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Théâtre pour tous. Les Jeunes, conférence faite par M. Henri de Lapommeraye, pour l'inauguration des matinées dramatiques et musicales...

De
46 pages
au théâtre des Menus-Plaisirs (Paris). 1872. In-16, 46 p..
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Prix : 50 centimes.
THÉÂTRE POUR TOUS
LES JEUNES
CONFÉRENCE
FAITE PAR
M. HENRI DE LAPOMMERAYE
POUR L'INAUGURATION
DES MATINÉES DRAMATIQUES ET MUSICALES
SOUS LA DIRECTION
de M. Léon BEAUVALLET
PARIS
AU THÉATRE DES MENUS-PLALSIRS
14, boulevard de Strasbourg
ET CHEZ TOUS LES LIBRAIRES
187 2
THÉATRE POUR TOUS
LES JEUNES
CONFERENCE
FAITE PAR
M. HENRI DE LAPOMMERAYE
POUR L'INAUGURATION
DES MATINÉES DRAMATIQUES ET MUSICALES /
SOUS LA DIRECTION
de M. Léon BEAUVALLET.
PARIS
AU THÉÂTRE DES MENUS-PLAISIRS
M, boulevard de Strasbourg
ET CHEZ TOUS LES LIBRAIRES
1872
Je dédie
ce plaidoyer en faveur des JEUNES
à
tous ceux qui m'ont tendu la main,
m'ont encouragé, aidé et soutenu.
HENRI DE LAPOMMERAYE.
Paris. — Octobre 1872.
LES JEUNES
Mesdames et Messieurs(1),
Il y a certaines qualifications qui sont
très sonores, très expressives, mais qui
ont le malheur d'être un peu dépré-
ciées par l'emploi abusif qu'on en a
fait.
Je dirais volontiers que ce sont les
courtisanes de la langue française, et que,
comme toutes les courtisanes, on les
connaît trop pour en être impressionné
autant que le mériteraient leur charme
(1) Cette conférence est reproduite d'après
la sténographie de M. Pelletier, inventeur de
la nouvelle méthode sténographique sur por-
tées:
— 6 —
et leur beauté si elles n'étaient point à
la discrétion de tous.
Parmi,ces qualifications, l'une des
plus déflorées est celle-ci : « Les jeunes !»
Le cri de place aux jeunes ! a été poussé
si souvent et parfois si maladroitement,
qu'il est devenu— qu'on me passe la
trivialité de l'expression — une sorte
de rengaine; or, devant un auditoire
composé d'esprits distingués, le lieu
commun est aussi déplacé que les gens
communs dans une compagnie délicate.
Il faut donc que je me hâte de vous dire
ce que ce mot de jeune signifie, à mon
sens, et pourquoi j'en ai fait le titre de
cette causerie...., j'allais presque dire
de ce boniment, car je ne me dissimule
pas que je remplis un peu, à cette place,
le rôle de celui qui crie : « Vous allez
voir...., Mesdames et Messieurs...., ce
que vous allez voir! » Mais, au demeu-
rant, parler en faveur d'une cause gé-
néreuse, celle de la protection des écri-
vains et des artistes, est un acte
avouable, valant bien les autres boni-
— 7 —
ments qu'on décore du titre officiel de
discours d'ouverture, d'allocution, de
toast, de proclamation et de profession
de foi !
Aussi, comptant beaucoup sur votre
bienveillance, ai-je accepté d'inaugurer
ces matinées à la réussite desquelles je
crois, et veux croire, afin de ne pas
me préparer des remords aussi cuisants
que ceux dont, avec sa franchise spiri-
tuelle, mon confrère Sarcey s'avoue
tourmenté, pour n'avoir pas donné, dès
le début, son concours aux représenta-
tions de M. Ballande dont il devait faire
ensuite le succès.
Et d'abord, par Jeunes j'entends tous
ceux qui ne sont pas encore des arrivés,
ceux qui débutent, quelle que soit d'ail-
leurs la date de leur inscription sur
les registres de l'état civil. Ce n'est
qu'à trente-sept ans que J.-J. Rous-
seau commença à appeler sur lui
l'attention publique par son fameux
discours à l'académie de Dijon, au
sujet de l'influence des lettres et des
arts ; Sedaine avait quarante - cinq
ans quand il porta le Philosophe sans
le savoir à la Comédie-Française ; et à
ce même théâtre vient de réussir une
oeuvre, les Enfants, dont l'auteur,
M. Georges Richard, n'a pas loin de
quarante-cinq ans. — C'étaient des
jeunes !
Je ne puis même résister au désir de
vous conter que justement, hier, M. Beau-
vallet a reçu un manuscrit des mains
tremblantes d'un vieillard dont la fi-
gure était flétrie non-seulement par le
temps, mais encore par ces pensées qui
creusent également l'âme et le corps. On
aurait dit le Frenhofer de Balzac, con-
sentant enfin à montrer son chef-d'oeu-
vre inconnu. En certains lieux que je
sais, on lui eût ri au nez. Au Théâtre
pour tous, on l'a accueilli avec le res-
pect qu'on doit à la vieillesse, et à quel-
que chose de plus sacré encore peut-
être, au travail !
Je souhaite que ce labeur d'une vie
entière mérité l'honneur de vous être
soumis, dans le Cours de ces matinées.
Loin de nous donc la pensée de faire
des divisions, des catégories par cou-
leur de cheveux hoirs, gris ou blancs,
et de sacrifier l'âge mûr à l'adolescen-
ce; nous ne reconnaissons qu'une
même et grande famille, celle des in-
connus, que nous aimons et dont nous
voulons encourager les membres.
En second lieu, cette qualité de
Jeunes est-elle pour nous synonyme
de gênies? Prétendons nous que parce
qu'on est un jeune et qu'on est entré
dans la carrière littéraire, on est, par
ce fait même, une valeur? Croyons-nous
qu'il sorte de tous ces cerveaux juvé-
niles des chefs-d'oeuvre, ou même des
oeuvres remarquables, et qu'il n'y ait
qu'à ouvrir à deux battants les portes
des théâtres et des librairies pour y
voir entrerdes Cid, des Àndromaque,
des Alceste, des Figaro, des Ruy-Blas,
des Antony, des Fortunio, des Charlotte
Corday, des Aventurière, des Desge-
— 10 —
nais, des Princesse Georges, des Ry-
soor, des Perrichon, des Manon-Les-
caut, des Monte-Cristo, des Jocelyn,
des Petite Fadette et des Marguerite
Gautier? — Nous n'avons pas de ces il-
lusions insensées que trop de gens prê-
tent à tort aux défenseurs des jeunes*
et nous allons peut-être étonner beau-
coup un de nos confrères en critique (1)
en déclarant que nous sommes de son
avis sur un point de la question, car
nous répéterons ce qu'il écrivait dans
le Courrier de France, à savoir : « que
si l'on ne joue pas davantage de pièces
nouvelles dues à de jeunes plumes,
c'est que les jeunes n'imaginent pas
grand'chose de bon pour le théâtre. »
Je ne crois pas, en effet, qu'il y ait
beaucoup de morceaux de choix dans
les tiroirs des jeunes, mais je crois, —
et c'est là toute la solution du problème,
—qu'on pourrait leur en faire produire.
Le travail littéraire demande, comme
(1) Arnold Mortier.
— 11 —
tous les autres travaux d'ailleurs, cer-
taines conditions spéciales pour son
développement, et ces conditions n'exis-
tent point dans l'état actuel de notre
organisation sociale. Pour la produc-
tion des abeilles, pour l'éclosion des
vers à soie, on prend certaines disposi-
tions qui assurent l'existence de ces
richesses à l'industrie ; comment. ne
créerait-on pas, par quelque initiative
intelligente, de précieuses recrues aux
beaux-arts, aux lettres, qui sont, com-
me l'industrie, une des conditions es-
sentielles de la vie des peuples ?
C'est à quoi les négateurs n'ont ja-
mais songé. Ils regardent les fruits et
en voyant qu'ils sont ou peu nombreux
bu secs, ils dédaignent l'arbre. Moi,
je vous dis que si vous lui donniez des
soins habiles, l'arbre fructifierait !
Et c'est ce que je vais essayer de
vous démontrer.
Je suis au milieu de personnes qui
sont trop habituées au labeur de la
— 12—
pensée pour que j'aie besoin d'analyser
longuement les éléments du travail de
composition intellectuelle.
On peut presque toujours'être en état
de casser des cailloux sur une route,
ou de copier un décret ; il n'en est pas
de même pour le travail littéraire. Sui-
vaut Alfred de Vigny, qui pour écrire
Stello et Chatterton avait mûrement ré-
fléchi sur les misères des lettres, il faut
au poëte deux choses : la vie et la rêve-
rie, c'est-à-dire, le pain et le temps.
J'ajouterai qu'il lui faut encore la pu-
blicité, qui est à la fois pour lui le pain
du corps, et le pain de l'esprit.
Dans quelle proportion, les jéunes ont-
ils au dix-neuvième siècle, et surtout
en 1872, ces trois éléments indispensa-
blés à leur vie morale et matérielle ?
Voilà ce qu'il n'est pas difficile de dé-
terminer.
La condition d'homme de lettres,
s'est, Mesdames et Mes sieurs, bien mo-
difiée avec les siècles.
Remonter à l'antiquité, ce. serait»
abuser de votre attention. Nous y trou-
verions toutefois de très frappantes le-
çons. Deux faits seulement :
Les Athéniens donnèrent dix talents,
55,000 francs environ, à Hérodote pour
le récompenser du plaisir que leur avait
causé la lecture de plusieurs fragments
de son Histoire. — Les lecteurs des
Menus-Plaisirs se féliciteraient, à coup
sûr, de recevoir, ne fût-ce que la dixième
partie de ce témoignage de satisfaction
publique.
Au poëte Chérilus, qui avait célébré
les victoires des Grecs sur Xerxès, les
mêmes Athéniens firent compter un
philippe d'or par vers, soit 34 ou 35
francs.— Les souverains, lorsqu'ils
donnent une tabatière par cantate ne
payent pas aussi bien les odes chantant
leurs louanges.
Mais demeurons dans des temps plus
modernes et voyons les diverses phase
de la production littéraire.
— 14 —
Au moyen âge, les gens de lettres, ou
vivaient dans les couvents, ou erraient
sur les grandes routes.
Dans les couvents, ils étaient nourris
par l'Eglise et, dégagés ainsi des préoc-
cupations de la vie matérielle, servis
par la discipline et le calme du monas-
tère, ils amoncelaient, des trésors de
science et d'érudition.
Sur les grandes routes, ils étaient
troubadours, trouvères, et s'arrêtaient
de château en château, où ils étaient, il
est vrai, nourris à côté des levriers et
des varlets, mais où ils attrapaient aussi,
en plus du morceau de pain, quelque
baiser bien doux de la jouvencelle du
lieu, dont ils chantaient ensuite les
charmes et la bonté. Cela était peut-être
l'aumône; et pourtant il y avait échange
réel entre les chansons, la gaieté, les
bons mots du poëte et l'hospitalité du
suzerain ; le second était même encore
le. débiteur du premier, ce me semble.
D'ailleurs, quand l'oiseau gazouille
sous vos fenêtres, songez-vous à lui
— 15 —
compter avec avarice les grains de mil
que vous lui jetez et l'envoyez-vous
glaner au loin ?
Pour ma part, je préfère le poète er-
rant des premiers* siècles, recevant
ainsi la pâture sur sa route, au poète de
la Renaissance et des années suivantes,
séjournant dans les palais, s'abâtardis-
sant dans des cages dorées, et s'acero-
chant à un maître qui ne le traitait pas,
en revanche, toujours fort généreuse-
sement, témoin le pape Léon X, qui
baisait l'artiste sur les deux joues, mais
le laissait mourir de faim.
Cet état de domesticité dura jusqu'au
règne de Louis XIII, époque à laquelle
on pouvait encore dire : « Voiture est à
monsieur un tel. »
Sous Louis XIII cependant, fut inau-
guré le système de protection par
l'Etat. Richelieu, qui voulait avoir une
cour de gens de lettres, se les atta-
cha par des pensions.
Louis XIV fit de la littérature un des
— 16 —
rayons de son soleil, et tout en. regret-
tant que l'écrivain fût ainsi le satellite
direct du souverain, il faut reconnaître
que la protection] royale aplanit, pour
beaucoup de talents, la route si aride
du succès.
Vint le dix-huitième siècle et son
mouvement d'émancipation dans toutes
les classes et dans toutes les profes-
sions. L'homme de lettres commença à
subir rapproche de la misère. Voltaire,
â la vérité, est un riche, mais c'est
grâce à sa prodigieuse activité, grâce
aussi à sa flexibilité de caractère qui lui
permet de battre monnaie dans les pa-
lais. A côté de cette exception, nous
avions Diderot, d'Alembert, Rousseau,
les indépendants — relativement au
passé — qui ont à lutter contre les né-
cessités matérielles et vivent pénible-
ment de leur plume,
Plus on avance, plus l'horizon de-
vient sombre,' et Gilbert va bientôt
mourir à l'hôpital, maudissant ses pa-
rents qui lui ont donné à la fois le gé-
nie et la pauvreté ; André Chénier lui-
même n'écrivait-il pas :
Las du mépris des sots qui suit la pauvreté,
Je regarde la tombe, asile souhaité.
Donc, avant de franchir la limite du
dix-neuvième siècle, et d'après cette vue
d'ensemble, reconnaissons que l'homme
de lettres avait autrefois le pain et le
temps, et que l'un et l'autre se font plus
rares, à mesure que grandit l'affran-
classement des lettres, hors de la dé-
pendance du clergé, de la noblesse et de
l'Etat.
Serait-ce à dire que je regretterais
cette transformation? Loin de moi pa-
reille idée!
Je suis de ceux qui pensent que la
dignité et la liberté sont choses trop
précieuses pour les aliéner, même, en
échange du bien-être assuré, mais je
constate, — cela est bien mon sujet, —
que la production intellectuelle est de-
venue plus pénible et je me demande
_ 18 —
ce qu'on a fait pour remplacer ce qui
avait légitimement disparu.
La réponse est facile : le dix-neuviè-
me siècle ne fait rien pour les intelli-
gences. Il les excite par une instruc-
tion plus générale, il les enivré parles
avantages et les honneurs qu'il promet
au talent et au génie, — une fois qu'il
est arrivé, — mais il n'a imaginé aucun
moyen de leur procurer des conditions
de travail raisonnables, et un dévelop-
pement normal qui leur permette d'at-
teindre ce but suprême.
Prenons comme exemple un jeune
homme sans ressources, se sentant des
aspirations impérieuses vers les pro-
fessions libérales et examinons ensem-
semble quelles sont les probabilités en
face desquelles il se trouve, quelle que
soit la voie où il ose s'engager.
Ce ne sera pas temps perdu qu'agran-
dir le champ de nos observations,
Eh bien! je suis étonné qu'après
—19 —
avoir regardé, sans illusion, raisonna-
blement, froidement, la carrière -qu'il
aura à parcourir, il y ait un seul indi-
vidu sans patrimoine qui ose s'y en-
gager. Il faut, en vérité, avoir une éner-
gie, je dirai même un héroïsme digne
d'admiration, pour tenter si chanceuse
aventure.
Voyons, parle, jeune homme! Que
veux-tu être?
Poêle ? La mode n'est plus guère aux
volumes de vers. Tout ce que tu pour-
ras arriver à trouver, après bien des
pas et des démarches, après bien des
rebuffades, c'est un éditeur qui consen-
tira — ô le merle rare — à faire lès
frais de l'édition, de ton livre. Mais
ayant qu'il ne soit édité et vendu, com-
ment mangeras tu?
Journaliste? Les bureaux regorgent !
Par quel miracle t'ajouteras-tu à ce trop
plein? Et d'ailleurs, prends garde, le