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Souvenirs de M. Bobée, curé d'Yvetot / (signé : P. L. L. [Vendredi Saint 1868])

De
138 pages
Costey (Le Havre). 1868. Bobée. In-8°.
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SOUVENIRS
DE
M. BOBEE
CURÉ D'YVETOT
SOUVENIRS
DE
M. BOBÉE
CURÉ D'YVETOT
HAVRE
EUGÈNE COSTEY, IMPRIMEUR-LIBRAIRE
RUE DE L'HÔPITAL, 6.
ROUEN
FLEURY, LIBRAIRE
Plate de l'Hôtel-de-Tille, !3.
YVETOT
A. DELAMARE, LIBRAIRE
Roe le rÉglise, 46.
Le titre de cet opuscule indique assez sa nature.
Ce sont de simples souvenirs, personnels pour la
très grande partie à celui qui les a recueillis, et,
pour le reste, puisés à des sources tout-à-fait sûres.
Ils pourront servir à compléter la petite notice *,
œuvre de piété filiale y publiée par un enfant dTve-
tot peu de mois après la mort de M. Bobée. Ni l'un
ni l'autre de ces écrits ne feront revivre ce bon
et digne prêtre : ils seront du moins un témoignage
des traces qu'a laissées le spectacle de ses vertus
dans le cœur de ceux qui ont été à portée de les ap-
précier. Puissent-ils être, pour ceux qui auront
occasion de les lire, un sujet d'édification !
p. L. L.
Yvetot, Vendredi-Saint, 1868.
* Notice sur la Vie de M. Labbé Bobée, décédé le 6 mars 1866, curé
d'Yvetot, chanoine- honoraire, etc., par M. l'abbé Durier. - Rouen,
Fleury, libraire, 1867.
SOUVENIRS
DE
M. BOBÉE
CURÉ D'YVETOT
François-Augustin Bobée naquit le 25 octobre
1796 à Mélamare, et fut baptisé trois jours après
sa naissance. Ses parents cultivaient alors dans
cette paroisse une petite ferme et étaient en même
temps potiers ; mais, quelques années après, l'aïeul
du petit François étant venu à mourir, ils allèrent
demeurer à Saint-Nicolas-de-la Taille, sur la ferme
qu'avait occupée leur père et qui finit par devenir
tout entière leur propriété. A la culture des terres,
ils continuèrent de joindre, comme lui, la fabrica-
tion de la poterie, qui paraît avoir été de père en
fils l'industrie de la famille. Un des oncles du jeune
Bobée, frère de son père, perdit même la vie dans
l'exercice de cette profession, ayant été étouffé par
4
un éboulement lorsqu'il était occupé à extraire la
terre propre à son travail.
Ce fut donc à Saint-Nicolas que François Bobée
passa la plus grande partie de son enfance et de sa
première jeunesse. n regarda toujours cette pa-
roisse comme la sienne, et il fut fier toute sa vie
de lui avoir appartenu. Ce fut là qu'il fit sa première
communion, à laquelle il fut préparé par les soins
de M. Lefebvre, qui en était alors curé.
Ce vénérable ecclésiastique avait eu pour prédé-
cesseur -un prêtre également estimable, M. Hal-
bout, auprès duquel il remplissait les fonctions de
vicaire avant la Révolution. Lorsqu'au commence-
ment de 1792 on demanda aux prêtres le serment
à la constitution civile du clergé, le vicaire de
Saint-Nicolas le prêta d'abord, tant au nomlie son
curé retenu par la maladie, qu'en son propre nom,
mais en protestant hautement que tous deux ils en-
tendaient limiter leur obéissance aux matières pu-
rement civiles, à quoi M. Lefebvre ajouta que l'on
ferait plutôt un marche-pied de son corps que d'ob-
tenir de lui aucun acte contraire à la soumission
qu'il devait aux pasteurs légitimes. Ainsi agirent
dans les premiers moments plusieurs des meilleurs
prêtres ; mais bientôt mieux instruits, ils rétrac-
tèrent un serment qui ne pouvait aboutir qu'au
- 5 --
schisme, et ce fut la conduite que tinrent, après
quelques jours de réflexion, M. Halbout et son
vicaire. Ensuite , les jours devenant de plus en plus
mauvais, ils quittèrent le pays et se retirèrent en
Angleterre, où M. Halbout mourut peu après son
arrivée. Mais l'amour de la patrie, et plus encore
l'attachement aux bons paroissiens de Saint-Nico-
las et le zèle de leur salut, ne permirent pas à
M. Lefebvre de demeurer longtemps sur la terre
d'exil. Il revint bientôt sous un travestissement,
et passa dans la paroisse et aux environs le temps
de la persécution, habitant les retraites que lui
offrait la charité*, changeant souvent de cachette
et ne sortant guère que la nuit pour aller porter les
sacrements aux malades, entendre les confessions
et offrir le Saint-Sacrifice, quelquefois dans une
grange ou dans une pauvre chaumière ; et il lui fal-
lait prendre de continuelles précautions, car il n'y
avait guère de paroisse où il ne se trouvât quel-
ques hommes ennemis de la religion et empressés à
découvir et à dénoncer les prêtres réfractaires.
M, Lefebvre courut risque plus d'une fois d'être
arrêté, et un jour il ne dut son salut qu'à un aver-
* On cite principalement , comme lui ayant donne asile, MM. Louis
Lebas, Jean Boivin et Adrien Piquet.
6
tissement bienveillant que lui fit donner sous main
un protestant, M. Abraham Potel, alors et long-
temps depuis maire de Saint-Nicolas.
Lors de la réorganisation qui eut lieu à la suite
du concordat, M. Lefebvre fut nommé curé de la
paroisse à laquelle il avait conservé la foi au péril
de sa liberté et de sa vie, et l'on dit qu'il la préféra
à la cure de Lillebonne, à laquelle il n'avait tenu
qu'à lui d'être nommé. Sous lui, Saint-Nicolas re-
prit en peu de temps les habitudes chrétiennes in-
terrompues par la Révolution. Ce fut un grand
bonheur pour ces populations attachées du fond
du cœur à la religion, comme l'étaient en général
celles des paroisses du pays de Caux, de voir se
rouvrir leurs églises, et les pasteurs légitimes pré-
sider publiquement, comme autrefois, au service
divin. Plus qu'aucun autre, M. Lefebvre était
capable de redonner à cette partie essentielle de la
religion la pompe et la majesté si bien faites pour
agir sur les peuples et les attirer au culte de Dieu.
Sa taille élevée, la dignité de son maintien, la
beauté de sa voix et son habileté dans le chant ec-
clésiastique , ne tardèrent pas à renouveler parmi
ses paroissiens le goût de l'office et des cérémo-
nies. Il remit les choses sur le même pied où elles
avaient été autrefois. Laudes et les petites heures se
- 7 -
chantaient tous les dimanches, et dans les fêtes
solennelles matines se chantaient en entier ; et
l'assistance était nombreuse, même à ces offices de
subrogation. Le chœur de Saint-Nicolas, un des
plus vastes qui se trouvent dans les églises de cam-
pagne, fut bientôt rempli de chantres, d'enfants et
de jeunes gens de différents âges, dont la grande
ambition était de figurer à l'autel et de chanter à
leur tour les parties ordinairement réservées aux
plus jeunes. Comme on le pressent bien, le jeune
Bobée était de ce nombre, et ce fut à cette école
qu'il puisa dès-lors le goût du service divin, et
qu'il se forma à ce recueillement et à ce respect que
l'on a admirés en lui jusqu'à sa mort. Jamais il
n'oublia M. Lefebvre, ni le chœur et les offices de
Saint-Nicolas. Avec quel doux souvenir il se plaisait
pendant son séminaire à en entretenir ses condis-
ciples 1 Et, lors même qu'il vint à prendre part
aux grands et magnifiques offices de l'église métro-
politaine , il rappelait encore ceux de sa paroisse
avec une sorte d'admiration. Mais surtout son
respect et sa reconnaissance pour son vénérable
curé ne s'affaiblirent jamais, et M. Lefebvre mé-
ritait l'un et l'autre. La gravité de ses mœurs et
sa vie tout ecclésiastique, le soin qu'il donnait à
l'instruction de ses ouailles et au soulagement des
8
pauvres, sa vigilance pour que le bon ordre et la
décence régnassent dans les familles, le faisaient
regarder à juste titre comme le modèle des curés
de la contrée. Ce bon prêtre était lié avec ce qu'il
y avait de meilleur dans le pays, tant parmi les
laïques, que surtout parmi ses confrères. Un de
ses amis les plus intimes était M. Maubant, succes-
sivement curé du Mesnil-sous-Lillebonne, de Saint-
Jean-de-Folleville et de Saint-Antoine, comme lui
demeuré fidèle dans le temps de la Révolution
M. l'abbé de Boisville et M. Malleux, tous deux
vicaires-généraux du cardinal Cambacerès, avaient
pour M. Lefebvre la plus haute estime. M. Holley,
supérieur du séminaire, si grand connaisseur en
hommes, le tenait au nombre de ses amis et le visi-
tait dans les vacances ; le Cardinal lui-même de-
mandait volontiers son avis sur les choix à faire
pour les paroisses de ces contrées. Un ancien pa-
roissien de Saint-Nicolas se rappelle encore l'édifi-
cation que donna alors à cette paroisse un prêtre
qui, après quelque temps passé comme en retraite
chez M. Lefebvre, fit publiquement en chaire un
* Ce bon prêtre, de qui M. Bobée parlait toujours avec grand res-
pect, finit par retourner dans le diocèse de Bayeux, auquel il appartenait.
Un de ses parents, de même nom que lui, est mort martyr en Corée , le
21 septembre 1839.
9
1
jour de dimanche une rétractation très explicite des
erreurs qu'il avait enseignées et des scandales qu'il
avait donnés pendant la Révolution. C'était l'au-
torité diocésaine qui avait adressé ce prêtre à
M. Lefebvre pour être par lui remis dans le bon
chemin.
Une des pensées qui occupaient le plus à cette
-époque les prêtres dignes de ce nom, était de con-
tribuer aussi efficacement que possible à assurer la
perpétuité du sacerdoce. On peut voir, par les dé-
tails dans lesquels entre le mandement du cardinal
Cambacerès * pour le rétablissement du séminaire,
quelle triste perspective s'offrait alors sur ce point
aux regards des pasteurs et des fidèles animés de
l'esprit de la foi. Aussi, bon nombre de prêtres zélés
s'occupèrent-ils dès lors de choisir parmi les enfants
de leur paroisse des suj ets qui parussent offrir des
espérances pour le sacerdoce, et s'appliquèrent-ils
à les disposer par des études préliminaires à entrer
au séminaire diocésain. C'était la seule maison d'é-
ducation ecclésiastique qui existât dans ces temps,
et l'on y recevait des élèves pour les humanités
aussi bien que pour la philosophie et la théologie.
M. Lefebvre fut un de ceux qui signalèrent leur
* Mandement du 11 août 1805.
10
zèle poiir cette bonne œuvre, et à diverses reprises
il réunit dans son presbytère quelques enfants ou
- jeunes gens de sa paroisse auxquels il montrait le
latin, laissant à Dieu de faire le discernement de
ceux qu'il avait réellement appelés au sacerdoce.
Le premier de ses élèves qui entra au séminaire fut
M. Masset, ordonné prêtre en 1816, et qui, par
conséquent, avait dû commencer ses études d'hu-
manités vers 1806. Plus tard, le jeune Bobée fut
admis dans ce nombre : sans doute sa gravité dans
l'église et sa bonne tenue au chœur l'avaient fait
distinguer par le vénérable curé entre ceux de son
âge ; mai s il est à croire que la beauté de sa voix et
son goût pour le chant de l'église n'avaient pas été
étrangers à ce choix. On lui avait fait chanter la
messe un des jours de l'octave du Saint-Sacrement,
lorsqu'il n'était encore âgé que de quatorze ou
quinze ans ; et bien des années après il se rappelait
avec plaisir le contentement qu'avaient exprimé à
cette occasion Maître Pierre, ainsi que l'on appelait
le maître d'école, et Monsieur le curé lui-même.
Maître Pierre Dufay était un homme respectable,
qui joignait les fonctions de clerc à celles d'institu-
teur, et qui dressait les enfants de chœur au chant
et aux cérémonies. Il était fort estimé dans la pa-
roisse , et M. Bobée lui a gardé jusqu'à la fin de sa
11
vie un souvenir reconnaissant, non-seulement
comme à son premier maître, mais comme ayant
contribué à lui inculquer les sentiments et les pra-
tiques de la piété. S'entretenant dans le mois de
janvier qui précéda sa mort avec un jeune homme
d'Yvetotqui était venu lui faire visite, comme il
lui faisait valoir le grand avantage d'une première
éducation chrétienne, disant que ces impressions
du premier âge durent toute la vie, « Je les res-
» sens encore, ajouta-t-il. Le maître que j'ai eu
» dans mon enfance était un homme très religieux,
» et étant à son école je remarquai que quand il
» entendait, pendant la classe, sonner la clochette
» de l'élévation, il s'inclinait, sans affectation
» toutefois et sans nous rien dire. Je pris dès-
» lors l'habitude de faire de même; et encore
» aujourd'hui, dans mon confessionnal, lorsque
» j'entends sonner l'élévation, je m'incline et j'a-
» dore le Saint-Sacrement. »
Ce ne fut guère que vers cet âge de quatorze ou
quinze ans que le jeune Bobée commença à aller
prendre des leçons au presbytère. Jusque-là, depuis
sa première communion, il avait aidé ses parents
selon sa force, tant dans les travaux de la ferme
que dans ceux de leur industrie et de leur com-
merce Un peu plus tard et pendant un certain
12 -
temps, c'était lui qui conduisait aux différents
marchés du voisinage la voiture chargée de pote-
rie , partant pour cela de grand matin, et exécu-
tant fidèlement et avec ordre ce qui lui avait été
recommandé. Il venait même jusqu'à Yvetot, et
dans les dernières années de sa vie il montrait
encore à un ami la boutique d'un marchand auquel
il avait apporté des terrines à lait et autres objets
de la fabrication de ses parents. « Il me semble
» voir encore , écrit M. Masset, ce bon gros réjoui,
» en blouse de toile, son fouet en main, conduisant
»• la charrette de son père chargée de poterie qu'il
» allait vendre dans les marchés. » Mais, sa be-
sogne terminée, illle cherchait d'autre distraction
que de visiter l'église du lieu vers lequel il avait
été envoyé. Cela réjouissait le cœur de sa mère,
qui augurait bien de cet amour qu'il montrait pour
les églises, et ses pressentiments ne la trompèrent
pas.
Il ne faudrait pas croire pour cela que le jeune
Bobée restât étranger aux plaisirs de son âge : nul
ne: partageait plus volontiers les jeux de ses com-
pagnons. et ne. s'y livrait de meilleur cœur. Leste
et prompt dans ses mouvements, il devançait faci-
lement les autres à la course, et il l'emportait éga-
lement sur eux dans les jeux où l'adresse et l'agilité
13 -
avaient la meilleure part. Aussi, plus tard, quand il
fut au séminaire, où se trouvaient alors, comme on
l'a dit, toutes les classes d'humanités, et où les
jeux de balle et celui de barres étaient encore en
usage, même parmi les philosophes-et les théolo-
giens, se mit-il dès le commencement au premier
rang dans les récréations et dans les promenades.
Mais s'il s'élevait quelque contestation entre les
joueurs, comme il arrive souvent aux écoliers, tel
était l'ascendant de son heureux caractère et son
adresse à calmer les esprits, que, toute discussion
mise de côté, il entraînait aussitôt les contendants
et les ramenait à leur jeu, sans que les plus échauf-
fés osassent continuer la dispute, préludant ainsi à
l'œuvre de conciliation qu'il devait exercer toute
sa vie.
Un jeu qui passionnait alors.les jeunes gens des
campagnes, et qui ne demandait pas moins de
vigueur que de coup-d'œil et d'adresse, était le jeu
appelé le quillard. Il se jouait dans les champs et
consistait à s'entr'envoyer une balle de bois lancée
au moyen d'une batte, instrument également de
bois, mais flexible et qui se terminait par une sorte
de masse. Ce jeu devait ressembler, quant à ses
règles, à la longue paume. Il avait'du reste ses
dangers, mais cela même en augmentait l'intérêt
et rendait les joueurs plus vigilants et plus actifs.
14 -
C'était ordinairement après la moisson et lors-
que les champs étaient entièrement dépouillés que
se jouaient les grandes parties et qu'avaient lieu les
défis de paroisse à paroisse. Le dimanche après
vêpres, tandis que les hommes se partageaient entre
les quilles et le jeu de boule, qui demandait aussi
de l'adresse et du coup-d'œil, les garçons, ayant
souvent le vicaire à leur tête, et il y en avait un
autrefois dans toutes les paroisses, se rendaient
dans le champ fixé pour leurs ébats. Là bientôt se
livraient des combats en règle, presque aussi inté-
ressants pour les combattants et pour leurs amis
que les tournois du moyen-âge ; et lorsque 5 le soir
approchant, on quittait le champ de bataille, quelle
n'était pas la joie des garçons qui avaient assuré la
victoire à leur paroisse ! On repassait les coups les
plus remarquables, on louait tel ou tel qui avait
lancé la balle avec tant de raideur, tout en la diri-
geant si juste, tel autre, et ce n'était pas un petit
mérite, qui l'avait reçue et arrêtée si à propos. Les
vaincus s'en retournaient l'oreille basse, accusant
la maladresse de l'un, le malheur de l'autre, mais
se promettant bien de prendre le dimanche suivant
leur revanche.
François Bobée n'était ni des derniers ni des
moins habiles à ce jeu. De taille médiocre, large
15
d'épaules, fort de reins, agile dans ses mouve-
ments , il avait tout ce qu'il fallait pour y réussir,
et il y réussissait parfaitement. Il y était d'ailleurs
tout entier, comme il a toujours été à tout ce qu'il
a fait. Même dans les premières années de son
séminaire, pendant les vacances, il prenait volon-
tiers part aux ébats de ses anciens camarades, et
il n'y avait rien en cela qui choquât les bienséances,
telles qu'on les concevait alors. Les séminaristes
promus aux ordres sacrés avaient seuls le droit de
porter habituellement la soutane : les tonsurés et
les minorés ne pouvaient la porter que le dimanche ;
leur costume toutefois, la couleur de leurs vête-
ments et le petit collet noir dentelé de blanc, ap-
pelé doucine, les faisaient assez reconnaître. Et
telle était la tenue du jeune Bobée, telle était la
gravité de sa conduite et la pureté de ses mœurs,
que jamais il ne donna lieu à aucune parole ni à
aucun soupçon tant soit peu défavorable.
Du reste, rien en lui de composé, encore moins
d'affecté. Il allait simplement et droitement, pre-
nant part non-seulement aux amusements de ses
condisciples du presbytère, mais, par occasion et
sans s'en faire scrupule, à leurs espiègleries. Il ra-
contait, quelques années avant sa mort, qu'un
jour M. le Curé étant parti pour aller dîner dans un
- 16 -
château assez éloigné, ce qu'ils avaient deviné à sa
toilette et particulièrement à la couleur de son gilet,
ils se promirent de se donner du bon temps. Ce bon
curé en effet, comme ses confrères les plus respec-
tables de cette époque, se conformant exactement
aux canons et aux règlements qui prescrivaient la
soutane dans le lieu de la résidence, portait généra-
lement un costume plus commode et plus conforme
à l'usage général de ce temps, lorsqu'il sortait de
sa paroisse. Or nos latinistes de Saint-Nicolas ju-
geaient d'après ces indices, quoique M. le Curé ne
leur dît jamais rien de sés plans, de quel côté il
allait tourner ses pas, si c'était vers le château de
Saint-Eustache ou vers celui de Mélamare, ou vers
tel ou tel presbytère du voisinage ; et ils en con-
cluaient que jusqu'à telle heure de l'après-midi rien
ne viendrait interrompre leurs amusements. Donc,
le jour en question, il leur prit fantaisie de navi-
guer sur l'étang qui est, ou du moins qui était
alors, dans la cour du presbytère. Ils n'avaient pas
de barque ; une cuve roulée de la buanderie leur en
tint lieu ; mais à peine eurent-ils quitté le sol que
l'embarcation chavira. Ils s'en tirèrent comme ils
purent, et s'étant séchés tant bien que mal, ils se
remirent à leurs thèmes et à leurs versions, espé-
rant bien, car ils comptaient sur la discrétion de la
17
3
bonne, que rien ne trahirait le secret de leur entre-,
prise. Mais le soir, pendant que M. le Curé inspec-
tait le travail de l'après-dînée, une dévote de la
paroisse, fille respectable, mais un peu plus zélée-
pour le bon ordre que ne l'auraient souhaité nos
écoliers, et peut-être d'autres encore, vint faire;
visite au presbytère, et après certaines précautions1
oratoires, finit par parler du naufrage arrivé ce
jour-là sur l'étang. On peut juger de l'effroi des
malencontreux navigateurs. M. Lefebvre, malgré;
sa bienveillance habituelle, n'était pas de ces
hommes avec qui l'on pût plaisanter. C'était un,
curé de l'ancienne école, que ses paroissiens n'a-
bordaient qu'avec respect et qui inspirait surtout
une crainte révérentielle à la jeune partie de son
troupeau. Or il avait défendu plusieurs fois que l'on
approchât de l'étang; aussi, en apprenant cette
tentative imprudente, interrompit-il à l'instant
même la leçon, remettant au lendemain le prononcé
de l'arrêt ; et quand le jour suivant, après la messe,
nos écoliers se présentèrent devant lui, il leur
signifia la défense de revenir désormais au presby-
tère , disant qu'il ne voulait plus s'occuper de pa-
reils polissons. On devine aisément les sentiments
des condamnés pour la demoiselle aux nouvelles ;
leur rancune cependant ne dut pas être de longue
1.8
durée. Le jeune Bobée, du moins, lui eut bientôt
pardonné, et ceux qui fréquentaient son presby-
tère , quand il fut devenu curé d'Yvetot, peuvent se
rappeler qu'il la reçut plusieurs fois chez lui avec
les marques d'estime et de respect que méritaient
son âge et sa vertu. L'interdiction, d'ailleurs, ne
dura pas longtemps, et M. le Curé s'étant laissé tou-
cher reprit ses élèves, lesquels étaient au nombre
de cinq, et qui, l'un plus tôt, l'autre plus tard,
finirent par entrer au séminaire. Trois d'entre eux
parvinrent à la prêtrise. En y ajoutant M. Masset
qui les y avait précédés, c'étaient quatre sujets que
le bon curé de Saint-Nicolas avait acheminés vers
le sacerdoce.
Le père de François Bobée n'avait pas vu avec
plaisir son fils se diriger vers cette carrière ; il avait
même exigé, après les premiers commencements,
qu'il laissât de côté les études, et ce fut pendant
cette interruption qu'il le mit au travail, ainsi
qu'on l'a vu, sans doute autant pour lui faire
perdre l'idée du latin que pour profiter de ses ser-
vices. On ne sait pas combien de temps dura cette
épreuve ; mais sa bonne mère, que l'on a vue se
rejouir de ses visites aux églises, et qui favorisait
les désirs de ce cher fils, après un temps plus ou
moins long donné aux volontés de son mari, obtint
19 -
de celui-ci, par l'entremise de M. le Curé, que
François reprît ses études. Quand il fut jugé ca-
pable de suivre la classe de troisième, M. Lefebvre,
après s'être préalablement assuré du consentement
de M. Holley, alors supérieur du séminaire, l'en-
voya à Rouen, où il arriva vers Pâques de Fannée
1815. C'était le commencement des Cent jours, et
peu s'en fallut que le supérieur ne donnât l'ordre
au nouvel arrivant de s'en retourner le jour même,
car il craignait, et non sans fondement, de voir
remettre en vigueur les mesures qui avaient déjà
dépeuplé le séminaire en 1811. « Comment M. le
Curé de Saint-Nicolas vous a-t-il envoyé, lui
» dit-il ? j e lui avais écrit de différer votre départ. »
Mais les lettres n'allaient pas alors comme elles
vont aujourd'hui, surtout dans les campagnes; et
les voyageurs mettaient aussi plus de temps à se
rendre à leur destination. Puis, après quelques
instants de réflexion : « enfin, puisque vous voilà
» venu, reprit M. Holley, vous allez toujours res-
« ter aujourd'hui, nous verrons plus tard , , et plus
tard il ne fut plus question de rien ; Bobée resta au
séminaire, et il ne donna jamais lieu à ce bon su-
périeur de se repentir de l'y avoir reçu.
Le temps qu'il passa dans cette maison pour-
rait se résumer en peu de mots : régulier, docile,
- 20
laborieux, plein de l'esprit de religion qui l'avait
animé dès son enfance, il aurait pu, même à son ar-
rivée , être proposé pour modèle à ses condisciples ;
mais une simplicité aussi vraie qu'elle était-peu re-
marquée, en le préservant des pensées vaines, lui
assura le mérite qui garde tous les autres, celui de la
modestie. Sujet ordinaire dans ses études, on aurait
à peine pensé à lui, si la bonté de son cœur, la faci-
lité de son caractère, sa gaieté franche ne l'eussent
fait bientôt aimer et rechercher de tous ses condis-
ciples. Dans les classes, sa grande application au
travail suppléait à ce qui pouvait lui manquer sous
le rapport de la vivacité de l'esprit ou du côté des
premières études ; et puis, si son esprit était moins
vif que celui de plusieurs autres, et son imagina-
tion moins riche ou moins féconde, il était doué
d'un instinct droit et sûr qui dès-lors le préservait
des écarts et le faisait se tenir dans la mesure qui
caractérise la vérité. Il termina ainsi ses humani-
tés et commença à la rentrée de 1817 sa philoso-
phie sous M. Bénard, alors encore diacre, aujour-
d'hui curé de Notre-Dame du Havre. Il fit ensuite
son cours de théologie, le dogme sous M. Lecœur,
la morale sous M. Vincent, tous deux professeurs
de la faculté de théologie et directeurs au sémi-
naire. Le dernier fut remplacé dans sa chaire, à
21
la Trinité de 1820, par M. Fayet, mort évêque
d'Orléans.
La voix de M. Bobée, quoique forte et sonore
dès ses premières années, ce qui excite principale-
ment l'admiration dans la campagne, avait cepen-
dant quelque chose de dur et l'on pourrait dire de
mugissant; mais au séminaire, l'expérience qui
lui vint des autres et les avertissements de ses
maîtres, en particulier de M. Lecœur, qui en sa
qualité de grand chantre avait l'intendance des
offices, le mirent bientôt en état de corriger ce
qu'elle avait de moins harmonieux. Elle devint
plus ample et plus douce en même temps que
plus sonore ; il la maîtrisa davantage, et elle ne
tarda pas à être regardée comme la plus belle voix
du séminaire. L'art aurait pu reprendre dans sa
manière de chanter certaines émissions de voix,
certains sons un peu défectueux, un reste de
prononciation sentant encore la campagne, mais
cela paraissait à peine. Et puis il était si modeste,
il se faisait si peu valoir, que tout le monde jouis-
sait de sa voix sans que lui-même parût y penser le
moins du monde. Il ne sut jamais 'la musique,
qu'on n'enseignait pas alors aux séminaristes, et
qui jouait dans les offices de la cathédrale un rôle
bien moins considérable que celui qu'elle y a rempli
22
depuis ; mais le chant d'église, le plain-chant, celui
que les décrets des conciles, en particulier ceux
de saint Charles et le concile de Rouen de 1581,
sans parler des statuts qui ont suivi, avaient si fort
recommandé aux clercs, et de l'étude duquel ils
avaient fait un des principaux exercices du sémi-
naire , ce chant ravissait le coeur du jeune Bobée.
Il n'était pas rare alors de trouver des séminaristes
qui savaient par cœur la plus grande partie des
messes et des offices de l'année ; plusieurs les sa-
vaient tout entiers, et cela se rencontrait même
parmi les laïques. Aussi que de fois Bobée passa
ses récréations ou une partie de ses promenades
avec un ou deux condisciples de même goût que
lui, chantant, selon que l'un ou l'autre le suggé-
rait, les diverses pièces de chant qui leur avaient
paru les plus belles, et cela en marchant dans la
cour ou dans la salle de récréation, sans livre et
sans faire aucune faute. Et puis on faisait ses com-
mentaires sur la beauté de telle antienne, de tel
répons, de telle hymne ou de telle prose desquelles
le chant, non moins que les paroles, reportaient
leurs esprits aux diverses fêtes déjà passées, dont
ces chants leur rappelaient le souvenir, ou leur
faisaient anticiper la jouissance qu'ils se promet-
taient de goûter dans la célébration de celles que
l'on devait célébrer prochainement.
23
Vers le mois de janvier de l'année 1820, l'élève
qui remplissait les fonctions de sous-chantre étant
venu à quitter le séminaire, M. Holley chargea
Bobée de le remplacer ; mais il eut bientôt occa-
sion de paraître sur un plus grand théâtre. Quel-
ques chanoines ayant obtenu de Mgr de Bernis, qui
avait succédé au cardinal Cambacérès, qu'un cer-
tain nombre de séminaristes vinssent les dimanches
et jours de fête prendre part à l'office de l'église
métropolitaine, et le prêtre", habitué d'honneur,
qui remplissait les fonctions de sous-chantre, ayant
été fait chanoine honoraire, il fut décidé qu'un
séminariste le remplacerait dans sa stalle et dans
ses fonctions. Le dimanche suivant, M. Bobée fut
donc placé dans la basse-stalle au-dessous de celle
du grand chantre, et commença dès-lors à prendre
part, en qualité de sous-chantre, aux offices de la
cathédrale. Dans cette fonction il n'édifia pas moins
le chœur et les fidèles par sa tenue modeste et re-
cueillie , qu'il ne les charma par sa voix, dont l'am-
pleur de l'édifice augmentait de beaucoup la beauté.
Aussi, quand arriva le temps où il devait être promu
au sacerdoce, M. Malleux, vicaire-général en même
temps que grand-chantre, désira qu'il restât attaché
* M. Cauchois.
- 24 -
à la cathédrale et le demanda pour cela à Mgr de
Bernis ; mais les besoins du diocèse étaient alors si
grands, que l'on ne voulut pas se priver des ser-
vices qu'un sujet si estimable pouvait rendre dans
le ministère paroissial, et il fut décidé qu'un autre
remplirait à sa place les fonctions de sous-chantre.
M. Bobée avait en effet grandi dans l'estime de
ses supérieurs à mesure que le temps avait marché ;
et il faut avouer que peu de séminaristes avaient
fait de plus amples provisions pour se préparer à
entrer dans le saint ministère. Sa vertu n'était pas
de celles qui jettent un vif éclat ; mais à en juger
par ce qu'on en a pu connaître pendant une vie de
quarante-cinq ans passés depuis au service de l'é-
glise, il était déjà avancé dans ce sentier* dont
parlent.les saints livres, par lequel le juste marche
continuellement jusqu'à ce qu'il arrive à la clarté
du jour parfait. Il avait eu pour guide spirituel,
pendant tout le temps de son séminaire, le véné-
rable M. Holley, dont la direction, aussi sûre que
simple, avait dû singulièrement profiter à une âme
comme la sienne. Mais il n'avait pas tiré un moindre
avantage de ses instructions adressées en commun
* Justorum seraita quasi lux splendens ; procedit et crescit usque ad
perfectam dicm.
Proy. IV, 18.
25
4
aux séminaristes, et en particulier de celles qu'il
faisait deux fois la semaine aux théologiens sur le
rituel. Ce digne supérieur, en sa qualité de profes-
seur à la faculté de théologie dont il était le doyen,
faisait également deux fois par semaine aux élèves
de théologie des leçons d'histoire ecclésiastique
pleines d'intérêt et d'une solide instruction ; mais
ce qui les charmait principalement, ce qui leur
profitait le plus et dont ils gardaient surtout le
souvenir, c'étaient ses conférences sur le rituel,
dans lesquelles il leur communiquait modestement,
suavement, sans appareil aucun de science ni de
discours, les trésors dont une longue expérience
avait enrichi sa mémoire et son cœur. Car sans
parler des premières années de son sacerdoce em -
ployées à l'éducation, de son séjour à Paris dans les
temps malheureux qui virent commencer la Révo-
lution française, et d'un ministère caché dans
l'ombre, tant qu'il lui fut possible de l'exercer, ce
vénérable prêtre avait été pendant les neuf années
de son exil en contact avec de grands et d'illustres
personnages ; et, après son retour en France à l'é-
poque du concordat, il avait rempli pendant quatre
ans à la cathédrale les fonctions de vicaire, dans
lesquelles il avait eu pour confrères le bon M. Motte,
de charitable et pieuse mémoire, M. Crevel, depuis
26
curé de Saint-Romain, et M. Lesueur, mort curé de
Saint-Patrice. C'était là que le cardinal avait connu
et apprécié M. Holley, et qu'il l'avait jugé le prêtre
de son diocèse le plus apte à conduire le séminaire
qu'il était déterminé à établir. Il est certain du
moins que peu d'hommes réunissaient, en aussi
grand nombre et en une aussi parfaite mesure, les
qualités propres à cette place importante. Outre
l'expérience dont nous venons de parler, il possé-
dait en un haut degré le don de conseil et l'esprit
de prudence. Doué d'une rare perspicacité, il excel-
lait , on l'a dit, dans la connaissance des hommes,
en particulier des jeunes gens ; jamais empressé, il
savait attendre et laisser au temps et à Dieu le
progrès et le dénouement de beaucoup de choses.
Ses enseignements avaient cela de particulier que
ses élèves n'en voyaient pas toujours sur-le-champ
la portée ; ce n'était même que longtemps après
être sortis de son école, lorsque l'occasion se pré-
sentait de les appliquer, qu'ils en comprenaient
toute l'étendue et en goûtaient la sagesse.
Peu de séminaristes écoutèrent ces utiles ins-
tructions avec autant de docilité et se les ren-
dirent aussi propres que M. Bobée. Et que de fois
dans le cours de son long ministère il se rappela le
souvenir et les paroles de ce vénérable supérieur !
27 -
Comme il aimait à invoquer son nom et son auto-
rité dans les difficultés de la charge pastorale !
C'était surtout dans ses entretiens familiers avec
ceux qui comme lui avaient eu le bonheur de rece-
voir ses leçons qu'il se plaisait à en parler, cher-
chant bien plus, selon sa modestie accoutumée, à
puiser dans leurs souvenirs qu'à leur communiquer
les siens. Son respect et sa reconnaissance pour cet
habile maître durèrent autant que sa vie, et ceux
qui .l'ont connu intimement savent que ces senti-
ments ne firent que croître jusqu'à sa mort.
Une lettre qu'il écrivit à sa mère pendant qu'il
était au séminaire donnera une idée de son désin-
téressement en même temps que de la bonté de son
cœur. On la transcrira ici tout entière. le J'ai ap-
pris , avec grand plaisir, lui écrivait-il, l'heureuse
démarche de N*** (la suite donne à penser que
cet homme s'était déterminé à se rapprocher de
Dieu, probablement dans une maladie). Je vous ai
entendu dire qu'un jour il avoua à défunt mon père
qu'il avait injustement exigé de vous quelque chose
d'assez considérable, je ne me rappelle pas ce que
c'est. Vous pourriez lui en parler avec beaucoup de
douceur, beaucoup de prudence et de bonté, et lui
pardonner tout et l'exempter de toute restitution.
Si vous y consentez, ma chère mère, cela me fera
28
grand plaisir et lui sera beaucoup avantageux dans
les circonstances où il se trouve, je veux dire pour
le bien de sa conscience. Vous pourriez lui parler
ainsi : Il Eh bien ! ça va toujours bien dans vos
» affaires ? - Il vous répondra que oui, et vous lui
direz : « Ainsi, qu'il ne soit plus question du passé
» pour la chose que vous avez avouée un jour : nous
» vous l'abandonnons tout entière, et nous vous
» exemptons de toute restitution en général. »
Et vous finirez votre entretien en le rassurant avec
le plus de douceur que vous pourrez, car il se pour-
rait faire qu'il fût un peu surpris de cela ; et tout
cela pour le bien de son âme. Je crois très-fort, ma
chère mère, que vous penserez comme moi sur ce
point. » Quelle prudence, quels soins pour aider
au salut de ce bonhomme sans le blesser ! Simple
séminariste de campagne, M. Bobée avait déjà
l'instinct de ces précautions, de ces ménagements
dans lesquels il devait exceller devenu prêtre et qui
devaient lui gagner tant de cœurs.
Ordonné prêtre par Mgr de Bernis à la Trinité
de l'année 1821, M. Bobée fut, le jour même de
son ordination, nommé vicaire de Caudebec, dont
M. Lesueur était alors curé. Il se trouva très-heu-
reux d'aller faire l'apprentissage du saint ministère
sous un prêtre aussi instruit et d'une vie aussi
29
ecclésiastique que ce digne curé. Mais celui qui
remplissait alors cette place ayant obtenu de rester
à Caudebec, les supérieurs changèrent la destina-
tion de M. Bobée. On connaît * le trouble de sa
conscience, lorsque, M. Holley lui ayant annoncé
d'abord qu'il était question de le faire curé de
Pierrecourt, dans le canton de Blangy, et la pensée
de sa mère lui ayant fait témoigner une certaine
répugnance pour cette place ou plutôt pour cette
contrée, à peine dans le corridor, il revint sur ses
pas et pria son supérieur de n'avoir pas égard à.la
crainte qu'il lui avait exprimée, ajoutant qu'il était
prêt à aller partout où Monseigneur jugerait à pro-
pos de l'envoyer.
Il chanta sa première messe, le dimanche même
de la Trinité, en l'église de Saint-Godard de la ville
de Rouen, selon l'usage commun alors de permettre
aux nouveaux prêtres de chanter leur première
messe et d'officier toute la journée, le lendemain de
leur ordination, dans les paroisses de la ville dont
les curés en témoignaient le désir. Or Saint-Godard
était la paroisse de M. Lefebvre, frère du véné--
rable curé de Saint-Nicolas ; et ce fut Mme Lefebvre
qui voulut donner le dîner, auquel fut invitée, avec
* Notice, p. 22.
- 30 -
le curé de Saint-Godard et son vicaire , la famille
de M Bobée.
« Il dit encore la messe comme il l'a dite la pre-
mière fois : - tel est le témoignage que lui rendait
quelques années plus tard un de ses condisciples^
qui venait d'assister à sa messe dans l'église de
Saint-Maurice; et il l'a dite ainsi jusqu'à son. der-
nier jour.
On voit, par des lettres écrites par lui à sa mère
pendant le temps de son séminaire, qu'il était très
bien accueilli dans cette maison respectable ; et il a
conservé, tant qu'il a vécu, aux membres * survi-
vants de la famille les sentiments de respect et d'at-
tachement qu'il avait eus pour le digne prêtre qui
l'avait préparé au sacerdoce.
M. Bobée devait, selon l'usage et pour la joie et
la consolation de sa famille, célébrer solennelle-
ment à Saint-Nicolas une autre messe, impatiem-
ment attendue des paroissiens, et qui, nonobstant
celle qui avait été chantée le jour de la Trinité,
était dans la pensée de tous et dans le langage
* M. Lefebvre-Duruflé, aujourd'hui sénateur, et sa sœur, Mme Thil,
veuve du président à la cour de cassation. Çe magistrat lui-même avait
la plus haute estime pour M. Bobée ; et sa veuve , ainsi que ses trois
fils, n'ont cessé, jusqu'à sa mort, de le regarder comme un ami digne
de tout respect et de toute confiance.
31
commun la première messe du nouveau prêtre. C'eût
été un grand bonheur pour le digne M. Lefebvre,
qui l'avait vu avec tant d'espérance faire ses pre-
miers pas dans la cléricature, de l'assister à l'autel;
mais Dieu l'avait rappelé à lui l'année précédente.
M. Bobée, privé de la joie qu'il s'était promise
autrefois de cette assistance paternelle, pour re-
trouver au moins en cette occasion comme un sou-
venir vivant de son ancien curé, pria M. Masset
de le recevoir pour cette cérémonie dans son église
et de remplacer près de lui leur commun père.
« Quelque temps avant son ordination, il * m'écri-
vit que le bon curé qui nous avait tous élevés étant
mort, -ef moi étant leur aîné, il désirait chanter sa
première messe dans mon église, à quoi je consen-
tis de grand cœur. J'étais alors curé de Gruchet-le-
Valasse. M. Bobée arriva chez moi le mercredi
veille de la fête du Saint-Sacrement, et officia le
jeudi toute la journée, parce qu'à leur départ de
Rouen M81 de Bernis avait chargé les nouveaux
prêtres de dire à leurs curés qu'ils pouvaient ce
jour-là chanter la messe et les vêpres et faire le
salut solennel, permission qui date de là. » Jus-
qu'alors en effet, l'on avait observé à la lettre
* Notes de M. Masset.
- 32
l'induit relatif aux fêtes supprimées ou transférées,
selon lequel la solennité du Saint-Sacrement était
transférée au dimanche suivant, et l'on ne faisait
le jeudi aucun office. « M. Bobée était arrivé chez
moi, continue M. Masset, nommé vicaire de Cau-
debec-en-Caux ; mais trois jours après il reçut,
toujours chez moi, une lettre lui annonçant qu'il
était nommé curé de Saint-Maurice. » Le dimanche
sui vant, il officia solennellement dans sa chère
église de Saint-Nicolas, au grand contentement et
à la grande édification de tous les paroissiens.
Saint-Maurice-d'Etelan, petite commune située
sur une hauteur qui domine la Seine, entre Caude-
bec et Lillebonne, et à laquelle était réunie pour le
spirituel celle de Petiville, formait alors une pa-
roisse d'environ sept cents âmes. Cette population
avait été malheureusement très-négligée par le
passé, et l'on peut dire que tout était à faire dans
cette pauvre paroisse. C'était à proprement parler
un travail de défrichement. Dès le premier jour et
avant de les connaître, M. Bobée aima ses parois-
siens, et cette affection prépara les voies à l'œuvre
de régénération qu'il se proposait d'opérer parmi
eux. Son air ouvert, son visage toujours riant, les
bonnes paroles qu'il leur adressait dans les ren-
contres ou dans les visites qu'il leur rendait, lui
33
5
"eurent bientôt ouvert les cœurs. Le soin qu'il pre-
nait d'instruire les enfants, en quoi il excella dès
le commencement, son assiduité auprès des ma-
lades, le rendirent en peu de temps cher à tous ses
paroissiens. Mais ce qui lui gagna surtout les cœurs,
ce fut sa charité pour les pauvres ; car il fut dès ces
premiers temps ce qu'il continua d'être jusqu'à la
fin, saintement prodigue envers eux. Son père était
mort en 1814, et sa mère, qui n'avait plus que lui
au monde, ayant perdu l'année suivante son autre
fils, était venue vivre avec lui dans son presbytère,
apportant, outre son mobilier, les habitudes d'éco-
nomie , on pourrait dire de parcimonie, qui, avec
un labeur pénible et continuel, avaient aidé à bâtir,
du moins à arrondir leur petite fortune. Le curé
de Saint-Maurice se contentait volontiers de l'or-
dinaire assez chiche que lui préparait sa mère ; il
y avait été accoutumé dès l'enfance et n'avait ja-
mais rien désiré de mieux. Pour elle, elle ne se
faisait pas de même aux pieuses profusions de son
fils; et, plus d'une fois sans doute, il eut à en-
tendre ses reproches sur cet article. Mais lui, fils
si respectueux dans tout le reste, et qui ne laissa
jamais échapper une plainte, si légère qu'elle fût,
qui eût rapport à sa mère, ne se crut pas néanmoins
obligé de se conformer à ses vues quand il s'agissait
34 -
des pauvres. On raconte encore à Saint-Maurice le
trait suivant. Un pauvre aveugle, nommé Bou-
vier, parcourait les campagnes, conduit par un
chien, demandant sa vie ; et grâce à la sagacité de
son conducteur, il faisait d'assez grandes tournées,
dans lesquelles se trouvait compris, à son temps,
le presbytère de Saint-Maurice. Un jour M. Bobée
le rencontre dans sa paroisse, comme il avait déjà
dépassé le presbytère. « Eh ! bien, Bouvier, com-
» ment cela va-t-il ?» « Ah ! c'est vous, Mon-
» sieur le Curé ; je viens de chez vous ; mais vous
» n'y étiez pas : je n'ai pas eu de chance. »
« Est-ce que tu n'as pas eu ton morceau de pain ? »
- « Non, Mme Bobée m'a dit de repasser : qu'elle
» me donnerait une autre fois : que pour le moment
» elle n'avait pas de couteau. » « Viens avec
» moi, » lui dit M. Bobée. Arrivés à la maison,
le bon curé va sans mot dire au buffet, et prenant
un pain entier, il le donne au pauvre aveugle.
« Mais qu'est-ce que vous faites là, Monsieur le
» Curé, » s'écrie Mme Bobée ? « Ma mère, »
lui répond en riant celui-ci, « quand on n'a pas de
» couteau, on donne le pain tout entier * »
* Ce récit diffère un peu dans les circonstances de celui de la Notice
(p. 43). On a suivi ici le récit de Bouvier lui-même. tel que l'a entendu
35
Mais cette tendresse pour ses paroissiens, cette
commisération, cette charité avaient. pour but
principal le salut de leurs âmes. Les instruire des
vérités de la religion, leur enseigner leurs devoirs,
les - retirer du péché, leur faire aimer et pratiquer
la vertu, c'était là ce qui occupait constamment son
esprit et à quoi il s'employait tout entier. Tout ce
qui pouvait les attirer à l'église et leur inspirer le
goût de l'instruction chrétienne fut par lui mis en
usage : le soin du chant et la décence dans les of-
fices, auxquels les conviait la beauté de sa voix, sa
tenue si grave et si religieuse dans la célébration du
service divin, les cantiques chantés par les jeunes
filles qu'il avait formées lui-même, et pour les-
quelles il avait inventé une sorte de notation au
moyen de piqûres d'épingle dans une feuille de pa-
pier, l'attention qu'il apportait à rendre ses ins-
tructions courtes en même temps que claires et
intéressantes, tout cela produisit en peu de temps
l'effet désiré. Les enfants instruits à ses caté-
chismes attirèrent leurs parents ; les sacrements
commencèrent à être fréquentés, et de nombreuses
conversions payèrent bientôt largement le bon
de sa bouche à plusieurs reprises une personne tout-à-fait digne de foi.
M. Bobée étant devenu curé d'Yvetot, Bouvier venait de loin à loin l'y
visiter, et il avait toujours sujet de se féliciter de sa visite. ,
36
pasteur de ses peines. « Ah ! Monsieur, » disait
l'année dernière une bonne femme âgée de plus de
quatre-vingts ans, « on ne peut pas savoir combien
» il en a rendu *. »
On a vu avec quelle respectueuse attention
M. Bobée avait reçu au séminaire les sages avis de
M. Holley, et combien il eut à se louer d'avoir été
à si bonne école. Il avait été singulièrement frappé,
dans une des leçons de ce sage maître, de ce mot si
simple : « il ne faut vouloir faire que le bien qui
» est possible ; » après quoi le bon supérieur se
tournant successivement des deux côtés de la
chaire : « cela vous étonne, avait-il ajouté, d'en-
» tendre qu'il y a du bien qui n'est pas possible. »
Mais en suivant fidèlement ce précepte, M. Bobée
arriva à faire même ce que l'on pouvait croire im-
possible.
La fête patronale de Saint-Maurice était inva-
riablement avant lui l'occasion de pratiques su-
perstitieuses qui donnaient lieu à d'assez grands
désordres. De nombreux pèlerins venaient de très
loin la veille de cette fête pour honorer saint
* Rendu, pour dire ramené, mot en usage autrefois dans le pays de
Caux, pour exprimer la conversion d'un protestant. ,( Un tel s'est
» rendu. » Mais la bonne femme de Saint-Maurice lui donnait un
sens actif.
37
Maurice, un des saints auxquels on s'adresse spécia-
lement pour obtenir la guérison des rhumatismes et
des maux de nerfs, ainsi qu'on nomme vulgaire-
ment les infirmités par suite desquelles on demeure
perclus de certains membres. La dévotion des pèle-
rins consistait surtout en deux choses, dont la pre-
mière était de baiser ou du moins de toucher la
statue du saint, ce qui, vu la foule considérable et
l'empressement qu'elle y mettait, produisait dans
l'église une véritable cohue. Le curé qui avait
précédé M. Bobée avait essayé de s'opposer à ce
désordre, mais ses efforts n'avaient abouti qu'à le
rendre plus scandaleux, ces étrangers ayant ren-
versé de vive force les obstacles qu'on avait voulu
leur opposer. Leur seconde pratique de dévotion
était de former, de bâtons qu'ils apportaient avec
eux, un bûcher que le curé bénissait sur le soir,
immédiatement avant que l'on y mît le feu, et d'où
chacun cherchait ensuite à retirer un de ces bâtons
à demi brûlés, auxquels ils attachaient une vertu
surnaturelle et qu'ils emportaient dans leurs mai-
sons. Ces mêmes pratiques avaient lieu en certains
autres endroits, principalement vers le bord de la
Seine, dont les populations se sont toujours fait
remarquer par un zèle plus ardent, mais souvent
aussi moins réglé qu'il ne faudrait, pour le culte
des saints et pour la vénération de leurs images.
- 38
Le nouveau curé de Saint-Maurice ne chercha
pas à opposer des efforts violents à ces abus ; il agit
d'une autre manière que son prédécesseur, et il eut
tout lieu de remercier Dieu de lui en avoir inspiré
la pensée. Le dimanche qui précédait la fête, il fit
à ses paroissiens une instruction simple et solide
sur l'honneur qui est dû aux saints et sur les pra-
tiques par lesquelles il convient de les honorer ;
puis il annonça que, pour favoriser la dévotion des
pèlerins, le samedi suivant à trois heures on chan-
terait les premières vêpres de la fête, et qu'ensuite
on irait en procession, sans attendre le soir, mettre
le feu au bûcher ; qu'il priait ses chers paroissiens
de donner aux étrangers l'exemple de la piété et de
la décence : que pour la statue de saint Maurice 7 il
la ferait descendre et placer à la portée de ceux qui
voudraient la baiser avec respect et y faire toucher
des linges, et qu'il espérait que tout se passerait à
l'honneur de leur saint patron et à l'édification des
fidèles. Tout cela fut dit. d'un ton si grave, mais
en même temps si doux, si bienveillant, que tous
les paroissiens entrèrent dès ce jour dans les vues
de leur curé. Et quand le samedi fut venu, ils don-
nèrent un si bon exemple que les pèlerins, gagnés à
l'avance par le bruit qui s'était répandu des pieuses
intentions du nouveau curé de Saint-Maurice,
39
rivalisèrent avec eux de décence et de gravité.
Les premières vêpres furent chantées solennelle-
ment au milieu d'une assistance qui remplissait
non seulement l'église, mais le cimetière presqu'en
entier, et elles furent suivies du cantique de saint
Maurice, dont chaque strophe était reprise en
chœur par cette multitude de peuple. Alors la pro-
cession sortit de l'église au chant du Benedictus9
la belle voix de M. Bobée retentissant entre toutes
les autres, à la grande joie des paroissiens, qui n'é-
taient pas peu fiers de l'admiration qu'elle excitait
parmi ceux du dehors. Le chœur se rangea ensuite
autour du bûcher, auquel M. le Curé mit le feu, et
tous restèrent dans le même ordre pendant qu'il se
consumait, le Magnificat et autres chants de l'église
succédant au Benedictus, jusqu'à ce que, tout le bois
étant entièrement brûlé, la procession retourna
à l'église en chantant le Te Deum, la multitude
du peuple gardant un ordre, un silence que l'on
n'avait jamais vus en cette fête et qui se reprodui-
sirent les années suivantes.
Mais une circonstance qui tenait à l'époque même
de cette solennité empêchait M. Bobée de goûter
paisiblement ce fruit de ses efforts. La fête de saint
Maurice en effet concourant d'ordinaire avec la se-
maine des Quatre-Temps, ce bon prêtre craignait
- 40 -
que le pèlerinage ne fût pour un grand nombre
l'occasion de manquer aux lois de l'Eglise. Laissons-
le exposer lui-même ses craintes et ses désirs à
M. l'abbé Libert, vicaire-général de S. A. Mgrle
prince de Croy : il y avait alors quatre ans qu'il
était dans la paroisse. Nous citerons la lettre en
entier.
Saint-Maurice-d'Etelan, 27 août 1825.
Monsieur,
J'ai l'honneur de vous soumettre une affaire qui
m'inquiète depuis longtemps.
Le jour où nous célébrons la fête de saint Mau-
rice , notre patron, a lieu un pèlerinage qui com-
mence dès la veille par un feu (au sujet de ce feu
j'ai consulté M. l'abbé Lesurre), auquel se rend de
toutes parts un grand nombre de pèlerins. Jusque-
là il n'y a rien que de consolant ; mais voici mon
inquiétude. Je pense que le dimanche, jour de la
fête et du pèlerinage, bien des personnes manquent
d'assister à la sainte messe. Je crains aussi que la
veille, qui est le samedi des Quatre-Temps, beau-
coup de péchés ne soient commis contre la loi du
jeûne parmi tous ces voyageurs, et même parmi
mes paroissiens, qui, presque tous, ont chez eux
des étrangers, leurs parents'ou leurs amis, venus
en pèlerinage. Pour remédier à ce mal, je ne vois
41
6
guère qu'un moyen. Ce serait, non pas de fixer le
pèlerinage au 22 septembre, jour propre de saint
Maurice, vu qu'il se trouverait presque toujours le
même inconvénient, mais au mardi d'après le qua-
trième dimanche de septembre, et faire le feu la
veille, sans que cet arrangement changeât rien à la
célébration de la fête patronale.
Si la chose est possible, Monsieur, et que vous
le jugiez à propos, je vous prie de vouloir bien m'y
autoriser.
J'ai l'honneur d'être avec respect, etc.
La lettre revint bientôt avec l'autorisation de-
mandée.
On a vu que la paroisse se composait de deux
communes, ayant chacune leur église et ayant eu
autrefois chacune leur curé. M. Bobée avait réussi
à unir ces deux populations, à les fondre, pour
ainsi dire, et malgré la distance des lieux les habi-
tants de Petiville étaient aussi assidus que ceux de
Saint-Maurice à l'office divin. Cette fusion donnait
plus d'intérêt aux choses de l'église, aux caté-
chismes, aux réunions pieuses, pour le succès des-
quelles le nombre est quelque chose. Mais à quoi
elle fut encore plus utile, c'est que, les enfants
étant plus nombreux, M. Bobée put établir une
classe distincte pour les filles sans trop diminuer
42
les ressources de l'instituteur. Il obtint pour cela
une sœur de la Providence de Rouen, du zèle et
des soins de laquelle il conserva toujours un sou-
venir reconnaissant. Longues années après son
départ, la division s'étant mise entre les deux pa-
roisses et la séparation s'étant opérée, cet établis-
sement a dû cesser d'exister.
C'est peut-être ici le lieu de remarquer une qua-
lité de M. Bobée, qui pourrait être appelée une
perfection de son caractère et de sa vertu. Cette
séparation des deux paroisses, quand elle eut lieu,
détruisit une œuvre à laquelle il avait consacré les
prémices de son ministère. Saint-Maurice séparé
de Petiville et réduit à sa petite population et à
ses petites ressources, n'était plus le Saint-Mau-
rice qu'il avait vu fleurir, et où il avait travaillé
avec tant de bonheur. Les efforts qui furent faits
pour rompre cette unité et qui durèrent plusieurs
années durent le toucher au cœur ; néanmoins il ne
montra pas de mécontentement, et il n'en reçut
pas avec moins de bonté ceux de ses anciens parois-
siens qui menaient cette affaire ; et ce qu'il fut en
cette occasion, il le fut toujours et en toutes choses,
ne se répandant jamais en paroles de blâme contre
ceux qui s'opposaient à ses vues, ou même dont la
conduite aurait pu, sans injustice, être qualifiée
43
sévèrement. Ainsi ses prédécesseurs à Saint-Mau-
rice lui avaient laissé un assez triste héritage ;
jamais il ne parlait d'eux, et si d'autres en par-
laient devant lui, il trouvait le moyen de détourner
la conversation ou d'adoucir par son ton bienveil-
lant et par son bon sourire ce que les propos avan-
cés pouvaient avoir de désavantageux. Il a été
ainsi toute sa vie : ne se plaignant jamais de per-
sonne, ne trouvant jamais qu'on lui eût manqué,
le moins exigeant de tous les hommes et en même
temps le plus désireux de faire plaisir à tout le
monde.
Le voisinage avait bientôt connu le trésor que
possédait Saint-Maurice, et les personnes les plus
distinguées de la contrée désiraient jouir de la so-
ciété du nouveau curé. Respectueux autant que
modeste, il ne voulait pas se refuser entièrement
à leurs désirs dont il se trouvait honoré ; mais il
usait à cet égard d'une grande réserve, qui ajou-
tait à l'estime que l'on avait conçue de sa personne.
De tous ceux qui le connurent dès ces commence-
ments de son ministère , nul ne l'estima plus que le
marquis de Martainville, qui habitait souvent alors
le château d'Etelan. On pourrait dire que nul ne
l'aima davantage ; et il lui garda cette affection
jusqu'à la fin. Ce fut sans doute par lui que M. Hol-
ley connut les premiers succès de M. Bobée dans
44 -
sa paroisse. Le curé de Saint-Maurice l'étant allé
voir dans la première année de son ministère :
Il Eh bien, f, lui dit ce bon supérieur, Il j'entends
» dire que les choses ne vont pas mal ; on dit que
» vous êtes aimé là-bas. •> Et comme M. Bobée
paraissait confus, M. Holley reprit après quelques
instants : - je dis aimé, je n'ai pas dit estimé;
- pour cela, il y faut plus de temps ; » tempérant
ainsi, selon sa sagesse habituelle, la louange et
l'encouragement par un avertissement salutaire ;
car ce vénérable prêtre, qui connaissait à fond les
jeunes gens, de même qu'il usait d'une grande mo-
dération dans le blâme et la réprimande, distri-
buait aussi la louange avec grande réserve et comme
timidement ; mais un. mot de lui pénétrait l'esprit
et le cœur de celui à qui il était adressé, et on s'en
souvenait toute sa vie. M. Bobée raconta celui-ci à
un ami deux ou trois ans avant sa mort, et il était
aisé de voir combien il était touché de ce souvenir.
M. Bobée aima jusqu'à la fin sa chère paroisse
de Saint-Maurice, et c'était là qu'il retournait le
plus volontiers lorsqu'il désirait passer quelques
jours dans le repos de la solitude après les grands
travaux, une première communion, par exemple,
une confirmation; quelquefois aussi dans le temps
des vacances. « Je vais a-a bas pays, » disait-il, et
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l'on voyait la joie briller sur son visage. Il est vrai
que dans cette solitude il trouvait les douceurs
d'une affectueuse hospitalité. Il avait été reçu à son
arrivée dans la paroisse par le maire de ce temps
là, homme digne et respectable, qui avait chez lui
une nièce qui lui tenait lieu de fille et qu'il maria
quelque temps après à un jeune homme* qui avait
su gagner son estime et qui la méritait. C'était
M. Bobée qui avait béni le mariage et baptisé les
premiers enfants ; et l'oncle mort, il trouva chez
la nièce et son mari le même respect et le même
attachement. Il les leur rendit à son tour avec une
fidélité inaltérable, allant les visiter dans leurs
maladies, leur donnant de sages conseils dans les
occasions, et, après la mort des parents, auprès
desquels il s'était rendu en grande hâte pour les
assister dans leurs derniers moments, conservant
à leurs enfants sa vieille et cordiale amitié, dont il
leur donna des marques jusqu'à la fin. Et cette
seconde génération lui fut à son tour aussi fidèle et
aussi reconnaissante que l'avait été la première.
C'était dans cette bonne famille qu'il allait pas-
ser quelques jours de sa visite au bas pays ; mais ce
n'était pas à elle seule que sa venue causait de la
* M. Bettancourt.
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joie. Ceux qui l'avaient connu, et le nombre en
était bien diminué à cause de la mortalité qui avait
régné à une certaine époque dans ces contrées,
étaient ravis lorsqu'ils pouvaient le voir et lui par-
ler, ce qui n'était pas chose difficile. Ils parcourait
le village, arrêtant lui-même ceux qu'il rencontrait,
leur adressant le premier la parole, ayant toujours
quelque chose d'agréable à leur dire, et ses yeux
ajoutant encore une expression de bonté, de con-
tentement aux paroles qui sortaient de sa bouche.
C'est un homme bien parlant, disaient de M. Bobée
les domestiques, les ouvriers, les gens du peuple,
et ce mot dans leur bouche était un éloge, auquel
ils ajoutaient volontiers celui d'être donnant. Il
entrait dans les maisons, s'informait de l'état de
la famille, de la manière dont avaient tourné les
enfants ; et il laissait dans tous les cœurs, avec la
joie de l'avoir vu, le regret de ne pas le voir plus
longtemps. » Il y a deux ou trois ans, écrivait
l'année dernière un de ses hôtes de Saint-Maurice,
je fus témoin chez moi d'une scène vraiment tou-
chante. Un ouvrier charron qui avait quitté le pays
depuis longtemps et qui y était revenu récemment,
rencontra M. le Curé; il le regarde, il hésite un
peu, puis s'avançant : » Ah ! Monsieur le curé
» Bobée, lui dit-il, je vous reconnais bien : si vous
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» vouliez me permettre de vous embrasser. »
et aussitôt le bon curé ouvrant les bras, l'ouvrier
s'y jeta fondant en larmes.
M. Bobée serait resté volontiers toute sa vie dans
sa chère paroisse de Saint-Maurice. Il aimait son
église, qu'il avait embellie selon les moyens dont
il disposait et selon le goût de ce temps là, où l'on
était encore fort modeste et très-peu avancé en
architecture. Il aimait son presbytère, d'où il avait
la vue de la Seine, si animée alors par la naviga-
tion. Il aimait son jardin disposé en terrasses, si
riche en espaliers et qui lui fournissait abondam-
ment de si bons légumes et des fruits si savoureux.
Mais la Providence ne lui avait pas préparé une
vie de jouissances ; elle lui tenait en réserve, au
contraire, une vie de travail et de fatigues, dans
lesquelles cependant il devait trouver, avec de
grandes peines sans doute, de grandes consola-
tions et de grandes joies. La fièvre de marais sévis-
sait alors dans ces contrées, et elle y exerça à
plusieurs reprises de grands ravages. M. Bobée
paya son tribut comme les autres. La fièvre le tint
pendant deux ans et demi sans qu'aucun remède
pût l'en délivrer. Il soutint courageusement cette
épreuve, continuant son ministère malgré les at-
taques périodiques qui le soumettaient successive-
ment , selon la nature de cette maladie, au froid
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avec tremblement, puis à la chaleur intense qui le
suit ; et ceux qui ont éprouvé ce mal savent que
l'accès réduit son homme à une sorte d'incapacité
physique et morale. Mais c'était alors la condition
du pays, et il n'était pas rare de voir le dimanche,
pendant la grand'messe, plusieurs des assistants
forcés par le retour de la fièvre de sortir de l'église.
Pour lui il tenait bon, et il montra dès lors ce cou-
rage patient dont il donna depuis tant de preuves
dans ses différentes maladies. Ses supérieurs néan-
moins ne crurent pas devoir le laisser plus long-
temps dans une contrée où sa santé finirait par se
détruire entièrement , et le 29 juin 1827 il fut
nommé curé de La Remuée, paroisse d'environ sept
cents âmes, dans le canton de Saint-Romain. Ce
changement fut particulièrement agréable à sa
mère, non-seulement parce qu'il tirait son fils d'un
danger réel, mais parce qu'il la rapprochait elle-
même des lieux qu'elle avait habités. Mélamare
était paroisse voisine, et delà à Saint-Nicolas il
n'y avait guère qu'une lieue.
M. Bobée aima La Remuée comme il avait aimé
Saint-Maurice, et il se donna tout entier au bon-
heur spirituel de ses habitants. Là encore il trou-
vait une succession fâcheuse ; mais de ce qui s'était
passé avant lui, il ne parla pas plus qu'il n'avait
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fait à Saint-Maurice. Ces récits ou ces allusions
auraient d'ailleurs donné lieu à des comparaisons
honorables pour sa personne ou pour son minis-
tère ; et qui lui a jamais entendu dire un mot qui
pût tourner à sa louange ? Son premier soin fut de
procurer à sa nouvelle paroisse le même avantage
qu'il avait voulu assurer à la première : il y établit
une école de filles, pour laquelle il demanda une
sœur à la communauté de Saint-Aubin, alors dans
ses commencements. Mais ce ne fut pas sans avoir
pris des arrangements qui rendirent ce démembre-
ment moins onéreux à celui qui avait jusque-là réuni
les garçons et les filles dans la même école. En cette
, occasion, comme toutes les fois qu'une question
d'argent faisait obstacle au bien spirituel de ses
ouailles, il suppléa ce qui manquait au moyen de
sa bourse, et il agit ainsi toute sa vie. Son grand
désir était d'introduire dans son troupeau l'esprit
et les pratiques de la piété, auxquels la paroisse de
La Remuée avait été jusque-là étrangère. La pré-
sence d'une sœur était un commencement ; non
seulement elle instruisait les petites filles de son
école et leur inspirait les sentiments de religion qui
prennent si facilement dans ces jeunes âmes, mais
cette bonne sœur ne tarda pas à attirer à elle les
jeunes filles plus âgées, dont un bon nombre se