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Souvenirs d'un voyage en Italie / par J. Delaroière...

De
102 pages
impr. de Lefebvre-Ducrocq (Lille). 1867. Italie -- Descriptions et voyages -- 19e siècle. 99 p. ; in-8.
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J INVENTAIRE
YOTAGÈ EN ITALIE
I.MI'niMl'.UlK
Hue Ks.'jncnnoi.ie 57. 57,
1S87
Wî%<Wvenirs
VOYAGE EN ITALIE
SOUVENIRS
D'UN
^iIIIGE EN ITALIE
J. DELAROIÈRE
LILLE
niPBlMKRIF. DE LEFEBVRE-DUCROCg
Riin Ksquarnioiu 57.
1S87
SOUVENIRS
D'UN
VOYAGE EN ITALIE
PRÉFACE
Nous n'avons ni le désir ni la prétention de par-
ler de Rome sous le rapport de son administra-
tion, des moeurs et du caractère de ses habitants;
il nous a toujours paru qu'une opinion émise sur
un peuple étranger à celui qui va s'asseoir quel-
qucs jours à son foyer, doit être bien superficielle,
et peu conforme aux exigences que ses antécédents
et sa position rédamcnl; nos moeurs, nos senti-
ments, le caracicie de la nation à laquelle nous
appartenons, et qui ne sont pas ceux du peuple que
nous voulons juger, doivent nécessairement altérer
lejugement que nous serions tentés de porter; do-
minés par nos préjugés, la sévère impartialité nous
échappe malgré nous, nous ne pouvons apprécier
avec justesse les aillions et les hommes, nous les
rapportons à une. échelle politique qui n'est, pas la
leur, et nous condamnons sans réserve des lois,
des mœurs et des usages qui ne sont pas. les
nôtres.
2
Nous subissons de la meilleure foi du monde le
joug que nos moteurs et nos usages nous imposent;
comment vouloir qu'un jugement porté par un homme
qui a parcouru le pays quelques semaines, ou même
quelques mois, puisse avoir une base solide? Il
faudrait séjourner dans le pays, longtemps s'iden-
tifier avec les mceurs des habitants, peser sérieuse-
ment les avantages et les inconvénients de ses lois
et de ses usages, se dépouiller s'il est possible de
toute opinion préconçue sur le pays que l'on veut
étudier, s'assurer si les modifications qu'on veut
introduire seraient acceptées par les masses, si les
abus, ou ce que nous considérions comme tels, que
l'on voudrait faire disparaître, ne donneraient pas
lieu à des abus plus considérables, car enfin le
plus grand des abus, n'est-ce pas celui de les faire
disparaître tous? Quel est l'homme assez impartial et
assez sûr de lui-même pour prononcer un jugement
sur un pays qu'il n'a fait que parcourir, plus préoc-
cupé de ses monuments, de ses palais, de son ciel,
que de ses mœurs, lois et usages?
Ne voyons-nous pas d'ailleurs la diversité des
opinions émises sur des sujrts qui devraient frapper
de la même manière les regards de tous ? Les uns
admirent la foi vive des Romains, leur piété dans
les églises, l'expression qu'ils mettent dans leurs
prières, la vivacité quelquefois de leurs supplica-
tions, et presque les menaces qui semblent les ac-
compagner.; les autres, au contraire, ne s'en sont
pas aperçus, ils parlent avec tristesse et dégoût des
mendiants qu'on rencontre si fréquemment; du va
et vient dans les églises. On pourrait certainement
désirer, de la part des étrangers surtout, plus de
respect dans les lieux saints, mais convient-il de se
montrer trop sévère lorsque la plupart de cos étran-
gers n'a quitté ses foyers que pour venir admirer
-=- 3
ces temples 'magnifiques et les chefs-d'œuvre qui
les décorent?.Les habitants du nord de la France,
habitués à la propreté de leurs villes, condamnent
la malproprelé des rues de Rome; les habitants du
midi ne s'en aperçoivent guère. Ne voyons-nous pas,
par expérience, comment les choses se. passent
même dans notre pays? quel jugement les habitants
du nord portent-ils sur ceux du midi, et récipro-
quemcnt? Nous sommes, quoiqu'on en dise, et nous
serons longtemps encore, les besaciers de la fable
de Lafontaine. la poche de derrière restera pour, nos
défauts et celle de devant pour les défauts d'autrui.
Nous voudrions que Rome, éprouvée par tant de
révolutions, privée des trois quarts de ses provinces,
entourée d'une puissance hostile qui les a confis-
quéps, et qui manifeste officiellement l'intention d'y
établir la capitale de 1 Italie, jouisse d'une liberté
absolue; lorsque la France, si puissante, si unanime
à en juger par le suffrage universel dans ses sen-
timents pour la dynastie régnante, n'est pas encore
trouvée assez mûre, après treize ans de règne, pour
obtenir le couronnement de t'édifier de la liberté.
Lorsque nous apercevons quelques abus, grands ou
petits, ailleurs que chez nous, nous voudrions les
faire disparailre de suite, nous sommes cependant
bien plus indulgents pour des défauts plus nombreux
et quelquefois plus graves qui existent chez nous,
et quc l'habitude de les avoir constamment sous les
yeux nous empêche presque d'apprer voir.
Bien convaincu de mon impuissance à porter un
jugement équitable sur toutes ces questions je
me suis contenté de consigner par écrit, les œu-
vres d'art et les événements qni m'avaient le plus
impressionné dans mort voyage, pour ne pas per-
dre le souvenir de jouissances qu'aucune excur-
sion ne m'avait procurées jusqu'à présent.
4.
MARSEILLE, DÉPART, ARRIVÉE A CIVITA-VECCHIA.
Arrivés à Marseille le 12 mai 1860, nous avons
utilisé le temps qui nous restait pour parcourir la
ville et les environs nous avons vu la cathédrale
Saint-Joseph et Saint-Charles, notre attention n'y a
été frappée par rien nous avons visité avec plus
d'intérêt l'église Saint-Victor, et surtout son église,
souterraine, contemporaine de l'établissement du
christianisme dans cette ville il y a plusieurs tom-
beaux, entre autres celui de Saint- Vider on y
voit la chapelle de Saint-André, l'autel où Saint-
Lazare disait la messe, son confessionnal, taillé
dans la pierre et la cellule de Sainte-Madeieine
ces vieux débris d'un temps si éloigné de nous,
nous reportent vers l'origine du christianisme et
nous démontrent tout ce que son établissement a
eu de divin, car ce n'est ni la richesse, ni la puis-
sance, ce n'est ni le fer ni le feu qui y ont présidé,
mais l'humilité, l'amour de la pauvreté, le renonce-
ment à soi-même et un combat continuel contre
des passions que le paganisme avait divinisées.
Nous avons été visiter Notre-Dame- de-la-Garde;
la chapelle nouvellement construite est remplie d'ex
voto, l'autel principal est surmonté d'une très belle
statue en argent représentant la Sainte-Vierge, de
grandeur naturelle. Le site, où cette chapelle se
trouve, est admirablement choisi, on aperçoit de là
tout Marseille, ses ports, sa rade et les innombrables
vaisseaux qui les occupent. Nous avons été parcou-
rir ensuite le Prado, une des délicieuses prome-
nadps que je connaisse.
Nous nous sommes embarqués au port de la Jo-
liette, le 14 mai, à dix heures du soir, sur le Capi-
• 5
tole, paquebot des messageries impériales; la so-
ciété avec laquelle nous sommes partis de Paris se
composait de MM. Bavière, Decroix, Deseille, Du-
metz, Fjagollet, François, Guillpmin, une des vic-
ti.nes du guet-à-pens de CastelfMard.t, Paris, Pil-
làin, Tberry; nous avons trouvé Mgr d'Arras et
Mgr Scott, doyen d'Aire, nous n'avons pas tardé
à lier connaissance avec M. le comte de NeJonchel,
M. Termiér père, M: et Mm3 Termipr fils et Des-
clès; on se lie vite en voyage lorsque l'on rencontre
des sentimrnts qu'on pa-tage, une conformité de ma-
nière de voir sous tous les rapports se décèleaussi-
tôt etrhaxge une réserve, souvent utile en voyage,
en relations sympathiques nous consrrvprons tou-
jours un bon souvenir des rapports que nous avons
eus avec chacun des membres qui composaient
notre caravane.
La nuit se passa avec la plus grande tranquil-
lité pour tous, j'étais sur le pont de bien bonne
heure; la nuit était belle, le ciel étoilé, les feux
s apercevaient de très loin, et quand nous étions
à la hauteur de Visilimnglia, au-delà de Monaco, je
me rappelais que j'avais déjà commencé le voyage
de Rome sans pouvoir y arriver, je faisais des vœux
bien ardents pour ne plus épronver semblable ohs-
tat 1^. Celait bien là que, le 1 septembre 1855,
vers les huit heures et quart du soir, sur le Man-
gibello sur lequel nous nous étions embarqués le
même jour, nous avions abordé la Santa Annun-
ziata, bâlment génois chargé d* blé la violence
du choc avait été telle que le bâtiment avait som-
bré presque immédialement.
On a pu recueillir l'équipage du navire à voiles
parce qu'il avait aussitôt grimpé sur les mâts; mais
deux passagers qui se trouvaient à bord ont péri
dans ce fatal accident; le capitaine n'a dù son salut
Q
qu'à l'un des passagers qui a sauté dans une cha-
loupe qu'on a mis immédiatement en mer, et qui l'a
saisi par les cheveux au moment où il disparaissait
sous l'eau. Le mât de beaupré et un autre mât ont
été cassés dans le choc, il a fallu recourir à la ha-
che.pour débarrasser notre paquebot des parties
de la mâture du génois qui étaient rrstées atla-
chées à notre mature; deux voies d'eau, une à
la hauteur de l.i flottaison la seconde plus bas
et quelques autres avaries, n'ont pas prrmis de
conlinurr notre rouir, et à cinq heures du matin
nous étions en rade à iWarseil|p, il la grande salis-
faclinn de tous nous nous rapprilrrons longtemps
les émotions lIe cette nuit pleine d'angoisses.
La journée du «lardi a été consacrée à faire con-
naissance avec quelques passagers nous avons
côtoyé l'ile de Corse, laissée à notre droite, et nous
nous en sommes assez approchés pour en distinguer
les habitants; à notre eauche l'ile d'Elbe et un peu
plus loin l'ile Monte-Chrislo; nous avons terminé la
journée par la prière du soir, dite tout haut au mi-
lieu du silence et du recueillement rle presque tous
les passagers qui s'étaient rendus sur le pont du
paquebot elle l'ut suivie dn chant nu Magnificat,
et terminée par la bénédiction solennelle, donnée par
M(,t d'Anas. Rien n'est plus imposanl que ces sup-
plicalions et ces prières en coum:un, adressées à
Dieu d'un point presque imperceptible dans ce çouf-
fiv immense qu'on appelle l'Océan, point momen-
tanément transformé en temple, ayant pour dôme ta
voûte céleste, pour luminaire les innombrables éloi-
les semées par).' Créateur dans le vaste lirmament,
et pour base qurlques planches qui vous font sur-
nager sur l'aliime qurlle disproportion dans les
diverses parties de ce temple! les unes sont l'ou-
vrage de Dieu, les autres l'ouvrage de l'homme,
=z%
n'est-ftepas le cas de s'écrier Dieu seul est grand,
mes frères!
Le lendemain malin, après avoir été serrés de très
près par une corvette de guerre qui paraissait vou-
loir nous reconnailre, nous n'avons pas tardé à ar-
river en vue de Civila-Vrcchia, et à huit heures
vingt du matin l'ancre fut jetée.
CIVITA-VECCHU, DÉPART ET ARRIVÉE A nous.
Débarquées à Givila-Vecchia le mercredi 16, à dix
heures du matin, après une traversée très heureuse,
nous avons parcouru la ville pendant quelques heu-
res. Son porl est très beau, les fortifications qui en
défendent l'entrée paraissent tras bien établies pour
alleinJre le but qu'on s'est proposé en les construi-
sant les murs des remparts de la ville ressemblent
un peu à ceux d'Avignon, les églises ne nous ont
paru offrir rien de remarquable, les rues ressem-
Dent quant à la propreté à celles de toutes les villes
du Midi; nous y avons vu beaucoup d'individus qui,
par leur figure et leur costume, ont pu servir de
type aux peintres qui nous ont représenté les bri-
gands calabrais. L'arsenal de la ville est assez beau,
il longe les remparts, et c'est là que sont les galères
de l'Etat pontifical. A en juger par le bagne de Civita-
Vecchia, nulle part la cliarité envers les criminels
n'est portée aussi loin que dans les Etais de l'E-
glise quelques-uns travaillent à une fahrique d'étof-
fes de coton, d'autres aux salines, et d'autres exer-
cent leur profession primilive. Une partie de
l'argent qu'ils gagnent est déposée dans une caisse
pour leur être remise à l'expiration de leur peine
cinq religieux s'occupent de leur instruction. Je les
ai examinés longtemps du haut des remparts, leurs
traits ne portaient pas l'empreinte dn malheur.
Partis par le chemin de fer le même jour, à quatre
heures quarante, nous soritmes arrivés à Rome vers
les sept heures du soir; les cinq ou six stations
intermédiaires présentent peu d'agglomération,
d'habilanls, et quoique le pays soit cullivé, peu
d'habitations se trouvent surtout le parcours;
«faut-il s'en étonner? Rome ne doit pas ressembler
au:c autres villrs; ne faut-il pas que cette ville res-
senible à un monasîère, rnlouiè d'un enclos pai-
sible ? ce musée gigantesque ne serait-il pas très
mal il l'aise, si des foyers de population, avec tous
les mouvements qu'ils entrainenl, se multipliaient à
ses nier!s ? Celle banlieur en repos qui a la. majesté
du désert, sans en avoir l'âpreté, ri 'apparaît -die pas
comrne le vaste cimetière des agitations el des pom-
pes de l'ancienne Rnmp, et cette h mense étendue
de praws dans laquelle aucun bruit ne vient re-
tentir, semble enfermer rgréablemcnt le grand cen-
tre de la chrélienié. >(1)
La pare provisoire se trouve entre la basilique
de Si- Paul cl la ville de Rome; dans un délai d'en-
viron trois-quarts d'heure, un omnibus nous trans-
porta à l'l.ô:cl de la Minerve dans celle ville de
Home qui. suivanl les belles expressions de Mon-
seigneur Gerliel, (liiéiii'nne par ses monuments et
ses souvenirs, fdit une profession de Pii permanente;
par ses ruines, elle, est le plus Trand arc de triom-
phe; parsrscalacoirilx'S, ses ses reliques,
le plus Errand mausolée par ses édifices, le plus
(l) Rome, Lettres d'un pfclcrin, par M. Lafond. Plu-
sieurs fois des sou» rnirs que la lecture de cet excel-
lent ouvrage m'a laissés, se reproduiront probablement
sous ma plume.
9
grand palais, et par ses diverses liturgies lapins'
grande chaire pastorale de l'univers.
L'ÉGLISE DE LA MINERVE, LA BASILIQUE DE ST-JEAN DE'
LATHAN, LA bénédiction PAPALE LE colysée
L'AIrC DE TITUS, LE CAPITOLE, LA ROCHE tarpéienne
ET LE MOXTE-PiNCIO.
Le lendemain de notre arrivée, nous avons en-
tendu la messe dans l'église de la Minerve; c'est
une belle église qui rappelle le slyle ogival par ses
voûips et dans son chœur. Les tomhfaux de Léon X
et de Sti'-Calliprine de Sienn<\ la statue en marbre
du Christ lriomphant, par Mnhcl-Aiigp, captivèrent
vivpincnl nolie alieniion ft tirent sur nous la plus
vive imprrssion; de là, nous nous dirigeâmes vers
la basilique de SL-Jean de Latran il y avait ce
j'iur-là chapelle papale, la nef du milieu élait tenue
libre par les Gardes-nobles pour le passage du saint
l'ère et de son cortège de cardinaux, archevêques,
évèqnrs et aulres dignitaires; des (lardes-nobles et
des Surisses fermaient la marvh« du cortège.
La basilique, sauf la nrf du miliru, était telle-
ment pleine, qu'il me fut impossible, de rester jus-
qu'à la fin de Collier la chaleur m'étouffai, et un
reste des fatigues du voyage ne me |icrmrllait
pas de rester dchnui; je fus iiùisspoir hors de la
basilique, sur les niiinh^s du péristyle, à l'ombre,
proléëé par ce monumenl, dans t'attente du tno-
ment où nous aurions le bonheur de recevoir la
bénédiction papalc.
La messe iVruiinée, le saint Père, porté par
qualre camériers en robe de soie ronge sur la
Sedia Gcslatoria où il trône avec aisance et ma-
jesté, malgré le balancement qui donnait, dit-on, le
.10
mal de mer à Grégoire XVI, arriva aù balcon de
la façade de la basilique, et, de là, au bruit du canon
que sa forte voix dominait, il donna à la fou'e in-
nombrablp de spectateurs agenouillas qni remplis-
sait l'immense place qui se trouve devant le pé-
ristyle, la bénédiction papale, au milieu d'un silence
qu'une si grande foule comporte si rarement rien
n'est imposant comme un tel spectacle rien me
remne plus tendrement un rœur chrétien.
Nous avons remis un autre jour la visite en
délai) démette basilique, la mère et la première de
toutes les Eglises delarille et dn monde (1), et,
en attendant qu'il nous rùt possible de traverser la
voie parcourue par les innombrahles équipages qui
s'étaient rendus à la basilique, nous avons été ad-
mirer, au cô:é opposé du monument où nous étions,
un obélisque de l'époque de Méris qui régnait 1736
ans avant l'ère chrétienne. Constantin-le-Grand
l'avait f.iit transporter d' Héliopolis à Aléxan-
drie, scn fils Constant le fit amener à Rome c'est
le plus grand obélisque coonu: sa hauteur, compris
le est de quarante-cinq mètres, son poids
de 445,000 kilnjrran mes.
Delà, aussitôt que la foule de monde s'était assez
écoulée pour traverser la jdarc et les rues avoisi-
nanles, nous nous sommes dirigés vers le Colysée
et, après avoir parcouru pendant près d'une demi-
heure des terrains tullivés, mais peu ou point ha-
bilés, nous sommes arrivs devant cette immense
ruine, assez bien conservée. Les liLisphèmes des
gladialeurs et les hymnes des martyrs ne reten-
tissent plus sous les arcades de ce géant encore
(1) Inscription qui se trouve sur le fronton de La-
tran.
il
debout, malgré ses larges blessures; ce qu'on y
entend maintenant, c'est reloge de la foi des
victimes dont le sang a lavé sur cette arène tou-
jours la même depuis dix-huit siècles, les débauches
et les souillures du peuple romain chaque ven-
dredi, à l'heure où I*1 soleil couchant projette ses
obliques rayons sur les plateaux déserts du l'aîaliii
et du Célius des moines prêchent aux fidèles le
triomphe du Christ sur les dieux des Gésars,pt figu-
rent anlùur du Cirque la voie douloureuse du calvaire
en y faisant lc< stations du chemin de la Croix établi
dans lYnceinte.Que l'on comprend bie en présrncedps
souvenirs (pii scprésenlrnlen fouira votre dans
cet ampliilh-âire tant d* l'uis ensnr'glanlé.su pied de
celte croix usée par les baisers respectueux des fidèles;
sublimité de ce pardon qui sortit de celle arène
dans laquelle le cri ne avait enlassé la vertu pour
être dévorée par les bètrs féroces c'est le pardon
chrétien, Ie pardon surnaturel qui n'a germé dans
le coeur de l'homme que depuis que le Christ a fait
descendre te pardon dr. la croix, l'instrument de son
supplice, et quelle différence il y a entre ce pardon
du trône ou d'un chardi! victoire!
Le Colysée mesure 9G mèlres de longueur,
GO mèlres de largeur, la circonférence extérieure-
54(5 mètres; il y a quatre étages, le plus élevé a
52 mètres. Il pouvait contenir, sans y comprendre
l'enceinte, 87,0iJ0 spectateurs assis et 20,000 de-
bout; on y vuil encore le lieu où étaient enfermées
les hèles féroces qu'on lâchait contre les chrétiens,
les fenêtres avec leurs grillages en fer, et les portes
en chêne qui en ferment l'entrée se laissent encore
apercevoir. En parcourant cille enceinte où nos
pères dans la foi ont cueilli la glorieuse palme du
martyre un sentiment d'admiration s'empare de
votre âme pour l'héroïsme avec lequel ils ont
12
témoigné de la vérité du christianisme; vous ne
trouvez en eux aucun sentiment de haine pour leurs
bourreaux, vous n'y voyez que celui de la pitié pour
leurs erreurs, et un vif désir de pouvoir contribue
à leur salut par les tortures qu'on leur infligeait;
quelle reconnaissance ne devons-nous à ces martyrs
pour le bonheur qu'ils nous ont procuré d'être
initiés dans la foi chrétienne!
L'arc de Titus, près du Coly^ée, conservé provi-
dentiellemenl, a*-ec ses bas reliefs qui rapp.-llenl la
prise de Jérusalem et la punition du peuple déicide,
a d.i naturellement fixer nolreallenlion, et nous rap-
pelrr que cet homme Dieu que les juifs ont voulu
couvrir d'ignominie p.t q-Tils ont fait mourirsurune
croix, est ce même Dieu que plus dedeux cents mil-
l:ons d'àmeç, répandues sur la surface du globe,
vér èrent rt adorent, tandio quP les descendants de
ses bourreaux sont à peine tolérés sur la terre et y
traînant dans beanconpdp pays une existence méprisée.
Nous nous sommes rlirigés ensuite vers le Capi-
tol- en passant devant la base de la statue colossale
de Néron, les vestiges du temple de la paix, de celui
de Vénus et devant te Forum. Arrivés au pied du
grand escalier du Capitole, devant la statue équestre-
de Marc Aurèle, nous montons pour jouir de la vue
de l'ensemble, des bâtiments qui docorent te Capi-
tole moderne; r ous avons partû'im le (le
sculpture et rlc pointu: c; c'pst laque s égrnt les
administrateurs dn la uiiiniripulilé de Home,; la
haute tour qui domine, p Capitol^ et la ville ren-
ferme la PaUirina, grosse cWhe enlevée au moyen-
âge aux habitants de Viteibe et qui, nous a-1-on dit,
a le bizarre privilège, de sonner la mort du Pape et
l'ouverture du Carnaval. La tour est surmontée par
une statue de la Rome anlique aux mains de
laquelle on a mis une énorme croix en fer.
13
Nous n'avons pas voulu quitter le Capitole sans
visiter la roche Tarpéienne, nos souvenirs de collége
nous y obligeaient nous sommes entrés dans- un
jardinet qui se trouve dans la Via dirupe Tarpeja
où l'on voit ce qui reste de la célèbre roche qui
avait jadis, dit-on,plus de cent pieds J'élévation au-
dessus des eaux du Tibre. Aujourd'hui que le sol est
exhaussé de plus de quarante pieds, elle est bien
moins menaçante; quoi qu'il eu soit, les idées quele
rapprochement de la roche Tarpéïenne du capitole
inspirent naturellement n'ont rien perdu de leur ef-
frayante vérilé en passant traversles siècles, com-
bien de fois n'avops-nous pas eu déjj l'occasion de
remarquerque la'gloire et les honneurs de ce monde
ont bien souvent trouvé leur roche Tarpéienne!
c'est ainsi que se vérifie tous les jours cet admirable
verset du Magnificat déposait potentesde seae
et exallavit humiles.
Nous avons utilisé le surplus de notre journée
par la visite du Monte Pincio, sur lequel se trouve
bâti le palais habité par les pens;onnaires entretenus
par le gouvernement fiançais le parc, qui est pu-
blic, a été dessiné et planté par les Français lors-
qu'ils occupaient Rome sous le premier empire;
malgré son élévation, les pentes pour y arriver sunt
assez douces pour permettre l'accès des voilures; la
vue dont on y jouit est des plus belles; de celle posi-
tion élevée, qui domine Home, on voit tousses monu-
ments c'est quelque chose de ravissant de contem-
pler les nombreuses coupoles des basiliques diverses,
lorsque le soleil projette sur ello ses rayons durés
cette promenade est assez fréquer.lée, ellc le serait
bien plus si elle n'é:ait à l'extrémité de la ville.
Le 19, nous avons été visiter grand nombre d'égli-
ses, toutes d'une magnificence extième j'aurais
occasion de parler plus spécialement de cellesque j'ai
±4
vues une seconde fois; il est impossible de les visi-
ter en détail, de prendre des notes sur chacune
si l'on n'a pas quelques, mois à sa disposition.
BÉATIFICATION DU BIENIIEUREEX LABRE.*
Le dimanche 20 mai était le jour fixé pour la
cérémonie de la béatification du bienheureux Benoît
Labre; nous l'avons consacrée en entier à cette
auguste cérémonie; pvant d'entrer dans la basilique
de Saint-Pierre, la plus belle basilique du monde,
que tous les arts ont contribué à embellir et où les
artistes les plus rerr.arquables ont )envi déve-
loppé leurs talents, je repassais avrc plaisir ces
quelques strophes de Clrild Harold, de lord Byron,
sur ce chef-d'œuvre de cette. merveille du
monde, sur la basilique de Saint-Pierre
Aiais loi, entre tous les temples anciens et mo-
dernes, tu t'élèves seul et sans rival, sanctuaire
(ligne du Dieu saint, du vrai Dieu. Depuis la ruine
de Sion, alors que Jehovah abandonna la cité de
son choix', de toutes les conslructions terrestres
élevées à sa gloire, en est-il d'un aspect plus su-
blime ? Majesté, puissance, gloire, furce, beauté, tout
est réuni dans cette arche éternelle du vrai culte.
Entrez, vous n'êtes point accablé de sa gran-
denr, Nt pourquoi? Elle n'est point diminuée, mais
votre âme, agrandie par le génie du lieu, a pris des
proportions colossales, et ne peut se trouver à
l'aise que dans le sanctuaire qui consacre les espé-
rances de son immortalité et vous, un jour viendra
que, si vous en êtrs jugé digne, vous verrez votre
Dicu face à fan», comme vous voyrz maintrnant son
Saint des saints, et vous ne serez point anéanti
par son regard.
15
'Vous avancez, mais à chaque pas- que VOUS
faites l'édifice s'élargit, comme une montagne éle-
vée, dont la hauteur semble croître à mesure que
vous la gravissez. Sa gigantesque élégance vous
faisait illusion. Le vaste édifice augmente, en con-
servant la beauté de ses proportions; l'harmonie se
joint à l'immensité; de riches marbres, des lablvaux
plus riches encore; des autels où brûlent des lam-
pes d'or, etce dôme orgueilleux, édifice aérien qui
rivalise avec les plus beaux monuments de la terre,
bien que leurs fondements s'appuient sur un sol so-
lide, et qu'il semble, lui, appartenir à la région des
Vous ne voyez pas tout. Il faut décomposer ce
grand tout, et contempler chaque partie séparément
de même que l'Océan creuse dans ses rivages mille
sinuosités qui, toutes, méritent nos regards, de
même ici il faut concentrer votre attention sur cha-
que objet isolé, maîtriser voire pensée, jusqu'à ce
que vous ayez gravé dans votre mémoire ses élo-
quentes proportions, et dérouler graduellement ce
tableau glorieux que dès l'abord vous n'avez pu
saisir dans son ensemble.
Tous ceux qui ont parcouru avec attention ce
chef'-d'oeuvre de l'art chrétien, trouveront, j'en suis
convaincu, que la réalité n'est pas au-dessous de
cette brillante description.
Arrivés à la basilique à neuf heures, nous som-
mes allés occuper une place réservée dans une ga-
lerie près. du maître-autel, à la hauteur do la con-
fession de saint Pierre, aux pèlerins accourus de
la Flandre et de l'Artois pour assister à la cérémonie
de la béatification d'un compatriote, ot nous y
avions, ce qui est inappréciable dans une longue
cérémonie surtout, des chaises dont les églises de
Rome, en général, sont privées. Voyez cependant
16
quelle contradiction entre nos moeurs et notre foi.
Nous courions après les places réservées pour nous
prosterner devant l'image de celui qui passa toute
sa vie dans la misère et la pauvreté, de telle ma-
nière que nous aurions eu honte de sa compagnie,
que nous l'aurions méprisé comme un original, ou
comme une personne de la lie du peuple; nons cher-
chions une place réservée et nos aises pour honorer
celui qui allait être béatifié, parce que, pour se
rendre plus conforme à son divin modèle, il avait
toute sa vie méprisé les honneurs et les aises de la
vie. Quel contraste Nous agirions autrement si
nous voulions évaluer les choses à leur juste prix;
nous verrions le monde entier comme un point, les
siècles comme des instants et les plaisirs comme une
ombre.
La peinture avait orné le sanctuaire et en avait
rendu les murailles éloquentes, quatre tableaux re-
produisaient autant de miracles du bienheureux le
choeur était illuminé de plus de cinq mille bougies;
plus de cinq mille personnes se pressaient dans l'in-
térieur de la basilique, et tellement rapprochées
l'une de l'autre qu'il m'a paru miraculeux de voir
une échelle, composée de plusieurs échelles super-
posées les unes sur les autres, dressée pour allumer
ifs bougies, tombpr au milieu de ceUe foule si ag-
glomérée, sans toucher personne et sans causer
d'autre accident que celui d'une vive émotion chez
tous les spectateurs.
La cérémonie, commencée à dix heures, s'est ou-
verte par la lecture de la bulle du Souverain-Pon-
tife, qui proclamait la béatitication; le Te Deiun fut
entonné immédiatement après celle lecture, la mu-
sique anima les chants de ses accents inspirés et
leur prêta des mélodies sublimes, pendant qu'au de-
hors le canon fit entendre au loin sa voix grave
17
2
et solennelle, et lorsque tout le monde se trouvait
sous l'empire de ces émotions qu'on éprouve tou-
jours au centre de la gloire, éclairé par 72 lus-
très, portant p!us de cinq cents bougies, apparut tout
coup un transparent, représentai le bienheureux
Labre, plus que grandeur naturelle l'effet produit
par cette subite apparition, au milieu des (lots d'har-
monie musicale, et des bruits du canon, se sent plus
facilement qu'il ne peut se décrire, et, sans la sain-
teté du lieu, il se serait traduit par les acclamations
les plus enthousiastes. On distribua ensuite dans les
enceintes réservées des notices, en langue italienne,
de la vie du bienheureux, des portraits et des mé-
dailles après cette distribution un archevêque offi-
cia pendant la grande messe, et la cérémonie du
matin se termina vers une heure.
De retour à la basilique à cinq heures, nous y avons
occupé les mêmes places pour assister à la fin de
la cérémonie. Le Saint-Père, entouré de ses cardi-
naux et suivi de sa garde noble, est venu prier quel-
ques instants avec une telle ferveur qu'il paraissait ne
plus tenir à la terre: on l'aurait dit en extase. Le
Pape s est retiré à sept heures, et l'on a commencé
les vêpres q'ii terminaient la fèie de celle journée,
si mémorable pour nous. En sortant de Saint-Pierre
nous fùmes frappés du magnifique effet que l'il-
lumination vue du bas de la basilique produit c'é-
tait quelque chose de féerique, ou plutôt quoique
chose de céleste,car r6ellemert aucune pensée profane
ne nous occupait alors. Les pompeux mausolées,
sous lesquels l'orgueil des humains voudrait faire
disparaître à nos ypux les princes confondns par la
mort avec le dernier de leurs sujets, ne nous laissaient
entrevoir qu'une misérable cendre à quoi tout le
héros se réduit et en présence des honneurs ren-
dus aux vertus et à la mémoire de celui qui avait été
• ̃ 1«
le relut du inonde, la poussière de ces fameux con-
quérants et de leurs armées victorieuses ne repré-
sentait plus à notre esprit que ces atômes qui vol-
tigent autour de ces colonnes de lumière que forme
la réfraction du soleil et qui se réduisent à rien.
Les honneurs qui avaient été rendus à leur mémoire
nous parfaisaient semblables à ces petites bulles de
savon formées par le souffle d'un enfant, et la plu-
part de ces actions éclatantes que le'monde loue et
admire, une étincelle qui s'éteint aussitôt qu'elle est
née. La foi chrétienne qui nous fait comprendre
qu'un espace de six pieds est toute l'immensité du
prince et du héros aussi bien que du plus simple
mortel, est aussi la seule qui nous enseigne que ce
seront les actions qui seront pesées un jour dans la
balance de l'éternelle justice, et non pas la fortune,
la dignité et les honneurs.
Tout en nous préoccupant du bonheur que nous
promettait l'audience que le Saint-Père avait dai-
gné nous accorder pour le lendemain nous nous
rendimes chacun chez nous, sous les diverses impres-
sions que celle heureuse journée avait laissées.
AUDIENCE DU SAINT-PÈRE.
Celait le 21 mai 1860, le jour qui avait été fixé
pour notre audience, rien ne nous aurait l'ail oublier
l'heure indiquée arrivé avec mes compagnons de
voyage dans la palme qui précède la basilique de
Saint-l'ierrc, Mgr d'Arras qui nous y avait donné
rendez-vous, nous conduisait à cinq heures dans la
salle du trône du Vatican, où nous trouvâmes une
députation de Boulonnais, qui, cimme nous, avait eu
le bonheur d'obtenir une audience, et avec laquclle
nous étions heureux d'échanger quelques mots, en
19
parcourant cette belle et vaste salle pendant le
temps consacré à l'audience particulière qui avait
été accordée à Mgr d'Arras.
Après une demi-heure d'attente, le Saint-Père
accompagné de Mgr d'Arras et d'un ecclésiastique de
sa maison, fit son entrée dans la salle du Trône;
immédiatement nous nous sommes agenouillés en
demi-cercle pour recevoir la bénédiction du vicaire
de Jésus-Christ sur la terre. Je le demande bien
sincèrement à ceux qui ont joui de la même faveur,
si celte bénédiction acceptée avec foi ne doit pas
nécessairement porter bonheur à ceux qui la reçoi-
vent ? pour nous tous, il n'y avait pas de doute. Le
Saint-Père nous dit avec bonté je désire mes
enfants que vous vous leviez tous, aussitôt que je
vous aurai bénis. II nous donna sa mule à baiser,
ensuite son anneau en donnant à chacun de nous
une médaüle de l'Immaculée-Conception, et puis il
nous donna solennellement sa bénédiction. C'élait
beaucoup sans doute, ce n'était pas assez pour
moi; comme je n'avais jamais vu personne plus
simple, plus paternel, plus affectueux, cette majesté
si douce, si auguste et si affable en même temps,
m'inspira une respectueuse confiance; je pris aus-
sitôt la résolution de faire participer mon bonheur
les personnes qui me sont chères, et celles aux-
quelles je porte intérêt, je suppliai humblement
Sa Sainteté de donner sa bénédiction à ma femme,
à mes frères et ?a?urs, neveux et nièces, aux
soeurs noires de Drrguos, aux membres de notre
conférence de St-Vincenl-rie-Paul, à notre digne
dnypn et au troupeau qui lui est confié. Le Saint-
Père a paru entendre sans impatience ma longue
requête, et a imméliatement fait droit ma supplica-
tion, avec une grâce et une bontéque je n'oublierai
jamais.
20^
Le Saint-Père s'est ensuite entretenu familière-
ment avec nous, il nous a entretenus de la nécessité
de prier et de prier beaucoup « les besoin s de l'Eglise
sont grands, nous dit-il, battue en brèche de tant
decô'.és différents, il y aurait à craindre de la voir
s'écrouler, si elle n'avait pour elle les promesses de
son divin fondateurs Tout cela fut dit en français,
avec cette voix douce et grave qui résonne si har-
monieusement dans le coeurde ceux qui l'entendent, e
avec l'accent italien qui en rehaussait encore le
charme. Le Saint-Père nous a paru à tous, si non
plein d'espoir, du moins tout-à-fait résigné à toutes
les épreuves par lesquelles il plairait à la divine Pro-
vidence de le faire passer.
Ainsi que plusieurs de mes compagnons d'au-
dience, j'ai présenté une requête écrite pour obtenir
pour moi et mes proches des faveurs spirituelles.
Le Saint-Père après l'audience a emporté nos re-
quêtes dans son cabinet, les a tues, datées, apostil-
lées et signées, et nous les a fait remettre dans la
salle du Trône où nous étions restés pour les rece-
voir. Il .;lait sept heures du soir lorsque tout éiait
tprminé, le temps nous avait paru court, il n'est
jamais longdans moments de bonhf'ur; nous avons
repris le chemin de noire hoM en nous entretenant
de la familiarité toute paternelle de l'angus e repré-
sentant de Dieu sur la terre; la vérité est que je
n'ai aucun souvenir d'avoir jamais vu une ligure
empreinte de tant de bonté et d'une si douce et
affectueuse majesté. Nos causeries se continuèrent
bien avant dans la soirée, le sujet y prêtait admira-
blement, Pl nous nous quiilâines pour aller nous
livrer au r pos, sous l'impression des douces émo-
tions de la journée.
.= 21
ST-PlERRK-AIIX-tlENS, ALBANA, LA MINERVE.
Le 23 mai, nous allâmes visiter St-Pierre-aux-
Liens, bâtie en 440, au sommet de l'Êsquilin et
renouvelée en 4471. Ce qui nous frappa d'abord, ce
fut une statue colossale de Moïse en marbre
blanc, exécutée par Michrt-Angr; malgré ses vas-
tes pruport ons on ne se lasse poini du la contpm-
pler, et plus on en examine les détails plus on
en admire l'exécution les muscles du bras droit
et des jambes dnnotent bien le talent du maitre
c'e<t une des plus fières figures qui soient jamais
sorties de la main d'un sculpteur. Il est assis,
le bras appuyé sur les tablas de. la loi; son attitude
respire une majesté sombre, sa barbe descend sur
sa poitrine cnmme un faisceau de serpents engour-
dis, l'éclair est dans ses yeux on du que Michel-
Ange, son œuvre arhevée, lui donna sur le genou
un grand coup de marteau, en s'écriant Parte
donc, puisque tu vis! » Sous cette impression, il
semble qu'on entende sa voix de tonnerre repro-
cher aux ju,fs l'idolâtrie du veau d'or. Il est à re-
gretter i>eul-clre que cette statue soit placée trop
près du spectateur.
Le maitre-aute) de celle église, comme dans
toutF,S les basiliques, fait l'ace aux lidèles; au-des-
sous se trouve le tombeau dns Machabôes c'est
dans celle église que le petit Monara, occasion de
tant do bruit en Europe entend la messe
il est en pension dans le couvent des Pères Augus-
tins qui desservent cette église. Les religieux sont
en blanc, portent un surplis en toile, et par dessus
un manteau lorsqu'ils sortit. On voit dans cette
église quelques tableaux du Dominiquin, entre autres
saint Pierre dans la prison, délivré par l'ange; des
'22
tableaux de Guérein, etc. Ce qui offre le plus d'in-
térêt, sons le rapport religieux, ce sont les chaînes
avec lesquelles Hérode avait fait lier saint Pierre,
données à Jérusalem par le patriarche Juvénal, à
Eudoxie. épouse du jeune Théodose, empereur
d'Orient, en récompense de sa piété et de son iné-
puisable charité; une de ces chaînes fut envoyée à
Rome à sa fille Eudoxie, épouse de Valentinien-le-
Jeune, empereur d'Occident, qui en fit présent au
pape Léon-le-Grand lequel voulant la mesurer
avec la chaîne qui avait attaché saint Pierre dans la
prison Mamerline, il arriva, ainsi que l'atteste Si-
pihprt en écrivant les événements qui eurent lieu en
969, que les deux chaines se réunirent miraculeu-
sement et n'en fourmerent plus qu'une c'est ce mi-
racle qui a donné lieu à la construction de l'église
où il s'est opéré, ou au moins à la reconstruction to-
tale de l'église qui existait déjî. Nous avons été
admis à vénérer cette relique qui m'a paru avoir
bien deux mètres de longueur, les chainons environ
un décimètre, un cercle qui entourait le cou du
prisonnier est à l'une des extrémités.
Nous avons été voir ensuite la villa Albana, une
des plus remarquables de Romp, hors de la port»}
Salara; nous avons parcouru ses jardins, ses mu-
sées et ses galeries; c'était là, nous disait-on, l'une
des plus intéressantes villas de Rome; ce qui m'a
le plus frappé dans les galeries, c'est un bassin en
marbre blanc, ayant environ sept mètres de circon-
férence, sur lequel se trouvent sculplés les travaux
d'Hercule. On dit qu'il a été trouvé sur la voie
Appia. Il y avait bien d'autres objets d'art, dignes
de (her l'attention, mais dans ces collections,comme
dans toutes les aulres, la multitude des objets, en
raison du peu de temps que l'on peut consacrer à
leur examen, finit par fatiguer l'attention éparpillée
–-23
sur trop de choses à la fois, et ne laisse dans la
mémoire que quelques' traces de l'objet sur lequel
son attention s'est le.plus fixée.
En revenant à notre hôlel, nous traversâmes la
place de la Minerve au milieu de laquelle se trouve
un éléphant en marbre que le pape Alexandre VII
fit placer sur un piédestal élevé de cinq pieds il
porte sur le dos un obélisque de dix pieds de lon-
gueur sur lequel une foule de sentences snnt gravées.
Il y avait un lridunm à prières de l'Eglise; on y
chantait les litanies de la sainte Vierge, tous les
assistants répondaient loul hant; j'ai déjà plusieurs
fois remarqué qu'il y avait plus d'hommes que de
femmes dans l'église qui était total. ment remplie.
On e-t é'Iitié »-n voyanl luui le monde, agenouillé sur
les dalles; il n'y a que très peu de (baises qui ne
servent à ceux qui peuvent se les procurer que de
point d'appui pour les mains lorsqu'on est age-
nouillé sur les Halles. Les femmes qui ne portent
pas chapeau, et le nombre en est considérable, vont
tète nue, et, en entrant dans l'église, se couvrent
la tète de leur châle, ou, à défaut dd châle, avec
un mouchoir.
En parcourant de nouveau cette enlise, après le.
salut, nous remarquâmes cette l'ois plusieurs mau-
solé-'S, celui du cardinal Alexandre, neveu de saint
Pie V; du cardinal Pimonlel, et du cardinal Bon-
nelli je ne doute pas que si nous parcourions sou-
veut celle belle église, bien d'autres obj--ls d'art
nous paraîtraient mériter une mention spéciale.
BASILIQUE DE SAINT-P1EURE.
Le 23 mai, nous nous sommes rendus à la basi-
lique de Saint-Pierre à cinq heures du matin pour
-24 =
entendre la messe que M. Dnmetz notre excellent
compagnon de voyage avait eu la permission de cé-
lébrer dans l'étage inférieur de la confession de St-
Pierre on y arrive par un escalier pratiqué dans
le palier où se trouve la statue colossale de Ste-
Véronique, à gauche de la confession là, derrière
le tombeau deSt-Pierre, s'ouvre une petite chapelle
longue, étroite, assez élevée, ayant la forme d'une
croix renversée et recouverte de marbres précieux
nous n'étions pas arrivés les premiers, l'autel était
occupé, M. Dumrtz qui aurait dû attendre quelques
heures pour avoir son tour, assista avec nous au
saint sacrifice qui s'offrait sur cet autel, et dit en-
suite la messe dans une chaprlle à côté. Aussitôt la
messe tprminép, j'éais heureux de pouvoir remonter
dans la basilique, car l'odeur des cierges, seule lu-
mière qui édaire elle chapelle, et la chaleur qu'ils
projptleiit m'avaipnt presque donné une syncope
en montant, j'adu irai une statu* en marbre de Pie
"VI agenouillé et priant devant la confession, cette
statue a été exécutée pir Canova.
Héunis tous de nouveau devant la confession, et
après y avoir prié pour les personnes qui nous
sont chères, nous avons usé de la permission qui
nous avait été donnée de monter sur le dôinp. L'en-
trée est sous l'arcade du monument des Stuarts.
Les Stuarls, à qui on ne reprorhait en Angleterre
qu'1- de ne pas avoir un désir de pprséjulion contre
les catholiques aussi violent que relui du parti pro-
te:-lanlixalic, ont trouvé pour leurs descendants une
place dans la belle basilique connue E>tce que
Home n'a pas toujours offert un asile à toutes les
infortunes, sans que l'ingratitude mème puisse la
décourager? En passant sous ce monument, mes pen-
sées se portaient malgré moi sur le caprice des peu-
ples les Stuarts voulaient la liberté du peuple, ils
sont môrts sur l'échafaud ou en exil Héàfi Vin,
Elisabeth et Cromwell, ont imposé à leur pays la
plus sanglante tyrannie, et ils ont été élevés sur un
pavois, que l'étude sérieuse des documents histori-
ques qu'on compulse de nos jours avec le vif désir
d'arr:ver à la vérité, commence déjà à ébranler vi-
vement. A la porte du tombeau se trouvent deux
génies en pleurs, an bas le verset suivant Beati
mortui qui in domino moriuntur Nous montions
d'abord par une rampe à cordons en briques dont la
pet te est si donce qu'un mulet chargé la gravirait
facilement arrivé à une rertaine hauteur, on y lit
sur des plaques de marbre les noms de plusieurs
illustres visiteurs; elles sont scellées dans le mur à
la place à laquelle s'est terminée bur ascension.
J'y ai vu les noms des empereurs d'Autriche et de
Russie, du rui de Naples du comte de Chanibord,
du prince de Joinville et du duc d'Aumale. Arrivé
à la naissance de la coupole, une galerie intérieure
vous pern e: d'en faire le tour; en montant encore,
une se. onde galerie fait aussi le tour intérieur de la
coupole, on aperçoit de Il le pavement de la basili-
que et les personnes qui circulenl dans les alentours;
tout cela vous parait des miniatures. Les anges en
mosaïque qui décorent les murs intérieurs de ces
gai ries ont plus de trois mètres et paraissent des
enfants, vus de la basilique; l'inscription ltt es Pelrus
et super hanc pelram œdi/icabo ecclesiam meam
composée de lettres d'un mitre vingt dans la galerie
inférieure, représente éwale.mrnl du bas des lettres
de vingt centimètres au plus; la granle élévation
me donnait le vertigr quand mes yeux parcouraient
le pavement de la basilique, et ce fut avec plaisir
que je quittai ces galeries pour arriver au-dessus
du portique sur la grande plate-forme; la fatigue ne
m'a pas permis de continuer avec mes compagnons
–-26--=–
de voyage l'ascension par la calotte. intérieure du
dôme pour arriver à la buule, globe en bronze doré,
d'environ huit pieds de diamètre, surmonté d'une
croix qui a treize pieds de haut et qui se trouve à
quatre cent dix pieds du sol, seize personnes peuvent
dit-on, se tenir à l'aise dans la boule. J'ai utilisé le
temps, employé par eux dans cette ascension, en
visitant cette grande plate-forme, parsemée de pa-
ratonnerres, habitation aérienne des san pietrini,
ouvriers sans cesse occupés à lous 1 travaux exigés
par l'einbp||i.«.srmenl et la conservation du monu-
ment, se tenant là en permanence, se succédant de
père en fil., et formant une cûrpoation qui a ses
lois et sa police. Une fonlaine au pied de la
-grande coupole, l'eau nécessaire aux habitants de
ce vil âge aérien.
Du côté de la façade de la basilique, l'extrémité
de la platcfuinu* est garnie par les statues colos-
sales d^s apôtres qui décorent le dessus du portique
de Sainl-lJierre au milieu de cette immense | laine
surgissent comme des collines, les nombreux
dôniPs dps petites coupoles de la basilique, au mi-
lieu desquelles s'élance majestueusement le grand
dôme trente-deux colonnes lui servent d'orne-
ment et d'appui. Je n'ai pu résister à l'envie de re-
tourner dans une des galeries circulaires inté-
rieures, pour examiner à nouveau l'intérieur de la
coupole, pour adm rer son immensité, dont on ne
se rend bien compte qu'en voyantcombien l'énorme
baldaquin en bronze qui surmonte la confession,
plus élevé cependant que le palais du Louvre, pa-
rail petit vu à cette distance.
En revenant sur la plateforme, je me mis à con-
templer la ville de Home, les nombreux monu-
ments qui sont renfermés dans son enceinte, la
campagne qui l'environne de toutes parts, bornée
27 -̃
ellé-même d'ùn côté par des montagnes, et de
l'autre par la mer; mes yeux couraient noncha-
lamment de la belle place île. Saint-Pierre, de ses
fontaines et de ses colonnades, au-dessus de tous
ces dômes dont la Ville éternelle est parsemée,vers
le magnifique ciel qui couronnait ce splendide ta-
bleau; j'évoquais dansla pensée tous ceux qui m'é-
taient chers pour se réunir à moi sur la plateforme
de cette basiliqup, centre de l'univers catholique. A
cette élévation, l'âme grandit avec l'espace que l'oeil
découvre, et se complaît dans l'image matérielle de
la perpétuité morale de cette -immutabilité reli-
gieuse qui biavé tous les orages de la pensée et
du temps.
C'est au milieu de ces pensées diverses que je.
fus rejoint par mes compagnons, enthousiasmés de
leur ascension dans la bou!e et du spectacle gran-
diose qu'ils avaient eu sous les yeux descendus
dans la basilique, nous la visitants à nouveau, tou-
jours quelque chose attire particulièrement l'alten-
tion les gigantesques piliers de la coupole, qui ne
nous avaient pas frappés d'aborj, parce que tout est
proportionné, furent l'onjd de notre examen; ja-
mais on ne se rendra compte de la surface occupée
par chacun de ces pi iers, si on ne la mesure pour
en donner une idée, il suffit de faire savoir que
Barromini a trouvé Il moyen de faire à Rome une
église de la dimension exacte de la surface occupée
par l'un des piliers, c'est l'église de Saint-Charles
aux quatre fontaines. Nous vîmes ensuite le confes-
sionnal que le grand pénitencier occupe l'un des
jours de la Semaine-Sainte, institution qui remonte,
dit-on,au pape saint Cornielle età saint Cypricn, évo-
que de Carthagp, deux cents ans environ après la
naissance du Christ, et les confessionnaux pour
chacune des langues européennes nous y avons vu
28
ceux poor les langues française et flamande. Cha-
que matin, ils sont occupés par des confesseurs
qui y attendent les pénitents de leur langue. A
chacun des confessionnaux, lorsqu'il est occupé, se
trouve une longue baguette de roseau, semblable à
l'instrument dont se servent les pêcheurs à la ligne,
avec laquelle le confesseur frappe légèrement la
tète du pénitent arenonillé à certaine distante: c'est
un signe d'afiranchissemnnt spirituel quarante
jours d'indulgence sont attachés à cet acte d'humi-
lité du pénitent.
Comment ne pas admirer en passant un groupe
en marbre représentant Jésus descendu de la croix.
couché sur les genoux de sa mère! Ce groupe avait
.élé commande par un cardinal français, François
Villers rle la Croslay, ambassadeur de C arle<VIII
auprès d'Alexandre VI, mort à Itome eu 1-199, et
exécuté par Michel-Ange. La physionomie de Jesus
Christ porte un double caractère, celui de la dou-
leur 1'1 celui de la béatitude; on voit sur sa figure
se refléter ces deux sentiments. La résignation
douloureuse et calme de la Vierge mérc s'harmo-
nise parfaitement avec cette affliction de l'âme em-
preinte sur la figure du Christ, et qui exprime
plutôt un sentiment de pardon qu'un senlimnnt de
souffrance; si l'on y trouve un homme qui a souf-
fert., on y reconiall cependant un Dieu qui a triom-
phé. Ce. groupe m'a vivement frappé, et a laissé
dans mon esprit des impressions que la vue des au-
ensuite chefs-d œuvie n'a pas affaiblies. Mous avons vu
ensuite tes mausolées de PjiiI III. de Christine de
Suède, de la comtesse Matlnlde, d Uibain VIII et de
Léon Xi. Devant le pilier de droite, au bout de la
nef centrale, on voit une statue en bronze de saint
Pierre, devant laquelle vont successivement s'age-
nouiller tant de monde qui baisent le pied de l'a-
29
pôlre, que le pied est aujourd'hui totalement usé par
le frottement de tant de lèvres.
De là, nous avons été voir les archives et le
trésor de la basilique qui renferme des ornements,
des calices, des ciboires et des remontrances d'une
richesse, d'une beauté et d'une exécution qui frap-
pent l'imagination nous avons parcouru ensuite
les ateliers de mosaïque du Vatican; on y était oc-
cupé à continuer les portraits des papes pour l'orne-
menlatiôn de la basilique de Saint-Paul hors des
murs chacun de ces médaillons exige, nous disait-
on, une année de travail et coûte 25,000 francs
nous y avons vu travaillera à une copie en mosaïque
d'une vierge de Haphaët à quelque dislance, on
l'aurait prise pour une peinture sur toile.
Nous avons parcouru ensuite les musées, comme
on les parcourt quand on est déjà fatigué de voir.
Il a fallu toute la îépulation dont jouit l'Apollon du
Belvédère pour nous arrêter quelques temps devant
celle slhtup, pour admirer comhien l'art a su idéa-
liser les formes, dissimuler sous l'enveloppe d'une
nature supérieure tous les accents de la vie réelle,
et faire concourir tous les accessoires et tous les
détails pour faire de celte statue une œuvre hors
ligne.
Pouvions-nous faire autrement encore malgré
notre lassilude, que de nous arrêter devant le
Laoconn? Quel admirable groupe quelle dignité
dans l'expression d'une si pathétique douleur 1 quelle
lutte sulrlime entre la force d une âme héroïque
qui ne veut point se laisser aballre et les angoisses
d'un corps que le serpent torture! Comme ce groupe
représente bien la douleur à la fois b-'lle et évi-
dente Comme ce prêtre d'Apollon, qui ne pouvait
se déclarer vaincu jusqu'à pousser des cris de dé-
sespoir, semble seulement exhaler un soupir de sa
30
bouche frémissante On voit sur les traits nn senti-
ment de compassion que l'amour paternel semble
permettre à la dignité du héros, aussi bien qu'à la
résignation du prêtre. (1)
J'aimais à comparer ces douleurs, toutes deux si
bien, mais si diversement exprimées dans ce groupe
et dans celui de la Piela, de la basilique; la langueur
des regarnis, le mouvement des sourcils, la préomi-
nence de la lèvre dénotent dans le Laocoon une lutte
sublime entre la force d'une âme héroïque qui ne veut
point se laisser abattre, et les angoisses d'un corps
que le serpent torture et que la mort étreint, c'est
incontestablement une belle expression douleur
physique que la force d'âme s'efforce de surmon-
ter dans la Pieta, peu ou point de douleur phy-
sique, une expression de douleur morale pleine de
résignation et dans laquelle on reconnaît un sen-
timent de compassion pour ceux qui ont eu le mal-
heur d'occasionner ses souffrances dans l'un, le
stoïcisme païen dans l'autre, le pardon chrétien.
En revenant sous le péristyle de la basilique
nous fûmes accostés par une dame en chapeau
voilette et châle, qui nous demandait l'aumône
cela nous élait déjà arrivé dans plusieurs églises
même pendant la messe il n'y a point de lieu où
la charité n'est mise à contribution, ils ont des fa-
çons toutes particuliers pour la stimuler; on com-
mence par vous appeler benefallore mio, on ne
parait pas plus mettre votre charité en doute, qu'ils
nA laissent planer de donte sur leur reconnaissance;
puis on ajonte Fuie ben per voi Faites le bien
pour vous. Le pauvre, en effet, ne demande-t-il pas
(1) Les galeries publiques de l'Europe.
-^31
l'aumône pour le soutien de son corps et le'salut
de l'âme qni la lui donne?
Pour jouir quelque temps encore de la vue
de la basilique, de la colonnade et de la magnifique
place qui se dessine entre elles, nous fùmes nous
reposer dans un café de la place, l'esprit plus oc-
cupé de tout ce que nous avions vu que du but qui
nous avait fait enlrer dans cet établissement, et si
la faim que notre lever matinal et nos courses
aériennes avaient vivement aiguisée, ne s'élait fait
sentir énergiquement, je crois bien que le déjeuner
aurait été oublié devant cette admirable perspec-
tive.
SAINTE-TMNITÉ-DU-MONT, ARA-COELI SAINTE-MARTINE,
SAINT-LUC, SAINT-CLÉMENT.
Pour arriver a l'église Sainte-Trinité-du-Mont,
par la place d'Espagne vous avez 177 marches à
gravir cette église renferme plusieurs tableaux qui
méritent d'être vus, entre autres la Descente de
Croix, de Daniel de Voltprre. Pendant que nous
étions à contempler ce chPf-d'oeuvre, un enfant
d'Albion parcourait à grands pas celle charmante
église, un guide en main, et nous demanda si nous
ne pouvions pas lui indiquer la Descente de Croix
de Vollerre; nous lui fimes voir le tableau devant
lequel nous étions; il inscrivit sur son calepin qu'il
l'avait vu, et partit presque aussitôt, sans autrement
envisager cette toile que pour pouvoir affirmer à ses
compatriotes qu'il l'avait réellement vue.
A ce sujet, un de nos compagnons de voyage
nous rapporta une anecdote qui prouve tout l'inté-
rët que l<*s Anglais attachent à voir tout ce qui
leur est signalé dans les villes qu'ils parcourent.
A l'arrivée d'un paquebot napolitain au port de Mar-
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seille, des voyageurs, en parlant des merveilles de
Rome, demandèrent dans la conversation à un An-
glais qui en revenait comme eux, s'il avait remarqué
que lorsqu'on se plaçait sur un point entre la fon-
taine et la colonnade, sur la place de la basilique
de Saint-Pierre, l'oeil n'apercevait que la rangée
extérieure des colonnes, qui, vue de ce point, mas-
quait complètement les trois rangées en arrière
tout stupéfait de ne pas avoir fait cette remarque, il
s'enquit avec soin de tous les détails, retourna à
Rome, par le paquebot qui l'en avait ramené, con-
signa sur son agenda qu'il avait vu celte admirable
perspective, et revint aussitôt à Marseille c'est en
effet une perspective qui n'est pas sans charmes;
mais trouverait-on ailleurs qu'en Angleterre des
gens disposés à faire un second voyage pour en
jouir?
Nous nous fimes conduire de la Sainte-Trinité-
du-Mont, après avoir visilé la villa Medici, par-
couru les jardins joui de la br,lle vue de Pincio,
plané de là sur Rome, ses monuments et ses dômes
divrrf!, à l'église d'Ara-Coeli et de son couvent
arrivés au pied du grand escalier du Capitole, un
aulre escalier de 12-t marches, faims de marbre
provenant du temple de Romulus Quiiïnus, vous
conduit à cette église bâtie sur l'emplacement du
temple de Jupiter capitolin: du péristyle on aper-
çoit très bien la .statue équestre en bronze de Marc-
Aurèle. En entrant dans l'église par la grande porte,
on vous fait remarquer les trois premières colonnes
de la nef à gauche, toutes les trois d'une haute an-
tiquité; sur l'une de ces colonnes en granit rouge,
on voit gravés en longues lettres antiques et mal
formées, les mots suivants A cabicnlo Augusto-
rum, de la chambre des Augustes. Vingt colonnes
d'un diamètre différent et d'ordres divers, en gra-
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nit d'Egypte, et deux en marbre,complètent la sépa-
ration des nefs le pavé est formé de mosaïques en
pierre dure, et s'harmonise bien avec les rangées
des colonnes. On y voit un portrait de la Sainte-
Vierge dont on attribue la peinture à Saint-Luc
une urne de porphyre contenant tes ossements de
quelques martyrs, et le corps de Sainte-Hélène.
Dans une chapelle latérale se trouve très soigneuse,
ment renfermé sous verroux et portes en fer dans
une armoire, le Bambino, image de Notre-Seigneur
enfant, sculptée en bois, et enveloppée de langes
cette statue, chargée de diamants et de pierres pré-
cieuses, est en grande vénération à Rome. On la
porte quelquefois près du lit des enfants malades,
pour obtenir leur guérison. Quelques- fêtes d'enfant
ont lieu dans cette chapelle à la Noël et à l'Epi-
phanie les enfants qui ont mérité cette faveur y pro-
noncent des sermons qu'on leur a fait apprendre,
et souvent, dit-on, avec une gravité au-dessus de
leur âge.
Le religieux qui était chargé de nous faire vniç
le saint Bambino, alluma les cierges de l'autel, ou-
vrit les portes en fer de l'armoire, sortit une caisse
dont il retira la statue et l'exposa sur l'autel à la
vénération des visiteurs. Une chose que je n'ai
pas remarquée ailleurs qu'à Rome, c'est le grand
respect avec lequel sont exhibées les reliques et les
choses saintes par ceux à qui le soin en est confié.
Nous avons visité ensuite l'église de Saintes
Martine et de Saint-Luc, bâtie sur les ruines du
temple de Mars. C'est l'église des peintres dans
la crypte, sous le maître-autel, on remarque un au-
tel en cuivre exécuté avec beaucoup de talent, et
dans l'église se trouvent beaucoup de tableaux qu'on
voit avec intérêt et plaisir.
L'église de Sainl-Clément n'est pas éloignée, on
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la dit du quatrième siècle; le maitre-autel, faisant
face à la tribune, est surmonté d'un tabernacle sou-
tenu par quatre colonnes en marbre, c'est une
belle mosaïque. Dans le chœur les sièges sont en
pierre, le pavement en mosaïque, deux ambons en
pierre pour les chantres se trouvent sur les côtés.
Cette église fut bâtie sur une autre église dont
on retrouve les voûtes les colonnes, le plan
tout enlier elle a été érigée sous Constantin
au lieu même où Clément avait transformé son pa-
lais en oratoire chrétien;. elle est décorée de fresques
qui confirment les plus anciennes et les plus impor-
tantes traditions de l'Eglise catholique le corps de
saint Clément, précipité dans les flots, une ancre au
cou, sur les rives du pont Euxin, en haine de la foi
chrétienne; celui de saint Ignace, évêque d'Antio-
cbe, martyrisé sous la dent des bêtes féroces au
Colysée, reposent avec bien d'autres reliques dans
cette église. Saint Clément avait été instruit, taptisé
et fait diacre par saint Pierre, il avait succédé à la
papauté de saint Clet.
MUSÉE DU CAPITOLE, ST-JEAN-DE-LATRAN, L'ÉGLISE DU
COLLÈGE ROMAIN, LA SCALA-SANTA.
Nous avons trouvé, dans la cour du musée du Ca-
pitole, des fragments de statue d'une grandeur co-
lossale, deux pieds entre autres dont le gros orteil
mesurait plus d'un mètre; le fini d'exécution, dans
une dimension semblable, ne nous parut rien laisser
à désirer. Dans ce musée, comme dans beaucoup
d'autres que nous avons visités, il était impossible
de fixer une attention particulière sur tous les ob-
jets qui s'offraient à nos regards; j'ai particulière-
ment remarqué sur la muraille de l'escalier, en face
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de la statue de Mars, quelques fragments du plan
de l'antique ville de Rome, dans la salle des phi-
losophes les bustes de Virgile et de Socrate, et dans
la salle du gladiateur mourant cette belle statue du
Gaulois blessé, couché sur un bouclier.
Avant d'entrer dans Saint- Jean-de-Lalran, nous
avons visité le baptistère de Constantin c'est un
bâtiment octogone, les fonts ou cuves en porphyre
et cuivre occupent une petite ovale au centre, on y
descend par quatre marches, le pavement et les con-
tours sont en marbre, le bâtiment est surmonté d'un
dôme soutenu par huit colonnes de porphyre, la porte
principale ouvre sur la place; c'est là qu'à la veille
de Pâques et de Pentecôte on administre le sacre-
ment du Baptême aux juifs et aux païens qui en font
la demande. Ce baptistère fut le seul à Rome pen-
dant plusieurs siècles plusieurs villes d'Italie n'eu-
rent pendant bien longtemps qu'un seul éditice con-
sacré à cet usage. Deux portes au midi du baptistère
nous conduisirent à l'église de St-Venant l'image
de la Vierge dans une niche au-dessus de l'autel
est attribuée à saint Luc. L'autre église ou chapelle
est dédiée à deux soeurs martyres, saintes Rufine
et Seconde.
Sur la place en face, Sixte Va fait ériger en 1588
le magnifique obélisque dont nous avons déjà parlé;
il est couvert d'hiéroglyphes; sur un des côtés de cet
obélisque se trouve l'inscription suivante Cons-
tantinus per crucem viclor, a S. Sylveslro bapti-
satus, crucis ponant propagaoit.
Entrés dans la belle basilique de Saint-Jean-de-
Latran, dont l'aspect extérieur vu d'un peu loin se
présente admirablement, nous la visitâmes cette fois
en détail. Au milieu de la croix de l'église qui a cinq
nefs, se trouve l'autel réservé au Saint-Père, c'est
celui sur lequel saint Pierre disait la messe, il vient
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de l'église pudentienne, est en bois. Par l'ordre
dé saint Sylvestre il a élé entouré d'un cadré en
marbre; depuis lors on exige que les autels soient
en pierre, parce que saint Paul dit que la pierre re-
présente Notre-Seigneur: Petra enim eral Chrislus.
L'ofliciant fait face aux tidèles. Sous l'autel papal se
trouve une chapelle souterraine, nommée l'oratoire
de St-Jean-l'Evangéliste; on pense qu'il y fut em-
prisonné jusqu'à sa condamnation à mourir dans
une chaudière d'huile bouillante. Parmi les précieu-
ses reliques que la basilique renferme, nous avons
vu, non sans éprouver la plus vive émotion, les têtes
de saint Pierre et de saint Paul celle de saint
Zacharie, père de saint Jean, qui a baptisé le Sei-
gneur celle de saint Pancrace; un bras de saint
Laurent une dent de saint Pierre le calice dans
lequel saint Jean l'Evangéliste but, sur les ordres de
Domitien, lé poison qui ne lui fit aucun mal les
chaînes que portait saint Jean dans la prison d'E-
phèse des cheveux et des habillements de la sainte
Vierge; l'habit qu'elle fit elle-même pour son divin
Fils; le linge employé par Notre-Seigneur au lave-
ment des pieds des apôtres; le roseau avec lequel il
fut frappé pendant sa passion; sa robe de pourpre
teinte de son précieux sang une pièce de bois de
la,vraie croix le suaire qui enveloppait sa face lors-
qu'il était enseveli l'eau et le sang coulés de la
plaie-que la lame avait faite à son cdté el l'un des
pains d'orge qui avaient servi au miracle de la mul-
tiplication des pains.
Dans douze niches à fronlons supporlés par des
oolonnrs de bronze antique se trouvent les statues en
marbre des apôtres, chacune d'elles a plus de quatre
mètres d'élévation la chapelle Corsini à gauche en
entrant est une des plus magnifiques de Rome.
Dans une galerie qui fait le tour du choeur vers la
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sacristie, on nous fit voir dans une chapelle à
gauche l'arche d'alliance de l'Ancien Testament,
consistant en deux planches sans ornement c'est
tellement vieux qu'il est impossible de reconnaître
l'essence du bois; la table sur laquelle Notre-Seigneur
a fait sa dernière cène avec ses disciples; le bâton
de Moïse l'autel dont se servait St Jnan-Baptiste
dans le désert; une table en porphyre sur laquelle
les soldats jetèrent les dés pour la robe sans couture
de Noire-Seigneur. Toutes ces reliques furent en-
voyées par Ste Hélène.
Par la sacristie on arrive dans le cloître, construc-
tion du treizième siècle, à colonnes de formes et
décorations variées qui plairait beaucoup plus à l'œil
si les divers objets, très dignes d'intérèt d'ailleurs,
qui fencombrent, ne nuisaient à la vuedel'ensemble;
nous y avons vu plusieurs objets qu'une .pieuse
tradition attribuée à des faits dignes de notre vénéra-
tion. La colonne du Temple qui s'eslfendue en deux
à la mort de Notre-Seigneur une plaque en marbre
soutenue par quatre colonnes également en marbre
indiquant la taille de notre Sauveur la margelle
du puits dans lequel la Samaritaine avait puisé
l'eau qu'elle avait donnée à boire à Jésus-Christ, et
bien d'autres objets dont le souvenir m'est.échappé.
En sortant du cloître, nous avons été à la Scala
saricta; c'est l'escalier en marbre du prétoire de
Pilale, que Notre-Seigneur a monté quatre fois dans
la matinée du jour de sa Passion; on ne le monte
qu'à genoux et on ne le descend pas, quatre esca-
liers latéraux servent pour la descente. La piété des
fidèles, qui pour gagner les indulgences attachées à
cet exercice le montaient si fréquemment, aurait
fini par l'user complètement si le pape Clément XII
ne l'avait fait recouvrir en bois, qui a déjà été
renouvelé plusieurs fois; deux marches portent un