale à
celle du turbot. Le poisson, pris le ma-
tin dans la baie de Saint-Jean-de-Luz,
pesait douze livres. Il avait fourni un
plat à quatre dîners de voyageurs com-
me nous. On nous avait réservé le tron-
çon de la queue, que, pour mon compte,
je crois être le bon bout. Il me semblait
voir, quant à la forme, l'extrémité d'un
gros saumon.
A onze heures du soir, nous étions de
retour à Biarrits. Une demi-heure avant
23
d'y arriver, les évolutions de son phare
nous l'annoncèrent. Au milieu des om-
bres de la nuit, le phare lançait dans
l'espace, d'un bleu noir, ses belles
lueurs d'un blanc vif et d'un rouge
éclatant.
La Diligence de Dayonne à Madrid.
Il n'est guère d'écrivain sur l'Espagne
qui n'ait mentionné ses diligences et ses
courses de taureaux.
Après le voyage que je viens de faire
et l'expérience que j'en ai rapportée, il
me semble que l'on peut dire encore
quelque chose de nouveau sur la ma-
chine que l'on nommait partout jadis, et
que l'on nomme encore aujourd'hui en
Espagne, la diligence.
Tous les baigneurs espagnols de Biar-
rits regagnaient leur pays. Le coupé de
la diligence était retenu pour un mois.
N'ayant que quelques jours à prendre
dans mon itinéraire, il fallait me dé-
cider devant l'alternative ou de ne pas
aller du tout à Madrid, ou bien me con-
tenter de la place n° 3, la seule qui res-
tât sur la banquette de la diligence Sa-
lamanca. C'était à prendre ou à laisser.
25
Le n° 3 est en général funeste en di-
ligence, car il indique la place du mi-
lieu ; or, quand ce milieu se trouve être
celui de la banquette, le numéro est
doublement funeste.
Il faut être juste, l'administration
était dans son droit. Sans dire aucune-
ment, il est vrai, que la diligence qui
partait de Bayonne le dimanche 15 sep-
tembre était une voiture d'autrefois, aux
dimensions trop étroites, à la barre d'ap-
pui usée par le frottement et aux cous-
sins jadis rembourrés , elle informait le
voyageur, par un avis collé en évidence
dans l'intérieur du coupé, que ladite
voiture n'était qu'un provisoire , en at-
tendant les belles , grandes et commo-
des voitures que l'administration avait
commandées. C'était un avis délicat à
l'adresse des voyageurs du jour, comme
moi, en même temps qu'un programme
de promesses pour les voyageurs à ve-
nir.
La nouvelle route de Bayonne à Ma-
drid, par Pampelune, Tudela et Soria, est
aussi un provisoire qui cessera lorsque
le chemin de fer de Madrid aura rejoint
Saragosse, et lorsque Saragosse , qui a
26
déjà tendu à droite sa main de fer à
Barcelonne , l'aura tendue à gauche par
Pampelune jusqu'à Bayonne.
Le provisoire, pour le moment, consis-
te en trente-trois heures de diligence et
en six heures de chemin dé fer , savoir :
trois heures de Pampelune à Tudela sur
l'Ebre, et trois heures de Jadraque (pro-
noncez Khadraque) - station un peu au
nord de Guadalaxara, jusqu'à. Madrid.
Les trente-trois heures se décomposent
ainsi : quinze de Bayonne à Pampelune,
dix-huit de Tudela a Jadraque.
Montons maintenant dans la diligen-
ce. Si elle est sur le point de cesser d'ê-
tre , il faut avouer du moins que , sem-
blable à de certains mortels, elle aura
brillé, avant de mourir, d'un éclat tout
particulier. En voyant de mon belvé-
dère aérien la manoeuvre de l'équipage
et la triple action du mayoral, du zagal
et du delantero, je me pris à penser que
sans doute, dans leur juste indignation,
ils disent tout bas, des voyageurs eh che-
min de fer : Ingrats, vous nous regrette-
rez! Mais n'anticipons pas.
Autrefois, en France, en Allemagne et
ailleurs, la diligence jouissait d'une ré—
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putation plus ou moins vraie ; la dili-
gence était plus ou moins diligente,
quelquefois pas du tout ; et d'ailleurs
son équipage de quatre ou cinq forts
chevaux, son conducteur et son postil-
lon, sauf les bottes et la grosse queue de
celui-ci, n'offraient rien d'extraordi-
naire.
En Espagne, ce n'est point cela. Le
mayoral, le zagal et le delantero ont une
raison d'être à part ; chacun d'eux a sa
physionomie distincte et son action. En
réduisant ces trois personnages à leur
vraie signification, le mayoral est, com-
me son nom l'indique, le chef de l'équi-
page, le capitaine de la machine roulan-
te. Le zagal est homme de l'attelage, le
chef du relai ; c'est l'aide de camp du
mayoral, mais se changeant de poste
en poste. Le delantero, l'homme de l'a-
vant, comme son nom l'indique, est
bien, dans un sens, le postillon, c'est le
seul qui soit à cheval ; mais le postillon
d'Europe, dont toute la carrière se bor-
nait à un parcours de quelques lieues de
France ou de quelques milles d'Allema-
gne, n'aurait pas osé se montrer à côté
du delantero espagnol. En effet, celui-ci
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reste à cheval tout le long de la route à
parcourir, d'un bout à l'autre ; de Bayon-
ne à Madrid, par exemple, puisque c'est
notre route. Aujourd'hui qu'il a deux
étapes en chemin de fer, il peut du
moins pendant ce temps dormir quel-
que part dans la diligence, que l'on pla-
ce sur un treuil. Autrefois, il n'en était
rien ; il fournissait la carrière jusqu'au
bout. Ainsi, avant l'ouverture des deux
tronçons de chemin de fer que nous
parcourûmes, le delantero de la dili-
gence aurait fait toute la route à cheval.
Cette course précipitée, sans fin, com-
me celle du cheval de la ballade de Bur-
ger, semble devoir aboutir à la mort.
Le delantero peut mourir en effet de
la eourse elle-même. Puis viennent les
accidents. Si, dans une nuit sombre, il
permet un moment à ses paupières ap-
pesanties de se fermer, le long attelage
dont il est la tête peut dévier, être en-
traîné sur une pente et s'abattre dans
un fossé où le delantero, précipité au
milieu des mules, reste écrasé. Aussi lui
donne-t-on le surnom significatif de el
capellan (le condamné à mort).
Le delantero est ordinairement un vi-

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