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Tableau historique des prisons d'État en France sous le règne de Buonaparte, par M. Ève, dit Démaillot,...

De
130 pages
Delaunay (Paris). 1814. In-8° , IV-123 p. et musique.
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HISTORIQUE
DES PRISONS D'ETAT
EN FRANCE
SOUS LE REGNE DE BUONA PARTE.
HISTORIQUE
DES
PRISONS D'ÉTAT EN FRANCE
SOUS LE REGNE DE BUONAPARTE ;
PAR M. EVE, DIT DÉMAILLOT,
VIEILLARD INFIRME,
ET PRISONNIER D'ETAT PENDANT DIX ANS.
A PARIS,
CHEZ
DELAUNAY,
CHAUMEROT, )
LIBRAIRES , PALAIS-ROYAL.
l8l4.
AVANT-PROPOS.
L
ORSQUE Champfort., dans ses humeurs
noires, a dit que la vie n était qu une ma-
ladie, dont la mort se trouvait le remède,
et le sommeil un palliatif, son âme éprou-
vait alors des affections tristes, et il ne
pensait pas aux voluptés morales qu'é-
prouve un coeur pur attaché par principes
au bonheur de 1 humanité.
Comme ce bonheur ne consiste , ni dans
les délires de l'imagination, ni dans ceux
des folles vanités, mais dans la justesse des
aperçus qui mènent à une félicité possible,
il en résulte, d'après les Sages de l'anti-
quité et les progrès de la saine philosophie
moderne, que l'amour du prochain bien
entendu est la source la plus délectable
de toutes nos jouissances.
Mais ce n'est pas en consultant le seul
moi humain qui fait voir tout, dans soi, et
si rarement se voit dans le tout que, des-
tiné par naissance ou par choix à gouver-
a
I
ner un Etat, l'on fasse jamais le bonheur
des autres et encore moins le sien.
L'exemple trop mémorable de Buona-
parte en est la preuve.
Nul homme, en aucun temps, ne fut
placé aussi avantageusement que lui par
la Providence pour la félicité publique :
s'il eût moins follement employé ses talens
supérieurs, en plus d'un genre, quoiqu'on
en dise, et surtout sa prodigieuse activité,
de quelle prospérité ne jouirait pas au-
jourd'hui le peuple français? Mais aussi,
je regarde comme impossible qu'on en
puisse faire un plus détestable usage.
Loin de lui donner ici le coup de pied
de l'âne, en me modelant sur ces âmes vé-
nales qui mettaient au concours l'éloge de
ses vertus, quand il dévastait l'Europe, et
ne rougissaient pas,lors de ses vains triom-
phes , d'intituler Poésies nationales le res-
sassement de toutes les pauvretés de la plus
basse adulation, je n'aurai point, à sa chute,
l'impudeur de l'accabler de sarcasmes,.
ainsi que l'ont fait quelques-unes d'entre
elles
iii
Lorsque tout tombait à ses genoux, je
riais de sa puissance et je la bravais. Cha-
que date de mes attaques consignées dans
ce recueil est appuyée du témoignage des
braves qui partageaient mes fers; j'en ap-
pelle à leur véracité : aujourd'hui que sa
tyrannie est abattue , je plains l'homme,
et lui pardonne les maux qu'il m'a faits.
Je viens donc prouver seulement dans
ce tableau que, tandis que la corruption
flagornait les atrocités du tyran; que les
grands corps de l'Etat qui ont plutôt pré-
féré livrer la France aux Cosaques, que
d'appeler à eux tous les gens de bien
qui n'aspiraient qu'à l'ordre constitu-
tionnel promis par le Roi, il était dans
les fers des hommes qui, s'ils n'eussent point
échoué au 23 octobre 1812, auraient épar-
gné à la patrie plus d'un million de ses
enfans, ses trésors et le déshonneur de la
voir aujourd'hui privée de conquêtes jus-
tement acquises par ses victoires, et aux-
quelles Buonaparte n'eut pas la moindre
part.
Je viens retracer les dangers d'une vo-
IV
lonté arbitraire, qui souvent ne part point
de l'âme du prince qui gouverne, mais
bien de celle de perfides agens, lesquels
de tout temps et partout n'ont que trop
abuse de son nom.
Je viens réveiller la conscience publi-
que sur son indolence à ne pas s'informer
des causes précises de l'arrestation arbi-
traire du moindre citoyen, et l'engager,
puisque l'intérêt de tous y est compromis ,
à réclamer avec respect mais dignité ,
le prompt jugement où la liberté de qui-
conque se trouverait dans ce cas.
Si, dans le cours de cet ouvrage, il se
trouve des traits caractéristiques de la
plus profonde indignation, les gens de bien
ne pourront les désapprouver : la pureté
de leur conscience les met à l'abri de ses
coups.Quant aux pervers, peu m'importe ;
comme ce n'est pas pour, mais contre eux
que j'ai tonné, et que mes prophéties se sont
enfin réalisées, il m'en arrivera ce qu'il
pourra ; c'est ce dont je me soucie le moins.
HISTORIQUE
DES
PRISONS D'ETAT EN FRANCE
SOUS LE REGNE DE BUONAPARTE,
Entremêlé de Réflexions politiques, et de Pièces
de Poésies composées dans les fers , toutes
analogues aux circonstances qui ont entraîné
sa chute.
T
OUTE Révolution politique , n'ayant point
pour base les principes fondamentaux de la.
saine raison, non seulement n'est qu'un dépla-
cement de fortune et de vanité , mais on pour-
rait la comparer à un incendie , où se trouvent
toujours trois sortes d'individus : ceux qui tra-
vaillent à l'éteindre ; les gens qui le regardent
ou déplorent leur perte ; ceux enfin qui y pren-
nent tout ce qu'ils peuvent attraper.
(2)
Froissés depuis vingt-cinq années, entre plu-
sieurs partis composés en général de gens de
bien, quoique d'opinions différentes, nous avons
dû remarquer qu'il n'y a que les intrigans de
tous les genres qui aient triomphé; d'une part,
en se réunissant pour tout accaparer, et de
l'autre , en se partageant les rôles auprès des
divers Gouvernemens qui se sont succédés : ceux-
ci, peu accoutumés à un tel métier, après s'être
livrés aux adulations , tour-à-tour ont fini par
succomber sous les efforts de la corruption, si-
non personnelle, du moins de celle de leurs
perfides conseils.
voila pourquoi, ce n est ni a l'entêtement
des gens qui voulaient ne rien perdre de leurs
antiques jouissances , ni à l'exaspération des
ardens amis de la liberté que la France a dû ses
plus grands désastres, notamment la terreur de
93 , mais bien à la perversité des intrigans de
l'intérieur comme de ceux du dehors ; et que
j'appelle, moi, le parti de la corruption.
Pour peu que l'on y réfléchisse , en ayant été
le témoin , l'on verra que cette première terreur
ne fut poussée tout exprès à l'extrême , qu'afin
d'accélérer l'horrible réaction qui l'a suivie , de
détruire les imbécilles instrumens de ses atroci-
tés, de s'emparer de tous les pouvoirs, d'y mettre
à l'ordre du jour les dilapidations en tout genre,
(3)
l'extinction de la morale publique; et, créant-
enfin la Constitution directoriale , de la faire
servir à ses fins, soit par le choix de chefs inha-
biles à la défendre, soit en appelant à son secours
tous les hommes corrompus de la France.
Napoléon, à son tour , ayant étudié profondé-
ment toutes ces phases révolutionnaires, les mit
à profit pour satisfaire son ambition; et c'est à
la perfidie de son caractère autant qu'à la bas-
sesse de ceux qui pouvaient le retenir, et ne l'ont
pas fait, que nous avons dû une terreur, en
apparence moins sanguinaire, mais incompara-
blement plus destructive que celle accolée au
nom de Robespierre. Sous l'une, tout se faisait
publiquement; les journaux retentissaient du
nom de chaque victime destinée à l'échafaud ;
et, consultant l'ouvrage intitulé les Crimes de la
Convention , l'on en verra la liste , jugement par
jugement dans tout le territoire français. On
verra de plus que cette liste, faite et reconnue
pour vraie par les ennemis de la république, est
beaucoup moins considérable que ne l'a voulu
faire croire l'intrigue à la sottise, puisqu'elle ne
passe pas le nombre de 16,000 tant innocens que
coupables , immolés à la vindicte nationale
dans ces temps d'exaltation , où le crime se bat-
tait à chaud, tandis qu'après eux, c'est de sang-
froid, que se sont commises les horreurs.
(4)
Quant à celle de Napoléon, qui pourrait en
calculer , même en connaître les victimes ? la
clandestinité de l'hypocrisie laisse-t-elle jamais
aucune trace de ses forfaits? Néanmoins , sans
Compter les malheureux judiciairement sacrifiés
à ses vengeances, ceux que son ambition a livrés
au fer de l'ennemi, ceux que la misère publi-
que a fait se suicider ou mourir de besoin , ceux
enfin que l'exil ou la déportation ont réduits au
dernier désespoir ; c'est en lisant le moniteur
aux articles des successions pour causes d'ab-
sence que , depuis nombre d'années , l'on y
verra la quantité prodigieuse de gens perdus
pour la société : et, si l'on n'a pu parvenir à en
découvrir des traces , à qui s'en prendre de leur
disparition , sinon au machiavélisme gouverne-
mental de Buonaparte ?
Lorsqu un peuple éclairé sur les abus dont il
fut long-temps la dupe se soulève, et qu'il ne
trouve d'opposans que ceux qui en jouissaient,
la révolution est bientôt terminée ; mais s'il se
présente un troisième parti , feignant être du
sien afin d'en mieux tourner les résultats à son
bénéfice, c'est alors que se réalise la Fable de
l'Huître et des Plaideurs : voilà ce que nous
avons éprouvé de la part du parti de la corrup-
tion. Les fièvres politiques sont, parmi les
nations , aussi inévitables que celles dont jour-
(5)
Bellement sont attaqués les individus, et le grand,
point, c'est de les combattre méthodiquement
dans les deux espèces.
Si la Convention émit jamais un décret désas-
treux, ce fut celui où, créant le Gouvernement
révolutionnaire, inévitable en pareil cas dans
tous les systèmes , elle établit deux comités
directeurs ; l'un pour l'administratif, l'autre
pour le personnel, mais tous deux réciproque-
ment indépendans. Elle ne voyait pas qu'il est
dans la nature de deux pouvoirs distincts de se
faire valoir, quoique visant au même but. Le
premier, tout occupé de se créer des moyens
pour repousser nos ennemis envahisseurs, alors
à trente lieues de Paris , d'entretenir dans sa
chaleur, l'esprit public, de se procurer armes,
canons, salpêtre, l'immense matériel de quatorze
armées, et surtout , de nourrir la France à
l'abri de commotions populaires, en dépit des
ennemis de l'intérieur; le premier, dis-je,
s'occupait fort peu de l'opinion politique de ses
agens : pourvu qu'ils eussent des talens, et que
Ses ordres fussent bien et promptement exécutés,
il était content; et, sans y trop penser, ratifiait
de confiance et pour la forme les extravagances
de son collègue.
Mais le second , seul chargé de la sûreté géné-
rale , s'appuyant sur la trop funeste loi des sus-
(6)
pects , ne se rendit fameux que par le nombre
de ses arrestations. Comme il n'était en général
composé que d'esprits faux, mais exaltés , on
des lâches auxquels la peur fait quelquefois tout
oser, même à leur détriment, il ne fut pas
difficile aux ennemis du dedans et de l'extérieur
d'y glisser leurs suppôts pour en être les agens.
Ces derniers pour lors , niaisant le républica-
nisme, le provoquèrent à tous les excès : bientôt
l'indignation publique s'accrut ; les plaintes se
multiplièrent, nos proconsuls dans les départe-
mens , loin de la relâcher , serrèrent de plus en
plus la courroie, et la bombe éclata au neuf
thermidor an 2, où ce comité si fameux, de salut
public, au nom duquel tremblaient tous les enne-
mis de la France, fut anéanti. Et de là ceux
qui. en ont vu les suites et qui vivent, peuvent en
rendre compte à la jeunesse contemporaine (I).
(I) Comme je ne fus jamais Jacobin, ni Feuillant, ni
Cordelier; que je ne fréquentai non plus aucune coterie, et
encore moins de société populaire; que l'ambition de places
ou d'emplois ne me tourmenta jamais, et que l'étude, l'âge
et l'expérience me rendaient, à l'aide de mes travaux et de
l'affection de vrais amis , indépendant de tout parti ; si j'ai
fait quelque bien , surtout en 94 , c'est que ma conscience et
l'énergie de mon caractère m'en ont indiqué les moyens.
Traité de modéré sous la terreur, et de terroriste après la
réaction, j'ai ri des sarcasmes que m'ont lancés les journaux
(7 )
Dans tout Gouvernement, comme dans cha-
cune de ses fractions directrices , il ne peut
exister qu'une pensée , toujours conforme à la
loi. Si un seul le préside , c'est par ses ordres que
tout doit se régulariser : s'il est composé de
plusieurs gouvernans, c'en est de même , puis-
que de la majorité des voix., il n'en peut ressortir
qu'une seule volonté. Les registres doivent sans
cesse être ouverts aux membres formant un tel
Gouvernement, ce procédé y est indispensable ;
et, il ne fallait, dans le cas précité, qu'en com-
poser le pouvoir exécutif provisoire de vingt-
quatre membres, lesquels, voyant et détermi-
nant chaque opération à la pluralité des suffra-
ges , auraient été effrayés du nombre , soit des
arrestations, soit des victimes dévouées à la faulx
révolutionnaire ; conséquemment , eussent ar-
rêté les extravagances des individus chargés de
de ce temps; mais je me suis bien gardé de répondre à do
telles pauvretés. Si je prends encore la plume sur mes vieux
jours, c'est qu'après une si longue tourmente, il me semble
opportun d'éclaircir des faits qui, bien connus, provoque-
ront les bons Français à faire un retour sur eux-mêmes.
Comme je ne crains , ni les espions, ni la prison, ni la mort
même ; que je l'ai plusieurs fois demandée à mes bourreaux,
pendant dix ans de captivité, mais qu'ils ont trouvé plus doux
de prolonger mon agonie le plus long-temps possible; l'on,
doit concevoir que vérité, franchise, courage et gaité sera
toujours ma devise jusqu'au dernier soupir.
(8)
cette partie. C'est donc à la Convention en masse
que l'on peut reprocher le décret qui forma le
pouvoir executif d'alors.
Hélas !, un des plus grands fléaux de notre
révolution, c'est , dans tous les partis, d'avoir'
cru sur parole : il est vrai que ce faible est attaché
à l'espèce humaine. Chacun y juge les autres
d'après son propre coeur : les bons , et c'est la
grande majorité , ont de la peine à croire au
crime ; et les méchans le supposent parce qu'il
est dans leur âme. En partant de cette fausse
donnée, presque tout le monde a de la foi, même
les pervers ; mais en revanche, rien de si rare
que la bonne foi.
Eh! qui en accuser? les petites passions, et
la fausseté de nos institutions, toutes parties
du sein de la sotte vanité , de cette ennemie
jurée de l'amour du prochain dont le sage se
garantit, en doutant de tout, jusqu'à plus ample
examen.
Si l'on applique ces réflexions au régime des
prisons d'état sous la dernière tyrannie , l'on n'y
verra pas, sans frémir, que les détenus, pour
opinions, y étaient incomparablement plus tour-
mentés que les condamnés pour crime. Ceux-ci
du moins, en travaillant, ont des draps et un
matelas pour se coucher ; de la viande deux fois
par semaine, et des légumes chaque jour» Les
(9)
autres, privés d'argent, en étaient réduits a dé-
vorer leur chagrin sur la paille, qui leur servait
de coucher, et à n'avoir, pour toute nourriture,
que du pain, de l'eau et une soupe aussi mal
saine que dégoritante; le dirai-je? j'ai vu M. l'ad-
judant-général Guyot-de-Lagrange , M. Marin ,
militaire connu et distingué, ainsi que nombre
de braves gens , y être contraints, durant plu-
sieurs années, de se contenter de cette nourri-
ture affreuse , ou de se détruire faute de secours
d'ailleurs. Moi-même , si je respire, je le dois à
mes infirmités, dont je suis affligé depuis trente-
quatre années ; car elles m'ont valu les modestes
vivres et le coucher de l'infirmerie.
J'entends d'ici ces froids égoïstes, ennemis
des idées libérales, et que froissa la terreur de
93, s'écrier : Et nous, que n'avons-nous pas
souffert dans ces temps à jamais déplorables?
Ainsi que vous, messieurs, je fus arrêté dans
ces jours de deuil, et mis hors la loi pour avoir
sauvé la ville d'Orléans et le département du
Loiret, des atrocités suggérées par l'horrible Léo-
nard Bourdon; et à quelle époque obtins-je un
tel succès ? C'est six mois avant le 9 thermidor,
où bravant les fers et l'échafaud pour éclairer le
Gouvernement sur les infamies dont j'avais les
preuves, j'en obtins l'élargissement de presque
tous les détenus de ce département : j'en appelle
( 10 )
a la loyauté des habitans d'Orléans, a la véra-
cité de M. Aignan, aujourd'hui membre de l'Ins-
titut, que je fus assez heureux pour sauver du
trépas, lui dixième, en volant, quoique malade,
à leur secours. Mais ce que personne ne voudra
croire, et ce qui est pourtant vrai, j'en adjure
tous les habitans du Loiret, c'est que ce fut Ro-
bespierre, ce bouc émissaire sur la tête duquel
le machiavélisme de l'intrigue a ramassé toutes
les iniquités dont , en grande partie , lui seul
fut coupable , qui ordonna et signa le premier la
liberté de tant de braves gens. J'en appelle de
même à ses collègues, encore vivans pour la
plupart (I), et qu'environne l'estime publique.
(I) Je ne prétends défendre ni son régime ni sa personne
des inculpations de vengeances particulières dont il fut accusé!
Je ne lui ai parlé que quatre ou cinq fois en ma vie; c'était
pour sauver des citoyens innocens; et il a obtempéré à toutes
mes réclamations. Mais ce dont les preuves sont acquises ,
c'est que M. l'abbé le Duc, fils naturel de Louis XV, prêt à
aller à l'échafaud, lui doit la vie; c'est qu'il a sauvé celle
de soixante-treize membres de la Convention, alors dans les
fers, dont la faction qui l'a proscrit lui-même demanda plu-
sieurs fois la tête : c'est que, sous son soi-disant règne, hors
les funestes effets de la guillotine, auxquels il ne prit aucune
part, six semaines avant sa mort, le vol, les brigandages
étaient inconnus dans les départemens; que l'on aurait pu
voyager, son porte-feuille à la main; que la Trésorerie comme
la Monnaie regorgeaient d'or et de richesses; et qu'à son tré-.
( II )
Revenons à mon tableau des prisons sous le
règne de Buonaparte, comparé à celui qui l'avait
précède.
Sous le premier, le riche nourrissait le pauvre;
chacun y était bien couché , et vivait décem-
ment à la table commune. Sous le second, outre
l'espionage commun à ces deux perfides régimes,
la misère du plus grand nombre des prisonniers
contrastait avec l'opulence de quelques-uns
qui, partageant l'égoïsme des heureux du jour,
disaient, lorsqu'on leur demandait de secourir
des infortunés sur la paille, que cela n'entrait
point dans leurs principes. L'équité veut que j'en
excepte, à ma connaissance , MM. Mannuci, le
vertueux abbé de Sambucy, les infortunés gé-
pas, compte rendu par Robert-Lindet, et nulle part contesté,
l'émission des assignats depuis l'an 1790 ne consistait, après
tant de dépenses, durant quatre années, qu'à 6 milliars,
tant brûlés qu'en circulation. Voilà des faits.
Mais qu'avons-nous vu depuis le 9 thermidor, jour heu-
reux pour quelques-uns, et si déplorable pour le reste? La
terreur changée de mains, le pillage des assignats montés en
peu de mois à plus dé 40 milliars, les égorgemens sur les
routes et dans les prisons, des compagnies d'assassins répan-
dus dans les départemens, y pillant les diligences, et la
famine, pendant plus de six mois dans Paris : voilà ce qui a
frappé nos jeux; et, pour comble de maux, les dilapidations
en tout genre , la Monnaie et la Trésorerie à sec de nume-
faire, l'impudence et l'immoralité, ne rougissant plus de
(12 )
néraux Mallet, Lahorie et Guidal, M. le colo-
nel suisse de Courten, le Corse Boccechampi,
M. l'abbé Yacmont, prêtre breton , aussi hu-
main qu'il est vertueux et aimable , ainsi que
quelques autres dont les noms ne viennent pas
sous ma plume, mais qui n'en ont pas moins
obligé leur semblable en secourant l'humanité,
quoique eux-mêmes dans les fers.
Sans doute, se diront quelques lecteurs incré-
dules , n'existe-t-il pas un décret du 3 mars 1810,
qui assigne quarante sous par jour à chaque pri-
sonnier d'état? Rien de plus vrai; cependant à
dater de ce décret jusqu'au bien heureux pre-
mier avril dernier, je ne l'ai vu exécuter, tant à
s'afficher hautemennt, elles nous ont amené graduellement
la tyrannie de Buonaparte.
Les partisans du despotisme prétendent, qu'en matière
d'Etat, la haute politique ne connaît point de crimes : si cela
est, comment incriminer les actes de tout un peuple qui
s'insurge pour briser ses chaînes ? La nature et la saine raison
s'y opposent; car l'intérêt de l'Etat y existe toujours : il ne
fait que changer de formes. Néanmoins, en non particulier ,
la conscience me dit que, dans aucun état de choses, le
crime n'est permis; c'est bien assez de sa légitime défense
employée à propos. Ah ! francs républicains dont les mains
sont pures d'or comme de sang ! Et vous royalistes honnêtes
et sans exaltation ! réunissons-nous constitutionnellement
sous les rênes de Louis XVIII, et tous les crimes d'Etat dis-
paraîtront du sol français.
( 13)
la Force qu'à Sainte-Pélagie, qu'envers cinq ou
six individus, au nombre desquels j'étais; telle
est l'exacte vérité. Les autres malheureux avaient
beau réclamer les secours fixés par ce décret, la
haute police, dans ses retours, escobardait tou-
jours ses réponses par des subtilités de son genre.
Elle répliquait à quelques réclamans, qu'ils n'é-
taient point prisonniers d'état, mais bien détenus
administrativement, ce qui tient lieu de l'arbi-
traire des lettres-de-cachet; encore, sous le
règne de ces dernières , était-on nourri et cou-
ché décemment. A d'autres, Mlle donnait à croire
que ce n'était pas la peine de s'occuper de cette
vétille, et qu'ils seraient bientôt en liberté. A
d'autres enfin, elle imposait silence en les me-
naçant de les traiter encore plus mal, souvent
même de Ricêtre.
Je crois entendre un de ces lecteurs béné-
voles s'écrier, avec un saint transport, n'existe-
t-il donc plus, comme autrefois, de ces coeurs
bienfaisans qui volaient au secours des infor-
tunés prisonniers, notamment les jours de fêtes
où les âmes pieuses y venaient déposer libre-
ment leurs charités ? Eh ! sans doute il en existe;
plusieurs même se sont présentés : mais il fal-
lait que ces secours passassent par les mains de
la police, ou avoir assez de courage pour oser
demander, et à force d'instances, obtenir une
(14)
permission , seulement en faveur du prisonnier
auquel on s'intéressait ; et alors le demandeur
subissait une question morale si effrayante, que
plusieurs personnes ont renoncé à la douceur de
voir et de secourir.leurs parens ou amis.
Qui êtes-vous? leur disait-on, avec une poli-
tesse rembrunie; d'où connaissez-vous ce pri-
sonnier? Est-il votre parent? Quelles relations
avez-vous avec lui? N'avez-vous pas déjà été ar-
rêté? Je crois vous reconnaître , etc. , etc. ,
des arguties du même genre. Que l'on juge de
l'effet que devait produire de pareilles questions
sur des esprits timorés , ignorant le tripot des
prisons., et de la torpeur que le récit de pareilles
scènes devait répandre parmi ceux qui l'enten-
daient? C'était là le but de la tyrannie ; elle ino-
culait ce sentiment aux autres, parce qu'elle en
était poursuivie.
Avant de dévoiler toutes les atrocités que j'ai
souffertes , et dont j'ai été le témoin envers
d'autres victimes pendant dix années de captivité
sous le dernier règne, qu'il me soit permis de dire
un mot sur la Constitution de 91 ; constitution
qui fut jurée par tous les Français , même avant
d'être terminée, tant les bases en étaient établies
sur la saine raison. Qui l'a pourtant détruite?
la faction des intrigans de tous les partis.
La Cour les voyait dans le temps ; les émigrés
(15)
invoquaient les secours des puissances étran-
gères, pour rentrer dans ce que l'habitude et
les prétentions leur faisait regarder comme des
droits légitimes; et le parti républicain , qui
commençait à poindre à Paris et dans les dé-
partemens, fut prêt à se manifester au départ
du roi arrêté à Varennes. Le retour de ce prince,
dans la capitale , en suspendit l'explosion.
Tous les gens vraiment sensés en furent con-
tens; car, aux yeux de la scène politique, une
monarchie constitutionnelle, fondée sur des lois
dont, sans risque , le prince ne peut s'écarter,
équivaut à une république établie sur les bases
représentatives que semble indiquer la nature
de toute société. La seule différence entre elles,
c'est que la puissance executive est, dans l'une ,
héréditaire, ainsi que la noblesse à la famille
royale, et dans l'autre le pouvoir ne peut être
que temporaire.
La Constitution de 91 ayant été acceptée de
bonne foi, je me plais à le croire, par le ver-
tueux Louis- XVI, mais de la meilleure du inonde
par la majorité des Français; les gens instruits
en virent seuls les défauts, ils étaient dans la
suppression de certains décrets élagués à la révi-
sion en faveur de la puissance royale , lesquels,
comparés à d'autres trop avantageux à la licence
pouvaient entraîner de dangereux conflits, sur-
( 16)
tout l'assemblée législative n'y étant pas com-
posée de deux chambres, dont l'une tempére-
rait l'autre.
Les intrigans jouissaient de voir chaque jour
s'accroître l'opposition des esprits , dont les uns
s'avouaient franchement pencher pour la Répu-
blique, tandis que les autres se livraient aussi
franchement à l'entière réhabilitation de l'ancien
régime. Pendant ce temps, la Cour, mal con-
seillée, et, se sentant froissée dans ses diverses
prétentions, trouva bon de flotter entre deux
écueils, et finit par se persuader que la force d'i-
nertie, étayée des secours de l'étranger, parvien-
drait à la remettre entièrement sur pied : grande
erreur dé la part de tous ! car le peuple, qui ne
sentait bien que ses forces physiques , ne s'aper-
çut pas qu'il allait servir de piédestal à la fac-
tion dévoratrice qui nous a valu Buonaparte.
Elle s'imaginait bien, cette faction, pouvoir
s'en défaire à volonté, pour élever, à la puis-
sance suprême, l'homme, n'importe lequel qui
eût pu convenir à ses desseins : mais Napoléon
y mit ordre par sa ténacité à maintenir son
trône, en gorgeant d'or les principaux de ceux
qui l'y avaient élevé.
Les extravagances de son despotisme ayant
révolté l'univers, il appartenait à ses propres
flatteurs de le livrer, ainsi que la. France , à leurs
(17
ennemis naturels , qui, heureusement, n'en ont
pas autant abusé, surtout à Paris., qu'ils auraient
pu le faire, grâce à la magnanimité de S. M.
l' empereur de Russie.
Il n'en est pas moins vrai|que ce sont les intri-
gans qui ont déshonoré l'action révolutionnaire
par le sacrifice inutile de braves gens immolés
à la fureur des sots qu'eux-mêmes avaient exas-
pérés , et qu'ensuite ils ont livrés aux vengeances
des réacteurs.
Que ce sont eux qui, dans cette même réac-
tion, ont mis à l'ordre du jour toutes les cor-
ruptions imaginables, et surtout la persécution
des plus honnêtes citoyens ; que ce sont eux
enfin qui, plaçant Napoléon sur le trône, ont
mis la France à deux doigts de sa perte.
Puisse le retour inattendu de la famille des
Bourbons, cicatriser, avec le temps, les plaies
de la patrie !
Puisse" l'expérience du malheur avoir con-
vaincu Louis XVIII que les lumières ne peu-
vent plus rétrograder en France , et, qu'en in-
tercepter les rayons, c'est en hâter les effets
plutôt que les détruire !
Puisse le parti de la corruption, qui nous a valu
tant de calamités durant vingt-cinq ans , ne pas
avoir puisé , dans son machiavélisme, l'espoir
2 .
( 18)
que la France lui ait quelque obligation du mal
qu'il n'a pas fait, comme du bien que, par la
peur de l'indignation générale, il nous a procuré
en favorisant notre retour à l'ordre des choses
qui nous avait été promis par le roi !
Puisse enfin ce parti abandonner l'espoir aussi
corrupteur que cadavéreux de recommencer, à
la première occasion, les mêmes intrigues sur
de nouveaux frais !
Faits qui me sont particuliers, dans les prisons.
LE public se souvient, qu'à la suite du fameux
18 brumaire , les pamphlets, les chansons et les
épigrammes contre le Gouvernement abattu,
ainsi qu'envers les Corps-Législatifs, provo-
quèrent la verve de ces littérateurs dont parle
Chénier dans son Epître à la calomnie , et des-
quels il dit fort à propos :
« Nul n'a besoin d'honneur ; tous ont besoin d'argent. »
Il en serait de même à tous les changemens
de cette espèce. Qu'en coûte-t-il à ces mes-
sieurs? rien que de ressasser les mêmes idées et
de les appliquer, en changeant les noms, aux
choses et aux personnes qu'ils veulent flatter en
en dénigrant d'autres.
Mais ce que la mémoire oublie facilement,
( 19)
par la raison que mal passé n'est qu'un songe ,
c'est que, dès les premiers jours du consulat, sous
prétexte de se défaire, par la déportation , mais
au mépris des lois, de quatre ou cinq scélérats,
tels qu'un Mamin , un Pépin Dégrouette , etc. ,
leur furent accolés plus de mille braves gens,
dont la déportation ne fut retardée jusqu'à l'ex-
plosion de la machine infernale de la rue Saint-
Nicaise, que pour faire d'une pierre deux coups.
Comme quelque temps avant je m'étais roidi
contre un ordre d'exil, qui me fut signifié sans
motif, nulle loi n'autorisant le Gouvernement à
en user ainsi avec un homme de bien, l'abo-
minable Bertrand et l'infâme Vérat profitèrent
des préparatifs qu'eux et bien d'autres n'igno-
raient pas concernant la machine infernale,
pour m'arrêter trois jours avant cette horrible
catastrophe.
Le commissaire. Comminges fut charge de
cette opération ; mais quelle ne fut pas sa sur-
prise, lorsqu'en entrant chez moi avec onze per-
sonnes armées , il ne trouva qu'un vieillard
perclus de rhumatismes, et dans son lit depuis
plus d'un mois? S'apercevant que je riais de
voir tant de gens sur pied pour s'emparer de
ma chétive carcasse, il les congédia tous, et
m'ayant montré son ordr e, il confia ma per-
sonne à un seul inspecteur, lui recommandant
2*
( 20 )
de me mener à la préfecture avec beaucoup
d'égards.
Ce fut là que je vis, pour la première fois,
cet infernal Bertrand. Lui ayant poliment de-
mandé le motif de mon arrestation, il me fixa
sans mot dire, puis gambillant sur son pied bot,
il ne me répondit qu'en ordonnant à ses gens de
me conduire chez Blancheville, c'est-à-dire, dans
une salle noire, basse, longue, étroite et obs-
cure , réservée pour le dépôt de voleurs le moins
mal costumés, et que l'on appelait la salle des
honnêtes gens.
Me trouvant au milieu de soixante personnes
inconnues, qui buvaient, fumaient et juraient
à tue-tête , il est facile de concevoir que je
n'étais pas à mon aise ; j'écrivis aussitôt (1) à
M. Bourienne, alors secrétaire intime de Buona-
parte. Comme il me témoigna toujours beau-
coup d'estime et d'amitié, j'en obtins ma mise
en liberté par ordre du ministre Fouché, trois
ou quatre heures avant l'explosion de la rue
Saint-Nicaise.
(1) Dans ce temps-là on écrivait facilement aux particu-
liers, et l'on en recevait sur-le-champ réponse : mais depuis,
la police s'est perfectionnée ; et durant mes six dernières
années de captivité , je n'ai vu ni reçu des nouvelles de per-
sonne, excepté du bon Mercier, tableau de Paris, mort le
mois dernier, que je ne vis qu'une seule fois à cette époque.
(21 )
Pendant les trois jours que j'avais passés à
cette soi-disant salle des honnêtes gens, j'avais
appris que nombre, de gens de bien gissaient
dans les prisons de la Force et de Sainte-Pé-
lagie, sous différens prétextes. Je reconnus, le
soir même du 3 nivose, au bruit qui se répan-
dait que les Jacobins seuls étaient les auteurs
de la machine infernale , que l'arrestation anté-
rieure de tant de monde n'avait eu lieu qu'afin
de faciliter plus impunément la déportation de
ces malheureux, et qu'il me restait des grâces à
rendre au ciel de n'être pas compris dans cette
abominable fournée, vu l'obligeant procédé de
M. Bourienne auprès du ministre.
Quelques mois s'écoulèrent pendant lesquels,
isolé dans Paris, et ne parlant qu'à de franches
et très-anciennes connaissances, je crus que la
police m'avait enfin oublié, d'autant plus que
je ne fréquentais ni coteries , ni spectacles , et
que je vivais dans la plus grande retraite. Mais
Bertrand et Vérat me réservaient un coup de
leur métier, puisque, profitant d'une pétition
adressée au Tribunat, et rendue publique par la
voie de l'impression, rien ne leur fut plus aisé
que de me faire arrêter comme en étant l'au-
teur.
Le commissaire Gaux fut chargé de mon in-
terrogatoire et après quelques petits subter-
(22)
fuges du métier, il en vint à la pétition susdite.
Je lui répondis , avec ma véracité ordinaire,
que je voudrais l'avoir faite ; que je l'aurais
signée; et que d'après un petit extrait qui en
circulait et que j'avais lu, je n'y trouvais rien
de repréhensible et d'attentatoire aux autorités ;
mais que n'en étant pas l'auteur, je le priais de
me faire au plutôt, par son rapport, obtenir
ma liberté. Il me le promit; néanmoins je passai,
durant un mois , au petit dépôt de la préfec-
ture , étant alors près la salle des juges de
paix.
Quoiqu'on y fût très-mal a son aise, il est im-
possible d'y être plus gai que chaque prisonnier
ne l'était. Des généraux , des financiers, des
émigrés, des Vendéens y passaient à tour de
rôle;.et cette navette de gens aimables formait
un contraste très-plaisant avec les cochers de
fiacre et les ivrognes que chaque soir l'on met-
tait avec nous, probablement pour nous égayer
pendant la nuit; cependant cela n'amusait pas
toujours.
Huit ou dix jours passés dans cette situation,
nous entendîmes le soir un homme dont je re-
connaissais la forte voix, sans pouvoir dire qui
c'était, quoiqu'il fût dans un secret adossé à
notre cloison : là , il déplorait son triste sort avec
une énergie peu commune, même en appelant
(23)
sa femme et ses enfans. Oui, messieurs, disait-
il, c'est bien moi, c'est le géomètre Aubri, homme
de bien, reconnu pour tel, et qui convient être
l'auteur de cette pétition qui vous gendarme.
Voyons , quel mal ai-je fait? Voyons ! A ce mot,
chacun, comme cela se pratique entre gens
honnêtes, ayant compris le motif de cette arres-
tation, ce ne fut plus en ma faveur qu'un cho-
rus de félicitations sur ma prochaine liberté.
J'y crus moi-même , car la cause cessant, l'effet
devait s'ensuivre.
Le lendemain, mon pauvre frère, mort de-
puis des suites de mon incarcération , encore
plus que de la perte de sa fortune, puisqu'il ne
s'occupait que d'alléger mes fers, vint me voir.
Il crut, comme tout le monde, que j'allais sor-
tir; mais il en était autrement décidé ; car, mal-
gré les dîners, qu'à mon insu, il prodiguait aux
solliciteurs toujours prêts en pareil cas, je res-
tai encore trois semaines dans le même en-
droit.
Heureusement que l'ennui ne nous y gagnait
jamais, tant était grande la variété des person-
nages entrant ou sortant. Dans ce nombre se
trouvaient de charmantes femmes de la Cour
d'alors, qui venaient librement voir leurs pa-
rens ou amis, et près desquelles les bons mots,
qui nous échappaient n'étaient pas perdus. Mais
( 24 )
ce qui mit le comble a nos agréables distrac-
tions, ce fut l'arrivée du jeune Nodier, aujour-
d'hui rédacteur de la partie des spectacles au
Journal des débats. Nous réciter sa Napoléone ,
faire part de sa lettre signée à Buonaparte, en
lui adressant son Ode, ne fut l'ouvrage que de
quelques instans, dont la suite, entre nous , fut de
louer le grand caractère de ce jeune littérateur.
La veille du premier de l'an 1803 arriva enfin;
mais au lieu d'obtenir ma liberté, je fus con-
duit à Sainte-Pélagie , avec le père Guérin ,
vieillard de quatre-vingts ans. Nodier (1), le
respectable M. Degoville , officier supérieur,
(1) Ce fut là, qu'au bout de quelques jours, ce brave
jeune homme, impatienté d'être sous les verroux, me con-
sulta sur les moyens de s'en tirer. Eh ! mon ami, dis-je, fais
comme tant d'autres; chante la palinodie, ou plutôt feins de
la chanter par un éloge indiscret de ce nain despote : un seul
vers que par vanité il s'appliquera, t'ouvrira les portes. Il fit
alors son ode sur la descente en Angleterre dans laquelle
était ce vers :
Cendres de Scipion ! Scipion va renaître.
N'est-il pas plaisant de voir Buonaparte se comparer au sage
Scipion? N'importe, à l'appui de ce vers, Nodier fut mis
en liberté, puisexilé à Resançon , où il souffrit encore de nou-
velles persécutions. C'est dans le temps qu'il composait cet
ode, que, pour constraster avec elle, je fis dans la même
chambre la Pétition du Bourreau de Paris, sur l'air des pen-
dus, consignée à la fin de ce tableau.
( 25)
émigré rentrant; l'honnête M. Renou, chef de
la Vendée, ayant signé la pacification , et qui,
se trouvant à Paris, fut dénoncé par des gens
qui lui ayant volé tous ses effets dans sa chambre,
crurent par là échapper à la vindicte publique;
ils se trompaient; la justice les condamna; mais
l'innocent n'en resta pas moins six mois dans les
fers.
Sur ces entrefaites, se machinait la conspi-
ration de Georges et du général Moreau, trop
connue pour en parler ici ; mais ce qui ne l'est
pas, c'est que ce même Aubri,auteur de la péti-
tion au Tribunat, ayant été transféré à l'infir-
merie de Sainte-Pélagie, fut, au bout de quel-
ques mois, mis en liberté sans la moindre men-
tion d'exil; qu'il obtint même la place d'ingé-
nieur du cadastre à Rouen , tandis que l'on me
fit l'honneur de me laisser en prison, où j'ai resté
quatre ans.
Il est vrai que, lorsque l'on quêtait, jusques
dans les cachots , des signatures pour l'avène-
ment de Buonaparte à l'empire, en donnant
l'espoir d'être par là bientôt mis en liberté , sans
blesser les opinions de ceux qui, parmi nous, y
prêtèrent leur nom, nous ne fûmes que cinq ou
six qui s'y refusèrent, par la raison qu'un pri-
sonnier d'état n'a aucun titre pour signer des
actes, politiques surtout, et que le oui ou le
(26)
non étant libres, notre détention était une dis-
pense des dangers à courir par la suite. Mais...
les grands caractères sont rares, principalement
dans les prisons.
Cependant, par une bizarrerie digne de la po-
lice, au bout de quelques mois, ces cinq ou
six, non signataires, obtinrent leur liberté, les
premiers, à condition de se choisir un exil à
trente lieues de Paris, des frontières et de leur
pays natal. Lorsque ce vint à mon tour, après
avoir entendu la kyrielle des conditions de mon
élargissement, je demandai ce qui m'en arrive-
rait; si, quoique innocent, je n'obtempérais
pas à cet ordre. On me répondit : la prison. En
ce cas, répliquai-je, qu'on me ramène aux Car-
rières. Je fus alors conduit devant les Bertrand
et les Vèrat, que je traitai suivant leur mérite ,
et je revins à Sainte-Pélagie. Mes compagnons
d'infortune , étonnés de mon retour , m'en
demandèrent la cause; et je leur dis qu'à mon
âge et.avec mes infirmités, n'ayant plus que mes
travaux littéraires pour vivre, je ne pouvais le
faire qu'à Paris.
Deux ou trois mois s'écoulèrent ainsi ; mais
un beau matin arrivèrent deux gendarmes avec
l'ordre de me conduire à pied,.de brigade en
brigade jusqu'à Dole, dans le Jura , mon lieu
de naissance. Eclater de rire à cette annonce,
(27 )
leur prouver l'impossibilité physique de les
suivre, et les faire pleurer de sensibilité,ne fut
que l'ouvrage d'un instant. Mais notre respec-
table concierge d'alors, madame Bouchotte et
l'honnête M. Rivaud, encore aujourd'hui se-
crétaire-greffier de Sainte-Pélagie, appelèrent
le médecin de la maison ; lequel constata mes
infirmités, et qu'à pied comme en voiture il était
impossible,en ce moment,de me transporter si
loin. Mes braves gendarmes , joyeux d'être dis-
pensés d'une pareille corvée, me quittèrent en
déplorant mon sort.
Mais je n'étais pas encore quitte des vexations
de ces messieurs; car, quelque temps après,
la Faculté de médecine vint de nouveau, de leur
part, visiter mon état d'infirmité. Quelle ne fut
pas la surprise du bon , mais défunt M. Coupé ,
lorsqu'il me reconnut pour avoir fait, à mon
égard, les mêmes fonctions sous la terreur ther-
midorienne ! Ah! brave homme, me dit-il, sa
besogne achevée, les vampires de la société
changent bien de masque , mais restent les
mêmes sous tous les régimes.
La police enfin me laissa tranquille ; et trop
heureux d'appaiser, par ma gaîté naturelle, les
petits différens qui s'élevaient entre jeunes gens
fort aimables, mais très-susceptibles, j'atten-
(28)
dais patiemment qu'il plût, à la force des choses,
de me tirer de ma captivité.
La quatrième année s'avançait lorsque, par
un hasard fortuné, l'on m'appela au greffe de
la part d'un monsieur de la Cour, disait-on;
j'arrive. Mais quelle fut ma surprise de recon-
naître, dans ce personnage, M. Aignan, jeune
homme auquel j'avais sauvé la vie en 94, que
je n'avais pas vu depuis, et que j'ignorais ab-
solument faire les fonctions d'aide des cérémo-
nies près de mon persécuteur. M'embrasser,
m'ouvrir sa bourse, savoir en peu de mots le
sujet de mon arrestation, et me promettre que ,
sous très-peu de temps, j'obtiendrais ma liberté
à ses risques et périls, ne fut que l'affaire d'un
moment : il me tint parole ; car volant chez
le ministre Fouché , celui-ci l'assura n'avoir
jamais eu aucun sujet de plainte contre moi,
et que ma liberté dépendait directement du
préfet de police; mais ce dernier fut plus ré-
calcitrant. Comme il ne faisait rien que par
l'organe de Bertrand, Vérat et consorts, sans rien
alléguer contre moi, il tenait bon, Si M. Aignan
eût osé, il aurait pu lui dire : Eh !M. le préfet,
l'orqu'en 94 vous étiez fugitif à Orléans, que
vous y meniez une vie' aussi sèche que L'unique
habit gris rapé que vous aviez sur le corps, et
que l'on voulut vous arrêter comme suspect, ce
(29)
fut lui qui s'y opposa, en soutenant que vous
n'aviez pas une tournure dangereuse , et l'on
vous laissa tranquille. Faites-en autant à l'égard
de Démaillot. Mais M. Aignan s'y prit autre-
ment, et obtint enfin ma liberté.
Sortir de la Force, de Sainte-Pélagie ou de
tout autre prison, n'était qu'un prélude pour re-
venir à la préfecture , et là, recevoir une morale
de la part des êtres les plus immoraux de l'uni-
vers. Celle que me fit l'illustre Vérat fut un
composé de mots bas, triviaux, mélangés, sans
ordre aux propos les plus jactancieux en faveur
des services qu'il rendait à la tyrannie. Le tout
était si ridicule, que je ne me rappelle que de
la bêtise qui le termina. Au surplus, me dit-il,
songez bien, M. Démaillot, que je ferai épier
toutes vos démarches ; et quelqu'activité que
vous mettiez dans vos allées et vos venues ?
je découvrirai vos projets. Moi, presque cul de
jatte, de l'activité? Ah! bon Dieu ! bon Dieu!...
En le quittant, je le saluai, et ne lui dis que
ces mots : Supérieurement parlé, M. Vérat.
(30)
PREMIERE CONSPIRATION
DU GENERAL MALET,
Surnommée , par le Ministre FOUCHÉ, la
Conspiration des Conjectures.
AVANT d'en faire l'historique , seulement pour
mon compte, je préviens le lecteur, que jamais
l'on ne m'a, comme à d'autres, reproché à la
police des propos indiscrets , quoique , avec
mes amis, je ne me gênasse pas pour dire ma
pensée ; et que , dans le nombre infini d'interro-
gatoires que j'ai subis, il n'a été question que
de ma complicité dans la conspiration susdite.
Un homme dont je voulais taire le nom , seu-
lement par égard pour les braves dont il com-
promit l'uniforme , mais qui vient d'être cité en
toutes lettres dans l'éloge du vertueux général
Malet l'ex-général Guillaume m'ayant
connu très-imparfaitement chez le défunt doc-
teur Seiffer, prit ce prétexte pour s'introduire
chez le général Malet, mon compatriote ; mais
que je n'avais vu, depuis dix ans, qu'une seule
(31 )
fois dans un dîner. Ce dernier le crut sur pa-
role , l'accueillit à tel point, qu'il en fut nourri
et vêtu, lui et sa famille, pendant dix-huit mois,
ainsi que je l'ai su depuis, jusqu'au moment où
il dénonça la conspiration dont il s'agit.
Comme c'était sur de simples ouï-dire que je
causais avec cet homme , des projets que lui et
d'autres m'assuraient exister pour sauver la patrie
des maux qui la menaçaient, je me bornai à
former des voeux pour leur réussite ; et n'ayant
pas été consulté , et encore moins pris part aux
conciliabules à cet effet, j'en attendais les résul-
tats : mais le misérable, qui voulait tirer parti de
cette circonstance,crut, en me dénonçant comme
un des conjurés, que la peur ou l'intérêt, me
faisant tout avouer , même ce que je ne savais
pas ; crut, dis-je , déverser par-là sur moi tout
l'odieux de sa dénonciation ; et, en même temps,
ne rien perdre dans la secourable amitié du
général Malet. Comme il était dans l'erreur !
Arrêté le 8 juin 1808, à six heures du matin , à
peine étais-je arrivé à la salle d'en bas des
bureaux de la première division , que l'on m'y fit
rester quelques minutes, afin que je visse passer
mon dénonciateur. Quelle gaucherie pour des
gens qui veulent faire les malins et qui ne sont,
que des méchans ! Je devinai sur-le-champ le
motif de mon arrestation , et que j'allais jouer
(32)
un grand rôle dans une affaire où j'etais parfaite-
ment étranger.
Très-peu de momens après, l'honnête Vèrat
me fit appeler dans son cabinet. Là, m'appro-
chant un fauteuil , et me tapotant les genoux,
il m'assura de l'estime et de l'amitié de M. le
Préfet, et que ce magistrat m'accorderait tout
ce que je lui demanderais. — Je ne demande rien,
lui répliquai-je , que ma tranquillité : pourquoi
suis-je ici ? — Ah ! le voici. Vous connaissez le
général. Malet ? — Je l'ai vu naître , l'ayant
perdu de vue jusqu'à la fédération de 90 , nous
avons renouvelé connaissance à cette époque»
Depuis ce temps , je ne lui ai parlé qu'une seule
fois dans un dîner, il y a plus d'un an , et je
mangeai un jour chez lui, il y a cinq mois.
Depuis , je ne l'ai pas même aperçu. — Ah !
M. Démaillot, j'en sais plus que vous n'en dites,
car j'ai ici la certitude que vous vous voyez très-
souvent. — Votre certitude , Monsieur, n'est
qu'une imposture ! de la part de ceux qui
vous ont rendu compte ; et je réponds de le
prouver. — Ah ! vous le prenez sur ce ton.
( Il sonne. ) Que l'on conduise Monsieur au plus
rigoureux secret. Je pars : au bout de trois
heures , je subis l'interrogatoire du commissaire
Peyssoneau, lequel fut le même à-peu-prèsque
mon entrevue avec Vérat.
( 33)
Comme au moment de mon arrestation je ne
possédais que douze francs , ils furent bientôt
épuisés ; et, ayant vainement écrit à quelques
amis de m'en envoyer, toutes mes lettres étant
interceptées , je me trouvai sans un sou; ce fut à
cet instant, n'ayant plus de quoi payer mon cou-
cher , que la goutte me prit plus fort que jamais,
tant j'étais affecté sur mon avenir. L'on me trans-
porta bientôt dans un secret où je n'avais qu'un
fit de camp pour me reposer, et je laisse au
lecteur à juger de ma situation. Alors, j'écrivis au
concierge, M. Cendré : comme il n'arrivait point,
je fis un peu de bruit , auquel il accourut. Me
voyant dans ce pitoyable état , il me dit bonne-
ment qu'il allait faire ses efforts pour que je fusse
au plutôt conduit chez le magistrat de sûreté. A
ces mots, tout mon sang se glaça sur mon coeur ;
et je m'écriai: qu'appelez-vous, Monsieur? suis-
je un gibier à magistrat de sûreté? Apprenez que
mon arrestation n'est due qu'à une affaire soi-
disant d'Etat; et que, quoique souffrant horri-
blement, je m'honore de ma persécution. Aussi-
tôt les' bras tombèrent à ce brave homme. —
Pardon, Monsieur, me dit-il... je vois bien que
vous étiez dans les secrets de M. Vérat, et que,
faute d'argent, l'on vous a mis ici. Eh bien ! je
me ferai un plaisir de vous secourir, dussiez-
vous ne me jamais payer. Vous allez avoir deux
3
( 34 )
matelas et des draps : appaisez-vous; Monsieur;,
et croyez qu'il existe encore parmi nous des
âmes sensibles.
Les larmes me vinrent aux yeux de reconnais-
sance; et c'est pour la prouver que je rapporte
ce trait d'humanité, formant contraste avec tant
d'autres , dont j'ai été témoin de la part de ceux
qui sont employés dans les maisons d'arrêt.
Le proverbe dit qu'il ne fut jamais de belle
prison : cependant, avec un peu de philosophie
on la supporte , étant innocent; et surtout lors-
que les vaxations ne s'y joignent pas : c'est ce
que j'ai éprouvé dans ma première arrestation.
La tyrannie du maître ne se communiquait
pas encore à ses agens ; la peur et l'intérêt
n'étaient pas tout-à-fait leur seul mobile ; mais à
cette dernière, depuis six ans, il est impossible
de se figurer jusqu'à quel point, souvent malgré
eux, ou crainte de perdre leur place, ils ont
vexé, notamment les prisonniers d'Etat, par
de niaises pointilleries qui fatiguaient plus les
esprits que les tourmens de la captivité.
Revenons à ce qui me concerne. Trois ou
quatre jours s'étaient écoulés chez le brave
homme Cendré , lorsqu'on me transporta à la
Force et toujours au secret. Là, le très-aimable
et savant médecin Brun et, mort depuis, me
prodigua tous les secours de l'art, et je n'ai qu'à
(35)
me louer des soins que MM. Deponty ,à laForce;
et Bory, à Sainte-Pélagie,.tous deux infirmiers,
ont eu constamment de mes infirmités. Ce qui
me fatiguait le plus, c'était les continuelles allées
et venues de la Force à la Préfecture pour y être
interrogé ou confronté avec mon dénonciateur,
que je confondis à tel point un jour, que le sieur
Bertaud, interrogateur, lui dit devant moi, si à
chaque instant, monsieur, vous retractez vos
dépositions , vous vous compromettez beau-
coup. — Je me compromets! s'écria-t-il ; en ce
cas je persiste ;— et moi , de prendre acte de
son propos
Vérat. enfin voyant qu'il ne pouvait rien tirer
.de.oi, par la raison que je ne savais rien de
positif; et, qu'eussé-jeété instruit, il n'en aurait
pas su davantage , finit par me donner à lire les
déclarations de mes coaccusés , au nombre de
dix-huit, dont je ne connaissais particulièrement
que le général Malet et M. Corneille. A celte
lecture, je conçus qu'il les avait, à dessein,
prévenus contre moi, en leur laissant accroire
que je les avais compromis; mais à ce soupçon,
loin de rien dire contre-ces messieurs, n'ayant
jamais vu les autres , je ne fis que louer les qua-
lités personnelles des premiers ; et je m'en tins ,
quant au point de l'affaire , à plaisanter des oui-
dire sur lesquels-elle était fondée ;-en ajoutant que
z *
(36)
c' était un secret de comédie , et qu il n y avait
pas un arbre du Palais-Royal qui ne retentît des
bavardages à ce sujet.
Ce fut à cet instant que le monstre, enflammé
de colère , me menaça de me faire fusiller. Je
lui répliquai de sang-froid que je me moquais
de lui comme de ses menaces, et qu'il aurait
beau faire, ni lui , ni d'autres, ne m'intimide-
raient. J'appelle en témoignage de cette scène,
le même Bertaud, qui reprocha son étourderie
au grand inspecteur général.
Reconduit de nouveau à la Force , j'espérais
qu'on m'y laisserait tranquille, lorsque sur le
soir, deux jours après, cinq hommes vinrent me
prendre pour me ramener dans le secret de
Cendré. A peine y fus-je couché, qu'il fallut me
relever, pour aller dans un autre endroit, où
l'on me dit de me reposer tout habillé sur des
matelas qui s'y trouvaient jusqu'à ce qu'on vînt
m'y chercher. La fatigue me fit endormir sur-le-
champ , et j'étais dans le plus profond sommeil,
lorsque quatre sbires vinrent m'en tirer, et me
prenant sous les bras , me traînèrent , je ne
savais où, à deux heures du matin. Je l'avouerai:
je crus que c'était pour me faire périr comme on
le disait de tant d'autres, et j'étais, en quelque
sorte , joyeux de voir finir mes peines ; lorsque ,
détournant dans la cour de la Sainte-Chapelle,
(37)
un de mes conducteurs dit : Bon ! nous n'avons
plus que quelques pas à faire. Ah ! lui répliquai-
je , c'est donc à la Conciergerie que vous me
menez ? tant mieux ; ce procès - là sera bien
piquant. Piquant ! me répliqua-t-il. Oh ! non ;
vous ne passerez pas au tribunal ; c'est adminis-
trativement que vous serez juge.
Parvenu à la Conciergerie, l'on me mit dans
un grand galetas de cachot, où les derniers
chauffeurs avaient passé la nuit avant d'aller au
supplice. Le lit de campy était tellement couvert
de paille, que je me jetai dessus et que j'y dor-
mis jusqu'au matin.
Six heures sonnent : je vois arriver, flambeau
à la main, un gardien fort honnête, nommé
Aughelle , maintenant encore à Sainte-Pélagie.
Je le priai de dire au concierge de venir me
parler! Deux minutes après accourut ce dernier,
M. Aigasse, lequel voyant mon état, en frémit ;
et sur-le-champ me fit apporter trois matelas,
des draps et deux couvertures, avec les vivres de
l'infirmerie. Je passai ainsi plusieurs jours, ou ,
pour mieux dire, plusieurs nuits; car à midi je
n'y voyais pas plus que dans un four. Enfin un
beau matin l'on me ramena à la Préfecture , et
ce , pour y comparaître devant la commission
du Conseil d'Etat, composée de MM. Dubois,
Réal, Pelet de la Lozère, et Desmarets, secrétaire.
( 38 )
A l'instant où je m'offris, couvert de brins de
paille, et dans l'état le plus affreux, devant ces
Messieurs , je vis la pitié s'emparer de leur âme,
et ils me firent poliment asseoir en face d'eux.
M. Dubois , étant passé pour quelques minutes
dans ses appartemens , je demandai la parole,
et commençai par me plaindre de l'horrible
situation que j'éprouvais depuis quelques jours
dans un cachot où je ne voyais ni ciel ni terre.
Le Vèrat, qui écoutait à la porte , entra , et dit
élégamment à ces Messieurs , que, sachant qu'ils
devaient venir , il m'avait seulement fait trans-
porter à la Conciergerie pour leur éviter la peine
d'attendre mon transport de la Force.... mais
que j'avais tort de me plaindre, que je n'étais
point dans un cachot, que l'on voyait très-clair
où j'étais , et cent autres balivernes de ce genre.
Je lui répliquais comme on me suppose capable
de le faire, lorsque revint M. le Préfet, que je
pris à témoin , en lui désignant le cachot que
j'habitais. M. Dubois termina ce différent en me
donnant gain de cause : il ajouta même que n'y
ayant que deux secrets supportables à la Con-
ciergerie , celui que j'occupais était horrible ;
alors je m'écriai: Vous voyez, Messieurs, comme
les grands savent la vérité !
Le Vérat confondu s'élant retiré , le travail
commença.
(39)
Comme M. Dubois ne se donnait pas souvent
la peine d'interroger lui-même , et que ses
commis le faisaient en son nom la plupart du
temps , il s'était glissé des erreurs de date , soit
dans mes interrogatoires , soit dans mes confron-
tations, ce qui fourvoyait les idées de Messieurs
les conseillers chargés de couler à fond cette
matière. J'avais donc été appelé pour y mettre
de l'ordre : en peu de minutes, les points obscurs
furent éclaircis, et pendant que M. Desmarets
en perfectionnait le rapport, M. Réal m'adressa
la parole, et me dit... On prétend , M. Démaillot,
que vous ne croyez pas à ce Gouvernement-
ci?— Monsieur le conseiller d'Etat, cela dépend
de l'idée que l'on attache au mot croire. S'il n'est
question que de son existence, je ne puis la nier...
quant à sa durée. , je vous dirai franchement
que je n'y crois pas plus qu'un hérétique à la
transsubstantiation. —_ A quoi croyez-vous donc ?
—A la force des choses. — Qu'entendez vous par-
là ? — J'entends.... le ciel, la providence , les
décrets de l'éternel Le chapitre des acci-
dens, etc.. — Eh ! quel, accident peut-il nous
arriver à l'appui de tant de gloire ? — Ah ! ah !
la gloire? Monsieur le conseiller, n'est-ce pas
au nom de celle de Dieu ou de l'intérêt de
l' Etat, que l'on a puisé les causes ou le prétexte
de presque tous les malheurs de l'univers? il n'y
(4o )
a plus qu'à lire et on s'en convaincra. — C'en
est assez, Monsieur, je vous entends parlons
des conspirations qui renaissent chaque jour
dans un grand empire comme le nôtre.— Où les
peuples sont heureux, il n'y a pas d'autres cons-
pirations que celles des cours auxquelles ils
prennent peu de part. La paresse naturelle à
l'homme s'y oppose , mais ceux où le bonheur
national n'est que sur le papier, et nullement
dans les faits , faute de conspirations, l'intrigue
en fabrique pour effrayer ou divertir les sots.
Le tout à son bénéfice , et continuant sur le
même ton (pendant que M. Pelet prenait des
notes sur ce que je disais),Messieurs, je vous ai
ouvert mon âme toute entière , et je suis sûr que
jamais on ne vous en rapportera autant de moi
que je vous en ai dit aujourd'hui.
C'est singulier, dit M. Desmarets : comment,
avec de pareils sentimens , vos coaccusés ont-ils
pu vous soupçonner ? Ah ! Monsieur, lui dis-je,
c'est l'ouvrage de M. Vérat, pour en accrocher
quelques mots qui lui serviraient pour son plan.
Au surplus , Messieurs , vous êtes ici les chefs
réunis de tous les genres de police de l'Empire.
Quel est celui de vons qui me soudoie? Apprenez,
Messieurs, que l'Empereur lui-même n'est pas
assez riche pour acheter une conscience telle
que la mienne.
(41)
Sur cela, je demandai la permission de me
lever, afin de déroidir mes jambes; M. Réal en
fit autant, et, s'approchant de moi, il me remit,
en cachette, des secours éternellement gravés
dans mon coeur , que je m'honore de révéler ici ;
d'autant plus que, si je ne suis pas. mort de
misère à la Force, c'est à ses soins obligeans que
je le dois.
La séance étant finie , je demandai que mon.
secret fût levé. On me le promit sous quelques
jours ; et malgré les bontés de M. Réal, je n'y
suis resté qu'onze mois, dont six sans plume,
encre , ni papier à ma disposition.
Que l'on se figure un local de douze pieds de
long sur sept de large , où la lumière ne parvient
que par un abat-jour : que là, si l'argent
manque , fût-on à l'agonie , on ne reçoit pour
alimens dans toute la journée qu'une livre de
pain assez bon , du bouillon souvent détestable,
de la viande à l'avenant, et un triste verre de
vin, de l'infirmerie seulement ; car ailleurs, c'est
de l'eau : voilà le séjour que , sans en sortir un
instant pendant six mois , j'ai habité près d'une
année.
Que l'on ajoute à ce malheur la privation de
ne parler à qui que ce soit, sauf au Cerbère qui
vous garde; celle de n'avoir ni papier, ni plume,
ni encre, à moins qu'en rendant compte des
(42)
feuilles, ce ne soit pour écrire aux autorités qui
ne répondent point, et l'on aura le tableau des
secrets de la prison de la Force.
Quoi faire cependant toute une journée ,
n'ayant pas de quoi se procurer des livres pour
se distraire de ses chagrins? Dormir? l'on en a
pas toujours envie. Pester, crier, gémir? cela ne
rend rien, puisqu'on s'en moque. Boire? oui,
maïs il faut de l'argent ; et quand on n'en a plus,
quel, parti prendre ? J'en étais réduis à cette
extrémité, lorsque, venant à réfléchir sur le sort
de notre pauvre espèce , je mis en ordre, dans
ma mémoire, les vers suivans :
LE COEUR HUMAIN.
Mionime s'est arrogé de forts singuliers droits ;
Il prétend être libre et despote à la fois :
Tout le monde frémit au seul mot d'esclavage !
Et, dès que pour soi seul on peut en faire usage,
Le tyran se découvre et veut dicter ses lois.
Comment concilier deux effets si contraires ?
Ce moyen est trouvé; le ciel nous en fit don :
Comme, pour alimens, ils n'ont que des chimères ,
C'est de mettre sans cesse, entre eux deux, la raison.
A force de les répéter, je les retins si bien,
que le lendemain je pris le parti de les envoyer
au Préfet et à M. Réal, en les engageant de
mettre un tonne à ma pénible situation.
(43)
Ce petit travail de mémoire et de composi-
tion m'avait si agréablement occupé , que la
journée s'écoula sans que je m'en aperçusse.
Bon ! dis-je, en. me mettant sur mon grabat,
voici un moyen de braver mes persécuteurs , en-
châssant mes ennuis. J'en profitai donc durant
les six mois., que je n'eus pas , à ma disposition ,
de quoi écrire à mon aise.
Comme la stupide défiance de mon féroce
gardien , nommé Vallois, était en raison de sa
bêtise, je flattai cette dernière, en lui faisant
accroire que ma mémoire étant chargée d'un
ouvrage en vers sur ma justification , je le priais
de me fournir de quoi l'écrire, et que lui seul
serait dépositaire de mon travail. Sa vanité y
consentit; et ce que je lui confiais était telles
ment griffonné et en abréviation, que ni lui ni
d'autre, excepté moi, n'y pouvaient rien com-i
prendre.
Je passais ainsi mon temps, lorsqu'un matin
mon argus vint me dire de me lever, et qu'on
me demandait. — Qui ? — Vous le verrez. — Et
où cela? — Ici à côté, dans ma chambre. Je
m'habille, et j'y vais. Mais qui s'offre à mes
yeux? l'illustre Vérat, en grand uniforme, assis
triomphalement près d'une table préparée pour
écrire mes réponses. Quoi, monsieur, lui dis-je,
encore des interrogatoires ! cela ne finira donc
(44)
jamais? — Ce ne sera que lorsque vous aurez
avoué tout ce que vous connaissez sur l'affaire
de Malet. — Pour avouer, il faut savoir ; et je
Vous jure que je ne sais rien. — Vous êtes un
entêté; mais on y mettra ordre : puis se levant
comme un furieux, il me fait reconduire au
secret. Je lui dis, en le quittant, ce n'était pas
la peine, monsieur, de faire lever un malheu-
reux podagre tel que moi pour si peu de choses...
Sa réplique fut un horrible grincement de dents.
Rentré dans mon cloaque, je réfléchissais à
cette scène, lorsque, dans la cour des femmes
de mauvaise vie, sur laquelle donnait la fenêtre
de mon abat-jour, j'entendis une d'entre elles
chanter des couplets très-grivois, sur l'air : Nous
nous marîrons dimanche. L'idée me prit sur-le-
champ d'en faire contre Vèrat, sur le même
timbre. Je les retins, et attendis le moment de
pouvoir les écrire tels que les voici :
COUPLETS.
AIR : Nous nous marîrons dimanche.
Ce monsieur Vérat
N'est qu'un scélérat
Que rata dame justice :
Il vint de là
Honorer la
Police.

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