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Trenqualies

De
52 pages
impr. de F. Foix (Auch). 1865. In-8° , 53 p..
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EUGÉNE DUC0M
IMPRIMERIE ET LITHOGRAPHIE FEUX FOIS, RUE BALGUERIE
1865
LES TRENQUALIES
EUGÈNE DUCOM
IMPRIMERIE T LITHOGRAPHIE ÉLIX FOX, UE ALGUERIE.
865
LES TRENQUALIES.
Pascal Marqus à To urel,
Mon cher To, 'apprends à l'instant par la voie des
journaux que t es arrivé des pays les plus extravagants. Je
m'était laissé dire au ivan que tu avais gagné des millions.
s'il en est ainsi, j'ai perdu mon confident. Est-il probable,
en effet, qu'un millionnaire persiste à servir de Théramène
au pauvre Pascal Marques, fils de la directrice de la poste de
la petite ville de N.; et je m'attends bien à ce que tu vas
m'envoyer ta démission, par une lettre polie, comme il con-
vient à un parfait gentleman qui, tous les matins, dit à son
groom : Min, vous mettrez de l'or dans mes poches. Et cepen-
dant si le dieu Dollar n'avait pas changé mon ami; si tu
étais toujours ce Tom Hurel qui me suivait patiemment tout
le long des boulevards, de la Madeleine à la Bastille,écou-
tant sans sourciller tous mes plans de drames, de poèmes et
de romans, mes grandes colères contre la société, mes uto-
pies communistes, Tom, crois-moi, ne donne pas ta démis-
sion. Quoi que tu fasses, tu ne seras jamais le premier par-
mi les millionnaires, et tu es le premier des confidents.
Permets-moi de te traiter comme tel une fois encore, de
t'expliquer comment je suis ici, échoué sur ce misérable banc
— 6 —
dessable, désemparé, oublié, n'ayant, aucune chance d'être
renfloué, tandis que je vois à l'horizon tant de nos amis, par-
tis en même temps que moi, qui cinglent avec du vent plein
les voiles, vers les ports les plus californiens. Hélas faut-il
te le dire, en butte à l'ostracisme de mes créanciers, j'ai dû
fuir Paris dans un wagon de troisième classe, et je suis allé
me réfugier auprès de ma mère. La pauvre femme ne m'a
pas demandé compte des sacrifices, qu'elle a faits, de mon
temps perdu, de mon avenir compromis. Elle m'a reçu com-
me toutes les mères reçoivent l'enfant prodigue. Elle ne s'est
plaint que d'une seule chose, c'est de ma maigreur; elle n'a
montré un visage sévère qu'à mes bas et à mes chemises qui
n'avaient plus forme humaine. J'ai évité la tisane, mais je
suis débordé parles consommés et les poules au riz. J'ai peur
qu'elle passe une partie.de ses nuits à tricoter des bas et que
la toile de mes chemises ait remplacé la robe de mérinos bleu
qu'elle convoitait depuis si longtemps. Chère femme! Je
l'aime, je suis reconnaissant de ce qu'elle fait pour moi, mais
quand je songe à l'étendue de son dévouement, à la chaleur
de sa tendresse, je me trouve froid, égoïste, ingrat.
Mes concitoyens m'ont reçu assez convenablement. S'ils ne
m'ont pas dressé des arcs de triomphe, s'ils n'ont pas envoyé
au-devant de moi des jeunes filles vêtues de blanc, je ne
saurais raisonnablement leur en vouloir. Je me suis introduit
nuitamment dans ma patrie, l'état plus que modeste de ma
toilette ne me permettant pas de reutrer en triomphateur.
Mais le dimanche qui a suivi mon arrivée, M. le maire, M. le
curé, M. le percepteur, M. le receveur des domaines, M. le
commis à cheval, M. le brigadier de gendarmerie sont venus
me faire une visite, et tous m'ont fait le même compliment,
à savoir que je trouverais une grande différence entre la ville
de N. et la capitale. Ce n'est pas tout : la société philharmo-
nique de la ville a fêté mon retour sur l'air de Rosita et de la
Polka-mazurke. Le président est venu ensuite me prier de
vouloir faire partie de ladite société, honneur que j'ai d'abord
décliné, attendu mon aversion pour les croches et les. doubles:
croches. Toutefois, après un débat de politesse, l'affaire s'.est,
arrangée. Je serai dispensé de tout service actif, je suis insr
crit comme trombonne honoraire.
Eh bien! Yankee, millionnaire, la gloire ne. vaut-elle pas
mieux que la richesse?Trouveras-tu une ville,- une bourgade,
un hameau qui consentît à te décerner de pareilles ovations?
C'est que ma patrie est fière de son enfant; c'est qu'elle se
souvient que, tout jeune encore, il obtint aux Jeux Floraux
une églantine d'or; c'est qu'il a concouru pour les prix de
l'Académie et qu'il est couvert d'autant de médailles d'argent
qu'un sauveteur ou qu'un beau taureau de Durham; c'est qu'il
a écrit dans les feuilles de Paris. Il n'est pas un des habi-
tants de N. sachant lire qui n'ait vu à la quatrième page des
journaux le nom de Pascal Marques au milieu des noms les
plus,illustres dont le concours était acquis à la Corbeille des
Demoiselles, journal du monde élégant, ou à la Ruche des
Familles, moniteur des connaissances utiles.
Il y a de quoi être fier, et cependant, mon cher Tom, je
foulerais toutes ces vanités aux pieds et je les sacrifierais à
la certitude d'être resté ton ami. Tu es libre de croire que ton
million n'est pas étranger à cette manifestation d'amitié. A ta
place, je me défierais de mes anciens amis. Mais Tom Hurel
et Pascal Marques ont traversé de si mauvais jours ensemble,
ils se sont connus si jeunes, et leur amitié est si vieille, qu'il
n'y aurait rien d'étonnant que la poignée de main que je
t'envoie fût complètement désintéressée.
DU MÊME AU MÊME.
Ainsi, tu n'es pas millionnaire, mon cher Tom, et tu n'as
rapporté de la Californie que cette aurea mediocritas qui te
permettra de vivre en petit rentier. Tu sollicites l'honneur de.
rester mon confident. Imprudent! Ne vois-tu pas dans ma
solitude s'amonceler une quantité innombrable de tragédies
en cinq actes, de poèmes en douze chants, de sonnets à elle,
de madrigaux adressés à Mme , ou bien de fables : l'Etoile
et le Cerf volant, par exemple, lue à la société philotechni-
que de X... Mais je serai clément, et tu en seras quitte pour
l'emploi de mon temps, et si tu ne bâilles pas d'un bout à
l'autre de ma lettre, c'est que la Californie aura détruit tout
fluide sympathique entre nous.
Tu sais que je ne fus jamais un courtisan de l'aurore, et
je laisse Janot lapin lui faire la cour sans me mêler de leurs
affaires. J'attends que dix heures aient sonné ; je déjeune
sommairement, et je me rends de ma personne sur la placetùe
de la ville (les Italiens diraient piazzetta); c'est le rendez-vous
des désoeuvrés, le passage de l'opéra de l'endroit, la petite
bourse des scandales. A l'ombre des arceaux de l'hôtel de
ville, des propriétaires, des employés, des officiers retraités,
des étudiants en vacance perpétuelle fument sans relâche, et
sans penser à mal, déchirent à belle dent l'honneur des fa-
milles. Le journal du département circule de mains en mains,
et l'Italie, l'Angleterre, la Russie passent à notre contrôle,
et sont appréciées, comme elles méritent de l'être, par des di-
plomates de notre force. Quand nous avons refait la carte
d'Europe et défait cinq ou six réputations, l'Angelus de midi
sonne. Chacun s'en va avec recueillement accomplir l'action
la plus solennelle de la journée, c'est-à-dire dîner.
Pour le désoeuvré,le dîner est le moment le plus heureux de
sa vie inutile. Ce n'est pas seulement des mets plus ou moins
bien apprêtés qu'il dévore, ce sont deux heures de cette in-
terminable journée dont les extrémités ont tant de peine à se
rejoindre. Le matin, quand il se lève, il ne se résigne à vivre
que parce qu'il sait qu'il va dîner. Quand il a dîné, il con-
sentirait à rentrer dans le néant, si chaque minute écoulée
ne devait le rapprocher du souper. Encore raccourcit-il par
- 9 —
une petite sieste la longueur du trajet. Vers les trois heures,
on se réunit au café. Dans une rue étroite s'ouvre une porte
peinte en vert, au-dessus de laquelle se balance une lanterne
sur le verre de laquelle sontinscrits ces mots ambitieux : Café
de Paris. Vous entrez dans un corridor pavé de cailloux, et
de là dans une grande salle plongée dans une profonde obs-
curité. Les Diou bibants et autres jurons gascons, le bruit des
billes qui se choquent, l'explosion des bouteilles de bière, les
parfums alcooliques vous indiquent bien vite dans quel en-
droit vous vous trouvez. Cependant l'oeil s'habitue à cette
obscurité zébrée par trois longues bandes de lumière que
laissent pénétrer les fissures des contrevents. Alors, on
s'aperçoit que la salle est élégamment décorée par un papier
représentant la bataille d'Austerlitz. Autour des tables sont
assis les habitués coiffés du béret ou du sombrero mou. Ces
habitués sont pour la plupart des bouchers, des boulangers,
des tisserands. Ne va pas hausser les épaules, et ne t'écrie
pas : quoi ! descendu si bas. Rappelle-toi le grand Machia-
vel et l'auberge de San Casciano où il ne croyait pas déroger
en jouant à la cricca avec un chaudronnier. A la vérité, il
avait été ambassadeur en France, en Angleterre, en Alle-
magne, il avait, pour se relever à ses propres yeux, le souve-
nir des grands drames politiques dont il avait été le témoin
et quelquefois l'acteur principal. Moi, je n'ai que le senti-
ment de mon impuissance et de mon inutilité sur la terre.
Est-ce une raison pour me montrer plus fier que Machiavel?
D'ailleurs, il y a le coin des Messieurs. La portion la plus jeune
de la sociétéde laplacette,l'officier de santé,quelques propriétai-
res rabelaisiens boivent de la bière en jouant au foudroyant,et
se querellent pour quelques deniers. Cependant, le soleil
baisse à l'horizon et devient plus clément. Les désoeuvrés
quittent le café et vont promener leur oisiveté sur la grande
route, le long des prairies qui embaument. Fatigués de ne
rien faire, nous voyons les paysans qui reviennent poudreux
10 —
et épuisés; par le travail d'une longue journée sous un soleil
tropical. Ces braves gens nous saluent en passant. Les jeunes
filles, coquettement coiffées de foulards jaunes, passent leurs
mains sur leurs cheveux noirs, nous envoient une oeillade
pleine de bonne humeur.
Enfin, la première étoile du soir paraît dans le ciel dont
le bleu s'assombrit. Nous rentrons chacun chez nous, la
gorge saturée de tabac, et nous soupons à l'heure où, il y a
cinq cents ans, soupaient nos pères. Les gens rangés
vont ensuite dormir, ajoutant le néant du sommeil à celui de
la veille, se gardant surtout de rêver.
C'est l'heure où nous autres jeunes gens, qui avons le sang
vif, les nerfs dispos et l'horreur de cette existence abrutis-
sante, nous commençons à vivre. Je suis le Falstaff d'une
jeune bande de mignons de la lune, qui entendent assez
bien la vie de cape et d'épée. En guise d'épée, nous n'avons
que des cannes plombées ou des bâtons de houx, mais ces
armes villageoises ne nous sont pas inutiles, car nous avons
souvent maille à partir avec les chiens et les grisets de la
ville. Ces derniers nous en veulent fort parce que nous pas-
sons la nuit à chasser sur leurs terres et à courtiser celles
qu'ils épouseront un jour.
Ils nous tendent des embuscades et joueraient du couteau
au besoin. Je suis le plus menacé de toute la bande. J'ai été
distingué par la plus jolie grisetle de la ville. Elle s'appelle
Marinette, un nom de servante de Molière. Je ne crois pas
que le soleil du Midi ait doré un visage plus charmant et
plus mutin à la fois; elle a deux yeux, deux vrais andaloux,
deux souvenirs de la conquête maure, deux yeux laissés ici
par quelque soldat d'Abdérame, des cheveux à reflet bleu,
des dents petites, fraîches, d'une blancheur éclatante. Ainsi
douée, elle pourrait avoir une grande bouche et un nez d'une
forme douteuse, elle serait encore jolie, mais la nature ne lui
a rien refusé et l'a créée dans un jour de prodigalité. Lés
- 11 —
grisettes s'habillent ici d'une façon splendide, avec des étof-
fes de coton,cela est vrai,mais dont les couleurs sont si vives,-
si crânes, si heurtées, si tapageuses; elles demandent au
prisme solaire les combinaisons les plus hardies, et, coiffées
avec des mouchoirs de Mulhouse de vingt sous, elles ont l'air
de courtisanes vénitiennes. Je ne te dirai pas que je suis
aimé de Marinetle. Serai-je jamais aimé? Mais je te prie de
faire grand cas de cette confidence, car j'ai juré sur je ne
sais combien de scapulaires, de chapelets et de médailles,
de garder le secret le plus inviolable. Telle est, mon cher
Tom, la vie que je mène; elle n'est pas faite pour développer
mon intelligence, et n'a rien qui vienne en aide aux nobles
instincts; mais on prétend qu'en vivant ainsi on devient
très vieux. Désespérant d'arriver à la postérité, je vais es-
sayer de devenir centenaire, ce sera toujours autant de gagné.
DU MEME AU MEME.
Tu n'es pas millionnaire, mon cher Tom; mais pourquoi
m'as-tu caché que tu t'étais converti au quackérisme? Je ne
doute pas un seul instant que tu sois affilié à une société de
tempérance. Peste! mon cher, pour un confident, comme tu
t'émancipes! Tu n'es plus le paisible confident des tragédies
de Racine. Tu changes d'emploi. Tu deviens le raisonneur
des comédies de Molière, tu tournes à l'Ariste d'une façon dé-
plorable. Tu as des emportements de style que je ne puis
tolérer. Il y a dans ta lettre une certaine expression de vie
crapuleuse qui est du plus mauvais goût. Tu me reproches
aussi ma paresse dans des termes trop vifs. On dirait que,
comme celui de Siéyès, mon silence est une calamité publi-
que. Par une belle matinée de printemps, sur la ligne des
quais du Pont-Neuf au Pont-Royal, compte combien il y a,
dans les cases à dix sous des bouquinistes, d'exemplaires des
— 12 —
Chants de Minuit, et dis-moi si je dois rien à mes conci-
toyens. Après ma chute complète, je ne me suis pas suicidé, je
n'ai pas donné à mon pays le ridicule d'un nouveau Malfi-
làtre ou d'un nouveau Chatterton. Je me suis comporté en
galant homme. Je suis libre de m'abrutir; ayant renoncé à la
lutte, je ne relève que de moi-même.
Mais, sois heureux, mon cher Tom; je ne vis pas seulement
avec les désoeuvrés de la ville. Je suis du dernier bien avec
des hommes considérables, avec des propriétaires qui comp-
tent leurs hectares par milliers. Veux-tu me permettre de te
présenter M. Soulès, dont le nom accapare plus de la moitié
du cadastre de notre commune? C'est un charmant garçon. Il
ne faut pas le voir en chapeau rond et en redingote; il ne sait
pas mettre sa cravate, et il n'a pas encore trouvé de gants
assez grands pour lui. Mais il n'a aucun reproche à adresser à
la littérature, et ses autographes sont d'une grande rareté.
On prétend même qu'il ne sait pas signer. C'est une calom-
nie. Comme le connétable de Montmorency, il trace un certain
nombre.de bâtons, on l'avertit quand on en trouve assez, et
il se le tient pour dit. Il essaie rarement de parler français,
mais quand il tente une excursion dans cette langue, il com-
met des bévues qui font le bonheur des désoeuvrés de la pla-
cette. En veste et en béret, c'est un beau et solide garçon, et
lorsqu'il s'en tient à son patois, il ne manque, ni de bon sens,
ni de trait dans la conversation. Les paysans l'appellent lou
hao (le forgeron), et les gens qui veulent trouver le chemin de
son coeur l'appellent : Monsieur le baron. Il y a quelques dix
ans, il ne s'attendait guère à la fortune inespérée qui lui est
échue. Il était apprenti forgeron, lorsqu'un sien oncle repa-
rut dans le pays, revenant des Amériques. L'oncle Soulès
avait été, dans son temps, un assez mauvais sujet et avait
quitté le pays pour des raisons que la justice connaît peut-
être. Le fait est qu'il rapportait une fortune immense. Com-
ment l'avait-il gagnée? Dieu seul le sait. Il donnait sur la
— 13 -
source de cette fortune une explication grotesque; il préten-
dait avoir fait des spéculations heureuses sur les serins et sur
les perroquets. Les plus bienveillants prétendaient qu'il avait
tenu une maison de jeu à Mexico; d'autres soutenaient qu'il
avait été négrier. Grâce à sa fortune, on oublia le passé, et il
fut bien accueilli dans le pays. Il acheta une belle terre qui
était à vendre et qui constituait une ancienne baronnie, fit
venir des meubles de Paris, acheta des chevaux anglais et
commença à mener grand train. C'était un homme de ma-
nières simples, bon vivant, et qui n'avait en aucune façon
les allures ou les vices d'un parvenu. Il était trop vieux pour
se marier; il appela auprès de-Iui un de ses neveux, le Soulès
actuel, qui avait été successivement valet de charrue et
forgeron.
Le jeune homme paraissait plein des meilleurs sentiments,
mais son éducation n'était pas à la hauteur de la fortune qu'il
devait recueillir. Son oncle fit venir au château un abbé chargé
de dégrossir un peu cette matière informe. Il fallut commen-
cer par apprendre à lire au jeune Soulès. Mais au bout de trois
mois, comme il connaissait déjà plusieurs lettres de l'Alpha-
bet, l'oncle mourut d'une attaque d'apoplexie, eton n'a jamais
pu savoir quelle fut la plus grande joie de l'héritier, celle
d'entrer en possession de cette fortune ou celle de pouvoir
renvoyer l'abbé.
On se moque beaucoup de lui sur la placette, un peu par en-
vie, beaucoup parce qu'au milieu de ses immenses richesses, il
est resté complètement paysan. Son plus grand bonheur est de
conduire une charrue. Les dimanches soirs, il joue avec eux
aux cartes et il leur gagne leurargent.en aidant le hasard par
tours d'adresse. Il a conservé, en effet, les instincts un peu
pillards de sa première éducation. Ceux qui lui achètent du
vin ou du blé ne peuvent avoir confiance en lui et il cherche
mille roueries pour ne pas leur faire la mesure. Il a plus de
cinquante mille livres de rente cl il ne dépense pas pour lui
— 14 —
cent écus par an. Il a vendu les chevaux anglais et les
voitures achetées par son oncle. Il n'a conservé qu'un bidet
des Landes et une vieille berline qui se trouvait dans le
château du temps de l'ancien baron et qui est arrangée de fa-
çon à ce qu'elle puisse être traînée par des boeufs. Avec tout
cela, il est fort vaniteux, il aime qu'on lui parle de son im-
mense fortune et ne se fâche pas lorsqu'on le salue du titre de
baron.
Je suis dans de fort bons termes avec cet original. L'autre
jour il me tira à part: Le bruit court, me dit-il, que vous avez
beaucoup d'esprit. Mon oncle m'a souvent répété: Quand on
n'a pas d'esprit, on en achète. Il faudra que nous fassions un
jour marché ensemble. Oh! je n'en veux pas beaucoup. Je
voudrais- seulement savoir signer mon nom avec un beau
paraphe. Tous les régents du pays sont des ânes, et je leur ai
donné je ne sais combien de paires de poulardes sans qu'ils
m'aient appris à faire autre chose que des barres. Tu vois que
nous sommes en pleine barbarie. Veux-tu que je te présente
le notaire de l'endroit? Voilà un personnage considérable et
que tu m'autoriseras, je l'espère, à fréquenter. C'est un petit
vieillard gris-pommelé qui s'occupe beaucoup plus d'archéo-
logie et de géologie que de son étude. Monsieur le maire, un
bonhomme dont le nez rassemble toutes les pourpres de l'O-
rient! Quel coloriste! Rubens et Delacroix ne lui vonfpasau
genou. Il connaît mieux le besigue que le droit administratif
et enveloppe dans la même haine l'orthographe et ceux qui
en ont quelques teintures. L'orthographe est pour lui une
science mystérieuse, incommensurable, qui n'est pas sans
quelque rapport avec la cabale. La première chose qu'il me
demanda, ce fut si je connaissais Napoléon Landais; Napo-
léon Landais est, en effet, pour lui, le premier des littérateurs;
il a toujours un exemplaire de ses oeuvres dans sa poche.
C'est, du reste, un excellent homme qui fait le bonheur de
ses administrés par l'extrême douceur de son caractère et les
excentricités de son idiome.
— 15 -
Veux-tu que je te présente le brigadier de gendarmerie qui
fait une collection de papillons, ou bien la veuve d'un che-
valier de St-Louis qui a certainement servi de modèle à Mo-
lière, lorsqu'il a fait la Marquise d'Escarbagnas. Je n'abuse-
rai pas de ma situation. Je constate seulement que je vois la
meilleure société de la ville. J'espère donc, aimable bourru,
que tu auras désormais pour moi le respect dû à un homme
qui a de pareilles relations. Ce qui ne -m'empêche pas de te
serrer cordialement la main, comme si j'étais un simple mor-
tel.
DU MÊME AU MÊME.
Mon cher Tom, tu ne m'accuseras plus d'essayer mon
fouet de petit journaliste sur le dos de mes concitoyens.
Je suis en plein roman. Il s'agit bel et bien d'une aventure.
Je me trouve dans la situation d'un jeune premier qui vient
d'arracher une jeune héritière à la mort. Est-ce assez ridi-
cule? Mais si je te raconte purement et simplement cette
scène de sauvetage, tu n'apprécieras pas tout l'héroïsme de
mon action. Cette jeune fille, qui me doit la vie, c'est la
fille de mes ennemis, c'est Juliette sauvée par Roméo. En
effet, depuis tantôt quarante ans, il existe entre les Marqués
et les Trenqualies une haine irréconciliable. La vendetta a
été dénoncée, et s'il n'y a pas eu mort d'hommes, c'est que
nous avons craint que le procureur du roi ne prît la chose
du mauvais côté. Nous ne redoutons pas la mort, mais la
cour d'assises. Je plaisante, et cependant celte haine a pris
sa source dans un des plus tristes épisodes de l'histoire de ma
famille, dans un crime.
Veux-tu savoir pourquoi je ne suis pas millionnaire?
Ecoute et instruis-toi. Mon grand-père était un paysan riche
et considéré qui vivait environ à deux lieues de N., sur
une vaste propriété. En Armagnac, quand on est à deux
— (16) —
lieues de la grande roule, on est à mille lieues de tout pays
civilisé. Ce ne sont pas, en effet, des chemins qui traversent
le pays, ce sont des tranchées profondes qui l'hiver se rem-
plissent, d'eau et se changent en fondrières également im-
praticables aux voitures, aux cavaliers et aux piétons. Com-
ment veux-tu que la civilisation voyage par de pareils che-
mins? Mon grand-père vivait donc comme un ranchero du
Mexique, nourrissant tant bien que mal une trentaine de
domestiques mâles ou femelles, espèces de péons qui, après
lui, ne craignaient que Dieu et la conscription. Il avait va-
guement entendu parler de la Révolution Française qui
néanmoins lui avait été profitable, car, grâce à elle, il avait
beaucoup augmenté ses domaines. Quand il se vit.mai Ire de
la colline et de la vallée, il fut pris par un fort accès d'or-
gueil. Bien plus que le vin, la terre monte à la tête des
paysans. Il avait deux fils; il résolut de fonder une maison.
Il décida que l'aîné aurait toute la terre. Quant au cadet,
on l'envoya avec quelques louis tenter la fortune. Le cadet,
c'était mon père. La fortune se montra revêche, et un jour
qu'il n'avait plus un- sou vaillant, il s'engagea dans un ré-
giment qui partait pour l'Espagne. Il était intelligent et
faisait peu de cas de la vie. En 1815, couvert de blessures
et de rhumatismes, ayant eu un orteil gelé à la Bérésina, il
était chef de bataillon et officier de la Légion-d'Honneur.
Il revint dans le pays couvert de gloire et devint amoureux
de ma mère, fille noble, qui n'avait pour toute fortune
qu'une métairie grêlée tous les ans. Mon grand-père s'op-
posa à ce mariage. Ce vieux Machiavel rustique savait ce
qu'il faisait. De guerre lasse, il se laissa arracher son consen-
tement â condition qu'il lui serait permis de régler, sa suc-
cession de son vivant. Mon père accepta les conditions' qu'on
voulut lui imposer, et, moyennant une vingtaine de mille
francs, il abandonna tous ses droits. C'était faire comme
Esau, vendre son héritage pour un plat de lentilles. Il se
— 17 —
maria donc, et, comme dans sa vie aventureuse il avait en-
tièrement désappris l'économie, au bout de trois ou quatre
ans les vingt mille francs avaient fondu comme la neige et
il ne lui restait plus que sa demi-solde, une femme élevée à
ne rien faire et un fils, qu'il fallait songer à élever. Mon
grand-père était mort. Des hommes de loi conseillèrent à
mon père de faire un procès à son frère. Mais il avait les
procès en horreur. Il aima mieux reprendre du service.
D'ailleurs, son frère était resté célibataire; il avait plus de
cinquante ans. Il promettait de laiser toute sa fortune au re-
présentant des Marqués. Mon père partit pour la Morée avec
le général Maison, ne doutant pas qu'en cas de malheur, le
sort de sa femme et de son enfant fussent pleinement assurés.
L'oncle Marques était de bonne foi. Mais quand les céliba-
taires vieillissent, ils sont soumis à d'étranges influences, et,
pour me servir d'une expression juridique, leur volonté de-
vient singulièrement ambulatoire. L'oncle Marques était un
homme de grande taille, beau de figure, intelligent, plein
d'énergie. Nul doute qu'il n'eût fait un grand chemin dans
le monde s'il n'eût trouvé la fortune toute faite à ses pieds.
Lorsqu'il se vit maître de cet immense domaine que lui lais-
sait son père, il avait assez vécu pour mépriser la société
mesquine des petites villes, et son âme était assez large pour
ne pas redouter la solitude. Il savait que le grand propriétaire
qui a payé ses impôts est roi sur sa terre. Il aima mieux être
le premier sur son rancho que le second dans une sous-pré-
fecture. Il y a des gens qui exagèrent leur noblesse; il exagéra
la paysannerie. Il prit le béret national, les sabots, la veste
courte. Depuis l'aube jusqu'au lever des étoiles, à la tête d'une
on le voyait dans les champs maniant la
L le manche de la charrue, bravant le chaud
t son monde à la conquête d'une riche ré-
r d'un jeune capitaine qui veut enlever une
ne fut pas ingrate; il eut des récoltes mer-
2
_ 18 -
veilleuses. En quelques années, il doubla sa fortune, et la
considération, qui, dans les campagnes, ne s'attache qu'à
l'opulence, alla pour lui jusqu'à une sorte d'enthousiasme
qui ne s'éloignait guère de l'adoration.
Rarement on le voyait à N.; et quand il y venait pour les
jours de foire, on le montrait au doigt. C'est M. Marques, di-
sait-on; il a fait deux cents pièces d'eau-de-vie cette année,
il a été obligé de faire étayer les greniers, qui ployaient sous
le poids du blé et du milloc. Il a vingt paires de boeufs : et les
paysans ouvraient de grands yeux, doutant que le roi pût être
aussi riche que l'oncle Marques. Mais bien que sensible à
cette admiration, il sortait peu de chez lui, où il menait la
vie de chef de clan, tenant table ouverte, mangeant avec le
premier venu et traitant avec lui. Dans ces solitudes, tout
passant est un hôte. Le mendiant lui-même, à l'heure du
dîner, s'asseoit sur la pierre du seuil et mange la soupe comme
les ouvriers. Il y avait tout un monde de bohèmes gascons,
propriétaires ruinés, vieux soldats, charlatans, colporteurs,
maquignons, qui venaient tous les jours s'asseoir à cette
table banale. La chère n'était pas exquise; elle était abon-
dante. L'oncle Marques trônait au milieu de ses parasites, qui
se disputaient l'honneur de caresser son amour-propre. Au
dessert, quand la table était encombrée de bouteilles, ces
courtisans s'évertuaient à lui adresser les plus grossières
flatteries. On ne manquait jamais, au café, de procéder à son
apothéose. Il acceptait volontiers toutes ces louanges, dé-
bonnaire, affectueux, doucement railleur, comme il convient
à qui laisse tomber la raillerie de haut, expansif, prodigue
de protestations de dévoûment. Mais il ne fallait pas lui em-
prunter d'argent. C'était la pierre d'achoppement. Quiconque
se permettait cette licence perdait son couvert à cette bonne
table.
Sa jeunesse et son âge mûr s'écoulèrent ainsi. Il n'avait de
passion que pour la terre et son coeur ne s'égara dans aucun
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amour. La beauté des filles de ce canton est renommée dans
tout le pays, et si l'on croit la tradition qui parle encore de ses
exploits galants, l'oncle Marques ne trouvait pas de cruelles.
Il faisait l'amour sans phrases, n'autorisant aucune jalousie,
n'en éprouvant aucune, amours vulgaires qui laissent au
coeur toute sa tranquillité et au caractère de l'homme toute
son énergie. Cependant la vieillesse arriva, sans infirmités, il
est vrai, mais avec cette débilité morale qu'elle apporte tou-
jours. Après avoir soixante ans défié l'amour, il devint amou-
reux alors qu'il ne pouvait plus être aimé. Venit magno foenore
iardus amor. En vérité, j'ai quelque honte à te raconter
cette histoire. Il y avait dans la maison une arrière-servante
petite, trapue, noire, qui n'avait de recommandable que des
yeux et des dents superbes; mais ce sont là des beautés aux-
quelles on ne s'arrête pas dans ce pays, attendu qu'on les ren-
contre derrière chaque buisson. L'oncle Marques devint
amoureux de cette fille qui s'appelait Agnine. La petite ne
s'attendait pas à tant d'honneur et manifesta un peu plus que
de la surprise lorsque le vieillard lui déclara ses feux. Elle
avait un autre idéal dans le coeur et dans la tête. Pour la
première fois delà vie, ce vieux dompteur de belles éprouva
une résistance. Il manqua de sang froid. Son amour déborda
en pleurs, en violences, en promesses, en menaces. Il s'hu-
milia devant cette petite fille, et, de lui-même, il offrit sa tête
au joug.
Au bout d'un an, Agnine était dame et maîtresse chez l'on-
cle Marques. Cette Maintenon campagnarde avait fait table
rase de tout ce qui pouvait lui être hostile. Les domestiques la
redoutaient plus que le maître; conseillée peut-être par quel-
que matrone, elle fit preuve d'une grande supériorité de vue.
Elle comprit qu'il arriverait un moment où ses faibles char-
mes seraient lettres closes pour le vieillard. Elle fit venir un
cuisinier qui lui apprit les éléments d'une cuisine inconnue
dans ces déserts. Elle prit le plus grand intérêt à la santé de
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l'oncle Marqués qui ne s'était jamais demandé s'il avait une
santé. Elle prépara ainsi, pour l'avenir, la domination par le
consommé et par le lait de poule. Le vieillard fut bien vite
dompté : à l'amour brutal succéda bientôt un amour tendre et
reconnaissant, et chaque soir, en se couchant, il remerciait la
Providence de lui avoir accordé pour sa vieillesse un pareil
trésor de dévoûment.
Pendant longtemps, l'oncle Marques n'eut qu'à se louer de
cette fille. Elle avait pour ce vieillard les attentions touchan-
tes' que les femmes ont pour les enfants. Sa maison était bien
tenue, et tous les célibataires des environs lui enviaient sa
gouvernante. Mais lorsqu'il eut dépassé quatre-vingts ans,
elle s'approcha de la trentaine. Elle regretta sa jeunesse per-
due employée seulement à couver un legs. Le demonium
meridianuni qui s'empare des femmes de trente ans qui ne
sont pas obligées de travailler pour vivre posséda cette fille. "
Il y avait alors dans la maison un régisseur plus jeune
qu'Agnine de deux ou trois ans. C'était un grand jeune homme
à la figure froide et pharisaïque, large des épaules, bien
tourné, laborieux, silencieux, dur avec les ouvriers, mais
d'une servilité sans borne pour Agnine, qu'il traitait moins
comme une servante que comme une dame.
Les personnes qui le connaissaient lui reprochaient de ne
jamais regarder en face les gens avec lesquels il causait,
et de prêter à usure tout l'argent qu'il gagnait. Mais c'était
là deux légers défauts. Il comprit tout le parti qu'il pou-
vait tirer de la situation. Dominant Agnine comme elle domi-
nait l'oncle Marques,il fit comprendre à la gouvernante qu'elle
avait tort de se contenter d'un misérable legs de cinquante
mille francs, quand elle pouvait devenir maîtresse de cette opu-
lente succession. Jusque-là, Agnine s'était montrée pour nous
pateline et obséquieuse. Il la dirigea dans une nouvelle voie.
On commença à remplir la maison de calomnies dirigées
contre nous. On persuada à l'oncle Marques que mon père dé-
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vorerait son héritage en quelques mois; quant à: ma pauvre
mère, on la représenta comme une femme flère, entêtée de sa
noblesse et ayant le plus complet mépris pour son rustique
beau-frère. Un jour, Agnine revint de la ville, les cheveux
épars et les yeux rouges. Mme Marques, dit-elle, venait de
la chasser, en l'injuriant et en déclarant qu'aussitôt que son
beau-frère serait mort elle ne la laisserait pas une minuté dans
la maison. L'oncle Marqués se mit dans une colère épouvan-
table, il pleura avec Agnine et lui jura que sa famille n'au-
rait pas une obole de sa fortune et qu'il allait faire son testa-
ment en faveur de la seule personne qui l'aimât.
Les choses en étaient arrivées à ce point, lorsque mon père
se prépara à quitter le service et à rentrer dans le pays. Il
ne revenait pas poussé par l'espoir de reconquérir cette for-
tune. Il lui répugnait d'engager une lutte avec Trenqualies
et sa complice. Il savait que, grâce à leurs manoeuvres, la
porte de son frère lui serait fermée; il venait essayer de vivre
plus économiquement, en se retirant sur la métairie de ma
mère. Son retour fut néanmoins la cause du crime qui coûta
la vie à l'oncle Marqués.
Le vieillard était jaloux. Il exigeait qu'Agnine restât tou-
jours auprès de lui, et, quand elle le laissait trop longtemps
seul, il avait des accès de colère sénile qui lui rendaient son
ancienne énergie. Il chargeait alors Agnine d'imprécations et
déclarait qu'il déchirerait son testament et se retirerait chez
son frère. Ces accès de colère étaient suivis d'ordinaire d'une
réaction qui mettait plus que jamais l'oncle Marqués entre les
mains de Trenqualies, mais ils inquiétaient néanmoins les
deux complices. Trenqualies était assez maître de lui pour se
mettre en garde contre la jalousie sournoise du vieillard,
mais les ardeurs imprudentes d'Agnine permirent à ce der-
nier de découvrir le genre de relations qui existaient entre
les deux domestiques de confiance,
Ce fut une scène terrible.

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