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Souvenirs d'Eugène Deveria

De
250 pages
Impr. de Lescamela (Tarbes). 1868. Devéria, E.. In-12.
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SOUVENIRS
D'EUGÈNE TlEVEIUA
Je regarde toutes les autres choses
comme une perte, en comparaison
de l'excellence de la connaissance de
Jésus-Christ, mon Seigneur.
- (PHIL., III, 8/
TARBES
DI PR ur E RIE DE J.-A. LESCAMELA.
1868.
SOUVENIRS
D'EUGÈNE DEYÉRIA
SOUVENIRS
D'EUGÈNE DEVÉRIA
Je regarde toutes les autres choses
comme une perte, en comparaison
de l'excellence de la connaissance de
Jésus-Christ, mon Seigneur.
(PUIL., III, 8.)
TARBES
IMPRIMERIE DE J.-A. LESCÀMELA.
486=8.
Il y avait deux ans que nous pleurions De-
véria, et je n'avais encore écrit sur lui que
quelques vers. Pour une étude suivie, détaillée,
j'avais peut-être trop souffert de sa mort. Le
départ de mon vieil ami a creusé dans mon
existence un vide que je ne veux pas combler ;
il y a laissé l'ombre sacrée d'une douleur em-
preinte d'espérance, un souvenir que je cultive
et que je garde comme l'un de mes meilleurs
trésors. Longtemps j'ai préféré ne pas formuler
ce que mon cœur nourrissait sous le regard de
Dieu.
Nous étions bien près du second anniver-
saire de deuil, lorsque je reçus la visite d'une
vr
jeune et pieuse étrangère qui, sans avoir
connu Devéria, écrivait sa biographie. Témoin
des regrets qu'il a laissés à Pau, émue des
récits qu'elle entendait faire sur l'artiste chré-
tien, elle recueillait avidement toutes les feuilles
éparses qui tombaient sous sa main, pour les
fondre en un travail dont elle voulait doter la
.littérature de sa patrie. Des personnes de ma
plus affectueuse intimité lui avaient dit l'amitié
profonde qui m'avait fait pénétrer dans la belle
existence d'Eugène Devéria ; elle me demandatt
une esquisse de cette existence, quelques notes
fournissant de nouveaux matériaux à son œu-
vre. Pour la première fois alors, j'essayai de
condenser en pages rapides-ce qui remplissait
ma pensée, aux heures bénies du recueille-
ment.
Puis une voix amie vint me stimuler en me
disant : « Est-il possible que la première bio-
graphie de Devéria soit due à une jeune Anglaise
qui ne l'a pas connu? Déjà, tu aurais dû l'écrire,
cette biographie, et maintenant, pourquoi tar-
derais-tu encore? »
VI
Dès ce moment, ma décision fut prise. Je con-
sidérai ma rencontre avec celle sympathique
étrangère comme une douce manifestation de
l'appel de Dieu.
Toutefois, l'idée d'une biographie complète
effraya mon mince talent et me sembla d'ailleurs
fort difficile avec le peu de renseignements que
je possédais sur tout ce qui concerne la car-
rière artistique d'Eugène Devéria. Je jugeai
qu'il valait mieux rappeler simplement quel-
ques-uns des souvenirs que je rattache à mon
respectable ami, cela m'étant plus accessible
et pouvant offrir plus de bien aux âmes qui
savent goûter la beauté du christianisme.
Quelque temps après, je me mis à l'œuvrc,
écrivant avec un abandon familier, comme un
cœur qui regrette parle à d'autres cœurs par
lesquels il espère être compris.
Lorsque j'eus fini, notre cité béarnaise com-
mençait à se voir déserter par ses hôtes d'hiver;
je reçus le conseil d'attendre leur retour, pour
publier une œuvre spécialement destinée au
ViII
centre dans lequel Devéria vécut ses meilleures
années et mourut entouré d'affection et de res-
pect.
Pendant l'été, au retour d'un voyage que je
fis à Paris, on me montra, dans la Revue Chré-
tienne de juillet, uu article anonyme sur Devé-
ria ; on me faisait l'honneur de me l'attribuer.
En déclarant que je n'en étais pas l'auteur, je
gardai lé secret du petit manuscrit que j'avais
préparé.
Cet anonyme, fort transparent pour moi, me
fit sentir que je n'avais pas été seule à dire au-
près de la tombe de notre Devéria :
C'est à nous, cette fois, de garder, de défendre,
La mort contre l'oubli, son pâle compagnon.
C'est à moi, dont ta main serra la main amie,
De te dire tout bas : Ne crains rien, je suis là !
Je ne crus pas devoir renoncer à publier mon
modeste travail à cause de cet article; mon
étude, quoique abrégée, a plus d'extension, et,
destinée surtout aux anciens amis d'Eugène
Devéria, elle peut leur rappeler quelques dé-
IX
tails intimes auxquels ils attacheront du prix.
D'ailleurs, une revue n'a pas le même genre de
diffusion qu'une brochure, qui, peut pénétrer
dans quelques centres où n'arriverait pas aussi
facilement un article inséré parmi les matériaux
divers d'un journal. Il m'a donc semblé que le
mieux était de produire en toute simplicité mon
<
travail tel qu'il existait déjà. Je veux même le
faire précéder des lignes que je lui avais primi-
tivement données pour préface, car elles expli-
quent ma pensée.
PRÉFACE
Depuis qu'Eugène Devéria a été retiré du
milieu de nous, personne n'a écrit sa biographie
complète. Dès qu'il nous eut quittés, la pieuse
main d'un ami lui rendit hommage en rédigeant
rapidement une notice qui fat insérée dans plu-
sieurs journaux religieux. Un élève de talent du
maître regretté voulut lui consacrer un article
dans le journal de la ville qui l'avait vu mourir,
mais il lui était impossible de donner une idée
exacte de la vie de Devéria sans mentionner sa
conversion religieuse, et, pour ce motif, on
lui refusa les colonnes de ce journal. Aucune
étude développée, approfondie, n'a encore été
faite sur cette vie si riche en enseignements, en
exemples.
Le grand centre littéraire, Paris, avait peu
connu Devéria depuis qu'il s'était rangé sous
la bannière de l'Évangile; quand il mourut, les
1 XII
journaux artistiques, en faisant sa nécrologie,
ne rappelèrent que le peintre célèbre, et les
écrivains religieux pensèrent, sans doute, qu'ils
devaient laisser à ses amis les plus intimes le
soin de conserver la mémoire de ce grand ser-
viteur de Dieu ; mais dans le Béarn, où Devéria
passa ses dernières années, personne n'a paru
se croire spécialement appelé à écrire la biogra-
phie de l'ami bienfaisant, regretté de nous tous.
Après avoir attendu jusqu'à ce jour, pensant
que ce travail serait entrepris par quelqu'un de
mieux qualifié que moi, je crois devoir enfin
l'aborder. Si mon œuvre modeste renferme beau-
coup d'imperfections, puisse-t-on se souvenir,
pour les excuser, que la crainte de ces imper-
fections m'a retenue pendant deux ans de rendre
un témoignage d'affection et de regret à notre
Devéria.
J'écris ces lignes par une vraie conviction de
devoir ; mais je laisse à d'autres la rédaction
d'une biographie proprement dite d'Eugène
Devéria. Mon intention est de rappeler surtout
ce que j'ai vu et entendu par moi-même. Je
note seulement quelques dates et trace quelques
XIII
esquisses des événements qui marquèrent dans
l'existence de Devéria, avant l'époque où j'en-
trai en relation- avec lui. A partir du moment
où j'ai pu l'écouter, le voir, le suivre dans la
vie, je donnerai les détails que j'ai bien connus.
C'est pourquoi mon petit écrit est intitulé, non
« Biographie » _, mais « Souvenirs d'Eugène
Devéria. »
Ces souvenirs, je les dédie à tous ceux qui
ont aimé Devéria ; j'ai l'espérance de trouver
un écho dans leur âme. Ils passeront, je veux
le croire, avec indulgence, sur ce qu'il y aura
d'incomplet, de faible dans cette notice,- pour
me savoir gré de les remettre quelques instants
en présence de celui dont la société leur était
chère.
Si les pages suivantes sont lues par ceux qui
n'ont pas connu notre ami, ne puis-je espérer
d'éveiller chez eux, comme chez nous tous, le
désir d'imiter Devéria dans son noble et chari-
table dévouement ?
- Je ne crois pas nécessaire de dire ici que
mon but n'est aucunement de glorifier celui
dont je rappelle la mémoire ; pour être fidèle
XIV
à ses enseignements, à son esprit, c'est son
Dieu Sauveur que nous devons seul glorifier,
en parlant du serviteur qu'il éclaira, consola
et bénit.
SOUVENIRS
D'EUGÈNE DEVÉRIA
I.
Réveille-toi, toi qui dors, et te
relève d'entre les morts, et Christ
t'éclairera.
(EPH., V. 14.)
Eugène Devéria naquit à Paris en 1805.
Orphelin dès ses premières années, il trouva un
second père dans son frère aîné, Achille, pour
lequel il professa toujours un respect et un
amour profonds.
A quatorze ans, il commença son éducation
artistique dans l'atelier de ce frère déjà maître
habile. Voici ce qu'il nous a raconté sur ses dé-
buts, pendant une soirée qu'il passait dans
notre salon :
« Les trois premières années, je dessinai, je
peignis, seulement par soumission envers Achille,
et bien persuadé que je ne serais jamais qu'un
— 2 —
copiste. A dix-sept ans, je fus un jour vivement
impressionné par ces vers de Béranger :
« Près du rouet de sa fille chérie,
Le vieux sergent se distrait de ses maux,
Et d'une main que la balle a meurtrie
• Berce en riant deux petits fils jumeaux ;
Assis tranquille au seuil du toit champêtre,
Son seul refuge après tant de combats,
Il dit parfois : Ce n'est pas tout de naître,
Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas !
« Cette description, si touchante dans sa
simplicité et si complète en quelques vers, fit
soudain surgir un tableau dans mon imagina-
tion. Ce jour-là, je découvris que j'étais artiste,
et bientôt je produisis ma première composi-
tion : Le vieux sergent. »
Que d'artistes, que de poètes, ont été ainsi
révélés à eux-mêmes, eu se sentant l'écho d'un
autre artiste, d'un autre poète ! Il y a dans le
courant des âges une chaîne sympathique dont
tous les anneaux se font vibrer tour à tour.
A dix-neuf ans, Eugène Devéria exposait
La naissance de Henri IV, et devenait, par
cette œuvre magistrale, un des chefs de l'école
romantique. Sa jeune célébrité attira sur lui
l'attention du roi ; il reçut des commandes
importantes pour le Louvre et pour Versailles.
Je citerai entre autres : Le Puget présentant
à Louis XIV la morl de Milon de Crolonc,
- 3 -
g
Le serment de Louis-Philippe, Botzaris a Mis-
solonghi.
Il exposa La mort des fils de Clodomir, et
fut fait à cette occasion chevalier de la Légion-
d'Honneur. Bientôt, Louis-Philippe lui confia
les peintures de la chapelle des papes à Avignon.
Devéria, en rappelant cette phase de sa vie,
m'a dit que jamais il ne s'était cru plus certain
de la fortune. Jeune, fort, actif, lancé dans un
travail qui devait être largement rétribué et
accroître la célébrité de son nom, il voyait alors
tout lui sourire. Et c'était à cette époque même
que sa destinée allait être soudain bouleversée,
et qu'une direction inattendue allait être impri-
mée à sa route, par un incident bien simple en
lui-même et bien fréquent dans la vie humaine:
la maladie.
Après avoir été pendant quelques mois éprouvé
par une fièvre venant probablement de l'air du
pays, il eut une fluxion de poitrine, et bientôt
les médecins constatèrent chez lui tous les ca-
ractères de la pulmonie. On lui ordonna les
Eàux-Bonnes ; il y vint seul et ressentit si
promptement les heureux effets de la source
bienfaisante, qu'après trois semaines de séjour
il put reprendre ses pinceaux. Il passa tout l'été
dans les montagnes ; le mieux était réel, mais la
guérison encore incertaine. Le docteur Darralde,
- 4 —
qui dirigeait son traitement, lui montr-a la
nécessité de se fixer à Pau pour l'hiver et de
recommencer l'été suivant une cure aux Eaux-
Bonnes. Devéria fit alors venir sa famille auprès
de lui et s'établit dans la cité béarnaise, qui
devait être sa résidence jusqu'à la fin de sa vie.
Ainsi, le beau travail d'Avignon fut aban-
donné, et avec lui les perspectives d'un brillant
avenir.
Mais l'heure était venue où Dieu voulait don-
ner à Eugène Devéria quelque chose de meilleur
que la fortune.
Devéria, dans sa maladie, avait cru voir le
présage certain d'une mort prochaine; en face
des réalités imposantes de l'éternité, il eut de
vives angoisses pour le salut de son âme. Il
pouvait être là, tout près de lui, ce monde
invisible auquel il n'avait jamais sérieusement
songé. Que devait-il craindre ? Que pouvait-il
espérer ? Qui lui dévoilerait la vérité sur la
justice et la miséricorde divines ?
_Né dans l'Église romaine, il recourut tout
d'abord à un prêtre de cette Église pour éclair-
cir les graves questions qui le préoccupaient.
Ce prêtre lui dit qu'il n'était pas dans ses attri-
butions de s'occuper d'un cas tel que le sien,
et l'adressa à un autre ecclésiastique, dont les
paroles ne satisfirent point Devéria ; il le quitta
- 5 —
sans avoir trouvé la lumière et la paix dont il
était altéré.
Il écrivit alors à un évêque qu'il avait connu
dans sa jeunesse, lui exposant les doutes qui le
travaillaient, les points qu'il souhaitait étudier
dans la doctrine chrétienne, ajoutant qu'il se
croyait près de mourir et que son âme avait
soif de paix et de certitude pour l'éternité.
Le prélat auquel il s'était ainsi adressé lui
répondit brièvement que les nombreuses objec-
tions soulevées dans sa lettre ne pouvaient se
traiter par correspondance, et qu'il préférait
ajourner l'étude des dogmes religieux au mo-
ment où il devait faire un voyage dans les Pyré-
nées, six mois plus tard, persuadé qu'en peu
d'heures de conversation il ferait plus qu'avec
bien des lettres.
Ce fut une grande déception pour Devéria
que cette insouciance à l'égard de son salut chez
un homme qui proféssait cependant d'avoir
charge d'âmes. Etait-il donc sûr de vivre dans
six mois ? Et, s'il vivait, devait-il passer encore
six mois dans l'angoisse sur son sort éternel ?
J'ai eu ces détails par Devéria lui-même.
Il eut alors l'idée de s'adresser à un protes-
tant pieux qu'il avait connu, et lui écrivit une
lettre semblable à celle qu'il avait fait parvenir
à l'évêque. La réponse qu'il reçut exprimait
- 6 —
une charitable sollicitude pour son âme et
témoignait d'une foi vive et profonde ; les ob-
jections qu'il avait exposées étaient étudiées
avec soin, et l'ami qui lui écrivait terminait. en
lui conseillant la lecture 'et la méditation de
l'Evangile.
: Devéria suivit ce conseil ; son âme alors mise
en contact avec la révélation directe de Dieu,
reçut les lumières de la vérité; humble dans sa
foi naissante, il voulut se faire instruire comme
un simple catéchumène, et s'adressa au pasteur
qui desservait avec zèle et dévouement l'Eglise
évangélique de Pau.
Devéria porta dans son étude du christianisme
une grande droiture; il examina simultanément
les dogmes romains et ceux de la réformation;
il comprit la sublimité de l'Evangile; il l'accepta
comme la révélation du Saint-Esprit; il crut eu
Jésus-Christ comme en son Dieu Sauveur, et se
donna franchement à Lui.
Il alla 'passer quelque temps à Orlhez, chez
un pasteur qui s'était livré à des études appro-
fondies sur les prophéties de la révélation
divine ; Devéria puisa dans ces études une
lumière qui devait, dans toute la suite de sa vie,
resplendir sur ses discours comme en ses pen-
sées intimes.
Après cinq ans, passés l'hiver à Pau, l'été
- 1 -
aux Eaux-Bonnes, Devéria élait parfaitement
guéri ; il avait repris cette sauté robuste qu'il
conserva jusqu'à la fin ; il avait recouvré sa
belle voix de ténor; il était pleinement rendu à
l'activité de la vie. Mais ses convictions nou-
velles fermaient devant lui la voie de bien des
commandes gouvernementales, entre autres des
tableaux d'église; il ne devait plus songer à
peindre la chapelle des papes d'Avignon. Et puis,
la nécessité de résider encore par prudence
dans un climat méridional le retirait du grand
courant artistique; ce fut là pour Devéria une
épreuve dont il triompha par l'humble accepta-
tion de la volonté de Dieu.
- Toutefois, s'il n'entretenait plus que des rap-
ports éloignés avec le foyer des arts, la célébrité
de son nom attirait sur lui le regard des souve-
rains. 11 fut appelé à Milan, par l'empereur
d'Autriche, et j'ai souvent regardé avec lui
les croquis faits par ordre du césar allemand;
mais les tableaux commandés alors ne s'exécu-
tèrent pas, à cause de l'abdication de l'empe-
reur. Le roi de Hollande le manda à sa cour.
Devéria passa tout un hiver à La Haye, fit deux
portraits de la reine, et reçut [une décoration
du roi.
Ce fut alors qu'il se lia d'amitié avec le doc-
teur Capadose, juif portugais, converti à l'Évan-
— 8 —
gile en Hollande, vieillard respecté dans toutes
nos Eglises, et dont la conversion, racontée par
lui-même, forme un des livres les plus réellement
édifiants que je connaisse.
Devéria fut aussi appelé en Ecosse par les
Douglas et passa deux hivers dans leurs châ-
teaux.
Ce séjour dans le nord fut marqué par un
évènement bien doux à l'âme fervente d'Eugène
Devéria. Il rencontra à Edimbourg un jeune
Béarnais, professeur de littérature, très instruit,
très intelligent, et dont l'âme droite et sincère-
ment religieuse se détachait des erreurs de
Rome et se rapprochait "de l'Evangile, sans bien
discerner encore les détails de la nouvelle voie
où ses pas s'engageaient. Devéria fut pour lui
à là fois un guide et un modèle; il lui tendit la
main et le conduisit jusqu'au sanctuaire de la
foi évangélique. Le jeune professeur ressentit
dès lors une affection reconnaissante et respec-
tueuse pour le frère aîné dont la voix lui avait
parlé de paix et de salut par Jésus-Christ. Heu-
reux dans sa foi, il allait bientôt être soumis à
une épreuve qui devait manifester la puissance
des consolations divines : il devint aveugle. La
lumière qui éclairait son âme brilla d'un plus
vif éclat, lorsque le soleil de nos cieux lui eut
été caché. Revenu dans ses montagnes, arraché
- 9 -
aux travaux, à la société qu'il avait aimés, il eut
du moins la douce joie de recevoir quelquefois
la visite de son ami Devéria.
J'eus plus tard le privilége de faire la con-
naissance de ce disciple de Jésus-Christ et de
lui entendre raconter tous les détails de sa con-
version. Il me dit, je m'en souviens, que lui et
plusieurs de ses amis catholiques, cherchant un
aliment sérieux dans la religion, s'étaient affran-
chis de beaucoup de dogmes et de rites romains
et s'étaient fait un christianisme plus spirituel
que celui de leur Eglise en se nourrissant de
Pascal et des autres jansénistes. Ses compagnons
de jeunesse s'en étaient tenus là, tandis que lui,
embrassant dans toute sa simplicité et dans
toutes ses conséquences la doctrine évangélique,
avait pu connaître, avec les pleurs de joie de
Pascal, la pleine délivrance du joug romain.
Comme il aimait à me parler de Devéria !
Comme Devéria aimait à me parler de lui !
Peut-être dans la retraite qu'il habite au sein
de l'une de nos belles vallées, entendra-t-il un
jour la voix d'un ami lui lire ces lignes que j'ai
tracées ; il m'a fait quelquefois transmettre ses
souvenirs ; qu'il trouve ici en retour l'expres-
sion de ma fraternelle sympathie.
Devéria consacrait toujours l'été aux Eaux-
Bonnes, continuant à boire de sa chère source,
- 10 -
faisant les portraits de quelques étrangers, heu-
reux de profiter de sa présence pour acquérir
une œuvre d'art ; puis, dans les hivers qu'il pas-
sait à Pau, il peignait aussi quelques portraits
et travaillait à des tableaux dont les plus remar-
quables furent : La Légende des Quatre Henri,
Catherine d'Aragon et Wolsey, Le Retour de
Christophe Colomb et La Mort de JaneSeymour.
Il fit aussi à cette époque de charmantes études
sur des types montagnards; la plus belle est:
La Jeune Ossalaise pliant son capulet.
Je dirai quelque chose de- ces tableaux qui
pour moi furent de vrais amis, quand je rappel-
lerai mes propres souvenirs. Jusqu'ici, je parle
d'un temps où je n'avais pas vu Devéria.
Dès cette époque, le fervent néophyte avait
commencé d'exprimer sa foi par des discours
qu'il était souvent invité à prononcer dans les
réunions religieuses de Pau. Il y a là uu fait
très remarquable dans la vie d'Eugène Devéria.
Pendant sa jeunesse d'artiste, de poète, il s'était
sans doute exercé à la déclamation, à cette
prononciation pure, à ces inflexions harmonieu-
ses, qui donnèrent tant de beauté à son élo-
quence; mais, évidemment, il n'avait jamais eu
l'occasion de s'exercer d'une manière suivie à
l'improvisation de grands discours. Il avait bien,
si je ne nie trompe, quarante ans, lorsqu'il débuta
- 11 —
dans sa carrière d'improvisateur, et, que je le
dise tout de suite, de prédicateur, car c'est là
le mot qui convient à la chose. Et ce fut dans
cet art éclos de l'élan d'une nouvelle vie, que
Devéria excella pardessus tout. Comme peintre,
comme poète, il a été égalé, surpassé; comme
orateur, de l'avis général des connaisseurs d'é-
lite, il ne fut pas surpassé; on se demande
même s'il fut égalé. Il y eut donc dans la nou-
velle création opérée en son âme par le Saint-
Esprit, le germe du plus beau fleuron qui de-
vait orner sa couronne de célébrité. L'amour
de Jésus-Christ est une source vive, rafraîchis-
sante, qui rajeunit l'intelligence et le cœur, en
faisant naître l'âme à la sainteté, à l'espoir
céleste; sous son influence, l'homme de qua-
rante ans sent en lui la sève d'une seconde
adolescence, et sa pensée prend un bienheu-
reux essor vers les sphères de l'éternelle et
pure félicilé.
Dès lors aussi, Devéria avait compris le devoir
du chrétien envers les pauvres et les malades ;
il devint l'ami dévoué des affligés, des indigents ;
la souffrance l'attira et fut adoucie par lui. Il
réalisa ces beaux vers d'Alexandre Yinet :
Mourut-il avec Christ au rocher du Calvaire,
L'amour pieux et tendre, asile du malheur?
Non, l'amour y naquit, et dès lors sur la terre,
Comme on cherche un trésor, il cherche la douleur.
- 12 -
Mais je dois maintenant parler du moment
où j'eus le privilége de connaître par moi-même
Eugène Devéria.
II.
Le royaume des cieux est encore sem-
blable à un marchand qui cherche de
belles perles, et qui, ayant trouvé une
perle de grand prix, s'en va et vend tout
ce qu'il a, et l'achète.
(MATT.,XIII,;45, 46.)
C'était dans l'hiver de 54 à 55: j'étais à Pau
depuis peu de temps ; Devéria revenait de son
dernier séjour en Ecosse. Bien qu'il eût à peine
cinquante ans, je le crus un vieillard, et cela,
non seulement parce que la jeunesse s'exagère
toujours l'âge des personnes qui ont atteint l'au-
tomne de la vie, mais parce que son aspect
était déjà celui des vieillards bibliques ; il y
avait dans sa physionomie quelque chose d'an-
tique et d'inspiré ; ses cheveux blancs retom-
baient longs et épais sur ses épaules ; sa barbe,
épaisse aussi, mais courte et moins blanche que
ses cheveux, accentuait fortement son visage.
Peu de temps après, cet aspect se modifia pour
- 14 -
s'arrêter au type que la photographie nous a
conservé. Là, nous voyons Eugène Devéria, les
cheveux courts comme uu puritain, le front
chauve, la barbe tout-à-fait blanche et longue
comme celle du Moïse traditionnel.
Devéria avait les yeux noirs, le regard vif et
profond ; sa taille était très élevée ; tout en lui
annonçait une grande force physique, une grande
énergie morale. Ses manières étaient d'une
distinction parfaite, sa pose majestueuse, son
langage noble sans effort.
Au premier abord, je le trouvai très imposant,
il me causa un étonnement extrême, car je n'a-
vais jamais rencontré un type analogue au sien;
mais je m'aperçus bien vite que les enfants
n'étaient jamais intimidés avec lui, et j'entendis
ses amis l'appeler « le bon Monsieur Devéria ;
cela me fit espérer que moi aussi, un jour, je
cesserais d'être intimidée auprès de lui.
- J'eus d'abord l'occasion de le voir-et de l'en-
tendre dans des réunions religieuses - il arri-
vait parmi nous très enthousiasmé de l'Église
d'Écosse et cherchait "à stimuler le zèle autour
de lui. Tandis que j'admirais son incomparable
éloquence, un trait me parut remarquable dans
son caractère : l'ardent désir de glorifier Dieu,
Un jour, une demoiselle, avancée bien plus que
moi en années et en expérience chrétienne, me
— 15 -
demandait quelle impression me produisait
Devéria.
« C'est un homme jaloux pour l'Eternel, *
lui dis-je.
Elle sourit et me dit : « C'est vrai. »
Ce qui me frappa aussi chez Devéria, ce fut
son extrême franchise. Toute dissimulation lui
était évidemment inconnue, impossible; il par-
lait de lui, il parlait aux autres, comme on le
fait rarement ; et sa physionomie mobile laissait
transparaître jusqu'aux moindres nuances de sa
pensée.
Je le rencontrais plusieurs fois chaque se-
maine et l'entendais fort souvent parler. L'Église
de Pau, longtemps effacée par les persécutions,
avait été relevée depuis environ vingt ans parla
Société Évangélique. Le pasteur qui était venu
comme agent de cette société dans la capitale
béarnaise, avait vu des fruits bénis de son mi-
nistère, et la congrégation réunie par lui, ayant
pris consistance, s'était organisée en Église; pas-
teur et troupeau avaient préféré la forme indé-
pendante de l'Etal ; l'assemblée protestante de
P-au était entrée dans l'Union des Églises libres
de France. Cette organisation ecclésiastique
accorde généralement beaucoup d'action aux
laïques, etM. Devéria, grâce à ses dons spéciaux,
prenait une large part à l'évangélisation.
- 46 —
Dès cette époque, le pasteur commençait à
souffrir des violents maux de tête qui devaient
bientôt l'obliger à quitter le ministère actif
auquel il s'était consacré ; il arrivait très
fréquemment que M. Devéria était subitement
appelé à le remplacer, au moment où l'on était
rassemblé dans la salle d'école, pour des
réunions d'édification intime qui avaient lieu
le vendredi soir. Devéria montrait alors une
admirable facilité d'improvisation. Venu - pour
écouter, n'ayant même pas de sujet choisi, sur
l'appel de l'assemblée, il ouvrait la Bible, la
feuilletait quelques instants, s'arrêtait sur un
chapitre, le lisait, priait, et puis développait le
sujet du fragment sacré qu'il venait de lire,
avec une richesse d'arguments, un plan suivi,
une liaison claire et logique de la pensée, qui
se trouvent rarement, même dans les discours
préparés avec le plus de soin. Le tour facile de
la phrase, la justesse, le bonheur de l'expression,
brillaient dans ces improvisations rapides avec
plus d'éclat que dans un style étudié.
Le dimanche aussi, lorsque le pasteur était
souffrant, il faisait prier M. Devéria de prêcher
à sa place. Devéria montait en chaire et faisait
de vrais sermons. Un tel ordre de choses était
très nouveau pour moi et pour bien d'autres ;
mais la ferveur, la solennité, le talent du peintre
- 41 —
orateur, donnaient bien vite une toute autre
impression que celle de l'étonnement. Des-per-
sonnes d'un caractère sérieux, appartenant à
diverses nations, s'accordaient à voir en Devéria
un serviteur d'élite choisi par le Seigneur, pour
annoncer son Evangile. J'entendais dire de
lui : « c'est un Apollos. »
Dès lors, il s'occupait aussi beaucoup de
l'École du Dimanche ; le pasteur eu conservait
encore la direction générale ; mais M. Devéria
y faisait une classe, et peu de temps après, la
santé du pasteur s'étant encore plus altérée,
M. Devéria prit la direction de cette École, qui
devait être jusqu'à la fin de sa vie un de ses
centres d'activité et d'amour chrétien.
Il y avait alors à Pau un Révérend irlandais,
atteint d'une maladie au larynx qui lui interdi-
sait la prédication ; c'était un homme sympa-
thique, doux, d'une piété spirituelle et commu-
nicative ; il eut l'aimable idée de tenir une
réunion religieuse dans son salon, tous les
jeudis, entre une et deux heures ; il y invitait
toutes les personnes qui pouvaient comprendre
l'anglais, car le français lui était peu familier.
Il commençait par lire une portion de la parole
de Dieu, faisait une courte méditation, toujours
substantielle, onctueuse, puis demandait aux
divers pasteurs, réunis autour de lui, d'ajouter
— 18 -
quelques réflexions ; il y avait aussi des prières. -
M. Devéria parlait dans ces réunions ; il
avait pris l'habitude de faire des discours eu
anglais dans l'Eglise d'Ecosse, et je le com-
prenais plus facilement que les orateurs anglais,
grâce à l'accent français qu'il conservait et qui
donnait pour moi plus de précision au langage
britannique.
C'était quelque chose de fort remarquable
que la charitable franchise avec laquelle Devéria
s'exprimait en de telles occasions ; s'adressant
à une société riche, il signalait les piéges de
l'opulence pour le chrétien, avec une hardiesse,
une fidélité, qui rendaient tout le monde sérieux,
sans que personne pût s'offenser. Je me sou-
viens, entre autres, d'un jeudi, où, traitant de
l'obligation du travail, il développa cette pensée :
que le commandement de Dieu : « Tu travailleras
sà jours, » est aussi obligatoire que celui de
se reposer le Dimanche. Il causa une émotion
visible dans l'assemblée, en parlant du sérieux
qu'il faut apporter à l'accomplissement de tous
les devoirs, et dès ce moment il m'inspira plus
que jamais une estime et une confiance pro-
fondes.
A cette époque, l'expérience me manquait
pour apprécier Devéria comme je le fis plus
tard ; mais j'observais déjà chez lui ce qui fut
- i9 - -
3
si fortement empreint dans toute sa carrière
chrétienne : la fidélité précise, immédiate au
devoir. Son esprit déduisait rapidement les con-
séquences pratiques des principes chrétiens, et
sa vie mettait en action ce qui était admis par
sa foi.
Il arrive bien souvent, que même des per-
sonnes à convictions sincères, sont peu consé-
quentes dans la marche journalière avec les
préceptes qu'elles reçoivent et professent. Il y
a chez beaucoup de chrétiens un manque de
lucidité dans l'esprit et de précision dans la
- pensée, une difficulté à former les déductions
du dogme, une vacillation dans la course, même
après avoir reçu l'impulsion divine.
Devéria eut le privilége de voir, de compren-
dre de prime-abord les conséquences logiques
de la doctrine chrétienne ; de là, cette énergie,
cette résignation, cette joie spirituelle qu'il
conserva dans ses plus grandes épreuves ; de là
aussi, son attachement scrupuleux, constant et
parfaitement simple aux devoirs les plus petits
en apparence ; il était laborieux, économe du
temps et de l'argent, exact à l'heure convenue,
avec le même zèle strict, consciencieux, qu'il
apportait dans un acte de bienfaisance ou dans
un discours d'évangélisation.
Lorsqu'il exhortait, il allait droit au but,
— 20 -
nnonirait nettement quelle action devait résul-
ter de tel précepte, ne craignait pas de des-
cendre aux moindres détails, d'insister sur des
points trop souvent négligés ; et cela produisait
un effet plus sûr que des paroles limitées aux
généralités du devoir. Devéria était ainsi vrai-
ment paternel ; il s'adressait à ceux qui l'entou-
raient comme un chef de famille à ses enfanls ;
on l'en aimait davantage ; an saisissait mieux
le sens de la vie chrétienne.
Nous jouissions chaque semaine d'une réunion
très intéressante, qui avait lieu chez le pasteur,
le mercredi soir, de sept heures et demie à dix
heures. On trouvait dans ce salon une société
d'élite, en grande partie anglaise, et ma famille
y forma plusieurs relations avec des personnes
de la colonie étrangère. Dans le cours de la
soirée, il y avait toujours au moins une heure
entièrement consacrée à la lecture et à la médi-
tation de l'Évangile, à des prières, à des chants
de cantiques. Le pasteur s'asseyait devant une
table sur laquelle la Bible était ouverte, il expli-
quait familièrement, avec onction, les paroles
inspirées ; M. Devéria, presque toujours à côté
de lui, prenait part à ce culte amical ; mais
dans ces soirées, il ne faisait jamais de discours
et se réservait plutôt pour les causeries qui
oyaient lieu avant et après la méditation.
— 21 -
Ce fut dans ces réunions que l'amitié com-
mença réellement entre nous et M. Devéria ; il
nous entoura des prévenances d'une franche
et douce fraternité ; bientôt, il ne m'intimida.
plus, malgré sa haute taille et sa longue barbe
blanche ; je ne vis que son bon sourire paternel
- qui me promettait déjà l'affection bénie dont il
devait me donner tant de preuves.
Au début de l'existence, c'est une pensée
bien grave que celle-ci : Parmi les êtres que je
trouverai sur ma route, il en est qui me feront
du mal, il en est qui me feront du bien. Quels
seront les agents de l'adversaire, quels seront
les agents du Sauveur auprès de moi ? Qui vien-
dra, peut-être jusque sous le voile religieux,
jeter la souffrance dans ma vie? Qui viendra,
dirigé par une foi, une charité vraies, me forti-
fier, me consoler, m'encourager sur la route
des deux ?
Devéria fut un des êtres bénis que Dieu me
fit rencontrer pour m'élever au-dessus des dou-
leurs et des fausses joies de la terre, pour me
faire avancer vers la région de la sainte félicité
qui est en Christ. Son âme généreuse, fran-
chement aimante et charitable, ses sentiments
nobles, sa foi réellement créée par Dieu, furent
pour moi un exemple et un bonheur.. J'aime à le
dire ici comme un respectueux hommage rendu*
- 22 —
rà sa mémoire, Devéria ne mil jamais une ten-
tation d'amerlume devant mes pas, et ne me
causa jamais un chagrin ; il eut auprès de moi
la mission bénie de me fortifier dans la lutte,
d'adoucir mes épreuves, d'embellir mes joies ;
son souvenir me reste doux et sacré, tout
empreint de lumière et d'espérance.
Nous eûmes bientôt dans notre salon des
soirées religieuses, le mardi ; elles réunissaient
un cercle plus généralement français que les
soirées du mercredi. Le pasteur prit une part
cordiale à ces réunions dont il était heureux, et
M. Devéria y vint assidûment.
- Il y avait aussi, le dimanche soir, dans le
Temple, des réunions présidées par le pasteur,
et dans lesquelles plusieurs frères prenaient la
parole tour-à-tour. M. Devéria était un de ceux
que l'on y entendait le plus souvent.
L'hiver se passa ainsi, le mois de mars arriva.
J'appris alors que Devéria allait partir pour
.l'Ecosse et qu'il y ferait probablement un long
séjour; celle nouvelle m'affligea, et je me sou-
viens que je fis cette réflexion avec ma famille :
« On pourra dire de lui comme de Jean-Bap-
tiste : c'était une lampe allumée et brillante, et
vous avez voulu, pour un peu de temps, vous ré-
jouir à sa lumière. » Nous n'avons peut-être pas
.assez apprécié le privilége de l'avoir parmi nous.
- 23 -
Quelque chose encore m'affligeait dans ce
départ ; j'avais eu le projet de faire faire mon
portrait par M. Devéria pour l'offrir à ma mère,
et je regrettais de voir partir notre cher artiste
sans que ce projet fût accompli.
Je me rendis avec ma mère auprès de Madame
Devéria pour lui demander si nous pouvions
espérer que mon portrait se fiL avant le départ
pour r Ecosse.
Madame Devéria était un type achevé d'es-
prit et de grâce; elle conservait, malgré une
santé délicate, la beauté régulière et fine que
son mari avait reproduite dans plusieurs de ses
tableaux.
Elle accueillit notre demande avec joie.
- « Eugène fera certainement votre portrait, me
» dit-elle, le jour de son départ n'est pas encore
» fixé, et si ce travail le retarde, tant mieux. »
M. Devéria se rendit amicalement à notre
désir ; il fit mon portrait au pastel, et les heures
que nous passâmes alors dans son atelier déve-
loppèrent l'affection que nous lui portions déjà.
Ce fut alors que je commençai à comprendre
les dons précieux que Devéria possédait pour la
conversation. On ne pouvait pas eu juger lors-
qu'il était dans un salon, avec une société nom-
breuse; c'était dans l'intimité qu'il déployait
toutes les grâces de son esprit et toute la dé-
- 24 -
bonnaireté de son cœur. Dans ses entretiens,
toujours sur le ton élevé de la pensée, mais
avec une simplicité vraie, il savait instruire,
intéresser, édifier sans effort; c'était l'eau qui
coulait d'une source abondante; il avait l'élo-
quence familière des causeries, autant que
l'éloquence majestueuse de la chaire; le choix
heureux et rapide de l'expression, le tour élé-
gant et correct de la phrase, étaient dans sa
nature même. Et puis, quand on le voyait ainsi
de près, comment ne pas l'aimer, et l'aimer
beaucoup, avec pleine confiance? On était si
sûr que nulle arrière-pensée ne se cachait dans
cette âme limpide, ouverte, qui se laissait pé-
nétrer aisément et se dépensait avec bonheur
pour son Dieu et ceux qu'elle aimait en Dieu.
Devéria avait toujours auprès de lui dans son
atelier, sa fille Marie, son élève, et pendant
qu'il faisait mon portrait, elle travaillait à de
charmantes aquarelles. Marie Devéria était
d'une beauté grave, noble; son père l'a sou-
vent représentée dans ses tableaux; elle était
intelligente et artiste distinguée. Rien ne faisait
supposer alors que cette jeune fille, d'une santé
florissante, dût être si vite enlevée à l'immense
amour de sa famille.
Je connaissais déjà les toiles que M. Devéria
avait à Pau ; mais alors je les examinai plus
- 25 —
attentivement pendant les intervalles de la pose.
Il avait encore son tableau des Quatre Henri,
qu'il expédia peu de temps après ; je ne me sou-
viens plus pour quelle collection il fut acheté.
Cette œuvre est généralement considérée comme
l'une des meilleures d'Eugène Devéria ; elle
met en action la légende suivante :
La même salle réunissait un jour Henri de
Bourbon, roi de Navarre; Henri III, roi de
France ; Henri de Guise, et Henri de Condé.
Les Quatre Henri, placés autour d'une table,
se mirent à jouer aux dés. Au moment où
Henri III jetait le cornet, les dés tombèrent
tachés de sang sur le marbre de la table. Un
astrologue, consulté sur ce prodige, l'expliqua
en disant que les quatre princes mourraient
assassinés. -
Le tableau représente le moment où l'astro-
logue vient de donner cette lugubre interpréta-
tion.
Henri III, en habits de satin blanc, ornés
de rubans bleu ciel, tient encore le cornet et
attache un regard terrifié sur les dés pollués
de rouge ; son visage blême, stupide dans sa
frayeur, forme un contraste plein d'art et de
vérité avec les trois autres Henri.
Le roi de Navarre, avec sa légèreté habi-
tuelle, fait preuve de gaîté frondeuse, même en
- 26 —
face d'un présage fatal ; il lève son chapeau et ,
entonne une chanson béarnaise.
Auprès de lui, Crillon, par un mouvement
irréfléchi, met la main à la garde de son épée,
comme s'il pensait avoir à défendre son roi
contre quelque ennemi près de se montrer.
Henri de Guise est assis entre les deux jeunes
rois, il regarde les dés sanglants avec une phy-
sionomie morne et toujours fière.
Henri de Condé, en face du roi de Navarre,
s'est levé ; il se penche vers la table, examine
les dés, sur lesquels il semble chercher à lire
l'avenir. Son visage austère, empreint d'une
mélancolie profonde, fait pressentir une sombre
destinée, celte mort, la seule des quatre qui ne
- dût pas être sanglante, mais qui seule aussi
devait avoir un double déchirement, puisqu'elle
partirait d'une main aimée.
Les seigneurs, les guerriers, groupés autour
des principaux personuages, offrent une grande
variété de types et d'expressions. Parmi eux,
auprès du roi de France, la tête juvénile d'un
page aux cheveux blonds, à la mine insoucieuse,
forme un charmant contraste avec les graves
physionomies qui l'entourent.
A peine mon portrait était-il achevé, que des J
Anglais le virent dans l'atelier, en admirèrent J
la touche fine et savante, et demandèrent à ¡
- 21 -
M. Devéria s'il voudrait leur accorder aussi la
faveur de retarder son départ, pour doter leurs
familles d'œuvres analogues; il y consentit, et
Madame Devéria, toute heureuse, m'annonça
celle nouvelle, en me disant que ce portrait
pourrait bien amener une modification sérieuse
dans les projets de sou mari. Les hivers précé-
dents, M. Devéria avait séjourné à la cour de
Hollande ou dans les châteaux des Douglas;
puis, revenu à Pau, il s'était livré surtout à
des tableaux d'histoire; de sorte que les sim-
ples particuliers n'avaient guère osé réclamer
son art pour des portraits; maintenant, on allait
oser. La colonie anglaise était nombreuse, opu-
lente; il se pourrait bien que le peintre des
Quatre Henri fût retenu en Béarn par un tra-
vail suffisant à son activité. Cela eut lieu en
effet ; les commandes se succédèrent avec une
telle rapidité, que M. Devéria comprit bien vite
qu'il aurait à peine le temps de tout achever
avant la saison des Eaux-Bonnes; et comme il
eût regretté de renoncer encore cet été-là au
séjour des montagnes, il écrivit à ses amis
d'Ecosse pour leur annoncer sa décision de
rester en France. Il quittait avec tant de chagriu
sa famille et les Pyrénées, qu'il se trouvait très
heureux d'être ainsi retenu à son foyer.
Madame Devéria me dit avec une aimable
- 28 —
joie : 1 Cest pourtant votre portrait qui est
cause de tout cela. » Elle me rappela souvent
dans la suite cette circonstance.
Depuis lors, Devéria ne songea plus à re-
tourner en Ecosse ; une cause bien petite avait
changé la direction de ses plans. Sa vie, ses la-
beurs, se concentrèrent dans sa patrie d'adop-
tion, qui lui offrit toujours beaucoup d'éléments
pour son art, comme pour son zèle religieux.
III.
Notre légère affliction du temps
présent produit en nous le poids
éternel d'une gloire infiniment ex-
cellente.
(2, COR., IV, 17.)
Mais l'heure douloureuse allait sonner pour
Devëria.
Au mois de novembre 1856, il faisait un
voyage en Provence avec sa fille ; ayant reçu
des commandes qui devaient prolonger son ab-
sence au-delà du terme supposé, il ne voulut
pas séparer plus longtemps de sa mère cette
fille chérie, et la conduisit auprès d'amis qui
devaient la ramener à Pau; elle partit, fraîche,
belle, dans tout le resplendissement de la santé.
Et son père lui disait adieu pour la dernière
fois !
Atteinte d'un mal subit et violent pendant le
voyage, Marie Devéria revint mourante auprès
de sa mère et rendit le dernier soupir le lende-
main de son retour.
- 30 -
Que dire de la douleur de Madame Devéria?.
Une mère !.
En apprenant la maladie de sa fille, M. De-
véria fut frappé au cjoeur ; il eut aussitôt la
pensée qu'il ne la reverrait pas. Il partit préci-
pitamment ; mais la Provence est loin duBéarn,
et il n'y avait pas alors de chemin de fer pour
les relier l'un à l'autre. Les heures de l'incer-
titude furent angoissantes. Bien des années
plus tard, Devéria frémissait encore en nous
parlant de ce qu'il avait souffert alors.
Nous redoutions l'arrivée de notre ami ; nous
nous disions : qu'éprouvera-t-il en apprenant
qu'il revient trop tard ?
Ma mère alla le voir ; elle le trouva dans son
atelier. Il modelait le buste de sa fille pour le
poser sur ce tombeau qui la dérobait à vingt-
cinq ans. Ses larmes arrosaient le travail dans
lequel il voulait faire reparaître encore la jeu-
nesse et la vie.
Ma mère était seule ; une crainte délicate
l'avait retenue de lui montrer un bonheur qu'il
ne devait plus posséder. Mais il lui dit : « Et
vos chères enfants ? » Ma mère, qui pleurait
avec lui, répondit : « Elles ont craint. D Il
l'interrompit en disant: « Qu'elles viennent,
je veux lès voir. »
- 31 —
Nous allâmes ensemble à son atelier ; nous
vîmes le buste de la belle Marie.
Devéria nous accueillit avec effusion ; ses
yeux étaient pleins de larmes, et cependant sa
bouche souriait. Sourire paternel ! Contraste
émouvant ! — Il nous demanda de venir sou-
vent le visiter.
Loin de se renfermer dans une morne dou-
leur et d'éviter ce qui pouvait lui rappeler une
félicité perdue, il chercha toujours avec prédi-
lection la société de la jeunesse ; car il fallait
qu'il aimât en père pour pouvoir bien aimer ;
ses affections les plus profondes portèrent l'em-
preinte de ce sentiment.
Le dimanche qui suivit son retour, il vint à
l'école ; il pleurait en parlant aux enfants, et •
cette manifestation si vraie de sa douleur chré-
tienne nous a laissé un souvenir touchant et
sacré.
Chez Devéria, l'affection était vive et forte ;
il n'avait rien de ces natures sèches ou placides,
qui dans leurs deuils prennent une telle alti-
tude que l'on a peine à définir si elles sont
vraiment soutenues par la force divine, on si
leur calme n'est point seulement dû à l'absence
des sentiments profonds d'où naissent les pro-
- fonds regrets. Les vers qu'il écrivit sur la mort
de sa fille sont de vrais cris de douleur ; ces
- 32 -
- épanchements solitaires font comprendre ce
qu'était en lui le pouvoir de la grâce divine,
source de la soumission, de la paix, de l'éner-
gie, qu'il nous montrait alors que son cœur
était brisé. Il conserva la même activité comme
- artiste, comme chrétien. Seul désormais à l'a-
telier, il ne ralentit pas la marche de ses pin-
ceaux. Aux réunions religieuses, à l'école, on
s'aperçut seulement d'une chose, c'est que la
douleur lui avait donné plus d'onction, une
sympathie plus émue.
La résignation chrétienne de M. Devéria fut
pour nous la plus éloquente de ses prédications.
A peine un an s'était-il écoulé qu'une amère
douleur vint frapper de nouveau le cœur de
notre ami. La mort lui ravit un des êtres qu'il
chérissait le plus au monde : son frère Achille,
enlevé aussi subitement que sa fille.
A la fin de 1857, nous étions à Paris. J'avais
aimé à retrouver les œuvres de notre Devéria
dans ces galeries nationales du Louvre et de
Versailles, où je contemple avec respect les
traits de mon aïeul et de mon père, conservés
par David et Court, comme ceux de tribuns
1 restés calmes et probes dans nos jours de tem-
pêtc. Par une après-midi de décembre, dans
i nos promenades artistiques, nous avions été aux
Gobelins ; en revenant, tandis que notre voiture
- 33 -
roulait sur le quai, l'une de nous s écria :
M. Devéria ! Nous l'aperçûmes en effet dans un
petit groupe de personnes qui l'entouraient à
l'entrée du pont de Constantine. Nous nous
étonnions d'avoir ignoré sa présence à Paris ;
mais nous étions bien certaines de ne pas nous
tromper. Commcnt, en effet, ne pas reconnaître
du premier coup-d'œil, même au milieu de la
foule, cet homme au noble aspect, à la longue
barbe grise, au chapeau à larges bords, au
manteau court, comme les peintres de l'école
espagnole. C'était bien Devéria.
Le lendemain, passant la soirée dans un salon
sympathique aux arts et à toutes les pures célé-
brités, nous apprîmes qu'une triste nouvelle
s'était répandue la veille dans Paris : Achille
Devéria venait d'être enlevé par une maladie
tellement rapide, que son frère Eugène, appelé
par un télégramme et parti de Pau immédia-
tement, n'avait pu arriver à Paris avant sa
mort.
Ainsi, la fille, le frère de notre ami, étaient
morts sans qu'il pût leur donner le dernier
baiser, leur dire le dernier adieu. Et quand
nous l'avions vu, on lui apprenait sans doute
que cette fois encore il arrivait trop tard.
Ma mère lui écrivit, mais il avait déjà quitté
Paris.
- 34 -
- M. Devéria me parla souvent de ce triste
voyage ; le regret de son frère Achille resta chez
lui tendre et profond; peu de mois avant de
nous être lui-même enlevé, il m'entretenait
encore de ce cher protecteur de sa jeunesse, et
il avait des larmes dans la voix.
Achille Devéria avait été représenté par son
frère au premier plan du tableau des Fils de
Clodomir, dans le personnage d'un moine,
debout auprès du lit où reposent les deux beaux
petits morts. Souvent je m'arrêtai devant cette
tête si belle, si expressive de l'artiste, dont je
n'ai connu les traits que par ce tableau. Je me
plaisais au contraste de la figure brune, éner-
gique, du moine, avec les têtes enfantines des
petits princes, si douces et entourées des flots
de ces cheveux blonds, cause innocente de leur
mort, et que leur aïeule Clothilde contemple
avec tant de douleur.
M. Devéria aimait tellement à pouvoir regar-
der à toute heure cette reproduction du visage
de son frère, que la grande toile des Fils de
Clodomir était toujours auprès de lui dans son
atelier.
La vie d'Eugène Devéria s'était couverte d'un
voile de deuil; deux morts avaient laissé de
poignants regrets dans son âme; depuis lors,
il continua sa course terrestre, connaissant les
- 35 -
4
redoutables mystères de la douleur ; mais con-
naissant aussi les mystères ineffables des conso-
lations célestes, que Jésus réserve à ceux-là
seuls qui souffrent et souffrent sous sa croix.
IV.
Vous avez pour votre fruit la
sanctification, et pour fill la vie
éternelle.
(ROM. VI. 22.)
Nous revînmes de Paris à la fin de mai 58.
Pendant notre absence, il s'était opéré un
changement dans l'organisation de l'Eglise de
Pau. Le pasteur qui avait exercé vingt ans le
ministère dans la cité béarnaise, était depuis la
fin de 56 dans un état de santé qui lui iuterdi-
sait tout travail régulier; plusieurs pasteurs
l'avaient remplacé tour à tour, sans qu'aucun
d'eux se fût établi à poste fixe auprès du trou-
peau. Quelques personnes souhaitèrent alors de
fonder à Pau une Eglise qui pourrait se relier
à l'Etat, taudis que d'autres préférèrent rester
dans la forme indépendante ; quand nous re-
vînmes, ces deux modes d'administration se
partageaient la congrégation protestante, régie
v jusqu'alors par le système des Eglises libres.
Deux pasteurs, uuis par une même foi et une
-- 31 -
fraternité sincère, furent mis à la tête de ces
deux groupes évangéliques, et la vie religieuse
continua de couler paisiblement parmi nous.
Devéria s'était joint à l'organisation natio-
nale ; je restai, de même que ma famille, dans
l'organisation indépendante; mais nous avions
tous beaucoup trop de bon sens pour employer
le temps que nous passions ensemble, à dis-
serter sur l'administration des Eglises ; notre
pensée continua de creuser plus profondément
et de s'élever plus haut que le gouvernement
extérieur de la société religieuse.
Devéria conserva d'ailleurs la même liberté
d'action que par le passé ; le pasteur et le
Conseil presbytéral de l'Eglise nationale de Pau
reconnurent la mission spéciale que Dieu lui
avait donnée, et consacrèrent à son occasion
le grand principe évangélique de la liberté des
dons pour l'édification de l'Eglise. En outre
de l'Ecole du Dimanche qu'il dirigeait, Devéria
fut chargé des services du Dimanche soir; et
pendant la saison des Eaux-Bonnes, il fit tous
les services du jour du Seigneur, un Dimanche
à Pau, un autre aux Eaux-Bonnes: alternant
avec le pasteur; il tenait aussi des réunions
religieuses aux Eaux-Chaudes, pendant les sé-
jours qu'il y faisait tous les étés.
Peu après notre retour, Devéria quitta Pau
— 38 -
pour une assez longue absence ; il passa presque
tout l'hiver de 58 à 59 à Paris. Un jeune
poitrinaire, artiste, poète, fils unique d'une
riche famille parisienne, était venu passer à Pau
l'hiver de 57 à 58; une vive affection était née
entre Devéria et ce jeune malade, dont la foi
sincère, mais voilée des nuages de l'erreur,
avait trouvé auprès de M. Devéria la lumière
franchement évangélique qu'il lui fallait en face
de la mort s'approchanl à grands pas.
Nous avons presque tous gardé les vers échan-
gés entre le maître et l'élève pendant les rela-
tions courtes et bénies qu'ils cultivèrent. En
voici quelques extraits pris dans le volume des
poésies du jeune Parisien, publié par sa famille
après sa mort, sous ce titre : « Mes vingt ans. »
Il est à remarquer, en parcourant ce volume,
que les vers composés avant l'époque où le
poète connut M. Devéria, chantent souvent la
Sainte-Vierge selon les idées romaines, tandis
qu'il n'en est plus fait mention dans les vers de
la dernière période de sa vie ; alors, toutes ses
hymnes pieuses s'adressent à son Dieu Sauveur.
- DEVÉRIA A SON ÉLÈVE.
Est-il bien vrai que tu t'ennuies,
Enfant qui viens de naître et pour qui tout est neuf;
Que ton cœur soit déjà dans la saison des pluies
Et que de ton soleil ton ciel soit déjà veuf ?

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