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Souvenirs de la Nouvelle Calédonie... par Ulysse de La Hautière,...

De
265 pages
Challamel aîné (Paris). 1869. In-18, 267 p..
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SOUVENIRS- J
m; I.A
NOUVELLE
CALÉDONIE
VOYAGE SUIS !,A COTE OISIE.NTALE
UN GOlil' l)E MAIN CHEZ LES KANACKS
PlLOU-l'lLOU A NANIOI;NI
l'Ali
Ulysse DE LA HAUTIÈRE
Membre de la Société de gi!ograp!.i« de Paris
PAKIS
CHALLAAJEL AIMÉ, LIBRAIRE-ÉDITEUR
30, rue îles Boulangers, et rue île llellechasse, 27
QIKZ TOUS LES LIBRAIRES DE FRANCK ET DE L'ÉTRANGEH
1869
SOUVENIRS
DE LA
NOUVELLE-CALÉDONIE
SOUVENIRS
DE LA
NOUVELLE
CALÉDONIE
VOYAGE SUR LA COTE ORIENTALE
^.UN COUP DE MAIN CHEZ LES KANACKS
/»\ PILOU-PILOU A NANIOUNI
l £L- I PAR
' >*Jlysse DE LA HAUTIERE
Membre, de la Société de géographie de Paris
PARIS
CIIALLAMEL AÎNÉ, LIBRAIRE-ÉDITEUR
30, rue des Boulangers, el rue de Bellechasse, 2"
CHEZ TOUS LES LIBRAIRES DE FRANCE ET DE L'ÉTRANGER
1869
VOYAGE
SUR LA
*ÈOTE ORIENTALE
VOYAGE
SUR LA COTE ORIENTALE
I
Dix noeuds à l'heure
Départ de Nouméa.— Mouillage dans la baie d'Iré. — L'Ile Oucn,
son chef et ses derniers habitants. — Réception à bord du Cocllo-
Çjon. — Arrivée à Kanala.
Le 9 juin 1863 (I), l'aviso Coëllogon, mar-
chant à toute vitesse, c'est-à-dire à raison de dix
milles à l'heure, quittait la rade de Nouméa et
(1) Des fragments de ce voyage, publiés dans le Moniteur de la
Nouvelle-Calédonie, ont été accueillis par quelques revues spéciales
avec une bienveillance qui nous a conduit à en développer le récit et à
le présenter au public dans un premier écrit (nous citerons notamment
la Revue du Monde colonial, numéros de décembre 1863, février et
mars 1861; l'Economiste français, numéro de novembre 1863; la
Revue do la Société de Géographie, 1863).
4 SOUVENIRS DE LA NOUVELLE-CALÉDONIE
filait dans le S.-O. de la Nouvelle-Calédonie; il
avait à son bord le gouverneur de cette colo-
nie (1), qui se proposait d'explorer en détail la
côte orientale de la grande île. Après avoir laissé,
sur la gauche, les vastes plaines de la Concep-
tion, de Saint-Louis et de Morari, le steamer
continua sa route à travers les îlots et les écueils
situés entre le Mont-Dore et la ceinture des ré-
cifs extérieurs, fuyant devant les montagnes du
sud, dont les crêtes offrent aux navigateurs, par
leur configuration spéciale, l'un des meilleurs
moyens de reconnaissance.
Deux heures après le départ, au moment où
le soleil allait disparaître à l'horizon, le Coëtlo-
gon jetait l'ancre dans la baie d'Ire, située à la
partie N.-N.-O. de l'île Ouen et à l'entrée ouest
du canal Woodin : il était prudent d'attendre au
lendemain pour franchir ce canal, ainsi que celui
de la Havannah, éloigné de vingt milles marins.
La baie d'Iré, dont le littoral est inhabité,
(1) M. le contre-amiral Guillain ; le Coclloijon était, à cette époque-
commande par M. le capitaine de frégate Mathieu qui a, durant plu-
sieurs années, rempli, dans la colonie, d'importantes fonctions admi-
nistratives.
VOYAGE SUR LA COTE ORIENTALE 5
n'a d'autre intérêt que d'offrir un excellent mouil-
lage aux bâtiments attardés dans le canal Woo-
din. Elle fait partie d'une île au sol tourmenté,
rougeâtre et ferrugineux, appelée Ouen par les
indigènes, et dont les cartes anglaises ont fait le
cap du Prince de Galles. Cette île, montueuse,
inaccessible du côté de la mer, apparaît presque
dénudée, si ce n'est dans la baie de Kùo (dite
baie des Pilotes) et d'autres rares endroits : on
y a trouvé une grande abondance de minerai de
fer, ainsi qu'une certaine argile propre à la con-
fection des briques. Ce pays est, en résumé,
triste et inculte, et sa population, qui dépendait
jadis de celle de l'île des Pins, ne s'élève pas
actuellement à plus de cent individus, qui se
livrent exclusivement à la pêche : encore ces
derniers habitants penchent-ils à se joindre à
ceux des leurs qui ont rallié les missions ou
émigré sur la rive opposée de la grande île, au
pied du Mont Ya, en un point égayé par quelques
bouquets de jeunes cocotiers, au milieu desquels
se dressent d'élégants pins colonnaires (1) (À).
(1) Nous savons que, dans tout écrit, les notes doivent être soigneu-
sement évitées : mais, en raison de la nature de notre ouvrage, nous
6 SOUVENIRS DE LA NOUVELLE-CALEDONIE
Le Coëtlogon avait à peine opéré son mouil-
lage qu'une pirogue se détacha de la terre :
poussée par une brise favorable, elle gagna le
bord en peu d'instants, et bientôt nous vîmes
monter, par l'escalier d'honneur, le petit souve-
rain de l'île, Kari, qui venait rendre ses hom-
mages au chef de la colonie. L'aliki (chef de
Lribu) éLait remarquable, au milieu des siens,
par sa démarche en quelque sorte aisée, une
stature élevée, des membres forts et nerveux.
Sa noire physionomie, constamment riante, révé-
lait, en même temps qu'un heureux caractère,
le peu de souci que lui cause la dissémination
de son peuple. Au reste, son dandysme semblait
indiquer qu'il n'est point réduit à la misère,
compagne habituelle de ses frères en royauté
calédonienne : Un habit noir, qui aurait encore
pu figurer à l'un des étalages du Temple; une
cravate relativement blanche; enfin l'indescrip-
tible et indécent costume national sur lequel nous
aurons l'occasion de revenir, constituaient son
serons parfois contraint, pour éviter un écueil plus grand, de ren-
voyer le lecteur, soit au bas de la page, au moyen de chiffres, soit à
la fin de ce volume, à l'aide de lettres.
VOYAGE SUR LA COTE ORIENTALE 7
accoutrement. Les contours arrondis de ses
formes disaient en outre qu'il n'a pas' à déplorer
les jeûnes forcés que subissent, parfois, les indigè-
nes. Interrogé, au moyen d'un interprète, sur le
secret de son luxe et de son embonpoint, Kari les
attribua aux bénéfices que lui procure la vente
des holothuries (B) pochées par ceux de ses su-
jets qui ne lui ont pas fait défection.
Rien de plus comique, pour les Européens,
que la vue de celte demi-civilisation obtenue,
en Océanie, sur les indigènes groupés autour des
centres de population blanche : l'association des
idées produit instantanément une comparaison
qui n'est pas à la louange de ces ci-devants an-
thropophages, ne leur en déplaise, et l'on croit
avoir devant les yeux une légion de ces animaux
qui marchent dans l'échelle des êtres, immédia-
tement après les bimanes. Tels étaient les suivants
de Kari : celui-ci cachait sa nudité sous une che-
mise dont les plis flottaient au gré des vents;
celui-là portait un gilet crasseux, plus une im-
mense botte ; cet autre, une antique robe de
chambre dont il avait relevé la vétusté par de
grosses épauletles : enfin ce dernier tenait, ju-
8 SOUVENIRS DE LA NOUVELLE-CALEDONIE
ché, sur sa chevelure forte et crépue, un gibus
encore neuf, qu'il avait, disait-il, récemment
troqué contre le casse-tête de ses pères. Le mal-
encontreux chapeau faillit, entre parenthèses,
rompre, un moment, la bonne harmonie entre
les hommes de l'équipage et les indigènes, car
ce genre de coiffure, objet d'horreur « à l'avant »
des bâtiments de guerre, fut incontinent trans-
formé en casquette, à la grande ire du pauvre
Calédonien.
La soirée se passa sans autre incident, et le
10 juin, au matin, le Coëllogon fit route pour
Kanala, où le gouverneur se proposait de sé-
journer : sur le soir, au coucher du soleil, le
steamer entrait dans l'immense port de ce nom.
VOYAGE SLR LA COTE ORIENTALE
II
Séjour à Kanala
Le port de Kanala. — Vue générale du pays. — Le Pic-des-Morts
et ses habitants. — Les bois sacrés calédoniens et leur nymphe
Egérie. — Présentation de Gélima et Kaké, grands alikis de Ka-
nala. — Le costume calédonien. — Les fusils des gardes du
corps de Gélima et Kaké. — Une digression sur les charmes des
Kanaques.
Parti du chef-lieu de la Colonie et venu par le
canal de la Ilavannah, le voyageur est tout d'a-
bord déçu par l'aspect désancbanleur des côtes
méridionales de la grande île ; mais lorsqu'il ga-
gne le port grandiose de Kanala, l'enthousiasme
succède à ses premières impressions, car il peuL
alors juger la Nouvelle-Calédonie telle qu'elle
doit l'être, c'est-à-dire comme un pays riche et
plein d'avenir. Après avoir franchi le cap Du-
moulin, il pénètre dans la baie proprement dite,
encaissée, au goulet surtout, entre des contre-
1.
4 0 SOUVENIRS DE LA NOUVELLE-CALÉDONIE
forts élevés, boisés jusqu'au sommet et sillonnés
par de nombreuses cascades. Bientôt il arrive
dans le port d'Urville, le meilleur des quatre
grands havres du bassin de Kanala ; le Pic-des-
Morts s'efface, et soudain, un splendide paysage
se déroule à ses yeux : au premier plan, une
longue ligne de palétuviers, interrompue çà et là
par les méandres des rivières Négrepo et Ouen-
Tchio : sur la droite les bâtiments et le poste de
Napoléonville, placés sur un petit morne ; en ar-
rière, une série de montagnes, s'étageant, dans
la perspective, les unes au-dessus des autres, et
donnant au tableau un horizon verdoyant, sur le-
quel se détachent parfois les ondes écumanles et
argentées de rapides torrents.
Le Coëtlogon avait promptement franchi la baie
de Kanala, et bientôt, au commandement solennel
de mouillez ! le pavillon aux deux étoiles déferlé
au mât de misaine, en même temps qu'un coup
de canon, dont le bruit répété par la grande voix
des échos, alla mourir clans le lointain, annon-
çaient, à nos compatriotes et aux indigènes, la
présence, à bord, du chef de la colonie.
L'ancre était jetée dans le port d'Urville, à la
VOYAGE SUR LA COTE ORIENTALE 11
droite duquel se dresse, sombre et mystérieux,
le Pic-des-Morts. Son aspect étrange, ses bois
épais, au feuillage foncé, parlent à l'imagination
et remettent en mémoire les souvenirs des bois
sacrés, le lucus des anciens, avant même que son
nom lugubre vous ait impressionné. C'était là,
en effet, que les indigènes de Kanala exposaient,
naguère, les restes des leurs, dans les broussailles
ou même sur les branches des arbres les plus
touffus. Le culte des morts a été constaté, dans
toutes les tribus calédoniennes : en 1859, de fer-
vents sectateurs du système de Gall, désireux
d'enrichir nos musées d'ethnologie, parvinrent à
ravir plusieurs crânes au sanctuaire, mais ils
manquèrent expier chèrement leur zèle phréno-
logique, lorsque cet enlèvement fut connu des
Kanaliens.
Les funérailles varient, chez les Calédoniens,
suivant les localités : quelques tribus septentrio-
nales inhument leurs morts après avoir replié
sur eux-mêmes les bras et les jambes des cada-
vres ; mais la généralité possède, près des vil-
lages, un bois, ou, à défaut, un épais fourré,
dans lequel les corps sont exposés, tantôt sur les
12 SOUVENIRS DE LA NOUVELLE-CALEDONIE
rameaux des arbres, tantôt debout, adossés con-
tre ces derniers. Rien de plus curieux et à la
fois de plus lugubre que l'aspect de ces lieux fu-
nèbres, où le silence de la mort est troublé par
les seuls cris des oiseaux de proie, se disputant
les chairs du nouveau venu : ici les débris d'un
squelette, blanchis par le temps, jonchent le sol;
là, ce cadavre, subissant la loi fatale de la nature,
fait naître ou au moins alimente ces êtres repous-
sants qui, eux aussi, ont leur mission, tout in-
fime qu'elle soit, dans la grande machine du
monde ; çà et là, pendent aux branches, les ar-
mes, bracelets, ornements des guerriers, les avas,
ceintures ou colliers des femmes ; — des taros,
ignames, cocos et cannes à sucre sont déposés à
terre, sortes d'ex-voto ; •— les marmites d'argile
destinées à la cuisson des aliments ne sont même
pas oubliées. A la lisière du bois et sous un ba-
nian séculaire, dont les rameaux puissants, re-
joignant le sol, forment autour du tronc, des ga-
leries symétriques, gît le corps d'un chef, entouré
de ses armes, couvert de ses ornements : non
loin, le gardien de ces restes sacrés se tient,
debout et silencieux ; et ce n'est pas sans un cer-
VOYAGE SUR LA COTE ORIENTALE 13
tain émoi que le visiteur rencontre, dans ces
lieux qu'il croyait déserts, un vivant de pareille
apparence. Celui que nous vîmes à Kanala était
un vieillard encore robuste et d'une haute sta-
ture : sa poitrine était peinte d'un noir brillant ;
la tête ornée d'un immense bonnet fait d'étoffe
noire, surmonté de plumes blanches, il posait,
sombre et muet, armé de son casse-tête ; ses
yeux gardaient la fixité de la mort, sa physiono-
mie, quelque peu cadavérique, une immobilité
marmoréenne : il avait, en un mot, tout le phy-
sique de son emploi.
Au reste, c'est un grand honneur que d'être
appelé à garder les mânes d'un aliki ; pour bri-
guer cette faveur, la première condition est d'ap-
partenir, soit par la naissance, soit par les faits-
d'armes, à la classe aristocratique. Et cependant
l'inviolabilité même, qui est l'apanage de la fonc-
tion, est un lourd fardeau pour le personnage,
car son existence devient celle d'un véritable pa-
ria. Son contact entraîne la peine de mort :
aussi lui apporte-t-on sa nourriture dans un lieu
désigné, que le porteur, son office accompli, fuit
de toute la vitesse de ses jambes.
14 SOUVENIRS DE LA NOUVELLE-CALÉDONIE
Le 11 juin, à onze heures du matin, le gou-
verneur de la colonie, son état-major et celui du
Coëtlogon, remontaient en baleinières la rivière
Négrepo, pour se rendre à Napoléonville. Ce cours
d'eau, descendant des montagnes élevées du fond
de la vallée de Kanala, trace son cours sinueux à
travers une plaine de palétuviers, et, baignant le
pied du Pic-des-Morts, se déverse dans la baie.
Son peu de profondeur le rend d'une navigation
difficile à marée basse, même pour les plus pe-
tites embarcations, qu'on est parfois réduit à
traîner comme on ferait d'une charrette embour-
bée. Au-dessus du monotone palétuvier se balan-
çaient d'élégants panaches de cocotiers, et l'air
retentissait du cri joyeux de perruches aux vives
couleurs ; aussi, quelque long que fût le trajet,
sous le beau ciel de la Calédonie, il ne pouvait
être sans charmes.
Enfin, l'on aperçut le débarcadère où se trou-
vaient réunies les populations blanche et indi-
gène. Les troupes de la garnison attendaient,
rangées en bataille sur la rive ; Gélima et Kaké,
les-deux grands chefs de Kanala, étaient à la tête
de leurs gardes du corps, qu'ils ont trouvé moyen
VOYAGE SUR LA COTE ORIENTALE 15
de couvrir de tous les vieux effets des soldats
d'infanterie, défroques que ces nouveaux enfants
de Bellonc s'efforcent de revêtir le plus martia-
lement possible. En revanche les deux alikis por-
taient un pantalon d'officier, la veste d'honneur
et l'écharpe rouge dont ils ont été gratifiés à
l'une des fêtes de l'Empereur, un képi et un sa-
bre de marine : sur leur poitrine brillait une mé-
daille d'or, témoignage de leur dévouement à la
cause de la civilisation. En arrière, se déve-
loppait une longue ligne de noirs guerriers, ar-
més de sagayes et fidèles à ce costume national,
plus indécent que la nudité même, et qui n'exige
pas plus de quinze centimètres carrés d'étoffe (1) :
nous souvenant avec le poëte, que « le latin,
dans les mots, brave l'honnêteté, » nous croyons
ne pouvoir mieux le décrire qu'en reproduisant
ce passage d'une notice de M. le commandant
Jouan (2) sur les îles Loyalty (3) : « Caledonici
(1) M'bou, m'né, nmj et néeliisso en dialecte kanalien.
(2) Revue maritime el coloniale (n° d'avril 1861).
(3) L'archipel des Loyalty, composé de trois grandes îles principales
(Ouvéa, Mare, Lifou) et de quelques îlots insignifiants, est situé
dans l'Est de la Nouvelle-Calédonie ; il fait partie des dépendances de
notre possession océanienne.
16 SOUVENIRS DE LA NOUVELLE-CALÉDONIE
« cùm lela aut fronde menlulam celant, insulares
« Loyalty incoloe vero tamtummodo lumbos cùm
« funiculo cingunt mentula sublata et ad ven-
« trem apposita. » Nos lecteurs voient, par ce
tableau, que les habitants des Loyalty ne le cè-
dent en rien, comme impudeur, à leurs voisins
de la grande île calédonienne.
Trois salves de mousqueterie, faites par la
garnison, accueillirent l'arrivée des baleinières.
Les gardes du corps indigènes, quoique armés
de fusils, ne purent prendre part à cette démons-
tration, et pour cause, l'autorité locale, tout en
leur tolérant des armes, ne permettant pas qu'ils
aient des munitions. C'est une mesure de pru-
dence à leur égard autant qu'au nôtre, car leurs
arquebuses sont assez vieilles pour donner à
craindre qu'elles ne fassent aussi souvent feu
par la culasse que par la bouche du canon. Au
reste, les loustics de la garnison achèvent de
parfaire ces terribles engins de guerre en leur
enlevant qui, la lumière, qui, une vis, lorsque
Kaké et Gélima les leur confient pour être répa-
rés. Cependant les guerriers, quelque peu mor-
tifiés par cet incident, dissimulèrent bientôt leur
VOYAGE SUR LA COTE ORIENTALE 17
mine piteuse et prirent une revanche éclatante,
au grand détriment de nos tympans, en poussanl
des hurlements féroces, plus significatifs comme
cris de guerre que comme saluts de bienvenue.
À l'arrière-plan, conformément aux habitudes
peu courtoises des Calédoniens, étaient relégués
des groupes de femmes ornées, elles aussi,
plutôt que vêtues, d'une ceinture frangée (nëzou
à Kanala, n'gui dans d'autres tribus), faite avec
les libres du pandanus, d'une longueur de plu-
sieurs mètres et qu'elles roulent, autour des
hanches, avec une habile symétrie. Cet unique
vêtement, que répudieraient à coup sûr, celles
de nos Européennes qui doivent leurs appâts aux
progrès de l'art prothétique, ou, au moins, au
talent de leur couturière, ne manque pas, d'ail-
leurs, d'une certaine coquetterie : et, soit dit en
passant, nos infortunées calédoniennes ont bien
besoin de l'artifice pour faire oublier leur laideur
repoussante. Forster junior et quelques autres
voyageurs aussi optimistes ont doué ces pauvres
créatures de grâces qui n'existaient que dans
leur imagination ; mais, au risque de rendre
celles-ci moins sympathiques au lecteur, nous.
18 SOUVENIRS DE LA NOUVELLE-CALÉDONIE
devons à la vérité de ne pas marcher sur les
traces de ces devanciers trop indulgents. En
revanche, le sexe masculin se distingue par la
beauté des formes, la force des membres et une
stature élevée : les traits des Calédoniens sont
mâles et accentués, leur démarche fière et as-
surée.
D'où provient cette différence entre les deux
sexes ; à quelle cause attribuer cette dispropor-
tion de taille et de physionomie? Ne serait-ce
pas à l'état dégradant dans lequel vivent les Nco-
Calédoniennes, de par la brutalité de leurs époux?
Et leur abrutissement moral ne les a-t-il pas
conduites, insensiblement, à une décadence phy-
sique? Les travaux de force et de culture leur
incombent, et souvent la pauvre mère, qui allaite,
durant trois ans et plus, jusqu'à deux nourris-
sons d'âges différents, a, pour tout aliment, des
racines et quelques taros dédaignés, alors que
l'homme s'est solidement sustenté ! La famille se
met-elle en voyage ? Le père et le fils se . char-
gent uniquement du poids de leurs armes, pen-
dant que les pauvres compagnes ploient sous le
faix des bagages. Mais ce n'est point tout : la
VOYAGE SUR LA COTE ORIENTALE 1 9
femme est, pour le Kanack, un objet de mépris :
que l'une d'elles, par exemple, rencontre un
chef ou même un simple guerrier, la pauvre doit
promptement se dissimuler derrière un arbre ou
un buisson. Au reste, si ce peut être une excuse,
aux yeux de nos lectrices, pour l'indigène de la
Nouvelle-Calédonie, ce despotisme du sexe fort
sur le sexe faible a existé, de tous temps, chez
la généralité des nations barbares ; les récits des
voyageurs concordent sur ce point, pour ce qui
est des temps modernes ; et les auteurs anciens,
notamment Strabon (liv. m), Tacite : de moribus
germa, (chap. 25), etc...., nous dépeignent sous
les mômes couleurs les peuples primitifs de l'Es-
pagne, de la Ligurie, de la Celtique et de l'Al-
lemagne.
20 SOUVENIRS DE LA NOUVELLE-CALÉDONIE
III
Séjour à Kanala
( SUITE )
Le poste de Napoléonville. — Portraits des femmes de Gélima et Kaké.
— Des migrations entre insulaires océaniens. — Le pilou-pilou de
commande fait un four complet. — Proh pudor ! — Quelques
heures d'entretien avec Gélima.
Après la cérémonie que nous venons de dé-
crire, le gouverneur, suivi de tous, monta au
poste de Napoléonville. Fondé en 1859 et inau-
guré le 17 juillet de la même année, par M. le
gouverneur Saisset, cet établissement est situé
sur une colline un peu élevée, d'où l'on domine
nne plaine arrosée par deux rivières qui la sil-
lonnent en tous sens. Quelques colons y ont déjà
d'assez belles plantations et tout fait espérer que
Kanala est destiné à devenir le principal point'
agricole, industriel et commercial du pays, tant
par sa position au centre de la côte ouest, que
VOYAGE SUR LA COTE ORIENTALE 21
par les avantages maritimes de son port et la
richesse de son terrain. Un cabotage, relative-
ment important, existe entre Nouméa et cette
localité, et il augmente, chaque jour, en propor-
tion des transactions commerciales. M. Saisset,
qui, à deux reprises différentes, a effectué en
personne le trajet de Kanala au point parallèle-
ment opposé de la côte ouest (Ouraï), a conçu
le projet d'une route unissant Napoléonville à
Ouraï et ralliant le chef-lieu en passant par
Saint-Vincent; l'urgence des autres travaux et le
défaut des moyens nécessaires n'ont pas encore
permis d'entreprendre la réalisation de ce grand
oeuvre, qui sera fécond en résultats immédiats :
car les voies de communication par terre, si pré-
cieuses en tous, pays pour le développement des
intérêts, le sont encore plus dans une contrée,
où, dans le but de combattre le cannibalisme et
d'assimiler un peuple, d'ailleurs intelligent, il
importe de faire marcher à grands pas la civili-
sation.
L'examen des bâtiments du poste militaire pro-
prement dit, occupa quelques moments le cor-
tège, qui se rendit ensuite à la demeure du
22 SOUVENIRS DE LA NOUVELLE-CALÉDONIE
commandant de Napoléonville : les visiteurs y
étaient attendus par les augustes compagnes de
Gélima et Kaké. La femme de ce dernier, d'une
figure commune et enlaidie de tatouages, n'offre
rien de remarquable, mais celle de Gélima mé-
ritait l'attention : sa physionomie, ferme et digne
à la fois, un je ne sais quoi de distingué
dans les manières, font soupçonner en elle un
caractère supérieur; aussi, malgré l'état d'abais-
sement auquel les Calédoniens ont réduit leurs
femmes, celle-ci a su prendre un grand ascen-
dant sur l'esprit de son maître, et, chose insolite
chez nos Kanacks, elle jouit d'une certaine pré-
pondérance dans les conseils de la tribu. Au
reste, la femme de Kaké appartient sans mélange
au type calédonien, tandis que celle de Gélima
est originaire de l'archipel des Loyalty. Les in-
sulaires de ce dernier groupe, si voisin de la
grande île calédonienne, diffèrent en effet des
habitants de celle-ci, par quelques usages, mais
surtout par la supériorité des traits : leur carac-
tère est aussi plus gai, plus enjoué. Aussi ' la
majeure partie des chefs puissants de la côte est
ont-ils pris des femmes des Loyalty, sinon
VOYAGE SUR LA COTE ORIENTALE 23
comme compagnes légitimes, au moins comme
concubines. Les traditions que les vieillards rap-
portent encore aujourd'hui, expliquent la beauté
relative des insulaires de Mare, Lifou et Ouvéa :
à une époque déjà éloignée, un parti de Wallis
fut contraint, après une défaite, de fuir Ouvéa,
l'une des îles de leur archipel ; les pirogues
qu'ils montaient, poussées par les vents, auraient
abordé l'une des Loyalty, que les Wallis nom-
mèrent Ouvéa, en souvenir de leur mère-patrie,
et où le mélange des deux races se serait tout
d'abord opéré. Ces migrations entre Océaniens
ont dû s'effectuer fréquemment, amenées par
la disette, les guerres, ou encore par les épidé-
mies : les deux grandes variétés d'insulaires qui
peuplent les mers du sud, se rapprochent, en
effet, par le langage, au point que l'on retrouve
les mêmes mots pour exprimer une même pen-
sée, — chez les Tahitiens et les Nouveaux-
Zélandais, par exemple, dont les deux pays sont
si éloignés l'un de l'autre.
Cependant, sur un signal de Gélima, des cris
sauvages retentissent de tous côtés : ce sont les
guerriers qui s'animent, s'excitent, s'échauffent
24 SOUVENIRS'DE LA NOUVELLE-CALÉDONIE
pour fêter d'un pilou-pilou (Ko'o, dialecte ka-
nalien) les hauts visiteurs ; mais l'enthousiasme
ne fut pas très-grand, et, malgré les remon-
trances des chefs, la danse échoua sur toulo la
ligne : ces Messieurs n'étaient pas en train. Le
Kanack est ainsi fait, et l'on peut dire de lui
qu'il est un grand enfant : il a besoin d'aiguil-
lons pour le travail comme pour le plaisir, sur-
tout pour le premier ; dans leurs combats entre
tribus, ils n'en viennent aux armes qu'après maint
horion, maint hurlement, et s'être provoqués les
uns les autres pendant de longues heures. Il est
fâcheux que les indigènes n'aient pas observé la
même tactique dans leurs luttes avec nos soldats;
mais ils n'ont jamais tenté contre nous que de
lâches aggressions, des surprises nocturnes, ou
la défense désespérée du vaincu.
Après cette ébauche de pilou-pilou, une distri-
bution de biscuit faite aux naturels termina la
fêle, et ces derniers se retirèrent peu à peu, tout
en croquant à belles dents (on peut le dire sans
métaphore), ce qu'on leur avait donné pour Itaï-
haï (manger, nourriture).
C'est alors seulement que nous pûmes voir de
VOYAGE SUR LA COTE ORIENTALE 25
près les chastes Kanaliennes, enhardies par la
présence des blancs, mais surtout par le départ
de leurs époux : Alas ! ugly exhibition ! s'écriait
avec son flegme habituel un ex-matelot de la
blanche Albion, que les péripéties d'une vie aven-
tureuse avaient, si nos souvenirs ne nous trom-
pent point, conduit clans les.rangs de l'équipage
du Coëllogon. Les yeux d'une de ces beautés,
peints avec un art capable de porter ombrage à
une célébrité de la rue Cadet, firent cependant
fondre la glace qui conserve les coeurs britanni-
ques ; et John se permit, à son endroit, certaines
privautés qui provoquèrent de nombreux cris
gutturaux pouvant se traduire par le shocking des
Anglais, de la part de ces houris peu célestes :
leur essaim se dispersa.
Nous avons inféré de la résistance opposée aux
attaques de notre Anglais et de cette fuite géné-
rale des Kanaliennes, sinon la chasVeté des
moeurs, du moins une certaine retenue, ignorée
chez les Taïtiennes et tant d'autres peuplades
des mers du sud : nos observations de plusieurs
années nous ont, depuis,. confirmé clans cette >
première opinion. A part quelques rares ^" '
26 SOUVENIRS DE LA NOUVELLE-CALEDONIE
nés acquises aux militaires de nos garnisons, les
femmes kanaques se sont, surtout dans les pre-
miers temps de l'occupation, peu rapprochées
des blancs : ajoutons bien vite, d'ailleurs, que
leur laideur est un garant de leur vertu ; enfin
que l'adultère est toujours puni de mort par les
Calédoniens.
Quoique la réception officielle fût complètement
terminée, nous songeâmes à utiliser les dernières
heures d'une journée si bien employée, et nous
eûmes avec Gélima, quelques cigares et l'inter-
prète du poste aidant, une conversation des plus
intéressantes : celle-ci roula surtout sur l'organi-
sation politique des indigènes, mais notamment
sur l'usage du Tabou; Gélima éprouvait un plai-
sir visible à faire ressortir la pression qu'il ex-
erçait sur les siens au moyen de cette loi impé-
rieuse qui est la base de la législation des peu-
plades océaniennes et que nous allons étudier
dans le chapitre suivant, si le lecteur veut bien
nous suivre.
VOYAGE SUR LA COTE ORIENTALE 27
IV
Du Tabou
Du tabou comme moyen d'action des chefs calédoniens. — Un mot
sur ses rapports avec l'interdit des Hébreux.
Dans la plupart des îles de la Polynésie, dont
les habitants ont généralement l'idée d'un Dieu
créateur, où la religion est assise sur des dogmes
établis, le Tabou (1), institution d'origine essen-
tiellement religieuse, est appliqué avec une sévé-
rité toute despotique. En Calédonie et clans les
archipels peu importants qui l'environnent, nous
retrouvons encore le tabou, quoique les insulaires
qui peuplent ces régions n'aient aucune idée bien
fixe sur l'existence de la Divinité : mais, chez
eux, le tabou est simplement une supersti-
tion, non plus exploitée par les prêtres, mais
(1) Tabou, tapu, tapou, tabn, suivant les contrées (sacré, interdit).
28 SOUVENIRS DE LA NOUVELLE-CALEDONIE
par les chefs eux-mêmes. Or, c'est grâce aux su-
perstitions, aux croyances absurdes de leurs sujets
que les chefs maintiennent leur autorité : et les
plus rusés d'entre eux l'ont bien compris lors-
qu'ils essayèrent de lutter contre notre occupation,
dont l'un des premiers résultats devait être l'élé-
vation progressive du niveau moral des indi-
gènes.
Le tabou constitue toute la police, nous pour-
rions dire, toute la législation des autocrates ca-
lédoniens : avec cette loi, il leur suffit, pour
mener leurs états d'une manière absolue, de
quelques satellites, sortes de janissaires, qui exé-
cutent à l'improviste la sentence de mort, rendue
contre le transgresseur du tabou. Au reste, les
chefs n'ont pas besoin de recourir fréquemment
à cette extrémité, qui alimenterait cependant leur
table ; et la crainte des génies qui « prennent ou
« restituent le coeur des humains, distribuent
« l'aliénation mentale, coupent des membres, ou
« enlèvent l'existence, » retient suffisamment les
Kanacks.
Comme nous l'avons fait pressentir, le tabou
peut s'appliquer en tous lieux, en toutes circons-
VOYAGE SUR LA COTE ORIENTALE 29
tances et pour toutes choses : c'est ainsi qu'aux
Sandwich, raconte Broughton, Tamaah-Maah,
partant avec seize mille guerriers, pour une ex-
pédition, avait consacré, par le tabou, toutes les
propriétés des absents : cet incident fut fatal aux
équipages de Broughton qui ne purent se pro-
curer d'aliments frais en raison de cette prohi-
bition , malgré les bonnes dispositions des insu-
laires. C'est ainsi que l'accès d'un bois, d'un dis-
trict, d'une île entière, peut être interdit : le
nom seul de l'île de Tonga-Tabou en fournit un
exemple. Aux Gambier, Moerenhout connut le
tabou en apercevant des arbres à pain dont le
tronc était entouré de quelques poignées de ver-
dure. En Calédonie, nous avons vu fréquemment,
dans nos excursions, les cases des chefs, certaines
plantations, les lieux de sépultures, placés sous
l'égide du tabou : un bouchon de paille, un co-
quillage , un bâton auquel pend un lambeau d'é-
toffe, suffisent pour la notification.
L'on voit, par les exemples que nous venons
de citer, que le tabou a d'immenses résultats en
politique, en agriculture, en économie ; cette
institution est surtout précieuse en raison des
2.
30 SOUVENIRS DE LA NOUVELLE-CALÉDONIE
périodes de disette que les indigènes ont si fré-
quemment à traverser, par suite de leur impré-
voyance. Mais, en revanche, le tabou devient une
arme funeste dans les mains d'un chef cupide,
despote ou dominé par des influences étran-
gères. Quiconque s'est occupé, en Calédonie,
de la manière dont s'effectuent les transactions
entre caboteurs et indigènes, peut dire que, la
plupart du temps, le chef met le tabou sur
tel bois de cocotiers, telle plantation d'ignames
que convoite l'acquéreur : le premier perçoit
les étoffes rouges, le tabac, les pipes qui cons-
tituent le paiement; quant à ses sujets, fidèles
travailleurs, « gent laillable, corvéable et tuable
à volonté, » suivant l'expression de Courier, ils
ont pour tout salaire la conscience d'avoir satis-
fait la fantaisie du maître. En contemplant ces
pauvres opprimés, sans cesse soumis au caprice
du chef, en leurs biens, leur vie, celle de leurs
proches, quel utopiste, amateur du far nienle en
même temps que de la belle nature, décorera
leur état social du nom de liberté ! Nous le di-
sons à la louange de notre époque, les peuples
civilisés qui ont saisi ces hommes-enfants, pour
VOYAGE SUR LA COTE ORIENTALE 31
se les assimiler par le contact, un enseignement
relatif, le désir du bien-être et une fusion égali-
laire, n'ont pas seulement développé leur in-
fluence, accru leur prospérité; ils ont encore
droit, par cette oeuvre philanthropique, à une
page ineffaçable dans l'histoire du progrès au
xixc siècle.
Il nous reste à signaler le tabou sous l'une de
ses faces les plus curieuses, c'est-à-dire clans ses
rapports surprenants avec l'interdit de la loi
mosaïque : nous retrouvons en Calédonie la pro-
hibition, ordonnée dans le lévitique, du contact
de la femme, pendant et après ses couches,
durant l'indisposition périodique. Mais, chez nos
indigènes, le tabou qui pèse sur la mère, ne
dure pas seulement une ou deux semaines, mais
tout le temps que se prolonge l'allaitement. Nous
ne citons, d'ailleurs, ce rapprochement entre les
moeurs des Calédoniens et celles d'un ancien
peuple de l'Orient, que comme un détail intéres-
sant, car nous ne voulons en tirer aucune déduc-
tion sur la source du peuplement des îles
mélanésiennes : les études ethnographiques con-
tribuent-elles en effet à la solution du grand
32 SOUVENIRS DE LA NOUVELLE-CALEDONIE
problème de l'unité de l'espèce humaine, ou
même, à celui, moins synthétique, de l'origine
des différents peuples? Nous pensons que les
recherches anthropologiques, les études.de gram-
maire comparée doivent, à l'exclusion de toutes
autres, préparer des matériaux solides pour ce
gigantesque travail entrepris par les philosophes
et les savants de notre époque. Les usages, les
coutumes de toutes les réunions d'hommes à
l'état sauvage, ne sont-ils point nés de besoins
d'une même nature, chez des êtres pourvus des
mêmes moyens, d'instincts analogues? Dira-t-on,
par exemple, que les insulaires des mers du sud
proviennent de la grande famille Hébraïque
parcequ'ils subissent la circoncision, à l'instar
d'Abraham qui, s'imposant le" premier cette pra-
tique, en transmit l'usage à ses descendants (1)?
(1) « Et die octavo circumcidetur infantulus. t (Lévilique, chap. XII,
vol. 3).
VOYAGE SUR LA COTE ORIENTALE 33
V
Excursion dans les États de Gélima
Le village de Gélima. — Sa case et celles de ses sujets. — Intérieur
d'un palais royal chez les Calédoniens. — Que l'éloquence a aussi
sa valeur aux antipodes du Palais-Bourbon. — Contenance des
orateurs kanacks. — Une visite au gynécée de Madame Gélima. —
Les irrigations indigènes.
Mais revenons au mouillage où nous avons
laissé le Coëtlogon, et remontons la rivière Oucn-
Tchio (1), dont l'entrée se trouve située au fond
du port d'Urville. Ce cours d'eau est plus navi-
gable que l'autre : aussi la baleinière gagna-
L-clle, sans trop d'encombre, la propriété de M.
A..., dont les plantations en cannes, caféiers,
cotonniers, arbres fruitiers de tous les pays, in-
telligemment développées, attirèrent l'attention
des visiteurs. Bientôt nous pénétrâmes sur les
(1) Ouen-Tchio, eau, rivière (dialecte kanalien).
34 SOUVENIRS DE LA NOUVELLE-CALÉDONIE
terrains de Gélima qui en fit les honneurs : un
sentier kanack, assez bien frayé à travers d'im-
menses cultures d'ignames, nous conduisit au vil-
lage de ce chef.
Comme la plupart des villages calédoniens,
celui où réside Gélima est placé sous de frais et
verdoyants ombrages mélangés de bouquets de
cocotiers. Les cases sont circulaires, construites
en forme de ruches d'abeilles et à base si peu
développée que la partie inférieure du toit semble
vouloir toucher la terre ; l'unique ouverture par
laquelle entrent air, jour, et habitants, est si
étroite qu'elle force à se traîner sur les mains
pour pénétrer dans l'intérieur. Les indigènes,
pour échapper, la nuit, durant le sommeil, aux
piqûres des moustiques, entretiennent du feu
dans l'intérieur de leurs habitations, et parvien-
nent, au moyen de la fumée, à chasser ces hôtes
importuns : telle est, sans cloute, l'unique cause
du genre de construction adopté par toutes les
tribus.
Les cases des chefs diffèrent de celles des
prolétaires par la seule élévation prodigieuse du
toit, de forme conique, et au sommet duquel se
VOYAGE SUR LA COTE ORIENTALE 35
dresse une perche ornée de gros coquillages et
quelquefois de têtes de morts, sortes de ta-
bous. Celle de Gélima se trouve à l'extrémité
d'une longue et large allée de cocotiers ; l'entrée
en est défendue par une guérite, habitée, la nuit,
par un garde du corps ; les grandeurs font-elles
donc naître des craintes en l'esprit de Gélima et
son sommeil en est-il parfois agité ? ou bien
a-t-il simplement pensé que sa position sociale
lui valait les honneurs d'une sentinelle? — Nos
yeux eurent peine, tout d'abord, à rien distin-
guer clans la case du chef, par suite de l'obscu-
rité qui y régnait ; mais peu à peu la lumière
se fit, et nous pûmes en examiner les détails,
très-simples d'ailleurs : au centre, les pierres
d'un foyer éteint près de nattes étendues sur le
sol, et tout autour, de nombreux avas (lambeaux
d'étoffe) suspendus à des poutres enfumées et
grossièrement sculptées ; nous apprîmes que ces
loques sont les offrandes des voyageurs auxquels
est donnée l'hospitalité : aucun de nous, malgré
notre désir d'observer les us locaux, ne voulut
sacrifier une partie de son vêtement.
L/ava, qui, surtout avant notre occupation,
3G SOUVENIRS DE LA NOUVELLE-CALÉDONIE
provenait de vestiges d'étoffe grossière faite du
broussonettia papyrifera, joue un grand rôle clans
le cérémonial calédonien. Lorsque le grand aliki
d'une tribu reçoit un autre chef, il le compli-
mente sur sa bienvenue, en remuant, pendant
la durée de son discours, un ava, dont il se plaît
à montrer la longueur : en voyant pour la pre-
mière fois cette étrange pantomime, on serait
tenté de prendre l'orateur pour un marchand
qui débite son boniment avec une volubilité qui
ahurit l'acquéreur : notons aussi que plus le
chef recevant aura vite et longtemps parlé, plus
le dignitaire reçu appréciera la supériorité et les
manières de high life de son amphytrion : où
l'éloquence va-t-clle se nicher !
A l'autre extrémité de l'allée qui mène à la
case de Gélima, se trouve un groupe d'arbres
sur lesquels des plantes grimpantes forment d'im-
pénétrables ombrages ; sous cette voûte sombre,
une sorte d'autel couvert de quelques ossements
et crânes humains ; plus bas, des offrandes, telles
que cocos, avas, ignames. Est-ce, comme nous
penchons à le croire, un lieu d'exposition pour
les restes des chefs ? Serait-ce un lieu réservé où
VOYAGE SUR LA COTE ORIENTALE 37
l'on sacrifiait naguère les victimes humaines des-
tinées aux jours de gala? Nous ne saurions le
dire d'une manière positive, car le chef, passant
rapidement, nous conduisit à son gynécée.
Gélima possède, comme tous les chefs calé-
doniens , outre une épouse légitime que nous
avons déjà présentée au lecteur, une certaine
quantité de femmes de différents âges ; mais,
hâtons-nous de le dire, à la louange de la mora-
lité des princes Kanacks, ces dernières sont,
plutôt, pour eux, des sujettes vouées aux travaux
intérieurs et de culture, que des concubines ; et
ils n'y ont recours que clans les cas où leur
épouse est tabou, où la stérilité de celle-ci leur
en fait une loi. En un mot, ce n'est pas tout à
fait la polygamie que pratiquent les guerriers
riches et puissants ; ils n'ont pas non plus un ha-
rem ; et, sous ce rapport, leur conduite se rap-
procherait plutôt de celle des Patriarches que
nous voyons, dans la Vulgate, appeler leurs ser-
vantes à la couche conjugale.
Quoiqu'il en soit, Gélima nous introduisit dans
les appartements réservés de la reine : faveur
inespérée ! Aussi ne fût-ce pas sans une certaine
3
38 SOUVENIRS DE LA NOUVELLE-CALEDONIE
emphase que le maître de céans nous indiqua, de
la main, l'huis étroit, en disant d'un air majes-
tueux : « Tia tu olnoua ! » (1 ).
La reine Gélima reçut les hôtes avec une di-
gnité froide, tout en fumant sa pipe. Ce ne fut
pas sans peine que le gouverneur obtint de se
faire présenter l'héritier présomptif, Gélima II,
âgé, de visu, de dix printemps; mais il pressa
en vain la mère d'envoyer le jeune dauphin à
l'école des interprètes. Nous la soupçonnons fort
d'appuyer la politique rétrograde et conserva-
trice.
Cependant « chez les montagnards ka-
« naliens, l'hospitalité se donne » , deux noirs,
vêtus de blanc non douteux, chose rare chez les
indigènes, s'avancèrent timidement et nous offri-
rent, avec une certaine étiquette, des cocos ar-
tislement préparés, contenus dans une corbeille
élégante.
On se mit en route pour Napoléonville, après
avoir reçu les excuses de Gélima, qui se disait
maté-maté (malade), en montrant, d'un air piteux,
(U Franchissez le seuil (dialecte kaualien).
VOYAGE SUR LA COTE ORIENTALE 39
son pied surpris d'être chaussé, et témoignait le
regret de ne pouvoir accompagner le gouverneur
jusqu'aux confins de ses états.
On parcourut encore un pays très riche en
belles plantations indigènes, remarquables par
d'habiles travaux d'irrigation qui feraient hon-
neur à des élèves de Grignon. C'est surtout dans
la culture du taro (1) que les Kanacks déploient,
pour amener à cette plante les eaux qui lui sont
nécessaires, une conception et une habileté d'exé-
cution vraiment surprenante ; tantôt ils fécon-
dent une vallée en la sillonnant de petits ruis-
seaux alimentés par une rivière voisine, tantôt,
sur le flanc même des montagnes, ils construisent
des gradins et les arrosent au moyen de canaux
recevant les eaux qui s'écoulent des crêtes.
A l'arrivée au poste de Napoléonville, nous
trouvâmes tous les habitants émus par la grande
nouvelle de la découverte de l'or, que des cabo-
teurs venaient d'y apporter.
(1) Moë (dialecte kanalien).
40 SOUVENIRS DE LA NOUVELLE-CALÉDONIE
VI
Kouahoua
Description de la baie. — Le village de Vin'na. — Ascension d'un
cocotier. — Où l'auteur déjeune. — Profil de l'un des convives,
vieux cannibale.
Le 13 juin, à l'aube, le Coëtlogon défilait de-
vant les hautes montagnes qui séparent les baies
de Kanala, Laugier et Kouahoua. Après avoir
ainsi parcouru dix milles, il passait au pied du
cap Bégat, dont les deux pics affectent la forme
des défenses du sanglier ; puis, les baies Laugier
et Kouahoua s'ouvrirent devant nous.
La première, encore peu explorée, est enclavée
dans de hautes montagnes. La seconde offre aux
navigateurs un mouillage très sûr ; elle se par-
tage en avant-port dans lequel on peut entrer
avec tous les vents, et en arrière-port où les
navires à voiles sont obligés de se touer. De ce
dernier, la haute mer est entièrement cachée
par les pitons de l'entrée de la baie, et les bâti-
VOYAGE SUR LA COTE ORIENTALE 41
ments n'ont plus à y craindre les terribles cy-
clones qui visitent parfois ces parages. L'ouver-
ture du goulet de cette vaste baie, encaissée,
comme celle de Kanala, entre de hauts pics que
sillonnent de nombreuses cascades, est formée
par deux contreforts à peine distants de douze
cents mètres. Les montagnes situées sur la gau-
che, et que le Coëtlogon rangea de très près,
sont assez élevées ; celles de droite, au contraire,
s'abaissent en pente douce jusqu'à une belle
plage de sable. Cette dernière, située au S.-O.
de l'ouverture de la baie, est coupée par l'em-
bouchure commune des deux rivières qui fécon-
dent les terres'environnantes.
L'aspect de la localité éveille le désir d'y voir
fonder une ville et amène, par contraste, la
comparaison avec la presqu'île de Nouméa et le
chef-lieu, où l'eau de pluie est malheureusement
si précieuse, où la végétation consiste en herbes
desséchées, en niaoulis (1) tordus et rabougris,
(1) Melaleuca viridiflora (niaouli, nom indigène); son bois, facile à
débiter, est propre à divers usages, notamment à l'ébénisterie. La feuille
du niaouli, employée avec modération, donne, aux sauces, une saveur
agréable : avis aux barons Brisses de notre colonie !
42 SOUVENIRS DE LA NOUVELLE-CALEDONIE
en sauvages bois de fer (1). M. l'amiral gouver-
neur du Bouzet avait désigné la baie de Koua-
houa, — qui constitue, d'ailleurs, avec celle de
Kanala, les deux meilleurs mouillages de la côte
Est de l'île, — comme un des points les plus
favorables à l'établissement d'un centre de popu-
lation : celui-ci, jeté vis-à-vis l'entrée du port, au
lieu où se déversent les eaux de la rivière Kouan-
hou, aurait, en effet, toutes chances de réussite
et de prospérité.
Le sifflet du maître, commandant de sa voix
aigùe l'armement des embarcations, coupa court
à nos réflexions en donnant le signal du départ.
Les baleinières, mues par de vigoureux va-
peurs, s'enfoncèrent promptement clans les sinuo-
sités d'une rivière large, mais peu profonde, dont
les bords sont couverts d'arbres touffus, et notam-
ment de pittoresques pandanus (2); çà et là, des
(1) Casuarina equisetifolia (nanoui des indigènes); essence très
dure, employée par les Kanacks pour la confection des casse-tétes,
sagayes.
(2) Le Pandanus abonde en Calédonie : les femmes confectionnent
des nattes et toitures, avec ses feuilles ; leurs ceintures frangées, au
moyen dés fibres qu'elles retirent de ces mêmes feuilles, préalablement
rouies.
VOYAGE SUR LA COTE ORIENTALE 43
îlots verdoyants rendent encore plus gracieux l'as-
pect de celte riche nature.
A peine entrés en rivière, nous fûmes entourés
d'indigènes exprimant par toutes sortes de gestes
la joie que notre vue leur causait ; c'était à qui
se ferait bien venir de nous : celui-ci aidait les
matelots à charrier l'embarcation dans les parages
difficiles, celui-là riait d'un rire continu ; cet
autre, plus politique, agitait un pavillon aux
trois couleurs. Ces indigènes appartiennent à la
tribu nommée Boidéthia, qui habite seule la baie
de Kouahoua; elle relève de Kaké, grand chef de
Kanala, avec lequel nous avons déjà lié connais-
sance.
Nous arrivâmes ainsi au village de Vin'na, où
réside Boura, sous-chef de la tribu. Par mal-
heur, le sire était hors de son manoir : un hérault
s'en alla le quérir, mais l'attente fut vaine. Lui
manquant, nous visitâmes ses sujets dont l'affa-
bilité semblait vouloir faire oublier l'inopportune
absence du chef. Un jeune gars, à la mine éveil-
lée, obéissant d'ailleurs aux grognements des
vénérables, se dévoua pour exécuter l'ascension
d'un cocotier à la cime élevée : chacun sait com-
44 SOUVENIRS DE LA NOUVELLE-CALÉDONIE
bien ces promenades aériennes, sur un arbre
dépourvu d'aspérités, sont difficiles ; toutefois
notre taïo (1) s'acquitta de sa tâche, non pas
comme un équilibriste de l'hippodrome, mais à
la façon d'un véritable quadrumane, et ce, avec
d'autant plus de mérite, qu'il n'a pas, ainsi que
les animaux de cet ordre, un cinquième instru-
ment de préhension. Bientôt les cocos plurent
dru et menu : pendant que nous dégustions le
frais breuvage , le facétieux François , noir ser-
gent de la compagnie indigène, qui, nourri clans
les casernes, a mordu au pain de munition et
au sel gaulois, se rappela son Barbe-Bleue, et,
faisant allusion à l'absence du chef, cria en fran-
çais : « Ane, mon frère âne, ne vois-tu rien
venir ! » Ce bon mot, caporalement parlant, du
sergent François, provoqua l'hilarité de l'assem-
blée, même celle des Kanacks de Kouahoua, qui
n'avaient pas compris, et le rire joyeux du jeune
quadrumane vibra, comme un écho au-dessus de
nos têtes.
Cependant nous examinions les cases de nos'
(1) Taïo, ami, mot répandu dans presque toutes les lies des mers
du Sud.
VOYAGE SUR LA COTE ORIENTALE 45
singuliers hôtes ; c'étaient les mêmes huttes cir-
culaires, à l'intérieur obscur et enfumé. Seule la
case du chef attire encore les regards par l'élé-
vation de son toit conique et les tabous qui en
ornent le faîte. L'inspection fut donc rapide, et,
peu après, nous quittions nos nouveaux amis
pour explorer l'autre rivière.
Les baleinières remontèrent promptement le
second cours d'eau, et nous arrivâmes, toujours
escortés par des indigènes gais et babillards, en
un lieu où, la rivière se bifurquant, on aperçoit
une vaste plaine, riche, à l'infini, de superbes
niaoulis éclipsant ceux de Nouméa; superbes au
point de vue de l'utile, car jamais le niaouli,
malgré son nom doux et harmonieux, ses fleurs
blanches parfumées, ne sera d'un effet pitto-
resque. Le site invitait au repos ; or le soleil et
les estomacs indiquant une heure avancée, on fit
halle pour le déjeuner : les Calédoniens, généra-
lement affamés, dévorèrent les restes partagés
entre tous avec l'égalité et la fraternité qui ca-
ractérisent le Kanack. On remarquait parmi eux
l'un des vénérables du village de Vin'na, qui es-
sayait de rendre sympathique, par un sourire,
3.
46 SOUVENIRS DE LA NOUVELLE-CALÉDONIE
l'expression hideuse de ses traits : « vraie figure
« de mangeur de chrétiens, » dit un matelot
physionomiste. Le vieil anthropophage était du
reste un élégant, relativement à ses compagnons :
il portait une casquettte, un pantalon et un gilet
dont la saleté empêchait de reconnaître la couleur
première ; enfin, un pistolet à pierre, rappelant
les antiquités du musée de Cluny, achevait de
rendre très fier son heureux propriétaire.
Le repas fini, l'ordre du retour à bord fut
donné, et il s'effectua sans autre incident.
VOYAGE SUR LA COTE ORIENTALE 47
VII
Une nuit dans le bush (1)
Réception à la cour de... Boura. — Triste sort d'un chélonien.
Un horrible festin.
L'invisible Boura s'était enfin montré ; et, se
conformant aux usages hospitaliers des Calédo-
niens, nous avait convié à partager son repas et
le gîte réservé aux étrangers amis. Quoique la
chaire dût être maigre, le coucher peu moelleux,
notre amour des observations, le désir de vivre
au moins un jour, en homme de la nature, nous
conduisit encore à Vin'na ; l'interprète de Kanala,
dont le dialecte est aussi celui de la tribu de
Boidéthia, nous accompagnait.
Le jour commençait à baisser lorsque Boura
nous reçut, entouré des siens. Il prononça aussi-
(I) Bush, buisson. — Ce mot anglais, généralement employé en
Nouvelle-Hollande pour désigner les terrains vagues et non cultivés,
a été importé, par les Australiens, dans notre colonie.
48 SOUVENIRS DE LA NOUVELLE-CALEDONIE
tôt le discours de bienvenue, agitant le classique
ava: nous y répondîmes par quelques paroles
bien senties dont notre fidèle interprète fit la tra-
duction. Alors Boura plaça dans notre main un
bout de pipe qui méritait, à coup sûr, le nom
expressif et maritime de « brûle-gueule ; » mais
ce n'était point, à notre grande satisfaction, dans
le but de nous offrir le calumet de l'amitié, à
l'instar des regrettables Mohicans : notre riposte,
qui fut un paquet de tabac, eut un immense suc-
cès ; ici encore, pensâmes-nous avec le sombre
Bertram, l'engeance humaine se laisse enchaîner
par les bienfaits.
Nous devions bientôt en avoir les preuves : le
mollet, paraît-il, est un morceau de choix sur la
table de ces cannibales : et quelques-uns des
drôles qui nous entouraient, constatèrent l'état
des tibias de leur hôte, lesquels leur convinrent,
il faut le penser. Ces attouchements, auxquels les
affamés se livraient en pourléchant gastronomi-
quement leur appareil dentaire, en témoignant
leur admiration par ces mots : lelei, lelei ! (bon,
très-bon) ! remirent en notre mémoire, non sans
quelque amertume, un passage du livre d'Eusèbe

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