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Un chapitre de l'histoire des colonies au XVIIIe siècle / par M. François Moulenq,...

De
50 pages
Impr. de Forestié neveu (Montauban). 1870. France -- Colonies -- Histoire. 1 vol. (52 p.) ; In-8°.
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UN CHAPITRE
DE
L'HISTOIRE DES COLONIES
AU XVIIIe SIÈCLE.
UN CHAPITRE
DE
L'HISTOIRE DES COLONIES
AU XVIIIe SIÈCLE,
PAR
M. FRANÇOIS MOULENQ,
Membre de plusieurs Sociétés savantes.
MONTAUBAN,
IMPRIMERIE FORESTIÉ NEVEU , RUE DU VIEUX-PALAIS.
1870.
UN CHAPITRE^
DE
L'HISTOIRE DES COLONIES
AU XVIIIe SIÈCLE (1).
Avant son départ de France, M. de Bellecombe ( 2) avait sou-
vent entretenu le ministre de l'utilité, — au point de vue de
la prospérité et de la défense de nos colonies, — de con-
centrer le commandement des îles de France et de Bourbon
et celui des possessions françaises de l'Inde dans les mains
(1) Ce chapitre, communiqué à la Société des sciences, belles-lettres
et arts de Tarn-et-Garonne, fait partie d'un ouvrage que l'auteur se
propose de publier prochainement sous ce titre : M. de Bellecombe et les
Colonies au XVIIIe siècle. Guillaume LÉONARD DE BELLECOMBE était né
à Bellecombe, paroisse de Perville, en Agenais, aujourd'hui commune
du canton de Valence, département de Tarn-et-Garonne.
( 2) Le général de Bellecombe avait été nommé, le 18 février 1776,
commandant général des établissements français dans l'Inde, et, en exé-
d'un gouverneur général résidant à l'île de France, et,
quoique l'exécution de son projet l'eût placé personnellement
en sous-ordre, alors que son commandement actuel ne dé-
pendait que du ministre, il persévéra dans son opinion, dont
le désintéressement ne saurait être contesté. En effet, il
écrivait de l'Ile-Bourbon, le 16 novembre, au ministre des colo-
nies, pour lui exposer les motifs qui le déterminaient a revenir
sur cette grave question : « Le gouverneur général, lui disait-il,
« saisirait les occasions favorables pour fournir , au meilleur
« compte possible, aux divers établissements de l'Inde, les
« secours que les îles de France, de Bourbon et de Madagas-
« car pourraient lui procurer, et il en tirerait de l'Inde pour les
« besoins de ces îles. Donnant directement des ordres sur tous
« les points, il lui serait facile de lever des obstacles que la
« division de l'autorité rend aujourd'hui insurmontables
« Au point de vue politique, et principalement en temps de
« guerre, les avantages seraient bien plus considérables encore.
« Le gouverneur général ayant à ses ordres, comme en ce
« moment, quatre mille bons soldats, plus deux mille à Pon-
« dichéry, un corps et un train d'artillerie bien montés, un
« ou deux vaisseaux et deux frégates, serait en position de
« relever le crédit de notre nation dans l'Inde. Les Anglais,
« ignorant ses projets, le sachant en force et avec des pouvoirs
« presque absolus de sa cour, seraient dans de continuelles
« alarmes. Ils craindraient toujours quelque attaque imprévue
« sur l'un ou plusieurs de leurs établissements, car il leur serait
« impossible d'être partout en force, et, à cause de l'étendue
cution des ordres du roi, il venait d'inspecter, en se rendant à son poste,
nos possessions d'Afrique, notamment celles de l'île de Madagascar, lors-
qu'il fut obligé, par suite des fatigues de son inspection, à prendre un peu
de repos dans l'Ile-Bourbon.
« de leurs possessions, ils ne résisteraient dans aucune partie
« à une opération bien combinée. »
Cette lettre, écrite au moment où, son inspection des servi-
ces de l'Ile-Bourbon étant terminée, M. de Bellecombe allait
prendre définitivement possession de son commandement, est
un indice des préoccupations qui agitaient son esprit. Il songeait
à la grave responsabilité dont il serait chargé ; il craignait d'être
abandonné, presqu'oublié dans ce pays dont il voulait faire une
riche possession pour sa patrie et de n'y pas recevoir plus de
secours et d'appui que ses prédécesseurs. Il se souvenait de
Dupleix, mort de misère, après avoir vu la France renoncer au
magnifique empire qu'il avait conquis et se refuser à lui res-
tituer les sommes immenses qu'il avait avancées pour elle
de Labourdonnais, vainqueur à Madras dont il s'empara, à
Pondichéry qu'il délivra des Anglais, et qui mourut dans l'in-
digence à la suite d'un emprisonnement de près de quatre
années à la Bastille ( 2) ; de Lally-Tollendal, mort sur l'échafaud,
victime de ses erreurs et aussi de son inébranlable loyauté.
(1) Douze millions.
( 2) Jusqu'à ces derniers temps, les historiens avaient unanimement ratifié
le jugement qui, en 1751, proclama La Bourdonnais innocent des faits
de concussion qui lui étaient reprochés ; mais le major C. B. Malleson,
dans son Histoire des Français dans l'Inde ( History of the Trench in
India. — London, 1868), a avancé une assertion trop grave pour n'être
pas signalée. Selon cet écrivain, il existerait, dans les archives de India-
House, à Londres, une pièce constatant d'une manière positive que La
Bourdonnais, en cédant Madras aux Anglais, en 1746, avait reçu une
gratification de 100,000 pagodes (environ un million), indépendamment
du prix officiel de la cession, fixé à 1,100,000 pagodes, en faveur de la
Compagnie française des Indes. Il nous semble cependant que lorsque l'on
avance un fait de nature à ternir la mémoire d'un homme tel que La
Bourdonnais, on doit s'appuyer sur des preuves matérielles, et l'auteur
anglais n'en donne aucune.
— 8 —
Et cependant, si déplorables qu'eussent été les fautes du gou-
vernement, il était possible de les réparer ; quelque grande que
fût la puissance anglaise dans les Indes, il était encore temps
d'en arrêter L'essor.
Mettre un terme aux conquêtes de l'Angleterre dans cette
partie de l'Asie ; nous y faire une position équivalente, sinon
supérieure à la leur, était, en France, le but vers lequel aspi-
raient tous les esprits. On y était convaincu qu'à cette seule
condition il serait possible de rétablir nos finances compromises
et d'opposer à nos éternels rivaux une marine assez forte pour
les combattre dans leur amour insatiable de domination.
Telle était aussi la pensée de M. Bellecombe. Nous exposerons
plus tard comment il aurait voulu la réaliser ; mais, avant de le
voir en présence des difficultés qui surgiront chaque jour sous ses
pas, il est indispensable, pour bien en apprécier les causes, de
de se faire une idée générale de la situation politique du pays
au moment où il allait y arriver.
Le traité de Paris (1763) avait restitué à la France ses
colonies de l'Inde , consistant dans la ville de Pondichéry,
presque entièrement détruite pendant le siége de 1761 ; dans les
places de Mahé, sur la côte de Malabar, de Karikal dans le
royaume de Tanjaour et de Chandernagor sur le Gange, avec
des territoires de peu d'étendue les environnant ; et dans les
comptoirs de Masulipatam, Cassembarard, Patna, Joudgia,
Balacor, Choupour, Kerpaye, Yanaon et Camcota, où nous
avions le droit de faire le commerce, mais dont les vexations et
les.tracasseries de toute sorte de la Compagnie anglaise des
Indes rendaient souvent à nos commerçants et aux agents de la
Compagnie française le séjour impossible. Ceux-ci réclamaient
sans cessé, le gouverneur général protestait énergiquement en
invoquant la foi des traités, mais les Anglais répondaient inso-
lemment : « Nous avons enjoint à nos agents d'éviter toutes
- 9 —
« disputes qui ne seraient pas nécessaires et de prendre bien
« garde de quelle manière ils empiéteront sur les droits et pri-
" viléges des établissements français (1). »
Les princes indiens, témoins de ces outrages et de l'impuis-
sance de la France à en exiger la réparation, n'avaient plus
pour elle le respect que ses représentants avaient su leur ins-
pirer dans d'autres temps, ni l'espérance longtemps gardée de
la voir se mettre un jour à leur tête pour chasser l'ennemi
commun. Rien n'avait été fait jusqu'à ce moment pour modi-
fier leur opinion. Les fortifications de Pondichéry, commencées
depuis dix ans et d'ailleurs mal conçues, étaient encore à fleur
de terre ; celles de Mahé, de Karikal et de Chandernagor,
quoique plus avancées, étaient « si bien construites contre toutes
« les règles du bon sens et de la raison, qu'elles mettaient à
« peine ces places à l'abri d'un coup de main (2). » Les troupes
chargées de leur défense ne consistaient qu'en un régiment, com-
posé de 929 soldats, et en deux compagnies d'artillerie. Nous
n'avions plus de représentants auprès des souverains du pays.
Les relations commerciales avec l'intérieur se trouvaient pres-
que entièrement rompues. Jamais, dans ces contrées, la France
n'était tombée dans un tel état d'abaissement et de misère.
Les Anglais étaient, depuis longtemps déjà, maîtres des prin-
cipales villes de l'Inde : Calcutta, Bombay, Madras, leur appar-
tenaient. Dans chacune de ces villes, un président, à la tête
d'un conseil dit souverain, régnait en maître, et un certain
nombre de princes, n'ayant conservé de leurs droits que le
titre, étaient devenus leurs vassaux. La politique de ces con-
seils, immuable jusqu'à ce jour, consistait à semer la discorde
(1) Extrait d'une lettre adressée le 20 juin 1775 par le conseil souverain
de Calcutta à M. Law de Lauriston, commandant général à Pondichéry.
( 2) Mémoires manuscrits de M. de Bellecombe.
— 10 —
parmi les princes restés indépendants et à les engager dans
des guerres interminables auxquelles ceux-ci étaient très-natu-
rellement portés ; à conserver la neutralité quand les circons-
tances l'exigeaient ; à prendre parti pour l'un des belligérants
quand les chances paraissaient favorables, et, à la fin de la
guerre, à s'attribuer la grosse part du butin. Dans ce jeu meur-
trier, où elle n'exposait qu'un petit nombre de soldats européens,
l'Angleterre était toujours certaine du gain de la partie. Si ses
alliés étaient battus, ils devenaient, comme fiche de consolation,
une proie facile dont elle se saisissait à la première occasion.
S'ils étaient vainqueurs, ils étaient nécessairement amoindris,
et, avec du temps et quelques autres victoires pareilles, la
conclusion était inévitablement la même.
L'empire du Mogol, jadis si puissant et embrassant à peu
près toute la presqu'île gangétique, était réduit à quelques
provinces. Les Rohillas, les Djâtes, les Sikhs, les Rajepoutes;
le Nabab-Visir, Assef-Dala, soubah d'Aod, Luknor et Elrabad;
le soubahdar du Dékan, Nizam-Aly ; le nabab d'Adownis,
Bassalet-Sing, le nabab de Karnatik, Mahmet-Aly ; une grande
quantité de rajahs et de zémidars s'étaient rendus indépen-
dants et ne lui payaient plus aucun tribut. Les Mahrattes possé-
daient une grande partie de son territoire. Enfin, les Anglais
s'étaient emparés de Bénarès, du Bengale, du Bahar, de la
côte de Coromandel et de celle de Golconde. Un de leurs offi-
ciers résidait à Dehli et dictait des lois au padchah, Shah-
Allem, enfermé dans son harem.
Le souvenir seul de la grandeur du Grand-Mogol survivait à
tant de désastres, et, malgré son état d'abaissement, c'était
toujours l'empreinte de son nom que portait toute la monnaie
de l'Inde. Toujours les soubah dars, les nababs et les rajahs le
nommaient leur souverain. Parfois aussi le malheureux Shah-
Allem, sortant de sa torpeur, cherchait a briser les chaînes
— 11 —
dorées qui l'enveloppaient. Il se révoltait contre les prétentions
du résident anglais ; il demandait des secours au commandant
français de Chandernagor et lui offrait, en échange, de magni-
fiques concessions; il lançait son grand visir Najef-Khan contre
quelque tribu révoltée. Mais les Anglais restaient insensibles à
ses réclamations; les Français étaient sans forces; et Najef-Khan,
général aussi rapace qu'habile, rentrait victorieux à Dehli,
enrichi de la conquête d'une nouvelle province qu'il annexait à
son propre patrimoine.
Les grands vassaux, après avoir tué l'empire, n'avaient pas
tardé à trouver des maîtres bien autrement durs et exigeants.
Dans le Karnatik, le Tanjaour, le Bengale, à Bénarès,
à Surate, à Lucknor et à Mouxdudabad, les Anglais com-
mandaient leurs armées, percevaient leurs revenus et les trai-
taient comme de simples agents dont ils augmentaient ou dimi-
nuaient les émoluments, selon qu'ils se montraient plus ou
moins soumis.
Quelques princes avaient cependant conservé leur indépen-
dance, et plusieurs autres attendaient avec impatience un mo-
ment favorable pour la reconquérir ; mais de graves motifs de
division les séparaient, et l'une des tâches les plus importantes
que s'imposa M. de Bellecombe fut d'apaiser leurs rancunes,
de s'interposer dans leurs luttes et de les fortifier dans _leur
haine contre l'ennemi commun.
Hyder-Aly-Khan, daïva du Mysore, soubah de Sirra, suze-
rain de la côte de Malabar, nabab de Bellapour, Bangalor et
Bassapatnam; Nizam-Aly, soubah du Dékan ; Bassalet-Sing,
roi d'Adownis ; les principaux chefs Mahrattes, furent les pre-
miers princes indépendants avec lesquels il ouvrit des relations
et dont il importe d'étudier les précédents pour se rendre compte
de la portée de ses projets.
Hyder-Naik, déjà devenu célèbre sous le nom d'Hyder-Aly-
— 12 —
Khan, était fils de Fatté-Naik, officier d'une grande réputation,
au service de Nizam-al-Moulouk, soubahdar du Dékan et appar-
tenait à une famille qui, depuis plusieurs siècles, s'était ren-
due illustre dans cette partie de l'Inde (1).
En 1728, Fatté-Naik fut appelé, avec un corps de 1,000
fantassins et de 100 cavaliers qu'il commandait, à faire partie
d'une armée considérable qu'Al-Moulouk avait mise sous les
ordres de Fermamoud-Kan, général patane, et qui était desti-
née à combattre Abdoul-Rezoul-Khan, nabab de Sirpy, que le
soubahdar voulait détrôner. Une seule bataille décida de la cam-
pagne. Le nabab de Sirpy fut tué, et ses états tombèrent dans
les mains du vainqueur. Fatté-Naik reçut plusieurs blessures
dont il mourut le lendemain, et son corps fut transporté à
Colar, lieu de sa naissance, où il fut inhumé dans une magni-
fique mosquée que ses ancêtres avaient fait élever pour servir
de sépulture à leur famille (2).
Hyder-Naik, alors âgé de huit ans, fut placé sous la tutelle
de son frère, Sabas-Naik, et de son oncle, Mahmoud-Khan, et ne
tarda pas à montrer un goût tellement exclusif pour le métier
(1) En parlant avec quelques détails de l'origine d'Hyder-Aly-Khan,
nous nous proposons de rectifier les nombreuses erreurs commises par
les écrivains qui se sont occupés de son histoire, au moyen de rensei-
gnements puisés dans un mémoire inédit sur le Dékan dont nous possé-
dons l'original et qui présente un caractère complet de certitude, car
l'auteur, M. Hugel, chef du parti français auprès du célèbre conquérant,
le seul Français qui ait eu sa confiance et celle de son fils, Tippo-Saheb,
tenait d'eux-mêmes les renseignements qu'il nous a laissés.
( 2) M. Hugel nous dit à ce sujet : « J'ai vu cette mosquée où j'ai
« compté plus de deux cents tombeaux, et les imans qui les gardent
« m'ont expliqué la généalogie de Fatté-Naik qui remonte, avec illustra-
« tion, à plus de trois siècles. » Ajoutons que ce témoignage détruit
absolument les informations des historiens qui ont avancé que la famille
d'Hyder-Aly était pauvre et obscure.
— 13 —
de la guerre, dont il fit l'apprentissage sous les ordres d'Ibra-
him-Khan, son oncle, et du fils de Sabas-Naik, tous deux
généraux au service du roi de Mysore, qu'il ne voulut jamais
apprendre à lire ni à écrire, quelques efforts que fissent ses
parents pour l'y contraindre. Les circonstances prolongèrent ses
études militaires au-delà de toutes les prévisions, et il était déjà
parvenu à l'âge de trente ans, lorsqu'il lui fut permis, en 1750,
de suivre, — comme commandant d'un parti de 100 fantassins
et de 10 cavaliers qu'il avait levé dans son petit fief de Tinevelly,
— l'armée que Carrasory-Nanderaz, général et divan (1) du roi
de Mysore, emmena à Nazir-Sing, soubah du Dékan, pour le
seconder dans la guerre que ce dernier venait d'entreprendre
contre Mourza-Ferzing, son neveu. Il eut l'occasion de se
signaler et fut élevé à un commandement plus important. Neuf
ans après, il avait sous ses ordres 800 cipayes, 200 cavaliers
et deux pièces de canon, lorsqu'il assista à la bataille de Trich-
nipoly dont il assura le succès en tournant l'armée anglaise qui,
par suite de cette manoeuvre, fut mise en complète déroute et
laissa sur le terrain un butin considérable. Hyder-Naik s'en
empara et ne consentit à le remettre au roi de Mysore qu'après
avoir retenu 35 charriots et caissons chargés d'armes dont il
se servit pour équiper sa troupe à l'européenne.
En 1755, il fut envoyé, avec 5,000 fantassins et 1,500 che-
vaux, contre les paléagards (2), tributaires du roi de Mysore,
qui refusaient de lui payer les redevances auxquelles ils étaient
tenus. Solidement retranchés dans leurs montagnes, ils opposèrent
une résistance énergique, mais impuissante à l'habileté de leur
adversaire et à l'armement supérieur de sa petite armée. Plusieurs
(1) Premier ministre. Se dit aussi du lieu où le prince réunissait son
conseil.
( 2) Ou polygards, seigneurs ou chefs d'un petit territoire.
— 14 —
d'entre eux furent tués ; les autres furent faits prisonniers et
obligés de payer au vainqueur dix lacks de roupies ( 1) qu'il
exigeait, soit pour leur rançon, soit pour leur tribut. Hyder-
Naik remit au roi la somme qu'il avait réclamée à ses vassaux,
c'est-à-dire cinq laks de roupies et s'attribua le reste.
Déjà riche et puissant, Hyder-Naik hérita l'année suivante des
titres et fiefs de son frère mort sans enfants, et occupa une
position élevée dans l'armée et à la cour du roi de Mysore. Dès
ce moment, tous les actes de cet homme, aussi profond politique
que général habile, acquièrent une notoriété que l'histoire a
consacrée.. Nous n'avons pas à nous en occuper ici.
Nizam-Aly, soubahdar du Dékan, avait succédé à Salabet-
Sing, son frère, qu'il retint longtemps prisonnier après l'avoir pré-
cipité du trône et qu'il fit mettre à mort parce que, dans le traité
de 1763 entre la France et l'Angleterre, il avait été qualifié du
titre de soubahdar. C'était un prince efféminé, livré à toutes sor-
tes de débauches, laissant à son divan les ennuis et les fatigues
du gouvernement, mais au caractère vindicatif, jaloux et défiant.
Ennemi des Anglais qui lui avaient enlevé ses Cerkars ( 2) du
nord, il avait pour Hyder-Aly-Khan une aversion non moins
grande et il l'accusait, non seulement de l'avoir trahi dans la
bataille qu'il livra à Tirnamalay contre les Anglais, en 1767,
mais encore d'avoir voulu l'y faire périr. Jaloux de Bassalet-
Sing, son frère, avec lequel il avait été longtemps brouillé par
suite des intrigues de Rocoanoldola, son divan, il s'était récon-
cilié politiquement avec lui après la mort sanglante de ce minis-
tre, sans lui prêter jamais d'une manière sérieuse l'appui de
son amitié, ou de son pouvoir. Défiant, enfin, envers les Fran-
(1) La roupie était d'une valeur de deux francs cinquante centimes
environ. Le lack de roupies était égal à cent mille roupies.
( 2) Cerkar ou cirkar : province.
— 15 —
çais, il ne se livrait pas à eux, parce qu'il les croyait peu dis-
posés à reprendre l'influence qu'ils avaient eue dans l'Inde et à
laquelle son frère Salabet-Sing avait dû son trône.
Bassalet-Simg, le plus jeune des fils de Nizam-Al-Moulouk ,
soubah du Dékan, avait eu , pour apanage le petit royaume
d'Adownis, c'est-à-dire la portion de la presqu'île située entre
Masulipatam et le cap Comorin. La côte de Coromandel en
faisait donc partie, mais Mohamet-Aly, son vassal, s'était rendu
indépendant avec l'appui des Anglais qui, pour prix de leur
protection, prélevaient tous les revenus du pays. Bassalet-Sing
était d'un caractère doux et facile, et, quoique intelligent, toute
son ambition eût été de vivre en paix au milieu de ses sujets,
heureux de son administration paternelle. Sa bonté toutefois
ne dégénérait pas en faiblesse, et il ne renonçait pas à l'idée
de reprendre, dans un moment propice, les États qui lui avaient
été violemment enlevés. Dans cette vue, et d'ailleurs obligé de
se tenir en garde contre les attaques des princes Indiens qui
faisaient état de guerroyer sans cesse et contre les manoeuvres
non moins dangereuses des Anglais, il avait toujours sur pied
une armée assez nombreuse qui lui avait permis de s'assurer
des alliances avec les Mahrattes et avec son frère Nizam-Aly. Ce
dernier lui faisait même parfois des avances amicales que le
souvenir de la mort violente de Salabet-Sing lui rendait suspec-
tes, et qu'il n'acceptait que sous bénéfice d'inventaire, quoique
avec les apparences de la reconnaissance la moins équivoque.
Pour lui, comme pour Nizam-Aly, Hyder-Aly-Khan était l'en-
nemi, sinon le plus redoutable, du moins le plus détesté. Ils le
considéraient comme un soldat, parvenu au trône par la vio-
lence et l'usurpation, dont ils ne pouvaient sans déroger, eux
fils du grand Nizam-Al-Moulouk, consentir à devenir les alliés;
comme un. vassal révolté qui, oubliant les bienfaits nombreux
dont Bassalet-Sing en particulier l'avait comblé, était venu en
— 16 —
1775, à la tête de 25,000 hommes et sans déclaration de
guerre, surprendre son armée à Ballary et lui enlever ses baga-
ges, ses éléphants et toute son artillerie.
Bassalet-Sing comptait, parmi ses troupes, un corps dit le
parti suisse, composé de 350 Européens, la plupart Français,
de 800 taupas (1), de 1,600 cipayes, et commandé jusqu'en
1773 par des officiers français qui l'avaient ainsi nommé
pour ne pas compromettre le gouvernement de leur pays.
Depuis lors, ce corps, renommé dans l'Inde par de nom-
breux exploits, avait pour chef M. de Lalée (2), brave officier
dévoué à la France et également dévoué à Bassalet-Sing dont il
partageait toutes les rancunes. Hyder-Aly surtout était l'objet
de sa plus profonde antipathie, car il avait été, autant que le
roi d'Adownis, victime du combat de Ballary dont nous venons
de parler. Il y avait perdu toute son infanterie européenne,
ainsi que ses bagages avec tout son matériel de guerre, et le
dommage qu'il éprouva s'élevait à plus d'un million et demi de
livres. Or, l'oubli d'un pareil désastre eût été un acte de vertu
dont il s'avouait incapable.
Malheureusement les chefs français qui, après la chute de
Pondichéry en 1761, avaient pris le commandement des troupes
disciplinées des cours de l'Inde, et qui, pendant plusieurs années,
avaient été les seuls représentants de la France dans le pays,
s'étaient laissé entraîner dans la politique de ces cours et déver-
(1) Caste guerrière de l'Inde.
(2) Henri de Motz de Lalée, baron de La Salle, était né en 1729 à
Rumilly, paroisse de Sainte-Agathe, juridiction de Chambéry. Il avait
été sergent dans un régiment français et n'était, en aucune façon, parent
de Lally-Tollendal. C'est donc à tort que M. le comte de Warren, dans
son Histoire de l'Inde anglaise, t. Ier, p. 141, et M. Dubois do Jancigny,
dans son Histoire de l'Inde, p. 488, ont prétendu qu'il s'appelait Lally
et qu'il était neveu du général de ce nom.
— 17 —
saient sur leurs collègues l'aversion qu'ils ressentaient pour les
princes que ces derniers servaient. M. de Bellecombe comprit
que, pour mettre à profit l'influence qu'ils avaient dû acquérir,
il fallait d'abord se les attacher, puis mettre entre eux une
plus grande harmonie. A cet effet, en leur notifiant son arrivée,
il les considéra comme des agents de la France détachés auprès
d'une nation étrangère et les chargea, en cette qualité, de
remettre à leurs princes ses premières dépêches. Ainsi mis en
demeure de faire connaître leurs sentiments , M. de Lalée,
M. de Russel au service d'Hyder-Aly-Khan, M. Madec au service
de Nizam-Aly, M. Visage et M. Soullier au service du rajah de
God et du rajah de Neckpale, s'empressèrent de répondre par
les protestations de leur dévouement absolu aux intérêts de
leur patrie, et se déclarèrent prêts à exécuter les ordres que
M. de Bellecombe jugerait à propos de leur transmettre.
Seul, le nommé Sombre, commandant d'un corps discipliné
de l'armée de Najef-Kham , répondit d'une manière évasive
qu'explique le caractère bizarre de cet homme dont le comte de
Modave nous a laissé un curieux portrait. « Walief Reinhard,
« dit-il, naquit à Trarbach sur la Moselle, dans le Bas-
« Palatinat, et s'engagea de bonne heure dans les troupes du
« roi de France où il devint sergent. Il jugea, croit-on, à
« propos de déserter et passa dans l'Inde où il se mit au ser-
« vice de Kassem-Aly-Khan. Ce fut lui qu'on chargea de faire
« égorger les Anglais détenus à Patna. Il s'acquitta de la com-
« mission en homme exact. On peut croire que depuis ce temps
« il est mal sur les papiers anglais. Son nom de guerre, le
« seul sous lequel il soit connu dans l'Inde, est Sombre, sans
« doute à cause de son caractère couvert et mystérieux. C'est
« un homme de très-bonne mine , âgé de 62 ans et qui a
« beaucoup de sens et de raison. Sa conversation est simple
« et instructive, pleine d'agrément et non sans dignité. Il parle
— 18 —
" presque toutes les langues de l'Indoustan, dont il a pris telles
« ment les moeurs qu'il ne se souvient plus d'être Européen.
« Quoiqu'il ne sache ni lire ni écrire, il entretient de très-vastes
« correspondances. Il est fort considéré et toujours très-mesuré
« dans ses déterminations. On dit des choses incroyables de
« ses richesses, mais il est impénétrable sur cet article à la plus
" active curiosité. Il est fort dévot à sa manière et fait maigre
« tous les jours ordonnés. Il a bâti l'église d'Agra, fait des
« aumônes et se procure autant de messes qu'on peut lui
" en dire. Il craint le diable plus que les Anglais, et cela
« ne l'empêche pas d'avoir un sérail plus nombreux que de
« raison. Il aime la France et m'a dit plusieurs fois qu'en cas
« de guerre, if emploierait tout son coeur, ses forces, sa for-
« tune et sa vie pour assurer le succès de ses armes, mais nous
« n'en avons pas passé contrat (1). »
La correspondance de M. de Bellecombe avec les princes de
la presqu'île gangétique, avec les chefs du parti français, avec
les commandants particuliers placés sous ses ordres immédiats ;
l'étude qu'il n'avait pu qu'effleurer en France et pendant son
voyage, à défaut de documents suffisants, de l'état de nos pos-
sessions indiennes et qu'il se hâta de compléter avec une curiosité
inquiète, dès qu'il eut pris possession de son commandement,
c'est-à-dire dès le 9 janvier de 1777 ; les réceptions et les
visites obligées, une traversée longue et pénible, et princi-
palement sa mission de Madagascar avaient complètement
dérangé sa santé sans amoindrir son énergie. Rien ne l'arrête
dans son activité fiévreuse, et un mois est à peine écoulé qu'il
a formé un nouveau corps de cipayes, conformément à l'ordon-
nance du roi du 28 juin 1776, réorganisé l'artillerie, complété
(1) Extrait d'un journal manuscrit sur l'Indoustan, par M. le comte
de Modave.
— 19 —
le régiment de Pondichéry, fait des fortifications naissantes de
cette ville un examen assez approfondi pour en constater les
innombrables défauts et en dresser un nouveau plan dont il
demande l'exécution, mais non sans se préoccuper des obser-
vations que le ministre pourra lui opposer et qui, en froissant
son amour-propre, compromettraient tous ses projets.
« J'ai tout fait, écrit-il le 5 février à M. Baudouin, maré-
« chal de camp, directeur au ministère des colonies, son ami,
« j'ai tout fait pour le bien du service et, si je ne suis pas
« approuvé, obtenez plutôt mon rappel que de me laisser
« essuyer la plus petite mortification, car je ne demande rien
« que de faire ici de la bonne besogne ou la permission d'aller
« finir tranquillement mes jours en Gascogne. » Puis il ajoute:
« Je voudrais que vous vissiez l'état misérable des Français
« dans cette partie du monde. Quel contraste avec la grandeur
« et la richesse dont jouit la puissance rivale ! J'en suis profon-
« dément humilié. Il faut, de toute nécessité, s'occuper promp-
" tement des moyens d'opérer un changement dans cet état de
« choses. Il ne peut se faire qu'en envoyant des troupes et en
« faisant les dépenses nécessaires pour fortifier Pondichéry et
« nos autres établissements. Si on ne veut pas prendre ce parti,
« il ne faut avoir dans ce pays que de simples comptoirs et y
« faire le commerce sous la protection des Anglais : alors il est
« inutile d'y entretenir un gouverneur. Permettez-moi donc de
" vous demander avec instance de me seconder en Europe.
« Mon activité, mes soins, ma fermeté seraient sans effet, si
« je ne suis pas soutenu, »
Il ressort avec évidence de cette lettre que M. de Bellecombe
était loin de se fier aux promesses formelles que le ministre
lui avait faites et que, dans une lettre récente, M. Baudouin lui
renouvelait en ces termes : « J'ai vu ce matin longuement M. de
« Sartine : nous avons beaucoup parlé de vous. Son projet est
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« toujours d'envoyer des vaisseaux et des troupes dans l'Inde.
« Il est contrarié par la finance ; mais il fera l'impossible
« pour en venir à bout. On arme dans tous les ports. Nous
" aurons au 1er avril 42 vaisseaux de ligne et 32 frégates à
« mettre à la voile. Vous voyez que tout cela annonce la
« guerre. » — Cependant, comment supposer que le gouver-
nement pût se préparer à une guerre prochaine sans user de.
tous les moyens propres à en assurer le succès? N'était-il pas
expédient avant tout d'attaquer l'Angleterre dans la plus riche
de ses colonies, d'attirer son attention sur ce point où il était
possible de la combattre sur terre, aussi bien que sur mer, avec
les chances les plus favorables ? A chaque instant, M. de Belle-
combe écrivait à M. de Sartine et à ses amis de Paris ayant
quelque influence sur ce ministre, pour leur représenter l'utilité
de cette combinaison, en demandant une augmentation de trou-
pes, insignifiante pour la France, et qu'il croyait devoir suffire à
la rigueur pour contenir les forces anglaises, c'est-à-dire une gar-
nison de 3,000 soldats français, non compris les compagnies d'ar-
tillerie et 1,500 cipayes. Ce n'est pas qu'il ne fût pénétré de
cette vérité que lord Clive avait jadis confié au gouvernement
de la Grande-Bretagne. « L'Inde appartiendra toujours à la puis-
« sance qui emmènera sur ses champs de bataille le plus grand
" nombre de troupes européennes; » mais il n'était rien moins
que convaincu du succès de sa demande, si modeste qu'elle fût,
et il était très-assuré qu'une réclamation plus ambitieuse eût
été taxée « de folie ou, qui pis est, d'impertinence. »
Cependant Hyder-Aly, Nizam-Aly et Bassalet-Sing répondi-
rent à ses lettres de notification par des félicitations empressées
et par l'assurance de leur amitié pour la France. Ils lui
demandaient, en même temps, des recrues européennes, des
fusils, des canons et des munitions de guerre. Le roi de Tan-
jaour lui fit dire qu'il était sensible à son honnêteté, mais qu'il
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ne pouvait répondre à sa lettre, les Anglais lui ayant défendu
toute correspondance. Mohamet-Aly-Khan, nabab d'Arcate, le
remerciait aussi, mais en lui témoignant son étonnement de ce
qu'il ne lui eût pas écrit en forme de requête, selon l'usage. Les
Anglais avaient dicté cette réponse dont M. de Bellecombe fut
très-irrité. « L'honneur exige , écrivit-il à M. de Sartine ,
" que nous ne nous abaissions pas à ce point de flatter l'or-
" gueil d'un usurpateur vendu à nos ennemis, que, dans de
« meilleures conditions, mon premier devoir eût été de châtier
" selon ses mérites. »
Ces réponses, dont nous ne donnons qu'un aperçu, éta-
blissaient d'une manière, sinon positive du moins assez nette,
les sentiments des princes indiens envers la France ou leur
état de sujétion envers l'Angleterre, pour guider M. de Belle-
combe dans sa conduite à venir. Il demeura convaincu qu'à
un moment donné, prochain peut-être, si ses démarches abou-
tissaient, Najef-Khan, le rajah de God, Hyder-Aly, Bassalet-
Sing, Nizam-Aly, prendraient part à l'alliance formidable qu'il
voulait former. Mais les Mahrattes, cette nation guerrière, enva-
hissante, jusqu'à ce jour indomptable et sur laquelle il avait
principalement compté, paraissaient indifférents aux avances
qu'il leur avait faites et restaient muets. En se prolongeant,
ce silence devenait inexplicable, car il infirmait tous les rensei-
gnements qu'il avait reçus, lorsque lui arrivèrent de Ponah
(capitale des Mahrattes de l'Ouest) des nouvelles qu'il jugea
d'abord incroyables, malgré leur origine trop certaine.
M. de Bellecombe (nous l'avons dit dans le chapitre précé-
dent) avait reçu du gouvernement le titre de commissaire du
roi pour traiter avec toutes les puissances européennes et indien-
nes, et nous l'avons vu s'occuper, avec une incessante (activité,
de cette partie la plus essentielle de son commandement. Le
ministre lui avait donné à ce sujet (des instructians positives

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