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Trois années de ma vie, ou Ma déportation et ma captivité dans la Guyane française ; par J. Sentubery,...

De
132 pages
Librairie chrétienne (Paris). 1803. In-12, VII-122 p..
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TROIS
ANNÉES DE MA VIE,
o u
MA DEPO RTATION
ET MA CAPTIVITE
DANS LA GUYANE FRANÇAISE.
Par J. SENTUBERY, Curé de Sentours et
de Puydarrieux, diocèse de Tarbes, dépar-
tement des Hautes-Pyréné s.
lllic sedimus, et fievimus cum
recordaremur. Ps. 136. .
A PARIS,
DE L'iMPRIMERIE-LIBRAlRIE CHRÉTIENNE
RUE DES BERNARDINS.
(AN XI. - 18o3. )
PRÉFACE.
DÉPORTÉ dans la Guyane Française,
et de retour enfin dans ma patrie, après
un supplice de trois années, j'offre au
public la relation- de mes malheurs.
Que mes ennemis ne s'allarment point:
ils ne seront pas même nommés dans
cet écrit. La justice divine n'a points
voulu les punir ; je ne dois point, moi
le ministre du Dieu qui pardonne ,
appeler sur eux les haînes ou les ven-
geances humaines ! Non , non ; des
motifs plus nobles et plus saints ont
conduit ma plume. Ces Mémoires se-
ront une nouvelle preuve de l'existence
d'une Providence protectrice, qui m'a
sauvé au milieu des persécutions et
dans des circonstances où la mort pa-
roi ssoit inévitable. Quelle plus utile
leçon peut-on donner à ses corcitoyens,
2
ij PRÉFACE.
dans des tems irréligieux, que de ra-
mener leur attention vers cette première
cause infinie, ce pouvoir toujours mi-
séricordieux et toujours juste, qu'ils
. s'obstinent à méconnoître, depuis qu'on
leur apprit à le blasphémer !
La relation qu'on va lire serait inin-
telligible pour la plupart des lecteurs,
si je ne la faisais précéder d'une courte.
description du pays dont le Directoire
Français prétendoit faire une nouvelle
Sibérie.
DESCRIPTION
DE LA GUYANE FRANÇAISE.
LA Guyane sera désormais connue par les
infortunes des nombreux proscrits, déportés
par le Directoire Français, dans un tems où
les philosophes jugèrent qu'ils valoit encore
mieux faire mourir , que mitrailler, noyer ,
etc Ce vaste continent, situé dans l'A-
mérique méridionale, est d'une étendue pres-
qu'égale à celle de l'Europe. Couvert de forêts,
entrecoupé de marais , arrosé par les plus
grands fleuves du monde ; il est une immense
solitude , au milieu de laquelle errent divers
peuples , la plupart inconnus , si l'on excepte
les Galibis, que leur voisinage des établisse-
mens européens a mis à portée d'observer.
Les Galibis sont d'une taille médiocre; leur
couleur ressemble à celle du cuivre; la plu-
part vont tout nuds; quelques-uns sont cou-
verts d'une espèce d'étoffe rouge, qui pend
depuis l'épaule jusqu'à la moitié de la jambe:
3
( 2)
c'est une sorte de distinction. Toute la parure
des femmes consiste dans quelques épingles
attachées à leur lèvre supérieure, et qui la
percent d'outre en outre.
Ces peuples sont naturellement paresseux,
comme tous les sauvages pour lesquels la ci-
vilisation n'a créé ni de grandes jouissances,
ni de grands besoins. la faim seule est capa-
ble de les tirer de leur apathie; et encore tous
leurs travaux se réduisent-ils à quelques par-
ties de chasse et de pêche.
Leur commerce avec les Européens leur a
donné le goût du taffia; et cette liqueur eni-
vrante est devenue leur boisson favorite. Ainsi,
nous avons ajouté chez eux l'ivrognerie aux
maux inséparables de la vie sauvage. Leurs
armes sont des arcs et des massues connues
sous le nom de casse-tête. Ils se battent avec
un acharnement inconcevable : leurs guerres
sont des guerres d'extermination , comme
celles qu'avoit ordonnées le comité de salut
public. .
Le système religieux des Galibis est une
espèce de manichéisme : ils reconnoissent deux
principes ; l'un bon et l'autre mauvais. Ce
dernier a seul des rois aux hommages des
. . ( 3 .) .
hommes. Le principe du bien n'en peut rien
exiger, puisqu'il ne sauroit leur faire de mal.
Les Galibis adorent donc le diable : ce qui ne
paroîtra pas étonnant à ceux qui ont adoré
Marat
Plusieurs individus de cette nation venoient
souvent nous visiter dans nos carbets : ils
avoient entendu parler de la révolution. La
plupart, au reste, décidoient que la république
étoit un très-mauvais gouvernement. L'intérêt,
comme chez bien d'autres , étoit la mesuré de
leur jugement : les rois , disoient-ils , nous en-
voyoient toujours quelque chose; et nous n'a-
vons vu venir parmi nous que des malheu-
reux proscrits , depuis que les Français sont
républicains. Législateurs de l'Europe, voyez
comment on apprécie vos brillantes opérations
sous la ligne !
L'esclavage et l'avarice ont peuplé ces mal-
heureuses contrées d'une autre race d'hommes,
bien différens des Galibis : ce sont les Nègres
qui, abrutis par les fréquens excès du taffia,
s'abandonnent à tous les vices inséparables de
l'ivresse. Toute idée de pudeur est éteinte dans
ces ames dégradées par l'antique abus de l'es-
clavage, et par l'abus plus funeste encore d'une
liberté, qui n'a consisté pour eux , que dans
. ( 4 )
le droit d'égorger les blancs. On les voit tou-
jours absolument nuds; et depuis,que les droits
de l'homme ont été proclamés parmi eux, on
n'obtient de leur part le plus léger service,
qu'à force d'argent.
Les Créoles sont la troisième espèce d'hommes
qui peuplent la Guyane. On comprend sous
ce nom, les descendans des premiers Fran-
çais , fondateurs de la colonie. Ils sont plus
corrompus que les Nègres , et n'ont point la
simplicité des Galibis. Ils vivent sans religion;
et les excès du libertinage le plus effréné ne
sont pas moins communs parmi les citoyens
de Cayenne, que les excès de l'ivrognerie la
plus dégoûtante. On est témoin, dans les rues ,
des actes les plus déshonnêtes : à Cayenne,
les hommes satisfont leurs passions comme les
brutes; et les femmes ne rougissent plus. Cette
horrible corruption des moeurs est l'effet iné-
vitable du silence de la religion, et du mépris
qu'on a vers à pleines mains sur ses ministres.
Les destructeurs des autels , et les partisans de
la perfectibilité, n'ont qu'à se transporter à
Cayenne : les premiers seront d'autant plus
convaincus de l'inutilité d'un culte public, et
les seconds y verront les évènemens et les
moeurs sur-tout, justifier leurs prophéties.
(5)
Ce pays possède une infinité de quadru-
pèdes inconnus en Europe. Le roi des animaux
de la Guyane, c'est le tigre qui, d'un seul
coup de patte, renverse un cheval. Après lui,
vient le caïman, qui ne lui cède ni en force,
ni en férocité. Cet animal amphibie attaque le
tigre, l'entraîne dans l'eau, où ils se battent
avec un acharnement inconcevable : tous les
deux finissent par se noyer, Les forêts y sont
peuplées de singes, d'une infinie variété d'es-
pèces. Nous étions souvent interrompus par
les cris désagréables de ces animaux: la voix
d'un seul ressemble au rugissement d'une cin-
quantaine de cochons qu'on égorge.
On distingue parmi les reptiles , la couleu-
vre,-dont le corps extraordinairement gros,
a jusqu'à vingt-quatre pieds de long ;" le ser-
pent à sonnettes, dont la piquûre est mortelle.
Les oiseaux y sont très-multipliés : les plus
communs sont les perroquets, qui sont d'une
beauté rare. Le gibier y est abondant.
le sol de la Guyane est d'une fertilité pro-
digieuse ; il n'y manque que des bras, pour
joindre aux productions indigènes, il ne infi-
nité d'autres végétaux qu'on pourroit y natu-
raliser facilement. Les plus communes sont
l'indigo et le rocou, qui servent aux teintures
( 6 )
rouge et bleu ; le cacao, la canne à sucre, le
caffé, le gérofle, la canelle et le coton, qui
y vient de la plus belle qualité.
Les principaux fruits sont les mangles , les
oranges douces eta mères, les pommes d'aca-
jou , les citrons et les bananes. Dès que l'arbre
qui porte ce dernier fruit, a donné son régime,
il n'est plus bon à rien ; mais un petit rejetton
s'élève du tronc , et porte avec lui un nouveau
régime de soixante à quatre vingt bananes, et
ainsi successivement. La feuille de cet arbre
a six pouces de long, sur un pied de large: on
l'emploie dans les toits des cases.
On éprouve dans la Guyane placée sou»
l'équateur, des chaleurs excessives. Le pays
seroit inhabitable sans les brises qui s'élèvent
constamment, le matin et le soir, du côté de-
la mer ; rafraîchissent un air toujours em-
brasé , quoique chargé de vapeurs humides
et malfaisantes ; et un sable échauffé par les
rayons d'un soleil perpendiculaire.
Le séjour de ce pays, si j'en juge par
moi-même, est insupportable pour les habi-
tans des zones tempérées. L'uniformité dans
les saisons, une température toujours la même,
des jours égaux aux nuits , un soleil toujours
( 7 ) .
brûlant, jamais d'aurore . jamais de crépus-
cule , une nature si différente de celle qui ré-
veilla nos premières sensations, des hommes
qui avoient si peu de rapports avec nous et
chez lesquels le manque de moeurs et d'ins-
truction n'étoit pas même couvert de ce vernis
de politesse qui sert de masque aux hommes
avec lesquels nous étions accoutumés à vivre ;
toutes ces causes réunies augmentoient le mal-
aise, de notre situation. On verra , en parcou-
rant ces Mémoires, si les mesures employées
par l'ancien Directoire Français , pouvoient
contribuer à adoucir pour nous , les ennuis
d'un exil qui devoit être éternel.
TROIS
ANNÉES DE MA VIE ,
OU
MA DÉPORTATION
ET MA CAPTIVITÉ
DANS LA GUYANE FRANÇAISE.
LE 24 juin 1798, ( fête de saint Jean-
Baptiste ) , cinq cavaliers de gendar-
merie, armés de toutes pièces, paru-
rent à cinq heures du matin , dans là
commune de Puydarrieux. Ils traversent
le village , dont les paisibles habitans
s'épuisoient en conjectures sur l'appa-
rition imprévue de ce détachement de
la force armée, se montrant pour la
première fois , dans un lieu qui, pen-
dant la durée de la révolution, n'avoit
1 1
(2)
pas même été le théâtre de la plus légère
émeute. Les hommes armés investissent
la maison deM. Dastugue-Jacomet, où
Je demeurois. Je me disposois, dans ce
moment, à me rendre à Sentours , pa-
roisse voisine, dont j'étois le curé, pour
y célébrer l'office divin. Le chef de
l'escouade paroît à la porte de ma cham-
bre, et m'intime un ordre signé D***,
commissaire du gouvernement , par
lequel il m'est enjoint de le suivre à
Tarbes , pour être ensuite conduit de
brigade en brigade , jusqu'à Rochefort,
d'où je dois être définitivement déporté
à la Guyane Française.
Le coup étoit inattendu; il n'en fut
que plus terrible. Je cherche à deviner
par quel délit public , par quelle in-
conséquence privée , j'ai pu mériter un
traitement aussi rigoureux de la part
des dépositaires de l'autorité publique :
ma conscience est tranquille , ma mé-
moire est libre de tout souvenir amer;
je suis quitte envers la patrie, puisque
.( 3)
je me suis soumis à ses lois ; je suis trop
obscur et trop foible pour avoir pu
m'attirer la haîne des puissans du jour.
Je demeurois confondu, et dans une
espèce d'étonnement stupide, qui ab-
sorbe toutes mes facultés. Je fus réveillé
par la voix du commandant qui n'a-
voit pas quitté le seuil de ma porte,
d'où il appeloit les sbirres dont il étoit
accompagné, leur donnant les ordres
nécessaires pour notre départ. Je hasar-
dai quelques observations ; je demandai
un délai : on a tant de besoins quand
il faut se préparer à un éternel exil !
et la Guyane étoit pour moi l'autre
monde, Mes premières ouvertures furent
si mal reçues que, résigné à mon sort,
je suivis machinalement la troupe,
plongé dans une suite de réflexions,
toutes douloureuses, toutes amères , que
faisoit naître l'inconcevable situation
dans laquelle je me trouvois placé.
Le trajet jusqu'à Tarbes fut de cinq
mortelles heures. Près d'arriver , un.
( 4)
rayon d'espoir vient ranimer mon cou-
rage : je parlerai me disois-je, aux
administrateurs ; le commissaire ne sera
pas inabordable; ce n'est pas lui qui me
haït. J'ai-des amis, de nombreux amis
dans cette ville ; ils s'intéressent à mori
sort ; ils appuyeront du moins mes ré-
clamations auprès des magistrats : je me
justifierai sans peine... .i Nous entrions
dans la ville , et j'étois occupé de ces
idées consolantes.
Vous me permettrez de m'arrêter à
Tarbes ? demandai-je au brigadier qui,
pendant la route , n'avoit pas daigné
répondre à nombre de mes questions.
— Je n'en sais rien , répondit-il sèche-
ment. — Où me conduisez vous ? —-
En prison. — Ce sont vos ordres ? —
Sans doute. --- Je ne suis pas un mal-
faiteur , je ne suis pas même présumé
Coupable. Vous ne sauriez avoir reçu
des ordres aussi cruels ? — N'es tu pas
prêtre? me dit-il , en levant les épaules
d'un air de pitié insultante. On sent
qu'il n'y avoit plus rien à répliquer.
Cependant , j'obtins d'être conduit
dans une auberge, à condition de payer
pour tous. Mes gardes ne vivoient pas
de peu. Témoin de leur bruyante allé-
gresse , en butte à leurs insolens ou-
trages, dans les orgies dont ils me for-
çoient d'être spectateur ; je regrettai
plus d'une fois de n'avoir pas donné
la préférence à la maison d'arrêt, où
du moins j'aurois été à l'abri de la gros-
sière impudence de pareils convives.
Je m'empressai d'appeler-auprès de
moi mes nombreux amis : quelques-uns
se présentèrent, mais tremblans, glacés
d'effroi. Ils étoient sans pouvoir et sans
crédit ; ils étoient prêtres, et pouvoient
à chaque instant être frappés de la
même foudre qui m'avoit atteint. Mon
départ fut néanmoins différé de trois
jours : le commissaire osa prendre sur
lui de m'accorder ce court délai, néces-
saire aux préparatifs d'un si long voyage.
Ce fut-là la seule faveur que j'obtins, -
3
(6)
Ces trois jours furent employés à toute
autre chose : la nuit même de mon ar-
rivée , tandis que j'étois couché sur un
grabat de l'auberge, implorant vaine-
ment le sommeil, qui sembloit avoir
réservé toutes ses faveurs pour le gen-
darme qui ronfloit à mon côté, j'entendis
quelqu'un se glisser auprès de mon lit,
et murmurer, à voix basse, quelques
mots, parmi lesquels je ne pus entendre
distinctement que ceux-ci : levez-vous
doucement, et suivez-moi.
Je ne balance pas ; et à la clarté va-
cillante de la lune, qui lançoit quelques
rayons à travers les panneaux brisés des
volets, je suis le guide inconnu. Nous
traversons une longue galerie ; nous
évitons la cuisine, où dormoient trois
autres de mes gardiens, parmi les verres
et les bouteilles épuisées; la porte de la
rue est ouverte ; nous y sommes; je
reconnois mon généreux libérateur, je
l'embrasse ; et tout entier à la reconnois-
sance, j'oublie presque que la bruyante
(7)
expression des sentimens dont mon coeur
est plein , peut réveiller mes gardes , et
me replonger dans les chaînes. Mon ami
m'impose un silence absolu, et m'or-
donne de nouveau de le suivre. Nous
marchons-; et dans un quart-d'heure,
nous arrivons" à la porte d'une maison
située dans l'un des quartiers les moins
fréquentés de la ville. Mon amitire une
clef, ouvre la porte ; et la refermant
soigneusement sur nous : « vous voilà
« libre, me dit-il, en m'introduisant
« dans une chambre écartée ; personne
« he devinera le lieu de votre retraite.
« Prenez cette clef; fermez en dedans,
« et tenez-vous caché jusqu'à la nuit
« prochaine : je viendrai moi-même
« vous chercher; et nous aviserons aux
« moyens de vous procurer quelqu'au-
« tre asyle, jusqu'à ce que l'inutilité
« des recherches qu'on va faire pour
« vous retrouver, ait dégoûté vos en-
te nemis de l'envie de vous poursuivre.»
Non , je ne tenterai point de peindre
4
( 8 )
tous les sentimens dont mon coeur étoit
rempli , pendant qu'il parloit : la joie
de me voir libre, l'espoir d'éviter un
exil qui,à mes yeux , étoit la mort,
la reconnoissance envers mon bienfai-
teur , occupoient si pleinement toutes
les facultés de mon ame, que j'aurois
vainement essayé de donner à mes pa-
roles un sens quelconque ; je n'aurois
su rien exprimer, à force de trop sentir.
Mon ami disparut, et me laissa seul
dans celte chambre, où je croyois être
entièrement ignoré : ma joie lut bien
courte 1.... Je retombai dès le matin,
dans les mains des gendarmes ; et cette
nouvelle catastrophe fut l'ouvrage de la
lâcheté, ou plutôt de la simplicité de
mon frère. A la première nouvelle de
ina captivité , il s'étoit rendu auprès
^de moi pour m'offrir quelque,consola-
tion dans le. spectacle de sa tristesse.
C'étoit la seule espèce de secours que
je devois attendre de lui : nous n'avons
jamais rougi de notre indigence. Mon
( 9 )
ami l'avoit instruit : il connoissoit ma
retraite. Dès que les sbirres se furent
apperçus de mon évasion, ce fut uni-
quement sur lui que leurs soupçons se
réunirent; ce fut lui seul qu'ils pré-
tendirent rendre responsable de ma
fuite. L'un d'eux, qui étoit d'une taille
gigantesque , d'un bras vigoureux , le
saisit au collet, en le menaçant de le-
conduire sur-le-champ à la guillotine,
s'il ne lui découvrait l'asyle que j'avois
choisi. La peur arrache de la bouche
de mon malheureux frère , toutes les
instructions dont on avoit besoin. Ils le
forcent d'être leur guide ; et bientôt je
les entendis autour de la maison , criant
au nom de la loi, que les portes leur
fussent ouvertes. L'évasion étoit impos-
sible , la résistance inutile ; elle eût
compromis mon frère et mon ami : jt>
me livrai donc moi-même, entre les
mains de vingt-quatre hommes vêtus
de bleu, qui, pour cette fois, s'assu-
rèrent de leur prisonnier, de manière
( 10)
a rendre une nouvelle évasion impossi-
ble. Ils me conduisirent en prison,
Cette tentative nefit donc que river
plus étroitement les chaînes dont j'a-
vois cru me délivrer; et donner une
nouvelle activité à la vigilance de mes
gardiens. Il fut décidé que je serois con-
duit dès le lendemain , à la brigade pro-
chaine; et que , dans la route, je cou-
cherois toutes les nuits en prison.
Je partis donc escorté comme un cri-
minel.
Je ne ferai point partager à mon lec-
teur toutes les angoisses dé mon pénible
et douloureux voyage. Qu'il suffise de
savoir que la délibération prise à Tarbes,
fut ponctuellement exécutée.
Il est des momens où le courage sue-
combe , où le sentiment religieux pres-
qu'éteint, laisse percer la foiblesse hu-
maine : je ne rougirai pas d'avouer que
mes pleurs coulèrent plus d'une fois ;
ce qui me valut, au reste, une leçon
que je n'oublierai de ma vie.
(11)
Arrivé à Marmande, je traversai, la
chaîne au cou et les mains liées , es-
corté de quatre gendarmes , et accom-
pagné des gémissemens du peuple, la
longue rue qui conduisoit à la prison,
devenue mon gîte ordinaire. Mes souf-
frances étoient à leur comble : le senti-
ment de mon innocence , joint à un
mouvement d'indignation contre mes
lâches persécuteurs, me firent joindre
mes sanglots et mes larmes à celles
des spectateurs dont j'étois environné.
« Pourquoi des pleurs ? s'écrie une
« femme qui fit entendre tout-à-coup
« sa voix au milieu de la foule: tous
« les prêtres que nous avons vu passer
« ici, n'ont pas été traités moins rigou-
« reusement que toi ; cependant , ils
« ne pleuroient point : les vrais apôtres
« de Jésus-Christ n'ont jamais rougi
« de leurs chaînes. »
La voix de cette femme retentit au
fond de mon coeur, et réveilla tout mon
courage. Ames sensibles! rassurez-vous,
6
( 12 )
mes larmes ne couloient. plus quand
nous arrivâmes à la prison.
De Marmande à Langon , et de Lan-
gon à Castres, le trajet est de sept mor-
telles lieues. La prison de Langon ne
put me recevoir ; on me conduisit
dans !a maison du brigadier : là , je fus
déposé dans la. cour, au milieu de huit
forçats. Il fut. impossible d'obtenir de
mon geolier qu'il délivrât mes mains
pour prendre un peu de nourriture.
Les huit forçats furent traités plus hu-
mainement.
Il fallut ajourner la faim jusqu'à Cas-
tres , où une prison m'attendoit : j'y
arrivai à huit heures du soir, encore
à jeun, les mains meurtries par le frois-
sement clés fers. Je cherchai vainement
à donner à la nature les alimens dont
elle avoit besoin pour ranimer des forces
presqu'éteintes ; elle refusa toute espèce
de secours. Exténué par une si longue
diette, et .dans un état de foiblesse im-
possible à décrire, je fus obligé le len-
demain de poursuivre ma route.
(13)
J'éprouvai quelque soulagement â
Bordeaux. Le vénérable Lacombe, évê-
que de la Gironde, instruit de ma dou-
loureuse situation , courut solliciter les
magistrats en ma faveur. Il obtint qu'on
me délivrât de mes chaînes ; mais les
ordres du commissaire ne furent exé-
cutés que par les gendarmes de Bor-
deaux : ceux de la brigade de Blaye
n'oublièrent aucune des précautions
nécessaires pour s'assurer de moi.
Je séjournai trois jours dans les pri-
sons de Blaye. Le concierge étoit hu-
main, car il étoit religieux : je le priai
de se charger d'une pétition , adressée
à la municipalité. Je demandois un che-
val pour achever mon voyage: ma foi-
blesse , mes plaies, la fièvre qui étoit
survenue à la suite de tant de souf-
frances , me rendoient ce secours abso-
lument nécessaire. L'honnête concierge
ne doutant point du succès, s'employa
volontiers en ma faveur. Hélas ! ma pé-
tition étoit celle d'un prêtre!..... Elle
(14)
fut accueillie par le plus froid mépris
de la part des graves municipaux. L'un
d'eux , après l'avoir rapidement par-
courue, répondit par cette vigoureuse
apostrophe, qui déconcerta mon géné-
reux protecteur: a pourquoi vous inté-
« ressez-vous à un prêtre , digne de la
« fusillade ? pourquoi ne l'avez-vous pas
« mis au cachot ? Je vous déclare que
« vous êtes en grand danger de perdre
« votre place. » Accoutumé depuis
long-tems à tous les genres d'injustices,
je ne fus sensible a celle-là que par le
sentiment douloureux dont je vis affecté
le bienfaisant geôlier, lorsqu'il revint ,
les larmes aux yeux, me rendre compte
du triste succès de ma pétition.
Cependant il ne faut pas aggraver les
torts, même de ses ennemis : la dureté
dont on usoit à mon égard, dans un
lieu où j'étois entièrement inconnu , ne
pouvoit être que l'effet de la méchan-
ceté de mes ennemis ; et elle l'étoit
réellement. Les gendarmes avoient ordre
( 15 )
de répandre, dans tous les lieux où nous'
passions, que j'étois un aristocrate fa-
natique, qui avoit voulu renverser le-
gouvernement constitutionnel. De pa-
reilles inculpations dévoient nécessaire-
ment allumer la colère patriotique des
municipaux et des commissaires à. cent
écus ; car c'étoit un grand crime aux:
yeux de ces magistrats, de songer même
à renverser une constitution, et sur-tout
un gouvernement qui payoit si large-
ment les subalternes qu'il employoit.
Ma nullité, mon état, un coup-d'oeil
jette sur ma personne, détruisoient bien,
aux yeux de tout homme doué d'un peu
de sens commun, toute la vraisemblance
d'uneaussi ridicule inculpation ; mais
des municipaux étoient-ils obligés, en
ce tems-là , d'avoir du sens' commun ?
et ces réflexions ne justifient-elles pas,
en quelque sorte, le municipal blayais?
Mais moi, je n'en étois que plus à'
plaindre : et dans tous les; lieux, dès
mon arrivée, je voyois venir au-devant
(16)
de moi, les figures rebarbaratives de ces
terribles commissaires , qui enchéris-
soient sur la cruauté de mes gardiens»
Les premiers mots qui sortaient de leur
bouche, étaient cet ordre terrible : « at-
« tachez au piquet la chaîne de ce prê-
« tre. «Ils étaient ponctuellement obéis.
Par une bisarrerie particulière de ma
destinée, je faillis d'être massacré à
Rochefort, parce qu'on me crut un ter-
roriste, moi qu'on déportait comme un
prêtre fanatique. Ceci demande une
courte explication. Nous étions à peine
dans la ville , qu'un attroupement se
forma autour de nous : les gendarmes,
qui connoissoient la température patrio-.
tique du pays, changent, sans m'en pré-
venir , la façon de leur thème ; et je de-
viens tout à-coup un terroriste, parce
que le fanatisme n'est pas de mise à
Rochefort. Le:mot citoyen qui m'é -
chappe , confirme le témoignage des
gendarmes, et allume la fureur de la,
populace. Bientôt les cris terribles à bas
( 17)
le terroriste,.... le buveur de sang! et
autres épithètes dont on accompagne
les noms de certains patriotes , se font
entendre : les gendarmes se virent forcés
de doubler le pas, pour prévenir l'ef-
fusion du sang ; et moi, je les suivois
muet d'étonnement, et ne pouvant con-
cevoir les motifs de l'accueil désobli-
geant que recevoit un prêtre fanatique,
dans une contrée que j'avois cru le
siège du fanatisme.
Je fus conduit à la municipalité: la
citoyen commissaire nous y attendoit.
D'un coup-d'oeil, il toisa toute ma per-
sonne; et après avoir consigné mon si-
gnalement sur un registre, il ordonna
qu'on me conduisît à la prison de Saint-
Maurice : c'était jadis une-.echapellei
Dans son étroite enceinte , étaient en-
tassés quatre-vingts prêtres, condamnés
à ht déportation, ainsi que moi. L'es-;
pace que nous occupions étoit si peu
proportionne à notre nombre, que le
moindre mouvement»de la part d'un
( 18 )
Seul, dérangeoit tous les tristes habitans
de ce séjour de douleur et d'angoisse.
Notre ration quotidienne étoit celle d'un
soldat de la marine ; elle consistait en
une livre et demie de pain noir, demi-
livre de viande, et deux verres de vin.
Cent-soixante prêtres, aussi malheu-
reux , étoient encore renfermés dans
une autre prison.
- Je demeurai huit jours à Rochefort,
n'ayant d'autre société que Gelle de mes
compagnons d'infortunes , ni d'autre
distraction que celle de mêler mes
prières aux leurs. Parmi nous se trou-
voient quelques vieillards, dont le front
calme et serein portait l'empreinte de
ces sentimens de béatitude que la reli-
gion fait naître dans le coeur de l'homme
juste. Témoin de la résignation de ces
hommes dont la longue vies'étoit écoulée
au milieu des*travaux d'un ministère
de consolation et de paix, et qui ne re-
cueilloient, à la fin de leur carrière,
que les persécutions et le mépris ; je
( 19 )
jettai un coup-d'oeil sur moi - même ,
jeune encore, plein de force, dont la
vie, si elle n'avoit pas été accompagnée
de grandes jouissances, n'avoit pas été
non plus traversée par de grandes in-
fortunes ; et je rougis des murmures que
m'avoient arrachés la perfidie de mes
ennemis , et les mauvais traitemens de
mes gardiens.
Ce fut dans ces dispositions de zèle
et de courage, que j'entendis la lecture
d'un long arrêté, rédigé en considérans
et en articles, lequel fixoit le jour de
notre déportation, et la manière dont
elle devoit s'effectuer. Cet arrêté étoit
accompagné de la liste des condamnés.
Chacun de nous prêtait la plus vive at-
tention à la terrible lecture. Je ne con-
noissois aucun de mes compagnons
d'infortune ; cependant il m'était aisé de
lire leur nom sur leur physionomie, par
le changement qui s'y manifestait, au
moment où ce nom fatal sortait de la
bouche du lecteur. Nous étions quatre-
(20)
vingt-un, en me comptant. Je suppute,
avec toute l'exactitude de l'attention la,
plus scrupuleuse, le nombre des vic-
times.: la longue liste tire à sa fin , et
mou nom n'a pas encore frappé mon
oreille; elle s'achève, et je ne suis pas
nommé : j'en conclus qu'on m'exempte,
de la loi commune, que de nouveaux,
ordres sont survenus, que ce jour-là
même, ou le lendemain.au plus tard,
la liberté me sera rendue Peigne.
qui pourra le sentiment de joie qu'on
éprouve dans ces secousses inattendues!
pour moi, je désespérerais de rendre »
avec des expressions humaines, ce qu'il,
n'appartient point au langage humain,
d'exprimer. Mes compagnons d'infor-
tune se pressent autour de moi; ils me
félicitent sur mon bonheur : je reçois
avec reconnoissançe ces marques d'une
amitié sincère ; car, dans une égalité de
malheurs,les sentimens et les affections
sont vrais, et l'expression n'en est point
équivoque.Toutes ces idées de patience
(21)
et de résignation, dont je croyais avoir
armé mon coeur contre les coups du
sort, s'évanouirent devant cette faveur
inespérée de la Providence. J'étais glo-
rieux naguères de partager la destinée
des martyrs que je voyois autour de moi ;
je suis prêt maintenante les quitter
sans peine. Loin de songer à la Guyane,
je songe à ma patrie : je songe à toutes
les affections, à toutes les habitudes dont
jusqu'alors m'on bonheur s'étoit com-
posé ; et je pense que dans peu de jours
je vais me retrouver au milieu des mêmes
élémens, pour en recomposer une nou-
velle tramé de félicité...... Mon rêve
fut délicieux, mais qu'il fut court !...
Le lecteur de la veille se présenta le
lendemain, armé d'une liste supplémen-
taire. Pour cette fois, je n'eus pas long-
tems à attendre : mon nom figurait seul
sur le fatal papier. La voix du lecteur fit
évanouir, en un moment toutes mes
espérances, et me guérit, vraisemblable-
ment pour toujours, de la manie de me
livrer ainsi sans réserve à l'impression
des premiers mouvemens. Je me résignai
donc ; et j'attendis avec un reste d'es-
pérance, mais bien foible , la visité des
officiers de santé, qui dévoient constater
l'état de ceux que leurs infirmités dé-
voient mettre à l'abri de la déportation.
Je me présentai, comme les autres, aux
examinateurs : j'atteste que j'étois réel-
lement malade ; ils décidèrent que j'étois
bien portant, et que ma santé n'éprou-
veroit point de changement dangereux ,
sous la ligne.
Cet examen , au reste , n'étoit qu'une
momerie et un outrage de plus : les
officiers de santé avoient ordre de ne
reconnoître aucune des infirmités dont
nous étions atteints. Mais,.ce qui ne leur
étoit peut-être pas ordonné, ils joi-
gnoient l'insulte à la dérision; et, se
faisant un jeu cruel, de notre détresse.,
ils prononçoient magistralement que le
changement d'air, l'influencedu climat
salutaire de la Guyane, produiroient en
(23)
nous des effets merveilleux...... nos
maux devoient être promptement guéris
dans les plaines du nouveau monde....
Je ne sais si ce ne fut pas avec un
sentiment de joie que je vis paroître
tout-à-coup , dans notre prison, une
troupe de matelots, qui se chargèrent
de notre bagage. Le langage grossier,
les propos durs, mais non pas offensans,
de ces nouveaux venus, étaient moins
dégoûtans que l'inepte persifflage de nos
graves examinateurs.
Deux haies de soldats bordoient le
chemin que nous devions parcourir de-
puis la prison jusqu'au port, où des ba-
teaux nous attendoient. Deux frégates,
la Bayonaise et la Vaillante, étaient
postées entre les îles de Rhé et d'Olé-
ron , n'attendant pour mettre à la voile,
que l'arrivée des captifs de Rochefort. -,
Nous étions cent soixante-dix-sept
prêtres : cent vingt (et. je fus de ce nom-
bre) furent embarqués surla Bayonaise ;
la Vaillante n'en reçut que cinquante-.
( 24 y
sept. Plus heureux que nous, ces der-
niers virent leur prison flottante deve-
nir la proie des Anglais, ennemis alors
moins redoutables et moins cruels pour
des prêtres français, que leurs propres
compatriotes.
On mit à la voile le 8 août. Je passerai
sous silence les accidens d'une naviga-
tion longue et difficile ; je ne ferais que
répéter des détails qui se trouvent déjà
consignés dans les relations de la plu-
part des navigateurs: je bornerai donc
mon récit aux circonstances qui nous
sont purement personnelles.
Nous étions entassés dans l'entrepont,
où on nous avoit laissé si peu d'espace
qu'à peine pouvions-nous remuer : toute
promenade sur le pont, nous étoit inter-
dite ; et la plus légère communication
avec l'équipage étoit sévèrement dé-
fendue.
Notre nourriture consistait .dans un
morceau de biscuit, que nous étions
forcés de disputer aux araignées et aux
vers,
(25)
vers, et dans une écuelle de ris, dont
la seule odeur faisoit soulever l'estomac.
Quelquefois les décadis, qui étaient nos
jours de gala,on ajoutait à ces mauvais
alimens , des fèves à moitié crues.
. Ce mauvais régime, les miasmes cor-
rupteurs que nous étions obligés de res-
pirer, les chagrins de toute espèce dont
nous étions tourmentés , firent naître
parmi nous une espèce de maladie épi-
démique, qui s'annonçoit avec des symp--
tômes effrayans ; et cependant nous ne
devions attendre ni soins, ni secours,
ni consolations : les chirurgiens du vais-
seau ne devoient point à des prêtres.
les secours de leur art ; l'apothicairerie
nous étoit fermée. Pâles et défigurés.,
ayant perdu tout espoir de salut, plus
semblables à des spectres qu'à des
hommes, nous attendions froidement
notre dernière heure, dans ce calme
stupide que produit la certitude d'une
mort inévitable.
Sept prêtres périrent ; et ce ne fut qu'à
2 1
( 26)
la suite des plus vives sollicitations, que
nous pûmes obtenir qu'on débarrassât
de leurs cadavres, le triste asyle qu'oc-
cupoient encore ceux qui avoient eu le
malheur de leur survivre : on envoya
enfin quelques matelots qui, par un trou
pratiqué dans la cuisine, lancèrent ces
tristes restes dans la mer , où ils de-
vinrent bientôt la proie des requins qui
suivoient constamment le vaisseau.
A tant d'angoisses, produites par ce
spectacle de douleur que nous avions
constamment sous les yeux, se joignoient
pour le plus robuste ., pour ceux qui
voyaient lamer pour la première fois,
(et j'étois de ce nombre) les maux in-
séparables d'une longue navigation : je
fus tourmenté , pendant toute la tra-
versée, d'un vomissement continuel.
On avoit pris si peu de précautions
pour garantir des malheureux comme
nous, des accidens ordinaires à la mer,
que les vagues inondoient souvent notre
Cachot, mouilloient nos habits et les
cadres sur lesquels nous étions couchées.
A u ssi, not r e dépl orable 'situation inspi-
ra-t- elle-assez d'intérêt aux matelots,
pour les engagerà supprimer, en notre
faveur le baptême de mer, cérémonie
que nous n'aurions pu éviter dans d'au-
tres circonstances, sans leur payer une
rétribution-qu'ils n'eurent pas le cou-
rage denous demander.
Enfin , Cayenne-parut: les maux ac-
tuels. sont les plus terribles ; ; et dans la
plus horrible des conditions, l'espérance
survit encore à nos pertes. L'espérance!
elle embellit de sa riante perspective
l'horison le plus rembruni; Aveugles que
nous étions ! nous espérionstrouver le
terme de nos souffrances dans la rade
de Cayenne , où nous fûmes retenus
pendant deux jours, sans qu'il nous fût
permis de débarquer.
Cependant, les plus malades sentirent
ranimer leurs forces à la vue de a terre;
on les voyoit se soutenant à peine, les
uns appuyés contre les mâts, les,autres
a
se soulevant sur leurs cadres, à l'aide
d'un bout de cordage ; quelques-uns,
accrochés aux manoeuvres du bâtiment,
regardant , avec des yeux où se pei-
gnoient l'admiration ,l'étonnement l'es-
poir sur tout, cette terre nouvelle , cette
nature si différente de celle que nous
venions de quitter. Ici, disions-nous, il
nous sera permis de servir Dieu en paix,
de lui rendre je culte qu'il a bien voulu
lui-même prescrire aux hommes. Dans
ce coin du monde , sur cette terre nou-
velle qui n'a pas été encore imprégnée
des vices de la vieille Europe , les nou-
veaux concitoyens que le malheur va
nous, donner , n'ont aucune raison de
nous haïr. Etrangers aux horreurs d'une
révolution dont le foyer est placé si loin
d'eux, ils ne verront en nous ni des aris-
tocrates, ni des patriotes : ils: ne verront
pas même en nous des prêtres ; nous ne
pouvons être pour eux que des infor-
tunés. Peut-être le ciel est-il satisfait,
et le moment de la clémence est arrivé.
Oh ! si à deux; milles lieues de notre
patrie, il nous étoit donné de retrouver
des frères !. ... Ames sensibles, il me
reste encore tant de malheurs à raconter!
Le Directoire Français, plus puissant
dans les colonies qu'au sein même de la
métropole, les avoit soumises au joug
d agens qui ne relevoient que de lui.
Revêtus de pouvoirs illimités , ils ne
suivoient, dans leur administration, que
les lois dé leurs caprices , ou l'impulsion
qui leur étoit communiquée par la vo-
lonté des cinq tyrans. Tranquilles sur
les effets d'une responsabilité.qu'ils re-
gardoient pomme chimérique, ils abu-
soient impunément de la portion d'au-
torité qui leur avoit été confiée.
Le nommé Jannet commandoit à
Cayenne ; homme cruel, et bien digne,
sous, tous les rapports , d'être compté
parmi les bourreaux employés par La-
réveillère. Il ne vit, dans ce nouveau
supplément de proscrits, qu'un bouvel
3
eneux des hommes que les lumières
qu'on leur supposoit à raison de leur
état , mettroient à même d'apprécier
les principes d'après lesquels ilse con-
duisoit dans son gouvernement ; et qui
dévoileroient peut être un jour, les
abus d'autorité dont il se rendoit jour-
nellement coupable.
A peine fûmes nous mouillés dans la
rade, que l'ordre: arriva, d'y rester jus-
qu'à un nouvel avertissement; avec la
.défense aux déportés de descendre à, la
côté: on n'excepta qu'un petit nombre
d'entre nous, qui furent réclamés par
des colons pour être employés en qua-
lité de secrétaires où d'économes. Nous
nous flattions que ces mesures de ri-
gueur, nécessitées sans doute par des
circonstances que nous pouvions igno-
rer, n'auroient qu'uneffet de peu de
durée, lorsque dans la nuit du 12 au 13
octobre, on porta à bord un nouvel ar-
rêté du commissaire, qui enjoignoit au
capitaine de livrer sa cargaison à un
(31.)
pilote-côtier, chargé d'aller la déposer
à trente lieues est de Cayenne, en sui-
vant toujours la côte, sur les bords de la
rivière de Conomama.
Ce nom barbare cet ordre inattendu
réveillèrent en nous des craintes que la
vue de la terre avoit un moment sus-
pendues : mais il fallut obéir, et quitter
la frégate. Une goëlette nous.reçut; et,
sous la conduite du nouveau pilote ,
nous louvoyâmes long-tems le long de
la côte, luttant contre la force des cou-
rans et le choc des vagues qui, à chaque
instant, menaçoient de submerger notre
frêle esquif. L'habileté du pilote n'était
guères propre à nous rassurer : peut-être,
comme il s'agissoit de prêtres, avoit-on
choisi le plus,ignorant de la colonie. Le
pauvre, homme ayant bientôt perdu la
tête, nous déclara qu'il lui était impos-
sible de trouver l'embouchure de la ri-
vière de Conomama , et qu'il falloit né-
cessairement revenir à Cayenne. Nous
revînmes donc dans ,1a rade, quelques
4
(32
heures après en être partis. Nous atten-
dions dans la plus déplorable situation
les nouveaux ordres du gouvernement :
ils ne tardèrent pas à être donnés. Il nous
fut enjoint de repartir sur-le-champ :
nous espérions du moins qu'on change-
roit le pilote ; on n'en envoya point.
Tristes jouets des élémens et des hommes,
rebut de la nature et de la société, nous
remîmes à là voile.
Cependant la mer qui s'était calmée,
permit aux bâtimens de voguer avec plus
de sécurité ; mais nous ne pûmes jamais
gagner l'embouchure de la rivière. Le
pilote, sensible à nos cris, forcé par les
ordres réitérés du commandant du poste
de Conomama, qui s'était avancé trois
lieues au-devant de nous, nous débarqua
enfin sur une plage couverte d'arbres
et de plantes qui frappoient nos regards
pour la première fois.
Notre premier sentiment fut un senti-
ment de reconnaissance envers la Pro-
vidence divine. Au moment où je touchai
laterre, je prononçai , avec toute la fer-
veur dont, j'étois capable, une prière
d'actions de graces, au protecteur des
infortunés, à celui dont la miséricorde
infinielaisse prospérer les persécuteurs
dans les cités, et n'abandonne point le
proscrit au fond du désert.
Ce devoirunefois,rempli,nous pri
mes, chacun sur nos épaules, le bagage
.qu'il nous avoit été possible de soustraire
aux avides recherches des employés de
Rochefort , et guidés par le comman-
dant, assistés de quelques nègres qu'il
avoit amenés avec lui, nous parvînmes
enfin, après trois heures d'une marche
pénible, à, travers les forêts, et sur un
chemin embarrassé,de lianes, où nous
risquions de tamber à chaque pas , au
lieu de notre destination;
Sybarites de l'Europe vous connoissez
les déserts par les descriptions des re-
manciers ; -jet tes malheurs de vos Sem-
blables, par les représentations théâtrales :
croyez-moi ces brillantes fictions ne
5
sont point la vérité, et vous chercheriez
vainement, d'après ces frivoles notions
à vous faire u ne idée du desert de Co
nomama, et de notre situation. Souffrez
que j'essaie ; de vous les peind re ; et si je
détourne-un momentvotre attention de
l'intéressant tableau des malheurs d'un
héros chimérique, pour la fixer sur le
récit des infortunes, hélas! trop réelles
d'un de vos coucitoyens,que la nou-
veauté des objets soit mon excuse ! heu-
-reux si je puis, en satisfdisant la curio
sité de mes lecteurs réveiller en eux les
émotions de la pitié ; et faire couler les
larmes du sentiment ! Elles ont été si
souvent) usurpées par le mensonge !
qu'elles soient au moins une fois accor-
dées à la vérita-, qui les réclame
Nous étionsexcédés de fatigué et de
faim, lorsque le bois s'éclaircissant
tout à coup nous permit de porter nos
regards surune étendue de terrain d'en-
viron.unelieue delarge, sur deux de
circuit : on en a voit coupé les arbres ; il
(35)
étoit situé sur les bords, de la rivière, et
assez. près de son embouchure..C'estlà
que l'arrêté du commandant de Cayenne,
avoit fixé notre nouveau ; domicile., Le
sol marécageux étoit embarrassé de man-
gles et de lianes: des myriades,, des
moustivies , des mariagoins,, des mavis,
des chiques,des tiques, des poux d'a-
gouty et de bois, obscurcissoient l'air
tandis que,des fourmis, des ravets, des
scarabées, des, crapauds, nichés parmi
les lianes , n'étoient pas un moindre
fléau, ...
Celieu de désolation étoit borné, d'un
.côté, par la rivière dont les eaux la cou-
vroient quelquefois ; des trois autres,
par des forêts d'une verdure monotone.
Le silence,, de ces vastes solitudes n'est
troublé que par le cri désagréable des
quadrupèdes :.les oiseaux y sont sans
voix ; et leur ramage ne distrait jamais
Je voyageur que la curiosité y a conduit-,
ou l'infortuné que les persécutions des
méçhans y ont exilé. Tout y porte l'em-
6
(36)
preinte d'une nature plus âpre, plus
sauvage que celle de nos climats ; et
plonge l'observateur dans une mélan-
colie bien différente de cette délicieuse
sensation que produit, en notre Europe,
l'aspect d'un site sauvage. C'étoit alors
le mois d'octobre ; et ce tems, dans là
Guyane ; est le commencement de là.
saison des pluies.
On avoit construit, pour notre habi-
tation quelques cases du calbets. Les
nègres etles sauvages , qui avoient été
les architectes de ces misérables édifices,
n'y avoient pas même déployé leur in-
dustrie ordinaire : les toîts n'étoient que
defeuilles; les parois n'étaient que de
claies ; et le sol, qu'on n'avoit pas
pris le soin de débarrasser de ces larges
filets de lianes dont les environs étaient
couverts , ployoit sous nos pieds , qui
faisoient jaillir à chaque pas une eau
bourbeuse et fétide, repaire des crapauds
ou d'autres animaux immondes , aux-
quels nous venions disputer leur asyle.
Ces casés , au nombre de quatorze
reçurent chacune vingt-quatre déportés.
On sépara les prêtres, des laïcs qu'on
avoit déportés avec nous. Nos ustensiles
de cuisine consistoient dans une marmite,
qui devoit suffire à douze ; nos armes of-
fensives et défensives, dans une hache
destinée, sans doute , à cou per le bois né-
cessaire à la préparation de nos alimens.
Une fois établis, il fallut songer à sa
subsistance , et à préparer les alimens
que le commandant nous fit distribuer.
C'étaient des fèves, du riz, du manioc
et d'autres productions indigènes, qui
nous étaient entièrement inconnues :
quelques - uns d'entre nous n'osoient
point tenter l'essai décès mets nouveaux;
mais la faim étoit encore un danger plus
pressante. Dans peu dé jours, à l'aide de
quelques saunages qui nous inspiroient.
plus de confiance que les nègres et les
blancs , nous apprîmes à préparer la
cassave, le manioc et le maïs; nous
donnâmes la préférence à ces alimens,
sur les provisions avariées de l'Europe.
à nous passer de pain ; la privation du
vin nous étoit moins pénible: notre bois-
son n'étoit que de l'eau de la rivière,
qu'il falloit puiser ayant la marée mon
tante; l'usage en eût été dangereux lors-
qu'elle étoit mêlée avec l'eau de la mer.
Nous aurions pu nous habituer à ce
genre de vie, etnos malades se seraient
rétablis, si l'amertume de nos souvenirs
et des traitemens barbares n'avoient en-
core contribué à augmenter nos souf-
frances.
Les persécuteurs, qui avoient tout
calculé avec un rafinement de cruauté
qui honoreroit un directoire de bour-
reaux, avoient compté que la plupart
d'entre nous ne résisteroient pas long-
tems à la maligne influence du climat:
on avoit en conséquence, destiné la plus
vaste des cases à servir d'hôpital. Ce nom
rappelle à des chrétiens les maisons éle-
vées par la charité, pour servir d'asyle
aux infortunés qui n'en ont plus. L'es-
prit de bienfaisance que la religion com-
mande et que la philosophie éteint, a
peuplé ces maisons de vierges chrétien-
nes qui se dévourent, avec un courage hé-
roïque, aux travaux dégoûtans qu'exige
le traitement des malades. C'est-là que
la vertu se montre dans toute sa force,
et que la douleur paroît moins aïgue!
Mais les soins compatissans de la cha-
rité chrétienne étoient inconnus sous la
tente qui portoit le nom d'hôpital, à Co-
romain : quelques hamacs suspendus
à des piquets, composoient tout l'ameu-
blement ; on n'y trouvoit ni linge, ni
médicamens, pas même un vase pour
faire chauffer de l'eau : seulement, la
mal propreté la plus dégoûtante distin-
guoit cette case de celle qui nous ser-
voient d'habitations. Quelques nègres
qu'on avoit dressés à être cruels, et qui
dépouilloient les morts avec une joie fé-
roce, se hâtant de revêtir leur nudité
des tristes lambeaux dont ils héritoient;
(40)
tels étaient les frères de la charité, qu'on
nous avoit destinés.
Ceux qui eurent assez decourage pour
aborder cet affreux repaire , et pour con-
fier leur existence à ces étranges garde-
malades, virent en peu de tems, la fin
de toutes leurs peines : presque tous
moururent; les uns, dans les convul-
sions d'une horrible agonie, causée par
des maladies inflammatoires dont ils
avoient apporté le germe de l'Europe,
mais auxquelles la chaleur du climat
donnoit une nouvelle énergie ; d'autres
voyoient des milliers de vers se former
sous leur peau, se frayer un passage à
travers les ulcères dont tout leur corps
était couvert. Les infortunée atteints de
cette horrible maladie, ratissoient leur
peau avec les débris d'un pot cassé ; mais
plus ils chassoient de ces insectes dé-
goût ans, plus il en renaissoit l'instant
d'après.
L'horreur d'une telle position étoit
encore augmentée par l'indigne con-

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