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Souvenirs de Jérusalem, par le R. P. Rigaud,...

De
416 pages
H. Oudin (Poitiers). 1866. In-18, IX-412 p..
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POITIERS
HENRI OUD1N. LIBRAIRE-ÉDITEUR.
A PARIS
CHEZ VICTOR PALMÉ. LIBRAIRE
RUE DE GRENELLE-S.-GERMAIN, 25.
1866
DE JÉRUSALEM
POITIERS. — TYPOGRAPHIE DE HENRI OUDIN.
SOUVENIRS
JÉRUSALEM
PAR
P. RIGAUD,
CHANOINE HONORAIRE DE POITIERS,
SOUVENIRS DE ROME.
POITIERS
HENRI OUDIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
A PARIS
CHEZ VICTOR PALMÉ. LIBRAIRE
RUE DE GRENELLE-S.-GERMAIN, 25.
1866
1885
ÉVÊCHÉ DE POITIERS.
Poitiers le 1er Décembre 1865.
Au Révérend Père Rigaud, Oblal de Saint-Hilaire, Directeur du Grand-
Séminaire de Poitiers.
Mon Révérend Père
Le succès qu' ont obtenu vos SOUVENIRS DE ROME est un
puissant encouragement à donner au public vos SOUVENIRS
DE JÉRUSALEM. Ces deux livres se recommandent par les
mêmes qualités, et ils exciteront le même intérêt.
Faire connaître et aimer notre divin Maître, Jésus-Christ,
odieusement travesti par des plumes sacrilèges; faire con-
naîtr et aimer son Vicaire en terre, le Pontife romain, non
moins indignement méconnu et calomnié : ce double désir,
qui n'a qu'un même but, a guidé votre main pendant quelle
rendait vos impressions de voyage dans les Lieux-Saints ou
dans les États de l'Église. Votre oeuvre portera les fruits
que vous en attendez.
Je vous réitère, mon bien cher Père, l'assurance de mon
cordial dévouement,
L.-E., év. de Poitiers.
INTRODUCTION.
La Palestine, malgré les bouleversements qui
en ont fait une solitude, demeure toujours le grand
reliquaire de Jésus-Christ. Tandis que, dans ce
pays, tous les ouvrages de main d'homme ont
été pulvérisés, les monuments évangéliques y sont
à peu près intacts. Cela tient à la nature même
de ces monuments. L'Évangile, pour sa majeure
partie, n'a pas eu pour théâtre des palais, ni des
temples, ni des villes, — oeuvres caduques de
l'homme : Mortaliafacta. Il a été révélé et prêché
sur des chemins, sur des montagnes, sur lés bords
d'un lac/, sur les rives d'un fleuve, dans des grot-
tes, dans des champs. Le Calvaire est un rocher,
le Saint-Sépulcre est une grotte, les Oliviers et
le Thabor sont des montagnes, Bethléem et Naza-
reth conservent leurs incomparables souvenirs
dans le flanc de la pierre : In for aminé pettae.
VIII —
Des monuments de ce genre sont impérissables,
survivent aux révolutions des peuples et aux
invasions barbares : ils sont là, tels qu'ils étaient,
il y a dix-huit siècles.
Le Seigneur, qui garde les os des Saints, garde
aussi ces objets matériels, inertes, inanimés, —
mais tout imprégnés des vertus de son humanité
sacrée.
Les Lieux-Saints sont grands par leurs souve-
nirs, petits par leur réalité. Je les décris, sous ce
double rapport, tels que je les ai vus et sentis.
Point d'oeuvres d'art, point d'industrie, pointde
culture , peu de population, — presque partout
la monotonie du désert, — voilà l'état actuel de
la Judée. Ce manque absolu de mouvement et de
variété est pour le narrateur un écueil, que je ne
me flatte pas d'avoir évité. Toutefois, une pensée
me rassure. Ces paysages évangéliques, si mono-
tones, si nus, si indigents, sont animés par une
adorable apparition, qui les transfigure : Jésus-
Christ !
C'est lui que j'ai suivi dans mes pérégrinations
à travers les champs de la Palestine , c'est lui en-
— IX —
core que je suivrai dans ce récit. Il sera l'horizon
de mon livre, comme il l'a été de mon voyage.
J'ai publié les Souvenirs de Rome pour faire
aimer notre Saint-Père le Pape ; je publie les Sou-
venirs de Jérusalem pour faire aimer Notre-Sei-
gneur Jésus-Christ.
Si ces deux pèlerinages me procurent ce dou-
ble honneur, je les bénirai toute ma vie.
21 Novembre 1865, fête de la Présentation, de
la très-sainte Vierge.
SOUVENIRS
DE JÉRUSALEM.
CHAPITRE PREMIER.
DÉPART. — TRAVERSÉE. — SICILE. — EGYPTE.
Le29 août 1864, douze pèlerins, composant la cara-
vane de Terre-Sainte, étaient réunis à Marseille. Le dé-
part était fixé pour deux heures de l'après-midi, et, avant
de quitter la France, les pèlerins montèrent au sanc-
tuaire de Notre-Dame-de-la-Garde pour se recomman-
der à Celle que l'Église appelle l'Étoile de la mer.
Je connaissais déjà ce vénéré promontoire ; deux
ans auparavant, j'y avais demandé à Marie des bénédic-
tions qui me furent libéralement accordées. A mon
retour d'Italie, j'étais revenu sur la sainte Montagne pour
remercier ma protectrice. Pèlerin de Terre-Sainte, je
venais encore solliciter l'appui de Notre-Dame pour un
voyage plus long et plus périlleux que le premier. Il ne
s'agissait plus, en effet, d'une facile visite à deux jours
des rivages de France, en pays hospitalier , à Rome , la
douce Patrie catholique ; — mais d'une excursion aux
plages lointaines de l'Orient, aux rivages du Nil et du
Jourdain , à travers des solitudes pleines d'embûches, et
dans un climat souvent meurtrier.
Avant la Messe, qui réunit toute la caravane aux
pieds de Notre-Dame-de-la-Garde, douze croix furent
bénites sur l'autel, devant l'image miraculeuse de la
1
— 2 —
Bonne Mère, —et ce souvenir des Croisades fut attaché
sur la poitrine de chaque pèlerin.
Chargé d'adresser quelques paroles à mes compagnons
de voyage, voici à peu près ce que je leur dis :
« Ce n'est pas un voyage profane qui va commencer
pour nous , c'est un.voyage sacré, un pèlerinage. Jadis
nos pères le faisaient en grand. Pendant deux siècles la
Chrétienté se leva pour aller prier, combattre et mourir
au sépulcre du Sauveur. Pour encourager ce pieux con-
cours, qui était en même temps un immense effort civili-
sateur, les Papes enrichirent le pèlerinage aux Lieux-
Saints d' innombrables indulgences. Eh bien ! sur les
traces de nos pères, nous allons, pèlerins pacifiques, voir
le pays natal de Jésus-Christ, visiter son berceau, son
sépulcre, les montagnes et les champs qu'il a parcou-
rus. Quand on est certain que Dieu a visité un point
déterminé de notre vallée d'exil, qu'il y a vécu, conversé,
aimé ; — qu'il y a répandu son sang, racheté le monde
et fondé son Église , il est doux de ne pas mourir avant
d'avoir vu ce lieu-là.
« Nous voulons, conformément aux intentions de
l'Église, gagner les grandes et précieuses indulgences
attachées à la visite des Lie,ux-Saints. Un pèlerin des
vieux âges disait : « Je vais à la Jérusalem terrestre pour
y recueillir les trésors spirituels accordés par l'Église;
si Dieu m'appelle à lui pendant le voyage, je ferai le
pèlerinage de la Jérusalem céleste. »
« Nous avons même désir et même espoir. Une fois
partis, une fois embarqués sur ce grand navire qui nous
attend là-bas, dans son repos magnifique, c'est une cité
sainte qui doit nous recevoir, — Jérusalem de la terre
ou Jérusalem du Ciel I
a. Nous faisons ce pèlerinage comme représentants de
— 3 —
nos diocèses, et j'ose dire comme représentants de l'Église,
dans une certaine mesure. On nous a dit : Prenez nos
voeux, nos désirs, nos prières , nos coeurs , et portez-les
au pays de Dieu, — Nous sommes donc des porteurs
d'âmes, des chargés d'affaires spirituelles, et nous allons
déposer tous ces hommages, toutes ces piétés, toutes ces
tendresses au berceau de Bethléem, au sépulcre de
Jésus-Christ. Nous remplirons notre mandat: élevés sur
ces hauteurs incomparables, ayant devant nous le monde
comme le divin Crucifié, nous prierons pour lui, pour la
France, pour l'Église notre mère. Et, pour cet Orient,
berceau de l'humanité, de la Religion et de toutes les
grandes choses , maintenant paralysé par le schisme ou
plongé dans les ténèbres de la barbarie, nous demande-
rons le retour à la lumière, à cette lumière évangélique
et catholique qui fait naître les nobles pensées, les géné-
reux dévouements, la vraie civilisation, toutes les beautés '
morales du temps et de l'éternité.
« Nous faisons ce pèlerinage sous le signe de la Croix.
Nous sommes les enfants et les continuateurs des Croisés.
Cette Croix, que nous venons de recevoir, reposera sur
nos poitrines , gage sacré de foi et d'espérance. 0 crux ,
ave, spes unica!
« Protégés de la Croix, nous serons aussi les protégés
de Marie. Reine de ce Sanctuaire maritime , elle bénit les
navires catholiques qui partent vers les rivages lointains,
elle bénit les voyageurs d'outre-mer. Voyez ces murs
garnis d'ex-votos! Ils proclament la puissance et la bonté
de Marie; ils disent que toutes les latitudes , toutes les
mers, toutes les plages ont été témoins" de ses miracles.—
Allons donc, ô Notre-Dame-de-la-Garde , bénissez les
pèlerins de Terre-Sainte ! Soyez notre étoile sur la mer,
_ 4 —
notre ombrage dans le désert, notre consolation dans
l'épreuve, notre défense dans le péril.- Obtenez-nous la
grâce, après un voyage heureux, de revoir la France , la
Belgique , l'Irlande, — trois soeurs dans la foi et dans
l'apostolat, trois nobles patries catholiques '. »
A deux heures précises, le Moeris levait l'ancre par un
temps superbe, et sa puissante machine nous emportait
rapidement au large. Je voguais une seconde fois sur
cette belle Méditerranée que j'avais traversée , deux ans
auparavant, pour aller visiter la Ville Éternelle. Cette
fois , j'allais à Jérusalem ! Le vieux monde historique ,
tout peuplé de ruines et de souvenirs , s'ouvrait devant
nous : — Memphis, Alexandrie, Jérusalem , Smyrne ,
Constantinople, Athènes, ces grandes étapes des siècles,
étaient celles de notre voyage.
Il y a dans cette brusque transition de la vie euro-
péenne aux antiques solitudes de l'Orient, dans ce chan-
gement à vue de climats, de peuples , de civilisations ,
quelque chose de vertigineux. Est-ce un rêve ? Est-ce
une réalité ?
Je transcris mon journal, à bord du Moeris.
29 août. — Nous sommes en pleine mer. Chaque
tour d'hélice nous éloigne des côtes de France. Notre-
Dame-de-la-Garde , sur son haut promontoire , apparaît
encore dans la splendeur du soleil couchant , et puis
tout s'efface; la mer seule déroule sa fière immensité. Le
Moeris est un Léviathan magnifique ; il étend sur l'abîme
sa taille de 90 mètres de longueur, et sa nageoire, de la
force de 300 chevaux, soulève des monceaux de vagues
1 La France, la Belgique et l'Irlande étaient représentées dans la
caravane.
— 5 —
qui s'agitent et tourbillonnent en remous prodigieux.
Rien ne devrait être, ce semble , plus spiritualiste que
l'industrie, parce que rien ne révèle mieux la suprématie
de l'esprit sur la matière. Ainsi l'homme, qui est physi-
quement une petite et faible créature , domine le monde
par l'industrie qui est une création de l'intelligence.
L'homme n'a pas la vigueur du cheval ou du boeuf, mais
avec son intelligence il fabrique un mors, un joug, un
char, et l'animal indompté devient un serviteur sou-
ple et obéissant; —il n'a pas l'agilité bondissante du
tigre et du lion,-mais avec son intelligence il invente des
combinaisons foudroyantes, et d'un coup d'oeil il abat à"
ses pieds les monstres du désert ; — il n'a pas les labora-
toires de la nature, ni l'étincelle de la vie pour trans-
former la substance en herbes, en fleurs et en fruits
mais avec son intelligence il invente des machines mer-
veilleuses, et la matière brute se change en tissus délicats,
s'épanouit en fleurs charmantes, s'étend en mille nuances
qui' semblent fixer les rayons du soleil ; — il n'a pas
l'agilité de l'oiseau qui se joue dans les airs, mais avec
son intelligence il emprisonne la vapeur pour s'en faire
une force, et le voilà , plus rapide que l'aigle , franchis-
sant les espaces, parcourant le globe, voyageur autour
du monde; — il n'est qu'un atome tremblant sous les
éclats du tonnerre : que peut-il devant cette mort puis-
sante qui plane en grondant sur sa tête? Ce qu'il peut?
Il dresse dans les airs une tige de métal et il enchaîne la
foudre, ou bien il la dirige dans un fil conducteur et
en fait le véhicule de sa pensée. Tout cela est magnifique;
oui, l'industrie , fille de l'esprit, est une puissante
souveraine.
Et cependant l'Église ne la favorise qu'avec réserve ;
ses ennemis l'accusent même de lui être hostile, ce qui
— 6 —
est une calomnie. Mais il est certain que l'Église ne voit
pas sans inquiétude le vaste mouvement industriel qui
entraîne le monde. Pourquoi? Parce que l'industrie fait
oublier Dieu. Dans cette dévorante activité qui prend au
monde industriel tous ses jours et toutes ses heures ,
Dieu n'a plus sa place.— La place de Dieu dans la société,
c'est principalement le dimanche. Or , l'industrie mo-
derne , dans son organisation des services particuliers
ou publics , supprime le dimanche. Son mouvement est
perpétuel , et il faut que l'homme vive, enchaîné à la
machine. Que deviennent alors tous ces pauvres ser-
viteurs de machines , en qui l'Église voit des âmes
immortelles , rachetées par un sang divin „ et invitées à
mériter, par le service de Dieu , l'héritage du Ciel ? Ils
deviennent la proie d'un matérialisme abject.
L'Église le sait par une triste expérience, et c'est là
justement ce qui motive ses répugnances et ses inquié-
tudes. Vainement on lui objecte les nécessités sociales -et
les intérêts engagés ; — le service de Dieu , le salut éter-
nel des âmes , voilà la grande nécessité sociale, l'intérêt
suprême. La parole du Maître ne passera jamais : « A
quoi vous servira-t-il de gagner le monde entier, si vous
venez à perdre votre âme ? » Si l'industrie était chré-
tienne, si son mouvement, suspendu ou diminué le jour
du dimanche , permettait aux ouvriers et aux employés
des grandes compagnies l'accomplissement facile de leurs
devoirs religieux , l'Église, rassurée sur les intérêts spi-
rituels de ses enfants, n'aurait que des sympathies et
des bénédictions pour ces progrès matériels qui transfor-
ment le monde. Il n'est pas défendu à l'homme d'em-
bellir son séjour et d'utiliser les inépuisables trésors de
la nature; mais il y a dans l'Évangile une leçon d'éco-
nomie sociale qui doit passer avant tout : « Cherchez
d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste
vous sera donne par surcroît ».
30 août. — Notre vie à bord est occupée par la prière.,
la lecture, la conversation et les vues de mer.
La prière. — Saint Louis conservait le Saint-Sacre-
ment sur son vaisseau ; il le faisait exposer pendant la
tempête, confiant navire et passagers à la garde du divin
Pilote. Nous n'avons pas le môme bonheur; mais ce matin,
la mer étant calme, j'ai offert l'adorable sacrifice dans
une cabine momentanément transformée en sanctuaire.
Pendant ce précieux moment, il y avait un passager de
plus sur le Moeris. Quelques fervents adorateurs l'envi--
ronnaient; mais la foule passait indifférente et étrangère;
—elle ne connaît pas le don de Dieu ! Notre petit monde
du Moeris n'est-iî pas l'image du grand?—Dans le courant
du jour , le bréviaire unit nos âmes à la grande âme de
l'Église; il nous fait entrer dàns le concert liturgique qui
chante partout le cantique de l'adoration et de la louange.
— Et puis , en dehors de ces heures saintes, il y a des
paroles muettes que Dieu entend : jeter à des horizons
inconnus une prière , une bénédiction , un bon désir ,
c'est semer sur son chemin la lumière, la paix, l'amour ;
c'est fouler les espaces avec de beaux pieds.
La lecture.. — Il y a une bibliothèque dans chaque pa-
quebot des Messageries impériales. Je dois dire, pour
être juste, que j'y ai trouvé l' Évangile et l'Imitation de
Jésus-Christ. Mais le gros de cette littérature maritime
est absolument rationaliste. J'ai parcouru là les impres-
sions de voyages de certains auteurs français bien connus
clans le monde littéraire; c'est une lecture désolante.
Ils placent les moeurs musulmanes au rang des choses
désirables. Le mahométisme et le paganisme ont toutes
— 8 —
leurs sympathies, et chaque fois que la sainte religion
catholique se présente à eux, ils n'en parlent qu' avec
aversion ou dédain. Si c'est là le courant des idées mo-
dernes , que le ciel nous en préserve,. et que Dieu protège
la France ! Ces tristes besogneurs, si on les laissait faire,
plongeraient le monde dans des corruptions inconnues au
paganisme antique. En philosophie, ils enseignent l'a-
théisme, et ils appellent Dieu un bon vieux mot, un peu
lourd à porter ; en littérature, ils popularisent le sensua-
lisme sous toutes ses formes; dans l'ordre social, ils
suppriment la famille. Ils n'ont déjà que trop réussi. Ces
vaillants du progrès nous traitent de rétrogrades, d'obs-
curantistes, et nous accusent souvent de ne pas aimer la
France du dix-neuvième siècle. Certes, nous l'aimons
autant et plus qu'eux, mais nous voulons une France
honnête par les moeurs, chrétienne et catholique par la
Religion, nombreuse et florissante par la famille. Nous
demandons pour elle cette bénédiction antique du psal-
miste : Filii tui, sicut novelloe olivarum , in circuitu mensoe
tuoe. Vos enfants, comme les rejetons de l'olivier, se tien-
dront autour de votre table.
Quant à une France athée, matérialiste, païenne ou
musulmane,, fût-elle sillonnée par des milliers de che-
mins de fer, éclairée par des millions de journaux et de
becs de gaz, nous n'en voulons pas. L'Église a fondé la
France, elle en a fait le plus beau des royaumes après
celui du ciel. Dieu ne permettra pas qu'elle perde sa con-
quête. J'étais fortement distrait par ces pensées, tout en
feuilletant nos littérateurs musulmans et épicuriens de
Paris.
La conversation. — Matelot, vous est-il arrivé de faire
naufrage? — Oui, Monsieur, quand je naviguais dans là
marine marchande. Mais les paquebots des Messageries
— 9 —
ont les reins solides; ça ne craint pas un paquet de mer,
et vous pouvez être tranquille pour ce qui est du nau-
frage. .
— Il y a donc d'autres dangers?
— Il y a le feu et l'abordage. Un incendie à bord est un
terrible ennemi. Vous me direz que l'eau ne manque pas.
il n'y en a que trop pour l'agrément d'un chacun. Rôti
ou noyé, l'un n'est pas plus régalant que l'autre.
— Mais la police du navire doit être sévère sur cet ar-
ticle?
— Sans doute, Monsieur, mais on se familiarise avec
- tout. Et puis les dangers d'incendies sont nombreux : les
fumeurs, les allumettes chimiques, les bougies des ca-
bines,, la combustion spontanée du charbon dans les
soutes.
— Vous dites que l'abordage est.aussi à craindre; je
croyais que nous étions en paix avec l'univers.
— J'entends par abordage le choc de deux bâtiments
pendant la nuit. Les règlements prescrivent que chaque
navire ait un falot allumé à son grand mât, mais cette
précaution est souvent négligée. On n'a pas encore trouvé
le moyen de poster des gendarmes et des agents de po-
lice en pleine mer pour verbaliser contre les délinquants.
Ça viendra peut-être maintenant qu'on fait des inven-
tions pour marcher sur l'eau. Donc, lorsque deux bâti-
ments, naviguant l'un contre l'autre, s'abordent de
l'avant, le plus fort brise le plus faible; quelquefois ils se
démolissent réciproquement, et alors figurez-vous le
sinistre 1 Quand un navire en accoste un autre par le tra-
vers, il lui perce le flanc de son gaillard et reste souvent
engagé dans cette brèche fatale. L'équipage en perdition
peut alors se sauver en se transbordant sur l'auteur du
sinistre, mais la manoeuvre est difficile et ne réussit pas
— 10 —
pour tout le monde. Il y a deux ans, le navire que je
montais fut effondré par un abordage de babord. La tôle
de blindage en se repliant sous le choc enveloppa une
cabine habitée par deux passagers. Les malheureux
étaient vivants dans leur prison de fer; ils appelaient
éperdument au secours; mais il fut impossible de les dé-
gager. (
Ces renseignements du matelot n'étaient pas rassu-
rants, mais nous étions en pleine mer : il n'y avait pas
deux partis à prendre. Je recommandai le Moeris à Dieu
et à sainte Barbe. Pourquoi craindre? La vie de l'homme
est partout-fragile, et elle est partout dans les mains de
Dieu.
Vues de mer. —Calme et azurée, la mer se déroule
comme un firmament liquide. Le sillage du navire sou-
lève au loin des ondulations où le soleil allume des my-
riades d'étoiles. La lumière est une merveilleusecréature;
magnifique dans la profondeur des cieux et de la mer,
elle est charmante dans les petites choses.. Des goutte-
lettes de rosée, tremblantes sur les buissons ou sur
l'herbe des champs, elle fait des réseaux de fines pierre-
ries. Dieu est un artiste fécond, et les chefs-d'oeuvre né
lui coûtent rien ; mais s'il fait de si belles choses poul-
ies yeux des oiseaux, et même pour la simple parure du
désert, que fait-il donc pour les élus dans l'inénarrable
poésie de son éternité? Si tanta hoec, quantus ipse!
Parfois la solitude est animée par une voile qui se
montre à l'horizon. D'abord, c'est un point blanc qui se
dessine vaguement dans l'espace; il grossit peu à peu
et l'on dirait un morceau de nuage rasant la surface de
l'eau; puis on distingue les mâts , les cordages, la coque
et la ligne de flottaison : — quelques noeuds encore, et
— 11 —
voilà un beau navire qui navigue majestueusement,
toutes voiles déployées. Le vaisseau voilier a dans son
port une noblesse et une poésie qui manquent au navire
à vapeur. Il est vrai que ce dernier est plus commode
et mieux adapté à nos impatiences de locomotion. Calme*
ou tempête, vent arrière ou vent debout, il va toujours
son train de commissionnaire.
Vers les trois heures de l'après-midi, deux côtes ap-
paraissent , séparées par un détroit. Au nord, c'est la
Corse, — au sud, la Sardaigne, — et ce détroit est ce-
lui de Bonifacio. La ville de ce nom appartient à la Corse
et montre ses maisons blanches sur une falaise aride.
Entrés dans le détroit, nous distinguons parfaitement les
côtes des deux îles, — encadrement qui n'est pas beau;
mais il ne faut pas juger d'un pays par cet extérieur. Ces
blocs sauvages, ces montagnes pelées sont un rempart
qui abrite peut-être de délicieuses campagnes. Il en
est ainsi pour la France, pour l'Italie et pour les îles de
la Grèce; derrière la gangue, on trouve le diamant.
La sortie du détroit, du côté de l'Est, est dangereuse
par les gros temps, parce qu'il y a des rochers formant
écueils, qui s'appellent les Moines. Ce nom leur vient de
leurs formes bizarres; vus à distance, ces rochers res-
semblent à des moines, debout, couverts de leurs frocs
Ces sombres gardiens de l'abîme ont vu bien des funé-
railles , et si leurs lèvres de pierre pouvaient s'ouvrir, le
De profundis devrait être leur prière éternelle. Il y a dix
ans, un beau navire français, la Sémillante, portant un
régiment en Crimée, se brisa contre ces écueils et tout
périt, corps et biens. Espérons que les âmes furent sau-
vées , car parmi ces jeunes soldats, plusieurs avaient prié
devant l'image de Notre-Dame-de-la-Garde. La Sémillante
avait un aumônier qui, sans doute, donna une suprême
— 12 —
absolution , à l'instant où l'abîme allait s'ouvrir. Nous
nous recueillons en passant sur le théâtre de ce grand
désastre. La mer est souriante et le flot vient doucement
caresser les écueils.
31 août.—Nous sommes dans lamer Tyrrhénienne, entre
la Sardaigne, l'Italie et la Sicile. Nous laissons à gauche,
à 50 lieues de distance, Naples et ses rivages célèbres
par leur beauté. Le Moeris navigue au Sud-Est; il entre
vers le soir dans le petit archipel des îles Lipari, ancienne
patrie d'Éole, qui.y régnait sur les vents Eurus, Notus,
Zephyrus et Aquilo, — sujets très-révolutionnaires de leur
nature
Luctantes ventos tempestatesque sonoras
Imperio premit,ac vinclis et carcere frcenal.
Les îles Lipari sont montueuses et paraissent d'un
difficile accès. Notre vapeur passe si près des rivages, que
nous distinguons parfaitement un village sicilien couché
à l'ombre d'une montagne. Les maisons, disséminées sur
la grève ou accrochées aux flancs des ravins, font un effet
pittoresque. L'église est pacifiquement assise au milieu,
comme une bergère au milieu de son troupeau. Si l' An-
gélus sonnait, nous pourrions entendre 6e doux signal
de la prière du soir. Nous adorons en passant le Dieu de
l'Eucharistie dans son sanctuaire.
Jadis, sur ces rivages antiques, il y avait des temples
qui montraient au loin leurs colonnades de marbre, et
annonçaient l'apothéose de toutes les corruptions. Le
diable, cachant sa laide physionomie sous les masques de
Jupiter, de Neptune , d'Apollon, de Vénus, régnait in-
solemment sur ces mers, îles et continents. Il se pavanait
à la face de l'univers, en plein domaine de Dieu. Mais le
— 13 —
Maître est venu chez lui, in propria venit. Il a démoli,
pulvérisé, jeté à la mer tous les simulacres infâmes; et
maintenant tous les hauts lieux du vieux paganisme ont
leur maison de Dieu, leur calvaire , leur sacrifice, d'où
la charité, la pureté, la sainteté découlent avec le sang
mystique de Jésus.
Voici une montagne qui se dresse solitairement dans la
mer comme une tour colossale. Ses pieds de granit sont
blanchis par l'écume des flots, et sa tête se cache dans un
nuage de vapeur rougeâtre. Cette montagne est un vol-
can et s'appelle le Stromboli. Quand le cratère est en
éruption, les navires, qui passent la nuit dans ces parages,
ont un spectacle étrange : le sommet du mont s'envi-
ronne de flammes, et ce phare grandiose illumine au
loin les solitudes de la mer. Nous espérions voir cela, et
tous les regards étaient braqués dans la direction du cra-
tère. Mais le feu d'artifice apparemment n'était pas prêt,
et le Stromboli se contentait de jeter quelques bouffées
de vapeur, comme un paisible bourgeois qui digère en
fumant son cigare.
A la nuit tombante , nous entrons dans le détroit de
Messine; en passant entre Charybde et Scylla; qui ne
sont plus un objet d'effroi pour les nautonniers. Ces
deux épouvantails de l'antiquité ne sont en réalité que
deux pointes, placées en face l'une de l'autre. Charybde
est sur la côte de Sicile, et Scylla sur celle de Calabre.
Chaque promontoire est couronné d'un joli village et
d'une église, ce qui donne aux monstres homériques
une physionomie tout à fait honnête et chrétienne. Le
détroit de Messine a beaucoup de rapport avec le Bos-
phore de Constantinople; seulement il est moins long,
et les rives sont moins riantes, surtout du côté de la
Calabre.
— 14 —
Il est minuit quand le paquebot s'arrête dans le port de
Messine. Oh ne peut rien voir qu'une ligne de lumière sur
le rivage; mais nous allons entendre un échantillon de
l'idiome sicilien, car de nombreuses embarcations se
détachent du quai et viennent circuler autour du Moeris,
comme du menu fretin autour d'une monstrueuse baleine.
Les bateliers messinois amènent des passagers au paque-
bot , et lui en prennent d'autres pour la ville; ils offrent
des comestibles , des fruits, des cigares, se chamaillent
entre eux , bondissent en hurlant d'une barque à l'autre.
Tout cela, dans un indicible mélange d'italien et de
français. — C'est une effroyable logomachie. On se
ligure volontiers la langue italienne comme une musique
continuelle, comme une sorte de harpe éolienne qui
n'a que des sons mélodieux. Classiques illusions qui
s'évanouissent bien vite, en entendant les bateliers de
Messine et la sauvage raucité de leur langage.
l er septembre.—Le Moeris a. quitté Messine, ce matin,
à deux heures. Nous sortons du détroit au lever de l'au-
rore, et le passager matinal peut examiner à loisir les
côtes de la Calabre et de la Sicile. Dans la partie nord-
est de cette dernière, l'Etna montre sa grande tête chauve,
coiffée de nuages. Je devrais dire que cette tête chauve
est aussi une tête chaude', car l'Etna est un redoutable
volcan. Quand ses crises le prennent, il secoue toute la
Sicile, et les torrents de laves vomis par son cratère por-
tent l'effroi et la dévastation dans les campagnes voisines.
Virgile, qui décrit en vers admirables les éruptions du
volcan , raconte aussi les fables que la crédulité popu-
laire rattachait à cette montagne. C'est d'abord Encelade
foudroyé par Jupiter et enseveli vivant sous la masse de
l'Etna. Toutes les fois que le Titan , fatigué sur sa cou-
— 15 —
che, change de côté, la vieille Trinacrie est ébranlée et le
ciel s'obscurcit de noirs tourbillons :
« Fama est Enceladi semiustum fulmine corpus
« Urgeri mole hàc...
« Et fessum quoties mutat latus, ingemere omnem
« Murmure Trinacriam, et coelum subtexere f'umo. »
Mais les cavernes de l'Etna avaient d'autres locataires
encore : c'étaient les Cyclopes, ces rudes fabricateurs des
foudres de Jupiter. Ce roc, qui s'avance là-bas, surplom-
bant sur l'abîme, est peut-être celui d'où Polyphème
chantait ses pastorales; il lavait son oeil crevé par Ulysse
dans les flots que nous sillonnons, quand il faillit saisir
au passage les vaisseaux Troyens.
Le Christianisme a placé autour de l'Etna des tradi-
tions et des personnages plus aimables. C'est d'abord
l'histoire de sainte Agathe, martyrisée sous le règne
de l'Empereur Dèce. La ville de Catane conserve le
voile de cette jeune sainte, comme un puissant bou-
clier contre les foudres de l'Etna. Quand le volcan vomit
ses rivières brûlantes, le voile de sainte Agathe est exposé
à l'encontre des flammes , et maintes fois le fléau s'est
arrêté devant le tissu virginal.
Ce voile de la bienheureuse me semble une gracieuse
image de .la protection des Saints. Catane, c'est le
monde livré aux trois concupiscences de l'esprit, des
yeux et de la chair , — orgueil, avarice, luxure. La
montagne volcanique, c'est la justice de Dieu , armée
comme aux. jours de Sodome et de Gomorrhe. Si le
monde des concupiscences était seul, il périrait ; mais
il y a des Agathes qui opposent aux flammes vengeresses
le voile de la prière. Elles font pénitence, elles s'im-
— 16 —
molent, elles supplient, elles étendent le voile béni qui
protège les Sodomes d'ici-bas contre la colère céleste.
Grâce à leurs expiations, les hommes du siècle jouis-
sent paisiblement de leurs .richesses et savourent leurs
félicités.
Si ces Messieurs, malgré tout, vous répètent leur éter-
nelle complainte : A quoi servent les communautés cloî-
trées?— contentez-vous de leur répondre : Elles bro-
dent le voile de sainte Agathe.
Sainte Luce est aussi une illustration chrétienne de
ces lieux. Nous lisons, dans ses Actes, qu'elle vint de Sy-
racuse à Catane, au tombeau de sainte Agathe , prier
pour la guerisonde sa mère. La bienheureuse lui appa-
rut dans une vision et lui dit : « Pourquoi, ma soeur ,
me demandez-vous ce que vous pourrez vous-même ac-
corder bientôt à votre mère? »
C'était l'annonce du martyre , et, en effet, Luce fut
immolée quelque temps après pour la cause de Jésus-
Christ. — L'Église en parlant d'une Sainte du Nouveau-
Monde s'exprime ainsi : « Rose fut la première fleur de
sainteté de l'Amérique méridionale. » J'ignore si Agathe
et Luce furent les premières fleurs chrétiennes de la
Sicile ; mais sûrement elles n'en furent pas les moins
brillantes. Leurs doux visages, couronnés de lis et de
palmes , sont la physionomie même du Christianisme ;
tandis que le Paganisme est représenté au naturel
dans la silhouette de Polyphème :
Monstrum horrendum, informe, ingens cui lumen ademptum.
Monstre horrible, informe, énorme, aveugle.
En longeant les côtes de la Calabre, nous aperçûmes
- 17 -
les hauteurs à'Aspromonte. C'est là qu'un personnage bien
connu fut ralenti soudain dans ses foudroyantes allures.
Une balle piémonlaise , en frappant au talon l'Achille
italien., opéra ce ralentissement. Déjà le même person-
nage avait reçu une chaude éclaboussure en plein visage;
un sien compère et ami l'avait appelé héroïque ganache.
La balle d'Aspromonte, jugement de Dieu; — le mot de
Mazzini, jugement de la postérité.
De Sicile en Egypte, la traversée est monotone, c'est
une suspension de quatre jours entre nier et firmament,
sans aucune récréation pour la vue. La lumière a une
sérénité large et splendide qui annonce l'Orient. Nous
arrivons.manifestement dans la patrie du soleil. Ce bel
astre n'est pas toujours hospitalier pour les nouveaux
venus : aussi fait-on prudemment de se munir d'un
bouclier contre ses coups incendiaires. Le nom moderne
de cett arme défensive est peu viril, et j'ose à peine l'in-
diquer... Ce bouclier est tout bonnement une ombrelle.
En Orient, c'est très-bien porté, même par les hommes.
J'ai vu des guerriers turcs monter la garde, armés d'un
parasol; — ils ont là-dessous une attitude peu héroïque,
mais ça paraît leur être égal.
La monotonie du bord est quelquefois égayée par
d'agréables incidents. Il y a sur le Moeris.un Arabe avec
lequel nous faisons connaissance. C'est un individu de
haute taille, coiffé du caffié oriental, avec cordes en poils
de chameau, — teint bronzé, nez aquilin , grands yeux
noirs largement fendus , physionomie grave , nuancée
d insouciance et de ruse, — un vrai type de bédouin. Ce
personnage nous apprend qu'il est catholique , habitant
de Bethsahour, petit village proche de Bethléem. Il vient
de parcourir la Russie, l'Allemagne et la France; il a
traversé toutes les capitales et toutes les splendeurs
— 18 —
européennes sans étonnement, sans admiration , — et
plusarabe que jamais, il retourne au désert. Fort désireux
de se faire accepter comme guide de la caravane , il
expose en mauvais français son adresse à monter à
cheval, sa bravoure à toute épreuve et les périls des
excursions en Palestine. Il termine invariablement son
panégyrique par ces mots menaçants : Arabes du désert,
grand's canailles !
Un pèlerin avait un superbe couteau de chasse. Un
jour, le bédouin l'aperçoit, et aussitôt ses yeux s'en-
flamment de désirs. Il prend cette arme dans ses mains,
il l'examine passionnément ; elle le séduit, et il en fait
la demande sans cérémonie. Sur le refus catégorique du
propriétaire , il la remet d'un air détaché en disant :
Bonne pour peler des oignons I Ce costume primitif,
cette gravité mêlée de ruse , ce nonchalant dédain des
progrès modernes , ce besoin du désert , cet amour pas-
sionné du cheval et des armes éclatantes : —voilà l'Orient
tout entier. L'Arabe du Moeris en présentait un spécimen
complet, et mes observations subséquentesont confirmé
ce jugement.
— 19 —
CHAPITRE II.
ALEXANDRIE. — LES ARABES.
La côte d'Egypte est basse et sablonneuse. Une quantité
de moulins à vent disséminés sur les monticules de la
plage, la colonne de Pompée , un phare , le palais du
Vice-Roi, les bâtiments de la douane et une forêt de
mâts , voilà ce qui annonce aux voyageurs d'Occident la
grande ville d'Alexandrie. Nous entrâmes dans .le port
un dimanche matin, 4 septembre , et, après la messe
célébrée à bord du Maris, nous descendîmes à terre.
J'ai décrit la frénésie tumultueuse des bateliers messinois;
c'est bien autre chose à Alexandrie. Des masses compactes
d'individus de toutes couleurs, de tous costumes et même
sans costume, vous attendent au rivage , s'emparent de
vos bras, de vos jambes, de vos bagages ; c'est une mêlée
confuse, sauvage, ahurissante. Si vous les laissez faire ,
cinquante individus vous rendront un service quelconque
et vous demanderont ensuite leur salaire avec une tenace
importunité.
Les voyageurs laïques, qui connaissent déjà leurs
Arabes, se débarrassent tout simplement à coups de
bâton , et après avoir déblayé le terrain , ils choisissent
leurs, portefaix , et tout se passe selon les convenances.
Nous ne pouvions pas employer le même moyen , et
d'autre part, toute discussion était impossible avec des
gens qui ripostaient à notre français dans la langue de
Mahomet. Notre position eût donc été critique sans l'as-
sistance d'un bon Frère Lazariste qui nous offrit le double
- 20 —
avantage de parler l'arabe et de manoeuvrer habilement
le bâton. Nos bagages furent chargés sur une carriole et
nous les suivîmes à travers les rues d'Alexandrie.
Pour nous rendre chez les Pères Lazaristes et chez
les Frères des Écoles Chrétiennes, qui voulaient bien
nous donner l'hospitalité pour quelques jours, nous tra-
versâmes le principal quartier des Arabes et nous eûmes
là un échantillon de leur état social. C'est une population
pullulante et grouillante dans une indicible saleté. Parfois
dans l'arène profonde et brûlante de la voie publique,
vous voyez cabrioler des formes noirâtres et lutines.
Sont-ce des singes ou d'autres animaux inconnus? Nul-
lement, c'est une fourmillière de petits Arabes qui se
vautrent délicieusement dans le sable. Cette multitude
est chamarrée de costumes et de visages de toutes les
couleurs ; les Arabes aiment le rouge , les Syriens préfè-
rent le bleu de ciel, les Nègres ont une singulière prédi-
lection pour le blanc. Nous coudoyons en passant tout
ce populaire barbu, hâlé, et coiffé de turbans. Les
femmes sont complètement voilées et ont l'air de fantô-
mes; — elles traversent les foules, portant sur leur tête
avec aisance, et sans y mettre les mains, des urnes de
forme antique. Plus loin un Santon à barbe blanche se
tient immobile , faisant sa dévotion en pleine rue. Sa
tunique en lambeaux laisse voir une peau aride et par-
cheminée par le soleil d'Afrique, des membres nerveux
et rugueux comme les rameaux d'un vieux chêne ; il
porte le turban blanc enroulé de vert. C'est un hadgi ou
pèlerin de la Mecque.
' Les Arabes n'ont pas la force musculaire des Euro-
péens ; mais leurs formes grêles , sveltes et nerveuses
dénotent les caractères de l'agilité ; ce sont d' infatigables
coureurs. On trouve à Alexandrie, au Caire et dans près-
— 21 —
que toutes les villes d'Orient des loueurs d'ânes qui sta-
tionnent sur les rues , places publiques et carrefours,
avec leurs montures tout équipées. Vous enfourchez un
bourricaud quelconque , et le propriétaire vous suit à
pied, armé d'un aiguillon dont il stimule l'animal.
L'Arabe galoppera ainsi toute une journée , sous une
chaleur torride, sans boire ni manger. Quelques-uns
louent des voitures, et quand leurs véhicules sont occu-
pés par la clientèle, il les suivent à n'importe quelle
allure, et ils ne paraissent pas déployer tous leurs
moyens. — Leur sobriété est étonnante ; quelques dattes,
une galette et un peu d'eau , voilà l'ordinaire suffisant
d'un Arabe. Les animaux ne sont pas moins sobres que
les hommes. De la maison des Pères Lazaristes où j'étais
logé, je voyais sous ma fenêtre des bandes de chèvres qui
stationnaient dans la rue une partie de la journée. Elles
abrégeaient l'attente en cherchant dans le sable les me-
nus débris de paille, de fourrage et même de papier.
Elles avaient un goût marqué pour les affiches, et c'était
une bonne aubaine pour elles quand les murs étaient
placardés de ce produit littéraire; elles se dressaient sur
leurs pattes de derrière et se régalaient de tout ce qu'elles
pouvaient atteindre.
On peut encore distinguer deux races en Egypte : les
Arabes et les Égyptiens proprement dits. Les premiers
habitent généralement les villes, où ils vivent de petites
industries : c'est le peuple de la conquête. Les seconds
cultivent les champs et sont désignés par le nom de
Fellahs. On reconnaît facilement dans ces derniers le
vieux type égyptien : front légèrement déprimé, visage
ovale et maigre , membres allongés. Leur pose angu-
leuse dans le travail et dans le repos est d'une ressem-
blance frappante avec les portraits de l'âge pharaonique.
— 22 —
Ces pauvres gens habitent des maisons, ou plutôt des
tanières faites de boue desséchée au soleil. On entre
dans le logis par un trou de difficile accès, et l'intérieur
doit être, quant au mobilier et à la tenue, plus misérable
encore que l'extérieur.
L'Orient est essentiellement polyglotte; on y parle le
français, l'anglais , l'italien, le grec, le turc; mais la
langue arabe est de beaucoup la plus répandue, puis-
qu'elle est parlée clans toute l'Afrique du Nord, en
Egypte, en Arabie et en Syrie. Elle présente une affinité
manifeste avec l'Hébreu. Les deux langues ont un fond
commun, et souvent les mots sont identiques, ou ne
présentent que des variantes légères. Les enfants d'Is-
maël ont emporté au désert l'antique idiome d'Abra-
ham, et l'ont conservé vivant, tandis que les Hâbreux
l'ont laissé mourir. Ce que saint Jérôme dit de la langue
hébraïque s'applique parfaitement à l'arabe : Stridentia
anhelantiaque vérba. Les mots, fortement aspirés, sortent
du gosier comme un sifflement. Cette langue, d'ailleurs,
est difficile, soit à cause de la prononciation qui est un
perpétuel râclement de gorge, soit à cause de la grande
variété d'accentuations, qui donne au même mot une
foule de significations différentes.
La race arabe a de riches aptitudes. Elle est naturel-
lement sobre, active, intelligente, douée d'une imagi-
nation brillante; mais tout cela est atrophié par l'in-
fluence du Coran. Courbé sous ce joug abrutissant, le
peuple arabe croupit dans la saleté, l'ignorance et la
corruption. Où sont, chez lui, les oeuvres qui révèlent
un grand peuple? En architecture, il bâtit des mosquées
en manière de pagodes chinoises, et des huttes de boue;
en littérature , il n'a rien produit, sauf peut-être quel-
ques chansons bédouines et des contes; en histoire, il
— 23 —
ne sait rien, pas même la sienne; dans les sciences, il
est nul au delà de l'imaginable; pour la philosophie
et la théologie, il s'en tient au Coran et dort là-dessus
depuis douze cents ans. II ne brûle plus les livres, comme
au temps du calife Omar, il se contente de ne pas les
lire. J'ai visité à Conslantinoplela bibliothèque du Vieux-
Palais; elle est composée, en majeure partie, d'ouvrages
français dont les feuillets ne sont pas coupés. Ce peu-
ple , naturellement bien doué, n'a rien fait de grand
dans son existence de douze siècles, et à vrai dire, ce
qui prédomine chez lui, ce sont les aptitudes de l'état
sauvage, l'agilité, l'adresse, la résignation et. la ruse.
Voilà ce que le Coran a fait de ces milliers d'hommes
qui habitent les plus belles régions du monde, la patrie
de l'antique civilisation : il a tout tué.
Dans nos pays chrétiens d'Occident, il y a un senti-
ment qui survit chez plusieurs à la perte de la foi, et
qui maintient encore les âmes à une certaine hauteur
morale, c'est l'honneur. Mais l'honneur est issu du
Christianisme, et l'Arabe ne le connaît pas. Le vol, le
mensonge, la fourberie, le parjure, rien ne le désho-
nore; il n'a de respect que pour la force.
Le sentiment religieux semble pourtant avoir survécu
à toutes ces ruines; le musulman prononce souvent le
nom d'Allah; il s'arrête dans la rue pour faire sa prière-,
et il se tient immobile au milieu du tumulte extérieur,
comme abîmé dans son recueillement. Mais ce forma-
lisme routinier manque de souffle intérieur; c'est un
corps sans âme.
Voilà les fruits du Coran, que certains littérateurs
modernes osent comparer et même préférer à l'Évan-
gile. Le Coran, dans sa jeunesse, était le fanatisme san-
guinaire; c'est maintenant la dégradation énervée et
— 24 —
stupide. Le seul parallèle entre ce code du vice et l'É-
vangile , code de toute sainteté, est une profanation.
Je compléterai ce jugement sur les Arabes par la ci-
tation suivante, extraite d'un Rapport du général Bona-
parte sur la bataille des Pyramides :
« Tout le luxe de ces gens-ci consiste dans leurs che-
vaux et dans leur ornement. Leurs maisons, faites d'un
peu de boue, sont pitoyables. Il est difficile de voir une
terre plus fertile et un peuple plus misérable, plus igno-
rant et plus abruti. Ils n'ont pour tout meuble qu'une
natte de paille et deux ou trois pots de terre. Lès Arabes
sont les plus grands voleurs et les plus grands scélérats
de la terre. »
Alexandrie, qui est maintenant une cité commerciale,
fut jadis un grand centre intellectuel. Fondée par saint
Marc, disciple du prince des Apôtres, l'Église d'Alexan-
drie devint l'un des trois patriarcats d'Orient, et son
école, représentée par Didyme l'Aveugle, Origène et
saint Clément, acquit une célébrité justement méritée.
Les femmes mêmes entraient dans ce mouvement intel-
lectuel , témoin sainte Catherine, cette jeune fille de dix-
huit ans qui unit les palmes de l'éloquence à celles du
martyre. Indignée des atroces traitements infligés aux
chrétiens , elle se présenta devant le tyran Maximin, le
reprit fortement de sa cruauté, et lui exposa dans une
harangue ferme et précise la divinité de Jésus-Christ.
Maximin, surpris de son courage et de sa prudence, fit
venir plusieurs philosophes pour disputer contre elle et la
ramener au culte des idoles; mais ce fut le contraire qui
arriva. Les avocats du paganisme, eonvaincus par l'élo-
quence de Catherine, embrassèrent la Foi chrétienne et
en devinrent les défenseurs. Ces prodigieuses conversions
ne firent qu'irriter le tyran; Catherine fut exposée au
- 25 - ,
mouvement d'une roue armée de glaives, et comme,
après ce supplice, elle vivait encore, le bourreau lui
trancha la tête. Les sanglantes dépouilles de la vierge
chrétienne furent recueillies par les anges et déposées
dans une grotte du mont Sinaï.
Le culte de sainte Catherine devint populaire en Orient
et en Occident. J'ai constaté, pendant mon pèlerinage, la
permanence de cette vénération; l'église latine de Beth-
léem-, bâtie à côté de la grotte de la Nativité, est dédiée
à sainte Catherine.
Quelques années plus tard, Alexandrie fournit à l'É-
glise un autre défenseur. L'Arianisme menaçait le monde
catholique d'une immense apostasie. A l'Occident et à
l'Orient de l'Empire romain, deux hommes se levèrent :
Hilaire de Poitiers et Athanase d'Alexandrie. Lutteurs
intrépides, ils consacrèrent à la défense de la Foi les ma-
gnifiques dons de leur intelligence, leurs forces et leur
vie. Leur parole militante retentit dans les Gaules, en
Afrique, en Asie, à Constantinople, à Rome. Contre les
puissances du siècle, Dieu leur avait donné des fronts
d'airain et des volontés de diamant. Souvent voyageurs
par les chemins de l'exil, ils composaient des écrits qui
sont encore l'arsenal de l'Église. Pendant son épiscopat
de cinquante ans, Athanase fut exilé cinq fois par les
persécutions ariennes, et cinq fois il rentra dans sa
ville épiscopale en triomphateur. Les prudents taxaient
leur zèle d'exagération, et leur demandaient une parole
plus modérée, plus de ménagements pour l'erreur. En
écoutant de tels conseils, ils auraient pu, comme tant
d'autres, gagner la faveur des princes et vivre tranquilles;
mais la foi, mais l'Église, mais l'honneur épiscopal, tout
cela eût été trahi. Ils ont préféré combattre le bon com-
bat. Plus rapides que les aigles , plus forts que les lions,
4**
— 26 —
ils ont fait la grande guerre pour Dieu et pour son Christ.
Le monde chrétien les admire et les bénit. Ce sont les
affirmateurs opiniâtres qui sauvent la vérité.
La ville d'Hilaire a conservé sa vieille gloire catholi-
que; la ville d'Athanase a perdu la sienne. Alexandrie
est maintenant une ville arabe où les Européens viennent
acheter du coton. Rien n'y marque le passage des grands
hommes et des grandes choses, sauf un monument d'as-
sez médiocre apparence, la colonne de Pompée.
Je l'ai visitée en faisant une promenade dans le voisi-
nage de la ville, en compagnie d'un missionnaire Laza-
riste, guide aussi instruit que bienveillant. Je fus parti-
culièrement intéressé dans cette excursion par une école
arabe, établie hors de la ville, dans le voisinage d'un ci-
metière. L'installation était tout à fait primitive ; le
maître, accroupi par terre, sur ses jambes croisées, avait
devant lui ses écoliers, assis dans la même posture. Il
lisait quelques versets du Coran , que les bambins répé-
taient à haute voix, en se dandinant de droite à gauche.
Ces enfants paraissaient dociles et appliqués. Pauvres
petits I La brute mahométane les tient captifs; ils ne se-
ront jamais bénis et embrassés par Celui qui a dit : « Lais-
sez venir à moi les petits enfants, car le Royaume des
cieux leur appartient. »
L'Egypte est le pays des palmiers. Pendant ma prome-
nade, j'en vis plusieurs groupés ou isolés dans la cam-
pagne. Comme le chêne est le roi des forêts occidentales,
le palmier est le roi des arbres du désert. Avec sa haute
tige dont le sommet s'épanouit en rameaux symétriques,
il a quelque chose de sculptural; on dirait une colonne
.couronnée de son chapiteau. Le palmier a un caractère
marqué de beauté antique, et il donne aux plus misé-
rables villages un air de distinction. Je poussai ma
— 27 —
promenade jusqu'à trois quarts de lieue hors de la
ville, et j'allai me reposer, avec mon guide, dans
un jardin appartenant aux Lazaristes, charmante soli
tude chrétienne dans cette terre musulmane, lis cham-
pêtre au milieu des épines. Nous fîmes un goûter à
l'orientale, avec des raisins, des grenades, des dattes
et de l'eau du Nil, — toutes choses excellentes, mais
dont les étrangers doivent user avec modération.
Nous entrâmes dans la ville, en suivant les bords d'un
canal qui amène l'eau du Nil à Alexandrie. On trouve
dans cette direction des villas françaises , entourées de
parcs et de jardins où la végétation asiatique déploie
tout son luxe. Les propriétaires de ces lieux enchantés
viennent y passer , chaque année , quelques mois de la
belle saison. Pour se rendre à leurs maisons de campa-
gne, ils n'ont que la Méditerranée à traverser, — une
bagatelle de six à sept cents lieues. Louis XIV disait : Il
n'y a plus de Pyrénées; — les machines à vapeur disent :
Il n'y a plus d'Océan.
— 28 —
CHAPITRE III.
LE CAIRE.—HÉLIOPOLIS.—LES PYRAMIDES.— SOUVENIRS
DE LA SAINTE FAMILLE.
D'Alexandrie au Caire, il y a une cinquantaine de
lieues mais ces deux villes sont reliées par un chemin
de fer, et grâce à cette importation européenne, le par-
cours est facile entre les deux capitales de l'Egypte. A
quelque distance d'Alexandrie, la ligne de fer longe le
rivage du lac Maréotis, autour duquel s'étend l'ancienne
Maréote, dont il est souvent question dans la vie de saint
Athanase. C'est un sol marécageux , couvert de roseaux
à travers lesquels paissent des buffles demi-sauvagès. La
Bible dépeint l'Egypte au naturel, quand elle parle des
bêtes sauvages des roseaux, de l'assemblée des forts taureaux
et du apeuple paré de lam.es d'argent. Ce portrait est encore
d'une vérité frappante. Du wagon qui m'emportait à tra-
vers l'antique Misraïm, je voyais des taureaux farouches
pataugeant dans les marécages, — et sur la chaussée
voisine, passaient des femmes drapées en momies, por-
tant sur le front des lames de métal et des réseaux de
pièces d argent.
L'Egypte s'étend depuis les montagnes d'Ethiopie
jusqu'à la Méditerranée, formant une vallée légèrement
inclinée du Midi au Nord, longue d'environ deux cents
lieues. Resserrée, au Midi, entre les roches de la Thébaïde,
elle se déploie en éventail et présente une largeur de
plus de cent lieues à la base du Delta. Le Nil la traverse
dans toute sa longueur, — et c'est un merveilleux fleuve
— 29 —
que le Nil. L'Egypte est absolument sa création. Comme
il ne pleut pour ainsi dire jamais dans ce pays , c'est le
Nil qui l'arrose par ses débordements, l'engraisse de
son limon, et en fait le sol le plus fertile dû monde.
Chaque année vers la mi-août, les hautes montagnes de
la Lune laissent couler leurs neiges liquéfiées, le Nil
se gonfle et le débordement commence, —non pas un
débordement torrentueux et dévastateur , mais calme,
mesuré et bienfaisant. Le fleuve envahit doucement,
progressivement la plaine; il s'y repose comme un lac
magnifique, et pendant que le sol, dévoré par huit mois
de sécheresse, se désaltère à longs traits, le fleuve se
retire lentement comme il est venu , et en partant, il
laisse sur la terre d'Egypte un printemps d'une incompa-
rable beauté.
Quand je fis le parcours d'Alexandrie au Caire, au
commencement de septembre, le débordement était déjà
très-avancé, et c'était un curieux spectacle que tous ces
champs immergés, coupés de routes formant chaussées,
et parsemés de villages qui se reposaient sur leurs colli-
nes artificielles, à l'ombre des palmiers et des sycomores,
pendant que le Nil travaillait pour eux. Les plaines, que
le fleuve avait abandonnées, étaient déjà couvertes de cul-
tures , et spécialement de coton qui est maintenant le
principal produit de l'Egypte. Cette branche de com-
merce jette en Egypte des millions européens, qui n'en
sortiront jamais, car l'Arabe a l'instinct de la fourmi;
il ramasse avidement, enfouit son trésor et vit de rien.
Le Caire, ville essentiellement musulmane, renfer-
me un million d'habitants , trois cents mosquées et une
forêt de minarets. Le point le plus favorable pour voir
cette métropole de l'Islam est la citadelle, bâtie sur un
plateau du mont Mogattam, et dont la vaste enceinte ren-
4***
— 30 —
ferme la mosquée deMéhémet-Ali et le palaisdn Vice-Roi.
De ce lieu élevé, le spectateur jouit d'un coup d'oeil magni-
fique : il a devant lui, dans un large horizon, le Caire,
la vallée du Nil, les Pyramides, les ruines de Memphis
et d'Héliopolis. Là est enseveli le vieux monde égyptien,
et ces pyramides, qui se dressent devant nous comme des
montagnes, sont les monuments funèbres de ce champ
de la mort. —Sur le plan le plus rapproché, Chéops,
Chéphrem et Mycérinus élèvent leurs colossales assises;
mais aussi loin que le regard peut s'étendre vers le Sud,
dans la direction de Memphis , apparaissent d'autres
pyramides de diverses hauteurs. Tout cela dans une im-
mobilité solennelle, embrasé par le soleil, jauni par le
sable du désert, présente une physionomie étrange ; on
dirait l'éternité du néant.
Devant ces grandes choses , je ne visitai que pour la
forme la mosquée de Méhémet-Ali et le palais habité
maintenant par son petit-fils , Ismaïl-Pacha. Ces splen-
deurs orientales ne sont, après tout, que des centres de
despotisme et des théâtres de dégradation. Je fus intéressé
par un monument-antique , appelé le Puits de Joseph.
Ce puits, que la tradition musulmane attribue au patri-
arche qui sauva l'Egypte , est établi au sommet de la
citadelle et doit être d'une grande profondeur. Un mé-
canisme grossier fait monter l'eau et la distribue dans
des bassins disposés autour d'une cour intérieure. Au
moment de notre visite , des soldats du vice-roi occu-
paient ces bassins où ils travaillaient à lessiver leurs
visages, besogne difficile pour ces noirs enfants de
l'Ethiopie.
Vue des .hauteurs de la citadelle , la ville du Caire ne
manque pas de pittoresque. Ces mosquées aux dômes
arrondis, ces minarets grêles et effilés, ces palmiers
— 31 —
coiffés de leurs parasols de verdure, ces maisons aplaties
en terrasses servant de promenoirs, tout cet ensemble
réalise assez bien une description des Mille-et-une-Nuits.
Mais si vous tenez à votre illusion , n'entrez pas dans
la ville, car tout est sale, obscur, nauséabond. On
y-trouve cependant une place assez vaste et un jardin
publicplanté de beaux arbres, — mais c'est une création
européenne. Tout ce qui est de provenance musulmane
présente un aspect misérable et hideux. Je crois qu'il
faudrait une année entière pour apprendre la géogra-
phie du Caire, et se familiariser avec ce dédale de ruesqùi
se croisent, s'enroulent, s'enchevêtrent en tous sens.
Sous ce rapport du moins, les Égyptiens d'aujourd'hui
imitent leurs ancêtres; ils pratiquent l'architecture
labyrinthe. Dans l'une de nos reconnaissances à travers
cet Océan de bicoques , nous fîmes une singulière ren-
contre. En passant devant une maison de meilleure mine
que les autres et dont le portail était ouvert, nous vîmes
dans une cour intérieure un personnage accroupi sur un
banc et fumant son chibouc avec toute la gravité orien-
tale. C'était le patriarche Cophte schismatique, et, l'oc-
casion se présentant si favorable , nous entrâmes sans
cérémonie lui faire visite. Il nous reçut bien , nous fit
asseoir autour de son trône rustique, èt s'enquit par inter-
prète du motif de notre voyage. Ayant appris que nous
étions des pèlerins de Terre-Sainte , il parut satisfait, et
fit apporter, dans des tasses grandes comme des coquilles
de noix, un moka noir et épais que nous dégustâmes
pendant que Sa Seigneurie savourait son chibouc. Cette
opération terminée, nous prîmes congé de notre hôte, qui
salua de la main , sans se déranger. Immobile sur son
divan de planches , il rentra dans sa gravité somnolente.
Ce vieux patriarche me représenta le schisme oriental,
— 32 —
accroupi dans l'ignorance et dormant à l'ombre du des-
potisme.
Le Caire, comme la plupart des villes d'Orient, possède
sa colonie catholique envoyée parla France. Les Frères
de la Doctrine chrétienne y tiennent un établissement
fréquenté par un nombre considérable d'écoliers arabes,
grecs et italiens. Ils popularisent ainsi dans ce centre de
l'islamisme la langue française,- et jettent dans les âmes
de préeieuses semences de Christianisme. Ces bons Frères,
nous donnèrent une. hospitalité pleine de bienveillance
et d'attentions délicates, et ils voulurent bien se charger
de diriger nos excursions dans les labyrinthes du Caire.»
J'étais charmé, pendant ces promenades , de voir des
enfants et des jeunes gens nous saluer en français avec
une politesse aimable , s'approcher des Frères pour leur
baiser la main, et les entretenir de leurs parents, de leurs
projets, de leurs affaires. C'étaient les élèves de l'école,
qui prenaient alors leurs vacances. Ces jeunes Orientaux
sont généralement studieux , intelligents , d'une rare
. aptitude pour apprendre les langues. On trouverait des
interprètes pour trois ou quatre langues parmi des
enfants de douze ans. Les Frères se louent beaucoup de
leur docilité ; les cas d'insubordination sont inconnus ,
excepté dans une circonstance : c'est quand il pleut. La
pluie est tellement rare au Caire qu'elle est une curiosité.
Quand donc, par extraordinaire , il vient à pleuvoir , la
gent écolière oublie la discipline de l'étude ou de la
classe; elle se bouscule, elle s'élance dehors pour voir
tomber l'eau et goûter le plaisir de se faire arroser.
Nous visitâmes aussi au Caire un couvent de Religieuses
françaises, de l'institut du Bon-Pasteur. Ces âmes d'élite,
jetées au milieu des corruptions mahométanes , se dé-
vouent à différentes oeuvres , — instruction des tilles ,
— 33 —
ouvroir , soin des malades , — et puis elles entourent
l'autel catholique, où résident, sous les voiles eucharis-
tiques, la vie, la pureté, la sainteté, la lumière du
monde. Le christianisme et la civilisation sont là en
germe. Le Royaume du ciel est semblable au levain qu'une
femme prend et quelle met dans trois mesures de farine
jusqu'à ce que la pâte soit toute levée. Dans tous les centres
musulmans d'Egypte, de Palestine et de Syrie , il y a de
ces nobles femmes qui mettent le levain céleste dans la
masse des choses humaines. Quand cette masse, travail-
lée par les énergies divines -, aura fermenté tout entière,
le monde sera la Maison du pain, et les affamés seront
remplis des bienfaits de Dieu. Esurientes implevit bonis.
Le but principal de notre voyage au Caire était de cher-
cher les souvenirs de la sainte Famille. Voici ce qui est
écrit dans.l'Évangile selon saint Matthieu :
« Après que les Mages furent partis , un ange du Sei-
gneur apparut en songe à Joseph, et lui dit : Lève-toi ;
prends le petit enfant et sa mère , et fuis en Egypte et y
demeure jusqu'à ce que je t'avertisse : car Hérode cher-
chera le petit enfant pour le faire mourir.
« Joseph donc étant réveillé, prit, de nuit, le petit en-
fant et sa mère et se retira en Egypte.
« Et il y demeura jusqu'à la mort d'Hérode. C'est ainsi
que s'accomplit ce que le Seigneur avait dit par un
prophète : J'ai appelé mon Fils hors de l'Egypte. »
D'après Catherine Emmerich , la sainte Famille voya-
gea dix jours sur le sol de la Palestine, et dix jours dans
le désert. Le chemin lui était montré par une jolie fleur
dite rose de Jéricho.
La fuite en Egypte a toujours été pour les artistes
chrétiens un sujet d'inspirations nobles et gracieuses,
— 34 —
soit qu'ils représentent la sainte Famille en marche, la
Vierge montée sur l'ânesse, avec le divin Enfant sur
ses genoux, et Joseph cheminant à côté de l'humble
équipage; — soit que, pendant une halte, sous le pal-
mier du désert, ils montrent la douce mère allaitant
son fils, et le vieillard veillant avec sollicitude sur le
dépôt inestimable que le ciel lui a conlié.
Or, la tradition locale a conservé des souvenirs de la
sainte Famille, l'un à Matsrieh, près des ruines d'Hélio-
polis, et l'autre au Vieux-Caire, sur les bords du Nil.
Pour nous rendre à Matarieh, nous sortîmes du Caire
parla porte septentrionale, montés comme les trente lîls
de Jaïr, super pullos asinarum. A peine sortis de la ville,
nous traversâmes une vaste plaine, alors occupée par une
foire'. La foule était nombreuse et offrait des échantillons
de tous les types orientaux: Saharien d'Afrique, mar-
chand du Caire, chamelier de Syrie, Hadgi de la Mec-
que, Bédouins de l'Arabie déserte. Tous ces visages oli-
vâtres , noirs, bronzés, formaient une mouvante mo-
saïque au-dessus de laquelle ruminaient solennellement
les grandes mâchoires des chameaux. Vers le milieu du
champ de foire , notre curiosité fut excitée par un sin-
gulier spectacle : c'étaient des Derviches hurleurs en
plein exercice de leurs fonctions. Disposés en cercle de
quinze ou vingt individus, ils s'inclinaient et se rele-
vaient par une sorte de mouvement mesuré, marquant
chaque inclination par un grognement sourd, puis lu
grognement allait crescendo et éclatait bientôt en hurle-
ments rauques et sauvages. Nous poussâmes nos mon-
tures de ce côté, afin d'examiner de près cette bizarre
pantomime ; mais à la vue des giaours les derviches de-
vinrent tout à coup immobiles et silencieux comme des
statues.
— 33 —
La distance du Caire à Matarieh est d'environ six
kilomètres; le chemin que nous suivions était bordé de
diverses cultures, d'oliviers, de sycomores , de figuiers
de Barbarie et de dattiers, dont les fruits pendaient en
grappes, énormes. De temps en temps nous avions à
traverser des ruisseaux formés par le débordement du
fleuve. Quelquefois c'étaient des lacs qui nous barraient
le passage, et nous devions lancer nos montures à tra^
vers l'inondation , au risque de plonger avec elles dans
les flots du blond Égyptus. Heureusement que nos ânes
arabes, moins rétifs et moins poltrons que ceux de
France, se mettaient à l'eau de bonne grâce et nous
tiraient assez bien d'affaire; seulement, le bain de pieds
était inévitable.
Nous atteignîmes sans encombre un village, où je re-
marquai , dans les murs des maisons, des blocs de granit
chargés d' hiéroglyphes. Ces débris annonçaient un sol his-
torique; et en effet, nous étions dans le voisinage de l'an-
tique Héliopolis. A quelque distance de là, nous en-
trâmes dans une clôture plantée de beaux arbres, et
ayant mis pied à terre, auprès d'une fontaine profondé-
ment encaissée dans une maçonnerie, nous fûmes con-
duits parle guide vers un sycomore qui occupe le eentre
du jardin. C'était l'Arbre de la Madone. Vénérable d'as-
pect et courbé sous le poids des ans, cet arbre est char-
gé de noms depuis la base jusqu'aux branches les plus
élevées. La tradition rapporte que Marie et Joseph, après
avoir traversé le désert, étant arrivés sur la frontière du
pays cultivé, s'arrêtèrent sous l'ombrage de ce sycomore.
La Vierge déposa sur la mousse son précieux fardeau,
et l'arbre inclina ses branches comme pour saluer le
céleste Enfant. Pendant le sommeil de Jésus, Marie
alla puiser de l'eau à la fontaine voisine, et la sainte
—-36 —
Famille se rafraîchit un peu dans cette solitude. Voilà
pourquoi cette fontaine est nommée Fontaine de Marie,
et ce vieux sycomore, Arbre de la Madone. — Voilà
pourquoi ces objets, enfouis au fond d'une campagne
égyptienne, sont, après dix-huit siècles, entourés de
vénération par les chrétiens et par les musulmans eux-
mêmes. La Mère bénie entre toutes les mères s'est assise
là, à côté de son enfant; le petit Jésus a embaumé ce
lieu de son haleine ; il a dormi sous cet ombrage I On
prie avec ferveur sous l'Arbre de la Madone , on s'y re-
pose délicieusement.
Il y avait des fleurs autour de l'arbre, et à quelque
distance, des figuiers, des orangers et des citronniers
chargés de leurs fruits. Des senteurs balsamiques sor-
taient de ces massifs et remplissaient l'air, comme un
souvenir odorant du sommeil de Jésus. Je cueillis quel-
ques-unes de ces fleurs, je parcourus le jardin en tout
sens et je bus de l'eau de la Fontaine de Marie. Puis nous
quittâmes ce séjour pour aller un peu plus loin visiter
les ruinés d' Héliopolis. Après avoir franchi les débris
d'une antique muraille, on découvre une large plaine ,
qui se déroule à perte de vue dans la direction du Nil;
c'est l'emplacement d'Héliopolis. Au milieu de la cam-
pagne , un obélisque s'élève mélancoliquement, seul
témoignage de cette grandeur déchue.
Héliopolis était célèbre par son temple du Soleil et par
son collège sacerdotal ; c'était là que les philosophes
grecs venaient à l'école de cette vieille Egypte, toute blan-
chie par la sagesse.
Si sagesse il y avait-, il faut convenir que la caste sa-
cerdotale en conservait trop bien le monopole, car la
religion populaire des Égyptiens était un amas d'absur-
dités et de niaiseries. Ils adoraient le boeuf, le-chien, le
— 37 —
loup, le crocodile, le singe , les poireaux , les oignons,
les chats et les rats. Ce culte immonde , embarrassant
toujours, devint désastreux dans une circonstance où
les Égyptiens étaient en guerre avec Cambyse, roi des
Perses. Les deux armées se trouvant en présence, sur
le point d'en venir aux mains, Cambyse fit mettre de-
vant la sienne une multitude de chats dont l'histoire ne
dit pas la provenance. Abrités derrière ce singulier rem-
part , les Perses firent pleuvoir sur les Égyptiens une
grêle de projectiles , tandis que ceux-ci n'osaient ripos-
ter de peur de tuer leurs dieux ; ils aimèrent mieux se
laisser vaincre et subjuguer.
// n'y a rien de nouveau sous le soleil, dit le Sage, et ce
qu ia été fait, c'est ce qui se fera. Le Panthéisme moderne,
malgré ses grands airs, a pour aboutissement l'idolâtrie
égyptienne, le culte des boeufs, des chats et des singes.
Si, en effet, tout est Dieu dans le monde,—si la lumière,
la mer, la terre, les animaux et les plantes sont des
développements de la divinité, tout cela est adorable,
et le laboureur n'a pas tort d'adorer le boeuf qui sillonne
son champ, le berger d'adorer le chien qui garde son
troupeau, et le jardinier les légumes de son jardin. Tout
cela est essence divine, d'après le Panthéisme, et mérite
au même titre les honneurs divins.
Tel serait l'abîme d'ignominie où le Panthéisme , en
devenant populaire , descendrait fatalement. Ce vieux
diable, transformé en ange de lumière, ferait bien vite la
bête, et la ferait faire à beaucoup-d'autres , si l'Église
n'était là pour l'exorciser et le refouler dans ses ténèbres.
Il y a une certaine logique de l'erreur qui se reproduit tou
jours; les prêtres égyptiens , qui s'en tenaient à l'idéal
du Panthéisme, semblaient sages, et la Grèce venait les
consulter,—tandis que le peuple,-qui pratiquait les con-
— 38 —
séquences de cette doctrine, était fou. C'est la môme chose
de nos jours. Les prôneurs du Panthéisme, en revêtant
leurs rêveries de certaines formules pompeuses , d'une
poésie vague et sentimentale, paraissent séduisants : ce
sont les Sages de l'école. Mais leur doctrine, en devenant
une religion pratique, serait.folle et ignominieuse.
Héliopolis avait son Dieu-Soleil, Memphis avait son
Dieu-Boeuf; depuis Thèbes jusqu'à Tanis, un monde de
simulacres peuplait l'Egypte. Or, un jour, la vieille terre
de Misraïm chancela comme un homme ivre, les temples
de granit furent ébranlés, et les idoles monstrueuses tom-
bèrent de leurs socles. C'était le souffle du Seigneur qui
passait, le souffle du petit enfant endormi sous l'arbre de
- la Madone. La faiblesse de Dieu est plus forte que la puis-
sance des hommes
Sur la cendre d'Héliopolis s'élève l'obélisque dont j'ai
parlé; n'ayant jamais été renversé, il se tient là depuis
trois ou quatre mille ans. Il est d'un beau granit rose, et
les caractères hiéroglyphiques qui le couvrent sont aussi
vifs et aussi nets que s'ils venaient d'être fouillés parle
ciseau du sculpteur. Ce monolithe avait des frères, taillés
dans la même roche ; qui ont été portés sous d'autres
cieux , vers d'autres civilisations et d'autres capitales.
Les obélisques de Rome servent à de nobles usages ; ils
portent dans les airs la croix souveraine, les reliques des
saints , le triomphe de. l'Église. Celui de Paris ne porte
rien. Ce pauvre Loucqsor a l'air d'un exilé qui s'ennuie
et qui regrette le désert. Tout païen qu'il est, il s'ennuie-
rait bien davantage s'il savait quelle placé il occupe ! Le
21 janvier 1793, il y avait là un autre monument !
Nous rentrâmes au Caire, vers le milieu du jour, en
suivant le remblai du chemin de fer de Suez. En Egypte,
les voies ferrées ne sont point isolées par des barrières
— 39 —
comme en France. Cavaliers et piétons peuvent y che-
miner, si bon leur semble. —Seulement, il est prudent
de ne pas oublier la recommandation arabe : Gare au
cheval de feu !
Nous, devions une autre visite à la maison habitée par
la sainte Famille, pendant son séjour en Egypte. C'est au
Vieux-Caire, ancienne Babylone d'Egypte, que se trouve
ce vénérable asile. Nous traversâmes une plaine semée de
monticules, qui doivent être les débris d'une ancienne
ville arabe ou égyptienne. A la porte du Vieux-Caire ,
la caravane visita la mosquée d'Amrou, vaste bâtiment
qui est dans le même état que le Mahométisme, c'est-à-
dire, délabré, vermoulu et croulant. Le Vieux-Caire res-
semble au Nouveau, quant à l'architecture et au tracé des
rues ; les Arabes ont horreur de la ligne droite et des
chemins unis ; leurs villes sont bâties en arabesques, et
leurs rues sont des fondrières où gisent, pêle-mêle, des
yaouleds, des chiens et d' immondes débris.
Un couloir obscur nous conduisit à une pauvre église,
appartenant aux Cophtes schismatiqucs. Nous descendî-
mes dans une grotte souterraine, formant chapelle, et
partagée en trois petites nefs par deux rangées de colon-
nes grossières. Nous étions dans la chambre de la
sainte Famille. C'est dans ce trou de roche que Marie et
Joseph vécurent comme des étrangers, que l'Homme-
Dieu traça peut-être les premiers pas qu'il ait faits sur la
terre. — Au fond de cette grotte , une niche est taillée
dans le roc vif, en forme de couchette : c'était le berceau
de Jésus. Là, le Verbe Incarné dormait de son doux et
frais sommeil de petit enfant, tandis que les Anges, des-
cendus dans cet humble asile, adoraient en silence, et
faisaient la garde autour de leur Roi. Prosternés sur le
pavé de la grotte, nous adorions aussi. Ce tabernacle de
— 40 —
pierre était vide, mais il avait renfermé Dieu; il y avait
sur ces vieux murs comme un parfum de présence
réelle : c'était un avant-goût de Bethléem.
« Le royaume du ciel, dit l'Évangile , est semblable à
un trésor enfoui dans un champ. » — L'Egypte possé-
dait ce trésor sans le savoir. Entre Memphis et Héliopolis,
aux pieds des pyramides, le trésor du inonde était enfoui
dans un champ , connu de Dieu seul. Mais, un jour, il fut
découvert, et le monde aliéna tout, idoles, temples,
pyramides, monuments , chefs-d'oeuvre de l'art, pour
acquérir ce trésor caché ; — et par cette acquisition le
royaume du ciel fut établi sur la terre.
Après avoir visité ce refuge de la sainte Famille exilée,
la caravane fit une tournée dans la ville et s'avança jus-
qu'au bord du Nil. Ce fleuve,, le plus beau que j'aie
jamais vu , coule avec lenteur et majestueusement dans
son vaste lit. Ses eaux, chargées de limon,sont d'une riche
couleur jaune , — la couleur des blés mûrs. De l'autre
côté du Nil, en face du Vieux-Caire , est le village de
Ghizé, et à trois lieues de là, vers le Sud-Ouest, s'élèvent
les trois grandes pyramides, dites de Chéops, de Ché-
phrem et de Mycérinus. Ce sont les plus solides et des plus
colossales constructions du monde. La plus haute de ces
pyramides, celle de Chéops, a sept-cent-vingt-huit pieds de
largeur, à sa base , et quatre-cent-quarante-huit de hau-
teur perpendiculaire. Le tout est bâti de blocs énormes,
ayant trente ou quarante pieds de longueur, et arrachés
aux flancs du mont Mogattam, sur la rive droite du Nil.
D'après Diodore de Sicile , cent mille hommes furent
occupés pendant vingt ans à sa construction. Ces monu-
ments gigantesques étaient des tombeaux. Cette destina-
tion funèbre est heureusement exprimée par ces vers du
Père Le Moine :
— 41 —
« Sous le pied de ces monts taillés et suspendus ,
« Il s'étend des pays ténébreux et perdus ,
« De spacieux déserts, des solitudes sombres ,
« Faites pour le séjour des morts et de leurs ombres.
« Vingt siècles descendus dans cette sombre nuit
« Y sont sans mouvement, sans lumière et sans bruit. »
Le Père Le Moine place vingt siècles dans les souter-
rains des pyramides ; Napoléon en met quarante sur leur
sommet: c'est une différence de moitié. Mais les pyra-
mides sont des monuments si exceptionnels et leur acte
de naissance est si incertain, qu'on peut varier là-dessus
sans inconvénient. Leur âge , comme celui des monta-
gnes , se perd dans la nuit des temps. — Quant au mot
célèbre de Napoléon , les guides arabes en font une con-
sommation abusive. Ceux mêmes qui ne comprennent
rien au français- savent cette phrase par coeur , et pour
vous engager à monter sur le Chéops , ils répètent avec
une emphase comique : Du haut de ces pyramides. qua-
rante siècles vous contemplent.
Avec ce mot, les temps sont fermés pour les pyra-
mides ; elles auront beau vieillir encore , elles n'auront
toujours que quarante siècles.
J'ai dit qu'il y a d'autres pyramides, dans la direction
du Sud. On en compte quarante de diverses grandeurs,
sur un espace de seize lieues. Sur l'emplacement de
Memphis, il y en a douze ou quinze, qui apparaissent au
loin comme les cippes funèbres de cet immense cimetière.
Tous ces monuments indiquent que c'était là le point
central de L'Egypte, le coeur de cette étrange civilisation
qui réagit si fortement sur l'ancien monde. Le peuple de
Dieu lui-même en subit l'influence.et l'empreinte. Les
Patriarches cheminèrent sur la terre d'Egypte , et c'est
42 —
là que Jacob fit à Pharaon cette réponse d'un caractère
si antique : « Les jours de mon pèlerinage sont de cent
trente ans ; ils ont été courts et mauvais. Ils n'ont pas
égalé les jours du pèlerinage de mes pères. » — J'ai
entrevu , près d'Héliopolis , le pays de Gessen, habité par
le Patriarche et sa famille. Il est situé à l'Orient du Nil,
confinant au désert qui se prolonge vers l'Asie, entre la
Méditerranée et la mer Rouge. Jacob, sur son lit de mort,
s'entoura de ses enfants et leur prédit la venue du Messie
en ces termes : « Le sceptre ne sortira point de Juda,ni le
Législateur de son sein jusqu'à ce que vienne Celui qui
doit être envoyé, et lui-même sera l'Attente des nations. »
Dix-huit siècles plus tard, à l'époque précise où le
sceptre venait de sortir de la tribu de Juda, l'Envoyé,
l' Attendu des nations se reposait sur le sein de sa mère,
dans le lieu même où le vieux prophète avait annoncé
sa venue.
Tout le inonde connaît la scène si intéressante racontée
au deuxième chapitre de l'Exode. Elle dut se passer sur
les rivages que j'ai visités, entre Héliopolis et les pyra-
mides ; car la terre de Gessen , séjour des Hébreux,
commençait là , et la résidence des Pharaons était dans
le voisinage.
« Une femme de la maison de Lévi enfanta un fils , et
voyant qu'il était beau, elle le cacha trois mois. Mais ne
pouvant le tenir caché plus longtemps, elle prit une cor-
beille de jonc, et l' enduisit de bitume et de poix ; ensuite
elle y mit le petit enfant et le posa parmi les roseaux,
sur le bord du fleuve.
« Et sa soeur se tenait au loin pour voir ce qui arrive-
rait.
« Or la fille de Pharaon descendit au fleuve pour se
baigner, et ses compagnes se promenaient sur la rive.