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Souvenirs de la campagne du Nord (1870-1871). Partie 1 / par Maxime Lecomte, avocat à Avesnes lieutenant-colonel de la Garde nationale mobile

De
77 pages
Eliet-Lacroix (Avesnes). 1871. 2 parties en 1 vol. (80, 68 p.) ; In-8°.
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SOUVENIRS
DE LA
GIMFAGNE DU NID RD
(1870-1871)
AVESNES. — IMPRIMERIE DE DUBÛIS-MROUX.
SOUVENIRS
DE LA
CAMPAGNE DU NORD
(1870-1871)
PAR
JA AXIME JjEC OMTE
AVOCAT A A VESNES
LIEUTENANT DE LA GARDE NATIONALE MOBILE.
PREMIÈRE PARTIE
REPRODUCTION INTERDITE
VVFS\ES
CHEZ ELIET-LACROIX, LIBRAIRE
1871.
AU GÉNÉRAL FAIDHERBE.
Permettez à l'un de vos soldats de mettre sous le
glorieux patronage de votre nom ces quelques pages,
souvenir de la lutte mémorable qu'à la tête de l'Armée
du ïïord vous avez soutenue contre fenvahisseur.
Sans doute cet hommage n'est pas assez digne de celui
a qui il est adressé. Mais l'auteur espère que sa tentative
décidera une plume plus autorisée à écrire la véritable
histoire, la grande épopée destinée à la postérité.
LECOJITE, M.
AVANT-PROPOS
Quiconque prit part à la malheureuse campagne de France
recueille ses souvenirs avec une sorte de douloureux intérêt.
Le grand tableau de la patrie en deuil et les détails infinis
ie sa vie accidentée se retracent à la fois dans sa mémoire,
et son cœur saigne quand il voit partout la désolation et la
ruine, quand il sent non pas l'honneur, mais le prestige du
Mm français, profondément atteint. Certes, ce n'est point
l'attrait de me rappeler les périls passés, les privations
eidurées, les sensations inconnues jusque là, les splendeurs
et les misères de la vie de soldat qui compenserait pour moi
le chagrin de sonder les plaies de la mère-patrie, de compter
nos désastres, si je n'avais pas eu l'honneur d'appartenir à
ce corps qui mérita d'être appelé Y héroïque petite armée du
Nord, et dont le rôle, plein d'abnégation, s'il ne mérite pas
l'enthousiasme, exige au moins le respect.
Elle fut bien certainement remarquable cette lutte contre
un ennemi plusieurs fois supérieur en nombre, sans cesse
occupé, lenu en échec, ne pouvant porter ailleurs des forces
qui auraient bientôt fait pencher la balance des combats. On
— 8 —
a pu dire que l'armée du Nord faisait le vide et attirait contre
elle les Prussiens, comme une machine pneumatique aspire
l'air qui l'entoure. A Formerie, elle révèle son existence, et
ce fut un heureux présage, car l'ennemi fut obligé de parler
de cet incident fâcheux. ViLlers-Bretonneux fut le nom d'un
premier essai, mais, hélas ! d'une première défaite. Le
découragement ne vint pas ; à Pont-Aoyellcs, on prouva que
la lutte était possible, et les Prussiens furent effrayés de leurs
plrtes. Bapaume fut le nom d'une victoire. A Saint-Quentin,
comme le dit notre général, on vit qu'il y a des jours où il
faut savoir se dévouer. J'ai pris part à toutes ces affaires
comme garde mobile, c'est pourquoi je puis dire avant de
commencer mon récit : Quorum pars parva fui, j'y étais. A
ces souvenirs de guerre se mêleront nécessairement des
,considérations poli tiq ties. Appelés et constitués sous l'Empire,
.organisés sous la République, sous laquelle aussi nous avons
,combattu, renvoyés dans nos foyers sous la Présidence de
M. Thiers, nous avons vu passer les événements, non d'une
manière distraite, mais avec l'attention de gens qui sentent
.que l'histoire générale est en même temps leur propre
histoire.
Je dois au lecteur ma profession de foi politique et c'est ici
-que je placerai cette profession de foi.
Je condamne le second Empire, par ce qu'il est la cause
première des désastres actuels. Je le condamne, aujourd'hui
-comme autrefois, mais sans dénigrement systématique, sans
insulte. Je fuirai toujours l'exagération, compagne inséparable
du faux, la violence, apanage des partis qui sentent leur
faiblesse. Je ne crois pas qu'il soit indispensable d'être
intolérant pour être convaincu ; aussi, je demande pardon
.d'avance à ceux que je pourrais blesser, malgré la constante
modération de ma pensée, par la vivacité de sa forme.
— 9 —
Pour l'avenir, il est pcut-ê;rc hardi maintenant d'avouer
que je penche pour la République. Je pense identiquement
comme le Raphaël de Lamartine : « J entrevoyais bien avec
douleur que les vieilles formes contenaient mal les idées
nouvelles et que jamais la monarchie et la liberté ne tien-
draient ensemble dans le même nœud sans un éternel
tirailllement ; que ce tiraillement ébranlerait les forces de
l'Etat; que la monarchie serait perpétuellement suspecte et
la liberté perpétuellement trahie. Sans être fanatique de la
République, je l'en [revoyais dans un lointain comme une
dernière forme des sociétés perfectionnées. »
C'est dire que pour moi la foi me du gouvernement est une
question isecondaire. Je demande des institutions fondées sur
la justice ; je demande l'alliance de l'ordre et de la liberté ;
je demande la modération et le désintéressement ; je demande,
en un mot, la constitution siucère du parti de la France,
c'est-à-dire qu'il faut partout faire appel, sans aucune
acception de parli, aux hommes que recommandent et pro-
tègent l'intelligence et l'honnêteté.
Saint-Lô, le 16 mars 1871.
—————=e o o OOOOM ===————
SOUVENIRS
DE LA
CAMPAGNE DU NORD
CHAPITRE Ier.
Période impériale depuis le Plébiscite jusqu'au ministère Palikao.
« 11 semble que le jour où, pour la
première fois, la servitude, fille de
l'invasion armée, a mis le pied sur la
terre qui porle aujourd'hui le nom de
France, il ail été écrit là-haut que
cette seivitudc n'en devait plus sortir ;
que, bannie sous une forme, elle de-
vait reparaître sous une autre. »
Augustin THIERRY (Dix ans d'études
Il istoriques).
SOMMAIRE :
L'apogée de l'Empire. — Le piège plébiscitaire. — Mes débuts
dans la vie politique. — Paroles prononcées dans une réunion
publique. — La voix deCassandre.— Le point noir.- L'auteur
n'a pas la prétention d'ériger un monument historique. — La
déclaration de M. de Gramont. — La politique traditionnelle
et la politique d'aventures : M. Drouyn de Lhuys et M. Bene-
detti.
Voyage à Paris. — Les manifestations. — Les haines nationales
— Les affirmations du maréchal Lebœuf. — Les vues de M.
Gambetta opposées à celle de MM. J. Favre et Thiers. — La
guerre est déclarée le 19 juillet. — Les proclamations de l'Em-
pereur. — La confiance presque universelle ; ses motifs. — La
tragi-comédie de Saarbruck. — Les premiers revers. — Le
-:12 -
mensonge. — Mac-Malion est défait et la France envahie. —
L'aveu et l'uppol à la concorde. — Vive la nation ! — L'es lois
de défense. — Le ministère de M. Emile Ollivier est sacrifié et
remplacé par un ministère Palikao. — Vice originel de ce
ininis'ère.
Napoléon régnait, M. Emile Ollivier était ministre ; le deux
'décembre tendait la main au dix-neuf janvier ; l'Empire avait
pour premier fonctionnaire un adepte de la République, le
fils d'un proscrit ; les anciens partis semblaient avoir désar-
mé ; la France paraissait forte, tranquille, prospère , deux ans
s'étaient à peine écoulés depuis l'Exposition universelle, ce
grand caravansérail des nations, un an, depuis les élections
générales qui avaient envoyé à la Chambre une majorité
compacte et adulatrice. Ai Romœ ruere in servilium, con-
sules, patres, eques, a dit Tacite. -Sous ces auspices favorables,
on pouvait croire à l'existence- d'un indissoluble lien entre
l'Empire et le succès ; on pouvait, contemplant le calme qui
s'était fait à l'intéreur et à l'extérieur, s'écrier avec vérité :
t'Empire, c'est là Paix 7
On disait encore, heureux de cet achèvement, que l'édifice
•était couronné. On sentit cependant en haut lieu la nécessité
(l'en assurer encore les fondements, et, le couronnement
paraissant beau, la base ne paraissait point sûre. On supputait
ce qui restait des anciens millions de suffrages et l'on se
.demandait si l'on pouvait fonder quelque chose de durable
sur l'alluvion incessant des générations politiques. L'Empe-
reur songeait à sa dynastie et voulait laisser à-son fils son
Empire, comme le paysan laisse sa chaumière à ses descen-
dants.
Dans la proclamation qui sert de préambule à la Constitution
-de 1851, le futur empereur avait dit : « La Chambre n'étant
plus en présence des ministres, et les projets de loi étant
— r:; —
soutenu par les orateurs du conseil d'Etat, le temps ne r.
perd plus en vaines interpellations, en accusations frivoles,
en luttes passionnées dont l'unique but était de renverser
les ministres pour les remplacer. » A dix-huit années d'inter-
valle, cette critique acerbe du gouvernement parlementaire
s'était changée en une adhésion complète. Cette révolution
s'était opérée graduellement ; elle était l'œuvre du temps et
de la nécessité ; elle avait été approuvée par le Corps légis-
latif et le Sénat conservateur ; il fallait toutefois reconnaitre
que la constitution première, certainement perfectible,
quoique devenue indiscutable,, avait été si profondément
modifiée qu'on s'était singulièrement écarté des bases autre-
fois soumises à l'acceptation du peuple français. Le peuple, il
est vrai, trouvait généralement que ces modifications étaient
bonnes, et loin de s'élever contre elles, n'accordait aucune
faveur aux fanatiques-du pouvoir absolu qui voulaient revenir
à la pureté doctrinale et gouvernementale de brumaire et de
décembre.
On hésita longtemps ; enfin, on se décida à appeler dans.
ses comices le peuple souverain et à lui conférer l'option
entre le pouvoir personnel inauguré en 1851 et le gouverne-
ment parlementaire qui s'affirmait dans la nouvelle Constitu-
tion de 1870. Ainsi posée, la question était résolue d'avance
et le résultat offrait si peu de doute que ces flots populaires
étaient inutilement soulevés, que ces comices étaient simple-
ment puérils. Aussi, n'était-ce point là la véritable question.
Pour tout le monde, il fallait opter entre le gouvernement
régnant et la Révolution, entre l'Empire et la République ;
l'Empire, c'était pour beaucoup de personnes un régime cor-
rompu et corrupteur, coupable de bien des fautes, entàché de
bien des vices ; — la Révolution, c'était l'inconnu ; la ques-
tion devenait, ainsi envisagée, pleine de difficulté et digne
des méditations d'un peuple libre et éclairé.
— 14 -
Quel était le but des promoteurs du plébiscite ? Qu'était-ce
que ce plébiscite ? — Un piège. — La pensée de l'Empereur
était celle-ci : vous m'avez acclamé en 1851 ; mais on a pré-
tendu que ces acclamations étaient arrachées par la peur.
Vous ratifierez une seconde fois tout ce que j'ai fait, et si mes
actes ont besoin d'une amnistie, vous me la donnerez. En
même temps, ce pouvoir que vous m'accordez vous en inves-
tirez mon fils et tous mes descendants, et toutes les conces-
sions que j'ai dû faire à l'opinion publique, qui sont acquises
aujourd'hui, seront l'expression dernière de la liberté, le nec
plus ultra des franchises compatibles avec un pouvoir fort,
capable de maintenir la tranquillité au dedans et une légitime
influence au dehors.
Dans les grands centres, on essaya une timide résistance
contre des conséquences si abusives du système de la démo-
cratie césarienne ; on lenta de faire remarquer que le peuple
n'était pas apte à résoudre directement les questions consli-
tionnelles ; qu'il ne peut user de sa souveraineté pour la
détruire et enchaîner ainsi la volonté des générations qui
suivront ; qu'il était dangereux de remettre un blanc-seing à
un pouvoir qui, dans l'accomplissement de son mandat, avait
déjà commis de bien lourdes fautes ; qu'un seul homme ne
pouvait avoir la faculté de faire à son gré et à son caprice la
guerre ou la paix et d'épuiser le pays en hommes et en argent,
etc., etc. Mais il s'agissait bien de discussions subtiles, de
ce que l'on appelait de l'idéologie ou de la casuistique byzan-
tine, il s'agissait de sauver le système dominant, d'étouffer
sous des bulletins de vote les factions à venir, de conserver
ce qui existait et d'empêcher de naître ce qui n'existait pas
encore : to be or nol to be Le grand parti conservateur se leva
comme un seul homme, pour crier son oui. Touchante una-
nimité! toutes les nuances amies de l'ordre et de la tranquil-
- l.j -
lité se fondirent ; ou vit les réconciliations les plus inattendues;
les lys ouvrirent le-ir calice aux abeilles impériales; l'entente
fut universelle : tout le monde était libéral, tout le monde
était conservateur. Quelques dissonnances seulement trou-
blèrent ce parfait accord Si quelques burgraves, comme
M. ti-ranier de Cassagnac, regrettèrent la Constitution de
1851, quelques doyens de la démocratie, comme M. Labou-
laye, renièrent leur passé et adorèrent les constitutions qu'ils
avaient essayé de briser ; le prince Caniche s'apprivoisa. Le
plébiscite eut un résultat qui fut un triomphe; on put croire
à une explosion universelle d amour pour la dynastie napo-
léonienne : Sept millions t:'o:s cent trente-six mille OUI contre
environ quinze cent mille NON. Une ombre nuisait cepen-
dant à la splendeur du tableau : beaucoup trop de votes
négatifs avaient été donnés par l'armée ; l'armée ne votait
plus mibtairement ; elle s'occupait de politique !
Quant à moi, j'avais revêtu la robe virile depuis peu de
temps, mais je m'occupais aussi de politique. En 1869, pour
soutenir une candidature qui se retira ensuite de l'arène
électorale, j'avais écrit deux brochures qui restèrent manus-
crites ; la première, intitulée Les Elections libres, se terminait
tfinsi : « 1789 et 1830 nous ont donné la représentation
nationale; 1848 et 1851, le suffrage universel; 1869 nous
donnera les élections libres, et les élections libres nous don-
neront enfin la solution de ce problème qui s'est imposé à
toutes les générations et a coûté tant de sang : l'alliance de
l'ordre et de la liberté. Les députés, nommés par nous pour
contrôler le gouvernement seront enfin à nous. Nul ne peut
empêcher ce résultat : ce n'est pas une revendication que
nous poursuivons, ce n'est pas une concession que nous
demaudons au pouvoir : tout dépend de notre seule volonté ;
c'est pourquoi une révolution n'est pas nécessaire. Après
— 1G —
1789, 1830, 1848 et 1851, qui furent des révolutions, on dira :
l'évolution de 1869. » On sait ce qui arriva de ces élections :
la Chambre contint une majorité de députés officiels, et l'on
ne put faire, pour employer le langage de l'auteur de la
Constitution de 1851, l'écononiie d'une révolution. La seconde
brochure, plus à la portée du peuple, s'intitulait Paysan et
Avocat. J'en détache une page où il s'agit encore des fameuses
candidatures officielles. « Qu'est-ce réellement qu'un député?
— C'est un homme chargé de contrôler le pouvoir. Si le pou-
voir le nommait, le payait, le remplaçait, ce serait comme si
les employés de douanes nommaient, payaient, remplaçaient
le vérificateur. Nous aurions une jolie vérification, n'est-ce
pas ? Or, que se passe-t-il pour les candidatures officielles ? —
Va trouver le député de ta circonscription et dis-lui : Bonjour,
notre député. — S'il est ennemi du mensonge et de la dissi-
mulation, il te répondra : Moi, votre député, où prenez-vous
cela ? J'étais un homme obscur et peu fait pour le métier de
législateur. M. le Ministre m'a distingué ; M. le Préfet m'a
remarqué : je suis leur élu, je suis leur député, et non le
vôtre. Il est vrai que leur choix avait besoin de la ratification
populaire ; mais ce n'est là qu'un détail ; avec quelques
promesses et quelques menaces, en disant que ma cause est
celle de l'Empire, en mettant en campagne sous-préfets,
maires, adjoints, juges de paix, commissaires de police,
gendarmes, etc., on y arrive facilement.
» Tu seras tout interloqué de cette réponse ; puis, tu te
remettras, et si c'est là ton opinion, tu lui diras : Quanta,
moi, je suis indépendant et si j'ai voté pour vous c'était
parce que j'avais mon idée. Vous êtes né coiffé : vous me
plaisez, comme vous plaisez à M. le Préfet et à M. le Ministre.
Je me suis dit : voilà un gaillard qui soutiendra hardiment le
gouvernement, et, comme j'approuve tout ce que le gouver-
— 17 —
nement a fait jusqu'ici, c'est lui que je vais nommer. — S'il
est franc, le député officiel répondra : Nouvelle erreur, mon
ami, si vous avez voulu indiquer une ligne de conduite au
gouvernement, si vous avez voulu par votre vote lui donner
le conseil de persévérer dans la marche qu'il avait adoptée,
vous n'avez pas réussi ; car, si le gouvernement prenait une
marche diamétralement opposée, je l'approuverais encore.
» Il est cependant un cas qui te permettrait de voter en
conscience pour le candidat officiel. Si tu penses que la con-
duite du gouvernement telle qu'elle a été applaudie par la
majorité des députés est irréprochable ; — cela ne suffirait
pas, — si tu penses que, dans l'avenir, la conduite de ce
même gouvernement continuera à être irréprochable, —vote
pour le candidat officiel, qui a approuvé, approuve, approu-
vera. Ce sera ce qu'on peut appeler un vote de confiance basé
sur la foi dans l'infaillibilité gouvernementale, en un mot, la
réunion des trois vertus théologales : la foi, l'espérance et la
charité. » Et je crois, en effet, que, malgré cette lettre, mon
paysan, attribuant à l'Empereur la prospérité dont il jouissait
sous l'Empire, vota charitablement pour le candidat du
pouvoir.
En face du piège plébiscitaire, mon attitude ne fut point
késitante : à une question insidieusement posée je refusai de
répondre, et, quand j'entendis passer le plébiscite, je lui dis :
je ne vous connais pas. Voici dans quelle circonstance :
M. Testelin, docteur en médecine distingué, plus tard com-
missaire général de la défense nationale dans le Nord, vint
dans une ville du département présider une réunion publique
anti-plébiscitaire composée en grande partie d'ouvriers. J'y
assistais, ainsi que plusieurs jeunes gens de l'Ecole de droit.
De sa parole claire et pénétrante, l'orateur républicain atta-
qua le régime impérial et recommanda à ses auditeurs de
')
L
— 18 —
déposer dans l'urne un non énergique et revendicateur. Il
fut chaleureusement applaudi. Personne ne demandait la
parole. J'eus alors l'idée de m'adresser, du haut de cette
tribune improvisée, aux jeunes gens qui m'entouraient. Je
jetai mon nom au président et, au milieu du silence de
l'étonnement, je remplaçai M. Testelin sur l'estrade. Si ma
mémoire ne me trompe pas, je dis à peu près ceci : « J'ai
vingt ans, j'appartiens à cette génération qui n'était pas née
à la vie politique en 1852, je puis dire qui a le bonheur de ne
pas être née à la vie politique dans cette crise néfaste, à cette
génération qui a été spoliée de ses droits parceque le peuple
a, dans un temps d'aberration, outrepassé la mesure de sa
souveraineté, abusé de son droit, en enchaînant les généra-
tions à venir. Nous faisons partie des victimes de ce temps,
nous qui n'avons jamais accepté l'Empire, qui l'avons subi.
(Approbation.) C'est parceque dans cette assemblée il y a des
jeunes gens de vingt ans comme moi, que je suis monté à
cette tribune. C'est à eux principalement que je m'adresse.
» A ce point de vue, je regretle que l'abstention pure et
simple n'ait pas été adoptée, l'abstention, c'est-à-dire la coa-
lition du mépris, qui tue — et de l'indifférence, qui, en face
du pouvoir, est une condamnation.
» Je ne conseille pas l'abstention, puisque les diverses
fractions de l'opinion libérale ne se sont pas accordées sur ce
point; mais personnellement je compte l'employer. Répondre
oui ou répondre non, c'est accepter l'Empire ; et, je le répète,
nous n'avons jamais fait que le subir. Nous autres, hommes
de la nouvelle génération, nous avons les mains pures; nous'
n'avons jamais sanctionné, réhabilité le crime. (Applaudisse-
ments.) A vous tous, je dis, en terminant ces quelques
paroles : vous n'avez pas le droit de disposer de l'avenir! »
Cet effort n'obtint sans doute pas un résultat bien fécond et
— 19 —
se perdit, comme bien d'autres, dans l'océan des millions de
suffrages affirmatifs et approbateurs. Mais, liélas ! ces mil-
lions nés dans le mois des fleurs et de la verdure, disparais-
saient, comme par enchantement, avec les preini res feuilles
jaunies par le vent de septembre. Après Sedan, il était déjà
bien difficile , dans certains pays, de rencontrer l'éditeur
responsable d'un bulletin portant 'e monosyllabe fatidique
oui. Je rencontrai alors un fougueux bonapartiste ; il me dit
en parlant de l'ex-empereur : « Quel être ignoble ! je l'ai
toujours détesté »
Je revins dans ma ville natale, pour assister à cette journée
du 8 mai. J'apparus à la mairie lorsque l'heure marquée pour
la clôture du scrutin fut complètement écoulée. J'assistai dans
le silence de la stupeur à la proclamation des interminables
séries de oui. Je m'étais abstenu, du reste, de toute propa-
gande, de toute discussion, sachant bien l'inutilité de pareilles
manifestations. Je m'étais contenté d'accoster deux jeunes
gens de mes amis qui avaient dans les mains des bulletins
affirmatifs, et de les supplier de ne pas les déposer dans
l'urne ; je leur disais : « Ne le faites pas ! vous ne voyez pas
que notre pays court aux aventures ? que nous attirons sur
nous les plus grands désastres ? — « C'était la voix de Cas-
sandre : elle ne fut point écoutée. J'avais tout à fait oublié
cette particularité ; elle me fut rappelée, après la chute de
l'Empire, par mes deux amis qui voulaient m'accordër le don
de prophétie; ils m'assuraient en même temps que l'élo-
quence même de Gambetta ne- les aurait pas persuadés ; ils
étaient enfin obligés de reconnaître que la raison était démon
côté. Le vote connu, proclamé, le triomphe acquis, je ne pus
m'empêcher de déplorer cette victoire du parti conservateur.
Quelques personnes allèrent contre moi jusqu'à la colère, ce
qui se voit trop communément quand les avis sont partagés.;
— 20 —
d'autres se contentèrent de hausser les épaules, disant d'un
ton dédaigneux : il est jeune ! — Malheureusement j'avais
raison.
La prospérité du moment et l'entraînement du succès
éblouirent beaucoup de bons esprits, qui n'avaient pas une
confiance absolue dans la personne du souverain, ni même
dans le ministère des honnêtes gens. Ce calme et cette pros-
périté cessèrent tout à coup ; la déclaration de M. de Gramont,
ministre des affaires étrangères, fut un coup de foudre dans
un ciel serein : un Hohenzollern voulait un trône en Espagne;
la France ne pouvait le souffrir ; les Pyrénées nelui semblaient
pas une barrière suffisante contre un nouvel empire de
Charles-Quint. « Le gouvernement s'opposera à cette candi-
dature, dit M. de Gramont, dût la guerre s'en suivre. » Pour
tous les esprits non prévenus, pour les yeux clairvoyants, la
déclaration de notre ministre était une déclaration de guerre.
Dans la pensée de l'Empereur, la guerre devait se faire.
— Avant de continuer cet exoosé de faits profondément
gravés dans toutes les mémoires, j'ai besoin de prémunir le
lecteur contre une équivoque qu'il importe de dissiper. Je
n'ai nullement l'intention d'ériger un monument historique,
je ne veux point m'écrier, comme le poëte latin, exegî monu-
mentum. J'écris mes souvenirs, comme la mémoire me les
fournit, au courant de la plume, et je décline toute prétention
au titre d'historien. J'ai sur le chevalet un modeste tableau de
genre, j'espère qu'on ne me demandera pas de lui substituer
un grand tableau d'histoire. Peut-être dans ces pages un -
véritable historien trouvera-t-il quelques documents utiles ;
je souhaite que mes Souvenirs aient cet honneur; mais qu'un
autre se charge décrire l'histoire de la guerre de 1870, his-
toire qui, faite avec soin, serait belle et émouvante ; qu'un
autre encore étudie spécialement la campagne du Nord : c'est
— 21 —
un sujet digne des études d'un homme compétent. Cette
parenthèse fermée, je continue, avec la permission du lec-
teur : il sait maintenant à quoi s'en tenir sur le livre qu'il a
entre les mains.
La France avait autrefois une politique que j'appellerai
nationale, ou traditionnelle, que d'autres appellent la
politique de l'équilibre européen. Depuis le traité de West-
phalie notre pays n'en avait pas connu d'autre. Napoléon III
rompit avec ces traditions et eut pour politique de n'en
point avoir. Cet homme, en effet, était trop peu français et
trop peu honnête, pour avoir une politique française.
Cependant, comme il faut toujours paraître avoir des prin-
cipes, il en inventa à son usage. Des théories de non-inter-
vention, de grandes agglomérations, de nationalités, de
mauvaises délimitations furent les étiquettes d'une politiq-ue
cosmopolite, de don-quichottisme, de duperie et de trom-
perie, en un mot, d'une politique de mauvais aloi. Relative-
ment aux affaires d'Allemagne, la politique impériale ne fut
jamais franche, parcequ'elle fut aveugle. Personne n'ignore
aujourd'hui que M. de Bismark joua J'empereur à Biarritz.
On galvanisa pour un temps l'ancienne théorie de l'équilibre,
et, depuis 1866 la Prusse se sentit menacée par nous ; elle se
prépara dès lors à la lutte fatale. M. Drouyn de Lhuys voyait
le péril et de temps à autre indiquait à l'Empereur les points
noirs qui s'élevaient de la brumeuse Germanie. Mais nous
n'étions pas prêts; le boulet du Mexique parut alors bien
lourd : plusieurs fois la France hésita, puis recula. M. Bene-
detti qui voyait de près l'ogre allemand, n'en était cependant
pas effrayé ; il trouvait que la Prusse, d'abord mal délimitée
avait convenablement rectifié ses frontières ; l'unification de
l'Allemagne lui plaisait. Sous ses yeux, la Prusse, pendant
.quatre ans, dressa contre nous ses batteries formidables;
— 22 —
sous ses yeux, on apprenait et récitait Y Art de battre les
Français. Les Allemands allaient avoir une occasion de
mettre cet art en pratique. Le roi de Prusse avait bien retiré
le consentement donné d'abord au prince Léopold de Hohen
zollern, mais les diplomates français ne se contentirent. pas
de cette démarche et voulurent des engagements pour
l'avenir. Ainsi, les Prussiens, qui désiraient la'guerre, furent
assez habiles pour nous laisser le rôle d'agresseurs et acquérir
pour eux-mêmes les sympathies de presque tous les peuples
de l'Europe (*). A ce moment je ne résistai pas au désir de
connaître l'aspect de Paris : la curiosité m'y emporta. J'as-
sistai au départ de nos braves soldats, alors pleins d'entrain,
d'espérance, d'enthousiasme ; tout le monde, même ceux qui
ne voulaient pas la guerre, les fêlait, les encourageait.
N'étaient-ce point nos frères qui allaient exposer leur vie
pour obéir aux lois du pays? La Marseillaise, le Choot du
départ, le Rhin allemand rugissaient dans les rues et sur
les boulevards. On les chantait au café-concert, on les
(*) Je me trouve, dans cette conclusion, complètement d'accord avec
un publiciste anglais, Auguslus Granville Slapleton, dans sa brochure
intitulée : les Véritables causes de la guerre.
D'autre part, ce publiciste, s'appuyant sur d'autres documents, réroque
en doute la version même de notre ambassadeur, M. Benedetti. Il rappelle
que, l'année précédente, le ministère prussien avait engagé sa parole
d'honneur que la candidature d'un Hohenzollern au trône d'Espagne ne se
produirait pas. Il affirme que ce fut au moment même où le roi de Prusse
acquiesça à la renonciation du père du prince Léopold que notre ambas-
sadeur demanda au roi l'engagement de ne jamais donner son consente-
ment à cette candidature, si le projet en était repris. Ce fut alors que le
roi refusa une dernière audience à M. Benedetti. « Refuser une audience
à un ambassadeur, comme le savent tous ceux qui s'occupent de diplo-
matie, est une des plus graves insultes qu'un Etat puisse faire à un autre.
» L'ambassadeur de Prusse à Paris, le baron Werther, reçut alors l'ordre
de quitter cette ville et le gouvernement français apprit que la Prusse
commençait à armer.
» Ce fut la conviction que la Prusse avait résolu une guerre immédiate
* qui poussa l'Empereur et ses ministres à la déclarer saus délai, pareequ'ils
lu croyaient inévitablc. »
— 23 —
déclamait au théâtre ; les plus grandes actrices briguaient
l'honneur de ces déclarations patriotiques. On faisait revivre
le souvenir de Rachel. L'empire s'appropriait et profanait
en quelque sorte les hymmes sublimes de la Révolution. Il
était permis de chanter :
De vils despotes deviendraient
Les maitres de nos destinées !
Aux armes, citoyens.
Le but du gouvernement était de surexciter la fibre
nationale, de mettre dans tous les cœurs la haine de
l'étranger, afin de culbuter, s'il était possible, cet étranger
du premier coup. J'ai acquis la certitude que beaucoup
d'agents de police se déguisèrent alors pour se mêler à la
foule et contribuer à faire arriver ces manifestations à leur
paroxysme. Cerles, les Français n'aiment pas les Allemands,
pas plus que les Allemands n'aiment les Français ; ce qui
perpétue ces haines entre peuples, c'est le souvenir des
invasions, souvenir entretenu par les poëtes, les historiens
et les traditions du foyer. Ces haines devraient toutefois aller
en s'affaiblissant sans cesse, grâce au développement du
commerce international ; mais on a fait tout ce qu'il fallait
pour les éterniser, puisque l'ère des invasions a recommencé.
Les haines nationales existaient donc : la chanson de Becker
et la réponse de Musset, quoique datant de 18i0, sont une
des preuves nombreuses de ce fait.
Nous l'avons eu, votre Rhin allemand,
Il a tenu dans notre verre.
Un couplet qu'on s'en va chantant
Efface-t-il la trace altière
Du pied de nos chevaux marqué dans votre sang ?
Nous l'avons eu, votre Rhin allemand.
Son sein porte une plaie ouverte,
— 24 —
Du jour où Coudé triomphant
A déchiré sa robe verte.
Où le père a passé, passera bien l'enfant.
f
Nous l'avons eu, votre Hhin allemand.
Si vous oubliez votre histoire,
Vos jeunes filles, sûrement,
Ont mieux gardé notre mémoire,
Elles nous ont versé votre petit vin blanc.
,
Ces beaux vers nous donnent maintenant une sensation
douloureuse: la réponse des Allemands, faite en 1870, fut
terrible.
En France surtout on porta la haine jusqu'à la folie :
harenton avait visité Paris. Pendant toute la nuit on
-entendait le bruissement de cette foule enfiévrée qui criait :
.A Berlin ! De pareilles démonstrations devaient susciter une
contradiction. On vit, en effet, quelques manifestations anti-
belliqueuses. Des ouvriers en blouse blanche descendaient
le boulevard par centaines criant, sur l'air des lampions,
vive la paix ! J'ai vu au café de Madrid un individu appar-
tenant à la bourgeoisie qui faillit s'attirer un très mauvais
parti pour avoir proféré un pareil cri. L'abbé de Saint-Pierre,
l'utopique auteur de la Paix universelle aurait été mis. en
pièces s'il avait pu revenir du pacifique séjour des morts au
.sein de la capitale de la France. Ces contre-manifestations
me parurent alors, et me paraissent encore aujourd'hui,
empreintes d'un caractère anti - patriotique. On pouvait
déplorer la guerre, mais le pays était engagé par le maître
qu'il s'était donné, il fallait suivre. J'avoue en toute humilité
qu'entendant près de moi crier vive la paix ! j'ai répondu de
toute la force de mes poumons : vive la guerre ! cependant
- -2) —
je n'étais pas sympathique à cette guerre, ni au pouvoir qui
la déclarait.
La France était d'autant plus folle d'enthousiasme, que le
ministre de la guerre, le maréchal Leboeuf, semblait répondre
du succès ; il affirma hautement à la tribune que la France
était prête à soutenir la lutte, tandis que ses ennemis ne
l'étaient pas. C'était, hélas ! le contraire de la vérité. La
majorité du corps législatif, toujours aveugle, toujours appro-
bative, eut aussi ses jours d'enthousiasme. M. Granier de
Cassagnac ne se possédait plus et voulait absolument s'em-
parer de quelques casques pointus. M. Gambetta, quoique
l'un des piliers de l'opposition irréconciliable, n'hésita pas à
se lancer dans le mouvement général. M. Jules Favre, d'un
tempérament plus calme, résista à cet entraînement ; mais
sa parole éloquente fut étouffée. Quelqu'un lutta jusqu'au
bout avec une incroyable ténacité et une clairvoyance éga-
lement admirable. Ce fut M. Thiers. Il connaissait sans doute
l'insuffisance de nos préparatifs. M. Thiers cependant était
considéré comme l'ennemi personnel de l'unité allemande,
c'était l'homme de l'équilibre européen. Il voyait, ce qui
pour les autres était caché par le voile de l'avenir, que loin
de rétablir l'équilibre des forces européennes, cette guerre
entreprise inconsidérément, sous un prétexte, allait rompre
cet équilibre pour longtemps. Le compte-rendu de cette
séance du Corps législatif, qui semble éloignée de nous de
plusieurs années, doit être relu en entier : on trouve rare-
ment une page d'histoire plus émouvante.
Le 19 juillet, M. Georges Le Sourd, secrétaire de l'ambas-
sade française à Berlin, remettait la déclaration de guerre de
la France à la Prusse, à M. le comte de Bismark.
Avant de quitter Paris, l'Empereur adressait aux Français
une proclamation doms le style que nous avons appris à con-
— 26 —
naître. Elle commençait ainsi : « Il y a dans la vie des peuples
des moments solennels où l'honneur national, violemment
excité, s'impose comme une force irrésislible, domine tous
les intérêts, et prend seul en main les destinées de la patrie.
Une de ces heures décisives vient de sonner pour la France.»
Il ne craignait pas d'évoquer le spectre de la Révolution
française et tentait de faire croire que la cause pour laquelle
on allait combattre était celle de la civilisation. Voici ses
paroles : a Le glorieux drapeau que nous déployons encore
une fois devant ceux qui nous provoquent est le-même qui
porta à travers l'Europe les idées civilisatrices de notre grande
Révolution ; il représente les mêmes principes ; il inspirera
les mêmes dévouements. » Il terminait en s'écriait : « Dieu
bénisse nos efforts ! un grand peuple qui défend une cause
juste est invincible ! » En même temps une autre proclamation
était adressée à l'armée : « Soldats, je viens me mettre à
votre tête pour défendre l'honneur et le sol de la patrie.Vous
aLcz combattre une des meilleures armées de l'Europe ; mais
d'autres, qui valaient autant qu'elle, n'ont pu résister à votre
bravoure. Il en sera de même aujourd'hui. La guerre qui
commence sera longue et pénible, car elle aura pour théâtre
des lieux hérissés d'obstacles et de forteresses ; mais rien
n'est au-dessus des efforts persévérants des soldats d'Afrique,
de Crimée, de Chine, d'Italie et du Mexique. » On remarqua
beaucoup cette phrase : « La guerre qui commence sera
longue et pénible. » Il faut ajouter qu'on ne croyait pas
qu'elle fût vraie. Cette seconde proclamation se terminait,
comme la première, par une invocation à la divinité ; mais
cette invocation avait une tournure légèrement ironique qui
laissait voir dans son auteur un sceptique pliant le genou en
manière d'acquit. « Soldats, que chacun fasse son devoir, et
le Dieu des armées sera avec nous ! »
— 27 —
Un resta sans dépêches depuis le 25 juillet jusqu'au irr
aoml; cependant la confiance du peuple français dans la vic-
toire ne~se démentait pas. Les cartes du théàtre de la guerre
me comprenaient qu'un petit coin de notre territoire ; on
rencontrait des gens prêts à parier que l'armée célébrerait le
15 atût à Berlin ; d'autres promettaient de fortes sommes par
chaque jour que durerait la guerre : on se croyait encore au
temps des promenades militaires à travers l'Europe. On croyait
au talent de nos généraux, au nombre et à la valeur de nos
soldats, à l'excellence du fusil Chassepot, à l'efficacité de ces
terribles mitrailleuses qui fauchaient les hommes comme une
maisson ; notre armée était considérée comme la première du
monde ; notre intendance nous était enviée par toute l'Eu-
rope. L'Empereur et quelques autres savaient seuls que la
France jouait son va-tout dans des conditions déplorables. Il
fallut alors donner un aliment à la curiosité et au patriotisme
excités à un si haut point. Entre un déjeuner et un dîner à
Metz, le 2 août, l'Empereur eut le temps de donner aumonde
et à la France la tragi-comédie de Saarbruck. Un petit corps
prussien fut attaqué et rejeté dans les bois. Saarbruck était
emlevé. Cette escarmouche fut entourée d'une mise en scène
qui côtoyait le grandiose et le ridicule. La balle ramassée par
le Prince Impérial, d'autres balles venant mourir à ses pieds, -
comme pour lui faire hommage, la larme du vieux grognard,
rie. ne manquait. Le style des bulletins officiels devenait
seitimenta., pathétique. Partout, on pavoisa les maisons pour
fêter ce prélude de la victoire et on apprêta pour les succès
plus décisifs des lampions qui ne furent jamais allumés. On
ne reprochera peut-être de traiter trop légèrement un sujet
si grave, si douloureux, mais je suis obligé de donner la
physionomie de cette époque, de relater les faits avec le
caractère qu'ils ont eu réellement.
— 28 —
A Wissembourg, une division, commandée par le général
Abel Douay, fut écrasée ; le général périt à la tête de ses
soldats. Ce premier revers étonna, consterna. Les Français,
prompts à l'enthousiasme, s'abattent facilement. Le général
Frossard fut battu près de Forbach. Les événements se préci-
pitaient avec une rapidité vertigineuse. Le 6 août, on apprit
à Paris une grande victoire de Mac-Mahon, la joie fut déli-
rante. Cette nouvelle était fausse, c'était une odieuse mysti-
fication, et cette grande victoire n'était autre que la défaite
du maréchal à Reichsoffen. L'historien qui racontera cette
lutte héroïque devra avoir devant les yeux l'admirable page
de Victor Hugo sur la charge des cuirassiers de Waterloo,
pour décrire dignement la charge légendaire des cuirassiers
et des chasseurs d'Afrique. Le général Colson, chef d'état-
major de Mac-Mahon, fut tué à ses côtés. Quarante-cinq mille
Français avaient lutté contre plus de cent vingt mille hommes.
Le prince royal de Prusse put refaire Je mot : Honneur au
cour, ge malheureux !
Jusque-là, les dépêches officielles avaient été rédigées dans
le but de tromper le pays ; elles se composaient de clichés
tout préparés : Le moral des troupes est excellent. Les
troupes se massent. La situation n'est pas compromise.
Une grande bataille paraît imminente. Les troupes se sont
repliées en bon ordre. Charles Joliet a pu dire avec raison :
« Le gouvernement mentait même lorsqu'il ne disait rien. »
On trouvait encore des gens qui niaient 1 importance de nos
revers, qui allaient même jusqu'à dire que c'était une tactique
pour attirer l'ennemi chez nous et le battre plus sûrement :
on reculait pour mieux sauter !
On avait assez souvent répété que les troupes se massaient,
et la grande faute commise était de disséminer à la frontière
des corps d'armée qui ne pouvaient combiner leur action, en
— 29 —
un mot, d'éparpiller nos forces, alors que nous avions affaire
à des tacticiens admirables, qui de plus avaient le nombre
pour eux. Enfin, l'aveu était nécessaire. Le gouvernement se
décida à faire ce pénible aveu : Mac-Mahon étant battu, le sol
était envahi. La dépêche faisait appel à la concorde et se
terminait par les mots sacramentels : Vive VEmpereur! A ces
mots qui trouvèrent peu d'écho bien des personnes opposèrent
un cri qui était plutôt dans la situation : vive la France ! vive
la Nation 1 Il était temps de ne plus laisser le pas à l'intérêt.
dynastique et de songer uniquement au salut de la patrie.
Le Corps législatif, réuni en session extraordinaire et
presque en permanence, vota sans discussion un emprunt
de 750 millions, une levée de 140,000 hommes et l'appel à
l'activité de la garde mobile. Ces lois de défense, en effet,
étaient d'une urgence évidente. On ne se borna pas là. La
gauche voulut faire reconnaître par le ministère qu'on
avait engagé le pays dans une guerre pour laquelle rien
n'était prêt. A de telles accusations, le ministère ne pouvait
répondre qu'en se retirant et cette retraite était un aveu. Les
grands coupables ne se trouvaient pas sur les bancs du
ministère, la responsabilité remontait plus haut. Le fameux
auteur du 19 janvier termina sa carrière dans ces jours
sinistres, et avec lui furent sacrifiés MM. de Gramont, Segris,
Chevandier de Valdrôme. L'Impératrice, alors régente, appela
Cousin-Montauban, duc de Palikao, à former un ministère.
Le chef du nouveau cabinet était un homme taré, qui avait
acquis une triste réputation dans l'expédition de Chine.
L'assemblée la plus servile qu'on vît jamais lui avait naguère
refusé une dotation ; les dépouilles opîmes du Palais d'été
l'avaient enrichi. Ce ministère était celui qui aurait convenu
pour un coup d'Etat ; il n'inspirait confiance à personne,
c'était là un vice originel et irrémissible.
— 30 —
CHAPITRE II.
Formation de la Garde nationale mobile.
« Que faire de la mobile ? »
(Papiers secrets de Napoléon III.)
SOMMAIRE :
La mort du maréchal Niel. - La loi du 1er février 1868. -
Justification de L'effet rétroactif donné à cette loi.- La question
du mariage. — Le choix des officiers. — La garde mobile
demande à prendre part à la défense du pays. — Son appel au
chef-lieu du département. — Les adieux et le départ. — Les
tribulations commencent. — L'habillement et l'armement. —
Discussions politiques. — Retour au chef-lieu d'arrondissement.
— Commencement de l'inslruction militaire. — Le passage du
Prince Impérial. — Nous allons aux frontières. — Réflexions
sur l'organisation de la garde mobile.
Ceux qui avaient confiance dans le talent et l'énergie du
maréchal Niel, ministre de la guerre, peuvent se rappeler la
parole de Bossuet disant de Cromwell, mort de la pierre :
« Un grain de sable arrêta cet homme. » De même on pourrait
dire que la sonde brisée par le célèbre chirurgien Nélaton
changea les destinées de la France : le maréchal Niel eut un
bien triste successeur ! Mais ce n'est là sans doute qu'une des
causes si multiples de l'immense catastrophe.
Nous sommes obligés, pour prendre l'institution de la garde
mobile ab ovo, de revenir sur nos pas. Examinons d'abord la
loi du 1er février 1868, l'extrait de naissance de la garde
— 31 —
mobile, la charte fondamentale de cette nouvelle milice.
a Une garde nationale mobile sera constituée à l'effet de
concourir, comme auxiliaire de l'armée active, à la défense
des places fortes, des côtes et frontières de l'Empire, et au
maintien de l'ordre à l'intérieur. Elle ne peut être appelée à
l'activité que par une loi spéciale. La garde nationale
mobile est organisée par départements, en bataillons, compa-
gnies et batteries.
» Les officiers sont nommés par l'Empereur et les sous-
officiers et caporaux par l'autorité militaire.
» Ils ne reçoivent de traitement que si la garde nationale
mobile est appelée à l'activité. »
Pomr bien connaître l'esprit de cette loi, nous pouvons
consulter le rapport de M. Gressier : « Tout le monde com-
pceiil que pour donner à l'armée active sa disponibilité
complète, pour permettre au jour d'une grande lutte d'en
rassembler toutes l-s forces, il est indispensable qu'une garde
matinale mobile existe et puisse venir occuper les garnisons
et les places fortes.- Mais si en temps de guerre elle devient
une véritable milice militaire, elle doit en temps de paix
rester exclusivement la milice du travail. — Ce rôle de la
garde nationale mobile a paru, à votre commission, dicter les
conditions de son existence. — Son organisation doit être
assez complète pour permettre de la rassembler rapidement.
— Son instruction doit être suffisante pour qu'on puisse sans
inquiétude lui confier des fusils en cas de besoin. —Mais tant
que son concours n'est pas indispensable, tant qu'une loi ne
l'a pas appelé à l'activité, le garde national mobile doit rester
citoyen, libre d'aller et de venir, de se marier, de suivre telle
profession que bon lui semble. »
J'appartenais à la classe de 1866, j'échappais par consé-
quent aux mesures édictées par le titre II de la loi de 1868,
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en vertu de ce principe ancien dans nos codes : « La loi ne
dispose que pour l'avenir ; elle n'a point d'effet rétroactif. »
— La loi, sous l'empire de laquelle je m'étais présenté à la
conscription, m'assurait que j'étais libéré du service militaire
si le sort m'était favorable ; le sort m'avant en effet favorisé,
je croyais ma dette envers la patrie définitivement éteinte. Je
me trompais. Si le principe de la non-rétroactivité des lois est
éminemment respectable, il est un principe qui lui est supé-
rieur ; c'est que tout citoyen en état de porter les armes se
doit à :a défense de son pays : aucun motif, aucun prétexte
ne peut l'arracher à cette obligation sacrée. Les lois de 1818
et de 1832 reconnaissaient qu'en cas de besoin on pourrait,
par une loi postérieure, appeler tous les citoyens valides. Le
décret du 23 août 1793, dans une crise épouvantable, au mi-
lieu du danger leplus imminent que puisse courir unenation,
avait organisé la levée en masse : « Art. 1er. Dès ce moment
jusqu'à celui où les ennemis auront été chassés du territoire
de la République, tous les Français sont en réquisition per-
manente. —Art. 2. Les jeunes gens iront au combat; les
hommes mariés forgeront les armes et transporteront les
subsistances ; les femmes feront des tentes, des habits, et
serviront dans les hôpitaux ; les enfants mettront les vieux
linges en charpie ; les vieillards se feront porter sur les places
publiques pour enflammer le courage des guerriers, exciter
à la haine contre les rois, et recommander l'unité de la Ré-
publique. — Les maisons nationales seront converties en
caserne, et les places publiques en ateliers d'armes ; le sol
des caves sera lessivé pour en extraire le salpêtre. — Art. 3.
Les armes de calibre seront exclusivement confiées à ceux
qui marcheront à l'ennemi ; le service de l'intérieur se fera
avec des fusils de chasse et l'arme blanche. — Art. 4. Les
chevaux de selle seront requis pour compléter les corps de
— 33 —
cavalerie ; les chevaux de trait, autres que ceux employas à
l'agriculture, conduiront l'artillerie et les vivres. — Art. 5.
Le Comité de salut public est chargé d'établir, sans délai, une
fabrication extraordinaire d'armes qui soit en rapport avec
LÉuergie du peuple français. » Le général F idherbe, dans
son projet de rg-auisation de l'armée, dit ceci : « Sauf Le
cas d'incapacité physique, tout citoyen doit concourir per-
âûMellement à la défense du pays. » Personne donc n'avait
le-droit de se plaindre de l'application de l'article 14 de la loi
sur la mobile : It- Font partie de la garde nationale mobile, à
partir de la promulgation de la présente loi, sauf les excep-
tions prévues par l'article 4 de la présente loi, les hommes
célibataires ou veufs sans enfants des classes de 1866, 1865,
18G4, qui-ont été libérés par les conseils de révision. Ceux de
la Gkisfie de 1866 y serviront quatre ans. Ceux de la classe de
1866 y semkent trois ans. Ceux de la classe de 1864 y servi-
ront deux ans. » Cet article épargnait, on le voit, les hommes
mariés : la rétroactivité, dans son cours violent, les laissait
sur la rive. La loi était sage. Combien je plaignais, pendant
la campagne, ces jeunes officiers, ces jeunes soldats, pour
lesquels l'hymen n'avait fait qu'entr'ouvrir les portes du bon-
heur si doux et si paisible du foyer, qui avaient seulement
goûté les jouissances si nombreuses et si diverses d'un amou-
reux tête à tête. Leur supplice devait être plus douloureux
que celui de Tantale ; le souvenir devait leur causer de
cuisante chagrins. Aussi leur pensée ne s'absorbait pas dans
le désir de sauver le pays, de chasser l'étranger ; leurs regards
n'étaient point tournés vers la frontière ; mais leurs yeux
humides se fixaient souvent du côté de la contrée, de la mai-
son chérie où la jeune épouse, de son côté, chaque jour
rougissaiLsés yeux et pâlissait ses joues, se désolant et crai-
- - gnant pour les jours de l'absent. Ouelquefpie-tetCTW^e laissait
- , I- 1. ,
Nî.