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Toutes les libertés se tiennent, avis à mes compatriotes, par Alphonse Jobez,...

De
62 pages
A. Le Chevalier (Paris). 1869. In-32, 59 p..
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TOUTES LES LIBERTÉS
SE TIENNENT
AVIS A MES COMPATRIOTES
PARIS. — TYP. ÉMILE VOITELAIN ET CIE
TOUTES
LES LIBERTÉS
SE TIENNENT
AVIS A MES COMPITRIOTES
PAR
ALPHONSE JOBEZ
ancien représentant du Jura
PARIS
ARMAND LE CHEVALIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR
RUE DE RICHELIEU, 61
1869
Tous droits réservés
TOUTES LES LIBERTES
SE TIENNENT
Toutes les libertés se tiennent, tel est le titre de
cette brochure destinée à vulgariser chez mes com-
patriotes des vérités malheureusement méconnues.
On a souvent dit : La liberté de la presse est une
liberté fatale qui n'engendre que révolutions et mi-
sères, et pour la décrier davantage on a ajouté : C'est
une liberté réclamée seulement par quelques brouil-
lons qui désirent s'en servir pour élever leur for-
tune ; c'est en deux mots une liberté aristocratique
et bourgeoise.
Pourquoi ce concert presque unanime des fonction-
naires publics pour proscrire la presse? pourquoi cette
réprobation souvent bruyante d'une foule de person-
nes qui craignent qu'on les dérange dans leur égoïste
quiétude, et qui, satisfaites de leur position, ne veu-
lent pas se persuader qu'il est dans le monde des gens
qui souffrent? On ne peut se l'expliquer que par un
— 6 —
défaut de réflexion et de lumière, car la liberté de la
presse est la première des libertés, la liberté-mère,
sans laquelle toutes les autres périssent tôt ou tard ;
c'est la liberté démocratique par excellence, c'est celle
qui est la plus utile au peuple et la plus indispen-
sable, celle qui préserve le pauvre des injusti-
ces du riche, le riche des injustices plus pardon-
nables du pauvre, et tout le monde, riches et pau-
vres, de l'oppression terrible et fatale de ces
gouvernements qui profitent du' silence universel
pour faire peser successivement sur chaque citoyen
le poids de la société tout entière. Mais on abuse de
cette liberté, s'écrie-t-on, pour provoquer des pas-
sions! Certainement on en abuse; ses partisans les
plus décidés, les plus résolus sont peut-être ceux
contre lesquels on en a le plus abusé, au moyen de
la calomnie. Mais de quoi n'abuse-t-on pas?
Nous avons eu un roi doublement adultère qui,
trouvant fort mal les vices de ses sujets, rendit une
ordonnance pour-couper le nez et les oreilles aux
filles de mauvaise vie. Ce même roi punit les ju-
rements et les blasphèmes contre le saint nom de
Dieu d'amendes qui doublaient, triplaient et qua-
druplaient en cas de récidive; la sixième fois le
bourreau enlevait la lèvre supérieure avec un fer
rouge, la septième fois la lèvre inférieure, et la
huitième fois c'était le tour de la langue qu'on cou-
pait. Trouveriez-vous bien que. ces. lois fussent en-
core appliquées? Non certainement, Comme des
hommes de bon sens, vous vous dites : Nous n'ap-
prouvons ni la mauvaise conduite ni les jurements,
niais il faut bien tenir compte des infirmités de la
nature humaine. Comme des hommes de bon sens,
vous vous dites aussi : Ces filles dont on coupait le nez,
ces malheureux dont on arrachait la langue n'ap-
partenaient bien certainement pas, en majorité du
moins, aux classes riches, et bien éduquées, ils fai-
saient partie de la portion la moins éclairé de la
nation.
Que serait-il arrivé, si l'on avait pu, dans un
journal, reprocher au roi Louis XIV ses mauvaises
moeurs, mettre en lumière la cruauté dont il usait
envers des malheureux que la misère et le manque
d'éducation pouvaient excuser, et la facilité avec
laquelle il se livrait lui-même à ses passions?
Que serait-il arrivé si on avait pu lui demander
compte du faste et des sensualités de sa vie? Croyez-
vous qu'il eût pu continuer a ruiner le pays, et
que la France, lorsqu'il fit la paix en 1713, eût vu
sa population diminuée de près de moitié par suite
des effroyables souffrances qu'avaient entraînées
ses guerres et son luxe insensé?
— 8 —
La liberté de la presse eût été utile à quelque
chose, en soulevant l'opinion publique et en arrêtant
un pareil gouvernement. A qui surtout aurait-elle
été utile? n'est-ce pas au peuple?
Qui arrose de son sang les champs de bataille?
qui contribue dans la plus large part aux rui-
neuses et cruelles conceptions des gouvernements?
n'est-ce pas le peuple? La presse n'est donc pas
bonne seulement pour des bourgeois et quelques
ambitieux lettrés.
Le successeur de Louis XIV, le roi Louis XV,
fit une guerre effroyable qui dura sept ans ; la
France perdit ses colonies du nord de l'Amérique,
ses colonies dans l'Inde, ses colonies d'Afrique, et,
lorsqu'en 1763, elle fut forcée à la paix, elle était
épuisée. Mettez en présence ces dates : 1713 et 1763;
c'est un intervalle de cinquante ans ; si vous des-
cendez encore de cinquante ans, vous touchez à
1813, l'année qui suivit la funeste campagne de
Russie, l'année où la population de la France
amoindrie ne pouvait plus fournir à nos armées
que des soldats de dix-sept à dix-huit ans. Descen-
dez encore de cinquante ans, vous atteignez 1863,
l'année où M. Thiers jette le premier cri d'alarme
sur l'état des finances de notre pays, où l'on de-
— 9 —
mande à la Chambre un emprunt de trois cents
millions pour payer des dépensés faites par le
gouvernement sans approbation préalable des
Chambres, où notre patrie se trouve engagée dans
la guerre lamentable du Mexique.
C'est donc tous les cinquante ans que nos popu-
lations sont décimées, que les épargnes de notre
travail sont dissipées.
Mais dans cet intervalle de 1813 à 1863 il y a eu
trois gouvernements : la Restauration, le gouverne-
ment de Juillet et la République. Ces trois gourer-
nements sont pacifiques, sont économes, les plaies
de la France se cicatrisent. Pourquoi cela? C'est que
la liberté de la presse éclairait le pays et portait la
lumière partout. Je n'entends pas dire que ces trois
gouvernements fussent parfaits, ils avaient certaine-
ment des défauts, puisqu'ils ont péri. Mais comp-
tez les citoyens morts dans des entreprises follement
conçues et follement exécutées par les pouvoirs de
ces temps-là, vous n'en trouverez pas. Est-ce que les
chefs de ces gouvernements valaient mieux que les
ministres de Louis XIV, de Louis XV, de Napoléon Ier,
de Napoléon III? Je ne pourrais pas le dire, car leurs
situations étaient bien différentes. Louis XIV,
Louis XV, Napoléon Ier, Napoléon III avaient organisé
— 10 —
le silence, les journaux ne disaient que ce qu'ils
leur permettaient de dire, les citoyens ne savaient
que ce qu'ils leur permettaient de savoir, ils n'é-
taient gênés par rien. Qui est-ce qui pouvait soup-
çonner en France que Napoléon 1er enlevait les en-
fants de certaines familles pour leur faire donner
une éducation contraire à celle qu'auraient désirée
pour eux leurs père et mère? C'est pourtant ce que
nous révèle une décision du gouvernement provi-
soire de 1814.
Un des orateurs les plus remarquables de nos
Chambres, un ancien ministre du roi Louis-Phi-
lippe et du Président de la République, visitait Lyon
il y a peu d'années. Il s'informait des ressourcés
de celle grande cité, du caractère de ses laborieux
habitants, quand des fenêtres de l'hôtel de l'Europe
où il était logé, on lui montra les croisées d'une
maison voisine en lui disant : Là demeurait un
monsieur Giraud, négociant très-connu et très-
estimé. Il disparut tout à coup au milieu de l'an-
née 1810, et sa famille, après de vaines recherches;
finit par croire qu'il était mort. Il n'en était rien
pourtant, il avait été enlevé de nuit par la policé
impériale. Pour quel crime? Parce qu'il était soup-
çonné de ne pas aimer le gouvernement, et que, de
plus, ses concitoyens avaient confiance en lui
— 11 -
Plonge dans une de ces bastilles que Napoléon 1er
se hâta de relever, en rétablissant le pouvoir ab-
solu, c'est-à-dire l'ancien régime, il fallut que les
armées étrangères entrassent en France, en 1815,
pour que M. Giraud put sortir des cachots du châ-
teau d'If. Ce négociant n'était pas le seul infortuné
sacrifié aux craintes et aux soupçons d'un gouver-
nement impitoyable. Une foule de curés de cam-
pagne vieillirent dans les cachots ou y périrent,
parce qu'ils n'avaient pas assez loué le nouveau
souverain de la France, comme nous l'apprend
M. d'Haussonville dans son Histoire de l'Église
romaine et du premier Empire. Elles ne se doutaient
guère, ces nobles victimes du pouvoir arbitraire,
que leur chef gémissait, comme elles, dans une pri-
son, en butte aux traitements les plus douloureux'
et les plus outrageants.
Napoléon Ier écrivait à son frère, le roi de Hollande,
au moment où il méditait de faire enlever le Pape de
Rome : « Il faut qu'une chose soit faite pour qu'on
avoue y avoir songé ; » et, quand le Pape est prison-
nier, il dit au prince Eugène : « Qu'il ne soit plus
question de cela dans aucune gazette, et qu'on n'en
fasse aucun bruit. » — « Je vois, mande-t-il à son
ministre de la police, Fouché, toujours à propos de
l'arrestation du Pape, que vous vouliez faire des
—13 —
articles sur Rome. C'est une mauvaise roule. Il ne
faut en parler ni en bonne ni en mauvaise part, il
ne doit pas en être question dans les journaux. »
Quand Napoléon Ier s'adressait en ces termes au
duc d'Otrante, le 28 juin 1809, savez-vous à qui il
confiait le Pape? Fouché, devenu duc et couvert,
suivant l'usage, de décorations, était occupé, seize
ans avant cette mission, à attacher dos à dos une
religieuse et un prêtre, et à les faire précipiter
dans la Loire, à Nantes. Je n'ai pas besoin d'in-
sister sur la singulière situation où se trouvait le
Saint Père en étant remis en pareilles mains ; il
n'était pas mieux entre celles de Napoléon Ier, qui
commandait à des écrivains des histoires contre les
papes, qui disait à son ministre des, cultes : « Dans
votre rapport, parlez du Pape et de ses criailleries
contre les articles organiques. »
Je donne ces détails, que je pourrais multiplier à
l'infini, sur le prétendu restaurateur de l'Église
catholique, pour répondre à une ignorance trop ac-
créditée, et restituer la gloire de cette restauration
à ceux qui l'ont réellement accomplie.
Les glorieux restaurateurs du culte, ce sont vos
pères, ce sont ces nobles habitants des campagnes
— 13 —
qui, sortant à peine de la Terreur, rouvraient les
églises ; ce sont ces dignes prêtres, fils en majorité
de nos cultivateurs, qui, bravant des lois cruelles
et insensées, revenaient au milieu de leurs com-
patriotes.
Quand Napoléon Ier parla de rétablir le culte
catholique, il y avait en France plus de trente mille
églises de rouvertes, plus de trente mille églises
pourvues de pasteurs.
Si Napoléon Ier comprimait la liberté de la presse,
ce n'était donc pas pour protéger les idées saines
et élevées contre des écrivains démoralisés.
Si la liberté de la presse eût existé, il n'aurait pas pu
laisser gémir dans des prisons, tout le temps de son
règne, des innocents qu'il n'osait pas faire juger ;
il n'aurait pas pu couvrir l'Europe de sang et laisser
la France amoindrie, après avoir fait périr près de
trois millions d'hommes. Croyez-vous que le mal
qu'aurait pu commettre la liberté de la presse, au-
rait jamais pu égaler les catastrophes qu'ont amené
son absence ?
On vous parle des horreurs de 93, je les déteste
comme vous; mais pensez-vous que Robespierre
— 14 —
qui guillotinait les journalistes, était un partisan
de la liberté de la presse ?
Quand Napoléon Ier s'est emparé de la France,
la Terreur était finie et ne pouvait pas renaître.
Il en est de même de l'avénement du second
Empire; la nation avait triomphé, dans les dou-
loureuses journées de juin, sans son concours. Ce
gouvernement a aboli la liberté de la presse; ce
gouvernement a inventé les candidatures offi-
cielles, c'est-à-dire le choix, par l'administration
des personnes destinées à contrôler l'administra-
tion, c'est-à-dire quelque chose qui ressemblerait à
une loi permettant désormais aux percepteurs ou
aux receveurs généraux de désigner les inspecteurs
chargés de visiter leurs caisses et d'examiner leur
comptabilité.
Le Corps législatif a délibéré sous les yeux de
quelques rares curieux; la France n'a su, dans
les premiers temps de l'avénement du second Em-
pire, ce qui s'y passait que par un petit procès-
verbal très court et très-peu détaillé. Ce n'est qu'en
1863 que nous avons pu connaître ce que faisaient
les députés. Et encore de quelle manière? Un
jeune écrivain du département de l'Ain ayant fait
- 15 -
un recensement des voles des députés du Jura, sur
les différentes questions qu'ils avaient eu à résoudre,
avait annoncé que sa brochure se trouverait chez
tous les libraires de Lons-le-Saulnier. Aucun d'eux
ne l'a mise en vente. Croyez-vous sérieusement que
les libraires de Lons-le-Saulnier se soient privés
d'un bénéfice si petit que vous l'estimiez, par
pure affection personnelle pour MM. Dalloz et de
Toulongeon ? Ne paraît-il pas plus probable que
c'était pour plaire à M. le préfet? Pourquoi M. le
préfet attachait-il tant d'importance à ce qu'on ne
connût pas les votes de MM. Dalloz et de Toulon-
geon? Il est bien permis de croire que c'était pour être
agréable à M. le ministre. Que diriez-vous si, dans
un procès qui concernerait votre fortune, on pre-
nait des mesures pour que vous ne sachiez pas si
votre avocat a plaidé pour ou contre vous?
A quoi vous a conduit celte manière d'agir et à
quoi vous a servi jusqu'à présent l'absence de la li-
berté de la presse et l'ignorance où vous vous trou-
viez de la conduite tenue par vos députés ? A vous
engager dans la guerre de Crimée, dans les guer-
res de Chine, de Cochinchine, dans la guerre d'Ita-
lie qui a amené l'agrandissement de la Prusse, dans
la fatale guerre du Mexique où nous avons dépensé
neuf cents millions pour en réclamer une douzaine
— 16 —
qui nous étaient dus. L'absence de la liberté
de la presse a produit des contrôleurs qui ne con-
trôlent pas, et par suite une augmentation d'im-
pôts de huit cents millions, puisque nous payons
aujourd'hui deux milliards trois cents millions, au
lieu de quinze cents millions qui étaient le chiffre
des budgets sous le règne de Louis-Philippe et sous
la République.
On vous dit : Mais il y a eu de grands travaux
publics exécutés. Cela est vrai, mais avec quoi?
Est-ce avec le budget de l'État? est-ce que vos con-
tributions ont été dépensées pour faire des che-
mins de fer?
Je le nie par une raison bien simple, c'est que,
sous le gouvernement de Juillet, il a été dépensé en
sept ans 365 millions pour les chemins de fer, soit
47 millions par an, et, sous le second Empire, en
seize ans on a dépensé 430 millions, soit 26 mil-
lions par an seulement pour ces mêmes chemins de
fer.
Revenons à la réalité des choses, car les repré-
sentants du gouvernement ont souvent le tort de
confondre le bien que vous vous faites à vous-
mêmes avec le bien qu'ils prétendent avoir réalisé
11 —
en votre faveur. Il y a six grandes compagnies de
chemins de fer. Ces compagnies, pour construire
leur réseau, ont demandé l'argent des particuliers
sous deux formes : sous la forme d'actions et sous
la forme d'obligations, c'est-à-dire d'emprunts hy-
pothécaires. Savez-vous à quoi se montent les seuls
emprunts faits par les compagnies? A plus de huit
milliards et demi de francs. C'est donc vous qui avez
donné cet argent bénévolement, sans que le percepteur
vous le demandât. Le bien qui est résulté de ces gran-
des voies de communication a été créé par vous.
Pourquoi le gouvernement, se vantant de l'accrois-
sement de richesses qui en est résulté pour le pays,
ne prétendrait-il pas aussi que, lorsque vos gre-
niers sont pleins de blé, vos celliers pleins de vin,
c'est à lui que vous devez cette abondance, et non
à votre propre travail et à votre propre économie?
Les dépenses faites par le gouvernement ont été
presque toutes des dépenses de guerre ou de luxe.
M. Magnin, le jeune député de la Côte-d'Or, di-
sait l'année dernière, en réponse à M. le ministre
de la guerre : Il est bon que les contribuables sa-
chent en France qu'il y a des fonctionnaires qui
touchent des traitements de deux cent mille francs
par an pour ne rien faire. Ce fait des traitements
exagérés, qui, d'après Montsquieux serait un signe
2
— 18 —
de décadence, a une importance plus grande au
point de vue moral qu'au point de vue pécuniaire.
Quelques millions dans un budget de deux mil-
liards trois cents millions sont à peine aperçus.
S'il ne s'agissait que de cela, je ne vous en parle-
rais pas et je n'évoquerais pas les souvenirs d'un
peuple qui a été plus heureux que nous.
En 1783, six ans avant notre révolution, les
États-Unis venaient enfin de triompher de l'Angle-
terre, mais le pays était ruiné et le commerce
anéanti. L'armée qui venait de conquérir l'indé-
pendance de sa patrie était sans solde, mal nourrie
et mal vêtue, et le Congrès, c'est-à-dire la Cham-
bredes députés, semblait vouloir refuser l'argent
nécessaire pour alléger les misères des soldats. A
ce moment critique un appel fut fait à l'armée par
un de ses officiers. « S'il y a paix, lui disait-on, la
mort seule doit nous séparer de notre épée; s'il y
a guerre, dites au Congrès que, sous les auspices
de notre illustré chef, vous irez dans des pays
inhabités, ou vous pourrez à votre tour sourire,
aux alarmes d'une indigne patrie.» Ces paroles
exprimaient les passions qui agitaient tous ces mili-
taires; mais le général dont on voulait provoquer
l'ambition ne les partageait pas. A l'abri des ten-
tations d'un usurpateur vulgaire qui ne songe qu'à
- 19 —
imposer ses volontés à une nation asservie, Wa-
shington aimait à la fois son pays et respectait ses
concitoyens. Pendant plusieurs jours il vit les offi-
ciers l'un après l'autre, il leur parla de l'intérêt de
leur patrie, du crime qu'ils commettraient s'ils se
soulevaient contre ses représentants, et, quand il
eut fait passer dans leurs âmes les nobles senti-
ments qui animaient la sienne, il adressa une pro-
clamation à l'armée ou il discutait ses griefs et où
il défendait les intentions du Congrès. «Au nom de
notre, commune patrie, disait-il, au nom de votre
honneur qui doit vous être sacré, au nom de l'hu-
manité si vous en respectez les droits, enfin au nom
de l'honneur national et militaire de l'Amérique,
exprimez l'horreur que vous inspire l'homme qui,
sous des prétextés spécieux, tenterait de détruire
les fondements de notre liberté. Une conduite aussi
honorable vous conduira au but où vous aspirez.
Vous ajouterez à tant de preuves de patience et de
patriotisme, et la postérité, étonnée de vos vertus et
de vos exploits, dira, en lisant cette partie de votre
histoire : Il fallait encore ce nouveau trait pour
connaître à quel point de perfection la nature hu-
maine peut atteindre. »
Peu de jours après, Washington faisait ses
adieux à son armée, et il écrivait au président du
— 20 —
Congrès : « J'ai rempli mon devoir, je me retire du
théâtre des affaires publiques. » Il revint dans sa
propriété de Mont-Vernon, à l'ombre de sa vigne et
de son figuier, comme il l'écrivait. Le seul privilége
que lui conférèrent ses concitoyens fut de recevoir
sa vie durant, ses lettres en franchise.
Washington n'est pas le seul des chefs améri-
cains qui ait donné l'exemple de cette noble sim-
plicité et de ce désintéressement. Dans l'armée dé
Washington se trouvait un jeune homme, Alexan-
dre Hamilton, surnommé le Petit Lion à cause de
son bouillant courage. Il se fit avocat quand la
guerre eut cessé et fut envoyé par ses concitoyens
dans le Congrès réuni pour organiser le pays et
faire cette constitution qui a permis à l'Amérique
d'atteindre la grandeur qu'elle a aujourd'hui. Il
fallait pourvoir aux dépenses de l'État, payer les
dettes que l'on avait contractées dans les moments
de crise et de guerre. Whasington, nommé prési-
dent des États-Unis, confia à Hamilton la difficile
tâche d'organiser le système financier de la Répu-
blique. Hamilton se mit à l'oeuvre comme ministre
des finances, il organisa les impôts, il prépara les
moyens d'acquitter les dettes, et, quand il crut sa
tâche accomplie, il vint dire à Washington qu'il
devait penser à assurer l'avenir de sa femme et de
— 21 -
ses enfants, et à trente-huit ans il reprit sa profes-
sion d'avocat pour gagner de l'aisance à sa fa-
mille.
Vous ne trouvez dans aucun de ces hommes la
pensée qu'il faut, pour assurer le respect du pou-
voir dans un pays, un faste éblouissant. Il n'entre
dans la pensée d'aucun de ces hommes que pour
être respecté il est besoin de porter des habits do-
rés, découvrir sa poitrine de rubans et de mé-
dailles. Ces théories sont celles des pays où l'es-
pèce humaine partagée en troupeaux appartient à
des maîtres.
Quand on voit sous l'empire du suffrage universel
faire des ducs et des comtes, quand on voit sous l'em-
pire du suffrage universel les pensions militaires,
et les pensions payées aux membres de la Légion
d'honneur qui s'élevaient à 44 millions par an en
1851, atteindre en 1869 le chiffre de 63 millions,
c'est-à-dire nous grever d'une dépense annuelle de
dix-neuf millions de plus; quand on pense que la
la France a payé en quinze ans 195 millions à
l'Empereur de plus qu'elle n'avait donné en quinze
ans au roi Louis-Philippe, il est impossible de ne
pas croire que notre gouvernement cherche plutôt
ses modèles en Orient que dans les pays libres.
- 22 —
Tout cela serait peu si les députés n'avaient pas
autorisé des guerres dont les causes, si' elles
étaient approfondies, pourraient bien se trouver
plutôt dans le désir de donner de la gloire à un
règne que de servir aux intérêts du pays.
Cette gloire, qui a abouti à nous imposer une ar-
mée de douze cent mille hommes, vous l'avez payée
dix milliards quatre-vingt-quatre millions de 1832
à 1866, soit six cent soixante-dix millions par an.
Le gouvernement a dépensé, en seize années,
quatre milliards trois cent vingt-deux millions en
sus de ce que vous lui fournissez par l'impôt.
Vous auriez su difficilement les résultats de son
administration, si la liberté de discussion, qui existe
dans le Corps législatif, n'avait pas, jusqu'à un
certain point, amoindri le mal que causait au pays
une presse qui n'était pas libre. Vous pensiez, quand
le gouvernement disait que les dépenses ne dépas-
saient pas les recettes, qu'il additionnait toutes ses
dépenses d'un côté, et que, de l'autre, il addition-
nait toutes ses recettes. J'avoue que j'étais dans la
même erreur que vous, et que j'ai éprouvé un
certain étonnement quand M. Thiers nous a appris
que nous avions :
— 23 —
1° Un budget ordinaire ;
2° Un budget extraordinaire ;
3° Un budget fondé sur des ressources spéciales.
M. Thiers nous a appris aussi que quand on parlait
de l'équilibre de nos dépenses avec nos recettes,
cela voulait dire seulement que le budget ordinaire
équilibrait ses dépenses avec ses recettes. Cela ne
voulait pas dire que le budget extraordinaire n'é-
tait pas en déficit et le budget spécial aussi.
Etait-ce pour aider les députés dans leur tâche
que le gouvernement avait établi une semblable
comptabilité?
J'avoue que cela m'a toujours paru douteux, et
mon doute a été d'autant plus grand que le gou-
vernement avait écrit que notre budget ne s'élevait
pas au delà de treize cents millions, l'année même
où il atteignait deux milliards deux cent dix-neuf
millions.
La liberté de la presse ne sert pas seulement à
préserver nos personnes, mais notre bourse, notre
dignité personnelle et l'aisance de nos familles.
Les quatre dates fatales, 1713, 1763, 1813 et 1863,
— 24 -
correspondent toutes à une époque de gouverne-
ment personnel, à une époque de silence de la
presse, à une époque où la nation ne savait pas ce
que l'on voulait faire d'elle.
Je ne me suis occupé que de la France ; mais si
nous examinions l'Europe, je vous montrerais
l'Autriche et la Russie ruinées par le gouverne-
ment personnel et le mutisme de toute presse libre.
Vous dire que l'on vous accorde la liberté de
faire le bien, et qu'on vous ôte la possibilité de
mal faire, est un non sens; car les hommes qui
vous tiennent ce langage ont des passions sem-
blables aux vôtres et ne sont pas plus infaillibles
que vous.
Plus les hommes sont haut placés, plus il est
nécessaire de les surveiller et de les contenir. Plus
les hommes ont de pouvoir, plus ils sont tentés
d'abuser, et plus il est indispensable que la loi soit
véritablement la loi, et non l'expression d'une
simple utilité personnelle.
La loi, ne l'oubliez pas, est, en terme général,
le jugement que porte la majorité d'une nation sur
un fait donné.
— 25 —
Pour que son jugement ait une valeur réelle, il
faut que la nation soit éclairée et non trompée.
Ainsi Napoléon Ier, voulant faire une guerre
terrible à l'Angleterre, commença par donner
l'ordre, à tous ses journaux, de parler des mauvais
sentiments des Anglais contre les Français; il
fît faire jusqu'à des mandements par les évêques
pour affirmer les passions hostiles de ce qu'on ap-
pelait la perfide Albion.
Le peuple français, croyant, d'après ce qu'on lui
disait, que les Anglais n'avaient qu'une idée, celle
de venir le piller et l'égorger, s'irrita, et la loi,
ou la volonté de la France, fût, en un instant,
d'attaquer d'aussi méchants voisins.
Il est très-probable que si les Français avaient
su que les Anglais tenaient plus à s'occuper de
leur commerce et de leur industrie qu'à guerroyer
contre eux, ils auraient fait de même, et auraient
songé plutôt à développer leurs richesses par la
paix qu'à les détruire par la guerre.
J'ai choisi un exemple saisissant pour vous faire
comprendre ma pensée. S'il s'agit de choses moins
graves qu'une guerre, s'il s'agit de ce que l'on ap-