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Tout Paris / Victor Koning. Lettre buissonnière / par Henri de Pène

De
367 pages
E. Dentu (Paris). 1872. 1 vol. (XX-364 p.) ; in-16.
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VICTOR KONING
f'OUT l'AKIS
LETTRE BUISSONNIÈRE
PAR
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PARIS
K. !U-:N !' i: , i'.i) ! r i: i: u
Libraire de la Société des Gens de Lettres
PALAIS-ROYAL, I7 ET IQ, GALERIE DORLÉANS
«M/"»
LIBRAIRIE DK K. DhNTU, KDITICUR, PALAIS-ROYAL
Y O /. U M K S
Les Coulisses Parisiennes. — Préface d'Albéric Second.
Voyages autour du demi-monde. — Préface de Théodore Barrière.
THKATKK
Prise au piège, comédie en i acte.
Les Cabotins, vaudeville en 3 actes.
I.cs Supplices des Jsmmcs, fantaisie en 5 tableaux.
Le Fou d'en/ace, comédie en i acte.
Une niche de l'Amour, vaudeville en i acte.
Le Régénérateur, comédie en i acte.
Un Voyage autour du demi-monde, vaudeville en 5 actes.
La Reine Carotte, pièce en 3 actes et 12 tableaux.
La Revue en ville, revue en 3 tableaux.
.
Gustave A imard La Forêt vierge, 2 vol b »•
A Ibc'rîc Second La Semaine des Quatre Jeudis. 1 vol... 3 <•
A. Assollant Un Millionnaire, 1 vol 3 ••
H. Augu L'Abbesse de Montmartre, 2 vol (3 <•
A. Belot.... L'Article 47, 1 vol -. 3 «•
Elie Berthet Le Gouffre, 1 vol 3 «
Gontran Borys Les Paresseux de Paris, 2 vol fi v
Comtesse Dash Quand l'esprit vient aux filles, 1 vol 3 >■
A Iphonse Daudet Les Aventures de Tartarin, 1 vol 3 <•
E. Dqttdet .'. Jean le Gueux, 1 vol 3 <•
9 '— '. y Le Prince Pogoutzine, 1 vol 3 •■
'♦ Paul Féi'hl La Tache rouge, 2 vol 6 »
— ' Les Conipiignor.s du Trésor, 2 vol. ;1. fi >•
Emile-Gaborian La Clique dorée, 1 vol 3 5o
— Mariages d'Aventures, 1 vo! 3 5o
Em. Gonzalez Les Gardiennes du Trésor, 1 vol 3 »
Léon Go\lan La Vivandière, 1 vol 3 »
Cit. Monselet Les Frères Chantemesse, 2 vol fi >•
• Pgnson du Terrait Les Mystères des Bois, 3 vol 9 «
Pierre Zaccone Les'Drames de l'Internationale, 2 vol. . 6 » ■ .
: - *«X^**-f __ .
''v.f Paris^r finprl^erie^Alcan-Ldvy, 61, rue de Lafayette-
TOUT PARIS
*Paris. — Imprimerie QAlcan-Lèvy
6î, *2?.«e de Lafayette
VICTOR KONING
TOUT PARIS
LETTRE BUISSONNIERE
PAR
HENRY DE PÊNE
PARIS
E. DENTU, ÉDITEUR
Libraire de la Société des Gens de Lettres
PALAIS-ROYAL, 17-IÇ); GALERIE D'ORLÉANS
1872
Tous droits réservés
LETTRE BUISSONNIERE
Des bords du lac de Genève,
9 octobre 1871.
. . . Vous qui appartenez, comme on dit, au
monde du théâtre, vous souvenez-vous, mon cher
Koning, de ce trait des moeurs dramatiques de
l'ancienne Rome: quand le parterre du Cotisée
voulait rire, entre deux drames de gladiateurs et
après ou avant un égorgeaient de chrétiens par
les lions, on servait à ce peuple, pour l'égayer un
brin, la facétie suivante : Un condamné aux bêtes
descendait seul et nu dans l'arène ; on lui avait
mis un oeuf dans la main; il s'agissait, pour
l'homme et pour l'oeuf, l'un portant l'autre, pres-
que aussi fragiles l'un que l'autre, la guenille de
l'homme ne valant guère plus que la coquille de
l'oeuf pour voyager entre deux haies rugissantes
de fauves ; il s'agissait, dis-je, d'arrivé 's',
l'homme et l'oeuf jusqu'à un certain a -•</
il Tout Paris
dans le cirque. Parvenu là, l'homme était sauvé.
Il touchait l'autel, il y déposait l'oeuf devenu le
signe de sa miraculeuse victoire, et passait à l'é-
tat de chose sacrée. Non-seulement on ne lui pre-
nait pas la vie, mais on lui rendait la liberté. Ce-
lui pour qui le gibier futur des carabines de Gé-
rard avait eu les yeux doux du lion d'Andro-
clès ; celui à qui la griffe des tigres avait fait
patte de velours ; celui enfin pour lequel, dédain
ou pitié, ou hasard, les animaux qui sont rois dans
le désert n'avaient pas mis leur férocité en mou-
vement, celui-là avait désarmé la cruauté du
peuple-roi qui régnait au Cotisée. Vivant l'a-
vaient laissé les lions, vivant consentaient à le
laisser aussi ses semblables, les hommes ayant
reçu des tigres une leçon de clémence. Je ne sais
pas si l'on faisait une pension au héros d'une de
ces évasions plus merveilleuses que celle de Latude;
mais, on l'aurait pu sans ruiner la caisse de l'Em-
pire, car il était plus difficile et plus rare de ga-
gner cette partie de l'oeuf que de le faire tenir
debout comme Christophe Colomb, ou de découvrir
l'Amérique elle-même.
D'ailleurs, comment le peuple n'eût il pas été
désarmé? Il s'était tant amusé! L'incorrupti-
ble histoire atteste que cet intermède, qui te-
nait lieu, dans le programme de la fête, d'une
chansonnette de Brasseur, d'un vaudeville de Gil
Lettre Buissonnière m
Pere\, ou d'un acte du répertoire des Bouffes-Pa-
risiens, déchaînait sur tous les gradins de l'im-
mense enceinte une véritable tempête de rires. Il
me semble que je vois cela d'ici : le condamné,
souffrant comme un damné, étranglé par la peur,
haletant et retenant son souffle, n'osant ni avan-
cer ni reculer, les jambes cassées par l'effroi, le
poil hérissé, l'oeil abruti par la folie de sa terreur,
souhaitant d'être un géant pour en imposer par sa
stature à la meute dévorante à laquelle on l'a jeté
en proie, et pour franchir d'une enjambée l'espace
fatal qui le sépare de l'autel du salut, ou bien en-
core levant, pour passer inperçu, de se rapetisser,
de se recroqueviller, de se réduire aux dimen-
sions de l'oeuf qu'il tient dans sa main et qu'il faut
aussiprendresoindenepasecraser.il rampe et
il court; il fait l'oiseau et il fait le mort. Il
essaie de toutes les postures, il tâte de toutes les
allures, si les bêtes lui en laissent le temps. Cepen-
dant les spectateurs nent à faire éclater leurs
toges !
Nos contemporains eux-mêmes ne se sont
pas amusés davantage, quand ils fusillaient les
otages de la Commune et les dominicains d'Ar-
ateil.
Mon cher ami, je songeais tout à l'heure, en
regardant tomber dans l'eau du Léman le pléo-
nasme mélancolique d'une pluie abondante, que
iv Tout Paris
vous et tous ceux qui ont au bout de leurs dix
doigts une étincelle petite ou grande et plus ou
moins lumineuse de l'esprit parisien, vousressem-
ble\, en ce moment, par plus d'un point, à l'esclave
antique qui traversait le cirque hérissé de me-
naces, de griffes et de crocs. Il ne désespérait pas
cependant d'arriver à l'autel, et il tenait d'une
main attentive son oeuf délicat, précieux, l'oeuf
qui contenait la vie de l'homme qui le portait.
Où sont les monstres qu'il s'agit d'affronter ?
Parbleu ! la Commune et l'Internationale nous en
fournissent qui vomissent le pétrole par les na-
seaux et le poison par la gueule. Quels sont les
spectateurs ? Le monde fout entier, dont les yeux
restent braqués sur la France, après plus encore
qu'avant ses désastres, et auquel importe le salut
de l'oeuf sacré d'où chaque nation est habituée à
attendre l'éclosion de ses plaisirs, la loi de ses
modes et la règle de son goût.
L'homme échappera-t-il aux bêtes ? L'oeuf ac-
complira-t-il sans heurt le trajet de l'autel?
Voilà ce qu'on se demande à la vue des maux qui
ont accablé la France et des périls qui noircissent
son hon\on, mais personne n'a envie de rire de
ceux qui portent l'oeuf cher à l'univers, et, parmi
ceux qui ont l'oe/f sacré à sauvegarder, nul ne
doit courir, nul se jeter à plat ventre et nul ne doit
avoir peur ; que chacun, au contraire, accomplisse
Lettre Buissonnière
tranquillement son pèlerinage d'épreuves jus-
qu'au bout. Le monde n'a pas cessé d'être de
coeur et d'esprit avec les Français, et, coiifessons-
le à la barbe de Versailles, avec les Parisiens
surtout.
Justement, c'est de Tout Paris que vous alle\
parler dans le livre dont vous m'ave\ raconté les
promesses. Il serait sur nos rives le bien-venu, je
vous jure, dans toutes les mains et sous tous les
yeux (parmi ces derniers il en est de fort beaux).On
tonibe ici dans un parterre de femmes et d'enfants
de tous les pays, la France exceptée, qui finissent
leur tour de Suisse par une halte sur le territoire
fleuri de cette république genevoise que Voltaire
prétendaitpoudrer à blanc tout entière, en secouant
sa perruque. Tous ces printemps jouent ici le cin-
quième acte de leur villégiature, l'acte de l'au-
tomne. On célèbre pacifiquement les doux mystères
de la cure du raisin. Cependant, les vendanges ne
sont point faites encore et l'heure n'est pas venue
de dire : Adieu paniers ! On ne gravit plus les
montagnes, on se borne à en regarder d'en bas les
pics déjà chargés de neiges nouvelles. Pluie ici ;
neige là-haut. La boue noire pour les hommes ; la
neige blanche près du ciel. Dieu fait bien ce qu'il
fait.
Il y a donc ici un peu de tout, excepté du soleil
et des Françaises. Il y a des Russes à foison, des
vi Tout Paris
Américaines en nombre et des Anglaises à croire
qu'il n'y a que cela. Je ne parle pas des familles
allemandes. La paix est faite et le verjus obstiné
qui pend aux ceps des mauvaises côtes de Vevey
est mûr en comparaison de la guerre qu'il nous
faudra faire un jour pour reprendre les paniers
qui nous furent pris et que de nouvelles vendanges
sanglantes rougiront alors jusqu'à l'anse. . .
Vous connaisse^ la Suisse. On pourrait, pour
faire le portrait de cette petite terre nourricière
et pittoresque, dessiner une vache immense offrant
son lait à tous les peuples, en échange d'un pâtu-
rage à discrétion dans leursportemonnaie. Entre
l'étranger qui boit le lait et le Suisse qui le lui
vend et ne lui donne jamais, le plus vache à lait des
deux n'est pas celui qu'on pense.
Moi qui suis un voyageur de la force de ce rat
de la fable, tout frais émergé de son trou, « la
moindre taitpinée était mont à ses yeux, »je vous
dirai en guise de «j'ai passé les déserts et nous
n'y bûmes point » :J'ai passépar Lausanne, sans y
apercevoir le moindre père Gaillard. Le fameux
congrès lui-même, oit Paule Minck et André Léo
faisaient naguère rougir la tribune, honteuse
d'être du même sexe grammatical que de pareils
orateurs, n'était plus que fumée, lorsque j'ai dé-
barqué dans ces parages. En remuant ses cendres
Lettre Buissonnière vu
avec des pincettes , j'ai trouvé une indifférence
parfaite de la part des indigènes et une curiosité
clairsemée che\ les touristes. Parmi ceux-ci, un
petit nombre avait fait la partie d'aller un
soir au congrès de la paix ; comme, le lendemain,
on s'est rendu au théâtre de Vevey pour assister
aux prouesses d'un prestidigitateur qui promet-
tait aux vivants de leur montrer dans un miroir
les morts évoqués par eux. Ledit escamoteur eut
d'ailleurs l'attention de mettre à la fin du spec-
tacle ces fantasmagories lugubres, afin, disait
l'affiche, « que les dames dans une position inté-
ressante pussent éviter les émotions de cette par-
tie de la séance sans être privées des plaisirs du
reste de la soirée. »
Je n'ai pas ouï dire que l'on prît les mêmes pré-
cautions à l'égard des apparitions de madame
Paule Minck au congrès de Lausanne, et cepen-
dant, grâce au physique dont cet ange rouge est
doué, il n'était guère prudent de lui laisser dé-
ployer ses ailes en public sans prévenir du péril
de sa vue les personnes en intéressante position
de mouler, à l'image de leurs impressions, les
citoyens et les citoyennes de l'avenir.
Voye{ comme l'homme n'est jamais content et
comme le touriste, en particulier, est exigeant! Je
demande qu'on mette des écrans de sûreté entre
madame Paule Minck et le reste du sexe auquel
vin Tout Paris
elle appartient de nom, et je vais me plaindre tout
à l'heure qu'il y ait, en Suisse, trop de prévenan-
ces dédiées au voyageur, trop de garde fous, trop
de balustrades, trop de poteaux indicateurs et
trop d'écrit eaux modérateurs. A chaque coin de
rue, on lit ce conseil aux cochers : « Contour au
pas » et, à, la porte des précipices ou des glaciers,
ou des lacs et autres beautés incontestables, mais
trop offertes, que les chemins de fer relient, à
heure fixe, aux hôtels de la ville, peu s'en faut
qu'on ne lise : « Sonnette du prodige delà nature;
un coup pour le glacier ; deux pour le précipice ;
trois pour le lac. » Il y a longtemps que Roque-
plan, qui fut votre ami et le mien, avait lancé sur
la Suisse un de ses fameux paradoxes plus durs
que la flèche de Guillaume Tell. Il prétendait
qu'on la démontait l'hiver, une fois le dernier
étranger parti. Et pourtant, la Suisse que connut
l'auteur de Parisine est, à celle où je suis venu
pour quelques jours me mettre au vert, la Suisse
des chemins dejer, des télégraphes électriques,
des Grands-Hôtels à chaque pas ; la Suisse du
progrès moderne, à cylindres, à échappement, à
remontoir, à répétition, à trous en rubis, comme
l'horloge de poche de nos pères était aux mignons
petits chefs-d'oeuvre de la moderne horlogerie ge-
nevoise.
Quand on visite une église, dans cette Suisse
Lettre Buissonnière ix
trop complaisante et trop bien aménagée, d'où je
vous écris, je m'attends toujours à entendre le
cicérone ajouter qu'on convertit au besoin le tem-
ple en dortoir, quand l'affluence de messieurs les
étrangers l'exige ; tandis que lorsqu'une salle de
bal m'est montrée, je ne suis nullement surpris
d'apprendre qu'on la transforme en chapelle pour
peu que la dévotion ardente des touristes rende
cette métamorphose à leur convenance.
Mais c'est beaucoup trop taquiner la Suisse,
contrée belle et sage, offrant donc la réunion des
deux qualités dont le poète a déclaré que l'assem-
blage formait un phénomène rare. Ses rochers,
d'ailleurs, sont de taille à se moquer des cailloux
quelancent nos frondes. Neparlonsplusde la Suisse
et parlons de nous-mêmes. Le lac le plus recherché
de France, son pic le plus haut, sa récolte princi-
pale et sa vendange sans seconde, c'est l'esprit
français, dirai-je en style de ce Parisien superbe
qui saluait dans son sabre le plus beau jour de
sa vie. Nous sortons d'une année stérile qui a
succédé à des années médiocres, il se fait grand
temps de rentrer dans la série des vaches grasses.
Or ça, n'écoute^ pas les puritains et les ref rognés
qui vous disent qu'après tant de maux souffertspar
la patrie, l'esprit français doit porter le deuil. Il
s'agit, au contraire, défaire à mauvaise fortune
bon visage, La France doit de l'or à la Prusse et
x Tout Paris
elle le paie ; elle doit de l'esprit au reste du monde
et il faut qu'elle paie, aussi bien les créanciers
qu'elle aime et qui l'aiment, que ceux qui la détes-
tent et qu'elle hait. A l'ouvrage, compagnons de
la plume et du pinceau, de l'ébauchoir et du tam-
bour de basque ! Le refrain des frères de la grande
frêrie du théâtre, du journal, du livre, de la chan-
son et de l'épopée doit être : Frères, il faut revi-
vre, et non pas : Frères, il faut mourir! On nous
attend à la rescousse. Voilà la bataille dont la
perte suprême nous ferait juger par le monde une
nation perdue. Dans la Joule d'étrangers que je
coudoie en ce moment, il n'y a d'étrangers pro-
prement dits que ceuxqui ne comprennent pas, qui
n'aiment pas l'esprit français. Les Allemands en-
ragent .Ils nous ont êreintêset ils font toujours, à
côté du moindre d'entre nous, très petite figure
dans le monde. Personne ne se retourne pour re-
garder une princesse allemande qui passe ou pour
écouter un docteur allemand qui parle. Dans le
sillage que trace la jupe d'une simple bour-
geoise de Paris, la ville entière se précipite,et un
Parisien, pour peu qu'il n'ait point brevet trop
évident de sottise, à peine a-t-il ouvert dans le sa-
lon sa lèvre favorisée, que l'auditoire polyglotte
se tait pour mieux l'entendre.
Voulons-nous être dignes de cette bienveillance
que nosfolies et nos misères n'ont pu lasser ? Nous
Lettre Buissonnière xi
plaît-il, au contraire, de mériter que le lourd ta-
lon prussien piétine la gorge de la France ava-
chie à souhait pour ces hontes? Dans ce dernier
cas, il n'y a qu'à s'endormir stupidement, bercés
par la complaisance qu'on nous témoigne encore.
Remonter du fond de l'abîme est presque facile à
celui vers lequel tant de mains sont tendues. Res-
ter en bas serait le comble de la défaite irrépara-
ble. Voilà près de trois siècles que le géniefran-
çais a apprivoisé l'Europe à sa douceur. Voilà
pourquoi il n'y a pas trop de rugissements et de
morsures autour de nous, bien qu'on nous sente
incapables de rendre dent pour dent.
Sous peine d'être les fils dégénérés Jusqu'à ta
moelle de nos ancêtres glorieux, nous pouvons et
nous devons déposer encore, sur l'autel, l'oeuf
symbolique dont je vousrappelaisl'histoireau com-
mencement de cette longue lettre, et nous ne sommes
point, comme le condamné antique, menacés à
chaquepaspardes happements de bêtes féroces. La
galerie, au contraire, ne demande qu'à nous faire
une escorte amie; les spectateurs désirent applau-
dir à notre salut et à notre victoire, et nos pires
ennemis c'est nous-mêmes qui nous les fournissons.
Travaillons et apprenons! N'éteignons pas notre
sourire auquel l'Europe est accoutumée d'allumer
sa gaîtê ; ne tarissons pas, sous prétexte d'une
austérité de circonstance, la fontaine où elle aime
xii Tout Paris
à boire, dans la limpidité de notre langage, le
plus clair de ses distractions. Si, par hasard, il
vous était conseillé d'effacer de votre volume les
médaillons légers et les gouaches demi-mondaines,
n'en croye\pas un mot. Seulement, ily a manière
de pénétrer dans le boudoir de Blanche d'Antigny ;
et c'est la façon de l'observateur moraliste, mais
non pas. morose, qui est la seule bonne. Ne jete\
pas sur certains attraits le mouchoir de Tartufe,
mais que l'on puisse encore moins soupçonner votre
plume de complicité et de connivence avec les
moeurs légères. Voilà comment je comprends, au-
jourd'hui plus que jamais, ce rôle du chroniqueur
parisien que je ne joue plus. Il a le droit de toucher
à tout, mais il ne doit être touché que par le bien,
le beau, le spirituel. Un livre qui s'intitule : Tout
Paris, manquerait à sa mission s'il ne sentait la
Parisienne à chaque page. Mais, entre les Pari-
siennes qui mettent des odeurs et celles qui em-
baument par la vertu naturelle de leur charme,
le lecteur doit voir que le livre sait distinguer. Je
suppose qu'un chroniqueur ait à raconter, mainte-
nant, l'histoire de cette grande impure du temps
passé marquant des plans de bataille sur le
papier, à l'usage des généraux de cabinet de
toilette, avec les mouches qu'elle tirait de sa boîte.
Je suppose qu'il s'agisse de cette prodigue étran-
gère du temps présent, qui, ayant appris
Lettre Buissonnière xm
qu'une amie méditait de venir che\ elle en une
certaine robe de satin bleu, joua ce tour d'amie, à
son amie, de ramasser tout le satin bleu de la place
pour en meubler sa maison. Le chroniqueur d'au-
jourd'hui doit accentuer la note de sa censure con-
tre ces folies parisiennes, plus qu'il ne l'eût fait au
temps où nous croyions aveuglément rouler sur
l'or et sur les lauriers. Ainsi, nous montrerons
que la leçon que nous avons reçue n'est pas perdue
pour nous. Et puis, respectons-nous toujours nous-
même dans ce que nous écrivons. Rappelons-nous
que toute chose imprimée est grave, et que la ligne
en apparence la plus frivole peut cependant être
puissante pour le bien ou pour le mal. La légèreté
même peut contenir un enseignement, et c'est le
propre de notre esprit national que la gravité n'y
doit jamais être lourde, inaccessible et pédante, et
que la bouffonnerie même n'est conforme à la loi
française que si, sous son enveloppe fantasque, elle
emprisonne un éclair de bon sens. Sans remonter
jusqu'aux maîtres anciens, lorsque Hector Cré-
mieux faisait jouer le Savetier et le Financier,
musique du Mozart des Champs-Elysées, en plein
règne de Mirés et du veau d'or, et quand, bien
des années après, Offenbach déjà nommé sous son
pseudonyme, et avec lui nos amis Meilhac et Ha-
lêvy préludaient par les plumets et par les sabres
de la Grande-Duchesse à la lourde invasion de
xiv Tout Paris
iSyo, les tréteaux de la farce n'étaient-ils pas un
peu le trépied de lapythonisse en goguette?
Tene^, voici une histoire de mon printemps de
feuilletoniste, dont vous serez le premier à rece-
voir la confidence. Il y a de cela bien des ans,
par malheur. C'était le temps où, déjà chauve,
j'avais le droit, perdu maintenant, avec bien
d'autres, de réclamer que l'on ajoutât sur mon
passe-port la consolation de l'adverbe prématuré-
ment. C'était le temps où j'abordais la chronique
au pied léger, sans me douter que je dusse jamais
l'abandonner pour sa soeur aînée, la politique.
C'était le temps où régnaient Villemot, Guinot,
d'Ivoy, Jules Lecomte, tous morts, hélas! qui
voulurent bien ouvrir cordialement leurs rangs
pour laisser entrer la jeune recrue que j'étais. Le
bon accueil que je reçus d'eux, j'ai juré que je le
rendrais, autant qu'il serait en moi, à ceux pour
lesquels à mon tour je suis devenu un ancien, et je
fais de mon mieux pour ne pas me manquer de
parole à moi-même.
En ce temps-là, je jasais une fois par semaine,
au rez-de-chaussée du journal russe de Bruxelles:
le Nord. C'était avant mes essais au Figaro, avant
/'Indépendance* belge, avant la France, avant le
Journal de Saint-Pétersbourg, avant /'Époque, de
Feydeau, avant la Revue européenne, avant la
Gazette des Étrangers, le Gaulois et le Paris de-
Lettre Buissonnière xv
venu Paris-Journal, enfin avant le déluge de copie
dont je suis coupable en tant de lieux divers. Il
m'arriva un jour de recevoir un livre en deux
volumes et une lettre. Le livre était un roman
écrit en danois, à moins que ce ne fût en hollan-
dais (dans les deux cas de l'hébreu pour nous), et
il était intitulé : Max Haavelar. Je vous le mon-
trerai, un jour que nous aurons le temps de fouil-
ler jusqu'aux derniers rayons de ma bibliothèque.
Mais la lettre qui accompagnait et qui mo-
tivait pour moi la venue de ce Max Haavelar
dans mon logis était en français, par bonheur,
et voici la substance de ses six pages que je vous
montrerai aussi, si vous êtes de ceux qui veulent
toucher avant de croire. L'auteur de Max Haa-
velar m'avait dédié son livre, à la première page
duquel je pus retrouver, en effet, et mon nom et
vingt-cinq lignes de ma prose éphémère, si vite
écrite, si vite lue, si vite oubliée de tous...
Excepté de l'auteur de Max Haavelar !
// me disait, lui, que cette demi-colonne de
feuilleton, transcrite au seuil de son oeuvre, avait
décidé de sa vie, entraîné son bonheur, décidé sa
vocation et déterminé son mariage!! Il était pour
le moment le plus heureux des romanciers danois
(ou hollandais), le plus fortuné des époux et le
plus béni des pères, tout cela grâce aux heureuses
pattes de mouche en question, où il était question,
xvi Tout Paris
j'ai oublié de vous le dire, du rôle de l'épouse dans
la maison du poète. Voilà quelle moisson in-
croyable avait porté ce grain, lancé par hasard
et tombé en bonne terre, généreuse jusqu'à la
féerie. Il avait été l'étincelle sur la traînée de
poudre. Il avait voué l'homme à la poésie, déter-
miné la femme à épouser l'homme devenu poète,
inspiré le livre et amené ces deux bonnes déesses :
Renommée et Fort une au logis. Et je vous laisse à
penser si le bénéficiaire de la fête m'accablait des
témoignages de sa reconnaissance imméritée.
La morale de cette histoire, c'est que tout
homme qui écrit a charge d'âmes. Que vous le
ventiliez ou non, vous avez charge d'âmes, ô
Koning!
C'est par cette sentence que je terminerai une
trop longue lettre commencée par un oeuf romain
qui n'est plus de lapr entière fraîcheur, et finissant
sur un poulet danois (ou hollandais).
Vale.
y'.-','. "■.'; H. DE PÊNE.
TOUT PARIS
1
i r janvier 1*70.
Invocation à saint Villeinot. — M. Haussmann, directeur de
théâtre. — Opinion de M. Haussmann sur Nestor Roqueplan.
— Théodore Harrière.— M. Haussmann critique. — Une lettre
de Victorien Sardou. — Le Saluto.— Ses habitués. — D'En
nery, Marc Fournier, Victor Séjour, etc. — Un souvenir de
Gustave Bourdin. — Un tic d'Kustachc Lorsay. — Une
plaisanterie de Marie Laurent. — La lumière électrique qui a
?a petite vérole. — Potiron I«. — Mademoiselle Delval.—
Mademoiselle Silly. — Marcelin. — Lambcrt-Thiboust et
Anna D... — Le prince N.. et le duc d'Aumalc.
Avant d'écrire la première ligne de cette chronique,
j'ai ouvert ma bibliothèque, où brillent d'un éclat
fantastique deux volumes, que je ne donnerais pas
pour une poignée de main de Tropmann.
Ce sont les oeuvres d'Auguste Villcmot : la Vie à
Paris.
1
2 Tout Paris
Avec tout le respect qu'on doit à ce divin maître,
je me suis agenouillé devant ses deux précieux vo-
lumes, en balbutiant la prière suivante :
« Seigneur, vous qui, par votre lecture, donnez
quelque esprit à ceux qui ont l'aplomb de chroniquer,
faites la grâce à celui qui porte la qualité de journa-
liste de suivre vos sages préceptes. O saint Villemot 1
patron des chroniqueurs, soutenez-moi dans cette
pénible tâche, et je jure d'immoler sur votre autel
tous ceux qui tenteraient de détruire, même en rêve,
la réputation qu'à force de travail, de verve et d'esprit
vous avez su faire à ce vaillant artiste qui répond au
nom de Machanette I »
Quand j'eus fini cette petite invocation, je me sentis
plus jeune, plus fier, plus vigoureux.
Saint Villemot avait laissé descendre sur moi un de
ces sourires bienfaisants qu'il se plaît à faire pleuvoir
sur ceux qu'il roule volontiers au jeu d'échecs.
Je pris une plume, du papier, de l'encre, —j'allais
ajouter tout ce qu'il faut pour écrire, — et je me mis
au travail.
Monsieur Haussmann... Rassurez-vous; comme je
tiens à donner à mes chroniques une allure sérieuse,
convaincue, je ne vous parlerai jamais politique l.
Si je vous parle de notre préfet d'hier, ce ne sera
donc qu'au point de vue purement artistique.
Que M. Haussmann possède un million de rentes
par minute, comme semble l'affirmer la Marseillaise,
ou qu'il ne possède, au contraire, que juste ce qu'il
faut pour vivre sans être obligé de gratter la terre avec
ses ongles, comme le prétend M. Emile de Girardin, je
i. On pouvait, en janvier 1870, faire ce serment-là! — v. K.
A saint Villemot
n'hésite pas à déclarer que c'est là le moindre de mes
soucis.
J'ai eu l'honneur de connaître M. Haussmann, étant
directeur de théâtre, et c'est à ce point de vue seul
que je veux parler de lui.
M. Haussmann était certainement l'Excellence la
plus simple et la plus aimable qu'il soit possible d'i-
maginer.
Une des grandes qualités de M. Haussmann était
d'être d'un abord extrêmement facile.
Aviez-vous une communication quelconque à faire
au préfet, de la Seine, vous alliez tranquillement à
l'Hôtel-de-Ville, entre midi et une heure.
On faisait passer sa carte, et lorsque votre tour arri-
vait, l'huissier vous annonçait comme si vous étiez
chez le premier millionnaire venu.
Le cabinet du préfet était très grand ; aux deux tiers
de la salle, juste en face la porte par où vous entriez,
se trouvait une table recouverte d'un simple drap vert.
Immédiatement le visiteur et le visité s'apercevaient.
M. Haussmann se levait, vous saluait comme s'il se
fût adressé à un souverain venu pour admirer l'Hôtel-
de-Ville, puis d'un geste de la main vous faisait signe
de vous asseoir dans le fauteuil rouge, blanc et or qui
était à côté du sien.
M. Haussmann portait toujours le même genre d
vêtements : un habit noir et un pantalon gris-perle.
Les pantalons gris-perle étaient — une de ses
passions.
Aussitôt que vous étiez assis, M. Haussmann, dont
les jambes étaient immenses, s'empressait de les mettre
l'une sur l'autre, le corps en arrière ; il s'adossait bien,
comme s'il allait faire un petit somme, puis il se croi-
4 Tout Paris
sait les mains comme s'il allait faire sa prière, — avant
de s'endormir.
Cela voulait dire ; « Je vous écoute. »
Le commencement de l'entretien était toujours un
peu solennel, et cela se conçoit; sur trente personnes
que recevait M. Haussmann, de midi à trois heures,
vingt-neuf étaient des solliciteurs ou des plaignants.
Petit à petit les allures du préfet devenaient de plus
en plus engageantes.
Il adorait causer littérature et théâtre.
Volontiers il laissait s'envoler le petit mot pour rire.
La première fois que je le vis, c'était naturellement
pour me plaindre des difficultés sans nombre qui assail"
laient tout directeur de la Gaîté.
— Il ne fallait pas l'acheter, me dit M. Haussmann.
— Mais maintenant que c'est fait ! ajoutai-je timide-
ment.
— Est-ce moi qui vous l'ai conseillé?
— Pas tout à fait, répliquai-jeen souriant.
— Eh bien, alors ! c'est à vous de vous en tirer.
Avec mon flair ordinaire, que je me permettrai de
qualifier d'admirable, je vis alors qu'il ne fallait point
dire de mal à M. Haussmann des trois théâtres qu'il
avait fait construire. Ces trois théâtres : le Châtelet,
le Théâtre-Lyrique et la Gaîté, auxquels est venu
s'adjoindre le Vaudeville, étaient ses enfants chéris.
Et, comme cette bonne mère qui ne veut point con-
venir que son petit dernier louche affreusement, il ne
fallait point dire à M. Haussmann que l'un de ses
théâtres était ou trop grand, ou mal placé.
Aussitôt que M. Haussmann avait oublié que son
théâtre louchait, c'est-à-dire non, que son petit der-
nier était mal placé, enfin vous me comprendrez tout
M. Haussmann
de même ; aussitôt, dis-je, le petit moment de rancune
passé, M. Haussmann redevenait le plus aimable des
hommes, et je crois bien que, sans le Conseil muni-
cipal qui a toujours aimé à le taquiner sur ce chapitre,
les théâtres de la ville eussent été tous d'excellentes
affaires.
M. Haussmann adorait Théodore Barrière.
La brusquerie, lajranchise, en un mot, la répartie
souvent piquante, mais toujours juste devant laquelle
Barrière ne sut jamais s'arrêter, avait fait de l'auteur
des Faux Bonshommes le causeur préféré du préfet de
la Seine, qui aimait, lui aussi, à laisser échapper de
temps en temps ce qu'il pensait.
Un jour, nous causions du Châtelet, que M. Hos-
tein était sur le point de vendre.
— Hostein veut vendre, dit M. Haussmann, et à
qui ?
— Les journaux disent que c'est à Roqueplan.
M. Haussmann se leva brusquement, jeta sur son
bureau le canif qu'il tenait à la main, puis me regar-
dant en souriant, il me dit :
— Décidément, voilà un théâtre qui n'a pas de
chance !...
Pendant ces deux dernières années, M. Haussmann
n'était point fou de M. Sardou.
Je me souviens que quelques jours après la pre-
mière de Séraphine, au Gymnase, il me fit contre
cette pièce une série de critiques étonnantes de vérité.
Le peu de sympathie que M. Haussmann professait
pour M. Sardou, ce dernier le lui rendait bien.
M. Sardou me donna un jour sa parole, il me fut
impossible d'obtenir un traité, mais nous nous étions
strié la main, et il m'avait convaincu que cela suf-
i.
6 Tout Paris
lisait; M. Sardou, dis-je, m'avait donné sa parole
qu'il me ferait un grand drame pour la Gaîté.
— Quel dommage, disait-il, que ce beau théâtre
soit privé de lustre ! Remplacez-moi donc cet affreux
plafond lumineux par un joli lustre : pas de lustre,
pas de succès !
— Impossible! M. Haussmann, mon propriétaire,
s'y oppose. Pour lui, pas de joli théâtre sans plafond
lumineux.
— Quelle horrible chose !
— Ecoutez, Sardou, une pièce de vous peut être une
fortune pour un théâtre. Ecrivez-moi que vous ne
voulez point me donner de pièce, à cause du plafond.
Je montrerai la lettre au préfet.
Sardou, qui voyait là un moyen de taquiner le
préfet, ne se le fit pas dire deux fois et, séance tenante,
m'écrivit cette lettre :
« Mercredi, 12 février 1868.
« Vous me demandez une pièce pour la Gaîté. Je
vous répondrai ce que j'ai déjà dit : tant que Monsieur le
préfet de la Seine n'aura pas consenti à remplacer son
affreux plafond par un lustre, et à faire boucher ces
horribles ventilateurs qui glacent la salle et la scène
et renvoient tous les spectateurs enrhumés, je n'écrirai
pas une ligne pour votre théâtre.
« Avec la chaleur qui vous tombe sur le crâne, et
le froid mortel qui vous gèle les jambes, il y a de quoi
tuer un boeuf. A plus forte raison une pièce. Mille
amitiés. « VICTORIEN SARDOU . »
Je me suis bien gardé de faire usage de cette lettre.
Si je la publie, maintenant que M. Haussmann
Le Saluto 7
n'est plus préfet, ce n'est point pour lui crever le
coeur.
Au contraire, il a peut-être bien fait de ne rien
changer à la Gaîté, puisque M. Sardou consent malgré
tout à y faire représenter — une féerie !
La révocation de ce pauvre Gustave Bourdin dans
ses fonctions d'être humain, me rappelle une manie
bien curieuse de ce peintre, homme d'esprit et auteur
dramatique, qu'on appelle Eustache Lorsay.
Il y a quelques années, tous les soirs après minuit,
nous nous réunissions dans la petite salle de droite du
café de la Porte-Saint-Martin, que le maître de l'éta-
blissement laissait à notre service jusqu'à deux heures
du matin.
Nous avions baptisé cet endroit le Saluto-, et le
nombre des initiés était très restreint.
Nous étions toujours les mêmes, c'est-à-dire d'En-
nery, Marc Fournier, Victor Séjour, Paulin Ménier,
Eustache Lorsay, madame Laurent, qui, en sortant
de jouer, venait quelquefois avec son mari.
Lorsay faisait alors les coulisses dans le Figaro, et
chaque fois qu'il entendait une nouvelle, il la notait
sur son carnet en disant : « A Bourdin ! à Bourdin ! »
C'était à l'époque où M. de Villemessant avait
abandonné le Figaro à ses deux gendres.
- Lorsay, avec son « à Bourdin I à Bourdin I » faisait
notre bonheur.
Plus nous le lui entendions dire, plus nous étions
heureux.
Naturellement, il nous demandait toujours des
nouvelles.
Quand nous en avions à lui donner, tout allait
S Tout Paris
bien, mais quand nous n'en avions pas... nous en
inventions !
Madame Laurent, toujours gaie et spirituelle, cul-
tivait la fausse nouvelle avec un art merveilleux.
Un soir elle arrivait en disant :
— Ah ! bravo ! c'est très bien, ce que vient de faire
Mélingue.
— Quoi donc? quoi donc ? disait Lorsay.
— Comment, vous ne savez pas ?...
— Non.
— Nous venions de finir le dernier acte, lorsqu'un
machiniste s'approche de Mélingue en lui disant :
« Seigneur Buridan, que pensez-vous de la soif qu'il
fait ce soir? » Mélingue lui tape sur l'épaule et l'em-
mène dans sa loge, où étaient étalés les trois cents
francs de son cachet. Il prend cinq louis et les donne
au machiniste en lui disant : «. Tiens, mon vieux,
voilà pour aller boire à la prospérité du théâtre avec
tes camarades ! »
Lorsay tirait son carnet, et disait : « A Bourdin ! à
Bourdin ! »
Naturellement la chose paraissait dans le Figaro,
et Mélingue ne réclamait pas.
Une autre fois c'était le tour de d'Ennery, et ainsi
de suite, et toujours Lorsay prenait des notes sans
oublier de dire : « A Bourdin ! à Bourdin ! »
Qu'apprends-je, Seigneur-je! comme dirait Las-
sagne, la reine du maillot, la superbe Aïka de la
Biche au bois, est atteinte de la petite vérole ?
Il doit y avoir là-dessous le châtiment de quelque
souverain do féerie dont elle aura refusé les hom-
mages.
— Cent sous que c'est un vilain tour de Potiron I 81!
La belle A'ika
A moins que ce ne soit une vengeance de la fée des
Nèfles qu'elle aura peut-être oublié d'inviter à son
dernier petit bal.
Ne me parlez pas de ces personnages de féerie !
Avec eux on ne sait jamais sur quel talisman danser.
Pour un mot, quelquefois pour un simple caprice,
au moment où vous vous y attendez le moins, crac !
vous voilà changé en citrouille ou en vélocipède.
Comme c'est agréable pour votre famille !
Donc la belle Delval, c'est, dit-on, par la petite vé-
role qu'elle a été éprouvée.
C'est à n'y pas croire.
Si c'est Potiron Ie' qui est cause de cet horrible mal-
heur, il me permettra de lui dire, avec tout le respect
qu'on doit à un souverain de son rang, qu'il est d'une
cruauté sans exemple — dans les annales des frères
Cogniard.
Vrai, on m'apprendrait que la ville de Marseille
qui habite place de la Concorde a un rhume de cer-
veau, que je serais moins surpris.
Cette brune et belle tête d'Aïka ! Marc Fournier a
dû la revoir bien souvent dans ses rêves!
Quand nous fîmes la revue de 1867 avec les frères
Choler, à la Porte-Saint-Martin, nous ne savions
quel rôle faire pour mademoiselle Delval. Aïka était
son Cid et nous ne trouvions pas de rôle plus éblouis-
sant pour elle.
Et pourtant il fallait lui trouver un personnage
que l'on ne pourrait regarder qu'avec des lunettes
bleues.
— Ecoutez, nous dit un jour Adolphe Choler, il
faut absolument que Delval joue un rôle éblouissant.
io Tout Paris
Eh bien! faisons de la lumière électrique un per-
sonnage, et donnons-le lui.
Quand nous voulûmes voir le costume que Mar-
celin lui avait dessiné, elle s'y refusa obstinément.
Choler et moi, nous la suppliâmes. Fournier faillit
se fâcher ; elle ne voulut jamais nous le montrer. Tout
ce que nous pûmes obtenir d'elle, ce furent ces
simples renseignements :
— Il est admirable l et vous verrez la belle lanterne
que j'aurai dans le ventre !
Dans nos séances de collaboration, nous nous
arrêtions tout à coup, pour nous dire : « Que diable
peut être cette lanterne que Delval aura dans le
ventre? »
Nous finissions par en perdre le boire, le manger
et le sommeil.
Il était temps que la répétition générale eût lieu,
nous dépérissions à vue d'oeil.
Enfin, le bienheureux jour arriva.
Nous vîmes ce fameux costume : elle ne nous avait
point trompés.
Marcelin lui avait mis sur le ventre une plaque
d'acier, sur laquelle une lanterne électrique projetait
ses rayons aveuglants.
C'était le chef d'oeuvre des chefs-d'oeuvre !
Au demeurant, la meilleure fille du monde que la
terrible Aïka.
Un soir, dans sa loge, je lui faisais remarquer que
sa soeur Silly me paraissait l'aimer plus qu'elle ne
l'aimait.
— Pourquoi ne serait-elle pas bonne ? me répondit
mélancoliquement Delval, elle a toujours de jolis
rôles... elle!
Lambert Thiboust 11
Puisque je n'ai pas de transition pour arriver au
mot de la fin, passons-y brusquement — sans en
avoir l'air.
Il a, d'ailleurs, quelques années de date, et vous me
croirez facilement quand je vous dirai qu'il est de
Lambert Thiboust.
Joli garçon, excellent camarade, aimable et spiri-
tuel comme pas un, Lambert s'était épris d'une de
nos plus belles pécheresses, Anna D...
Anna était alors l'esclave du prince N..., qui, à
cette époque, remuait Paris par sa discussion avec le
duc d'Aumale.
Le premier soir que Lambert passa chez sa belle,
il y eut une surprise terrible dans la maison.
Il était environ trois heures du matin, et Lambert,
comme tout homme qui a la conscience du devoir ac-
compli, dormait du sommeil du juste.
Tout à coup, une femme de chambre entra brusque-
ment en criant :
— Madame ! madame ! voilà Monseigneur !
Anna essaie de faire comprendre sa position à
Lambert, dont le sommeil était de plomb.
— Que faire? mon Dieu ! que faire? criait-elle en
tordant ses beaux bras.
Alors, Lambert ouvre un oeil, se tourne vers la
belle éplorée et lui dit tranquillement :
— Dis-lui que c'est le duc d'Aumale..., il ne de-
mandera pas le reste.
11
t8 janvier 1S70.
ROCHEFORT EMPEREUR
Il est devenu tribun sans trop savoir
comment; il s'était endormi vaudevil-
liste, il s'est éveillé Roi des Halles.
C'est un accident comme un autre :
vous sortez de souper, à la suite d'une
première représentation, et l'on vous
vide une couronne sur la tête.
(EDMOND ABOUT )
SON AVENEMENT
Un troisième roulement de tambour allait se faire
entendre dans la grande salle des Maréchaux, au pa-
lais des Tuileries : c'était la troisième sommation que
Rochefort faisait à la famille Bonaparte.
Napoléon III prit le bras de sa femme, la main de
son fils, — et partit !. ..
Suce-Canelle et Rince-Godet s'approchèrent de leur
élu. Le premier tenant un litre; le second, deux verres
que Suce-Canclle se mit en devoir de remplir.
14 Tout Paris
Rochefort prit le premier verre, Rince-Godet le
second.
Rince-Godet choqua son verre contre celui de Ro-
chefort, en lui disantce mot d'ordre des francs-licheurs :
A la tienne, Etienne!
Rochefort lui rendit son choc, en lui répondait:
Sans rancune, aucune !
Puis il vida son verre sans sourciller.
SA CONSTITUTION
Rince-Godet, qui n'avait pas cessé de trinquer de-
puis la veille avec les amis, s'approcha de Rochefort
en trébuchant, lui tendit un papier graisseux, et lui
dit, après un fort hoquet :
— Citoyen, jure maintenant de suivre exactement
tout c' qu'y a d'écrit su' c* papier-là !
Rochefort leva la main droite et lut à haute voix :
a Article ier. — Je jure fidélité et obéissance aux
frères et amis.
« Article 2e et dernier. — Je jure encore que, chaque
matin, après avoir tué le ver, je tuerai un de ceux qui
viennent de nous martyriser pendant dix-huit ans 1 »
Alors,cent mille voix, guidées par Polyte et Gugusse^
poussèrent le même cri :
— Vive Rochefort Ier !
Rochefort était Empereur.
SkS MtNISÏlUîS
Une fois nommé, Rochefort I 01 créa son ministère.
En voici les noms :
Rochefort Empereur i5
Ministre de l'intérieur, Victor Hugo.
Ministre des finances, Pilotell.
Ministre des affaires étrangères, Paul Mcurice.
Ministre de l'instruction publique, L. Ulbach.
Ministre de la guerre, U. de Fonvielle.
Ministre de la justice, Paschal Grousset.
Ministre de la marine, Millière.
Ministre des beaux-arts, Ernest Blum.
Ministre de l'agriculture, la vache à Gambon.
Ce ministère ne manqua pas de faire quelques mé-
contents.
Suce-Canelle et Rince-Godet ayant traité Rochefort
d'ingrat, le nouveau souverain voulut éviter l'épithète
de t pignouf » en nommant, le premier, préfet de la
Seine, et le second, préfet de police.
SA COUR
Une fois ce ministère établi, les instincts aristocra-
tiques de Rochefort reprirent un instant le dessus.
C'est alors qu'il résolut de créer une noblesse.
Afin de ne point blesser Polyte et Gugusse, qui « la
trouvaient mauvaise ! » de n'avoir pas été compris
dans le nouveau ministère, Rochefort résolut de leur
conférer des titres qu'il décréta « héréditaires. »
Polyte fut créé duc de Belleville ;
Gugusse, prince de Montreuil;
Le citoyen Albiot, comte de Charonne.
Un instant le marquisat des Abattoirs faillit échoir
à Gustave Flourens, mais un malentendu fit tout
avorter.
i6 Tout Pari"
SES ORDRES
La croix de la Légion d'honneur étant devenue le
stigmate flagrant du déshonneur, il fallut songer à
créer un ordre décoratif.
Après bien des hésitations, bien des obstacles, que
faisaient naître sans cesse Rince-Godet, qui n'arrivait
au conseil que dans un état « propriétaire de l'ivresse, »
on adopta VOrdre de Brididi!
Sur la proposition de Suce-Canelle, qui avait fait
la remarque qu'Adolphe Choler était'un bon zigue...
Adolphe Choler fut nommé : Grand chancelier de
l'ordre de Brididi.
Toujours sur la proposition de Suce-Canelle, qui,
après avoir été en veine d'observation, l'était de ga-
lanterie et de galantine, il fut décidé que les mots :
Honneur et Patrie, qui sont gravés sur la croix
d'honneur, seraient remplacés par ceux-ci : Phrasieet
Charcuterie!
SES JOURNAUX
Un des premiers actes de libéralisme du nouveau
souverain fut d'enlever à tous les journaux la vente
sur la voie publique et chez les libraires.
Un seul fit exception, ce fut la Marseillaise, qui
ajouta en sous-titre : Journal officiel.
Tous les écrivains de talent qui refusèrent d'écrire
dans cette feuille lurent expédiés dans des maisons
de détention.
Par une faveur spéciale, MM. Paul de Cassaguac et
Robert Mitchell furent envoyés à Cayenne,
Rochefort Empereur
SA MAISON
Après avoir confisqué les biens des Bonaparte, Ro-
chefort voulut prouver son bon coeur en employant
les principaux membres de cette famille au service de
sa Maison.
Aux deux plus importants, il confia le poste de valet
de chambre et de camériste.
A son grand désespoir, il fut bien vite obligé de ren-
voyer le prince Napoléon, dont il avait fait son con-
cierge, et la princesse Mathilde, sa blanchisseuse.
Le premier, était-ce un fait exprès ou un simple
oubli? ne pouvait se résigner à lui remettre ses lettres
que deux ou trois jours après leur arrivée.
Quant à la princesse, Rochefort— ici je crois qu'il
y avait de la mauvaise foi de la part du nouveau sou-
verain— Rochefort, dis-je, prétendit qu'elle lui rendait
son linge tropbleuet qu'elle lui trouait ses chaussettes
avec un poignard.
SES FÊTES
Une fois bien installé, Rochefort Ier songea à don-
ner une petite fête par ci par là. Au fond, il avait ré-
solu de se marier, car il songeait déjà à son successeur.
Naturellement, sa première pensée fut de jeter un
regard sur l'almanach de Gotha, pour voir s'il y trou-
verait une princesse digne de son choix.
Cette idée ne dura pas longtemps.
Son caractère loyal s'y opposa et il repoussa avec
horreur toute idée de mésalliance.
Sa compagne devait être une fille du peuple !
i8 Tout Paris
C'est alors qu'il résolut de donner un grand bal.
Quoique les invitations fussent très rares, — la foule
y fut cependant nombreuse.
Voici pourquoi :
Lancée par Rince-Godet, chaque invitation portait
ceci en post-scriptum:
Tout citoyen en mesure de prouver qu'il a une ar-
doise pleine : soit aux Vendanges de Bourgogne, soit
au Café de Suède, est invité de droit.
La tentative fut vaine.
Toutes les dames qui assistaient à ce bal possédaient
chacune un tourneur en cuivre ou un cabotin.
SON MARIAGE
Un jour que Rochefort passait rue du Petit-Lion-
Saint-Sauveur,— déguisé en général mexicain afin de
n'être pas reconnu et de pouvoir se rendre compte par
lui-même de l'amour de ses sujets, — il entendit par-
tir d'un atelier de piqueuses de bottines une voix
argentine qui chantait ce refrain, composé autrefois.
par lui dans les bureaux de l'Hôtel-de-Ville:
Je suis la rose plébéienne
Du quartier Montorgucil.
C'est moi qu'on nomme avec orgueil:
Charlotte la républicaine !
Rochefort rentra bienheureux.
Il avait trouvé une compagne digne de lui.
Il se voyai déjà le père d'un petit mioche qui,
connu d'abord sous le nom de « Titi le Talocheur,»
régnerait après lui sous le nom de Rochefort II.
Le lendojaain, il y «ut un grand bal aux Tuileries.
Rochefort Empereur 19
Charlotte en fut la reine, et Rochefort déploya des
séductions irrésistibles.
Il chanta sur l'air des Cosaques la délicieuse ro-
mance dont chaque couplet se termine ainsi:
Il est encor' de beaux jours pour la France,
A Saint-Hélèn' on coll' du papier neuf!
Après qu'il eut chanté et dansé seul la polka des Bar-
ricades, Charlotte lui tendit sa blanche main.
Rochefort n'ayant pas encore eu le temps d'installer
de nouvelles mairies, et ne reconnaissant pas le ma-
riage religieux, la noce se fit le soir même.
SA MORT
Au moment où Charlotte entrait dans la chambre
nuptiale, elle se trouva en présence de trois femmes,
vêtues misérablement, mais tenant chacune dans
leurs mains une corbeille pleine de perles et de bijoux.
CL' :fr.it mesdames Duverger, Blanche d'Antigny
et De fria qui, sur l'ordre de Sa Férocité Ernest
Blum, ministre des Beaux-arts, venaient déposer
ses trésors aux pieds de la nouvelle mariée.
Rochefort était à peine entré dans la chambre de
Charlotte, qu'elle lui dit:
.. — Henri, qui donc vient derrière toi?
Naturellement, Rochefort se retourna.
Aussitôt, il sentit le froid d'un poignard qui lui pé-
nétrait dans le dos.
Il tomba, en s'écriant:
— A moi, Gugusse! J'ai reçu le coup du com-
mandeur!
20 Tout Paris
Charlotte se pencha sur Rochefort expirant, en lui
disant :
— Misérable! tu es enfin tombé dans le piège que
je te tendais! Tu as cru que j'étais Charlotte, une
simple piqueuse de bottines, je suis
A ce moment, Arthur Arnould entra pour prévenir
le député de la première que la Marseillaise venait
encore d'être saisie...
Le rêve de Rochefort— n'était qu'un cauchemar.
III
24 mars 1870.
Le règne de la blouse. — Les Ouvriers au Théâtre-Français. —
La nouvelle bande des habits noirs. — Un bout de l'histoire de
mademoiselle Sessi. — Conseils à Nestor Roqueplan.— Er-
nest Blumetle chevalier Bayard. — Souscription pour payer
l'amende de Rochefort. — La statue de mademoiselle X... —
Une fantaisie de grand seigneur. — Les Fêtes du demi-monde
— Ce que c'est que mademoiselle Pepita-Sanchez. — Une
Vengeance de cocodette. — Mademoiselle Alice Koning.— L'a-
plomb de ces dames.
Aimez-vous la blouse? On en a mis partout.
Les tailleurs ne savent plus où donner de la redin-
gote.
Le chic des électeurs de la première circonscription
a pénétré jusqu'au Théâtre-Français.
Après les prétendus ouvriers de M. Henri Rochefort,
voici venir ceux de M. Eugène Manuel.
On assure que le costume des graveurs et des tour-
neurs en cuivre va devenir une rage.
Ce sera drôle!
Voyez-vous d'ici la duchesse de X... assistant à une
première de mademoiselle Sessi, aux Italiens, et s'ç-
criant;
22 Tout Paris
— Tiens! voilà le petit vicomte X... C'est décidé-
ment un élégant cavalier: il a un air impertinent qui
vous fait presque rougir. Et puis, il serait impossible
de le nier: il porte la blouse à ravir !
Dieu merci ! les Français ne sont généralement pas
longtemps du même avis.
Croyez-moi, mes frères, la réaction est proche.
Et quelle réaction !
Les Parisiens seront alors tellement exagérés, que
nous lirons peut-être sur les portes dubouillon Duval:
Ici, on n'est reçu qu'en habit noir.
Il ne faudrait pourtant pas croire que les habits noirs
aient tout à fait disparu.
Il se forme, en ce moment, une société qui laisse
derrière elle des souvenirs bien plus riants, bien plus
heureux que ceux qui ont été décrits avec tant de ta-
lent et d'originalité par notre ami Paul Féval.
La nouvelle bande des habits noirs, qui est en train
de se former aujourd'hui, comptera cinq ou six cents
membres au plus.
Leur but est simple, honnête, et digne des Spar-
tiates d'autrefois. Le voici :
Chaque fois que cinq ou six mille paresseux ou vau-
riens se réuniront dans un endroit quelconque pour
manifester, ils s'y rendront à leur tour.
Et là, cinq habits noirs contre dix blouses, cinq
chemises brodées contre six chemises de toile bise, se
battront corps à corps et, sans le secours d'aucun ser-
gent de ville, ni casse-tête, feront rentrer dans l'ordre
ces enfants allumés par le petit bleu, les cris et les
tartines ridicules des feuilles républicaines.
Ce que je vous dis là est trèssérieux. Le chef de cette
nouvelle société, nous le connaissons tous.
Mademoiselle Sessi 23
C'est un jeune homme de vingt-huit à trente ans ; il
assiste à toutes les premières, et sa stature immense, sa
belle barbe blonde, son chapeau crânement posé sur
l'oreille, le font remarquer dès qu'il entre quelque
part.
Ce n'est pas un gandin vulgaire; c'est le fils d'un
baron, baron lui-même, tout dévoué à l'Empire.
J'ai prononcé tout à l'heure le nom de mademoi-
selle Sessi.
Qu'est-ce que mademoiselle Sessi, qui a chanté si
peu, et dont on voit la belle et charmante tête s'étaler
et sourire à toutes les vitrines?
Mademoiselle Mathilde Sessi est une jeune Vien-
noise, qui s'appelle de son vrai nom mademoiselle
Alexandre.
Du temps des Romains, s'appeler Alexandre était
ce qu'on appellevulgairement aujourd'hui une veine.
De nos jours, il ne serait pas possible d'être célèbre
avec un nom pareil.
Le père de mademoiselle Sessi est secrétaire général
de la Banque autrichienne.
Elle débuta, il y a deux ans, à Francfort, puis elle
a été engagée à l'Opéra royal de Berlin.
Un soir qu'elle devait chanter la Reine de la nuitj
dans la Flûte enchantée , mademoiselle Sessi troqua
son rôle contre celui de la Fille de l'air, et disparut*
au grand ébahissement de M. l'intendant général du
roi de Prusse.
Un procès s'ensuivit et mademoiselle Sessi, qui, pas
plus que M. Félix Pyat, ne se souciait de « com-
paroir,» fut condamnée par défaut à une amende de
ÏO,QOO thalers, plus de vingt mille francs.
24 Tout Paris
Engagée à Paris par M. Strakosch, mademoiselle
Sessi a débuté brillamment dans la Traviata, Don
Pasquale, Rigoletto, etc., etc.
Un des grands attraits physiques de mademoiselle
Sessi, est sa chevelure, qui lui va jusqu'à la cheville.
Ses enthousiastes prétendent même qu'elle pourrait
aller plus loin, si elle le voulait.
Mais mademoiselle Sessi est une jeune volontaire.
On prétend qu'à un admirateur qui lui reprochait
de couper ses cheveux à la hauteur de ses talons, elle
aurait répondu :
— Chacun ses goûts ; moi, j'aime les cheveux courts!
M. Nestor Roqueplan, qui est, par esprit autant
que par habitude, le roi des fantaisistes, a là une véri-
table occasion de faire fortune.
Qu'il reprenne, au Châtelet, pour mademoiselle
Sessi, la Belle aux cheveux d'or.
Il paraît que la société du jeune baron dont nous
parlions plus haut ferait bien d'aller flâner un peu
dans les coulisses du Châtelet.
Grâce aux attaques violentes que l'administrateur
du théâtre, M. Ernest Blum, publie chaque jour en
souriant dans le Rappel, et qui font verser tant de
larmes à la famille impériale, ledit Ernest avait su
conquérir une influence énorme sur les machinistes
de M. Roqueplan.
Depuis l'enterrement de M. Victor Noir, Blum ne
passe plus que pour un faux buveur de sang.
Comprenez-vous qu'il ait refusé à toute la brigade
d'abandonner le théâtre, pour assister à la manifesta-
tion de Ncuilly?
En attendant que l'histoire se charge de vilipender
Le Bavard du Châtelet 25
Ernest, on parle tout bas d'une conspiration terrible
ourdie contre ses jours.
Que les nombreux amis de cet écrivain populaire
se rassurent. Au temps où il était bien avec le chef
machiniste, il s'était fait faire un vêtement à truc qu'il
ne quitte plus.
Au moindre regard qui peut lui paraître louche,
Ernest n'a qu'à se gratter le bout du nez, et aussitôt
son habillement, son chapeau, tout disparaît pour
faire place à un élégant jeune homme, tout bardé de
fer, l'épée au côté, le casque en tête, — et ressemblant
à s'y méprendre au chevalier Bayard.
Les feuilles publiques vous ont déjà appris qu'in-
dépendamment de six mois de prison, Henri Rochefort
avait été condamné à une amende de trois mille
francs.
Je viens de recevoir la lettre suivante, qui prouve
une fois de plus qu' « un bienfait n'est jamais perdu. »
« Monsieur le rédacteur,
« C'est avec un chagrin sans pareil que j'ai lu dans
les journaux l'arrêt qui condamne à trois mille francs
d'amende mon pauvre Henri.
« Je propose d'ouvrir à mon tour une souscription
nationale, dans les colonnes du Paris-Journal.
.« Je m'inscris immédiatement pour treize francs
75 centimes. — C'est, hélas ! tout ce que contient ma
modeste tirelire.
« Votre toute dévouée,
« LA VACHE A GAMUON. J>
v ... 3
26 Tout Paris
Les grands seigneurs avaient jadis la manie de faire
peindre leurs maîtresses.
Comme tous ceux qui paient l'amour, ils n'étaient
pas fâchés de pouvoir crier à tous :
— Voyez cette tête, ces bras!... Est-ce assez beau?
assez divin ? et comprenez-srous maintenant les folies
que je commets pour posséder une aussi adorable
créature?...
Or, M. de X..., ce n'est pas la peinture qu'il aime,
car il vient de commander à un des jeunes disciples de
Phydias la statue en pied d'une demoiselle qui ne
connaît la Vérité que par son costume.
Il existe un prince que cette histoire ne fera pas
sourire, — je le parierais presque.
Mais ce que je parierais à coup sûr, c'est que,
comme Pygmalion, le jeune statuaire en question
aimera toujours mieux sa statue inerte que celle qui,
après avoir fait à bon marché l'ornement des tavernes
anglaises, croque aujourd'hui les millions de notre
jeunesse élégante.
Puisque nous sommes dans le demi-monde, pre-
nons-en un bain complet.
Si j'en crois les reporters de ces dames, on va, cette
semaine, s'amuser beaucoup chez elles.
Aujourd'hui, c'est bal masqué chez mademoiselle
Pépita Sanchez — prononcez : sans-chaise.
Mademoiselle Pépita est, dit-on, uue Espagnole du
plus pur calibre.
Elle n'a plus vingt ans, mais, autant que j'ai pu
l'apprécier dans son avant-scène, les soirs de pre-
mière, c'est encore une fort jolie brune.
Mademoiselle Pépita Sanche\ 27
Lorsqu'elle est arrivée de Sév.lle ou de Madrid, elle
m roulait pas sur l'or.
Pour subsister jusqu'à l'ami prochain, elle fut
même obligée de vendre à vil prix ses reliques sacrées :
son grand peigne d'écaillé blonde, son éventail tout
garni d'or, ses castagnettes d'ébène, sa jupe cerise re-
couverte de dentelles noires et le petit stylet qui ornait
sa jarretière.
Aujourd'hui elle a peut-être racheté ce qu'elle
appelle maintenant : « les bibelots du pays. » Mais
son nouveau stylet serait, je vous le gage, bien em-
barrassé de dire si les jarretières de l'ex-senora sont
bleues ou roses.
Vous savez de quel monde se composent les fêtes de
ces dames :
i° Une douzaine de fils de famille — dont dix ont
des conseils judiciaires;
20 Une vingtaine de cocottes -— ou la jeune garde
est, comme sous le premier Empire, enfoncée par la
vieille garde;
3° Un menu fretin de petites artistes dramatiques
— qui jouent plus souvent au baccarat que sur la
scène.
Voulez-vous un échantillon des conversations qui
s'y tiennent? Voici un mot terrible que j'y ai entendu
une fois :
C'était chez mademoiselle Antonia S..., qui se pro-
mène pour l'instant dans les forêts vierges de l'Amé-
rique.
Deux dames causaient ensemble :
HORTKNSE. — Que dis-tu de mon bracelet neuf?
LKONIDE. — Il n'est pas mal. Combien l'as-tu payé?
28 Tout Paris
HORTENSE. — Rien. C'est mon Edmond chéri qui
me l'a donné.
LÉONIDE (avec dépit). — Tu es veinarde I Après
tout !... il faut bien que de temps en temps il y en ait
un qui donne 1
Une orgie qui m'intrigue fort, c'est celle que je vois
annoncée chez une cocodette, qui se fait tranquille-
ment appeler : Alice Koning.
Parmi ces dames, il y en a déjà deux qui s'appellent
Marie Laurent et Marie Sasse.
Je vous jure que je ne connais, pas même de vue,
l'Alice en question.
Je ne peux pourtant pas l'épouser pour prouver que
ce n'est pas ma soeurl
Je vous jure encore que ce n'est même pas une de
ces cousines éloignées, avec lesquelles, pendant les
vacances, on joue au petit médecin.'
Qu'allons-nous devenir, Seigneur ! si ces dames ne
choisissent plus leur nom d'emprunt que dans la
presse et la littérature?
Qui sait! la police nous en délivrera peut être, le
jour où elles abuseront par trop de notre indifférence.
Allons, mesdames, quand vous appellerez-vous :
Cora de Pêne, Anna de Villemessant, Charlotte Vil-
lemot ou Catinette Prével ?
IV
i" février 1870.
Les roueries de M. Ganesco. — Le nouvel abonné du Paris-
Journal. — Deux souscriptions pour la Marseillaise. — Un
cri du coeur de mademoiselle Charlotte Berthier. — Une con-
cession de MM. Auguste Vacquerie et Paul Meurice. ~ Le
moyen d'obtenir un succès avec Lucrèce Borgia. — Les opi-
nions politiques de mademoiselle Suzanne Lagier.—Les dîners
à vingt-cinq louis. — Ma carte. — Nestor Roqueplan et le
tailleur de la rue Turbigo. — Le casque du petit crevé. —
Comment l'on s'y prit pour le mettre à la mode.
M. Ganesco...
— Pourquoi riez-vous?...
Mon Dieu, je sais bien qu'il est difficile de lire ce
nom-là, ou de l'entendre prononcer sans rire un peu ;
mais ce n'est pas une raison pour m'interrompre. Je
reprends donc ;
M. Ganesco a trouvé le moyen de faire un journal
qui, s'il se vend peu, doit néanmoins faire la joie de
ceux qui l'achètent.
Tous les soirs, le futur empereur de la Valachie met
en tête de son journal la petite note suivante :
t Les lecteurs au numéro sont instamment priés
3.
3o 7*0»/ Paris
d'acheter le journal de demain, qui doit contenir sur
l'Empereur et ses ministres des révélations d'un ordre
capital ! »
En bon prince, vous achetez le Parlement, et vous
regretteriez vivement d'avoir dépensé 10 centimes
pour connaître lesdites révélations d'un ordre capital,
si ce même numéro ne contenait pas en tête de la pre-
mière page un autre avis ainsi conçu :
« Les lecteurs au numéro sont, dans leur intérêt,
instamment priés d'acheter le Parlement demain, afin
de lire attentivement deux articles intitulés :
« Le premier : De la situation financière de la
France, à 5o centimes près.
« Le second : Comme quoi il est prouvé que la Ré-
volution est inévitable, pour après-demain vendredi,
midi dix! »
Ne fût-ce que pour lire la.promesse désopilante pour
le lendemain, — il y a une foule d'imbéciles qui ne
pourraient pas digérer sans avoir lu le coup de tam-
tam de l'illustre Ganesco.
Inutile d'ajouter que je fais partie des imbéciles ci-
dessus désignés.
Nous étions hier dans les bureaux du journal, lors-
qu'un valet de pied à la livrée vert et or se présenta
pour prendre au Paris-Journal un abonnement de
trois mois.
Après lui avoir adressé un délicieux sourire, l'émi-
nent employé chargé des abonnements demanda au
valet de pied quel nom il fallait inscrire sur la bande.
Ce dernier lui répondit :
— S. M. l'Empereur, au palais des Tuileries
Ainsi, voilà qui est dit :