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Un Dernier Rêve de jeunesse, par le Vte de Beaumont-Vassy

De
381 pages
H. Souverain (Paris). 1852. In-8° , 386 p..
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BERT 1987
UN DERNIER
RÊVE DE JEUNESSE
PAR
LE VIC0MTE DE BEAUMONT-VASSY.
PARIS.-1852.
HIPPOLYTE SOUVERAIN, ÉDITEUR,
S, RUE. DES BEAUX-ARTS.
UN DERNIER RÊVE
DE JEUNESSE.
PUBLICATIONS RÉCENTES
DU MÊME ÉDITEUR.
FELICIEN MALLEFILLE.
4 vol. in-8°.
THÉOPHILE GAUTIER.
LA PEAU DE TIGRE,
3 vol. in-8°.
PARTIE CARRÉE,
3 vol. in 8°.
ALEXANDRE DUMAS fils.
TROIS HOMMES FORTS,
4 vol. in-8°.
LE RÉGENT MUSTEL.
2 vol. in-8°.
LA VIE A VINGT ANS,
2 vol. in-8°.
ALEXANDRE DUMAS.
LE DRAME DE 93.
SCÈNES DE LA VIE RÉVOLUTIONNAIRE,
7 vol. in-8°.
AMAURY,
4 vol. in-8°.
I.ES FRERES CORSES,
2 vol. in-8°.
F. DE BAZANCOURT.
LES AILES D'UN ANGE,
2 vol. in-8°.
NOBLESSE OBLIGE,
2 vol. in-8°.
LES HOMMES NOIRS,
2 vol. in-8°.
Paris. — Imprimerie de H. V. de Surcy et Cie, rue de Sèvres, 57.
UN DERNIER
RÊVE DE JEUNESSE
PAR
LE VICOMTE DE BEAUM0NT-VASSY.
PARIS -1852.
HIPPOLYTE SOUVERAIN, ÉDITEUR,
5, RUE DES BEAUX-ARTS.
Parvenu trop rapidement, hélas ! au sommet de cette montagne
de la vie dont les sentiers sont si rarement tapissés de fleurs, je me
retourne avant de redescendre et je jette un regard sur l'horizon
de mon passé, sur les tableaux déjà lointains de ma jeunesse.
C'est un mirage dont les mensonges me sont chers ; c'est un der-
nier rêve que je caresse, et son image prend un corps à mes yeux
lorsque certains travaux, fruits de l'imagination, cette jeunesse de
la pensée, reviennent, par hasard, à mon souvenir.
Avant de descendre la pente sérieuse de la vie, avant de dire un
dernier adieu aux heures, si souvent regrettables de la fantaisie et
de l'imagination, j'ai voulu réunir en un faisceau quelques-uns de
ces travaux purement littéraires qui jadis se mêlaient utilement
aux études absorbantes de la politique et de l'histoire. C'est une
faiblesse, peut-être; mais que celui qui n'a jamais eu de faiblesse
de ce genre me jette alors la première pierre !
E. DE BEAUMONT-VASSY.
1er mai.
UNE TRANSITION,
I.
COMMENT ON VOYAGEAIT EN 1799.
Par une assez triste soirée d'octobre et
dans un grand salon de campagne mal éclairé,
plusieurs personnages vêtus avec la simplicité
que la province autorise, surtout en temps de
chasse et en l'absence des femmes, entouraient
1
— 6 —
une de ces cheminées gothiques habituées à
contenir un arbre tout entier, reste précieux
des moeurs patriarcales de nos ancêtres.
Vieux ou jeune, chacun paraissait sombre
et pensif et, chose remarquable , quoique
plusieurs d'entre eux eussent passé dans les
bois la plus grande partie de la journée, per-
sonne ne dormait au fond de son fauteuil,
comme cela se voit souvent dans les réunions
de ce genre.
C'est que jusqu'à ce moment la conversa-
tion avait roulé sur la politique et que la po-
litique avait alors le constant privilége d'in-
quiéter la pensée tout en attristant profondé-
ment le coeur.
Depuis quelques instants le silence régnait
dans ce cercle intime où les plus graves ques-
tions de notre époque venaient d'être chaleu-
sement discutées et assez approfondies pour
assombrir tous les visages.
— 7 —
— Vous parlez de transitions, messieurs,
dit tout-à-coup le vieux baron, et de toutes les
étrangetés physiques et morales qui se pro-
duisent ordinairement lorsqu'une société
passe d'un état à un autre aux époques de ré-
novation politique et sociale marquées de loin
en loin par le doigt de la Providence ? Eh bien !
je vous déclare que votre génération qui a vu
les révolutions de 1830 et de 1848 n'a vérita-
blement rien vu de bien merveilleux en ce
genre et que, moi*qui vous parle, j'ai pu, as-
sez involontairement, il est vrai, mais, du
moins très-complétement , étudier la plus
étrange de ces époques exceptionnelles, la
plus curieuse transition des temps modernes.
— Nous sommes parfaitement disposés à
admettre ceci, dis-je au baron, mais un récit,
surtout en ce moment, ne gâterait rien à l'af-
faire.
— Voyons, mon oncle, ajouta Olivier, con-
— 8 —
V
tez-nous une de ces histoires que vous contez
si bien, comme on disait à ce bon M. Galland.
Je vais vous préparer une tasse de thé; enfon-
cez-vous dans votre fauteuil et croisez bien vo-
tre houppelande.
—Merci, merci; ce dernier trait me touche.
De mon temps les neveux ne se préoccupaient
pas autant de la santé de leurs oncles et puis
vous flattez mes manies ; j'ai la faiblesse d'ai-
mer à redire ce qui m'a frappé dans ma jeu-
nesse. Que voulez-vous ! l'homme est ainsi
fait, et vous serez peut-être de même lorsque
vous aurez passé la soixantaine. Du reste, vous
avez un facile moyen de m'arrêter dans mon
récit : un seul baîllement sera votre veto.
— Allons, mon oncle, je frappe les trois
coups.
— Fort bien, et moi je lève la toile sur un
tableau dont je vais essayer de raviver dans
mon souvenir l'aspect et le coloris véritables :
— 9 —
On était dans les derniers jours de vendé-
miaire, en l'an VIII, ou, pour vous éviter tout
travail d'imagination, vers la fin d'octobre
1 799. Ma pauvre mère m'appela un matin
dans sa chambre et me dit : — Il faut se dé-
cider, mon ami, malgré toutes mes répugnan-
ces; nos embarras augmentent de jour en
jour. Une lettre que je viens de recevoir ne
peut plus me laisser de doutes sur notre si-
tuation et je suis à bout dé sacrifices. Ce
voyage à Paris dont jusqu'ici j'ai toujours
écarté la pensée tant il me répugne et m'é-
pouvante, ce terrible voyage dont l'idée seule
me donne le cauchemar, eh bien! il faudra
l'entreprendre.
— Je suis tout prêt, chère mère, je vous
l'ai dit souvent, et vos terreurs me semblent
exagérées.
— Ah ! mon ami, cette ville est maudite !
— Espérons, dis-je en souriant, que le feu
— 10 —
du ciel n'y tombera pas pendant les quinze
jours que je me verrai forcé d'y passer.
— Ces quinze jours vont me paraître un
siècle.
— Je pense qu'ils me suffiront pour mener
à bien notre affaire, et, quant aux dangers
que je puis courir j'ai, ce me semble, la force
de les affronter.
— Pauvre enfant! tu oublies donc que tu
n'es jamais sorti de dessous mon aile!
— Les miennes sont maintenant assez lon-
gues, chère mère, pour me porter jusque-là.
— Mais quand partiras-tu ? mon Dieu !
— Dans deux jours, afin d'être plus tôt re-
venu auprès de vous.
Le lendemain, on préparait mon humble
bagage; deux jours après, j'embrassais ma
mère qui sanglotait comme si je fusse parti
pour une guerre lointaine, et je montais dans
- 11-
la vieille carriole d'osier, seul véhicule que nous
eussions conservé depuis les malheurs de la
Révolution ; mais qui, rondement conduit par
un ancien serviteur, enfant du pays, pouvait
encore, dans ces temps misérables, passer
pour un objet de luxe aristocratique.
Maintenant, et pour vous mettre rapidement
au courant du motif qui me faisait entreprendre
ce voyage soudain et redouté, je vous dirai que
mon frère aîné, fort joli cavalier, comme on
disait alors, et officier distingué de la vieille
armée, avait, au début de sa carrière, en
1790, cédé, ainsi que tous ses camarades de
régiment, à l'entraînement fort à la mode de
l'émigration; mais que, peu de temps après
avoir passé le Rhin, je ne sais quel dégoût
prématuré s'était emparé de lui, malgré sa
fidélité héréditaire aux princes exilés, et, se
joignant à un remords anticipé de tourner la
pointe de son épée contre des Français, des
— 12 —,
compatriotes, l'avait engagé à repasser la
frontière et à regagner ses foyers.
Malheureusement mon frère était, à cette
époque, jeune, enthousiaste et surtout cu-
rieux. Au lieu de retourner à son régiment ou
de venir au manoir de famille, il profita du
voisinage de la Suisse pour y faire une courte
excursion ; puis, entraîné par un désir pres-
que irrésistible, gagna le nord de l'Italie et y
séjourna quelques semaines. Cette absence
suffisait amplement pour le faire considérer
comme émigré par nos autorités locales ; elles
firent un rapport en conséquence, et la ma-
jeure partie du patrimoine paternel fut bien-
tôt mise sous le séquestre. Le règne de la Ter-
reur approchait ; ma mère craignit que mon
frère, déclaré hautement, quoique injuste-
ment, en état d'émigration, ne subît en ren-
trant dans son pays les conséquences de cette
situation fatale. Elle lui écrivit donc pour le
— 13 —
supplier de ne pas franchir la frontière avant
que la tranquillité fût rétablie en France.
Mais ce calme que l'on attendait chaque jour,
ne devait pas renaître de longtemps dans notre
malheureuse patrie. Les événements se préci-
pitèrent avec une funeste rapidité, et nous
n'osâmes plus élever la voix pour réclamer
contre l'injuste spoliation qui nous privait de
presque toute notre fortune. Alors commença
pour nous le temps des grandes épreuves :
pour subvenir aux dépenses d'un intérieur
modeste, ma mère vendit successivement tous
ses bijoux, et au moment où je me décidai à
faire le voyage de Paris, nous en étions réduits
aux expédients. Il s'agissait d'obtenir du Di-
rectoire une faveur assez fréquemment accor-
dée déjà, et qui, en bonne conscience, n'aurait
dû être considérée que comme un acte de
justice : la radiation du nom de mon frère sur
les listes des émigrés. C'était pourtant chose
- 14 -
difficile; il fallait des protecteurs puissants,
des amis dévoués et en faveur. Je ne possé-
dais, pour mon propre compte, aucun de ces
éléments de succès, et sans appui, sans crédit,
sans expérience des choses et des hommes, je
partais bravement en me disant : Il y a des
juges à Berlin !
La distance qui sépare de Tours le joli vil-
lage de Joué, non loin duquel s'élevait notre
toit de famille, est assurément des plus cour-
tes. La route, agréable et accidentée, descend
vers la vallée du Cher en découvrant successi-
vement au regard des horizons toujours va-
riés et nouveaux et les merveilleux lointains
de la Loire, qui complètent si dignement ce
tableau d'une riche et puissante nature. Mais
parfaitement indifférent à toutes les splen-
deurs de ce beau paysage qu'un dernier soleil
d'automne éclairait encore puissamment, li-
vré tout entier à des préoccupations d'avenir,
— 15 —
et surtout dominé par cette surexcitation ju-
vénile qui me portait avec ardeur vers l'in-
connu, je me pris à maudire la longueur du
chemin, malgré notre course rapide, et ne
respirai qu'en entrant dans la ville.
Tours n'était pas encore la cité élégante et
coquette que vous avez tous visitée, grâce à
son chemin de fer. C'était encore la vieille et
bonne ville des Valois avec ses maisons noires
à pignons pointus, ses rues étroites et tor-
tueuses pour la plupart, mais dominées par les
merveilleuses tours de ses églises, impérissa-
bles monuments des croyances de nos pères.
La grande rue qui traverse la ville dans toute
sa largeur et conduit au beau pont de la Loire,
n'était pas entièrement terminée à cette épo-
que, quoique, par un glorieux baptême, elle
eût reçu le nom de rue de l'Armée d'Italie,
qu'elle ne devait pas conserver longtemps.
Nous franchîmes la porte Saint-Éloi et je
— 16 —
gagnai, en m'enfonçant dans la vieille cité, le
quai de la Loire sur lequel s'ouvrait à deux
battants la porte de l' hôtel des Trois-Bar-
beaux , hôtel que vous trouveriez encore,
avec son enseigne représentant trois gou-
jons en champ d'azur et qui date peut-être
du temps de la Ligue. L'hôtel des Trois-Bar-
beaux a perdu toute sa splendeur ou, pour
parler plus exactement, a vu successivement
la plus brillante partie de sa clientelle l'aban-
donner pour les établissements nouveaux qui
s'élevaient alors dans la Grande-Rue, quartier
plus attrayant et plus central. Ce n'est plus au-
jourd'hui qu'une auberge de rouliers ; c'était
à cette époque le rendez-vous des familles les
plus considérables du département, des dé-
bris de l'aristocratie tourangelle que le vent
des révolutions n'avait pas tous dispersés.
Indépendamment du respect de la tradition
et de la tyrannie de l'habitude, un autre motif
— 17 —
pouvait encore attirer les voyageurs à l' hôtel
des Trois-Barbeaux : c'était de là que par-
taient les diligences plus ou moins suspen-
dues qui transportaient les voyageurs à Paris
ou dans les départements voisins. C'était là
que j'allais moi-même trouver la voiture des
messageries qui devait me déposer au centre
de la capitale.
Si, depuis cinquante ans, notre pauvre pays
n'a pas fait de grands progrès au point de
vue moral, il faut convenir, du moins, que les
améliorations matérielles ne lui ont pas été
refusées. Est-ce une compensation? Je suis
bien loin de le penser, mais je tiens à consta-
ter le fait. Ainsi, on me croira difficilement
lorsque je dirai qu'au commencement de ce
siècle on mettait trois jours pour aller de
Tours à Paris, et que l'on couchait à Orléans
pour couper en deux ce pénible voyage. Au-
jourd'hui on le fait en huit heures, à très-pe-
— 18 —
tite vitesse, et on trouve cela bien long. Il est
vrai qu'en 1780 le coche qui ne partait que
tous les quinze jours en mettait sept à accom-
plir le même trajet.
J'avais donc la désagréable perspective
d'un voyage long, monotone et fatigant, car
rien ne saurait guère vous donner aujourd'hui
une idée exacte des détestables véhicules qui
usurpaient alors, et Dieu sait à quel titre, le
nom de diligences. Toute une génération est
encore debout pour vous affirmer qu'à cette
époque un voyage, ne fût-il que de soixante
lieues, était une grosse affaire, quelquefois
même une action périlleuse ; car à la lenteur
de la voiture il fallait ajouter aussi le peu de
sûreté des routes. Ma grand'mère ne traver-
sait jamais la forêt d'Orléans sans tenir sa ta-
batière toute ouverte afin, disait-elle, de la
jeter dans les yeux du premier voleur qui se
permettrait de se montrer à la portière ; pré-
— 19 —
caution qui m'a toujours paru charmante et
pouvait ne pas être inutile.
Il était quatre heures du soir quand je mon-
tai dans l'intérieur de la diligence en ques-
tion. Des six places qu'il renfermait, quatre
étaient déjà occupées, et je prenais la cin-
quième qui n'était pas à beaucoup près la
meilleure. Pendant la première heure de route
mes compagnons de voyage furent assez silen-
cieux. Je me tins moi-même sur la réserve,
me bornant à un rôle d'observation que je
continuai jusqu'à Paris et cherchant autant
que possible à ne donner que la réplique tout
en ayant l'air de prendre une part active à la
conversation. Elle s'anima au bout de quel-
ques relais, comme cela se pratique ordinai-
rement entre gens qui se voyent condamnés à
se tenir compagnie pendant plusieurs jours
et s'effraient naturellement à l'idée d'un long
mutisme sans la solitude. Alors chacun de
— 20 —
mes compagnons dévoila ou trahit son carac-
tère par un mot, par un geste, par une in-
flexion de voix et cela me rappela un char-
mant opuscule philosophique de Bernardin
de Saint-Pierre intitulé « Voyage en Silésie »
oeuvre légère dont toutes la prétention est de
prouver que la manière de juger les choses de
ce monde, diffère dans chaque individu sui-
vant sa religion, sa nation, son état, son tem-
pérament, son sexe, son âge, la saison de l'an-
née, l'heure du jour et surtout suivant l'édu-
cation première qu'il a reçue, mais que c'est
sur la raison générale de l'univers que nous
devons régler nos raisons particulières comme
nous réglons nos montres sur le soleil. La
scène se passe en Silésie sur un chariot de
poste où se trouvent réunis, entre autres per-
sonnages , un peintre milanais, un officier
prussien, un étudiant saxon, un baron autri-
chien, une marchande de modes de Paris et
— 21 —
un docteur juif. De riches campagnes se pré-
sentent couvertes de villages et de moissons,
arrosées par l'Oder qui les traverse comme un
ruban d'argent et d'azur. « O la belle vue !
» s'écrie le peintre, il me semble voir le Mila-
nais. » « C'est vrai, reprend l'officier, voilà
une plaine magnifique pour y donner une
grande bataille ; comme la cavalerie s'y déve-
lopperait aisément ! » « C'est une des plus no-
bles terres d'Allemagne, messieurs, dit à son
tour le baron ; tous les clochers que vous
voyez là-bas en dépendent. » « Mais pouvez-
vous donc parler de dîmes ou de batailles en
un lieu si charmant? interrompt l'étudiant
de Leipsick, il vaut mieux s'écrier avec Vi-
gile :
Lycori, hic ipso tecum consumerer aevo ! (1)
« Remarquez, je vous prie, ajoute le docteur
(1) O Lycoris ! c'est ici qu'avec toi je voudrais être dissous par le
temps.
2
— 22 —
juif, cette montagne avec sa pointe ; elle res-
semble au mont Sinaï. » Tout le monde se met
à rire et le bruit réveille la modiste qui s'écrie
à son tour : « O le délicieux pays ! il n'y man-
que vraiment que des Français ! »
Le cours de mon voyage me fit compren-
dre à quel point étaient justes les observa-
tions philosophiques de l'auteur de la Chau-
mière Indienne et reconnaître aisément qu'au
milieu de la création le caractère de l'homme
demeure invariablement semblable à son
type primitif, reproduisant de siècle en siècle,
de génération en génération, les mêmes habi-
tudes, les mêmes défauts, les mêmes faiblesses.
J'appliquai à mes compagnons de route les
théories de Bernardin de Saint-Pierre et je dé-
couvris promptement en eux un industriel ta-
citurne, un provincial curieux et pressé, un no-
vateur théophilanthrope et un obligeant banal.
Cette dernière variété de l'espèce humaine
— 23 —
que j'avais d'abord étudiée avec beaucoup de
soin comme étant essentiellement curieuse et
rare, je devais bientôt, ainsi qu'on va le voir,
en apprécier toute l'utilité. Un être désireux,
même avec banalité, de servir et d'obliger son
semblable, c'est déjà quelque chose d'intéres-
sant et de digne d'une attention bienveillante.
Mais lorsque, par le hasard des faits humains,
il se trouve que l'obligeant banal est doté
d'une certaine somme de puissance relative,
la chose prend alors des proportions nouvelles
et mérite une mention spéciale.
Nous n'étions pas encore arrivés à l'étape
d'Orléans que j'avais déjà fait toutes mes re-
marques et classé chacun de mes personnages
dans la catégorie qui lui était propre. Il est
vrai qu'il ne m'avait fallu pour cela qu'écou-
ter, me taire et réfléchir. Ainsi, le provincial
curieux et pressé qui gasconnait d'une façon
très-capable d'épargner toute investigation à
_ 24 -
l'endroit de son lieu de naissance avait grom-
melé à chaque relai contre les postillons et
cherché insidieusement à connaître les motifs
qui attiraient chacun de nous à Paris, tout en
paraissant uniquement préoccupé du désir de
ne pas laisser tomber la conversation ; tandis
que le novateur religieux se lançait à propos
de tout dans de longues dissertations sur les
instincts naturels, les aspirations de l'homme
vers l'Être-Suprême et toutes les niaiseries
sentimentales de l'école théophilanthropique de
Laréveillère-Lépaux. Il arrive toujours qu'a-
près les orages révolutionnaires surgissent
tout-à-coup sur le sol labouré par les partis
des végétations de cette espèce, étranges, ridi-
cules, ephémères que dessèche bien prompte-
ment le grand soleil de l'ordre moral et
social. J'ai vu les théophilanthropes; vous avez
pu voir les Saint-Simoniens et l'abbé Chatel ;
tout cela est de la même famille.
— 25 —
Pendant ce temps l'industriel taciturne qui
me faisait l'effet d'un Tourangeau assez rabe-
laisien que les malheurs des temps avaient
rendu prudent et méditatif, répondait par mo-
nosyllabes à son voisin l'obligeant et ce der-
nier impatienté d'un laconisme auquel il n'é-
tait pas habitué, se retournait de mon côté,
espérant y rencontrer de meilleures chances.
J'avais accueilli ses premières avances avec
une politesse qui l'avait mis en confiance et le
hasard voulut que j'en fusse récompensé, par
l'empressement avec lequel il chercha plus
tard à me rendre service. Singularité de l'es-
prit humain ! il se rencontre dans le monde
des gens qui, à certain moment donné, vous
savent autant de gré d'avoir écouté patiem-
ment une trop longue histoire que si vous les
aviez retirés de la rivière, et, du resté, la re-
connaissance, quel qu'en soit le mobile, est
une si belle, une si rare chose qu'elle ne sau-
— 26 —
rait jamais être ridicule. La reconnaissance a
toujours été l'indice d'un bon coeur « et si
l'homme a un bon coeur, nous dit l'Ecclésiaste,
son visage riant annoncera en tout temps sa
joie ; son esprit lui en dira plus que sept gar-
diens qui veilleraient au haut d'une tour. » De
là vient, sans doute, que les bonnes natures
sont presque toujours si expansives.
Entre Blois et Beaugency, M. Lajaunais
( mon obligeant voisin se nommait ainsi )
éprouva le besoin de me raconter comment
les déceptions qu'il avait rencontrées, au dé-
but de sa carrière, l'avaient rendu tellement
philosophe qu'il était désormais à l'abri de
toutes les tentations ambitieuses auxquelles il
avait cédé d'abord, et comment aussi, possé-
dant l'aurea mediocritas si vantée par les poètes
classiques, il ne songeait plus qu'à mener une
bonne et douce vie, exempte d'ennuis et de
traças, coulant au hasard, mais le moins pos-
— 27 —
sible sur des cailloux, au milieu du torrent de
cette époque agitée.
—Jeune homme, ajouta-t-il, j'avais dix-neuf
ans lorsque la Terreur me contraignit à partir
comme volontaire dans un de nos régiments
qui se rendait à la frontière. J'étais plein d'en-
thousiasme et d'ardeur, plein d'illusions sur-
tout, et je m'imaginais qu'avec du courage, de
l'intelligence et du zèle, je devais prompte-
ment me faire distinguer. Après avoir assez
péniblement gagné mes galons de sergent-ma-
jor, ce qui n'était pas bien difficile alors, j'es-
pérai à juste titre qu'une des prochaines af-
faires me permettrait de conquérir, comme
tant d'autres, l'épaulette d'officier qui était
toute mon ambition. L'occasion se présenta;
je la saisis avec le plus naïf empressement. Il
s'agissait d'une expédition assez périlleuse,
de l'enlèvement par surprise et pendant la
nuit d'un poste fortifié et, ma foi, bien gardé.
- 28 —
Je ne doutais pas que, grâce à la façon dont
je ferais les choses, on ne remarquât enfin que
j'avais des droits à l'épaulette ; mais, hélas !
j'avais compté sans le hasard, ce qui est la
plus lourde faute qu'un homme de sens puisse
commettre : il nous était arrivé au régiment
un jeune et fringant Parisien, qui ne man-
quait peut-être pas de mérite, mais qui, dans
tous les cas, était bien le plus grand vain-
queur que j'aie jamais rencontré sur mon che-
min. A l'entendre, rien ne pouvait plus l'é-
tonner ; il avait assisté à vingt combats, em-
porté je ne sais combien de forts et de re-
doutes , et pourfendu un nombre fabuleux
d'Autrichiens. En l'écoutant, ce gaillard-là
donnait envie d'être brave Bref, nous par-
tîmes ; le Parisien faisait partie de notre déta-
chement; la nuit était sombre, le vent souf-
flait avec violence, et l'ennemi ne reconnut
qu'il était attaqué que par le feu de la senti-
— 29 —
nelle. Nous nous élançâmes au milieu des pa-
lissades, à travers une épouvantable fusillade
qui tua ou blessa une bonne moitié d'entre
nous. Deux de nos officiers restèrent dans les
fossés, qui s'étaient promptement comblés de
morts; ce qui devait naturellement donner
quelque espoir aux sous-officiers survivants.
Quant à moi, j'avais toujours été à la tête du
détachement, et, mieux que personne, j'aurais
pu nommer ceux qui s'étaient distingués par
leur intrépide audace; mais, je dois l'avouer,
je n'avais pas aperçu un seul instant l'aimable
pourfendeur qui charmait nos veillées par ses
récits guerriers, et (je ne sais encore comment
cela s'était fait) je l'avais complétement perdu
de vue dès le début de l'action. Eh bien! j'ap-
pris par l'ordre du jour du lendemain, que le
Parisien obtenait l'épaulette que j'avais méri-
tée; et, au fait, il était impossible qu'un
homme, qui contait si vaillamment les actions
— 30 —
d'éclat, se fût conduit comme tout le monde
en cette circonstance. Seulement cela me dé-
goûta de servir la patrie. Je jetai l'uniforme
aux orties dès que je trouvai, pour le faire,
une occasion décente, et je revins à Paris
ayant changé d'ambition.
Ici, une brusque exclamation du provincial
pressé, qui signalait Beaugency et gourman-
dait les postillons, vint tout-à-coup interrom-
pre le narrateur. Visiblement contrarié de
cette interruption saugrenue, M. Lajaunais
regarda de côté le malencontreux voyageur,
fit un assez dédaigneux mouvement d'épaules,
et continua après m'avoir donné le temps d'a-
méliorer ma position par une légère conver-
sion à gauche.
— Oui, jeune homme, j'avais changé d'am-
bition. Cette fois je quittais Mars pour Vénus
(style mythologique), c'est-à-dire j'abandon-
nais les succès de la guerre pour des triom-
— 31 —
phes plus doux. Eh bien ! je fus promptement
dégoûté de mes prétentions nouvelles, et la
déception ne tarda pas à remplacer l'enthou-
siasme. Ah ! c'est qu'il faut l'avouer, elle me
frappa rudement, et ma pensée se surexcite
encore à ce souvenir
M. Lajaunais s'arrêta comme s'il eût été
trop pénible de passer outre; puis, triom-
phant de ce premier mouvement d'indécision
douloureuse ou de fausse honte, il reprit après
une légère pause :
— En vérité, et quoi qu'il en coûte peut-
être à mon amour-propre, je vous dirai aussi
en deux mots cette petite aventure. La jeu-
nesse ne saurait, d'ailleurs, avoir sous les
yeux trop de leçons de cette espèce. Figurez-
vous donc, citoyen, que, revenu sur le pavé
de Paris et bien résolu à voler de conquête en
conquête, je me fis bientôt présenter dans
quelques maisons où l'on commençait à faire
— 32 —
réveillon du terrible carême de 1793 et à or-
ganiser les bals des victimes. J'allais surtout
beaucoup chez un fournisseur enrichi, dont
la femme, jeune et jolie, ne tarda pas à me
distinguer, du moins je le crus. Assez novice
dans le métier que je prétendais faire, ce beau
métier de don Juan qui demande tant d'expé-
rience, j'allais à des allures de sentiment fort
irrégulières, c'est-à-dire tantôt trop vite, tan-
tôt trop lentement, et cependant je croyais
être arrivé à mon but. Un jour, un merveil-
leux, qui avait passé la trentaine et qui m'a-
vait toujours semblé assez froidement reçu
par la dame, se permit devant moi et en pré-
sence de plusieurs autres jeunes gens, de nier
quelques-uns des charmes qui m'avaient si com-
plétement séduit. Je relevai assez vertement le
propos; le merveilleux continua, et je m'irri-
tai si bien de cette persistance qu'une ren-
contre dut avoir lieu le lendemain matin entre
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nous. Nous nous battîmes à Vincennes ; je re-
çus dans le bras un grand coup d'épée, heu-
reusement fort peu dangereux, et, deux ou
trois jours après cet événement notable, je
me présentai victorieusement au logis de la
dame. C'était, je me souviens, au commence-
ment de l'été ; on me dit que madame était au
jardin. Je m'y élançai avec les plus doux pres-
sentiments, et me dirigeai vers un cabinet de
verdure où je pensais la trouver seule. Quel-
ques éclats de voix, des rires étouffés ralenti-
rent ma marche. J'entendis prononcer mon
nom, et alors je prêtai l'oreille. « Oui, belle
dame, disait un des deux interlocuteurs que
je ne reconnus que trop bien, il doit être guéri
maintenant, et je ne doute pas qu'il ne s'em-
presse de venir vous faire hommage de son
douloureux martyre. » «Oh! pour le coup, je
l'en dispense, reprit tendrement la dame, car
je ne reverrai jamais avec plaisir un homme
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qui a pu mettre un instant vos jours en dan-
ger!! ! »
Cette phrase, assaisonnée d'un bruyant éclat
de rire, entra dans mon coeur naïf comme le
stylet le mieux aiguisé ; je m'enfuis dans le
jardin me rappelant ce vers classique :
« L'honnête homme trompé s'éloigne et ne dit mot. »
et me consolant de ma mésaventure en songeant
que cette leçon valait bien un coup d'épée.
— Depuis ce jour, continua monsieur La-
jaunais, j'ai renoncé à toutes les conquêtes,
me bornant à la science de la vie douce et fa-
cile, et cherchant tout à la fois à éclairer et à
servir mon semblable au milieu de cette so-
ciété si pleine d'écueils de toute nature
Seriez-vous ambitieux, par hasard, jeune hom-
me? ajouta-t-il tout-à-coup.
— Moi, monsieur, je n'ai d'autre ambition
que celle de vivre paisiblement au soleil dé
— 35 —
mon pays, et comme vous, en me rendant aux
autres le plus utile que je pourrai.
— Mais pourtant vous quittez votre dépar-
tement pour aller chercher fortune ou aven-
ture à Paris ?
La question était directe ; je compris à qui
j'avais à faire, et sortant jusqu'à un certain
point de la réserve que je m'étais imposée,
j'avouai au citoyen Lajaunais que j'allais dé-
poser une réclamation entre les mains du Di-
rectoire.
— Fort bien, me dit-il, il est trop juste que
chacun vive, et je suis charmé de votre con-
fiance, car je puis vous servir en cette circon-
stance, et il est dans mes principes de n'y pas
manquer.
A Orléans, où nous couchâmes, un nou-
veau voyageur prit cette sixième place de l'in-
térieur qui, depuis Tours, était restée vacante.
C'était un officier de cavalerie en tenue de
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voyage qui venait je ne sais d'où, mais parais-
sait pressé de se rendre à Paris. Sa capote
usée, son teint remarquablement bistré dé-
notaient au premier coup d'oeil un officier de
l'armée d'Egypte, et cette remarque fut ins-
tantanément faite par mes compagnons de
route. Le nouveau venu ne semblait pas, du
reste, fort disposé à se livrer avec ses voisins
à un grand échange de paroles et d'idées, ainsi
qu'ils avaient paru l'espérer d'abord.
— Le citoyen capitaine arrive vraisembla-
blement d'Orient et faisait sans doute partie de
notre immortelle armée d'Egypte? demanda
le provincial curieux et pressé.
— Oui, citoyen, répondit assez brusquement
l'officier.
— Et il a pu voir de près l'illustre général
Bonaparte ?
— De très-près, citoyen.
— Et le bruit qui s'est répandu dans Or-
— 37 —
léans de son débarquement à Fréjus où on au-
rait commis l'imprudence de ne pas lui faire
faire quarantaine, est-ce qu'il faut y croire ?
— C'est parfaitement exact ; le général est
depuis plusieurs jours à Paris.
— Citoyen capitaine, dit à son tour le théo-
philanthrope,est-il vrai que Bonaparte se soit
fait mahométan ?
— Je ne vous l'affirmerais pas, citoyen, re-
prit l'officier visiblement impatienté de l'in-
terrogatoire, et je vous avoue que je ne m'en
suis même pas informé.
Nous arrivâmes à Paris.
II.
L'HOTEL DE LA RUE DE LA LOI.
Le petit hôtel sombre, froid et humide dans
lequel j'étais descendu rue de la Loi, occupait
l'emplacement où l'hôtel des Princes resplen-
dit de nos jours, Il était par conséquent assez
rapproché du boulevard dont le bruit inces-
— 40 -
sant, joint au tapage de la rue elle-même, fai-
sait constamment trembler les vitres de ma
chambre et me réveilla dès le point du jour.
Je jetai d'abord un regard somnolent sur
tous les objets dont j'étais entouré et que je
n'avais pu complétement apprécier la veille
dans le premier trouble de mon installation
nocturne. Les meubles qui garnissaient ma
modeste chambre étaient sales et fanés. Un
velours d'Utrech râpé et d'un jaune douteux
recouvrait des chaises dont le dossier peint en
gris était fait en forme de lyre. Dans un des
coins se soutenait à peine sur trois pieds une
causeuse garnie de toile de Jouy à ramages,
largement tachée en deux endroits et sembla-
ble aux rideaux de mon lit. Deux gravures en-
luminées et encadrées dans des baguettes de
bois noir ornaient le panneau du fond au-des-
sus d'une commode forme Louis XV, parfaite-
ment authentique, comme dirait un amateur
— 41 -
de nos jours. Elles représentaient deux sujets
mythologiques : un sacrifice à Vénus et l'A-
mour et l'Hyménée trèsmoralement enlacés.
Le papier, d'un gris passé, allongeait jus-
qu'au plafond toute une série de spirales for-
mées par des feuilles de palmier. C'était évi-
demment un des premiers produits de la fa-
brique du trop célèbre Réveillon ; enfin dans
le cabinet dont la porte était ouverte en face
de moi j'apercevais une étagère suspendue à
la muraille et sur laquelle languissaient deux
ou trois volumes poudreux, puis, au-dessus de
l'étagère, un petit portrait de femme au pas-
tel, quelque peu détérioré par le temps.
En ce moment, et par un sentiment bien
naturel de mon isolement, maintenant que
je n'avais plus pour distraire ma pensée le
mouvement et les incidents de la route, il était
impossible qu'elle ne se reportât pas avec une
certaine inquiétude sur rua situation présente
- 42 -
au milieu d'une grande ville où je ne connais-
sais personne. J'avais pour les plus petites
comme pour les plus grandes choses, besoin
de renseignements, de guide, une protection,
fût-elle subalterne m'eût donc semblé un
bienfait de la Providence, car, jusqu'à preuve
du contraire, je ne croyais guère pouvoir
compter sur lès bons offices de mon obligeant
compagnon dé route.
Précisément le garçon de l'hôtel entrait dans
ma chambré, portant les habits qu'il avait en-
levés la veille.Ce garçon m'avait paru curieux
et bavard et je devais naturellement en tirer
quelque chose.
— Mon cher ami, lui dis-je, évitant par
cette formule toute qualification dont l'effet
m'eût paru douteux, et voulant placer du
premier coup la conversation sur les bases
d'une familiarité convenable, est-ce que vous
avez beaucoup de monde ici? je ne sais si je
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me trompe, mais l'hôtel me semble rempli.
— Ah, monsieur, répondit-il, ne m'en par-
lez pas -, nous ne savons vraiment auquel en-
tendre. Il nous arrive depuis quelques jours
une énorme quantité de voyageurs et cela,
joint au nombreux personnel que nous lo-
geons à demeure, nous donne un mal dont
vous ne pouvez vous faire une juste idée. Il
faut qu'il y ait encore quelque révolution en
l'air, car il nous vient bien des gens de province
et cela n'arrive, voyez-vous., monsieur, que
lorsqu'on croit qu'il y aura un grand mouve-
ment dans les places... vous comprenez?
— Parfaitement, mais vous logez donc ici
plusieurs personnes à demeure ?
— Oui, monsieur, dans une partie du bâti-
ment séparée de celle-ci. Nous avons là quel-
quelques ci-devant ruinés; quelques vieilles
dames qui travaillent pour vivre; une entre
autres, qui se donne bien du mal, ma foi, mais
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qui réussit à se refaire une petite fortune. Oh !
c'est toute une histoire,et ce qu'il y a de bon,
c'est que cette digne femme se figure que je
ne me doute de rien... imaginez-vous, citoyen
(et, en entamant avec une satisfaction évi-
dente la narration dont ce début semblait me
menacer, l'honnête garçon faisait tous ses ef-
forts pour paraître ranger autour de moi une
foule de choses qui n'avaient pas besoin de
l'être ), imaginez-vous qu'il ne lui restait plus
que quelques centaines de francs de revenu
pour la faire vivre ainsi que sa fille, une char-
mante fille, en vérité, et si douce, si polie,
quoique aristocrate pur sang... enfin voilà donc
la mère qui né voulant pas recourir à la pitié
incertaine des connaissances qu'elle pouvait
avoir, s'informe des usages de la Halle, réa-
lise, en vendant ses bijoux, une petite somme
assez ronde et entreprend un singulier genre
de commerce qui jusqu'ici lui a réussi : tous
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les soirs, à onze heures, elle sort dans le cos-
tume le plus simple, recouvert d'une mante de
futaine brune et elle se rend à la Halle. Là elle
achète des voitures de légumes et de fruits à
mesure qu'elles arrivent; puis elle les divise
en plusieurs lots et elle les revend, en moins
d'une heure, aux marchandes ordinaires qui
ne s'adressent plus qu'à elle. Son bénéfice n'a
pas été grand d'abord, mais maintenant il est
très-considérable et, chaque nuit, la bonne
dame rapporte chez elle plus d'une centaine
de francs bravement gagnés.
— Et quel est donc le nom de cette inté-
ressante famille?
— Le nom?... ah! voyez-vous, citoyen, cette
dame s'est fait appeler ici madame Clémence
comme sa fille s'appelle mademoiselle Lu-
cile, et je crois bien savoir leur nom véritable;
mais je me suis dit que, si elles ne voulaient
pas en convenir, c'est qu'elles avaient, sans
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doute, de bonnes raison pour cela et je garde-
rai ce secret malgré toute la confiance que vo-
tre air m'inspire... excusez-moi, citoyen.
—Non seulement je vous excuse, mais encore
je vous approuvé, lui dis-je, et cela me donnait,
en effet, une bonne idée de son caractère que
j'avais d'abord jugé trop sévèrement, peut-
être.
— Est-ce que vous ne connaîtriez pas en-
core Paris? citoyen , reprit-il après quelques
instants de silence, car vous arrivez de pro-
vince ; cela se voit...
— Comment ? et à quoi cela se voit-il ?
— Ah pardon ! monsieur, je n'y entendais
pas malice; c'est que... à vos habits d'une
coupe un peu passée, on comprend sur-le-
champ que vous n'habitez pas ordinairement
la capitale ou, dans tous les cas, qu'il y a long-
temps que vous l'avez quittée.
— C'est vrai, lui dis-je, et même je compte
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un peu sur vous pour me mettre au courant
de plusieurs choses. Comment vous nomme-
t-on?
— Cyprien pour vous servir ; ils ont voulu
dans le temps m'appeler Agathocle, mais, ma
foi! j'ai repris mon ancien nom. Du reste, ci-
toyen, votre confiance m'honore et je m'effor-
cerai de m'en rendre digne toutes les fois que
je le pourrai.
— Vous serait-il possible de m'accompa-
gner aujourd'hui dans la ville pour m'indiquer
les nouveaux fournisseurs en renom ? Il y a
plusieurs années que j'ai quitté Paris et je ne
suis plus au courant des bons endroits. Votre
peine et votre temps ne seront pas perdus.
— Je vous remercie, monsieur ; aujour-
d'hui je vais faire en sorte d'être à vos ordres
de midi à trois heures ; cela suffira-t-il ?
— Certainement ; mais encore un mot : je
remarque, Cyprien, que vous dites indifférem-
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ment « citoyen » ou « monsieur » lequel faut-
il donc adopter? et ne serait-il pas dangereux
de se servir en public de l'ancienne formule ?
— Cela ne signifie plus rien. Ah ! les temps
sont bien changés depuis deux ans et on n'ap-
pelle plus guère « citoyen » que les gens que
l'on ne connaît pas encore assez pour, les ap-
peler « monsieur » ; je suis lié avec le domes-
que d'un ministre ; il paraît que son maître
lui disait l'autre : jour « tu m'appelleras ci-
toyen » en public et « monseigneur » en par-
ticulier.
On frappa à la porte. Cyprien alla ouvrir et
je vis entrer mon obligeant de la diligence. Il
paraissait radieux avec son magnifique habit
bleu barbeau, sa coiffure à oreilles de chien,
ses bas chinés et ses souliers pointus. On
comprenait à son air tout à la fois vainqueur
et protecteur, qu'il venait d'obtenir quelque
succès et, plus que jamais, je me dis que cette