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Très-humbles... représentations adressées à S. M. par Me Linguet,... sur la défense à lui faite d'imprimer sa requête en cassation contre les arrêts des 4 février et 29 mars 1775...

De
47 pages
1776. In-8° , 47 p..
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TRÈS-HUMBLES
TRÈS-RESPECTUEUSE S
REPRÈSENTATION
ADRESSÉ ES
A SA MA JE S TÉ,
PAR Me LINGUET , Avocat, fur la défense
à lui faite d'imprimer fà Requête e
cassation, contre les Arrêts des 4 Fé-
Vrier & 29 Mars 1775.
On fit par tant de-circuits, que le Roi le prit d'a-
bord (Doria) pour un importun , enfuite pour
un intéreffe, aptes pour un infolent, & enfin pour
un esprit incompatible avec qui que ce fût,
Hiftoire de François 1. par Varillas , Liv, 6.
BRUXELLES.
17776
de l'Editeur.
LINGUET n'a aucune part à la pu-
blication de cet Ouvrage, Ainfi fes enne-
mis mettroient le comble à leurs iniquités,
s'ils ofaient la lui attribuer. II en est tombé
une copie manuscrite entre les mains d'un
Particulier honnête ; indigné de leurs com-
plots , & de l'impunité dont ils jouissent
jusqu'ici, il a cru devoir, uniquement par
amour pour la vérité , fáire la dépense
d'imprimer une Production qui les démaf -
que, & peut contribuer à ouvrir enfin les
yeux du Gouvernement fur leurs excès,
v oilà tout ce que s'en est promis le Spé-
culateur désintéressé, qui en fait hommage
à l'Auteur & au Public.
TRÈS-HUMBLES,
TRÈS-RESPECTUEUSES ;
REPRÉSENTATIONS
A D R E S S É E S
A SA MAJESTÉ,
PAR Me LINGUET Avocat rsur la défense à lui
faite d' imprimer fa Requête en cassation, contre
les Arrêts des 4 Février & 29 Mars 1775.
DANS tonte autre classe de ta Société, j'aurois
j'oui paifiblement, à t ombre des Loix , de mon état
d'une considération proportionnée à la régularité de
ma conduite , à l' utilité de mes travaux. Pour m'ê
tre fié à la devise des Avocats, pour ni m'être flatté de
trouver chez eux de la délicatesse dans les procédés ,
du respect pour l' honneur, des encouragemens pour
les talens &, la vertu , je fuis livré à une diffamation.
qui n'a pas d'exemple , à des voies de fait qui n'en
ont pas davantage ; ce qui est horrible a penser
c'est qu'on a L'audace de publier hautement que les
Loix ne me serviront pas & que je réclamerais en-
vain l'appui des Tribunaux qui doivent me caution-
ner mon état & mon honneur.
Voilà. SiRE, ce.que je disois ií y a précisément
un an', à la tête d'un, discours où je préparois des
armes inutiles contre une cabale acharnée à ma
perte; discours qu'on a .jugé à propos de ne pas
entendre , afin de s'épargner l'embarras d'y répon-
dre, mais qu'on n'à cependant pas osé proscrire ,
parce que la vérité s'y manifeste avec trop d'évi-
dence.
Les funestes conjecturés que }é laisse entrevoir,
dans ce passage , les menaces dont j'y rends comp-
te ne se font que trop vérifiées, les Tribunaux en
effet m'abandonnent ; les Loix me trahissent ; le
seul,. Tunique espoir,qui me restoit, celui, de me
justifier du moins dans l'opinion publique , m'est
enlevé. Après avoir donné à ma proscription l'é-
clat le plus scandaleux , on veut enfévelir mes
défenses dans l'obfcurité ; & les Loix devenues
complices de cette oppression, se changent, fe ré-
forment, se dénaturent au gré de mes adversaires.
Sont - ce donc là les intentions paternelles de
VOTRE MAJESTÉ ? Son dessein est-il que sous un
empire, où l'on s'est flatté avec tant de raison de
voir refleurir la Justice , il y ait des Sujets à qui
l'on interdise jusqu'à la faculté de la demander ?
Sous un règne où la voix publique dirige le choix:
des Ministres, où la vertu , les lumières font ap-
pellées de toutes parts auprès du Trône, l'inno-
cence feule n'y pourra-t-elle avoir d'accès ? Dans
wn temps, où l'on annonce la révivification des
Loix , & le respect pour les propriétés, la plus-
sainte des Loix -, celle qui défend de condamner per.
sonne sans l'entendre, sera-t-elle impunément vio-
lée ? La plus sacrée des propriétés, celle de l'hon-
neur & dé l'etat, fera-t-elle enlevée fans formes
& fans retour à un homme public? A une épo-
que où VOTRE MAJESTÉ vient d'annoncer par une
rétractation si éclatante , fa répugnance pour les
actes d'une autorité arbitraire, où le pouvoir lui-,
même se plaît à s'enchaîner , & veut que toutes
fés démarchés soient" précédées, justifiées par un
examen solemnel & approfondi, souffrira - t- on
qu'il'existe de l'aveu des Tribunaux , dans leur
sanctuaire , une compagnie qui compte au rang de
ses privilèges, celui de lancer des Arrêts de mort,
non-feulement fans rendre compte de íes motifs ,
mais fans en avoir ? Enfin dans un pays où les
assassinats sont en horreur, croira-t-on que des
Lettres secrètes aient pu être révélées par l'homme:
à' qui elles sont adressées, & que l'autorité se soit
armée de toutes ses ressources pour enlever à celui
qui les a écrites, le pouvoir de les manifester ?
N'est - il pas inconcevable que des citations mor-
- celées, insidieuses , infidelles , clandestines, pré-
sentées par le premier, aient paru suffisantes pour
fonder une accusation juridique contre le second ,
pour motiver sa proscription ;& qu'une épée flam-
boyante se soit élevée sur sa tête au moment ou
il a avancé la main pour les produire entières ;
qu'alors les règles réclamées par lui se soient non-
feulement évanouies , mais métamorphosées , &
que quand on l'a vu s'obstiner à s'en faire un ti-
tre ; il ne se soit plus trouvé qu'une défense dans
le Code où il venoit de lire une permission.
Voilà cependant, SlRE, les singularités dont je
fuis depuis près de trois ans l'objet & la victime.
C'est contre cet enchaînement d'oppressions , que
j'implore l'équité de mon Maître. Prosterné à ses
A 3
[6]
pieds, en les baignant des larmes que le. déses-
poir m'arrache , j'ose le supplier de vouloir bien
ordonner, que lés Loix cessent enfin d'acquérir,
quand il s'agit de moi, une mobilité si cruelle.
Le 4 Février 1775 on a rendu, sans m'enten-
dre , un Arrêt qui m'á enlevé mon état, & m'att-
roit enlevé l'honneur , si, comme je l'ai déja dit
ailleurs , l'honneur d'un Citoyen irréprochable
dépendòit des méprises d'un Tribunal. Le 29 Mars
suivant on a déclaré par un autre Arrêt, que je
n'avóis pas droit de demander à être entendu. Je
me fuis pourvu au Conseil de VOTRE MAJESTE
contré ces deux décisions. II m'importe que tous
mes Juges puissent apprécier mes raisons , & par
conséquent ce qu'il y a de plus intéressant pour
moi jusqu'au jugement, c'est de les imprimer.
Depuis le 18 Décembre dernier, cette faculté,'
je le fais, est interdite. Mais la prohibition, SlRÉ,
ne peut pas me concerner. Quand j'ai eu recours
au Conseil de VOTRE MAJESTÉ l'impression étoit
encore licite. Deux Arrêts consécutifs & précis
l'autorisoient. Ma Requête, née sous l'empire du
règlement favorable , ne peut pas être soumise à
l'influence du règlement rigoureux. Les Loix pro-
hibitives n'ont point, & ne peuvent, point avoir
d'effet rétroactif. L'impression de ma Requête est
donc légale. En l'autorisant, ce sera, non pas
violer la Loi, mais l'accomplir.
M'objecterá-t-on que pour profiter de Pancien-
ne indulgence, il auroit fallu ne pas attendre jus-
qu'après la promulgation de la Loi sévère ? Sur
cet article , SlRE, ma réponse sera courte. Je l'au-
rois fait fi des ordres secrets n'avoient pas dès le
premier moment prévenu à mon égard la défen-
se publique. Le Placet que j'ai eu l'honneur de
présenter à VOTRE MAJESTÉ le 8 Octobre dernier
[7]
à Ckoify contient, & est lui-même h preuve de
ces.ordres.
J'allois faire un sacrifice que paroissoient désirer
des Ministres, honorés de la confiance dé VOTRE
MAJESTÉ ; j'allois me renfermer dans les limites ré-
cemment posées, & me borner à insinuer lavera
té dans l'esprit de mes Juges,. par la voie lente &
pénible des Manuscrits , quand, je me fuis apperçu
que mes efforts seroient inutiles. Le préjugé.s'é-
toit emparé de toutes les. avenues : j'ai trouvé les
âmes les plus honnêtes armées-contre moi, les
coeurs les plus purs bien persuadés, que j'avois eu
envers un de mes plus anciens & de mes plus
célèbres Cliens des torts affreux.;.que j'avois essayé
dé le rençonner avec une avidité criminelle ,& de
l'intimider par des menaces non moins coupables;
que les Avocats s'étoient comportés envers.moi
avec la décence ,Ia modération, & fur-trot la justi-
ce qu'on devroit attendre d'une compagnie de Ju-
risconsultes ;& qu'une Cour illustre, en cédant
à des accusations prouvées, eri appliquant a re-
gret une peine-qu'il ne.lui étoit plus permis de sus-
pendre , avoit fcrupuleufement accompli toutes les
règles qui doivent précéder la.:dégradation d'un
Citoyen.
J'ai vu que la contradiction même des Arrêts
au lieu de me fervir., accréditait encore les pré-
ventions , que du voisinage étonnant 'entre-/'abso-
lution du 11 Janvier , & la condamnation du 4 Fé-
vrier suivant, prononcées dans la même affaire,
par la même Cour, entre les mêmes parties , au
lieu de conclure que la seconde, étoit nécessaire-
ment injuste , on tiroit au contraire la conséquen-
ce que la première avoit été une faveur , & l'au-
tre une juftice ; j'ai vu qu' anfi par l'ignorance des
méprisesfe multiplioient,
8 ]
& que de jour en jourl'impossibilité de les détrui-
re s'augmentoit ; j'ai vu que mes défenses verbales
âigriffoient, & que la seule idée d'avoir à parcou-
rir, un volume tel que le manuscrit de ma Requête
failoit pâlir ; que la chaleur dont le sentiment de
l'innocence indignée remplissoit mes discours ,
étoit attribuée à une. audace , une opiniâtreté im-
portunes ; qu'on -ne s'attendoit à trouver, dans ma
Requête, que des phrases artistement tissues , &
des efforts d'efprit décorés d'un vernis trompeur;
que par conséquent on ne liroit pas plus l'une qu'on
ne vouloir écouter les autres ; qu'enfin le Parlement
m'ayant condamné sans m'entendre , d'après le
principe qu'il étoit impossible que les Avocats n' euf ¬
sent bien instruit mon Procès avant que de le ju-
ger , je ferois traité de même au Conseil, dans la
fupposition que jamais la Cour des Pairs n'auroit
pû fe résoudre à me profcrire sans examen,
Il y a plus, SIRE, j'ai vu parmi les hommes en
place dont ma malheureuse position me réduit à
solliciter la justice, & l'appui, les uns persuadés
qu'il n'étoit pas ici question de Loix, qu'il n'en
pouvoit.pas être question , que c'étoit une affaire
de pure convenance , dont les Tribunaux ne de ¬
voient pas se mêler, & oubliant que c'est con-
tre une décision des Tribunaux que je réclame,
envisager ma Requête comme un P lacet (ans con-
séquence qu'on pouvoit .même se dispenser de re-
cevoir , ses autres frappés d'une bien plus étrange
idée , convaincus que l'on ne me pourroit rendre
justice sans compromettre le Trône, redouter dans
l'ordre des Avocats une puissance, terrible qui
ébranleroit l'Etat, pour peu qu'on osât lui déplai-
re, & penser qu'au lieu de les punir de leur ré-
volte , il les falloit remercier d'avoir bien voulu ,
pour le rétablissement de .la paix , fe contenter du
sacrifice d'un seul homme; enfin d'autres séduits par
les propos de mes ennemis, indispofés par respect
de guerre perpétuelle, du j'ai femblé vivre depuis
trois ans ,ne réfléchissant point que dans ces hosti-
lités en effet non interrompues, je n'ai jamais été'
l'agreffeur, que je n'ai fait que repousser l'infamie
dont on s'efforçoit de me couvrir ; me rendre res-
ponsable même du mal que l'on m'a fait, & parce;
que je n'ái pas voulu me laisser déshonorer sans ré-
sistance , mé 'regarder comme un esprit inquiet,
turbulent, dont il étoit bon de purger une société
respectable; voilà, SIRE , les préjugés de toute
espèce que j'ai à dissiper, & qui le fortifient jour-
nellement par mon silence.
Le moins redoutable en apparence, & cepen-
dant le plus funeste peut-être en effet, c'est celui
qui fait envisager ma Requête comme. une espèce
de jeu d'esprit, qui n'a rien dé commun avec la
gravité des Tribunàux ; en m'attaquant dans toutes
les parties dé mon existence civile , dans mon état,
dans mon honneur, c'est-à-dire , dans ce qu'un"
homme qui fse respecte lui-même a de plus pré-
cieux , on est parvenu à persuader à presque toute
laFrance que ma réclamation étòit une futilité
importune ; qui né méritoit pas la moindre atten-
tion , & n'avoit pas le moindre fondement ; que
je ne cherchois qu'à, 'satisfaire une vaifié passion ,
pour ce qu'on appelle occuper les hommes, faire'
au bruit. II y a beaucoup ' de personnes , même
honnêtes & éclairées , aux yeux de qui ma fer-
meté inébranlable à revendiquer la prérogative"
bien simple d'être jugé suivant les Loix, paroît
une obstination; indiscrète ,un acharnement opi-
niâtre , destituée même dé raison & d'intérêt :&
comment en eft-on venu à trouver presque ridi-
eule, de la part d'un homme public,innocent,
irréprochable, une démarche qui paroît-roit jufte,
importante , qu'on s'empresseroit de seconder en
faveur du dernier des hommes du plus vil ,du
plus constamment convaincu , s'il avoit été jugé
contre les règles ? Le voici.
J'ai eu le malheur de cultiver tout à la fois les
Lettres & la Jurisprudence , de réunir les deux qua ¬
lités d'Auteur & d'Avocat. La fatalité qui me pour -
fuit, a voulu que dans une de- ces carrières, ma
conviction intime , l'amour de ce qui m'a paru,
la vérité, m'ait conduit à attaquer des sectes puis ¬
santes & implacables ; & que dans l'autre j'aie
été chargé , dès le commencement, des affaires les
plus délicates , les plus intéressantes peut-être qui
s'y soient présentées depuis long - temps. J'ai dû
par conséquent choquer bien dés passions & m'at -
tirer de bien violents ennemis.
Or mes rivaux en littérature se sont prévalus ,
pour' me décrier dans le monde , du dévouement
avec lequel j'ai suivi au Barreau l'impulsion de
mon devoir & de ma conscience. Mes concur -.
rens au Barreau m'ont fait un crime de mes ef -
sais littéraires ;& chacun d'eux paroissant ainsi em ¬
brasser des intérêts étrangers , chacun pouvant
ennoblir, eh quelque sorte , fa haine, en écar -
tant le soupçon de la jalousie qui l'auroit rendue
suspecte , la nature même des affaires aidant à
cette confusion , leur singularité justifiant en quel-
que sorte le goût qu'on affectoït de me supposer
pour le paradoxe , la manière dont je l'osois trai-
ter paroissant nouvelle au Barreau, où juíques-là
les citations, avoient paru des .armes plus sûres
que la raison ,& où les athlètes les plus célè-
bres , appesantis par le jargon dégoûtant de la
chicane , n'ont encore gueres ofé s'élever au lan-
gage de l'éloquence ; ce qui en a résulté , c'eft
que tandis qu'on me déchiroit dans les Cercles ,
comme un Jurisconfulte dangereux &. pervers,
on me dénonçoit , on me juge.oit au Palais com ¬
me un Ecrivain systématique : on s'y ; persuadait
que mon honneur & mon état ne méritoient pas
plus d' égards que des opinions philosophiques :
on rendoit, on publioit , on imprimoit contre
moi des décisions infamantes , avec,autant de
légèreté que s'il s'étoit agi de hasarder des critiques
fans conséquence. Ma Personne,étoit traitée pré ¬
cisément comme auroit pu l'être une brochure.
Voilà , SIRE , le mot sans lequel les procé ¬
dés que j'effuie depuis; trois ans; seroient. vrai ¬
ment une énigme inexplicable. C'est une équivoque
dont je fuis la victime depuis cet. intervalle fu ¬
nefte.
Dès le mois d'Août dernier, avant que ma re -
quête existât, avant même que j'euffe penfé à y
travailler, M. le Garde des .Sceaux avoit mandé
l'Avocat. aux Conseils dont on prévóyoit que je
pourrois me servir : on lui avoit fait une défense
précisé de souffrir que j'imprimaffe cette re -
quête.
Alors, SIRE , deux Arrêts du Confeil auten-
tiques & journellement fuivis, assuraient aux Par-
ties cette ressource pour, instruire leurs Juges. Cer-t
tainement si M. le Garde, des Sceaux lui-même
n'avoit pas été trompé par cette erreur que les
Avocats s'efforçaient-d'accréditer , s'il avoit. en-
visagé ma déclamation comme celle de tout par-.
ticulier qui se plaint d'avoir été jugé contre les
loix ,ce Magistrat, constitué par fa place leur
vengeur, porté par le penchant de fon coeur à
aimer la justice, accoutumé fi long-temps à la faire
respecter, n'auroit pas appliqué, à une demande
judiciaire & légale, la Police . expéditive usitée,
dans la littérature.
Cette méprise une fois approfondie, ne peut
pas subsister. On voudra bien fans doute enfin
faire attention que mon affairé, n'est pas un ro ¬
man , ni ma réclamation une figuré de rhétorique.
Ce n'est point par un tour oratoire que j'appélle'
à mon secours les loix sociales:, celles de l'hon -
neur & de la justice: violées pour me perdre.
C'est mon état , mon existence civile que jedé -
sens. Lés deux qualités d'Auteur St d'Avocat, cha ¬
cune à part , né sont pas des crimes : si c'est
un-malheur , une imprudence de les réunir , l'êtré
en-qui s'opère cette dangereuse confusion ne de ¬
vient pas cependant-par là un monstre amphibie
exclus de là protection des loix , à qui la so ¬
ciété ne doive rien , & qu'il soit permis d'en re ¬
trancher fans forme de procès.
Ce préjugé , S I R E , est aussi facile à détruire
qu'absurde en lui-même : les. autres sont encore
plus mal fondés , quoique plus sérieux , & cepen ¬
dant ce sont là mes plus terribles ennemis. Or
comment pourrai-je jamais parvenir à les vaincre
si l'imptèssion m'est interdite ? La partié du pu ¬
blic qui les adopte , fans les examiner , subjugue
celle dont l'examen seroit le devoir. On s'en croit
dispensé , on s'en dispense sans scrupule , quand
c'est à la voix commune qu'on paroit déférer ,
& qu'on ne fait qu'abandonner un homme qu'elle
a proscrit. .
Mais quelle est donc, SlRE, cette voix fa ¬
tale , dont les éclats produisent de si terribles ef ¬
fets ? quel est ce public que l'on suppose acharné
à ma perte ? ah ! loin d'être surpris d'en voir
une portion nombreuse dévouée à mes ennemis ,
& réunie contre moi , on devroit admirer peut -
être qu'il s'élève encore quelque voix en ma fa ¬
veur , d'après cé qui s'est passé ; d'après les in -
[13]
éréts que j'ai été obligé de choquer ; d'après les,
calomnies qu'il ne m'a pas été permis de détruire;
d'après les circonstances cruelles & bizarres avec
lesquelles la fatalité' de' ma destinée a fait concou ¬
rir má naissance au Barreau , & ma courte exis ¬
tence dans cet empire orageux ;.d'après fur-tout
la foibleffe inconséquente à laquelle'se sont livrés
les tribunaux , dont j'ai successivement éprou ¬
vé les variations , il faut que ma conduite soit
bien irréprochable , & celle de mes. ennemis bien
odieufe , pour qu'il me reste encore quelques par -
tisons.
Que V OT R E M A J E S T É daigne se rappel -
ler ce qui s'est passé depuis mon entrée au Pa-
lais , dans quelles conjonctures je m'y fuis trouvé
en arrivant , quels devoirs j'ài eu à rernplir alors
& depuis ,& comment je les ai remplis.
Quand je m'y présente le Royaume se trouve
En feu , pour l'affaire la plus serieuse qui en ait
occupé les Tribunaux depuis trois siècles. Un
homme fameux & puissant poursuivi par un parti
plus puissant encore, a besoin d'un défenseur in-
tégre & intrépide. Mon malheur veut que M. le
Duc d'A.... foit cet homme , & qu'il se flatte
de trouver en moi ces qualités.
Je m'efforce de répondre à son attente. Je vois
la vérité, je la montre ; c'est là que je commence
à apprendre ce que c'est que le cri public , à
l'apprécier , à le braver. Je justifie M. le Duc
d'A..... mais je me fais des ennemis mortels
de tous les siens, & ils étoient nombreux.
Une haine adroite appelle l'autòrité dans ces
démêlés, enfantés par une haine furieuse, Hen
résulte une révolution étonnante. La part qu'on
y suppose à M. le Duc d'A.... me fait com-
prendre dans cette affociation redoutable ON
[14]
m'en regarde comme un des artifans, & je me
trouve dévoué à l'horreurde tous ceux dans l'eP
prit defquels l'affaire de' Et... ne m'avoit pas en ¬
core perdu,
Alors je fuis forcé de me récrier ; je désavoué
hautement un parti dont je n'ai jamais suivi les
Enseignes ; me piquant de sincérité plus que de
politique, je déclare fans ambiguïté d'une part ,
que je ne connois pas M. le Ch.... , que je n'ai
aucune part à ses opérations ; jel'imprime dans
un temps non suspect.
D'un autre côté M. le Duc d'A.... voyant que
le public s'obstínè à supposer qu'il doit m'a^ca*
bler des marques de fa gratitude, ne rn'en donne
que d'indifférence & ensuite de haine : ma loyauté
s'en indigne & s'en plaint. Ç'étoit le temps du
triomphe de ces deux Ministres...Des lors je de ¬
viens suspect aux,amis de l'un , odieux aux fla ¬
teurs dé l'autre : je me trouve ainsi perdu tout
à la fois dans les deux factipns combinées , fans
gagner un seul fuffrage, dans les légions' oppo ¬
sées ; celles-ci uniquement occupées de leur in ¬
fortuné réflechiffent peu à ce. qui se passe dans
le camp de leurs vainqueurs.
Réduit à l'inaction par la désertion des Trir
bunaux , je cède à l'envie de publier quelques
vues philosophiques. Pendant cette lutte terrible
de l'opinion contre l'autorité , j'observe avec fur-
prise un autre parti qui se dispose à s'emparer du
pouvoir en subjuguant les esprits. Je crois voir du
danger dans les maximes dont il fait la base de
soir culte , & qu'il prêche avec enthousiasme. Je
les dévoile , je les réfute. Ce parti n'est pas celui
de la Magistrature, mais il semble y tenir de très-
près , fur-tout en ce qu'il affecté la plus grande
horreur pourìa tyrannie &le despotifme. C'est une
[15]
nouvelle, offense ; lés esprits plus doux , que ma
rétractation politique auroit pû calmer , se livrent
à un ressentiment implacable & aveugle , d'après
mes spéculations littéraires. '
Tous ces préjugés acquièrent une force incon -
teftable , quand on me voit engagé dans la mi —
lice nouvelle , qui vient prêter ferment devant
tin Tribunal regardé comme nouveau , malgré le
titre ancien qu'on lui ajuste. Cette même fatalité
qui gouverne & empoisonne ma vie , veut que
je m'y distingue ; il n'est plus permis alors de
douter que je n'aie été à la tête de la révolu ¬
tion , dès que je parois en être un des four
tiens.
En ce moment un Officier Général de vo|
armées, accusé du crime le plus fou , le plus lâ ¬
che , & le plus impossible tout à la fois , me
confie fa défense. Dès cet instant il devient l'ob -
jet de toutes les vengeances méditées contre moi,
comme j'avois été celui des ressentimens allumés
contre M.lè Duc d'A.... l'ousses partisse con ¬
tinent avec celui des usuriers pour l'écrafer.
Mon coeur se révolte à cette image. La dé-r
licateffe m'infpire des efforts que la seule confiance
n'auroit peut-être pas exigés. Je me crois nécessité
à me sacrifier , s'il le faut, pour un homme dont
le seul crime est de m'avoir cru capable de né le
point trahir. On s'irrite encore plus, on ose essayer
d'avilir ce dévouement que Rome vertueuse auroit;
payé peut-être d'une Couronne civique. Quelques
âmes honnêtes me la décernent. Les autres , &
c'est le plus grand nombre , n'ont d'autre occupa ¬
tion que de la flétrir.
Enfin cette même, cette inconcevable fatalité à
laquelle le Ciel m'a soumis dans fa colère , veut
gue lé Comte de M,,,, ait des Avocats pour pre -
miers Jugés. Ces Magistrats du moment, on aveu -
gìés, ou séduits, s'égarent, ou se laissent subjuguer.
La procédure sous leurs mains tend visiblement à
la proscription del'innocence ,& ce qu'il y a de
plus effrayant, on abuse pour la légitimer , de la
confiance mêrne qu'inspire , & doit inspirer l'étàt
de ceux qui la dirigent. Tout abandonne le Comte
de M . . . . Je m'òppofe à ce monde d'ennemis,
je fais seul ferme fur le pont qui est l'unique ref ¬
source de la justice. Je démasqué la calomnie. Je
prouve que des Avocats dont une partie néceffai ¬
rement se trompe, quand ils parlent debout de ¬
vant les Sièges de la Justice,-ne deviennent pas
infaillibles quand ils s'y asseyent , une Sentence
inique & absurde.s'évanouit à ma voix. J'arrache
un Jugement qui n'est pas tout-à-fait le triomphe
de l'innocence, mais enfin qui met un terme aux
usurpations du crime.
Les Juges-Avocats, auteurs de la première dé ¬
cision , s'indignent de voir échapper fa victime ï
vaincus dans l'arène de la Justice , ils s'ouvrent un
nouveau champ , ou plutôt ils transforment le.
Palais eh un échafaud, où ils se constituent eux -
mêmes accusateurs, témoins, juges, exécuteursj
& c'est moi qu'ils y traînent. Treize d'entr'eux
assemblés frauduleusement chez un rival me prof ¬
crivent : je me plains : je reclame : la Justice ac ¬
court à mes cris, & c'est pour se joindre à mes
oppresseurs.
Alors une nouvelle révolution , semblé annon ¬
cer le retour de l'ordre : la première démarche
des Magistrats réhabilités, est de me réhabilites
moi-même. Mais trop foibles pour oler être justes
deux fois, ils me sacrifient au bout d'un mois à
une nouvelle explosion des mêmes fureurs, plus -
Injurieuses pour eux. encore que pour moi.
Voilà 4
Voilà SIRE, en peu de mots ce que, j'ai
éprouvé depuis 1770, époque cruelle de mes tra ¬
vaux & dé mes infortunes. Maintenant, je le ré ¬
pète, eft-il étonnant que je paroisse avoir contre moi
tant de voix forcenées ? Ce qui doit vraiment cau ¬
ser de la furprife, & une grande surprise, c'eft
qu'avec l'impùnité accordée jusqu'ici aux calom ¬
niateurs , avec le succès assuré jusqu'à ce moment
aux tentatives de toute efpece, il 'y en áit pas eu
de plus précife , de plus détaillée ; que tantde
cris , tant d'efforts, tant de rage de la part de mes
ennemis, tant de défis réitérés de la mienne, n'aient
produit que des: imputations vagues, des accusa-'
tions mystérieuses, que l'on n'a jamais osé pro ¬
duire au grand jour.
La prétendue voix publique que l'on m'oppofe,
n'est donc que celle de la fureur, de l'audace, de
l'ignorarice, de la crédulité : niais comment nè
l'aurois-je pascontré moi, fi tandis qu'elle eft mon
seul crime :, ón m'initerdit jusqu'aux moyens de la
combattre , & de la faire changer ; fi tandis qu'on'
me juge ,.ou plutôt qu'on m'égorge dans les cer ¬
cles, où mes ennemis triomphent, je ne puis pas
anême fournir des armes aux ames honnêtes que le
défaut d'instruction empêche dé fe déclarer pour
moi, & réduit ensuite à se joindre à mes oppref -
feurs?
Tant qu'il m'a été permis de combattre à la
clarté du jour pour moi & pour les autres, ma vic ¬
toire n'a pas été douteuse : ce n'est que depuis que
des ténèbres impénétrables ont enveloppé l'arènè ,
qu'on a ofé me condamner.
A l'audierice du II Janvier, les griefs de mes
ennemis ont.été connus & discutés ; un,Auditoire
nombreux étoit témoin de la défense & de l'atta -
que il alloit juger les Juges ; un, triomphe foleín-
B
nel m'a indemnisé dé toutes mes douleurs passées.'
Mes ennemis instruits par l'événerrient, ont cher ¬
ché dès succès plus fûrs : ils ont créé de nouveaux
crimes : mais ils ont dit, sauvez-nous fur-tout le
risque de les montrer, & auffi-tôt une complai ¬
sance aveugle a été même au delà de leurs voeux.
Une foule immense se précipitoit pour jouir enfin
de ce dernier choc devenu presque un événement
national ; les portes que la Loi ordonne d'ouvrir ,
se ferment : on ne veut m'entendre qu'à huis clos.
Je me prépare du moins à imprimer mes Plai ¬
doyers ; la loi, la justice, la bienséance exigent
qu'ils acquierent ce degré d'authenticité , dont on
n'a pas privé les précédens : le même despotisme
qui a fait cette fois de la Salle un désert, rend les
Presses immobiles.
Je présenté des Requêtes où je demande que mes
Accusateurs soient obligés d'articuler des griefsy
non-seulement on déclare cette Requête mal fon -
dée ; mais on la supprime, on la flétrit avec igno ¬
minie : on va jusqu'à menacer d'une peine capitale -
tout Officier qui oferòit par la suite me prêter son
ministère.
Cependant le Public écarté avec violence pa -
roiffoit s'indigner. La compassion balançoit la
haine : on demandoit des griefs capables de mo ¬
tiver tant de rigueur. Un Ecrivain mercenaire fe,
charge d'en fournir : la Théorie du Paradoxe pa -
roît avec toute la publicité, tous les encourage -
mens qu'un parti puissant & acharné peut donner
à ses plus cheres productions. Une Plume inconnue
la réfute , & donne la Théorie du Libelle, réponse
vraie, simple &.solide. Aussi-tôt un Arrêt fuppri -
me & flétrit l'Apologie, on ne touche point à; 1a
Satyre.
Enfin je me traîne aux pieds de mon Prince : je

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