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Souvenirs d'un voyage en Abyssinie (1868-1869) / par le capitaine Alex. Girard,...

De
308 pages
Ebner (Le Caire). 1873. Éthiopie -- Descriptions et voyages. 1 vol. (312 p.) ; in-8.
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^OU&NIRS D'UN VOYAGE
EN
SSINIE
(1868-1860)
SOUVENIRS D'UN VOYAGE
EN
ABYSSIME
(1868-1869)
PAR
LE CAPITAINE ALEX. GIRARD
CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR, MEMBRE DES SOCIETÉS DE GÉOGRAPHIE
DE FRANCE ET D'ITALIE
LE CAIRE
LIBRAIRIE NOUVELLE EBNER & Cie, ÉDITEURS
1873
mNT-PROPOS
Lorsque j'entrepris mon voyage en Abys-
sinie (février 1868), pendant la guerre faite
par l'Angleterre au Négous Théodoros, j'avais
un but : celui de réaliser, au moyen d'une pa-
cotille que j'espérais vendre avantageusement
à l'armée anglaise, les fonds nécessaires pour
tenter la traversée du mystérieux Continent
Africain, et aller donner la main à mon frère
qui, devant partir des embouchures du Niger,
serait venu à ma rencontre sur les bords du
lac Tchaad.
Un de mes amis, François Le Saint, officier
- G -
de l'armée française, était parti un an avant
moi, pour explorer les mêmes régions; j'avais
également l'espoir de le rencontrer.
Mais, la mort de mon frère et celle de
mon ami vinrent bientôt déjouer tous mes
projets.
Le premier expira de la fièvre à Bonny, en
décembre 1868 (1), et Le Saint eut le même sort
dans le pays des Niam-Niams, à peu près à la
même époque.
Je dus, forcé par toutes ces circonstances
malheureuses, renoncer à cette grande idée, et
me contenter d'explorer le pays dans lequel
j'avais réussi à pénétrer : l'Abyssinie.
Je parcourus pendant deux années la pro-
vince du Tigré dans tous les sens ; ce volume
ne contiendra que le récit de la première moitié
de mon voyage.
(1) Charles Girard, qui a reconnu au mois de décembre 1866 le nou-
veau Calebar. et rendu très-vraisemblable que cette rivière est un
bras du delta de Kouara (vulgairement le Niger), est mort à la fin de
1868. comme il se préparait à entreprendre un nouveau voyage dans
le bassin de la Tchaadda.
La notiee sur la reconnaissance de 1866 est au Bulletin de la Société
de Géographie de Paris, juin 1867, pages 548-567, avec une carte, qui
lui valurent la grande médaille d'or décernée chaque année par le Mi-
nistredela marine 3 l'explorateur ayant fait une découverte scienti-
fique importante. (Année géographique. 1872, page 472.)
— 1 —
En novembre 1869 je revins en Egypte ;
j'avais en tête les projets les plus beaux ; je
les confiai à des hommes capables de m'aider
et de me diriger pour les mener à bonne fin.
M. de Lesseps tout d'abord me fit des pro-
messes pompeuses ; il approuva sans restric-
tion toutes mes idées, et dans un de ces élans
d'enthousiasme qui lui sont familiers, il m'écri-
vit :
« Monsieur Girard, vous êtes un vaillant
>: pionnier de la civilisation ; continuez votre
» œuvre laborieuse ; je ne manquerai pas
» d'instruire notre Ministre des Affaires
» Étrangères des sublimes efforts que vous
» tentez. Je compte sur vous comme vous
» pouvez compter sur moi ! etc. »
Je n'en demandais pas autant; je n'étais
nullement désireux que mon nom fut inscrit
en lettres d'or sur un monument quelconque ;
mais il est bon de noter que ceci se passait
au moment de l'inauguration du Canal mari-
time de Suez.
— 8 —
Depuis, j'ai rencontré souvent M. de Les-
sèps; il ne m'a plus tenu le même langage.
Timide par tempérament, je n'ai jamais osé
lui rappeler cette fameuse lettre qui m'avait fait
entrevoir une réussite assurée, et les promesses
du Président se sont évaporées comme la rosée
au soleil.
A cette même époque, je rencontrai au Caire
deux hommes d'une grande valeur : l'illustre
Jean Macé (1), le fondateur de la Ligue de l'En-
seignement, et M. G. Nicole, directeur du jour-
nal l'Egypte.
Je racontai à ces honorables gentlemens
les péripéties de mon voyage, je leur fis part
de mes espérances. Ils me comprirent.
A peine rentré en France, l'auteur de Y His-
toire d'une bouchée de pain écrivait, du Petit
Château de Beblenheim, les lignes que voici :
« Bien loin par dolà l Egypte, à l'entrée de
la mer Rouge, dont il tient la clef, est un peuple
chrétien, demi-civilisé, demi-barbare, sur le-
(1) M. J. Macé était venu en Égypte assister aux fêtes de l'inaugu-
ration du Canal de Suez en qualité d'invité de S. A. le Khédive.
— 9 -
quel l'expédition envoyée par les Anglais contre
le fameux Théodorôs a récemment appelé l'at-
tention de l'Europe : c'est le peuple abyssinien.
» J'ai été mis en relation, au Caire, avec un
Français, M. Girard, arrivé en Abyssinie avec
l'expédition anglaise, et fixé depuis dans le
pays, où il s'est fait de nombreux amis. Il était
venu solliciter l'appui du gouvernement égyp-
tien et de la Compagnie du Canal pour les pro-
jets qu'il a conçus dans l'intérêt de son pays
d'adoption, des pays voisins en même temps
comme toujours, et je lui en ai suggéré un qui
peut se passer d'appui extérieur. Sur ce qu'il
me disait de l'intelligence de ses « chers amis »,
de leur goût naturel pour l'instruction, je l'ai
déterminé à entreprendre d'organiser avec eux
une Ligue Abyssinienne de l'enseignement.
» Je ne suppose pas cette Ligue-là menacée
de rencontrer l'objection qu'on a faite à d'au-
tres, à savoir qu'elles venaient trop tard, et
qu'il ne restait plus de besogne utile pour elles.
Il ne faudrait pas pourtant s'exagérer ce qu'elle
paraît avoir de fantastique. Elle aura affaire
à des esprits suffisamment éveillés déjà.
» J'ai remarqué, pendant mon séjour de deux
—10—
» années dans le Tigré, m'écrivait M. Girard au
» moment de quitter le Caire pour retourner à
» son œuvre de civilisation, que tous les Abys-
» siniens lisaient avec attention, en famille, à
» la veillée : des Bibles, des Nouveaux-Testa-
» ments, des Psaumes de David, qui leur ont
» été distribués à profusion par des ministres
» protestants allemands; que, ces lectures
» faites, chacun discutait le dogme, question-
» nait pour se faire expliquer ce qu'il ne com-
» prenait pas. J'en ai conclu que celui qui, en
» dehors de ces livres religieux, que je res-
» pecte, apporterait une autre pâture à ces
» esprits ignorants et inquiets, leur rendrait un
» service qu'ils sauraient apprécier (1). »
(1) M. Ferdinand de Lanoye, dans le Nil, son bassin et ses sources,
cite les lignes suivantes d'un voyageur allemand, Werner Munzinger,
qui confirment le témoignage de M.Girard :
« La vieille langue éthiopienne, proche parente de l'arabe et encore
» plus de l'hébreu, ne vit plus, comme le latin dans les langues néo-
» latines, que dans trois idiomes dérivés, mais elle est étudiée avec
» zèle par les savants et les prêtres. L'histoire nationale est cultivée,
» sous forme de chronique; le trésor théologique du pays se compose
» presque exclusivement de livres ascétiques traduits du grec ; mais
» les théologiens sont très-forts en dialectique subtile. Ils ont pour
» méthode de tout apprendre par cœur, etl'on trouve des gens qui vous
» réciteraient toute la Bible, du premier verset de la Genèse au der-
- H -
» Les communications ne sont pas rapides
du Tigré àBebleuheim, et je n'ai rien à dire
encore de cette Ligue en projet. Quel que
soit le sort réservé à cette tentative dont je ne
saurais apprécier les chances de réussite, elle
n'en mérite pas moins d'appeler l'attention de
tous ceux qui s'intéressent au progrès général
de la famille humaine. En prenant la question
à un point de vue moins élevé, partant plus fa-
cile à saisir, si l'intrépide initiateur de la Ligue
Abyssinienne parvenait à grouper autour de lui
assez de bons vouloirs indigènes pour mettre
ses idées à exécution, leur succès pourrait avoir
des résultats commerciaux d'une haute impor-
» nier de l'Apocalypse. Les discussions sur les sujets religieux sont la
» passion de ces byzantins d'Afrique : soldats débauchés, dames vi-
» cieuses, grands seigneurs pillards, discutent avec une égale ardeur
» et avec le même sérieux sur les deux natures du Christ et la diffu-
» sion du Saint-Esprit.
» C'est du reste un peuple ami, du savoir, qui sait lire et lit volon-
» tiers, s'il a un livre. L'Abyssinien apprend avec une facilité inouïe et
» s'attache a son objet avec une incroyable persévérance. L'Européen
» est ardent : il fait vite et bien ce que comporte le moment; mais il
» perd aisément patience. Tel n'est pas le naturel de l'étudiant de
» Gondar, qui pisse des années entières à étudier jour et nuit avec ses
» professeurs, se réservant seulement quelques quarts d'heure pour
» courir, le soir, la ville en mendiant un morceau de pain. Quelétu-
» diant d'Europe en ferait autant ? La patience est la grande vertu
» éthiopienne. »
(Le Nil, p. 82.)
— 12 -
tance, maintenant que ces rivages perdus de la
vieille Ethiopie se trouvent placés sur une des
grandes routes de la marine européenne.
« Alors, m'écrit M. Girard, » après m'avoir
développé le plan dont il poursuit la réalisa-
tion, « alors on pourrait tenter la conquête de
» l'Abyssinie par les Abyssins.
» Cette conquête pacifique - c'est un an-
» cien militaire qui parle — cette conquête pa-
» cifique en vaudrait bien une autre, et le temps
» ne serait plus éloigné où les Abyssins eux-
» mêmes, marchant à l'avant-garde, pénétrant
» les mystères de l'Afrique centrale, nous en
» indiqueraient la route, nous en rapporte-
» raient les trésors qui, en ce moment, crou-
J) pissent inutiles et sans valeur. »
De son côté, M. Nicole consacrait plusieurs
articles de son journal l'Egypte à la propagation
de mes idées sur l'Abyssinie, afin d'attirer l'at-
tention de ses lecteurs sur ce pays vraiment
intéressant, c était en 1870.
- 13-
IL citait cette lettre datée de Beblenheim à
mon adresse :
« Depuis son retour de France, notre cher
maître et ami, Jean Macé, nous a adressé plu-
sieurs volumes de ses œu vres et diverses lettres
pleines de sollicitude pour le Cercle d'Enseigne-
ment qu'il était venu fonder au Caire.
» Nous craignons fort que la parole de l'apôtre
n'ait été semée sur un sol ingrat, la commis-
sion nommée pour recueillir des adhésions et
pour rédiger le projet de statuts n'ayant pas,
depuis longtemps, donné signe de vie.
» Ce que M. Macé n'a pu faire au Caire, le
fera-t-il en Abyssinie ? Nous l'espérons ferme-
ment, parce que, cette fois, il a trouvé un
homme digne de le comprendre et surtout ca-
pable d'agir. t -
» Voici la copie d'une lettre écrite de Be-
blenheim à M. A. Girard, explorateur en Abys
sinie, qui se trouve actuellement parmi nous.
- 14 —
LIGUE DE L'ENSEIGNEMENT
Bulletin du mouvement cVenseignement par
l'initiative privée.
» Beblenheim, le 29 décembre 1869.
« Cher Monsieur,
» Je suis désolé du retard apporté aux envois
» que je vous avais annoncés. Par suite d'un
» malentendu, ils n'ont pas été faits ici sur ma
» lettre d'avis. Sitôt rentré, je me suis hâté de
» les expédier avec tous ceux de l'Egypte restés
» en retard, et voici qu'on m'en rapporte ce
» matin une partie qu'on me retourne en dé-
» sordre de Dijon, les bandes défaites. Dans le
» nombre sont les vôtres.
» Je vous expédie par ce courrier en trois
» paquets :
» 1° Les Bulletins de la Ligue;
» 2° La Bouchée de pain et les Serviteurs ;
» 3° L'Arithmétique, et la Morale en action.
- 15 -
» Réclamez-les, je vous prie, s'ils ne vous
» arrivent pas avec cette lettre.
» J'ai tenu à vous l'écrire, si pressé de be-
» sogne que je sois, pour que vous ne mettiez
» pas en doute ma collaboration future à l'œu-
» vre que nous avons entamée ensemble sur
» l'Esbekieh, et que je prends au sérieux,
» soyez-en bien convaincu.
» Du reste, je l'ai déjà annoncée en France,
» votre nom en tête, et je veux la faire figurer,
» à l'état de promesse, dans le 5e Bulletin que je
» prépare en ce moment. Vous voilà averti.
» Nous sommes engagés d'honneur tous les
» deux à ce que l'affaire ne tombe pas dans
» l'eau.
» Avez-vous trouvé de l'appui au Caire ?
» Vous seriez bien aimable, si vous y êtes
» encore, de ne pas attendre votre départ vers
» les régions sans poste aux lettres, pour m'en
» donner des nouvelles. Je ne crains pas de
» vous assurer que tout ce que vous avez à
» m'apprendre de là-bas ne restera pas sans
» écho en France, même en Europe.
» A vous bien affectueusement,
» Signé: JEAN MACÉ. »
- 1ô -
Quelques jours plus tard parut dans le même
journal, sous ce titre : Un explorateur en
Abyssinie, cet article :
« Une grande taille, des muscles vigoureux,
une allure simple et bonne, une physionomie
où brillent la franchise, la loyauté, le dévoue-
ment, la résolution, et aussi parfois comme
l'amour inquiet de la chimère : voilà une es-
quisse où le capitaine Girard ne se reconnaîtra
pas, parce que tout vrai héros est modeste, et
que pourtant nous avons conscience d'avoir
tracée d'après nature. Ainsi organisé, doué
de ces qualités, M. Girard ne pouvait,
comme tant d'autres de ses compagnons d'ar-
mes, aller, son service fini, cultiver dans quel-
que coin obscur ses légumes et ses souvenirs
de Crimée. La première occasion venue d'agir,
de consacrer à une idée sa fortune, son repos
et sa vie, devait l'entraîner à sa suite. Or, il y
a deux ans, le vent qui soufflait dans la di-
- 17 -
reelion de l'Abyssinie emporta vers cette ré-
gion, à peine explorée encore, le capitaine et ses
espérances. Un projet longuement mûri l'y re-
tint après le départ des troupes anglaises, et
c'est à la réalisation de ce projet qu'il a voué
des efforts que sa connaissance du pays abys-
sin, les relations qu'il a su s'y créer et entre-
tenir, et aussi le concours de personnes in-
fluentes, rendront efficaces, il y a tout lieu de
le croire.
» Causant un jour avec M. Schimper, natu-
raliste distingué qui habite l'Abyssinie depuis
plus de trente-cinq ans, M. Girard exprima l'o-
pinion que le meilleur parti à tirer, pour le mo-
ment, du sol de ce pays, serait d'y introduire
la culture du mûrier et l'élève du ver à soie.
L'approbation spontanée et entière du savant
détermina les résolutions du capitaine; il inscri-
vit en tète de son programme le plan de fonda-
tion d'une colonie séricicole et immédiatement
il se mit à l'œuvre. Son active propagande ne
demeura pas sans résultat, et bientôt il acquit
la conviction qu'aucun obstacle ne serait ap-
porté par les princes et les principaux person-
- 18 -
nages du pays à la réalisation de son projet,
dont voici les autres parties :
» Création d'une feuille mensuelle , pour
mettre l'Abyssinie en rapport avec les sciences,
les industries des régions civilisées, et pour ré-
pandre au sein de cette population chrétienne
des notions, et des principes que sa vive intel-
ligence est toute disposée à accepter,
» Fondation d'un dispensaire à Adoua et
Gondar. — La mise en pratique de cette idée
essentiellement humanitaire aurait les plus sa-
lutaires effets au point de vue médical, en même
temps qu'elle disposerait favorablement les es-
prits pour des étrangers dont l'introduction se-
rait marquée par un tel bienfait ;
» Installation d'une école abyssinienne à
Paris, à l'instar de l'école égyptienne. Ce n'est
point ici qu'il serait besoin de faire ressortir les
avantages devant résulter du fonctionnement
régulier d'un établissement de ce genre ;
» Formation d'une garde pour la personne
du Négous, garde qui serait dressée suivant les
manœuvres de nos tirailleurs algériens.—L'or-
dre étant l'indispensable condition de l'appli-
cation des idées de progrès, on comprend aisé-
— 19 -
mont l'utilité de fournir au Négous les moyens
de le maintenir ;
« Enfin, envoi à Massaouah d'un Consul
français. - Il y a actuellement àMassaouah,
un vice-consul de France ; mais, outre que ce
fonctionnaire n'est point d'origine française,
l'extension et l'importance que la colonie fran-
çaise est appelée à prendre en Abyssinie ren-
dent légitime, suivant nous, le vœu exprimé
par M. Girard (1). --
» Il va sans dire que la pratique pourra fort
bien déranger l'ordre dans lequel les diverses
parties du projet sont indiquées. Par exemple,
la fondation d'un dispensaire ou d'une école
nous paraît devoir précéder celle d'un journal.
Il importe peu, au surplus, pourvu qu'au bout
d'un temps que l'on doit souhaiter prochain,
le programme soit réalisé dans son ensemble.
Le commerce et l'industrie sont intéressés au
succès d'une entreprise qui vise d'ailleurs plus
haut qu'un avantage pécuniaire à partager en-
(1) Cetle lacune a été remplie depuis par l'envoi à Massanuah de M. le
viee-consul de Sarzec, Français, en remplacement de M. Werner Mu!:-
zinger, qui, après avoir servi l'Angleterre et la France, vient de pas-
ser il y a peu de temps dans l'administration de S. A. le Khédive, en
qualité de gouverneur de province. (Note de l'aultur.)
- 20 -
tre le promoteur et les associés : le percement
de l'Isthme de Suez, qui a si considérablement
abrégé la route de l'extrême Orient, a ouvert
aussi de nouveaux et plus rapides chemins vers
le centre de l'Afrique, et l'Abyssinie est dès
lors forcément appelée à devenir la principale
étape de ce grand voyage de la civilisation. Ré-
générer ce pays par l'introduction de nos in-
dustries, de nos sciences, de nos institutions, et
le préparer ainsi aux destinées qui l'attendent,
telle est l'ceuvre à laquelle M. Girard vient au-
jourd'hui convier les hommes de cœur et d'i-
nitiative.
G. NICOLE.
Le lecteur trouvera peut-être que je ne pèche
pas par excès de modestie, en citant dans
l'avant-propos de ce livre des lettres ou des
articles quelque peu élogieux à mon endroit;
mais je le supplie de repousser cette impression
fâcheuse.
- -21 -
2
Je ne cite ce qui a été écrit ou dit sur mes
projets et sur ma personne qu'afin d'attirer
le plus possible l'attention et les sympathies de
tout le monde civilisé du côté de ce beau et bon
peuple Abyssin, que j'aime, à cause de ses
mœurs douces et de son intelligence aussi
sensible à la lumière intellectuelle qu'une
glace enduite de collodion peut l'être aux
rayons du soleil.
Les Pères Lazaristes ont fondé, il y a plus
de quarante ans, à Massaouah,une maison d'é-
ducation et plusieurs succursales dans l'inté-
rieur du pays (Kéren, IIalaï, Hébo, etc.), mais
jusqu'à ce jour ils n'ont obtenu que des
résultats négatifs.
Ce triste état de choses tient à deux causes :
premièrement, ces messieurs ont sans cesse
voulu s'ingérer dans les affaires politiques du
pays, et par ce fait se sont attiré les antipa-
thies des princes, très-jaloux de leur autorité.
En second lieu, l'éducation qu'ils donnent
aux enfants est absolument incomplète.
Ces bons Pères dirigent les études de leurs
élèves exclusivement dans le sens du sacer-
doce. Tout enfant qui entre chez eux doit fa-
- 2Î —
Jalement être un prêtre, sans même que sa
vocation ait été consultée. Aussi combien de
mauvais ministres de l'autel ce système a-t-il
engendrés ?
Violenter les consciences ne saurait réussir.
Ne serait-il pas mieux de donner à l'en-
fance une éducation libérale dirigée selon ses
inclinations personnelles, selon ses aptitudes,
et faire aussi bien des ouvriers maçons, cor-
donniers , charpentiers, des tailleurs ou des
cultivateurs, que des avocats, des médecins
ou des prêtres?
Pour accomplir la conquête morale d'un
pays, il faut lancer à l'avant-garde des- Apô-
tres dans toute l'acception du mot. Ce serait
une grave erreur de croire que celui qui dit la
messe et ne sait prêcher la civilisation que par
des paroles ou des discours est le meilleur et
celui qui fait le plus de prosélites.
Un brave ouvrier imbu d'idées saines exer-
cera certainement toujours une influence plus
considérable et plus salutaire sur ses cama-
rades d'atelier ou de chantier que le prêtre
qui au nom du BON DIEU ne parle que de ven-
geances; de colères, de flammes de l'enfer, etc.
- 5!3 -
Au lieu de faire naître l'amour de Dieu, il
n'inspire que la crainte et la frayeur, ce qui est
un contre-sens absurde.
Aussi, en Abyssinie le missionnaire n'a-t-
il réussi à rien après plus de quarante ans
d'efforts persévérants.
A Dieu ne plaise que je veuille porter at-
teinte, en m'exprimant comme je viens de le
faire sur le mode d'éducation misen usage par
Les Pères Lazaristes, à la considération et au
profond respect qui leur sont dus.
Il n'est pas possible d'oublier que ces véné -
rables disciples de Jésus ont tout quitté, fa-
mille, jouissances de ce monde, bien-être
matériel, pour aller chez des populations demi-
sauvages encore, propager les maximes de
leur propre foi, avec une abnégation et un
dévouement dignes de leur sublime carac-
tère.
Cependant, tout en leur rendant hommage,
on peut, je crois, critiquer la forme qu'ils em-
ploient et indiquer le remède que l'on suppose
opportun, suivant ses propres convictions.
Tel est le rôle que j'aurais voulu m'efforcer
de remplir par des actes, si les écrits de mon
- 24 -
ami Nicole et l'appel fait à la Ligue de l'En-
seignement par Jean Macé eussent rencontré de
l'écho en Egypte et en Europe.
Le temps manqua.
Nous étions en 1870!
La guerre, éclatant tout à coup entre la
France et l'Allemagne, bouleversa le monde
et jeta la perturbation dans toutes les con
ceptions humaines.
J'oubliai, ou, pour mieux dire, j'ajournai
mes projets, pour répondre à l'appel déchirant
de la patrie en danger, et au lieu de me rem-
barquer sur la mer Rouge, je me mis, comme
tant d'autres, à la disposition du gouvernement
français.
Aujourd'hui, le calme a succédé à la tem-
pête ; il m'est enfin permis de revenir à mes
chers projets, qui consistent à pousser au
développement de l'instruction et à l'élévation
du niveau moral de ce peuple déshérité, à ten-
ter en un mot sa conquête pacifiquement.
Celui ou ceux qui auront rempli ce rôle su-
l blime et humanitaire ne seront-ils pas à mille
coudées au-dessus du Barbare contempo-
rain, proclamant avec insolence que « LA FORCE
- 25-
PRIME LE DROIT », axiome abominable, tra-
duction féroce du trop fameux V œ victis, de
Brennus, jetant son épée dans la balance où
se pesait l'or de la rançon.
L'histoire a fait justice de l'un comme elle
fera justice de l'autre.
Du reste, il ne faut pas se le dissimuler,
l'Abyssinie n'est pas aussi facile à conquérir
que l'on pourrait le supposer.
Il y a du sang viril dans les veines de la
nation abyssinienne, et des obstacles matériels
inouïs à vaincre, pour occuper son territoire.
Les Anglais l'ont bien compris en 1868.
Ils se sont rembarqués sur leurs vaisseaux dès
qu'ils ont eu atteint le but qu'ils s'étaient
proposé.
Cet exemple mérite d'être médité !
A. GIRARD.
Le Caire, le 1er janvier 1873.
SOUVENIRS
D'UN
VOYAGE EN ABYSSINIE
CHAPITRE PREMIER
Départ d'Europe. — Court séjour au Caire et à Suez. — Arrivée à
Zoulla. — La guerre contre Théodoros est finie. — Maladie. —
Départ pour l'intérieur de l'Abyssinie.- Arrivée à Kéren, pro-
vince des Bogos. — Le prince Kassa m'écrit une lettre m'invitant
aux fêtes d'Adoua.
Au mois de janvier 1868, l'Europe se pré-
occupait de la guerre soutenue par l'Angleterre
contre Théodoros, le farouche Négous de l'A-
byssinie.
Une vingtaine d'Européens, parmi lesquels
se trouvait M. Cameron, vice-consul de S. M.
- 28 -
la reine d'Angleterre, étaient retenus prison-
niers par ce prince. Il fallait les délivrer.
Mû par l'esprit d'aventure dont je n'ai jamais
cessé d'être animé, je fis mes préparatifs de
départ. Un porte-manteau, quelques caisses
de marchandises formèrent mon bagage, et le
29 janvier, je quittai Marseille pour arriver à
Alexandrie le 4 février.
Après un court séjour au Caire, je me rendis
à Suez, espérant promptement m'embarquer.
Mais les Anglais avaient affrété tous les vapeurs
faisant le service de la mer Rouge ; il me fut
très-difficile d'obtenir un passage. Cependant,
au bout d'un mois et demi de diplomatie, j'ob-
tins de M. le major Stansfeld, de l'armée de la
reine, une place à bord d'un navire anglais.
Le 25 avril, je quittais Suez, et le 9 mai, après
une navigation lente mais heureuse, je débar-
quais à Zoulla, où se trouvaient tous les dépôts
de l'armée.
La guerre touchait à sa fin; Théodoros venait
de succomber devant la tactique européenne.
Déjà, les corps les moins avancés de la petite
armée opéraient leur retraite sur Zoulla.
C'était pour moi une première déception.
Je n'ai pas à parler ici des moyens militaires
employés pour arriver au résultat que se pro-
posait le gouvernement de la reine Victoria ;
j'avoue, pourtant, qu'après avoir fait la guerre
- 20-
en Afrique, en Italie, puis en Crimée, il m'eût
été agréable de voir à l'œuvre mes anciens
compagnons d'armes, dont j'avais admiré la
valeur à l'Aima, à Inkermann et à Sébastopol.
Hélas ! il était trop tard !
Magdala était prise.
Déjà chaque jour le chemin de fer de Kmèlia
rapportait des bataillons entiers de vainqueurs,
musique en tête ; les éléphants-artilleurs reve-
naient, avec leurs couleuvrines sur le dos,
obéissant à leurs cornacs, comme des enfants à
leurs bonnes; bientôt, la baie d'Adulis, naguère
peuplée d'une forêt de mâts, redevint déserte,
chacun ayant repris le chemin de l'Egypte, de
l'Europe ou de l'Inde.
Je restai presque seul sur cette plage atroce,
dévorée par un soleil qui nous chauffait à blanc.
C'était le 15 juin.
J'armai un petit caboteur, j'y chargeai mes
bagages et je fis voile surMassaouah, distant à
peu près de vingt milles. La fièvre me dévorait.
Après trois jours sans la moindre brise, un
peu de vent sud-est gonfla notre voile, et vers
le matin du 18, mon petit bateau, les Bons-
Amis, mouillait dans le port de Massaouah:
J'étais malade, très-malade. Je n'avais au-
cun projet bien arrêté ; la mort me semblait la
perspective la plus probable. Je n'osais descen-
dre à terre ; la chaleur qui faisait monter le
— 30 —
thermomètre centigrade à 55° m'effrayait. A
bord, un peu de brise venait au moins chaque
jour rafraîchir mes poumons embrasés.
Enfin, vers le25 juin, la Louise-Marie, de la
maison Bazin, de Marseille, jeta l'ancre dans
notre port. M. Poilay (1) me recueillit à son
bord, et, à force de soins fraternels, il conjura
à demi le mal qui me dévorait.
Je me décidai à pénétrer en Abyssinie. Mes
projets, chancelants quelques jours auparavant,
se raffermirent à mesure que les forces me re-
vinrent. Bientôt, ma résolution fut prise, et je
fis mes préparatifs pour monter à Kéren, dans
la province des Bogos, où les Européens, con-
naissant le pays, me promettaient un air pur,
que l'élévation de ce premier plateau du vaste
pâté alpestre que l'on nomme Habèche ou
Ethiopien (4,500 pieds au-dessus de la mer
Rouge), justifiait pleinement.
Le 12 juillet, après avoir embrassé mon ami
Poilay, à qui je dois la vie, je quittais M'oncullu,
grand village situé à six kilomètres de l'île de
Massaouah, et huit jours après, ma caravane,
composée de huit chameaux, arrivait à Kéren.
Je plantai ma tente près de l'église catho-
(1) Intrépide voyageur et chasseur audacieux, M Poilay est l'au-
teur de la conférence tenue à la salle du boulevard des Capucines, à
Paris, le 22 octobre 1869, ayant trait a la création d'une station com-
merciale à Bab-el-Mandeb (mer Rouge), et à son avenir.
- 31 -
lique que le gouvernement français protège.
Bientôt les deux Pères Lazaristes, Leoncini et
Picard, me reçurent et me donnèrent la plus
cordiale hospitalité. Avec l'air des montagnes,
la fièvre avait disparu ; les forces seules se fai-
saient encore désirer.
Tous les gens du pays vinrent entourer ma
tente et me saluer. « Nous sommes chrétiens,
me disaient-ils ; salut au chrétien blanc qui
vient parmi nous. » Bientôt on m'apporta du
lait, du miel, deux chèvres, du bois et de l'eau.
J'avais pris droit de cité. J'étais un habitant de
plus parmi ces bonnes gens. J'avoue que mon
cœur prit un engagement d'honneur, dès ce
premier jour (c'était le 20 juillet), vis-à-vis des
braves enfants des Bogos.
Huit jours furent consacrés à mon installa-
tion. Je fis creuser un fossé, et border de haies
et d'épines l'emplacement que je voulais occu-
per. Enfin, je fus chez moi, propriétaire, sur
cette terre hospitalière.
Un Français, M. René, tenait du prince Kassa,
roi du Tigré, le gouvernement du district de
Kéren. Il vint m'offrir ses services et ceux de
ses soldats, qui étaient au nombre de cent en-
viron. J'acceptai.
Le mois d'août s'écoula sans incidents. Ce-
pendant le bruit s'était répandu qu'un nouveau
Franzaouï s'était établi à Kéren, cebruit était
— 32 —
arrivé jusqu'aux oreilles du prince Kassa.
M. René ayant été dans l'obligation de faire-
le voyage d'Adoua, le prince s'était informé de
ma personne. Vers le 20 août, M. René revint
à Kéren, porteur de deux lettres ; l'une pour
S. M. l'empereur des Français, avec prière
que je me chargeasse de la lui faire parvenir,
l'autre pour moi.
Cette dernière, que je fis traduire par les
RR. PP. Lazaristes, était conçue en ces termes :
« Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-
» Esprit, un seul Dieu.
» Lettre écrite par le prince Kassar prince'
» du Tigré, pour qu'elle parvienne au capi-
» taine GIRARD, à Kéren. »
« Comment vous portez-vous ? Votre santé
» est-elle bonne? J'ai appris que oui! Que le
» Seigneur m'accorde le plaisir de vous voir
» bientôt. Ne manquez pas de vous trouver à
» Adoua pour notre fête du Mascal (fête de
» la Croix).
» Employez votre influence, afin que les
» Turcs ne violent pas mon territoire. Je
» compte beaucoup sur votre amitié. Vous
» êtes chrétien et Français, soyez comme tous
» ceux de votre pays. Il convient que les chré-
» tiens nous aident et nous aiment, nous qui
» sommes également chrétiens.
» Ecrit à Adoua, le 12 août 1868. »
- :tJ-
Suivait le sceau du Négous.
Je n'hésitai pas à accepter une invitation
qui m'était faite aussi gracieusement. Je mandai
deux domestiques à Massaouah, afin de com-
pléter quelques provisions indispensables, et le
16 septembre, époque de la fin des pluies en
Abyssinie, fut le jour fixé pour le départ.
J'allais enfin pénétrer en Abyssinie, dans le
pays de mes rêves; j'allais voir la terre de
Chanaan de mon imagination ; j'allais explorer
des contrées où se retrouvent des traditions
remontant à Ménileck, à sa mère, la reine de
Saba, au grand roi Salomon. J'étais comme un
écolier à l'approche des vacances ; je comptais
les jours. Sans cesse je songeais à mon voyage.
Enfin ! le jour du départ s'annonça par un
soleil radieux.
CHAPITRE II.
J'accepte l'invitation du prince Kassa. — Départ. — Incidents de la
route. — Visite inattendue d'une famille de lions qui nous donne un
concert nocturne. — Peinture de mœurs. — Caractère des soldats.
—Division géographique et politique de la province du Tigré. -
Grande chasse aux singes. — Les sources du Mareb. — Récit d'Hé -
rodote sur les mœurs abyssiniennes.
Dès le matin, tous les soldats de M. René
qui devaient faire route avec moi pour Adoua
plièrent bagage et prirent la direction du sud-
est. Ce ne fut que vers trois heures de l'après-
midi que je montai à cheval, alors que toute
notre troupe, bêtes et gens, eut quitté notre
camp. Ce soir-là, nous allâmes coucher à Addi-
Mantel, distant seulement de quinze ou dix-
huit kilomètres de Kéren. Bien que nous fus-
- 3G -
sions à la fin des pluies, le ciel n'avait pas*
encore dit son dernier mot : une ondée tropi-
cale fut notre partage durant ce court trajet.
Aussitôt qu'elle sut notre arrivée, la sœur du
Dedjatch-Match Ouold Michaël (1), chef du
pays, nous envoya saluer, et fit, en gracieuse
châtelaine, accompagner ses vœux de quelques
jarres de lait et d'une chèvre. Tout allait bien,
et, n'était le petit déluge dont nous avions pris
notre part, nous nous sentions partis sous
d'heureux auspices.
Le lendemain, nous abattîmes nos tentes de
bonne heure, bien que nous ne dussions pas
faire une longue route ; mais il s'agissait de
régler la marche, d'assigner à chacun sa place,
de faire partir le convoi ; et cela n'est pas aussi
aisé qu'en Europe, où les corps de troupe sont
disciplinés.
J'ai dit plus haut que la compagnie com-
mandée par M. René se composait d'une cen-
taine de personnes ; dans le nombre il fallait
compter les femmes et les enfants. En Abys-
sinie, chaque soldat voyage avec sa famille, et
le chef qui commande à cette troupe est obligé
de fournir la nourriture à tout ce monde.
Les hommes portent leurs armes, conduisent
les mules et autres bêtes de somme; les fem-
(1) Dedjatch-Match équivaut au titre de duc
- - 37 -
3
mes sont chargées de tous les ustensiles de
cuisine : le gombo ou pot en terre pour l'eau
et la cuisson des aliments ; quelques saffiets ou
paniers en osier destinés à vanner le grain et à
recueillir la farine, lorsque ce grain a été broyé
entre deux pierres, etc., etc.
En outre des soldats, des femmes, des en-
fants, notre troupe se composait de : M. René,
sa femme (Mme Trongo, très-jolie abyssi-
nienne), ses domestiques, un Français et moi.
Dix-huit mules et deux bœufs porteurs étaient
chargés de nos bagages.
Avec le jour, tout ce monde partit; quant à
nous, nous ne quittâmes le camp qu'à huit heu-
res, certains que nous étions de ne pas arriver
les derniers au gîte d'étape.
Enfin, pour la première fois, je pénétrais en
Abyssinie. Zoulla, Massaouah, les Bogos
même, ne peuvent être considérés comme
faisant partie de l'Habèche.
Le Tigré se divise en quatorze provinces
principales. Voici leurs noms : 1° Le Wod-
chérat; 20 Bora; 3° Saboa; 4° Enderta;
5° Temben ; 6° Giralda ; 7° Haramat ; 8° Aga-
mé; 9° Akoullo-Goussay ; 10° Hamasen ;
11° Séraouï ; 12° Kohain; 4 3° le Tigré pro-
prement dit ; 4 4° Abargallé.
Toutes ces provinces sont commandées par
des chefs militaires, qui relèvent du Prince.
- 38 —
comme au moyen âge, enEurope, les seigneurs
relevaient de leur suzerain et maître.
Chaque chef de province choisit ses soldats,
les nourrit, les habille (Dieu sait comment), les
arme et les paie. Il n'est astreint qu'à une re-
devance envers le Dedjatch-Match ou ducVé-
gnant. C'est cette redevance, toujours exigée
et toujours contestée, qui depuis des siècles fait
naître les divisions intestines qui causent la
ruine du pays.
Comme il était facile de le prévoir, nous ar-
rivâmes à l'endroit choisi pour le déjeûner en
même temps que notre tète de colonne. Sur le
chemin, nous rencontrions à chaque pas des
femmes, des enfants marchant péniblement,
portant avec résignation leur fardeau. Notre
troupe s'était allongée dans les sentiers abrup-
tes que nous gravissions, comme un cordon
en caoutchouc que l'on tire par les deux bouts.
Involontairement le verset du psaume : « In
exitu Israël de Egypto » me revenait à la mé-
moire, et je plaignais de toute mon âme les
pauvres femmes vêtues d'une simple chemise
longue en cotonnade du pays, noire de graisse
et de malpropreté.
M. René, le général de ce bataillon, me dit :
« Elles ne sont pas aussi à plaindre que vous le
« pensez. Pourvu que j'aie à leur donner à
« manger pendant tout le temps du voyage, je
- 39 -
« suis assuré de ne recevoir aucune plainte,
« aucune réclamation. »
Vers onze heures du matin, nous mettions
pied à terre sur les bords de l'Ansaba, délicieux
torrent qui roule ses flots argentés à travers les
monts escarpés qui séparent l'Hamasen des
Bogos. Nous étendîmes la nappe sur un frais
gazon, à l'ombre d'un énorme figuier de Pha-
raon, et pendant que nos domestiques prépa-
raient nos aliments, j'allai prendre un bain.
L'eau était tellement limpide, qu'il était im-
possible de résister ; bientôt une grande partie
de la troupe, hommes et femmes, imita mon
exemple.
Je renonce à peindre ce tableau original et
vraiment amusant. Je ne pouvais me défendre
d'un souvenir à l'adresse des bains à quatre
sous, de Paris.
Au sortir du bain, j'allai tuer quelques pin-
tades, puis une oie, en tout semblable, quant
aux formes, à celles dont les Strasbourgeois
font de si bonnes terrines. Mais, chose singu-
lière, quoique palmée, cette oie était perchée
sur un arbre très-élevé ; son plumage était ra-
vissant de couleurs, rouge, blanc et noir.
On rencontre l'éléphant, le lion, le rhino-
céros dans cette contrée fort peu explorée jus-
qu'ici par les Européens.
Notre déjeuner fut plantureux. L'eau fraîche
- 40 -
et limpide du torrent fit nos délices. Il est dif-
ficile de se figurer la valeur d'un verre d'eau,
lorsqu'on n'a que ce breuvage à savourer.
A midi, nos bagages étaient chargés ; nous
nous frayâmes notre chemin à travers des ro-
chers escarpés, des ronces et des épines, jus-
qu'à Goudoum, village de pasteurs, perché à
soixante kilomètres environ de Kéren, dans le
sud-est.
Les gens du pays nous reçurent bien. Nous
étions tous fatigués, comme il arrive naturel-
lement au début d'un voyage de ce genre ;
aussi moins de deux heures après le coucher
du soleil, tout le monde goûtait-il les douceurs
d'un repos réparateur.
Le 18 septembre, aussitôt que le soleil se
montra par dessus les hautes montagnes qui
bornaient notre horizon à l'est, nous reprîmes
notre route.
Comme la veille, les chemins étaient im-
praticables ; mais nous nous sentions plus
forts, et la nuit avait été bonne malgré sa
fraîcheur, résultant de l'altitude du ptateau où
nous l'avions passée.
Comme on dort bien, même sur la terre,
quand la lassitude vous accable, et quel ap-
pétit ! L'air pur et frais de ces régions élevées
m'avait complètement métamorphosé. Je dé-
vorais et pourtantje diminuais d'embonpoint.
- 41 -
Après tout, la fièvre avait disparu.
Vers onze heures, après avoir cheminé à tra-
vers monts et vaux, tantôt sur la crête des
montagnes, tantôt traversant le lit de l'Ansaba,
dont les méandres sont infinis, nous faisons
halte sur les rives de ce cours d'eau; nous dé-
jeûnons.
Gavrot, un enfant de quatorze ans, entré
depuis peu à mon service, manque à l'appel.
Aussitôt sept ou huit hommes à cheval courent
à sa recherche. Nous venions de traverser une
portion de territoire habitée par les Choos,
peuplades redoutées de tous les Abyssins. Si
l'enfant tombait entre leurs mains, il serait in-
dubitablement vendu aux négociants de Mas-
saouah.
Malgré tous les traités internationaux, il est
douloureux de dire que les musulmans de la
mer Rouge se livrent toujours à ce commerce
odieux de la chair humaine. Espérons que les
efforts incessants du gouvernement du Khé-
dive feront tomber promptement cet ignoble
trafic qui répugne atout âme honnête.
Gavrot est enfin retrouvé, pleurant. Il me
demande pardon. Je lui fais donner à manger.
Nous reprenons notre chemin, gravissant sans
cesse un échelon de plus des interminables
plateaux qui se présentent aux voyageurs pé-
nétrant en Abyssinie. Le soir, nous nous arrê-
- 42 -
tons dans un délicieux vallon, près d'un vil-
lage appelé Deché-Chahaï. Il était trois
heures et demie. Notre direction était toujours
le sud-est, dans des chemins tels que j'avais
le visage, les mains, les genoux en sang et mes
vêtements en lambeaux.
Plus nous avançons, plus la nature est mou-
vementée; des blocs de granit ou de lave de
plus de cent mètres cubes, sont jetés çà et là,
autour de nous; l'humus, que les siècles ont
amassé dans les crevasses des rochers, alimente
une végétation vivace, luxuriante , que les
pluies du moment rendent plus vivace, plus
luxuriante encore ; quand nous traversons les
champs, nous et nos montures disparaissons
dans l'herbe.
Le vallon au centre duquel nous campons
est le site le plus délicieusement pittoresque
que j'aie vu jamais. A l'une des extrémités de ce
jardin coule un filet d'eau de source qui, toute
l'année, fournit un cristal tellement limpide,
qu'à sa vue l'envie de boire vous vient natu-
rellement.
Depuis une heure à peine, nous goûtions
les douceurs d'un repos nécessaire ; nos cui-
sines marchaient grand train ; j'étais som-
meillant sous ma tente, lorsque tout à coup
j'entendis des pleurs, des cris déchirants.
Je crains un événement grave.
- 43-
Vite je sors, et je cours près de M. René
m'informer des causes de cette douleur subite
et générale.
A l'extrémité du camp, un cercle composé
de toutes les femmes de nos soldats était le
foyer de ces pleurs. L'une d'elles venait d'ap-
prendre la mort de plusieurs parents. Toutes
les ladies de notre suite étaient accourues
joindre leurs larmes à celles de la famille
éplorée, afin de calmer les mânes des dé-
funts et leur faire comprendre tous les regrets
inspirés par leur absence de ce monde.
Ce vacarme, c'en était un véritable, dura
une grande demi-heure, puis, calme plat. Je
fus étonné après tant de bruit, d'un silence
aussi subit. M. René m'expliqua que le concert
des larmes ne tarderait pas à recommencer,
mais que, après un premier épanchement, les
belles pleureuses s'informaient auprès des in-
téressées des pertes qu'elles avaient faites,
afin de savoir pour qui elles pleuraient.
En effet, j'entendis la pauvre femme vic-
time du sort, s'écrier d'une voix déchirante :
abatt ié moult neo ! (Mon père est mort!) aus-
sitôt l'air et nos oreilles furent déchirés par
des cris assourdissants. Cela dura au moins
cinq minutes. Ouandem ièjahannès moutt neo!
(Mon frère Jean est mort!) mêmes cris, mêmes
- H -
larmes, même douleur ! Il y en avait comme
cela quatre.
Le choléra avait fait des ravages quelque
temps auparavant dans l'Hamasen. et la fa-
mille de la pauvre femme avait été cruelle-
ment frappée. Peu à peu le calme se fit ; la
nuit arrivait, mais ce calme n'était qu'appa-
rent, comme on va voir.
Counette et Berritou, deux jeunes et jolies
servantes de la femme de M. René, nourris-
saient depuis longtemps une affection profonde
dans leur cœur. Malheureusement toutes deux
aimaient le même homme, Moussa, beau gar-
çon de 20 à 22 ans, officier dans notre petite
armée.
Bien que noire, la figure de Moussa était
pleine de noblesse et de distinction ; un front
haut et large, de grands yeux, un nez grec,
une bouche aux lèvres fines, tel était l'ensem-
ble de sa tête fièrement posée sur un corps
vigoureux, grand et bien proportionné.
Jusqu'alors Counette avait été la femme
publiquement avouée, l'épouse en quelque
sorte légitime.
Berritou, la maitresse que l'on aime.
tout bas. Dans la cuisine de Madame Trongo,
Counette commandait, Berritou obéissait.
Moussa jusqu'à ce jour avait su dissimuler ;
mais pendant la marche du matin, son cœur
- 45-
s'était attendri, en voyant sa pauvre Berritou
surchargée de bagages, succombant presque
à la fatigue.
Il eut l'imprudence de la faire monter en
croupe pour la soulager un peu. «Inde iroe. »
Counette avait tout vu au tournant d'une col-
line ; c'en était fait, il fallait un éclat, une
vengeance.
Pendant cinq minutes, j'ai pu admirer l'ar-
deur de ces deux jeunes créatures. Leur pas-
sion pour Moussa était assurément au même
niveau, s'il faut en juger par l'énergie avec
laquelle elles se frappaient au visage, sur les
seins, partout enfin où elles avaient l'espoir
de se ravir quelques-uns de leurs avantages
féminins.
En Europe, je n'ai jamais vu mieux. Dans
cette scène de pugilat, je ne sais trop laquelle
aurait remporté le prix ; heureusement que,
pour la conservation de leurs charmes, Ma-
dame Trongo, une virago pur sang, intervint
fort à propos par deux vigoureux soufflets,
appliqués d'une main solide ; ainsi fut rétabli
l'ordre. Il n'était que temps. Toute la partie
féminine de notre troupe était sur le point de
prendre part à la querelle : c'eût été amusant.
Berritou pleurait de rage. Counette était
pâle d'indignation, mais pâle comme une paire
de bottines vernies.
- 46-
Avant le dîner nous avions eu le spectacle ,
comme rien ne devait manquer à notre bon-
heur, pendant l'heure de la digestion qui sui-
vit notre repas, un concert d'un genre tout à
fait nouveau pour moi nous fut offert.
La nuit commençait à peine ; comme je l'ai
dit, le vallon au milieu duquel nous étions
campés était fort pittoresque.
Je voulus avec ma trompe de chasse con-
sulter les échos. Un Vol-ce-l'est bien pou-
monné fut mon prélude. Aussitôt les hyènes
et les chacals firent les chœurs. C'était admi-
rable de notes stridentes, de gammes écheve-
lées, entremêlées à tout hasard de bémols et
de dièzes ; les grenouilles par leurs coasse-
ments fondaient tous les sons d'une manière
fantastique. Tout à coup un ut de poitrine,
comme jamais Tamberlick, Lablache, ni Du-
prez n'en ont su produire, ébranla tout ce qui
m'environnait.
Le roi du désert, le lion, venait de faire
entendre sa grande voix en entamant un ré-
citatif tellement magistral que tout le monde
fut un instant glacé. Il m'est complètement
impossible de peindre ce que je ressentis au
premier moment.
Nos mules ne paraissaient point rassurées ;
elles tendaient les oreilles, en manifestant une
grave inquiétude. Quant aux soldats, auxfem
-il —
mes, aux enfants, après le premier mouve-
ment dissipé, ils me semblèrent complétement
indifférents. Il faut dire que ces gens-là pas-
sent leur vie au milieu de ces singulières émo-
tions, auxquelles nous sommes peu habitués,
nous Européens.
Une compagnie d'éléphants, qui folâtrait
dans un vallon voisin du nôtre, fit à son tour,
et avec une précision remarquable, l'accom-
pagnement pendant que le lion chromatisait
sur un ton lent et solennel.
Que c'était majestueux ! que c'était su-
blime ! Ma poitrine était gonflée d'émotion,
et pourtant, je puis l'affirmer, la crainte
n'était pour rien dans ce que j'éprouvais. Mon
âme était remplie d'admiration : je croyais
assister à la grande scène des nonnes, de Ro-
bert, ou mieux encore, j'entendais les magi-
ques symphonies de Félicien David, lorsque :
« A l'aspect du désert, l'infini se révèle.
« Et l'esprit exalté devant tant de grandeur,
« Comme l'aigle fixant la lumière nouvelle,
« De l'infini sonde la profondeur. D
Quelle mise en scène ! quelle partition !
quelles notes ! On peut aller à Paris, à Mi-
lan, à Rome, à Naples, dans tous les théâtres
les plus en renom du monde civilisé, jamais
il ne sera donné d'entrendre des sons vi-
-48- -
brants, une exécution modulée avec une puis-
sance comparable aux gammes du grand
ténor du désert, du lion.
Ce n'est assurément que dans le livre de
la nature qu'il faut chercher les jouissances
vraies de l'âme. L'homme, avec tous les ef-
forts tentés par son génie, ne produit que de
pâles imitations.
Comme je l'ai dit, la mise en scène était
merveilleuse ; elle ne le cédait en rien à la
majestueuse harmonie du concert. Les étoi-
les, la lune qui se levait, répandaient une
faible clarté ; les rochers, les grands arbres
qui nous environnaient projetaient leurs om-
bres incertaines avec un art infini, ce qui
donnait au paysage qui nous encadrait un
aspect étrange, qui avait quelque chose de
mystique.
Après une heure, tout rentra dans le cal-
me. Flairant quelques troupeaux au loin sans
doute, le lion, fils du lion comme disent les
Abyssins (Ambessa, ambessa lidge), nous lança
sa dernière note d'adieu. Bientôt ses rugis-
sements s'éteignirent dans le lointain.
Tout le monde dormait au camp, à l'ex-
ception des hommes de garde qui entrete-
naient les feux de bivouac en causant, et de
moi-même.
Mon esprit errait au loin ! j'étais en Fran-
- 49-
ce, près des miens. Tout ce qui venait de se
passer autour de moi était confus comme
mes idées ; le sommeil me surprit à mon insu ;
ce furent les premiers rayons du soleil qui
m'éveillèrent le lendemain.
Ma tente abattue, tout fut bientôt prêt pour
le départ ; les mules étaient chargées. Con-
trairement pourtant à l'usage suivi depuis le
commencement de ce voyage, l avant-garde
elle-même ne semblait pas disposée à se met-
tre en mouvement. M. René m'expliqua bien
vite le mot de cette énigme. Pendant la nuit,
les habitants d'Addi-Gabrot, village situé à
quelques kilomètres de notre camp, nous
avaient fait présent d'une vache et de deux
chèvres. Immoler ces pauvres bêtes avait été
l'affaire d'un instant, mais la répartition de la
viande n'avait pu avoir lieu pendant le jour.
En vrais Abyssins, nos soldats n'auraient su
se décider à la marche, sans avoir non pas
mangé mais dévoré au moins la moitié de leur
ration crue.
Mon cœur se soulevait à la vue de ces gens,
hommes, femmes, enfants mêmes, enfonçant
avec avidité leurs dents blanches dans des
quartiers de viande saignante, fumant encore.
M. René rit beaucoup de la stupéfaction qui
se traduisait visiblement sur mon visage :
« — Ayez patience, » — me dit-il dans son
- 50 - -
langage provençal., — « vous en verrez bien
d'autres. »
Nous avions passé une nuit très-froide ;
nous n'avions cessé depuis notre départ de
nous élever de gradins en gradins sur des pla-
teaux nouveaux, à six heures du matin, mon
thermomètre indiquait 9° centigrades au-des-
sus de zéro, quoique nous fussions par 146
environ latitude nord.
Au moment de me mettfe en selle, je vou-
lus au moyen de ma carte et de ma boussole
me rendre compte de la route que nous sui-
vrions dans cette journée ; quelle ne fut pas
ma surprise, lorsque j'eus régulièrement éta-
bli l'instrument, de voir l'aiguille affolée tour-
ner avec des trépidations inusitées, tantôt au
nord, tantôt au sud? Je ne m'expliquai ce phé-
nomène qu'en jetant les yeux autour de moi.
Nous marchions sur un sol qui n'était autre
que du minerai de fer. Un peu d'humus le
recouvrait simplement.
Repue enfin, notre petite troupe se mit en
route vers huit heures. Pendant toute la matinée
jusqu'à midi, nous marchâmes à travers une
succession de vallons ravissants, de ravins
déchirés par les torrents. A droite et à gauche,
sur le flanc des montagnes, des terres admi-
rables de culture s'offraient à nos yeux. Le
froment, l'orge, ledoura, le dagoussa, le theffe
- 51 -
presqu'à maturité, donnaient à ce paysage
un air de vie qui égayait r àme et faisait ou-
blier la fatigue. Quelques arbres à épines,
beaucoup d oliviers sauvages, de nombreux
kolkals peuplaient la crète des mamelons.
Vers une heure, nous traversâmes Addi-Na-
men, dont je parlerai plus tard ; puis, après
avoir parcouru pendant cinq ou six kilomè-
tres une vallée assez large, couverte égale-
ment de cultures, nous nous engageâmes dans
de nouvelles gorges où notre marche devint
pénible. Nous n'étions fort heureusement pas
incommodés par la chaleur.
Sur notre gauche, dans un petit vallon, nous
aperçùmes une troupe innombrable de grands
singes cynocéphales, en train de dévaliser un
champ de doura. Pendant que notre colonne
s'engageait dans le défilé, nous leur donnâmes
la chasse. Un de mes chiens se lança au mi-
lieu de cette foule ; il faillit être fait prisonnier
et mis en pièces.
Nous chargeâmes aussitôt l'ennemi à coups
de fusils ; il y eut plusieurs blessés, mais il
nous fut impossible de nous en rendre maî-
tres ; les parents, les amis des victimes ac-
couraient à leur secours et les enlevaient dans
leurs bras en nous accablant d'injures et de
menaces.
Ces singes étaient au moins vingt mille; le
- 52 -
vallon en était couvert. Ils étaient d'une sta-
ture élevée (1 mètre environ), leur poitrine
était blanche : un long poil fauve très-abon-
dant recouvrait le reste de leur corps.
Les ravages qu'ils font quand ils envahis-
sent un district sont considérés comme une
vraie calamité ; ils ne laissent rien sur leur
passage, tout est saccagé.
Les gens d'Addi-Namen vinrent nous re-
mercier du service que nous venions de leur
rendre en donnant la chasse à ces hôtes in-
commodes, à ces maraudeurs redoutables. Ils
espéraient que les nombreux coups de fusils
que nous leur avions tirés leur serviraient de
leçon, et que de longtemps ils n'auraient leur
visite.
Dans ces contrées, la seule arme en usage
est la lance; quelques guerriers pourtant por-
tent aussi un grand sabre, semblable par la
forme à l'épée des anciens croisés. Un bou-
clier rond, ayant à peu près 80C de diamètre
complète l'équipement militaire. Ce bouclier
est généralement fait en cuir de girafe.
L'audace des singes qui ne redoutent que
les armes à feu s'explique.
Vers trois heures, nous arrivâmes aux sour-
ces du Mareb. Une ondée terrible mêlé de grê-
lons nombreux çt énormes nous attendait. Un
bloc de rocher fut broyé par la foudre à cent
- 53 -
4
mètres de nous. Enfin, nous arrivâmes à Zaol-
Kalkal un peu avant la nuit dans un état
affreux.
Nous étions dans l'Hamascène.
Le Mareb que nous venions de traverser
prend sa source près des monts Merata-Sah-
bané, à 6,000 pieds au-dessus de la mer Rouge,
par 15° 10' latitude nord, et 36° 12' longitude
est, méridien de Paris.
Ce cours d'eau se précipite d'abord pendant
quelques kilomètres comme un torrent impé-
tueux dans la direction de l'est, puis, sortant
de l'Hamascène, il tourne brusquement ausud,
sépare le Séraouï de la province de Goura,
s'arrondit en une courbe qui le reporte vers
le nord-ouest, où il va se perdre dans les sa-
bles, presque à la hauteur du 16° latitude nord,
par 33° 15' environ longitude, près de Filik,
chez les Taka.
Quelques voyageurs ont prétendu que le
Mareb était un affluent du Tacazé, mais
aujourd'hui cette supposition est réputée
erronée.
En suivant son cours, on rencontre sur sa
rive droite dans le Séraouï : Chaha, Goundett,
Addi-Golbô, Kouahaïné, Dembelass, etc. Plus
loin, quelques tribus nomades de pasteurs
habitent les mamelons qui bordent ses rives ;
ces pasteurs sont chrétiens, mais parlent un
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langage différent, et ont des mœurs distinctes
de celles des Abyssins.
Sur sa rive gauche s'échelonnent les dis-
tricts de Goura Tokoulé, Egherzobe, Sarda,
Add'-Arbati, Tzelim-Biette, Kayé-Biett, Addi-
Abbo, puis les diverses tribus des Shankallas
et des Bazen.
Plusieurs ruisseaux venant de l'Akoullo-
Goussay, de Antitcho et autres districts ap-
portent leurs eaux à cette rivière, qui, pen-
dant la saison des pluies, prend les propor-
tions d'un petit fleuve. On ne peut le tra-
verser alors que plusieurs heures après que
les ondées du jour ont cessé.
Zaol-Kalkal compte cinq à six cents ha-
bitants environ. Pour la première fois de-
puis que j'avais quitté les Bogos, où les ha-
bitations sont. en branchages et en chaume,
je voyais des maisons construites en pierres.
Le dessus de ces maisons, recouvert par
une épaisse couche de terre, représente le
diminutif d'une prairie ; l'herbe y croit abon-
damment. Le village étant adossé à une col-
line, le soir avant de rentrer à l'étable, on
voit les mules, les vaches, les chèvres paître
dans ces pâturages improvisés. C'est original.
-- Le bois à brûler n'est pas abondant à Zaol;
ce sont les petites filles et les femmes qui
vont au loin le chercher ; aussi le choum ou