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BIBLIOTHÈQUE DU PUGET
( ROMANS DE FAMILLE )
LES VOISINS
PARIS. — TYP. SIMON RAÇON ET Ce, RUE D'ERFURTH, 1 .
TABLEAUX DE LA VIE PRIVEE
LES VOISINS
PAR
MLLE FRÉDÉRIKA BREMER
TRADUIT DU SUÉDOIS
PAR
Mlle R. DU PUGET
MEMBRE ASSOCIÉ CORRESPONDANT DE L'ACADÉMIE
DES SCIENCES, ART ET BELLES-LETTRES DE CAEN, TRADUCTEUR DES EDDAS
LES OEUVRES DE TEGNER, DE L'HISTOIIIE DE GUSTAF ADOLPHE, ETC.
Deuxième édition
PARIS
LIBRAIRIE DE L'ASSOCIATION POUR LA PROPAGATION
ET LA PUBLICATION DES BONS LIVRES
25 — RUE DUPROT — 25
LECTEUR BIEN VEILLANT.
On veut que je te parle de moi, que je te raconte ma
vie, la marche suivie par le développement de mon intel-
ligence: ceci présente de grandes difficultés. Je ne puis
loucher maintenant à mon monde intérieur que par ses
dehors, et c'est précisément dans ce monde intérieur que
se trouve la partie la plus essentielle de mon histoire.
Un jour, lorsque je n'appartiendrai plus à cette terre,
mon esprit y reviendra peut-être pour dire aux hommes les
secrets de mes souffrances, de mes joies, de mon amour.
de ma vie intellectuelle. Que personne alors n'ait peur de
moi, ne soit effrayé à ma vue; si, à minuit, j'apparais à
— II —
quelque âme souffrante et inquiète, ce sera uniquement
pour calmer son agitation, faire brûler sa lampe avec plus
d'éclat, pour être sa soeur et son amie.
En attendant, je te laisse parfaitement libre de jeter un
regard à travers le rideau qui cache une vie ordinaire dans
ses rapports extérieurs, de découvrir que je suis née en
1801, sur les bords de l'Aura (1), que j'ai eu pour par-
rains plusieurs savants de l'université d'Abo. Dans ma
quatrième année, on me fit quitter mon pays natal, la Fin-
lande (elle était encore province suédoise à cette époque);
il ne m'en est resté qu'un seul souvenir. Ce souvenir est
un mot, un nom puissant. Durant les ténèbres du paga-
nisme, le peuple finnois le prononçait avec crainte et amour :
il le prononce de même aujourd'hui, mais ces sentiments
sont ennoblis par le christianisme. Je crois souvent entendre
ce nom dans la foudre qui roule au-dessus de la terre trem-
blante, ou dans le vent doux qui la rafraîchit et la ranime :
ce mot est JUMALA (2).
Si tu viens avec moi en Suède, où mon père acheta une
propriété après avoir vendu ses usines en Finlande, je ne
(1) Fleuve de Finlande. ( TRAD.)
(1) Les Finnois païens donnaient ce nom à leur principale divi-
nité. Chez les Finlandais chrétiens, c'est celui de DIEU.
(NOTE DE L'AUTEUR.)
— III —
te fatiguerai point par le récit détaillé de mon enfance, de
ma jeunesse, avec sa pauvreté extérieure et sa richesse
intérieure, véritable chaos; mais je te montrerai seule-
ment en passant le tableau peu intéressant d'une famille
qui monte dans des voitures fermées, pour se rendre tous
les automnes de sa résidence des champs dans la capitale,
et tous les printemps de la capitale à sa maison des
champs. Dans l'intérieur de la famille, les jeunes filles
jouent des sonates, chantent des romances, dessinent à la
pierre noire, jettent des regards pleins d'impatience dans
l'avenir pour y voir et faire des prodiges ; les miens étaient
inouïs :—il ne s'agissait de rien moins que d'exploits guer-
riers. Veux-tu maintenant jeter un regard dans le cercle
domestique de cette famille? Il faut la voir réunie dans
l'une des grandes salles de sa maison à la campagne pen-
dant une soirée d'automne. Le père de famille lit à haute
voix ; les garçons font des malices ; les filles travaillent et
écoutent. L'une d'elles, plus attentive, cache à peine l'im-
pression profonde que les étoiles littéraires de l'Allemagne
font sur elle. Oh! si les émotions de l'âme produites par
un livre pouvaient faire mourir, elle n'aurait pas manqué
de s'évaporer en flammes de gaz ou de se dissoudre en un
torrent de larmes pendant la lecture de la Jeanne d'Arc de
Schiller.
— IV —
Elle échappa à ce danger et apprit bientôt à connaître la
douleur, à pleurer, non pas sur des tragédies poétiques,
mais sur celles de la vie réelle. Une pesante réalité ne
tarda point à étendre insensiblement son voile sur les rêves
brillants de sa jeunesse ; — un crépuscule prématuré surprit
la jeune voyageuse dans sa course; — elle essaya de s'y
soustraire par des efforts désespérés, mais ce fut en vain.
— La neige tombe de plus en plus épaisse... les ténèbres
augmentent. — Il est nuit. — Le froid devient plus mor-
dant, les membres se raidissent, s'affaissent. Durant
cette longue nuit d'hiver sans fin, elle entend des voix
plaintives à l'orient et à l'occident, les voix de la nature
mourante, de l'humanité désespérée ; elle voit la vie avec
toute sa douleur, son amour, son espérance, sa prière,
enterrée vivante dans la neige, sous des couches crois-
santes de glace. Le ciel est sombre. Nulle part un coeur,
un regard. Tout meurt, ou plutôt tout est mourant, excepté
la douleur.
Votre attention s'est peut-être arrêtée quelquefois sur
cette figure significative que l'on retrouve clans toutes les
mythologies d'un sens profond, dans celle du Nord égale-
ment. On voit « dans le commencement » un principe de
vie divin, lumineux et chaud, s'approcher du froid et du
brouillard, « l'humidité primordiale. » De cet embrassement
de la lumière et des ténèbres, du feu et des larmes, naît
un DIEU. Quelque chose d'analogue a lieu, je crois, pour
chaque créature humaine au moment où elle naît à une vie
plus profonde, et quelque chose de semblable est arrivé a
l'auteur de ce livre.
Des années se sont écoulées, et un grand changement
s'est opéré en elle. Ses yeux longtemps obscurcis brillent
maintenant d'une félicité inexprimable; elle est pour ainsi
dire ressuscitée à une nouvelle vie. D'où provient cette
métamorphose? Les rêves de sa jeunesse se sont-ils réa-
lisés? Est-elle devenue une héroïne? a-t-elle joui des
triomphes de la beauté, de l'amour ou de la gloire? Non,
les rêves de l'enfance se sont dissipés comme le mirage
sur l'Océan; sa jeunesse est passée pour toujours, et ce-
pendant elle est jeune de nouveau; son âme est sortie de la
tombe, et sur sa nuit a été prononcé un « Que la lumière
soit! »
Et la lumière a pénétré les ténèbres de celte obscurité ;
le regard fixé sur cette lumière, elle s'est écriée : « Mort, où
est ton aiguillon ? tombeau, où est ta victoire? »
Depuis lors bien des tombes se sont ouvertes, ont en-
glouti bon nombre de ceux qu'elle a le plus aimés sur la
terre; elle a senti et sent encore la pointe acérée de bien
des douleurs, mais son coeur est calme. La nuit du décou-
ragement est passée pour toujours. Oui, elle est passée,
mais ses fruits restent. Comme ces fleurs qui s'ouvrent seu-
lement la nuit, c'est aussi durant les heures de l'obscurité
ou d'une grande douleur que l'âme de l'homme s'ouvre vé-
ritablement à la clarté des étoiles éternelles.
Mes travaux littéraires ont commencé, avec ma huitième
année, par des vers à la lune, et je débutai par cette excla-
mation qui lui était adressée :
O corps céleste de la nature,
Consolatrice des malheureux !
J'ai continué pendant ma jeunesse à écrire sur ce ton
élevé beaucoup de choses dont je n'imposerais pas la lec-
ture même à un ennemi, si j'en avais. J'ai écrit, poussée
par l'inquiétude des sentiments du jeune âge; et, comme
les petites ondes de la baie qui, agitées par le vent, tra-
cent des lignes insignifiantes sur le sable, j'écrivais pour
écrire. Plus avant dans la vie, l'idée m'est venue de rem-
plir moi-même le rôle que j'avais attribué à la lune, et,
saisissant la plume, j'ai écrit des livres que tu pourras lire,
si bon te semble. — On les trouve chez le libraire.
Parvenue à la limite de l'automne de ma vie, je
suis encore au milieu des prés, des bois, des monta-
gnes qui entouraient mon enfance : cette longue habitude
— VII —
me les rend plus chers et plus précieux; je connais mieux
à présent leurs herbes et leurs plantes.
Quant à l'avenir, l'unique souhait que je forme est de
pouvoir terminer les ouvrages dont les plans existent en
moi. S'il se-réalise, je me considérerai comme moins in-
digne que maintenant de la bienveillance qu'on m'a té-
moignée, et, si je réussis, les esprits bons et nobles qui
m'ont encouragée par leur approbation devront s'en attri-
buer le mérite en grande partie. Je les remercie de tout
mon coeur.
FRÉDÉRIKA BREMER.
NOUVEAUX TABLEAUX
DE LA VIE PRIVÉE
LES VOISINS
PREMIERE LETTRE.
FRANCISKA WERNER A MARIA M...
Rosenvik, 1er juin 18...
Mc voici, chère Maria, dans ma maison, installée à mon
bureau, ayant un ours à moi (1). Tu nie demandes sans
doute ce que j'entends par mon ours? De qui pourrait-il
être question, sinon de mon mari. Je l'appelle ours parce
que cela doit être ainsi. Je suis assise près de la fenêtre ; le
soleil se couche. Deux cygnes nagent sur le lac et sillonnent
son limpide miroir; sur sa verte rive paissent trois vaches,
(1) L'auteur joue ici sur le mot suédois bjoern, qui est un nom de bap-
tême, et signifie en même temps un ours. (TRAD.)
1
2 LES VOISINS.
— mes vaches, paisibles, grasses, méditatives, et ne son-
geant probablement à rien. Qu'elles sont agréables à voir!
Voilà la servante qui vient avec le tabouret et la tinette.
Comme le lait est délicieux à la campagne! tout n'y est-il
pas excellent? L'air, les hommes, les vivres, les sentiments,
la terre et le ciel, tout y est frais et ranime les esprits.
Maintenant je vais le conduire dans ma demeure; non!
il faut commencer de plus loin, de la colline d'où j'ai vu,
pour la première fois, le vallon dans lequel Rosenvik est
situé. Cette colline est à quelques milles (l) daus le Smae-
land. Aperçois-tu une voiture poudreuse sur la hauteur?
L'ours et sa femme y sont assis. La clame regarde avec cu-
riosité; car devant elle, dans le calme du soir, est un vallon
charmant. Il y a là-bas des bouquets d'arbres si verts! Ils
environnent les lacs limpides; des champs de céréales
forment des ondes argentées autour des montagnes grises,
et des maisons blanches brillent amicalement entre les
arbres. De tous côtés, les colonnes de fumée s'élèvent des
hauteurs boisées, et s'élancent droites vers le ciel pur du
soir. On dirait dès volcans, mais ce sont de paisibles abatis
d'arbres que l'on brûle pour semer dans les cendres. N'im-
porte, c'est charmant! Ravie je me penche en avant, pen-
sant un peu à une heureuse famille naturelle, au paradis,
à Adam et Eve, lorsque tout à coup l'ours passe ses grosses
pattes autour de moi et me serre, au point que je faillis
rendre l'esprit, tandis qu'il m'embrassait cl me priait de
me trouver bien ici. Je fus d'abord un peu effrayée; mais,
quand je vis l'intention de cet embrassement, la satisfac-
tion succéda à la peur Mon foyer domestique se trouvait donc
dans ce vallon : ici vivait ma nouvelle famille, ici était situé
Rosenvik, c'est ici que je devais vivre avec mon ours. Nous
(1) Le mille suédois vaut deux lieues et demie. (TRAD )
LES VOISINS. 3
descendîmes la côte, et la voiture roula avec célérité sur ta
roule unie. Mon ours me nommait tous les domaines devant
lesquels nous passions, et ceux qui étaient dans l'éloigne-
ment. J'écoutais comme dans un rêve, mais je sortis de
mes méditations quand mon mari me dit avec une certaine
expression : « Ici habile ma CHÈRE MÈRE, » et la voiture en-
tra dans une cour; elle s'arrêta devant une belle maison en
pierre. « Comment! est-ce que nous allons descendre ici?
— Oui, mon amie. » Cette surprise ne m'était agréable
d'aucune façon. J'aurais voulu aller d'abord chez moi, et
me préparer à mon entrevue avec la belle-mère de' mon
mari, dont j'avais un peu peur, d'après les récits qu'on m'a-
vait faits sur le compte de cette dame, et le respect que
mon mari lui portait. Cette visite me paraissait déplacée dans
ce moment; mais l'ours avait ses idées à lui : je m'aperçus,
à son air, qu'il était inutile de le contrarier maintenant.
C'était un dimanche; et lorsque la voiture s'arrêta, j'en-
tendis le son d'un violon : « Ah! ah! dit mon mari, tant
mieux! » Il sauta lourdement de la voiture, et me descendit
dans ses bras. Il n'y avait pas à songer aux boîtes ni aux
paquets. L'ours prit ma main, me fit monter le perron et
entrer dans un vestibule magnifique; il me traîna devant
la porte de la pièce où l'on entendait de la musique. « Al-
lons, pensai-je, il me faudra peut-être danser dans ce cos-
tume. » Je voulais entrer quelque part pour essuyer au
moins la poussière de mon nez et de mon chapeau, et' me
regarder dans une glace. Impossible! L'ours me donnait le
bras; il soutenait que « j'étais charmante, » me priait de
me mirer dans ses yeux. Je fus obligée de lui dire impoli-
ment qu'ils étaient trop petits. Il m'assura qu'ils n'en
étaient que plus clairs, et ouvrit la porte de la salle de bal.
Dans une sorte de désespoir jovial, je lui dis : « Eh bien ,
puisque tu me conduis au bal, il faudra que tu danses avec
4 LES VOISINS.
moi, ours que tu es. —Très-volontiers, mille diables ! » .
s'écria-t-il, et en même temps nous nous trouvâmes dans la
salle.
Mon effroi diminua bientôt, quand je vis cette grande
pièce remplie de jeunes paysans et paysannes, proprement
vêtus, et tournant vivement les uns autour des autres. Ils
étaient tellement captivés par la danse, qu'ils nous remar-
quèrent à peine. L'ours me conduisit à l'extrémité supé-
rieure de la salle, où je vis, assise sur un siége élevé, une.
femme très-grande, très-forte, de cinquante ans environ,
qui jouait d'un grand violon, avec une certaine ardeur,
pleine de gravité, et battait fortement la mesure avec le
pied. Elle avait sur la tête un bonnet haut et singulier en
velours noir; je l'appellerai un casque, parce que ce mot
me vint à l'esprit en le voyant, et que je n'en connais pas de
mieux approprié. L'extérieur de celte femme était beau, mais
bizarre. C'était la belle-mère de mon mari, la veuve du gé-
néral Mansfelt; c'était ma chère mère. Elle lança bientôt ses
grands yeux brun foncé sur nous, cessa à l'instant de
jouer du violon, mit de côté instrument et archet, et se
leva avec un maintien plein de dignité; mais sa physiono-
mie était gaie et ouverte. Mon mari me conduisit vers elle.
Je tremblais tant soit peu ; je fis une profonde révérence et
je baisai la main de ma chère mère. Elle me baisa sur le
front; me regarda un instant si fixement, que je fus obligée
de baisser les yeux; après quoi elle m'embrassa très-cordia-
lement sur le front, les joues, et me serra dans ses bras
presque aussi fort que l'ours. Ce fut ensuite le tour de
celui-ci ; il baisa respectueusement la main de madame
Mansfelt, elle lui tendit la joue. Ils paraissaient être très-
bien ensemble. « Soyez les bienvenus, mes chers amis!
dit madame Mansfelt d'une voix forte et mâle, c'est très-
bien à vous d'être venus ici avant d'aller chez vous. Je vous
LES VOISINS. 5
eu remercie. Vous seriez mieux reçus, si j'eusse été prévenue
de votre arrivée; mais dans tous les cas, bienvenue est le
meilleur plat qu'on puisse offrir. J'espère, mes amis, que
vous resterez à souper. »
Mon mari nous excusa en disant que nous avions hâte
d'arriver chez nous, que j'étais fatiguée du voyage; mais
nous n'avions pas voulu passer devant Carlsfors, sans offrir
notre respect à ma chère mère.
« Bien, bien, dit madame Mansfelt avec satisfaction, nous
causerons tout à l'heure ; mais il faut, auparavant, que je
dise un mot aux gens que voici, Écoutez, mes amis ! » Et
madame Mansfelt frappa avec son archet sur le dos du vio-
lon, jusqu'à ce qu'un silence général s'établît dans la salle.
« Mes enfants, continua-t-elle avec solennité, j'ai à vous an-
noncer— diable! te tairas-tu là-bas? — j'ai à vous annon-
cer, que mon cher fils Lars (1) Anders Werner conduit chez
lui sa femme, ladite Franciska Burèn, que vous voyez à son
côté. Les mariages sont décidés dans le ciel, mes enfants,
et nous voulons le prier de bénir son oeuvre, dans ce couple
légitime. Nous boirons tous ensemble, ce soir, une santé en
leur honneur. La, maintenant vous pouvez danser, mes
enfants ! Olof, viens ici, prends le violon et joue de ton
mieux. »
Tandis qu'un murmure de gaieté et de félicitation par-
courait l'assemblée, ma chère mère me prit par la main, et
me conduisit, ainsi que Lars-Anders, dans une autre pièce.
Ici elle donna l'ordre d'apporter du punch et des verres.
Dans l'intervalle, elle appuya ses deux coudes sur la table,
mit ses poings sous le menton, et me regarda fixement,
d'un air plutôt sombre que bienveillant. Lars-Anders, s'a-
percevant que la manière dont madame Mansfelt me regar-
(1) Diminutif de Laurent. (TRAD.)
6 LES VOISINS.
dait m'était désagréable, se mit à parler des moissons et des
travaux agricoles. Ma chère mère soupira une couple de fois
très-profondément, et ces soupirs ressemblaient assez à un
gémissement; après quoi, paraissant se faire violence, elle
répondit aux questions de Lars-Anders. Quand le punch fut
apporté, elle en but, en disant d'un air grave : « Mon fils et
ma,bru, à votre santé! » Puis elle s'anima, et, prenant un
ton badin qui lui allait parfaitement, elle dit :
« Lars-Anders, on ne peut pas, je crois, dire que tu as
acheté la marchandise dans le sac, ta femme ne paraît pas
troublée le moins du monde: elle a des yeux avec lesquels
on peut acheter du poisson. Elle est petite, bien petite, il
est vrai ; mais petit et brave met souvent quelque chose de
grand dans le sac. »
Je me mis à rire, ma chère mère fit de même; je com-
mençais à m'accoutumer à sa manière. Nous causâmes un
moment avec gaieté; je racontai quelques aventures de
voyage qui amusèrent beaucoup madame Mansfelt. Au bout
d'un instant, nous nous levâmes pour partir, et ma chère
mère nous dit avec un sourire plein de bonté :
« Je ne veux pas vous retenir ce soir, malgré le plaisir
que j'ai à vous voir. Je pense bien que le foyer domestique
vous attire. Restez chez vous demain si vous le voulez, mais
venez dîner avec moi après-demain. Du reste vous savez que
vous serez les bienvenus quand il vous plaira de venir. Em-
plissez maintenant vos verres et venez boire à la santé des
paysans. Il faut garder pour soi le chagrin, mais on doit
jouir de la joie en commun. »
Nous allâmes dans la salle à manger avec les verres pleins
et madame Mansfelt pour héraut. On nous attendait avec les
verres remplis. Ma chère mère parla ainsi :
« Il ne faut pas crier, hé : avant d'avoir traversé la rivière,
c'est vrai ; mais quand on s'est embarqué dans le navire du
LES VOISINS. 7
mariage avec piété et prudence, on peut s'appliquer ce pro-
verbe : Bien commencé est à moitié gagné. Là-dessus, mes
amis, nous boirons à la santé de ces époux qui sont devant
vous, et nous souhaiterons que ledit couple et ses descen-
dants soient éternellement assis dans l'enclos planté de choux
du Seigneur : à leur santé !
— A leur santé! à leur santé ! » répéta-t-on de touscô-
tés.
Lars-Anders et moi, nous vidâmes nos verres, et nous
fîmes le tour de la salle, en donnant des poignées de main
au point que j'en fus.tout étourdie. Ceci terminé, et au mo-
ment de partir, madame Mansfelt nous suivit sur l'escalier
en tenant un paquet ou linge noué à la main, et nous dit
avec amitié :
« Emportez ce rôti de veau, mes enfants, pour votre dé-
jeuner demain matin; ensuite vous engraisserez et vous
mangerez vos propres veaux. Mais rappelez-vous, ma bru,
que je veux ravoir mon essuie-main. Non, ne le portez pas :
vous en avez déjà assez de votre sac et de votre manteau.
Lars-Anders portera le rôti. »
Et, comme si Lars-Anders était encore un petit garçon,
elle le chargea du paquet, lui montra comment il devait le
porter, et l'ours — fit comme elle voulait. Ses dernières
paroles furent: « Rappelez-vous que je veux ravoir mon es-
suie-main! » Je regardai Lars-Anders avec un peu de sur-
prise. Il sourit et me souleva dans la voiture. Intérieure-
ment j'étais contente maintenant d'avoir fait d'une manière
si impromptue la connaissance de ma chère mère; je sen-
tais que si elle avait eu lieu avec plus de préparation et de
solennité, le maintien et le regard de madame Mansfelt au-
raient eu sur moi une fâcheuse influence.
Le rôti de veau me faisait grand plaisir, car je ne con-
naissais pas l'état des finances du garde-manger de Rosen-
8 LES VOISINS.
vil;. J'étais fort contente aussi d'arriver chez moi, de voir
le visage d'une servante et un lit tout fait; car, ce jour-là,
nous avions couru dix milles, et j'étais très-fatiguée. Je
sommeillai pendant le quart de mille que nous avions à
faire pour nous rendre de Carlsfors à Rosenvik. Le crépus-
cule était si avancé lorsque nous arrivâmes à onze heures
du soir, que je ne pus voir l'aspect de mon Eden. La maison
me paraissait un peu grise et petite, comparée à celle d'où
nous venions. Mais je ne m'en inquiétai pas : Lars-Anders
était si cordialement bon, et moi si cordialement endormie!
Tout à coup je m'éveillai, car il m'arriva ce qui arrive dans
les contes de fées. J'entrai dans une jolie chambre bien
éclairée au milieu de laquelle je vis une table à thé toute
dressée, resplendissante d'argenterie et de porcelaine : au-
près de cette table, se trouvait la plus jolie petite servante,
dans le charmant costume de fête des jeunes paysannes de
cette contrée. Je poussai un cri de ravissement, et toute mon
envie de dormir disparut. Au bout d'un quart d'heure, j'é-
tais assise comme une maîtresse de maison près de la table,
admirant le joli linge ouvré, la théière, les lasses, les cuil-
lers à thé, sur lesquelles étaient gravées nos initiales, et je
servis le thé à mon ours, qui semblait content jusqu'au fond
de l'âme.
Et ce fut le soir et le matin du premier jour.
En ouvrant les yeux le lendemain, je vis que mon Adam
était déjà éveillé et dirigeait son regard avec une certaine
expression pieuse vers la fenêtre; un rayon de soleil faisait
son entrée par un trou du store rayé bleu cl blanc. On en-
tendait miauler un chat.
« Mon époux bien-aimé, fis-je d'un ton solennel, je le re-
mercie de la belle musique que tu as commandée pour ma
bienvenue. Je présume que lu as disposé une troupe de
jeunes filles du voisinage, vêtues de blanc, pour répandre
LES VOISINS. 9
des branches de genièvre (1) devant moi; je serai bientôt
prête à la recevoir.
— J'ai fait bien mieux que de me conformer à cette vieille
mode, dit Lars-Anders gaiement. De concert avec un grand
artiste, j'ai disposé un panorama qui te donnera une idée
de l'Arabie Déserte. Tu n'as qu'à lever ce store. »
Je fus bientôt auprès de la fenêtre, et je levai le store avec
un secret effroi. Ah ! Maria, il y avait devant moi un lac uni
comme une glace et resplendissant de l'éclat du malin, des
prés et des bois l'entouraient, et au milieu du lac était un
îlot avec un grand chêne ; le soleil éclairait ce tableau : tout
y était si calme, si joli! Je fus tellement enchantée de ce
spectacle, que je ne pus d'abord proférer une parole. Je me
bornai à joindre les mains, et mes yeux se remplirent de
larmes.
« Sois heureuse ici ! » me dit Lars-Anders à voix basse. Et
il me pressa contre son coeur.
« Je suis heureuse... trop heureuse! dis-je profondément
émue et reconnaissante.
— Vois-tu cet îlot, la petite île des cygnes? Je t'y trans-
porterai souvent en bateau pendant l'été; nous emporterons
notre souper et nous le mangerons là.
— Pourquoi pas notre déjeuner? m'écriai-je subitement
inspirée, pourquoi pas aujourd'hui... par cette belle mati-
née?... Je vais de suite...
— Non pas le matin, dit Lars-Anders en souriant de mou
ardeur. Il faut que j'aille à la ville voir mes malades.
— Ah ! pourquoi les gens ne savent-ils pas rester en bonne
santé ! m'écriai-je avec mécontentement.
(1) Il est d'usage, dans les provinces suédoises, de sabler les planchers
et de les joncher de menues branches de genièvre; par le beau temps, on
fait de même devant les portes de la rue. (TRAD.)
10 LES VOISINS.
— Et que ferais-je alors? demanda Lars-Anders avec un
effroi comique.
— Tu viendras, avec moi à l'île des cygnes.
— Je serai de retour pour dîner à trois heures, et nous
pourrons ce soir... Ce maudit trou là-haut! je ne pensais
pas que les stores étaient en si mauvais état.
— Ce trou subsistera tant que je serai ici ! m'écriai-je
avec vivacité; je n'oublierai jamais que c'est par là que j'ai
vu le soleil pour la première fois à Rosenvik. Mais, dis-moi
quel est ce vieux fort dont l'aspect est si sombre de ce côté,
à l'autre extrémité du lac... près de cette forêt si noire?
— C'est Ramm, château seigneurial.
— Qui habile là?
— Personne maintenant. Il y a quinze ans, il appartenait
à ma chère mère; elle s'y ennuya, se transporta à Carlsfors
et vendit Ramm. Cette propriété a été achetée par des
paysans ; ils cultivent les terres, mais laissent tomber en
ruine le château et le parc. On dit qu'ils viennent d'être
loués pour l'été par un étranger qui veut chasser dans cette
contrée. Il en a une belle occasion dans le parc même, qui a
plus d'un mille de tour; le gibier a pu s'y multiplier en
paix pendant longtemps. Nous irons nous y promener un
jour. Mais à présent, ma petite femme, il faut que je dé-
jeune et te dise adieu pendant quelques heures. »
Quand le café fut pris et Lars-Anders dans la trilla (1), je
cherchai à m'orienter dans ce petit univers. Laissons pour
une autre fois la maison et les bâtiments de la basse-cour;
je dois d'abord parler du maître de céans, car tu ne connais
pas mon mari. J'ai devant moi ta lettre, ta chère lettre, qui
me parvint peu de jours après mon mariage. Merci, ma
(1) Petite voiture à quatre roues dont la caisse ressemble à un cabriolet
sans capote. ( TRAD.)
LES VOISINS. 11
bonne, ma bien-aimée Maria, de toutes les paroles tendres,
des sages conseils que tu m'adresses ; je les ai enfermés en
un lieu où ils ne seront jamais oubliés. Et maintenant, ve-
nons à les questions ; je vais tâcher d'y répondre par ordre.
Occupons-nous d'abord de Lars-Anders. Voici son portrait :
taille moyenne, mais suffisante ; il n'est pas désagréable, mais
gros et large. Jolie perruque blonde fabriquée par la propre
main de Notre-Seigneur. Grosse figure couleur de rose, cils
blonds et de petits yeux gris qui ont un certain regard per-
çant, ombragés d'épais sourcils jaune gris. Le nez est bien,
quoiqu'un peu épais; la bouche est grande, pourvue de
bonnes dents, brunies — ô malheur! par la fumée du ta-
bac. Les mains sont grandes, mais bien faites et bien soi-
gnées, les pieds grands, et la démarche ressemblant à celle
de l'ours; mais tu n'auras pas une idée de l'ensemble de
mon ours, si tu ne vois pas sur son visage une expression
de bonté franche, amicale, qui inspire de suite la confiance;
elle parle même quand la bouche se tait, ce qui est une ha-
bitude de celte dernière. Le front est intelligent, la position
de la tête, celle que l'on suppose à un astronome ; la voix
est une grosse basse, qui ne fait pas mal dans le chant. Voilà
pour l'extérieur de Lars-Anders ; — l'intérieur, chère Maria,
j'ai encore à l'étudier. Fiancée depuis deux mois, mariée
depuis quinze jours, je ne suis pas encore parvenue très-
avant dans l'âme d'un homme la plupart du temps silen-
cieux, que je connais depuis six mois seulement. Mais je
crois, et j'espère que tout y est bien.
Tu me demandes si j'ai « de l'amour, un amour véritable
pour mon mari, » et, moitié en riant, moitié sérieusement,
tu mets en avant des signes fort singuliers, d'après lesquels
je dois m'éprouver au sujet de ce sentiment. « Si j'éprouve
un vide insupportable quand il est parti? Si, comme ma-
dame L...., je pâlis et suis saisie quand il entre dans une
12 LES VOISINS.
compagnie où je me trouve avant lui? S'il a quelques défauts
ou mauvaises habitudes, qui me seraient pénibles chez un
autre, mais qui me plaisent en lui? » Non, Maria, je ne sens,
je n'éprouve rien de pareil. L'amour, Maria, vois-tu... il est
vrai que Lars-Anders m'a plu, je l'ai trouvé bien, sinon je
ne l'aurais pas épousé; mais de l'amour... hum... D'abord,
il est beaucoup plus âgé que moi : il a près de cinquante ans
et il me manque encore trois années pour arriver à trente ;
ensuite, il a été longtemps célibataire : il a des habitudes
bonnes et mauvaises, et ces dernières ne me paraissent nul-
lement gracieuses. Mais elles ne troubleront pas la félicité
de notre ménage; j'en ai pris la résolution, je m'habituerai
à quelques-unes d'entre elles, je le déshabituerai des autres.
Par exemple, il a l'habitude de crachoter partout autour de
lui, sur de beaux tapis comme sur un plancher sale. Il s'en
déshabituera, mais il y aura des crachoirs dans toutes les
pièces. Secondement, il fume beaucoup ; je m'y accoutu-
merai, car je sais combien la pipe est nécessaire et chère à
ceux qui l'ont eue pendant longtemps pour compagne de
leur vie. Mais nous ferons à ce sujet un contrat ainsi conçu:
« Je verrai volontiers la pipe allumée, cependant rarement
dans le salon et jamais dans la chambre à coucher. » Lars-
Anders pourra fumer librement dans sa chambre à lui et
dans la salle. Troisièmement, mou mari a une singulière
habitude : celle de faire, pendant qu'il se tait, les grimaces
les plus effroyables, quelquefois à ses propres pensées, quel-
quefois aux paroles des autres. Sous ce rapport nous ferons
un arrangement. De temps à autre il me sera permis de dire :
« Cher ours, ne grimace pas d'une manière si laide. » Mais,
la plupart du temps, je le laisserai grimacer en paix ; car il
serait tourmentant pour lui, et probablement impossible de
lutter contre ce jeu des muscles du visage maintenant si bien
en train. Cela compose, du reste, une sorte de langage sou-
LES VOISINS 13
vent très-expressif, et a quelque chose de gai plutôt que de
fâcheux. Quatrièmement, Lars-Anders a du goût pour la
menuiserie, et il aime, le soir, à travailler le bois, à coller,
à encombrer le plancher, les tables et les chaises ; je m'ac-
coutumerai à ceci de très-bon coeur, seulement je ferai ba-
layer tous les matins avec beaucoup de soin. II est agréable,
selon moi, qu'un homme ait une occupation de maison; et
quand Lars-Anders s'est fatigué pendant toute la journée à
remplir sa mission de médecin, la menuiserie est pour lui
une distraction agréable. Tandis qu'il travaillera, je lui
lirai à haute voix des romans, pour lesquels il a un goût tout
particulier. Cinquièmement, il a un peu l'habitude d'em-
ployer de gros mots ; je tâcherai avec douceur et peu à peu
de la lui faire perdre. Mais ce à quoi je suis fermement ré-
solue, c'est qu'il s'habitue à être, à se sentir heureux, à
trouver le bien-être et la satisfaction chez lui. Car, vois-tu,
Maria, j'étais pauvre, obligée de gagner mon pain à la sueur
de mon front : donner des leçons de musique n'est pas une
besogne facile; je n'étais plus jeune ; je n'avais ni beauté,
ni talent, excepté un peu celui de la musique ; et lui, d'une
famille honorable, dans une position avantageuse, lui, si
universellement considéré pour son caractère, son instruc-
tion, sa capacité, il m'a choisie et m'a donné la préférence
sur des femmes plus riches, plus jolies, meilleures que moi.
Il m'a soignée avec tant de bonté pendant ma dangereuse
fièvre tierce! et lorsque ma mère voulut reconnaître ses
soins avec le reste de l'argent que nous avions économisé,
il refusa et demanda ma main. Ensuite il a été si bon pour
les miens! il a donné des cadeaux à mes frères, et fait péné-
trer l'aisance dans notre maison, autrefois si pauvre! Ne
dois-je pas être reconnaissante? ne dois-je pas l'aimer, cher-
cher de tout mon pouvoir, de toutes mes forces, à le rendre
heureux ? Oh ! oui ; je le veux, dans le mal comme dans le
14 LES VOISINS.
bien, dans la joie et la tristesse, je veux le rendre heureux,
et une voix me dit que j'y parviendrai.
Mardi matin, 3 juin.
Pauvres humains ! que sont nos bonnes résolutions, quand
nous n'avons pas de pouvoir sur nous? Avant-hier, je fai-
sais de beaux discours sur la manière dont je m'y prendrais
pour faire le bonheur de mon mari; hier... afin de me punir,
je vais te confesser ma faute.
Je reviens à avant-hier soir, où j'étais si contente de moi.
Lars-Anders était allé voir un malade dans le voisinage, et
j'écrivais ; il rentra, je n'écrivis plus, et lui parlai de choses
sérieuses et folles. Nous arrêtâmes plusieurs dispositions de
ménage ; sérieusement et en badinant, le contrat au sujet
de la pipe fut dressé et signé. Jusque-là les choses allaient
bien, et c'est ainsi que la journée s'acheva.
Le lendemain, c'est-à-dire hier, nous devions dîner chez
ma chère mère. J'avais un peu la migraine ; et n'importe la
manière dont je mettais mon bonnet, dont j'ajustais mes
boucles, rien n'allait, je me trouvais l'air vieux et défait:
Je crois que Lars-Anders le trouvait également, quoiqu'il
me regardât sans rien dire. J'en fus un peu découragée, car
je craignais de ne pas plaire à ma chère mère, et je savais
combien Lars-Anders désirait le contraire. Le temps était
gris, j'avais une envie extrême de rester à la maison. Mais
lorsque je fis une petite invite à ce sujet, mon ours fit une
si épouvantable grimace, que je renonçai de suite à celte
tentative. J'avais au fond plus d'ennui que de mal. Nous
partîmes donc dans la trilla avec le parapluie ouvert pour
nous garantir de la bruine.
Ma chère mère nous reçut amicalement, mais elle ne pa-
raissait pas de bonne humeur. Il y avait du monde à dîner,
LES VOISINS. 15
de vieux messieurs et de vieilles dames que je ne connaissais
pas; ils me parurent singulièrement ennuyeux. Le dîner
était magnifique, mais je n'avais pas la force de manger.
Immédiatement après le café, Lars-Anders et les hommes
descendirent au billard. Je restai seule avec ma chère mère,
les vieilles clames qui parlaient presque toujours entre elles,
et un certain M. Hoek; sénéchal de la province, homme de
haute taille et vieil ami de ma chère mère; il était assis près
d'elle et prisait. Madame Mansfelt gardait le silence, faisait
une patience et avait l'air sérieux. Je disais de temps à autre
un mot, mais je devins de plus en plus silencieuse, car la
tête me faisait mal; la pluie frappait: contre les vitres, et,
pour dire la vérité, j'étais mécontente de Lars-Anders. Selon
moi, il aurait dû, pendant cette longue après-dinée, venir
voir ce que faisait « sa petite femme, » et ne pas s'abandon-
ner entièrement à ses vieilles et laides habitudes de garçon,
jouer au billard, fumer et boire de la bière. C'est dans celte
fâcheuse disposition d'esprit que le temps s'écoula pour
moi. Au moment du thé, madame Mansfelt me pria de faire
un peu de musique. Je me mis au piano, je préludai, et
commençai la jolie romance intitulée la Jeunesse. Mais la
chaleur, le mal de tête, le découragement, m'avaient désor-
ganisée. Je chantai d'abord en tremblant, puis faux, et je
finis par m'arrêter tout court au milieu de cette romance,
que j'ai chantée au moins cent fois. Il y avait un silence de
mort dans le salon, et j'étais prêle à pleurer; je ne voulais
pas cependant, à mon âge, être sotte à ce point. Je fis quel-
ques accords pour terminer, et m'éloignai du piano en m'ex-
cusant et en disant un mot de ma migraine. Alors, ma chère
mère devint infiniment bonne pour moi, me plaça près d'elle
sur le canapé, me fit donner un grand bol de thé très-fort,
et me traita comme un enfant malade. J'avais réellement
l'esprit à l'envers, car cet intérêt et les prévenances de
16 LES VOISINS
M. Hoek me déplurent. Il me sembla que c'était le complé-
ment du rôle piteux que j'avais joué pendant toute la jour-
née, et je pensai que madame Mansfelt devait se dire en
elle-même que. Lars-Anders avait fait mauvais choix en épou-
sant une femme vieille et enfant, sotte et maladive. J'étais
fort malheureuse. Enfin Lars-Anders parut, et nous pûmes
retourner chez nous. Le temps s'était levé, le thé m'avait
fait du bien à la tête, mais le mal s'était ancré dans mon
âme; j'étais ennuyée de moi, de Lars-Anders, du monde
entier. Mon mari fut silencieux pendant toute la route, et
ne s'inquiéta pas le moins du monde de ma migraine. Après
qu'il m'eut demandé : «Comment cela va-t-il?» et quand
j'eus répondu «Mieux,» nous ne proférâmes pas une
parole.
Lorsque nous fûmes arrivés, j'eus des soins à donner à la
cuisine ; mais, en rentrant dans le salon, je trouvai Lars-
Anders planté sur le canapé, exhalant de longues bouffées
de tabac, tandis qu'il lisait les journaux. Il n'avait pas choisi
le moment le plus favorable pour son infraction au contrat.
Je fis tapage à ce sujet, d'un ton gai, il est vrai, mais au
fond j'étais fâchée. Il y avait en moi une sorte de méchante
envie de m'indemniser sur Lars-Anders de l'ennuyeuse jour-
née que j'avais passée. Il cria gaiement : « Pardon! » mais
voulut rester en place avec sa pipe. Je m'y opposai ; il me
semblait que ce vieux célibataire avait eu tout le temps de
prendre ses ébats au billard. Lars-Anders demanda pour
cette fois seulement « la paix de la pipe dans le salon ; » je
ne voulus entendre parler d'aucune négociation, et menaçai,
si la pipe n'était mise de côté à l'instant, de me retirer dans
la salle, et d'y passer toute la soirée. Lars-Anders avait
commencé à demander en plaisantant qu'on le laissât en
paix; maintenant il devint plus sérieux, il me le demanda af-
fectueusement, de tout coeur « par amour pour lui. » Je vis
LES VOISINS. 17
qu'il voulait me mettre à l'épreuve, qu'il désirait réellement
me voir céder cette fois— et moi, vilaine corneille ! — je ne
le voulus pas; je tins ferme, quoique avec gaieté, à ma ré-
solution, et je finis par prendre mon ouvrage pour m'en
aller. Alors Lars-Anders mit sa pipe de côté. S'il s'était fâ-
ché, s'il avait pris un air boudeur, s'il n'avait pas mis sa
pipe de côté, mais s'il fût sorti avec elle, fièrement comme
un nabab, en poussant la porte avec rudesse derrière lui,
et s'il ne fût pas revenu de toute la soirée, j'aurais pu y
trouver quelque consolation, regarder la chose comme payée
et acquittée, et laisser là cette fatale histoire. Mais Lars-
Anders ne fit rien de tout cela, il mit la pipe de côté, et
resta en gardant le silence. Je fus aussitôt saisie par le re-
mords. Lars-Anders ne fit pas non plus de grimace, mais
son regard plongeait dans ses journaux avec un certain air
tranquille et grave qui m'alla au coeur. Je le priai de lire
haut, il le fit ; mais il y avait quelque chose dans sa voix qui me
faisait mal à entendre. Avec une sorte d'irritation étouffante
contre moi-même, je devins encore plus tyrannique envers
lui. Je lui arrachai le journal — tu comprends que ce devait
être un badinage — en disant que je voulais lire moi-même.
Il me regarda et me laissa faire. Je commençai à lire, d'un
ton capable et gai, quelque chose sur les débats de la cham-
bre des communes; mais je n'y lins pas longtemps; je
fondis en larmes, je me glissai auprès de Lars-Anders, lui
passai les bras autour du cou en le priant de me pardonner
ma mauvaise humeur et mon absurdité. Sans répondre, il
se borna à me tenir serrée contre lui avec une tendresse et
une indulgence extrêmes. Je vis quelques larmes descendre
lentement sur ses joues. Jamais je n'ai aimé Lars-Anders
comme dans ce moment ; j'éprouvais un véritable amour
pour lui. Je voulus commencer une petite explication, il
me ferma la bouche. Je le priai alors, « s'il m'aimait, » de
2
18 LES VOISINS.
rallumer sa pipe, de la fumer jusqu'à extinction, là préci-
sément à mon côté. Il refusa; mais je l'en priai si longtemps
et avec tant d'instances, le demandant comme une marque
de mon pardon, qu'il reprit enfin sa pipe. Je tins mon nez
dans la fumée autant que possible. C'était pour moi le par-
fum de la réconciliation. Une fois je fus sur le point de
souffler, mais je changeai ceci en un soupir et je dis : « Hélas !
mon cher ours, ta femme n'aurait pas été si méchante si lu
ne l'avais pas oubliée pendant toute l'après-midi, elle a
perdu patience à l'attendre. » Lars-Anders ôta la pipe de
sa bouche, me regarda avec bonté, mais presque d'un air de
reproche et dit : « Je ne t'avais pas oubliée, Fanny, mais
j'étais auprès d'un douloureux lit de mort dans la métairie
voisine. C'est ce qui m'a empêché d'être près de toi ! » Je
me couvris le visage avec les mains, et j'eus honte de moi-
même jusqu'au fond de l'âme. J'avais mal pensé de lui, je
l'avais accusé et je m'étais follement vengée, — indigne que
'étais! Moi qui devais rendre mon mari si heureux, quel
délassement j'avais préparé à cet homme fatigué et triste!
La pensée de mon injustice me tourmente encore dans ce
moment, et la seule chose qui me console, c'est de sentir
que Lars-Anders et moi nous nous aimons mieux depuis
cette scène qu'auparavant. Ours chéri et bien-aimé ! plutôt
que de le donner un instant d'ennui, je te laisserai fumer
dans le salon, dans la chambre à coucher, et même au lit,
si tu le veux! Cependant, je prie Dieu que cette envie ne
lui prenne pas.
El maintenant, je reviens à ta lettre et à cette question :
« Si, étant mariée, je t'écrirai aussi volontiers et avec autant
de franchise que par le passé? » Oui, chère Maria, sois-en
certaine, et je ne puis faire autrement. Il y a sept ans que
nous nous connaissons, et depuis lors tu as été pour moi
ma conscience, la meilleure partie de moi-même. Tu étais
LES VOISINS.. 19
le miroir pur, où je me voyais telle que j'étais ; tu as tou-
jours été vraie et bonne; et, quoique séparée depuis deux
ans par les mers, tu es restée la même pour moi. Qu'il en
soit toujours ainsi, Maria, sinon je craindrais de me perdre
moi-même. C'est sous tes yeux et avec ton assistance que
j'ai commencé à devenir véritablement une créature hu-
maine ; sous tes yeux et avec tes conseils, je veux également
faire de moi une bonne épouse. Il m'est si doux, et la vie
en devient plus riche pour moi, de la passer pour ainsi dire
avec toi malgré les continents et les mers qui nous sépa-
rent! Lars-Anders n'est pas, du reste, de ces hommes qui
sont jaloux des amies de leurs femmes ; il ne trouve pas
qu'on doive renoncer à un ami parce qu'on a pris mari ou
femme. Il ne veut pas resserrer le coeur, il est trop bon et
trop réfléchi pour cela. Je crois qu'il signerait volontiers ces
paroles d'un maître chéri qui m'a enseigné le christianisme
« Il en est du coeur comme du ciel : plus il y a d'anges, et
plus il y a de places.» Ah! voilà Lars-Anders. Lis ce que
j'ai écrit et signe.
L'OURSE.
Vendredi, 6 juin.
Les relations entre ma chère mère et moi rétablissent
bien, Dieu merci! Quelle différence il peut y avoir d'un jour
avec un autre ! Mardi a été si pesant et hier si agréable! Je
proposai à Lars-Anders de faire une visite à madame Mans-
felt dans l'après-midi. Il fut très-content de ma proposition.
Je lui racontai en chemin combien je m'étais conduite sotte-
ment l'avant-veille, et combien je désirais effacer l'impres-
sion que j'avais dû produire; Lars-Anders rit, grimaça, eut
l'air bon — et nous arrivâmes. Il y avait bouleversement
dans la maison ; tout le monde s'agitait, et ma chère mère
20 LES VOISINS.
était comme le ressort et la roue de ce mouvement. Elle
préparait les appartements pour ses deux beaux-fils vérita-
bles — Lars-Anders ne l'est qu'à moitié — et leurs jeunes
femmes, qu'elle attend sous peu. L'un de ces couples habi-
tera Carlsfors pendant quelques semaines, et l'autre tou-
jours. Ma chère mère nous reçut très-amicalement, donna
du tabac de Virginie et des journaux à Lars-Anders, et me
nomma son aide pour cette après-dinée. Je fus satisfaite de
ces fonctions, très-disposée à les remplir, et j'eus le bonheur
de réussir au gré de madame Mansfelt. Des meubles furent
transportés d'un endroit à l'autre, des rideaux furent mon-
tés ; tout allait vite et bien, sous le commandement de ma
chère mère et la main que je mettais à l'exécution de ses or-
dres. Il y eut beaucoup d'ouvrage de fait, et nous fûmes en
même temps fort gaies. Je dis quelques bons mots qui plu-
rent à ma chère mère ; elle me caressa, me pinça les oreilles,
rit et répliqua gaiement. Eu tout elle me donna infiniment
de plaisir; il y a quelque chose de très-particulier et de
très-frais dans son esprit et sa manière d'être. C'est incon-
testable, elle a un bon jugement et beaucoup d'esprit na-
turel. Elle traite les gens de la maison comme des esclaves
et des enfants, avec sévérité et tendresse. En attendant, tous
lui paraissent fort dévoués et lui obéissent au moindre si-
gne. Une seule fois, nous fûmes, ma chère mère et moi, sur
le point de nous désunir. C'était au sujet de la table de toi-
lette des jeunes femmes, que je voulais un peu moins sim-
ple. Ma chère mère se fâcha ; se mil à jurer contre le mau-
dit luxe de notre temps, les prétentions des jeunes femmes,
et déclara que les tables de toilette resteraient comme elle
les avait arrangées, avec les mêmes nappes, les mêmes gla-
ces; c'était tout ce qu'il fallait, etc., etc. Comme je ne ré-
pondis rien, le calme se rétablit bientôt, et j'ai lieu de
croire que les nappes ont été changées, car, peu après, ma
LES VOISINS. 21
chère mère alla vers son armoire à linge. A ces dispositions
d'appartement succédèrent différents travaux de maison
plus grossiers, auxquels ma chère mère m'invita d'assister
« parce que cela peut vous faire du bien, petite amie, devoir
comment les choses se passent dans une maison rangée;
vous pouvez avoir besoin d'apprendre beaucoup de choses
sous le rapport du ménage. Les moineaux ne volent pas
tout rôtis dans le gosier, et l'on doit veiller à ce qu'il y ait
quelque chose dans la cave, si l'on veut avoir quelque chose
sur la table. » J'accompagnai madame Mansfelt dans la cave,
où elle descendit avec un gros morceau de craie rouge à la
main, et fit devant moi quelques traits cabalistiques sur des
quarts de tonnes de harengs, et des tonnes de stroemlings (1).
Ma chère mère m'expliqua tout, me fit regarder dans chaque
coin de ces voûtes souterraines si bien approvisionnées.
Ensuite nous montâmes au grenier. Ici, j'aidai à faire la
revue dos coffres à pain, à lancer des anathèmes contre les
rats, et à peser quelques sacs de farine ; enfin je fus obligée
de me laisser peser moi-même, et ma chère mère se moqua
de moi quand il se trouva que je ne pesais pas tout à fait
cent livres. Elle m'assura que du temps de Charles XI une
femme qui aurait pesé moins de cent livres eût été brûlée
comme sorcière. Je pris tout cela très-philosophiquement,
mais je n'épargnai pas l'expression de mon admiration pour
l'ordre avec lequel le ménage de ma chère mère était con-
duit; cette admiration venait du coeur. En vérité, une telle
maison, parfaitement montée et tenue, où tout a sa place,
ses numéros, un petit univers de ce genre, mérite d'être étu-
dié et admiré, ainsi que la maîtresse de la maison, prome-
moria vivant, qui connaît toutes ses affaires comme un gé-
néral peut connaître ses forces de combat.
(1) Espèce de harengs que l'on pêche dans la Baltique. ( TRAD.)
22 LES VOISINS.
Quand cette agitation et tous ces travaux furent terminés
nous nous assîmes sur un canapé pour nous reposer, et ma-
dame Mansfelt me parla ainsi :
« C'est seulement de temps à autre, ma chère Franciska,
que je passe une revue de ce genre dans ma maison, cela
tient les gens en respect et les choses en ordre. Si l'on
monte l'horloge en temps utile, elle marche ensuite d'elle-
même, et l'on n'a pas besoin de faire soi-même le tic-tac
comme un balancier. Souvenez-vous de cela, ma chère Fran-
ciska : quelques maîtresses de maison se donnent beaucoup de
mouvement avec leur trousseau de clefs ; elles courent dans la
cuisine et le garde-manger — c'est du temps perdu, de l'em-
barras, de la gaucherie. Il vaut mieux qu'une femme soigne
son ménage avec la tête plutôt qu'avec les pieds : un mari
s'en trouve mieux, et, s'il n'en est pas ainsi, c'est qu'il est
un sot; alors sa femme peut à son aise faire retentir à ses
oreilles le trousseau de clefs. Quelques maîtresses sont con-
tinuellement sur le dos et les talons de leurs domestiques.
Cela ne vaut rien. Les domestiques aussi doivent avoir de la
liberté et du calme. Il ne faut pas bâillonner la bouche du
boeuf qui bat le grain. Que tes gens soient responsables de ce
qu'ils font ; c'est bon pour eux, et aussi pour leur mai-
tresse. Tiens-les avec sévérité sous le rapport du coeur et de
l'honneur; donne-leur richement ce qui leur revient. L'ou-
vrier mérite son salaire. Mais trois ou quatre fois par an, à
des moments imprévus, arrive sur eux comme le jugement
dernier; examine tous les coins et recoins ; fais du fracas
comme le tonnerre., et frappe çà et là en temps op-.
portun ; cela nettoie la maison pour bien des semaines :
sans la foudre les menus lutins ne nous laisseraient aucun
repos. »
Telle était la doctrine de ménage de ma chère mère. En-
suite elle dirigea la conversation sur Lars-Anders. « Oui,
LES VOISINS. 23
vous pouvez dire, ma chère Franciska, que vous avez pour
mari un homme de coeur; mais il est aussi fort entêté à sa
manière, et vous aurez votre part avec lui, comme j'ai eu la
mienne.. Allons, allons, nous verrons comment vous vous y
prendrez. Vous êtes petite, mais je vois que vous pouvez
agir, et je vous assure, que, n'importe la manière dont vous
tournerez votre mari, vous retrouverez toujours un homme
d'honneur. C'est pourquoi je vous donne ce conseil uni-
que : ne lui faites jamais un mensonge, fût-il des plus pe-
tits, pour sortir de la plus grande difficulté. Un mensonge
conduit toujours à un mensonge plus grand; car il chasse
la confiance de la maison. »
J'exprimai vivement à madame Mansfelt ma manière de
penser sous ce rapport; et satisfaites l'une et l'autre, nous
rentrâmes dans le salon ordinaire, où Lars-Anders bâillait
sur ses journaux. Mademoiselle Tuttèn — que ma chère
mère appelle l'adjudant Tuttèn, — disposait le thé'. Madame
Mansfelt me pria de chanter (elle avait donc entièrement
oublié mon dernier chef-d'oeuvre), et je chantai — je sentis
moi-même que cela allait bien. Ma chère mère rit cordiale-
ment de quelques chansons bouffonnes, et je vis les yeux de
Lars-Anders briller avec satisfaction par-dessus ses gazettes,
de nous voir si bien ensemble. Après le thé, nous fîmes avec
Tuttèn la partie de boston de madame Mansfelt ; c'est la
plus gaie à laquelle je me sois trouvée. Ma chère mère et
Lars-Anders étaient surtout fort joyeux, et s'amusèrent, à
mes dépens, des fautes que je fis : mais elles me furent-plus
favorables que si j'eusse joué en maître ; nous rîmes et nous
criâmes comme des entants.
Lorsque nous prîmes congé après le souper, ma chère
mère me donna quelques tapes vigoureuses sur l'épaule,
m'embrassa, me remercia de la journée agréable que je lui
avais fait passer. Quand nous fûmes descendus, Lars-Anders
24 LES VOISINS.
et moi, le temps était si beau, que nous résolûmes de faire
une partie du chemin à pied, et d'envoyer la trilla en avant
à un endroit indiqué. La promenade fut gaie, et après quel-
ques petites malices je réussis enfin à faire tomber l'ours
dans un fossé ; je ne puis m'empêcher d'en rire encore lors-
que j'y pense. Lars-Anders ressemblait véritablement à un
ours, quand il fut là, à quatre pattes. (Entre nous soit dît,
je crois qu'il a mis de la complaisance à se laisser jeter à
terre. Bon ours!)
Mais je ne veux pas te parler éternellement de Lars-Anders
et de moi; il faut aussi te faire faire connaissance avec notre
domicile et notre famille. Cette dernière est un peu difficile
à débrouiller. Essaye de comprendre ce que je vais essayer
de t'expliquer.
Le général Mansfelt fut marié en premières noces avec
une veuve qui avait deux fils. L'aîné était Lars-Anders ; le
second, Adolphe Werner, est mort il y a quelques années.
Avec cette première femme, le général eut deux fils encore
vivants, Jean-Jacques et Pierre Mansfelt ; ils étaient enfants
lorsque leur mère mourut. Un an après, le général épousa
mademoiselle Barbara de B .., ma chère mère. Lars-Anders,
qui avait alors treize ans, fut peu satisfait d'avoir une belle-
mère de vingt. Celle-ci cependant se conduisit d'une ma-
nière exemplaire, et devint une mère parfaite quoique sé-
vère pour ses quatre fils, dont elle gagna bientôt l'amour
et le respect, malgré la sorte de pénurie dans laquelle elle
les tenait, et qui prenait sa source clans la prodigalité du
général : il avait mis le plus grand désordre dans ses af-
faires, et ce fut seulement par un acte judiciaire que ma
chère mère réussit à mettre sa fortune personnelle à l'abri.
C'est avec ses propres deniers qu'elle payait l'éducation de
ses fils, et elle n'économisa jamais sous ce rapport. Ces jeu-
nes gens étaient tenus sévèrement dans la maison pater-
LES VOISINS. 25
nelle; ils y apprenaient une certaine politesse ponctuelle et
des gloses françaises. Chaque matin à une heure fixée, ils
se rendaient auprès de leurs parents, devaient leur baiser
la main et dire : « Bonjour, mon cher père: bonjour, ma
chère mère ; » et chaque soir à la même heure, le baise-
main avait lieu, et l'on disait : « Bonsoir, mon cher père ;
bonsoir, ma chère mère (1), » (De là vient cette expression
de « ma chère mère, » qui est restée une habitude pour ses
fils.) Le baise-main a toujours lieu quand la mère et les fils
se rencontrent, mais les paroles françaises sont mises de
côté. Cette mère, du reste sévère, donnait à ses fils beau-
coup de temps et de liberté pour jouer, pour les exercices
corporels, pour être en plein air, etc., etc. Elle était soi-
gneuse de leur fortifier le corps en même temps que l'âme,
et en résumé ses fils eurent une jeunesse gaie. Le général
Mansfelt était un bel homme et un vaillant guerrier, mais
dissipateur, violent, léger; il s'inquiétait peu de ses enfants,
et gaspillait sa fortune. L'union de ma chère mère avec lui
fut peu heureuse ; quand il mourut, ses fils n'héritèrent
rien de lui. Ma chère mère fit alors sans ostentation une
action très-généreuse. Sans mettre de différence entre les
fils et les beaux-fils de son mari, elle s'engagea à payer à
chacun d'eux, lorsqu'ils seraient parvenus à leur majorité,
une certaine rente annuelle, tandis qu'elle se chargeait de
l'administration de ses grands biens accablés de dettes. Lars-
Anders, qui s'était déjà fait par sa capacité et son aptitude
au travail, une position honorable, refusa avec respect le
don offert ; il ne voulait dépendre de personne, encore moins
de ma chère mère, dont le caractère despotique ne s'arran-
geait pas très-bien avec son indépendance. Cette conduite et
quelques prises qu'ils eurent ensemble en diverses occasions
(1) Ces mots sont français dans l'original. (TRAD.)
26 LES VOISINS.
ont eu pour résultat de mettre Lars-Anders sur un pied
indépendant et très-bon avec ma chère mère ; tandis que
les autres fils sont obligés plus ou moins de plier sous sa
volonté Lars-Anders et madame. Mansfelt ont une sorte de
crainte l'un pour l'autre, mais en même temps, et visible-
ment, la plus grande estime mutuelle. Cependant, ma chère
mère a déclaré qu'elle ne le verra jamais comme médecin :
elle donne au diable tous les médicaments et tous les doc-
teurs, et ne veut avoir rien de commun avec eux ; elle s'ap-
puie sur ce proverbe : « Nul ne devient bon médecin, s'il
n'a rempli un cimetière. »
Puisque j'ai commencé à écrire l'histoire de ma chère
mère, je veux aussi te faire son portrait. Vois-tu une très-
grande femme d'une robuste, mais belle stature, dont les
formes conservent encore la vigueur et la rondeur de la
jeunesse; très-droite, un peu roide, ayant presque l'air et
le maintien d'un général. Son visage serait beau si les traits
n'en étaient pas si forts, et si son teint était moins gris; le
menton, aussi, est trop grand et trop avancé. Autour de la
bouche, pourvue de grandes dents blanches, se trouve ton-
vent un sourire très-bon et très-agréable; lorsque ma chère
mère éprouve des sentiments moins bienveillants, sa lèvre
inférieure monte, se pose sur l'autre, cl forme alors un
trait de résolution sévère qui ne plaît pas chez une femme.
Mais madame Mansfelt est quelque chose à part. Ses che-
veux complétement gris passent parfois sous le casque.
Point de boucles; le casque trône seul sur ce front sévère,
élevé, souvent couvert de nuages. Dans tout son costume,
pas d'ornements ni d'étalage, mais beaucoup de propreté,
quelque chose de particulièrement convenable et commode.
Ma mère chère ne se lace jamais. (Soit dit entre parenthèses,
les corsets ne sont-ils pas une des causes qui nous rendent
moins amusantes en société.' Il est impossible que l'âme
LES VOISINS. 27
soit bien libre quand le corps est dans la gêne.) Madame
Mansfelt porte presque toujours une redingote de soie
ouatée brune on grise. Un mouchoir blanc couvre le matin
sa poitrine encore belle ; pour le dîner il est remplacé par
un col droit montant. Ses mains sont grandes, mais bien
formées, blanches, mais rudes, et ne servent pas toujours à
des occupations pacifiques. Ma chère mère a une grosse
voix, elle parle haut et nettement, emploie souvent des ex-
pressions bizarres, extraordinaires, et a une foule de pro-
verbes au bout de la langue; elle marche à grands pas,
porte souvent des bottes, jette les bras ; cependant, elle
peut, quand elle le veut, avoir des manières extrêmement
polies et distinguées. On accuse ma chère mère d'avarice,
de se mêler des. affaires des autres, de ne pas s'inquiéter
des convenances ; il y a bien des histoires sur elle. Malgré
cela, dans toute la contrée, on a un grand respect pour
madame Mansfelt, et ses paroles valent paroles de roi. On
convient, généralement, qu'elle a de la capacité, qu'elle est
loyale, dévouée en amitié. C'est déjà bien comme cela. Elle
me rappelle Goetz de Berlichingen (1). Je crois, parfois, que
des sentiments plus tendres pourraient habiter sous cette
enveloppe sévère, et alors il me semble que je pourrais
l'aimer. Jusqu'ici, madame Mansfelt a administré seule ses
biens (et parfaitement arrangé ses affaires) ; mais à présent
elle désire être aidée par Jean-Jacques, qui a étudié l'agri-
culture en pays étrangers et s'est marié depuis peu; il
viendra se fixer avec sa jeune femme à Carlsfors. Lars-An-
ders secoue la tète à la société : « ma chère mère et Jean-
Jacques. » Il est impossible de parler de madame Mansfelt
sans parler aussi d'Elsa, sa femme de chambre. Ces deux
individus sont ensemble depuis quarante ans, et paraissent
(1) C'est le héros d'une célèbre tragédie allemande de Goethe. (TRAD.)
28 LES VOISINS.
ne pouvoir vivre l'un sans l'autre. Elsa est à la fois, pour
ma chère mère, une esclave et une tyranne. Elle est si avare,
qu'elle permet à peine à sa maîtresse de porter ses propres
robes, et gronde un peu à chaque mouchoir de poche
qu'elle est obligée de tirer de l'armoire. Elle n'a pas sa pa-
reille pour l'ordre, la propreté, la fidélité; aussi ma chère
mère a-t-elle une sorte de respect pour Elsa, et dans plus
d'une question débattue c'est la volonté d'Elsa qui l'em-
porte. Du reste, elle travaille pour madame Mansfelt jour et
nuit, s'il le faut. Ma chère mère est sa destinée, la chambre
de ma chère mère sou cercle d'activité, la personne de ma
chère mère son véritable moi; les paroles de ma chère mère
sont sa loi. Sans sa maîtresse Elsa n'est rien. On lui permit
une fois d'aller voir sa famille et d'être absente pendant
huit jours. Il n'y en avait pas deux d'écoulés qu'Elsa était
de retour près de sa maîtresse, parce qu'elle s'ennuyait ail-
leurs. On dit que, le même soir, madame Mansfelt lui donna
des soufflets pour une négligence dans sa toilette. Elsa les
reçut, garda le silence, et ne s'éloigna plus après cet essai.
Elsa est sèche, roide; toutes ses formes sont des angles. On
dit qu'elle en sait plus sur ma chère mère que pas un mor-
tel; mais Elsa est silencieuse comme une momie. Elle mé-
rite d'être embaumée.
Ombre de l'ombre, Tuttèn, avance! Elsa est une ombre à
la Rembrandt; Tuttèn est une de ces ombres incertaines
qui, sans caractère particulier, ne peuvent pas cependant
prendre la forme décidée d'un autre. La fidélité énergique
d'Elsa constitue sa beauté; Tuttèn répète constamment :
« Madame dit, madame trouve, madame veut : » mais en se-
cret, elle n'en médit pas' moins de sa maîtresse, et lui obéit
sans dévouement. Quelquefois humble jusqu'à s'anéantir
elle-même, Tuttèn serait dans un autre moment disposée à
s'élever outre mesure, si la main énergique de ma chère
LES VOISINS. 29
mère ne savait la contenir dans les bornes, et la forcer eu
même temps à sortir de son obscurité par ses talents de mé-
nage. En buvant un verre de son excellent ale, je suis
prête à m'écrier : «Vive Tuttèn! » Mais comment vivrait-
elle une seule fois dans un monde où l'on ne pétrirait, où
l'on ne brasserait plus, dans un endroit où il n'y a point
d'ale, où ne rebondit pas un gâteau ? Comment y rassem-
blerait-elle ses pensées? Mais paix avec Tuttèn et sa mé-
tempsycose! je ne veux pas trop m'éloigner de ma maison.
Il te faut maintenant une description de mon domicile
bien-aimé, de mon petit Rosenvik. C'est une ferme de Carls-
fors; elle est située à un demi-mille de la ville de W où
Lars-Anders est premier médecin, et fort aimé. Il a eu
cette petite ferme de ma chère mère, parce que, comme
moi, il aime beaucoup la campagne. Nous avons donc Ro-
senvik plutôt pour l'agrément que pour l'utilité; mais j'ai
mes spéculations sur le jardin, dont on peut tirer bon parti,
malgré sa ressemblance actuelle avec un désert. Le jardin,
un petit bois de bouleaux, un pré où peuvent paître trois
vaches et un cheval, forment les dépendances de Rosenvik.
Je ne comprends pas pourquoi celte ferme a été nommée
ainsi (1) : il est vrai qu'elle est située dans une baie du lac de
Helga; on n'y trouve pas un seul rosier, mais beaucoup
d'hysope et de buissons de sureau. Il faut les garder sans
négliger les roses, et j'espère que Rosenvik justifiera son
nom, sans que toutefois le beau vienne exclure l'utile. Je
planterai des groseilliers, des pois, des haricots en quantité.
Au surplus, j'aime mieux arriver dans un endroit où il y a
quelque chose à faire que dans un lieu tout arrangé. Mon
esprit et ma santé ont besoin de beaucoup d'occupations, et
je sais combien on aime les choses qui nous ont demandé
(1) Rosenvik signifie en suédois la Baie aux Rôses. (TRAD.)
30 LES VOISINS.
du travail. La maison est petite, mais agréablement dis-
tribuée. Nous avons quatre pièces et la cuisine au rez-de-
chaussée. Lars-Anders les a très-joliment meublées. Le sa-
lon surtout, avec son meuble d'indienne bleue et ses ri-
deaux de mousseline blanche, est une pièce charmante. A.
l'étage au-dessus, sont deux chambres d'amis. La cuisine et
te garde-manger étaient mal pourvus; mais on peut, Dieu
merci, remédier à ce mal.
Relativement à son argent, Lars-Anders a fait une dispo-
sition qui d'un côté me plaît, et de l'autre me donne une
certaine inquiétude. Il met tout son argent dans une cassette
pour laquelle il a fait faire deux clefs ; il a l'une et. moi
l'autre ; je suis autorisée à y puiser quand je veux, pour
telle somme que je veux, sans en rendre compte à mon
mari. Celle preuve de son entière confiance en ma raison me
réjouit, et c'est un lien bien plus fort que ne l'aurait été
l'avarice de Lars-Anders. J'ai peur de trop prendre, de ne
pas assez économiser; j'ai peur de satisfaire mon coeur et
mon esprit par de petites dépenses extraordinaires, — car
je n'ai pas apporté un sou dans la cassette ; tout ce qui s'y
trouve appartient à Lars-Anders : c'est le salaire de ses fati-
gues. Il me semble que je serais plus libre, s'il me donnait
par mois une certaine somme à administrer. Je lui fis un
jour cette proposition, en lui exposant, la larme à l'oeil,
mes scrupules; mais Lars-Anders ne voulut pas m'écouter :
« Ne sommes-nous pas un? dit-il, et j'ai vu que tu étais une
arithméticienne habile. » A l'égard de mes scrupules, il
m'assura que cela passerait quand nous nous connaîtrions
mieux, et qu'alors je trouverais qu'entre nous il n'y avait
ni tien ni mien. Je suis presque portée à croire à la prédic-
tion de cet excellent homme ; mais pour ma propre tran-
quillité de conscience, comme par amour de l'ordre, je veux
tenir une note exacte de mes dépenses.
LES VOISINS. 51
La petite servante que Lars-Anders m'a procurée, et qui
doit être ma servante à moi, me cause une satisfaction in-
finie. C'est une jeune paysanne d'une figure gaie, pleine
d'innocence et même jolie, qui fait du bien à regarder. Elle
est tranquille et laborieuse, a de l'intelligence et un bon
coeur, et ce sera un plaisir pour moi de faire son éduca-
tion. Si Dieu me donne des enfants, Sissa en prendra soin;
je veux en faire une véritable « bonne » pour eux, de ma-
nière à pouvoir être en sécurité sur leur compte, même
lorsqu'ils ne seront pas dans mes bras. Mes propres sou-
venirs d'enfance me disent combien les premières impres-
sions sont importantes. La pureté, la bonté, la raison veil-
leront près du berceau de nos enfants; c'est là qu'elles
commenceront à s'établir dans leur âme. On ne devient pas
facilement froid pour ses amis d'enfance.
Je parle de former ma servante ; mais crois-moi, Maria,
je n'oublierai pas de me former moi-même. Pourquoi la
flamine de l'autel de l'hymen s'éteint-elle si facilement?
parce que les époux oublient de l'alimenter. Il faut se for-
mel' et se développer soi-même pendant la vie, qui devient
alors un développement de l'amour et du bonheur.
Ma première affaire sera, maintenant, d'ordonner ma
maison de manière à ce que le bien-être et le calme puis-
sent y habiter. Je vais m'appliquer à devenir un législa-
teur sage dans mon petit monde qui n'est pas dépourvu
d'importance. Et sais-tu quelle sera la première loi que
j'établirai, et au maintien de laquelle je tiendrai sévère-
ment la main? Une-loi sur les animaux. Elle contiendra les
dispositions suivantes :
« Tous les animaux de la ferme seront soignés avec la
plus grande sollicitude, traités avec bonté et affection. Ils
vivront heureux.
32 LES VOISINS.
« Pour les tuer, on s'y prendra de la manière qui les fera
souffrir le moins possible.
« Aucun animal ne sera torturé à la cuisine; aucun pois-
son ne sera nettoyé ni mis vivant dans la marmite ; aucun
volatile ne s'agitera à demi mort suspendu à un crochet. Un
coup de couteau leur donnera de suite la mort, et les déli-
vrera de la torture. »
Ma loi contiendra d'autres principes encore plus dévelop-
pés. Combien de cruautés inutiles n'exerce-t-on pas tous les
jours, uniquement faute de songer à ce que l'on fait! La
cruauté envers les animaux est malséante et indigne. Ne
suffit-il pas que, dans l'ordre social actuel, ils soient con-
damnés à nous servir pendant leur vie et à nous nourrir
après leur mort? Est-ce à nous d'aggraver encore cette ri-
goureuse destinée? Nous sommes, dans beaucoup de cas,
forcés d'agir avec inimitié envers les animaux ; mais nous
ne sommes pas obligés d'être des ennemis cruels. Quelle
multitude de souffrances leur seraient épargnées si nous les
traitions humainement dans les ressemblances qu'ils ont
avec les hommes, si nous prenions pitié de leur faiblesse
quand ils sont vieux, de leurs souffrances dans les maladies
et dans la mort!
L'antiquité avait des lois qui faisaient un saint devoir
pour l'homme de la douceur envers les animaux, et on châ-
tiait sévèrement les infractions. Et nous, Maria, nous qui
confessons une religion d'amour, serons-nous, envers les
animaux, inférieurs aux païens?
Ne dit-il pas, Celui qui a fondé le royaume de l'amour
dans l'univers : « Un passereau ne tombe pas. à terre sans
que le Père qui est aux cieux ne s'en aperçoive! » Remar-
que, Maria, qu'il ne dit pas que le passereau ne tombera pas,
mais seulement que l'oeil du Père le voit. Alors elles sont
LES VOISINS. 35
vues aussi, toutes les souffrances inutiles que la gourman-
dise, la légèreté ou la curiosité des hommes font endurer
aux animaux; leurs cris et leurs gémissements seront en-
tendus. Un écho vengeur de ces cris, en retentissant dans
l'autre monde, n'ajoutera-t-il pas un tourment de plus à
ceux de l'enfer? ne troublera-t-il pas dans le ciel même la
paix de l'homme?
0 Maria! faisons en sorte, nous femmes et maîtresses de
maison, de ne pas mériter ce châtiment. Faisons en sorte,
quand nous paraîtrons devant le tribunal du Père de l'uni-
vers, d'être pures de l'ingratitude et des mauvais traite-
ments envers les animaux créés par lui. Méritons de voir
autour de nous, dans un monde meilleur, des familles d'a-
nimaux régénérés, et d'y vivre avec elles dans les rapports
pleins d'amour que nous avons déjà commencés dans ce
monde.
Voici venir Lars-Anders; il m'annonce que nous ferons
bientôt des visites chez nos voisins — nous en avons beau-
coup — et mon ours soutient qu'il s'y trouve des gens ayant
impatience de me voir, des gens très-bieu, très-sensés, dit-
il. Prépare-toi donc, Maria, à faire bientôt de nouvelles con-
naissances. J'aurai également sous peu des beaux-frères et
des belles-soeurs à te présenter. Je me réjouis de leur arri-
vée, et surtout de connaître Pierre Mansfelt, le frère préféré
de Lars-Anders; il a, dit-on, le plus aimable caractère, et
c'est un jurisconsulte distingué. Nous attendons aussi un
hôte qui viendra passer un mois à Rosenvik. Avec tout cela,
et surtout avec Lars-Anders, j'espère mener une vie agréable
et heureuse. L'envie pourra me prendre d'écrire un roman
sur tous ces personnages. Les romans se terminent d'ordi-
naire par des mariages. Le roman proprement dit de la vie
humaine ne commencerait-il pas par là? Considérée dans son
ensemble, la vie de chaque individu humain, est un petit
3
34 LES VOISINS.
épisode du grand roman, le Livre de vie, écrit par l'auteur
de l'univers. Prends donc comme chose dite, Maria, que je
t'écris un petit roman. Donne-lui, ma bonne et indulgente
lectrice, une place dans ton coeur — gai cm triste, peu im-
porte, pourvu qu'il ne soit pas rejeté par toi. Adieu, pense
avec amitié à ta romanesque et dévouée
FRANCISKA.
SECONDE LETTRE.
Rosenvik, 9 juin.
Il faisait hier malin un temps clair et frais; je m'assis à
côté de Lars-Anders dans la trilla, lorsque, selon son habi-
tude, il partit à huit heures du matin pour la ville. Il me
laissa à Carlsfors, en promettant de me prendre au retour,
« s'il ne l'oubliait pas. —L'oublier, vilain ours ! » Il partit
avec ce passe-port, et je montai la longue allée qui conduit
au bâtiment principal. Dans la cour se trouvait une grande
et bizarre figure. Elle avait un vaste manteau gris, une cas-
quette verte et fouettait autour d'elle avec quelque chose
qui ressemblait à une baguette magique. Tandis qu'elle
criait d'une voix forte : « Avancez, — entendez-vous, —
avancez la voiture à ciel, » je levai involontairement les
yeux, et la pensée du char du prophète Elie me traversa
l'esprit ; mais elle disparut promptement. quand je reconnus
ma chère mère dans l'individu à manteau gris. Lorsque je
m'approchai, je l'entendis gronder avec vivacité le palefre-
nier, parce que l'avoine était finie, et elle accompagnait ses
LES VOISINS. 35
remontrances d'énergiques coups de fouet — donnés en l'air
seulement. Quand elle m'aperçut, son visage changea tout à
coup; elle saisit vivement ma main, la serra et dit avec
bienveillance :
« Eh! bonjour, ma chère Franciska, vous arrivez à point.
J'ai mis aujourd'hui mon janvier (elle indiquait son man-
teau); car il m'a semblé qu'il faisait froid. Mes gris vien-
dront bientôt avec la voiture à ciel. Nous allons faire une
tournée ensemble. »
Dans le même moment, quatre chevaux conduits en gui-
des avancèrent dans la cour traînant une voilure remarqua-
ble, pourvue d'un dais qui reposait sur quatre piliers
élevés. C'était la voiture à ciel. Ma chère mère m'y fit mon-
ter, y grimpa elle-même et prit les guides. Un domestique
était debout derrière. Madame Mansfelt fit claquer son fouet
vigoureusement; nous partîmes. Dans le commencement
j'eus peur, car nous allions au galop, et la voiture à ciel
n'avait rien de céleste dans son allure. Une fois, les chevaux
firent des façons. Ma chère mère se leva, resta debout en
leur donnant des coups de fouet jusqu'à leur entière sou-
mission. Elle se rassit en disant avec satisfaction un « le
diable m'emporte, je leur apprendrai à marcher ! » Quand
ma chère mère me vit toute pâle, elle se mit à rire, ralentit
le pas de ses chevaux, en causant d'une manière fort amu-
sante, et me fit raconter mes arrangements de ménage à
Rosenvik. Lorsque je fus parvenue à me convaincre que
madame Mansfelt était un cocher parfait, je me tranquil-
lisai, et, reprenant m» gaieté, je m'abandonnai au plaisir
que j'éprouve près d'elle. Nous visitâmes une foule de mé-
tairies, des champs labourés, des saignées, etc., etc. Ma
chère mère parla à plusieurs personnes, gronda les unes,
loua les autres ; il me parut qu'en général les rapports en-
tre la châtelaine et ses subordonnés étaient fort bons, qu'ils
56 LES VOISINS.
se comprenaient parfaitement, car de part et d'autre on di-
sait proverbes sur proverbes.
Pendant notre course, nous manquâmes faire verser
M. Hoek, qui cahotait dans sa désobligeante (1), et dont le
cocher fut tellement troublé à la vue de la voiture à ciel,
qu'il confondit la droite avec la gauche, et prit précisément
le même côté que nous. Peu s'en fallut que la désobligeante
ne se trouvât sens dessus dessous. « Comment diable con-
duisez-vous? » cria ma chère mère d'une voix tonnante,
tandis qu'elle retenait les chevaux d'un bras vigoureux et
avec promptitude, en leur faisant faire un mouvement de
côté. La voiture à ciel et la désobligeante se trouvèrent bien-
tôt très-amicalement côte à côte ; et ma chère mère, ayant
repris sa bonne humeur, dit en riant et en badinant à
M. Hoek, qui regardait tout consterné entre ses rideaux
verts :
« Mon cher sénéchal vos rêveries poétiques sont conta-
gieuses pour votre cocher, qui confond sa droite avec sa
gauche! »
M. Hoek et des rêveries poétiques, pensai-je, cela ne
pourra jamais rimer ensemble!
« Quand une voiture à ciel paraît, dit M. Hoek plus poé-
tiquement que je ne l'en croyais capable, qui peut se sou-
venir des statuts voyers de la terre? »
Ma chère mère et le sénéchal causèrent ainsi pendant un
moment, après quoi la voiture à ciel et la désobligeante re-
prirent chacune leur course.
Lorsque nous fûmes de retour, ma chère mère était de
fort bonne humeur, et nous eûmes une conversation très-
animée sur les maris, les femmes et le mariage. La doctrine
(1) Ancienne voiture fermée, étroite et longue, où il n'y avait qu'une
place au fond et une sur le devant, (TRAD.)
LES VOISINS. 37
de madame Mansfelt sur les femmes n'était pas, en vérité,
une doctrine de coquetterie. Elle pouvait se résoudre par
ces mots : « Fais en sorte que ton mari et tous les hommes
te respectent, alors tu auras la paix dans ta maison, et tu
seras honorée » (L'estime, la considération, sont pour ma
chère mère les biens suprêmes de la vie.) Ses règles de
conduite, sous le rapport des relations entre les jeunes
femmes et les hommes en général, étaient bien un peu trop
sévères. Elles me rappelèrent une chanson que j'ai souvent
entendu chanter dans mon enfance par une demoiselle Ré-
gina, et dont les paroles suivantes sont restées dans mon
souvenir.
a Si un jeune cavalier vient vous offrir le bras, faites la révérence et
dites : « Non, je vous remercie très-humblement ; je puis marcher seule. »
Et si un jeune cavalier vous propose de valser, faites la révérence et dites :
«Non, merci, très-humblement; je pourrai valser seule »
Je citai cette chanson à ma chère mère; elle la fit rire,
puis madame Mansfelt dit avec gravité :
« Cette chanson n'est pas sotte, ma foi, petite amie. Je ne
parlerai pas précisément comme elle; mais je dirai qu'une
promenade et une valse avec tout autre que son mari légi-
time peut avoir ses côtés bariolés. Une jeune femme —
vous le reconnaîtrez un jour — ne peut être trop prudente
dans sa conduite, afin de ne pas donner prise contre elle
Il faut vous garder vous-même, chère Franciska, il faut vous
garder vous-même. Je soutiens, il est vrai, que notre épo-
que est plus morale qu'on ne l'était dans ma jeunesse, lors-
que Gustaf III, d'auguste mémoire, introduisit les modes et
les moeurs françaises dans notre pays, et je crois qu'il y a
bien moins d'athées et d'asmodées dans le monde. — Mais
— comme je l'ai dit — gardez-vous vous-même. Le tentateur
peut venir vers vous comme il est allé vers tant d'autres :
38 LES VOISINS.
non parce que vous êtes jolie, car vous ne l'êtes pas du tout;
mais votre figure d'avril a cependant ses petits charmes, et
puis vous chantez gentiment — comme je l'ai dit, vous avez
de petits avantages. Et si, un jour, un jeune étourneau veut fi-
gurer devant vous, suivez mon conseil — tenez-le à distance
avec des manières dignes. Si cela ne suffit pas, s'il approche
davantage, s'il dit des paroles perfides et séductrices, alors
il faut que vous le regardiez d'un air excessivement étonné,
en lui disant : « Monsieur, vous vous méprenez : ce n'est
« pas à moi que ces paroles peuvent s'adresser. » Si cela ne
suffit pas, s'il revient encore une fois, alors vous irez droit à
votre mari, à qui vous direz : « Mon ami, telle chose se passe;
« j'ai agi de telle et telle manière. Fais maintenant ce que
« tu jugeras à propos. » Croyez-moi, chère Franciska, le
corydon saura bientôt quelle heure a sonné, et il se retirera
avec honte. Mais vous aurez l'honneur de la chose, et vous
sentirez qu'une bonne conscience fait un joyeux visage,
qu'une bonne conscience est le meilleur bonbon. »
Les conseils de ma chère mère m'amusèrent beaucoup.
Malheureusement elle avait invité à dîner deux vieilles et
pauvres demoiselles nobles, qui vivaient en partie de ses
bienfaits. Elles arrivèrent au moment où ma chère mère et
moi nous causions avec le plus de vivacité. L'une d'elles
avait deux volants à sa robe. Le visage de ma chère mère
s'assombrit à l'instant ; et à peine la malheureuse demoiselle
fut-elle assise, que madame Mansfelt lui parla rudement au
sujet de ses deux garnitures : « Un volant, dit-elle, c'est
déjà inutile ; mais deux, c'est impardonnable! » La pauvre
demoiselle, réprimandée avec tant de sévérité, chercha
vainement à s'excuser en disant que le volant supérieur
Cachait une pièce. « Je vous dirai; ma chère amie, cria ma-
dame Mansfelt, que lorsqu'on accepte des aumônes on peut
montrer ses pièces — oui, c'est moi qui vous le dis. La
LES VOISINS. 39
pauvreté n'est pas une honte — tout le monde n'est pas né
avec une cuiller d'argent à la bouche; mais la vanité dans
la pauvreté, c'est le diable dans le bateau. Allons, allons, ne
larmoyez pas pour cela. Les réprimandes ne sont pas des
meules de moulin; les réprimandes ne mordent pas jus-
qu'aux os. Décousez vos deux volants, et j'aurai soin que vous
ayez une robe sans pièces. »
La vieille demoiselle parut toute consolée, et ma chère
mère redevint complétement bonne. Lorsque j'entendis rou-
ler la trilla, je me levai pour prendre congé; madame Mans-
felt me dit avec beaucoup de bonté :
« Franciska, je pense qu'il ne vaut pas la peine mainte-
nant de vous inviter à dîner, ainsi que votre mari. Eh bien,
partez, mais revenez bientôt ; car, voyez-vous, ma miette,
vous m'avez plu dès le premier abord, et vous ne pouvez
venir trop souvent ici. Allons, allons, partez; je ne puis
supporter qu'on reste si longtemps debout en prenant congé.
Adieu, adieu ! »
Je me hâtai de courir en riant. Et maintenant je dis éga-
lement adieu, adieu, car il faut dire bonjour à Lars-Anders
qui rentre. Je le garderai près de moi une couple dé jours.
Du 11.
Me voilà de nouveau assise avec la plume, avec une cer-
taine envie d'écrire, sans avoir précisément quelque chose
à écrire. Tout est en ordre dans la maison et dans le ménage.
On fait des petits pâtés dans la cuisine. Le temps est lourd,
les oiseaux sont envolés, les poules sont couchées dans le
sable devant la fenêtre. Le coq se tient seul sur une jambe
et promène ses regards sur son harem, avec l'air d'un sultan
qui a envie de dormir. Lars-Anders est dans sa chambre, où
il écrit des lettres; la porte de communication est ouverte.
Je l'entends bâiller; c'est contagieux. Oh! oh! il faut que
40 LES VOISINS.
j'aie une petite querelle avec mon ours, afin de nous réveil-
ler tous deux. J'ai besoin précisément d'une feuille de papier
pour faire des sucreries,il faut que je lui en demande.
Plus tard.
C'est fait; une querelle complète, et elle nous a entiè-
rement réveillés. Je vais te la raconter, Maria, afin que
tu saches comment les choses se passent entre légitimes
époux.
J'allai trouver Lars-Anders et lui dis avec beaucoup de
douceur :
« Mon ours angélique, il FAUT que lu me donnes une feuille
de papier à lettres pour cuire mes sucreries.
L'Ours (extrêmement abasourdi). Une feuille de mon pa-
pier à lettres?
Moi. Oui, mon bien cher ami, et du plus beau.
L'Ours. De mon plus beau papier à lettres? Es-tu folle?
Moi. Non, assurément; mais je te crois un peu fou.
L'Ours. Vilaine avaricieuse! cesse de fouiller dans mes
papiers; lu n'en auras pas.
Moi. Vilain avare! je veux du papier, et j'en aurai.
L'Ours. Je veux. A-t-on rien entendu de pareil ! Voyons
comment tu feras ta volonté.
(Et cet ours malappris tint fortement mes petites mains
entre ses grosses pattes.)
Moi. Affreux ours! tu es ce qu'il y a de plus mauvais dans
le monde à quatre pattes. Laisse tout de suite mes mains.
Lâche-les, te dis-je, sinon je mordrai... »
Et, comme il continua à les tenir, je mordis — oui, Ma-
ria, je mordis véritablement— sa main. Mais il ne fit que
ricaner et dit :
« Oui, oui, petite femme, les choses vont ainsi pour ceux
qui nous bravent et n'ont pas de force. Prends maintenant du
papier.