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on
LA FAMILLE CHRÉTIENNE,
PAR
' PARIS,
■ CH.EZ LADVOCAT , LIBRAIRE,
j I*ALAIS-R0YAt, GM.EMKS DE BOIS. ~"~-
1825.
THÉODORA,
ou
LA FAMILLE CHRETIENNE.
Imprimerie DE MARCHAND DU BHEUIL,
Rue de la Harpe , n. 80.
ou
LA FAMILLE CHRÉTIENNE;
CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE,
PALAIS-ROYAL, GALERIES DE BOIS..
i8a5.
UNE action qui se passe au milieu
des forêts et des marécages que le
superbe Paris remplace, m'a paru
devoir offrir aujourd'hui quelque
intérêt.
Environné des ténèbres répan-
dues sur cette époque reculée, et
souvent contraint de choisir entre
des récits contradictoires, j'ai taché,
avant tout, d'éviter des anacb.ro-
nismes que rendent trop faciles ces
contradictions mêmes.
Ainsi, en attribuant à Néron la
vi AVERTISSEMENT,
première persécution contre les
chrétiens, je ne l'ai point calom-
nié : je lui rends justice. On trouve
dans Tacite (i) des détails qui ne
laissent aucun doute à ce sujet.
«A leur supplice on ajoutait la
dérision ; on les enveloppait de peaux
de bêtes, pour les faire dévorer par
des chiens ; on les attachait en croix,
ou l'on enduisait leurs corps de ré-
sine, et l'on s'en servait la nuit
comme de flambeaux pour s'éclai-
rer. » ( Traduct. de Dur. de Lam.)
(l) .... Et pereuntibus addita ludibria ,
ut, ferarum tergis contecli, laniatu canurn
interirent, aut crucibus affixi, aut flam-
mandi , utque, ubi dafecisset dies, inusum
nodurni luminis urerentur, Ann. lib. XV.
AVERVISSEMENT. vij
C'est ainsi que Néron les punissait
de son incendie de Rome.
On. reconnaît là tout le savoir
faire d'un monstre.
Le témoignage des historiens ( i )
m'autorisait aussi à montrer les Gau-
les , ou du moins une partie des
Gaules, sous les armes comme aux
jours de leur gloire. N'est-ce pas en
effet un fils de l'Aquitaine, l'intré-
pide Julius Vindex, qui bientôt de-
vait faire trembler le maître du
monde (2)?
(1) Singulière concordance! Un empereur
romain brûla Rome, le jour même où les
Gaulois l'avaient brûlée, le 19 juillet.
(2) Voy. Tacit. liv, XVIdes Annal., Suét.
viij AVERTISSEMENT.
Néron apprit cette révolte le jour
même où il tua sa mère : ce fut
son premier châtiment.
Il est vrai que Vindex, dont Ta-
cite nous a transmis un si beau por-
trait, périt sans avoir consommé
son entreprise. Mais l'impiilsion était
donnée, et c'est réellement à lui,
c'est à un Gaulois que Rome dut
le bonheur de n'avoir plus Néron.
Vers la même époque, de vio-
lentes commotions éclatèrent dans
la Grande-Bretagne ( i ), où plusieurs
nations s'étaient engagées par une
vie de Néron, et Lenain de Tiiïemont, Hist.
des Emper., etc., etc.
(i) Annal, liv. XIV.
AVERTISSEMENT. ix
ligue secrète à recouvrer leur in-
dépendance.
De son côté, Galba soulevait l'Es-
pagne.
Les Druides (i) encouragèrent
puissamment l'élan patriotique de
ces peuples non façonnés aujoug;
mais ce n'était point la patrie qui
les inspirait. Uniques dépositaires
des connaissances acquises, ils re-
doutaient toute innovation poli-
tique ou religieuse, et dans les Gau-
les surtout, le Christianisme eût en
eux d'implacables ennemis.
Tibère les avait menacés d'une
ruine totale : en défendant l'in-
(i) Leur principal collège se tenait dans
une forêt, sur les confins du pays Chartrain.
x AVERTISSEMENT,
dépendance nationale , ils défen-
daient donc leurs propres privi-
lèges ; et telle fut la souplesse et
l'énergie de leur résistance, qu'aux
sixième et septième siècles, si l'on en
croit certains auteurs, il restait en-
core quelques vestiges du Druidisme.
J'ai tâché de réunir dans un seul
personnage,les traits caractéristiques
de cette caste ambitieuse, qui avait
tout envahi dans l'Etat.
Près du farouche Tatius, on voit
Hilcléric, issu du sang royal. Brave,
sensible, généreux, il annonce sous
l'habit gaulois, ce que devait être
plus tard, le caractère français.
Quant à cette grande régénération
morale, qui anéantit l'esclavage, qui
AVERTISSEMENT. xi
rendit à l'homme toute la dignité de
sa raison, tout l'éclat de sa noble ori-
gine , toutes les consolations de son
avenir, puisse Probus en reproduire
une idée ! Ce vieux Romain, nour-
rissant au fond de son coeur, en un
temps de servitude, le saint amour
de la liberté , embrasse avec enthou-
siasme une religion qui lui enseigne
à être libre, humain, et tolérant.
ou
LA FAMILLE CHRETIENNE.
DÉJÀ les premiers rayons du
jour doraient les murs rougeâtres
de Lntèee (i); la cité gauloise
se montrait, peu à peu, à tra-
vers les vapeurs des marécages
qui l'environnent; rien ne trou-
blait le silence des campagnes ;
nulle barque n'apparaissait sur
le fleuve , et ce n'était encore que
(i) Ou Lucotèee.
a THÉODORA.
îe premier réveil de la nature.
Une jeune druidesse devançant
le jour, a quitté sa paisible de-
meure ; ses longs cheveux d'é-
bène flottent en désordre sur ses
blanches épaules; tout annonce
en elle une douleur profonde ;
mais l'abattement de ses traits
n'en a point effacé la douce ma-
jesté ; et l'on dirait la pâle déesse
des ténèbres, se dérobant aux
rayons de l'Aurore.
« Jusques à quand, ô ma
chère Théodora, lui dit La-
risse , sa compagne, son amie
fidelle, nourriras-tu cette dou-
leur profonde ? Prêtresse de
THÉODORA. 3
nos dieux , invoque leur toute
puissance : mon père m'a sou-
vent répété qu'on ne les implore
pas en vain.
— « J'ai trop long-temps fa-
tigué les dieux de mes prières,
répond la prêtresse.... Ils res-
tent sourds à ma vois... Sou-
vent au sein de la nuit obscure,
je m'approchai du fleuve (i) en
suppliante; tantôt, je plongeais
(i) L'apothéose des fleuves et des lacs était
très-ancienne chez les Celtes. Ce qui le prou-
ve, c'est le fameux or que les Tectosages, au
retour de l'expédition de Delphes, jetèrent
dans un lac de Toulouse, pour expier lent'
sacrilège.
4 THÉODORA.
dans ses eaux paisibles la
blanche toison d'une brebis ,
ou des pains de cire odorante ;
tantôt , je faisais glisser sur
l'onde , légèrement effleurée ,
de petites meules d'or ou d'ar-
gent sans alliage (i) : inutiles
offrandes ! je n'ai plus qu'à mou-
rir... Hélas! que deviendrais-]e
sans toi , sans la tendre ami-
tié ? Ignorant ma famille , je
m'ignore moi-même. Née sous
le beau ciel de l'Italie, prison-
(i) Même à la fin de la première race , on
attribuait encore à quelques druidesses un
pouvoir surnaturel.
THÉODORA. 5
nière, dès le berceau, j'ai suivi
dans ces lieux la fortune de mes
vaillans ravisseurs. Hildéric, le
généreux Hildéric, eut pitié de
l'orpheline : élevée dans le col-
lège des druidesses, ton affec-
tion m'a tenu lieu de patrie , de
parens... Je goûtais le repos...
Mais Léonce a paru».. Ici Théo-
dora pâlit, et des larmes brû-
lantes s'échappèrent de ses yeux.
« Rentrons, dit Larisse, le
repos est sous nos ombrages
sacrés ».
Elle dit; et, soutenant son
amie chancelante, elle dirige ses
pas vers le séjour des druidesses ;
f> THÉODORA.
cet antique édifice avait bravé
les siècles : Jules César ( i ) y passa
deux hivers, et les proconsuls
romains l'avaient choisi pour
résidence. Mais depuis que Lu-
tèce était retombée au pouvoir
des Gaulois insurgés, les inter-
prètes du ciel l'habitaient de
nouveau (a). Malheur au mortel
(i) Le siège de Lutèce par Labiénus, lieu-
tenant de César, eut lieu l'an de Rome 701,
cinquante-deux ans avant J.-C.
(2) Contre l'ancien usage des druides qui
n'habitaient que des grottes dans l'intérieur
de leurs forêts : peut-être n'avaient-ils choisi
cette enceinte, assez éloignée des rives du
fleuve, que pour se mettre à l'abri d'une sur-
prise de la part des Romains.
THÉODORA. 7
qui ose approcher de ces murs
terribles ! la voix d'une épouse
chérie ne charmera plus son
oreille ; il ne sentira plus les
innocentes caresses de ses jeunes
enfans : l'infortuné est d'avance
rayé du nombre des vivans.
Cependant deux spectacles
bien opposés se présentent : sur
la rive gauche de la Seine, flotte
letendart romain , trois légions
occupent un vaste camp : c'est
là que le préteur Antistius , vain-
cu naguère par Hildéric , mé-
dite une éclatante vengeance.
Un calme trompeur enveloppe
ses desseins secrets ; devant la
S THKODORA.
tente du général, sur la place
d'armes du camp , l'aigle immo-
bile attend le signal du combat :
assis à l'ombre des tentes, le
centurion, blanchi sous les ar-
mes , raconte à ses jeunes com-
pagnons, ses exploits, ses fati-
gues, ses dangers ;.à de comtes
distances, le long des lignes ro-
maines, la sentinelle attentive
se promène en silence.
Mais dans Lutèce tout s'agite ;
la voix du superbe Tatius appelle
le peuple et les guerriers aux au-
tels (i) de Teutatès : c'est là,
(i) Ces autels étaient d'énormes pierres
THÉODORA. g
c'est dans ce jour révéré des
Gaulois, le sixième jour de la
lune (i), que le chef des druides
presque toujours carrées , et creuses d'en
haut, en forme de bassin, pour recevoir le
sang des victimes.
Voyez don Martin, de la Religion des Gau-
lois, t. I.
(i) Dans leur langue, ce jour avait un nom
dont le sens était : qui guérit de tous les
maux. En général, pourtant c'était la nuit
que les Gaulois célébraient leurs fêtes reli-
gieuses.
Voyez Lat.-d'Auv., Orig. Gaid., chap. V.
Leur année commençait au solstice d'hiver,
la sixième nuit de la lune.
Moïse place toujours aussi la nuit la pre-
mière : du soir et du matin se fit le premier
jour. (Genèse.)
io THÉODORA.
détache du chêne le Gui sacré,
et que le chef des Gaulois, ses
guerriers et le peuple, renou-
vellent l'antique serment d'ex-
termination. Qu'il tremble l'im-
prudent dont la haine hésiterait!
Son sang, répandu par Tatius,
apaiserait à peine l'indignation
des hommes , et le courroux des
dieux protecteurs de la Gaule ;
serment terrible qui arma Ver-
cingentorix, contre Jules César,
qui, plus tard, dans les forêts de
Sans doute le voisinage de l'ennemi , (it
aussi déroger Tatius à cette ancienne cou-
tume.
THEODORA. 11
la Germanie, avait fait d'Armi-
nius un héros.
Déjà le silencieux cortège est
en marche ; monté sur un char
d'ébène, que traînent quatre
taureaux noirs à peine domptés ,
Hildéric traverse lentement les
flots d'une multitude qui le ché-
rit ; les anneaux d'or de sa lon-
gue chevelure, ombragent ses
épaules; son attitude a quelque
chose de fier, mais c'est la fierté
d'un héros ; l'énorme framée
dort à ses pieds. Près de lui à
la tête de ses druides, s'avance
le farouche Tatius, enveloppé
d'une longue robe blanche, dont
12 THÉODORA,
les raies de pourpre, en descen
dant vers la terre, deviennent
de plus en plus étroites ; un ra-
meau de chêne entoure son front
altier ; le sécespita ( i ) pend à
sa ceinture ; de ses yeux sem-
blent jaillir des éclairs ; toute sa
contenance imprime la terreur ;
la foule tremblante s'incline : tel
Je dieu du carnage, l'impitoyable
(i) Couteau sacré. Cet instrument était
semblable à un poignard. Suétone rapporte
(vie de Tibère) qu'un jour où ce tyran devait
offrir un sacrifice avec Libon qu'il redoutait,
il fit substituer au sécespita un couteau de
plomb : Pro sécespitaplumbeum cultrian sul>~
jicicndum curavit.
THÉODORA. i3
Hcesus, marche aux combats,
précédé de l'Epouvante, suivi de
la Mort.
Rieritôt paraît Théodora. O
rassurant contraste ! la douce
mélancolie de ses regards, sa
candeur virginale, tout, jusqu'à
la tristesse répandue sur son pâle
visage , intéresse, attendrit : l'ef-
froi a disparu, tous les coeurs se
réjouissent. A ses côtés, est la
fille de Tatius ; suit la troupe des
druidesses. La magique (i) ver-,
veine orne leurs têtes ; une fau-
(i) Les Gaulois se servaient de la verveine
pour tirer les sorts.
4 THEODORA.
cille d'or luit dans leurs mains ;
deux des plus jeunes portent
Xacerra, vase de bronze grossiè-
rement travaillé , où sont ren-
fermés l'encens et les parfums.
Viennent ensuite les Eubages ,
ministres subalternes; ce sont
eux qui interrogent les entrailles
des victimes (i), et lisent clans
l'avenir. Enfin paraissentles Rar-
des (2) : une sainte inspiration
(1) Ils observaient aussi le vol et le chant
des oiseaux. Les Gascons [Fascones) l'em-
portaient dans cette science sur tous les
autres.
(2) Us exerçaient une sorte de censure sur
les particuliers. Le mot Barde, selon Festus,
THÉODORA. i5
les enflamme ; les harpes frémis-
sent sous leurs doigts ; à travers
ces chants religieux brille une
ardeur guerrière, et la foule s'é-
meut à ces accens qui honorent
les dieux, et flattent son cou-
rage.
Déjà Tatius est au pied du
signifie chantre en langue celtique. Quant à
la nature de leurs chants. Voy. Strab.,Diod.,
de Sic., Lucain, Amm. Marcell., etc.
Telle était la vénération qu'inspiraient les
Bardes, que, si pendant une bataille, ils arri-
vaient dans le camp de l'une des deux années,
l'action cessait sur-le-champ. « Tant est puis-
« santé sur l'esprit de ces barbares, dit
« Diodore , l'autorité des muses et de la
« sagesse. >.
16 THÉODORA.
chêne séculaire , hôte vénéré qui
depuis tant d'années, prête son
ombre sainte aux mystères de la
Gaule. Deux génisses blanches ,
récemment enlevées à leurs gras
pâturages , et dont les cornes su-
perbes sentent le joug pour la
première fois, s'approchent ; un
sagain, blanc comme elles, les
couvre (i) , et, tandis que la
multitude tombe à genoux, Ta-
tius debout sur l'attelage paisi-
ble, invoque les dieux, écarte
avec respect le feuillage, etbien-
(i) Voyez Pline, Hist. nat., liv. iG, cha-
pitre k'i-
THÉODORA. 17
tôt le fruit précieux cède au
tranchant de la faucille. Un reli-
gieux murmure se fait entendre
au loin dans l'assemblée. Tatius
se recueille un moment ; et sou-
dain d'une voix menaçante :
« Druides, Hildéric, guerriers,
peuple, s'écrie - t - il, l'heure
de la délivrance est venue : elles
vont tomber ces chaînes , qui
trop long-temps flétrirent nos
bras. Le dieu des ténèbres, le
mystérieux Thuiston (1) , en-
(1) Thuiston fut primitivement adoré des
Celtes. Quelques auteurs modernes préten-
dent que les Gaulois rapportaient leur origine
à Thuiston; mais cette opinion semble hazar-
I.
i8 THÉODORA.
veloppe nos hardis projets de
ses voiles tutéîaires ; et du fond
de la Germanie, jusqu'aux ri-
ves de la Seine, jusqu'au sommet
des Alpes , va flotter l'étendard
de l'indépendance (i). Ah! le
temps de la conquête n'est
dée. César ( liv. vi des Comment. ) dit qu'ils
la rapportaient à Pluton, et que c'est pour
cela qu'ils mesuraient le temps non par le
nombre des jours , mais par celui des nuits.
Mais Pelloutier fait observer avec raison
que César a confondu le Dis des Grecs et des
Latins avec celui des Gaulois. Quant à l'opi-
nion qu'il émet ici, elle lui semble du reste
juste. ( Voy. l'Hist. des Celtes, etc., eto.)
( 1 ) Il semble que Tatius annonce les hardis
projets de Julius Vindex.
THÉODORA. 19
pas tellement éloigné de nous,
que toute énergie soit éteinte,
et les Gaules effacées du rang
des nations ! Plutôt mourir
jusqu'au dernier, que d'accep-
ter un tel joug ! Mais que dis-
je ? Ces superbes Romains ,
déjà vous les avez vaincus ; cet
orgueilleux Capitole , je l'ai vu
de près , quand d'odieux ty-
rans me traînèrent aux bords
du Tibre; je l'ai vu sans frémir,
et mon courage en a mesuré la
hauteur ; les pas de notre grand
Rrennus (1) , les pas de ses bra-
(1) Le mot Brennus n'était point un nom
ao THEODORA.
ves y sont encore empreints,
Qu'ils périssent nos cruels op-
presseurs ! suspendez, comme
vos nobles pères le firent tant
de fois, suspendez leurs têtes
sanglantes aux crinières de vos
coursiers ( i ). Vengeons le monde
entier, vengeons nos dieux pros-
crits , leurs autels abattus, leurs
propre : il indiquait une dignité. « Ce nom ,
« dont la terminaison est latine, est dérivé du
« celto-gallois brennin , qui, dans cette lan-
« gue, veut dire un roi, un chef suprême. »
Voyez la Tour - d'Auvergne, Orig. Gaul.,
chap. m.
(i) Strabpn dit que les anciens Gaulois at-
tachaient un grand prix à ce genre de tro-
phées.
THÉODORA. 21
saints ministres outragés. Néron
vous épargnerait-il, lui qui s'e-
nivre du sang romain ! Non,
non, ce tyran veut accomplir les
décrets de Tibère, et il com-
mence par vos prêtres, l'immo-
lation de la patrie. Regarde
peuple de Lutèce., cette colline,
à la gauche du fleuve (i) ; c'est
non loin de là cpie tes vaillans
aieux furent égorgés par César.
Regarde, tout près de ce champ
(i) Un passage des Commentaires donne
à croire que c'est de Meudon qu'il s'agit
ici.
César est le premier auteur qui ait parlé
des Parisiens.
22 THÉODORA.
funeste , les débris épars du
temple d'Isis (i) ; si tu oublies
tes affronts et tes malheurs ,
compte ces Dolmins (2) , qui
(1) Le collège des prêtres d'Isis était situé
à Issy, et le temple, à l'endroit où. s'élève au-
jourd'hui l'église de Saint-Germain-des-Prés.
Isis présidait à la navigation, et de temps im-
mémorial , Paris eut un vaisseau pour sym-
bole. Selon quelques étymologistes, le mot
Parisiens vient des deux mots grecs snepa et
i'ni!of, proche d'Isis. Le savant Dulaure com-
bat cette opinion : il croit même que la déesse
Isis était inconnue aux Gaulois.
(2) Rudes et informes saxorum compages,
dit Tacite.
Mirifcoe moles, dit Cicéron.
THÉODORA. a3
élèvent leurs ruines couvertes
de mousse , au pied du mont
Leucotitius (i) ; là dorment tes
ancêtres; vois leurs ombres er-
rantes privées de sépulture ,
elles n'ont pu animer les corps
d'autres héros ; elles t'apparais-
sent, elles té présentent le glaive,
en te montrant le camp romain.
Et toi, notre maître commun ,
puissant Dis, dieu de la Gaule;
et toi, maître du tonnerre, re-
doutable Taranis (2) , et toi,
terrible Ha?sus ; et vous tous,
(1) Ou Locutitius, aujourd'hui la mon-
tagne Sainte-Geneviève.
h.) Plusieurs auteurs ont cru que Taranis
24 THÉODORA.
dieux tutélaires , dont j'an-
nonçai tant de fois la volonté su
prême, abaissez vos regards vers
ce peuple fidèle ; oui, je le jure,
en son nom, le sang du premier
Romain qui tombera en mon
pouvoir, arrosera les racines du
chêne (i). Puisse cette offrande
était le mauvais génie des Gaulois, et Thuis-
ton le bon.
(i) Les Gaulois réservaient les victimes
humaines pour être immolées devant cet
arbre. Vov. Dom. Martin, de la Rclig. des
GauL, tom. i, pag. i35.
Sous Tibère, ces sacrifices atroces furenl
presque entièrement abolis. Voy. Plin., Hist.
nat.. liv. xxx. C'est à cela que Tatius fait al-
lusion.
THÉODORA. 25
agréable vous armer en notre
faveur ! Écoutez le serment si
doux à votre oreille, le cri de
la vieille patrie, le cri de la vic-
toire : Haine , mort aux Ro-
mains \\\ dit; et le peuple et
l'écho de la forêt ont répété le
serment terrible.
La seule Théodora garde le
silence ; elle frémit, une sombre
horreur agite ses traits ; un mo-
ment elle semble égarée.
« Que vois-je ! s'écrie le druide ;
c'est une prêtresse qui hésite !
accorderait-elle à nos tyrans un
intérêt coupable? mais non, je
m'abuse : répondez, Théodora, »
■j.6 THÉODORA.
Cependant le peuple s'agite
en sens divers : les uns atten-
dent , avec une froide curiosité ,
la fin de ce débat imprévu ; d'au-
tres semblent partager déjà le
courroux du grand-prêtre ; le
plus grand nombre, ému de com-
passion , mais glacé de frayeur,
sent naître une pitié qu'il étouffe
aussitôt.
Surmontant le trouble qui
l'oppresse, «Pourrais-je oublier,
dit la vierge tremblante, que
je suis née chez ce peuple, ob-
jet de vos imprécations ! Me
condamnerez-vous à des voeux
parricides ? » Puis se tournant
THÉODORA. 27
vers Hildéric : « O prince géné-
reux ! soutien de mon enfance !
abandonneras - tu l'orpheline ?
Quand ton audace mit en fuite
trois légions romaines, quand
tes guerriers, poursuivant jus-
que dans les murs cle Lugdunum,
le cruel proconsul qui désolait
la Garde, m'enlevèrent à l'amour
de ma famille, tu me pris en pi-
tié , tu me plaças sous la garde
des dieux, de ces dieux terribles
tjue je sers Hildéric, aban-
donneras-tu l'orpheline ? »
Tatius allait reprendre, quand
le fils des rois, agitant sa framée,
lui imposa silence. «Epargnons,
28 THÉODORA.
dit - il au druide , épargnons
à cette infortunée une épreuve
trop cruelle; adoptée parmi nous,
elle observe nos lois , elle honore
nos dieux, n'exigeons rien de
plus. Et qu'importe la voix d'une
femme à notre sainte cause ?
c'est du fer, ce sont des guerriers
qu'il nous faut. Enfans de la
Gaule, le cri cle guerre a retenti,
la patrie vous appelle , que vos
armes, que vos coursiers soient
prêts. »
La cérémonie était achevée :
Hildéric, ses guerriers, le peu-
ple regagnaient Lutèce. Déjà
Théodora, se traînant avec peine,
THÉODORA. 29
dépassait les dernières bruyères
de la forêt ; tout à coup , le feuil-
lage d'un buisson s'agite, une
voix en est sortie, qui prononce,
avec reproche et amertume, ces
mots : « Chère Théodora ! haine,
mort aux Romains ! » Ciel ! s'é-
crie la prêtresse, en portant ses
regards de ce côté ; et elle tombe
dans lesbras de Larisse. Au même
instant, un Gaulois s'enfonce
dans la forêt.
Larisse avait reconnu Léonce,
et frémissant aussitôt du péril
qui menace son amie , elle
l'entraîne vers le temple. Ar-
rivée dans l'enceinte sacrée ,
3o THÉODORA.
• elle lui prodigue les soins les plus
touchans.
Cependant Léonce a suivi de
loin la foule; il sait les innom-
brables détours de la forêt, et
ses recherches appellent de tous
côtés Théodora. Son mâle visage
annonce la douleur, mais une
douleur sans abattement. A la
beauté de ses traits, à l'élégante
hauteur de sa taille , à cette noire
chevelure qui orne son front, à
cette démarche noble et grave,
on dirait Castor ou son frère Pol-
Iux ; mais le fer qui brille sous
; le sagum du jeune étranger, aiï-
THÉODORA. 3i
nonce qu'il est mortel et soumis
à des périls.
Léonce errait depuis long-
temps autour du temple ; encore
quelques heures, et la nuit en
dérobera les murs à son avide
curiosité Tout à coup Larisse
paraît.
« Quoi! seule! » s'écrie Léonce.
. « Oui, seule, » dit la jeune Gau-
loise à voix basse et en l'inter-
rompant. « Quelle imprudence
a pu conduire ici vos pas ? Et vous
savez qu'une mort certaine , af-
freuse, attend tout Romain qui
paraîtrait dans ces lieux. Ah !
domptez le sentiment qui vous
32 THÉODORA.
entraîne : fuyez, fuyez prompte-
ment. »
« Moi! fuir! fuir sans voir
Théodora ! non , non ; plutôt
mourir mille fois ; un motif plus
puissant, plus sacré que l'amour,
m'a guidé clans ces lieux... Si
Théodora vous est chère, que je
la voie : unissez auprès d'elle vos
instances aux miennes. »
« J'ignore, dit Larisse, quels
puissans motifs vous pressent;
mais ce que je ne sais que trop,
c'est le danger qui vous menace,
qui menace celle que vous aimez :
Léonce , ne vous aveuglez pas... »
« Si Théodora vous est chère.
THÉODORA. 33-
répéta Léonce d'un ton aus-
tère, je la verrai, vous-même
accompagnerez ses pas. » La-
risse ne répondit que par un
soupir ; tous ses efforts
ayant échoué , elle promit de
venir au même lieu, le len-
demain porter la réponse de
son amie.
Ce jour désiré se leva. Léonce
avait passé la nuit dans une ca-
verne antique, ou déjà il s'était
une fois réfugié , lorsque , pri-
sonnier des Gaulois , la main
d'une femme eut brisé ses fers.
Le sommeil n'a point fermé sa
paupière , mille pensées dou-
5/t THÉODORA.
loureuses ont agité son âme ;
mais ses longues souffrances sont
oubliées : le premier rayon de
lumière qui vient dorer le feuil-
lage , lui montre dans le lointain
l'objet de son amour : il préci-
pite sa course . il est à ses pieds,
il presse cette main chérie sur
son coeur...; il veut parler..., sa
langue demeure immobile, tant
la pâleur, tant l'abattement de
son amie l'ont frappé...
Théodora devine sa pen-
sée , et , s'efforçant de sou-
rire : «Léonce, dit-elle, cher
Léonce, je suis mieux ; les dieux
ont pitié de moi , oui , je
THÉODORA. 35
suis heureuse , je te revois ! »
« O mon amie, s'écrie Léonce,
ô ma Théodora ! n'accuse pas
ma tendresse , si deux années
d'absence se sont écoulées : que
de contrées parcourues ! que
de tourmens soufferts! Depuis
quatre jours seulement ma lé-
gion est campée sur les bords
de la Seine ; ah ! Lutèce doit
trembler ! nos soldats , altérés
de vengeance, brûlent d'ense-
velir sous ses débris la mémoire
de leur défaite ; juge par là
de mes angoisses. Si près de
toi !... le monde entier semblait
entre nous; vains obstacles !
56 THÉODORA.
Affligé sur la terre, je demande
au ciel des consolations, il m'ins-
pire, il me guide. Protégé par
une nuit épaisse, j'abandonne
le camp pour quelques heures
( je le pouvais sans honte, car
rien n'annonce un prochain com-
bat ) ; un ami fidèle, confident
de toutes mes pensées m'accom-
pagne au rivage; là, je quitte
mon armure et mon casque ; un
habit gaulois les remplace , je
me sépare d'Ausonus, et me
plonge clans le fleuve. Trois fois
les sentinelles ennemies repous-
sèrent mes efforts. Je te l'a-
vouerai, je craignais la mort,
THÉODORA. 37
la mort sans t'avoir revue.
Mais le ciel veillait sur moi :
je touche à la rive , me glisse
dans l'ombre , et salue enfin
cette forêt silencieuse , témoin
de nos premiers entretiens ;
j'implore l'Eternel , il daigne
m'entendre, je te retrouve, ma
bien aimée !... Mais quoi , tu
détournes les yeux, tu gémis!.. »
« Cher Léonce , dit la prê-
tresse , tu ne revois que l'ombre
de Théodora ; ce coeur si fort
pour t'aimer , n'a pu suppor-
ter ton absence. J'ai trop
souffert...; bien des années de
bonheur guériraient à peine ma
38 THÉODORA.
blessure.... Jours affreux qui.
suivirent ton départ ! que de
fois d'une main tremblante j'al-
lumai le fanal du temple! triste
appel d'amour ! il restait sans ?
réponse. Poursuivie.d'idées, fu-
nèbres , de noirs pressentimens,
je demandais en vain à nos
dieux un calme salutaire.. »
« A tes dieux , Théodora !
Jamais le mien ne repousse la
prière du malheur C'est
lui , qui ma ramené vers
toi..., il t'appelle au pied de ses
autels , il se révèle à tes. re-
gards. »
A ces mots , une joie céleste
THÉODORA. 39
éclairait le visage du guerrier.
« Que veux-tu dire , s'écrie
Théodora ? de quel dieu me
parles-tu? »
« De ce dieu qui aime et
pardonne; je suis Chrétien. »
« Qu'enten ds-j e, c'est un dan-
ger nouveau. »
« C'est une gloire éternelle.
Je les ai tous comptés, ces pé-
rils dont tu parles. La face du
monde va changer enfin; de
toutes parts les idoles s'écroule-
ront : le règne de la vérité com-
mence. Théodora , que n'as-tu
vu mon père, ce rigide Romain,
digne de l'antique patrie, éton-

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