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Un mois de journalisme, par J. Wallon

De
92 pages
E. Dentu (Paris). 1866. In-16, 96 p..
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UN MOIS
DE
JOURNALISME^
PAR
l!0\i WALLON
TîrMRIS
186G
A
M. AUGUSTE VITU
Rédacteur en chef de l'ÉTENDARD
MON CHER AMI,
Vous m'avez offert, promis, donné toute
liberté. Par là je puis dire que vous avez
taillé ma plume, brisée par les partis. C'est
donc à vous que reviennent ces articles,
écrits au jour le jour, et pour ainsi dire
« sur le marbfè. »
Que voulons-nous, que faisons-nous?
Est-ce un en-cas pour une révolution rouge ou
blanche? Non; c'est un organe, sùn nom le
dit, d'opposition conservatrice, contrôlant ^es
faits, défendant les principes. Je suis de ceux
qui ont juré sur les barricades de juin de ne
jamais faire d'opposition systématique. Que
d'autres se parjurent; moi, je me tiens pa-
role.
Le monde est un théâtre où se fait l'expé-
rience de nos doctrines et l'épreuve de nos
vertus. Les leçons nous arrivent de toutes
parts ; il suffit de les recueillir.
Mulalo nomine,
De le fabula narratur.
Voilà toute ma politique.
Je disais un jour à M. Emile Ollivier :
« Prenez garde, le journalisme vous en-
traînera. » Je ne prévoyais pas que je serais
moi-même si prochainement entraîné. Mais,
je le sais, vous voulez être indépendant, et
je compte sur moi pour ne jamais devenir un
officieux. Nous avons donc l'un et l'autre
une admirable occasion, vous de fonder une
oeuvre grande et noble, moi d'être toujours,
Tout à vous,
J. WALLON.
UN MOIS DE JOURNALISME
L'EUROPE EST MAL FAITE
26 juin.
Les nouvelles de la guerre sont attendues avec
impatience, recueillies, commentées avec avi-
dité. Pourquoi cela ? Il semble que du sort d'une
bataille dépende l'avenir du monde. Rien n'est
plus faux. La lutte qui se poursuit, soit en Alle-
magne, soit en Italie, n'est pas le fruit d'un
caprice ou d'une ambition; elle dérive de la
nature des choses ; et ce qui le prouve, c'est que
ni les lenteurs des puissances armées, ni les
hésitations de l'Autriche, ni les efforts des puis-
sances neutres n'ont pu l'éviter. Elle est fatale,
nécessaire, et l'issue de la lutte, quelle qu'elle
soit, n'en modifiera pas sensiblement les consé-
quences. L'Europe est mal faite, il faut la re-
faire; mieux vaut que ce soit aujourd'hui que
demain. L'habileté de la politique est de s'em-
parer des événements inévitables lorsqu'elle
peut encore les diriger. Maîtresse en ce moment
de toutes ses ressources, grande au dedans, forte
au dehors, la France conserve et conservera
longtemps, nous le croyons, son « entière liberté
d'action. » Mais qui sait si demain cette attitude
lui serait également permise? Pourquoi livrer à
l'avenir, et par conséquent à l'imprévu, des em-
barras , des difficultés qui sollicitent d'elles-
mêmes aujourd'hui leur impérieuse solution ?
' Quand le pouvoir était aux mains des indus-
triels; lorsque, esclaves de la majorité, l'unique
préoccupation dès habiles et des hommes d'Etat
était de vivre au jour la journée, ou, comme dit
Richelieu, de « pousser le temps avec l'épaule,»
un ministre, jaloux de Se maintenir aux affaires,
au risque d'y perdre son honneur et l'honneur
aussi bien que l'intérêt du pays, aurait peut-être
pu, à force de sacrifices, « gagner du temps, »
ajourner la lutte ; et il n'est pas impossible que
nous ayons assisté à de semblables tentatives
faites de bonne foi, à courtes vues. Mais au profit
de qui aurait eu lieu un pareil compromis? Puis-
que la guerre se fait actuellement sans nous,
n'est-il pas clair que la paix faite par nous ne se
pouvait maintenir qu'à nos dépens? Et quelle
paix ! Sacrifiant à la honte sur l'autel de la peur,
c'eût été encore une fois la paix à tout prix, qui
prépare les révolutions en déshonorant le pays.
La France ne l'a pas voulu ; elle a bien fait.
Se renfermant dans une « stricte et loyale neutra-
lité, » elle a laissé aux événements leur libre
cours. Maintenant, le canon accomplit ce que la
diplomatie n'a su faire. L'oeuvre du congrès de
Vienne fut à la fois un scandale et un bienfait :
un bienfait, en rétablissant, pour un jour au
moins, la tranquillité publique ; un scandale, en
disposant systématiquement des peuples contre
leurs véritables intérêts. Les diplomates sont
comme les Grecs ; il faut craindre leur concours
et surtout leurs présents. Ils n'eurent qu'un but
en 1815 : relever la Prusse contré la France, et
l'Autriche contre la Prusse. C'est ce qu'ils appe-
lèrent l'équilibre européen.
Et de peur que l'Autriche ne devînt trop pré-
pondérante, ils lui donnèrent la Lombardie.^En
vain, leur disait-on dès lors, que par là « ils
avaient créé de fréquents sujets de guerre pour
l'Europe, imposé à l'Autriche de nombreux
embarras en lui donnant à garder une grande
masse de sujets d'une affection douteuse, et
suscité pour l'Italie des sujets d'éternelles dou-
— 10 —
leurs. » Ils le savaient et n'en persistèrent que
mieux dans leur oeuvre.
Mal conseillé, le cabinet de Vienne n'osa refu-
ser ce funeste présent. Il voulait d'ailleurs se
rapprocher de Rome pour agir de là sur la France
et y entretenir cette agitation religieuse qui n'a
que trop longtemps paralysé notre action au de-
hors. Mais, comme l'avait prévu M. de Pradt,
l'Autriche fut plus encore que nous-mêmes vic-
time de ce calcul machiavélique. Toujours in-
quiète du côté de l'Italie, elle perdit toute in-
fluence et toute action en Allemagne.
. . « Il n'est pas certain, disait l'archevêque de
Malines dans son Congrès de Vienne, que l'Au-
triche ait toujours à gagner à cet arrangement, si
avantageux pour elle en apparence ; car l'Italie
va devenir chère 'à garder. Une partie considé-
rable des forces de l'Autriche y sera sans cesse
absorbée. La voilà donc affaiblie d'autant vis-à-
vis de la Russie. Ce système est aussi antieuro-
péen qu'antiitalien et antifrançais. »
Ne dirait-on point ces remarquables paroles
écrites d'hier, inspirées par la raison, l'expé-
rience et l'histoire? Et pourtant le congrès n'a-
vait pas encore échangé ses dernières ratifica-
tions lorsque M. de Pradt les adressait publique-
ment à l'Autriche. Il est impossible qu'elles ne
frappent pas aujourd'hui le cabinet de Vienne et
_ 11 _
qu'il ne rejette pas de lui-même le funeste présent
de la diplomatie.
C'est ce qui nous fait dire que, pour l'Autriche,
victorieuse ou vaincue, le résultat de la guerre
sera le même : elle renoncera à la possession
d'une province qui « non-seulement lui coûte
trop cher à garder, » mais qui est, en outre, une
« cause incessante de guerre pour l'Europe. »
Elle peut avoir légalement raison ; elle a morale-
ment tort, et selon le mot de Bossuet : « Il n'y a
pas de droit contre le droit. »
Ce n'est donc pas sans une certaine émotion
que la nouvelle de l'insuccès, d'ailleurs prévu,
des troupes italiennes s'est répandue à Paris.
Plus la solution de la question de la Vénétie
est inévitable, plus il est à regretter de voir se
multiplier les obstacles ou les exigences qui peu-
vent en retarder le dénoûment. Si d'ailleurs l'Au-
triche victorieuse croyait devoir à l'honneur et à
l'intérêt de ses armes de faire une descente en
Lombardie, ainsi que le bruit en a couru un mo-
ment, on conçoit le développement inattendu
que prendrait alors le conflit italien et les nou-
veaux sacrifices qu'il pourrait, d'un moment à
l'autre, imposera la France.
Du côté de la Prusse la lutte sera sans doute
plus longue ; mais si nombreuses que soient les
alternatives de victoires ou de défaites qui préoc-
— 12 —
cupent si vivement les esprits, son résultat n'est
pas moins inévitable.
Elle aura pour conséquence la reconstitution
de la Confédération germanique sur des bases
plus solides et plus justes, et comme c'est là un
intérêt d'ordre européen, rien ne se pourra défi-
nitivement accomplir sans le concours des gou-
vernements signataires des traités, de Vienne ..Les
nouvelles auxquelles les imaginations s'attachent
avec une curiosité fiévreuse n'ont donc en réalité
qu'une importance secondaire. Elles intéressent
l'honneur des puissances belligérantes, elles
n'affectent en rien le repos et la sécurité du
monde.
LES OFFICIEUX
1er juillet.
S'il y a quelque chose de plus triste que d'être
l'officieux d'un pouvoir, c'est d'être l'officieux
d'un parti, le salarié de la haine, aux gages de la
calomnie. Et pourtant, chez nous qui sommes
frondeurs par nature, mécontents par système,
critiques par tempérament, le beau rôle a tou-
jours été celui de l'opposition. Il y a longtemps
que La Fontaine, témoin déjà de nos funestes dis-
sensions, s'écriait avec sa malicieuse ironie :
Notre ennemi c'est notre maître,
Je vous le dis en bon français.
Et de son temps, comme du nôtre, la gloire,
les applaudissements, les faveurs de la foule
couraient au camp des frondeurs ; car ce que l'on
brave le moins c'est tout le monde.
On ne veut pas être indépendant, mais, le par
raître, et le plus souvent quand on fait le siège
de la place, c'est moins pour y commander que
pour y entrer. On vît d'attaquer les abus, non de
les détruire. Ainsi, des, deux sortes d'officieux,
_ 14 —
l'un exagère toujours le bien, cache le mal; l'au-
tre exagère toujours le mal, cache le bien. Quel
honnête homme peut hésiter?
Mais à tous les points de vue, pour l'ambitieux,
l'opposition est le meilleur des calculs. D'abord
elle aide au talent; eUe en donne même; on ne
marchande point le génie à qui flatte nos pas-
sions. De plus, elle tient lieu de principes. Qui
dénigre peut varier, tergiverser, changer ; on ne
lui demande qu'une fidélité, celle de la haine. Il
peut même servir un jour lé pouvoir ; pourvu
qu'il le desserve le lendemain, tout est vite ou-
blié ; on lui refait une virginité ! L'opposition est
enfin une situation ; on dirait presque un état. '
Elle ménage le présent et réserve l'avenir. Dans
les bonnes familles de noblesse ou de robe, n'est-
il pas d'usage que le cadet et l'aîné se relayent
pour crier tour à tour :
Vive le roi,
Vive la ligue!
Le plus étrange est qu'on s'enrôle dans un
parti au nom de la liberté ! et Dieu sait s'il y a
rien de plus étroit, de plus aveugle et de plus ty-
rannique que l'esprit de parti. On y entre par ha-
sard, on y reste par faiblesse, on le subit par né-
cessité. Car le pouvoir vous laisse parfois la res-
source du silence ; mais le parti ne vous permet
— 15 —
même pas de respirer sans lui, hors de lui. Il
vous veut tout entier, pour toujours !
De là vient qu'il y a plusieurs sortes d'opposi-
tions : par état, par force, par situation. Un ultra,
sans le vouloir, a renversé le gouvernement qu'il
croyait servir. Comment peut-il réparer sa fauté et
prouver sa sincérité? En attaquant tout sans choix
et sans mesure; en disant chaque matin : « L'Eu-
rope est en enfance. » Un autre, au contraire, a
tour à tour salué, trahi tous les partis. Ne pouvant
être honoré et voulant se faire craindre, il est
voué à l'éterneUe critique.
C'est ainsi que les oppositions, comme les
abus du reste, se transmettent et se perpétuent.
Nos égoïsmes, nous les appelons nos principes.
Il n'y a rien là que de très-naturel, et nous n'en
parlerions même pas si, de nos jours, l'esprit de
parti n'étouffait l'esprit national. On est Autri-
chien, Prussien, Anglais, tout, excepté Français !
Peu s'en faut même qu'on ne soit Egyptien, Ja-
ponais, Chinois, pour n'être ni de son pays ni de
son temps! ' ...
On se rappelle ces deux officiers, l'un Français,
l'autre Anglais, qui, le lendemain .de la bataille
d'Inkermann, se congratulaient l'un l'autre sur
le courage de leurs deux nations : « Moi, disait le
Français, toujours aimable, si je n'étais Français
je voudrais être Anglais. —Et moi, monsieur,
— 16 —
répiquait l'Anglais flegmatique et hautain, si je
n'étais Anglais je voudrais l'être. »
Nous avons chez nous comme une école de
jeunes élèves d'opposition, et de gouvernement
peut-être,, dont toute l'ambition est d'être ou de
paraître Anglais. Pour eux, rien de beau, de
bon, de bien que ce qui se fait en Angleterre ;
et, semblables à ce fanatique officieux du Saint-
Siège qui trouva « dans la boue de Rome' un:
parfum, » ils ramasseraient volontiers les im-
mondices de Londres pour en faire honte à la
France.
Qui ne voit que l'Angleterre, en ce moment,
faisant de nécessité vertu, se retire peu à peu du
continent, où sa diplomatie n'a trouvé dans ces,
derniers temps que des échecs? Mais aux yeux
de ses admirateurs à gages, tout s'illumine et se '
transforme. Si elle s'isole, faute de mieux, 'c'est,
disent-ils,, « pour ne pas être surmenée par
toutes sortes d'entreprises extérieures, » et gar-
der ses ressources, « accrues par le repos, » pour
une meilleure occasion! Ainsi s'explique la rieu- :
tralité : crime en deçà, vertu au delà.
Ce n'est pas tout. Le bill de réforme, on le
sait, n'avait rien de bien menaçant. Il entre-
bâillait au- peuple des cités la. porte du Parle-
ment, sauf à la refermer dans les comtés. Ce-
pendant les conservateurs s'en sont émus: et l'ont
— 17 —
repoussé. C'est donc une défaite pour les whigs,
une perte pour la liberté. Mais, disent nos an-
glomanes, si la réforme est rejetée, qu'est-ce
que cela prouve? Cela prouve que « le pays n'en
a pas besoin, parce qu'il est bien gouverné. »
Pangloss n'aurait pas trouvé mieux !
Mais voici le chef-d'oeuvre du genre ! Si le
ministère Russell-Gladstone est tombé, à qui la
faute? Ce n'est ni l'opinion publique, ni lord
Derby, ni le parti conservateur, ni la reine qu'il
en faut accuser ; la faute en est à ceux qui « trou-
blent l'Europe. » Les complications extérieures,
s'écrient nos libéraux anglomanes en guise d'ex-
cuse, « ont toujours eu pour effet de rejeter
l'Angleterre dans les bras de son aristocratie. »
Nous ne discuterons pas l'exactitude de cette
insinuation ; mais on en saisit aisément le sens,
le but et la portée.
Est-ce donc un crime que d'avoir des amours
ou des haines ? Non ; mais ce n'en est pas un non
plus de relever en passant l'action lente, insen-
sible et funeste qu'exerce l'esprit de parti sur les
meilleures intelligences, et de montrer, par
suite, qjielsj^yages il doit faire dans le peuple.
Nou£^$®is^asid'autre but.
/V^lotf^noû^.fii'er profit des enseignements ?
fl^ôjfç] nécECsfeoustraire aux partis, à leurs
à|^lp;froi#-a leurs tristes exigences; ne
^Ji^^J 2
— 18 —
demandons pas la liberté; prenons-la, elle est en
nous, non ailleurs !
Ainsi, en présence des événements contem-
porains, avouons que la responsabilité ministé-
rielle n'a pas empêché le. roi Victor-Emmanuel
d'être entraîné par le parti d'action, non plus que
le régime parlementaire n'a empêché l'Italie de
se jeter dans une guerre impossible. Mais re-
connaissons aussi que le droit divin, proclamé
naguère par le roi Guillaume à Koenigsberg, et
quatre fois pratiqué à Berlin par la dissolution
des chambres, n'a nullement ôté à M. de Bismark
et au parti féodal le désir ou le moyen de pour-
suivre, aux applaudissements du peuple, ses
ambitieux projets. Que sont donc les constitu-
tions sans les hommes? Quid leges sine mori-
bus? C'est tout l'enseignement que nous voulons
tirer du présent. En un mot, l'opposition qui
contrôle est un droit, l'opposition qui renverse
est un crime.
LA CENTRALISATION
3 juillet.
Gouverner, c'est prévoir. Il y a trois ans au-
jourd'hui, l'Empereur, s'adressant à son mi-
nistre présidant le conseil d'Etat, lui disait :
« Notre système de centralisation, malgré ses
avantages, a eu le grave inconvénient d'amener
un excès de réglementation. Nous avons déjà
cherché, vous le savez, à y remédier ; néan-
moins, il reste encore beaucoup à faire. Autre-
fois, le contrôle incessant de l'administration
sur une foule de choses avait peut-être sa raison
d'être, mais aujourd'hui ce n'est plus qu'une
entrave.
» Comment comprendre, en effet, que telle
affaire communale, par exemple, d'une impor-
tance secondaire et ne soulevant d'ailleurs au-
cune objection, exige une instruction de deuxx
années au moins, grâce à l'intervention obligée
de onze autorités différentes? Dans certains cas,
les entreprises industrielles éprouvent tout au-
tant de retard.
» Plus je songe à cette situation et plus je
— 20 —
suis convaincu de l'urgence d'une réforme.
Mais dans ces matières, où le bien public et
l'intérêt privé se touchent par tant de points,
le difficile est de faire à chacun sa part, en
accordant au premier toute la protection, .au
second toute la liberté désirable. »
Le difficile est surtout de faire que des
réformes, bruyamment sollicitées par les partis
comme moyens déposition, ne soient pas
tout à coup méconnues, repousséës par eux
dès que le gouvernement les* accorde. C'est
ce que toute la France a pu voir dans cette
question de décentralisation si nettement posée
par l'Empereur. Tant que le gouvernement s'y
est montré sourd, elle est restée le drapeau des
partis; à peine a-t-il manifesté l'intention de
s'en occuper, qu'elle a disparu comme par en-
chantement du programme des oppositions.
Ainsi l'on peut dire d'une manière générale que
les demandes de réformes ne sont le plus sou-
vent chez nous que des taquineries. Voilà ce
qu'il faut avoir le douloureux courage de cons-
tater. , • '
De là viennent les facilités que trouve le mal,
les impossibilités que rencontre le bien. Privées
de l'appui de l'opposition et du concours dé
l'opinion, les meilleures réformes demeurent
souvent à l'étude; nul n'ose en prendre l'initia-
— 21 —
tive. L'administration renonce difficilement à
ses privilèges, et les pouvoirs locaux, livrés
à eux-mêmes, ont peur du surcroît de responsa-
bilité qu'on veut leur donner. Tel est le singu-
lier spectacle qu'a offert la discussion de la loi
sur les conseils généraux : regrets d'un côté,
hésitations de l'autre. Le pouvoir abandonnait
avec peine des droits que le pays accueillait
sans plaisir. Quant aux partis, si exigeants, si
bruyants la veille, ils affectaient une silen-
cieuse indifférence.
Et pourtant toute la France a entendu le ta-
page qu'ils ont essayé de faire autour du mani-
feste de Nancy, où se rencontraient sans rougir
l'un de l'autre M. Guizot et M. Pelletan, M. Odi-
lon Barrot et M. Berryer.
La lettre de l'Empereur que nous venons de
rappeler et à laquelle les fêtes de Nancy donne-
ront sans doute une nouvelle opportunité, a eu
pour premier etexcellent résultat de dissiper cette
« coalition du mal, » que ni les cruels enseigne-
ments de l'histoire, ni les sanglantes leçons de
la veille n'ont le pouvoir de détruire en France.
Sans se pardonner leur passé, les vainqueurs et
les vaincus de la société Aide-toi le ciel t'aiàera,
unis dans une monstrueuse alliance, rassem-
blaient leurs efforts contre la prospérité du
pays en convoquant toutes les mauvaises pas-
— 22 —
sions sur le terrain de la décentralisation., Le
gouvernement a déjoué leur manoeuvre en met-
tant lui-même la question à l'étude.
A ce premier résultat s'en joint un autre plus
important encore. Parla lettre de l'Empereur, le
conseil d'État, cause et foyer de la centralisation
administrative de la France, est mis en demeure
d'en signaler les inconvénients et le remède.
« Les diverses sections du conseil d'Etat,
disait l'Empereur, m'ont paru les plus propres à
examiner tous les détails de notre système; car
si elles n'administrent pas, elles voient agir l'ad-
ministration. Ce sont les meilleurs témoins qu'on
puisse consulter.
» Je vous prie donc de les charger de ce tra-
vail, et voici comment j'en comprends l'exécu-
tion : Dans le sein de chaque section, le-rappor-
teur dresserait le tableau des formalités, des
délais, des diverses autorités, des dispositions
réglementaires auxquelles chaque affaire aura
été soumise. Un certain nombre de tableaux par-,
ticuliers permettraient de résumer, pour chaque
catégorie, la forme et la durée moyenne de
l'instruction, en écartant les circonstances ex-
ceptionnelles. La section donnerait ensuite son
avis sur les modifications ou sur les suppressions
jugées nécessaires.
» Quant aux affaires qui ne sont pas soumises
— 23 —
au conseil d'État, les chefs de service fourniraient
des documents et des états analogues, qui ser-
viraient de base à un travail général pour chaque
ministère. »
On ne pouvait, à coup sûr, dresser un pro-
gramme à la fois plus vaste et plus raisonné,
puisqu'il se bornait à instituer une sorte d'en^
quête administrative faite par l'administration
elle-même. Trois ans se sont écoulés depuis
lors; nous ne doutons pas que la volonté de
l'Empereur n'ait reçu une pleine exécution, car
il ajoutait : « Comme j'attache une grande im-
portance à cette réforme, je compte sur le zèle
éclairé du conseil d'État pour arriver bientôt à
une solution satisfaisante. »
Ces remarquables paroles nous sont revenues
en mémoire en entendant le Corps législatif, sur
la fin de la session, se plaindre des lenteurs qu'il
attribuait au conseil d'État. Où en.est, nous di-
sions-nous, l'enquête sur la décentralisation ? Et
ce n'est pas, sans raisons que l'Empereur y atta-
che une grande importance, car il se pourrait que
toutes les plaintes plus ou moins sincères qui
s'élèvent de temps en temps contre l'administra-
tion, et qui provoquent la demande d'améliora-
tions constitutionnelles, ne fussent que le ré-
sultat d'abus locaux ou partiels faciles à fajre
disparaître.
— 24 —
Mais quelle que soit > la solution à intervenir,
l'important est qu'il y en ait une. Il faut qu'on
sache enfin qui, du pouvoir ou du pays, a peur
des réformes et recule devant le progrès. Le
tort des gouvernements avait toujours été jus-
qu'ici de se croire obligés a.u statu quo, de se
regarder comme les adversaires-nés de toute
amélioration et de tout changement. Il en est
résulté que l'État a pris, dans les imaginations
populaires, le rôle du diable au moyen âge, au-
teur de-tous les maux, cause de tous les méfaits.
A quoi bon?
Le doctrinaire du droit divin, J. de Maistre,
disait que ce qui caractérise les races destinées à
l'Empire, c'est « l'usurpation légitime. » On
pourrait de même, par une alliance de mots non
moins hardie, prétendre qu'il est temps enfin que
le pouvoir soit de l'opposition.
DES CONDITIONS DU POUVOIR
6 juillet.
L'armistice n'est pas la paix, nous le savons ;
il en est tout au plus le préambule, et nous som-
mes moins que personne, enclins à prendre nos
espérances pour des faits accomplis. Quand ce
ne serait point une marque de bon goût d'être
modestes dans la prospérité, ce serait encore une
preuve de bon sens de ne pas s'exposer, par une
joie hâtive et bruyante, à de fâcheuses décep-
tions.
Nous ne pouvons cependant pas nous défendre
de reconnaître que la nouvelle inattendue de la
cession de la Vénétie a produit partout, chez
tous, une émotion profonde, un vif et sincère
enthousiasme. La France l'a saluée comme une
victoire. Les uns y ont vu, trop prématurément
sans'doute, la-cessation des hostilités ; les autres,
la réalisation de l'unité italienne; tous, par le
seul ascendant de la force morale de la France,
l'accomplissement de cette parole impériale :
« L'Italie sera libre des Alpes jusqu'à l'Adriati-
que. «
— 26 —
Mais ce qui a, plus que toute autre chose en-
core, produit un véritable mouvement d'enthou-
siasme national, c'est de voir la place que tient
aujourd'hui la France dans les conseils de l'Eu-
rope, et de constater, comme le disait la lettre
impériale du 11 juin, que pour faire « écouter
sa voix, » elle n'a plus besoin.de tirer l'épée.
Quand on compare cette situation sans exem-
ple à celle qu'elle avait en 1840, alors qu'elle ne
pouvait même pas , en tirant l'épée, se faire
craindre, et qu'un ministre anglais, lord Pal-
merston, la menaçait publiquement de la faire
« passer par le trou d'une aiguille, » on éprouve
un légitime sentiment non d'orgueil, mais de
confiance et de sécurité dans l'avenir. Grande
au dedans, forte au dehors, la France n'a rien à
craindre que de ses propres fautes.
La cession de la Vénétie n'est pas seulement
une victoire morale pour la France, c'est encore
la consécration de sa politique extérieure. Quoi
qu'il arrive, « le maintien de l'oeuvre que nous
avons contribué à édifier en Italie » est assuré ;
bien plus, elle est complétée, garantie par l'Au-
triche elle-même. Dès lors, il n'y a plus de ques-
tion de Rome, et la convention du 15 septembre
peut s'accomplir sans danger.
Voilà des résultats que rien ne saurait main-
tenant effacer de l'histoire, et qui montrent le
— 27 —
néant des prédictions sinistres dont on s'efforçait
naguère, avec plus ou moins de sincérité ou d'à-
propos, d'effrayer l'opinion publique. La neutra-
lité « attentive mais loyale » de la France, a plus
fait pour l'Italie et pour l'Allemagne que toute
menace d'intervention n'aurait pu obtenir, sur-
tout si l'on songe que les prétendus hommes
d'Etat qui, chez nous-mêmes, accusant la France
de complicité tacite avec la Prusse, voulaient
exiger d'elle une attitude plus décidée, étaient
précisément ceux qui, par la plus flagrante des
contradictions, tâchaient d'obtenir du Corps lé-
gislatif d'imprudentes manifestations pacifiques.
Ils provoquaient à la fois l'intervention et l'abs-
tention, renouvelant ainsi ce funeste et. ridicule
système de « paix armée » qui a valu à la France
tant de sacrifices inutiles et d'humiliations dou-
loureuses.
Gela se conçoit. Ayant perdu, dans leurs intri-
gues ministérielles, le sentiment de l'honneur et
de la grandeur nationale, ils ne pouvaient pas
croire que l'Empire obtiendrait, par le seul
ascendant de sa neutralité vigilante, ce. que la
monarchie parlementaire n'avait pas pu accom-
plir entre leurs mains avec le déploiement de
toutes ses forces. Ainsi s'explique leur erreur.
Leur illusion justifie leur bonne foi. Mais combien
ne devons-nous pas, malgré les séductions de
— 28 —
leur parole et les subtilités de leur esprit, nous
défier de leurs enseignements !
Leur expérience est un danger ; plus ils ont
participé aux affaires, plus ils y ont contracté des
habitudes et des errements qui ne peuvent, à
leur insu,' que fausser leur jugement. Ils voient
le pays comme ils le voudraient voir, en paix,
sans doute, mais à la suite de ses voisins. Ils ou-
blient que la France n'est plus sous le régime de
la monarchie de Juillet. Et, pour que rien ne man-
que à ce perpétuel combat du parti-pris au ser-
vice de l'erreur, les défenseurs, ou mieux en-
core ceux qui s'intitulent modestement eux-
mêmes les fidèles gardiens du vieux droit
monarchique, ne sont pas les moins prompts à
vouloir imposer des garanties, c'est-à-dire des
entraves à la politique extérieure du pays.
Est-ce qu'une Chambre, à moins qu'elle ne fût
une Convention, aurait pu garder cette attitude
loyalement neutre, toujours prête à l'action? Et
n'est-ce pas à cette fermeté de la politique impé-
riale, ne cédant ni aux impatiences hâtives, ni
aux réactions obstinées, que nous devons la ces-
sion de la Vénétie ? N'est-ce pas la conduite calme
et digne de l'Empereur Napoléon III qui a déter-
miné le généreux mouvement de l'empereur
François-Joseph ?
Il faut donc, on le voit, qu'il y ait quelque
— 29 —
chose de personnel dans le pouvoir (1) pour qu'il
y ait en lui quelque chose de vraiment moral,
c'est-à-dire de responsable et de respectable.
Voilà la leçon que nous avons à tirer de ce qui
se passe en ce moment sous nos yeux. Il
faut que le Souverain puisse de lui-même vou-
loir et agir, pour que nous sachions le respecter,
le seconder, et pour qu'il serve à son tour à re-
lever dans les imaginations populaires la notion
de la souveraineté si longtemps obscurcie par
nos doctrines et nos révolutions. Soumis à des
ministres esclaves eux-mêmes des majorités, le
prince est vis-à-vis de l'Europe dans une situa-
tion d'infériorité qui le conduit fatalement à sa
ruine. L'important est de garder entre le pouvoir
absolu qui gouverne seul et le roi constitu-
tionnel qui ne fait que régner, la juste mesure
que commandent les moeurs du pays et Pétat de
l'Europe. Ce n'est point là une question de doc-
trine, c'est une vérité d'expérience et de fait.
(1) Je dis : il faut qu'il ait quelque chose de personne^
et non qu'il soit personnel, comme on me Ta attribué.
LA SAINTE-ALLIANCE
9 juillet.
Les Prussiens sont à Trôppau.. Cette nouvelle,
au milieu de notre société affairée et distraite,
oublieuse et inquiète, semble n'avoir éveillé au-
cun souvenir, produit aucune impression. On l'a
enregistrée, comme toutes les nouvelles de la
guerre, sans amour et sans haine.
Et pourtant, c'est de Troppau qu'est parti,
il y a bientôt un demi-siècle, le signal de la
lutte faite aux idées modernes par les gouver-
nements de la sainte-alliance, et dont les peuples,
l'Allemagne en tête, prennent en ce moment
leur revanche.
Lorsque le congrès de Vienne, au gré de ses
convenances, eut partagé, divisé, lotisél'Europe,
sans consulter ni les voeux des populations, ni les
besoins des gouvernements, n'ayant d'autre souci
que de créer pour ainsi dire des servitudes entre
les Etats, de manière à les neutraliser les uns par"
les autres, les souverains, en prenant possession
de leurs nouveaux domaines, durent s'efforcer
de gagner la bienveillance de leurs sujets par
— 31 —
des promesses de réforme et de constitution.
C'est ainsi que la Bavière, une partie de la Saxe,
le Hanovre et beaucoup de petits Etats de la
Confédération Germanique, se firent octroyer
des chartes. Le roi des Deux-Siciles, Ferdi-
nand IV, alla plus loin encore, et, dans sa procla-
mation aux Napolitains, en date du 1er mai
1815, il déclara qu'à l'avenir « la nation serait
souveraine et le prince le gardien des lois :
il popolo sara sovrano ed ilprincipe dépositario
délie leggi. » Il fallait alors tenir un pareil lan-
gage pour faire oublier les convoitises de l'An-
gleterre et la protection de la France.
Mais bientôt, prenant au sérieux les promes-
ses des souverains, les peuples du ' Midi, l'Es-
pagne, l'Italie, la Grèce se soulevèrent pour
obtenir des institutions libérales. Une révolution
eut lieu à Naples," et le roi, comme Louis XVI,
jura la Constitution. La Sainte-Alliance s'en
émut. Elle voulut empêcher le mauvais exemple
ou vaincre ce que M. de Metternich appelait
avec ignorance et dédain une « émeute euro-
péenne. »
Par le traité du 12 juin 1815, Ferdinand IV
s'était engagé, dans un article secret, à ne ja-
mais consentir « à aucun changement qui ne
pourrait pas se concilier soit avec les anciennes
traditions monarchiques, soit avec les principes
- 32 —
adoptés par l'empereur d'Autriche pour le ré-
* gime intérieur de ses provinces italiennes. » En
un mot, il subordonnait son gouvernement
aux vues, aux caprices de la cour de Vienne.
C'est en vertu de cette convention que les
trois cours alliées, l'Autriche, la Prusse et la
Russie, se réunirent en congrès à Troppau, vers
la fin de 1820, pour examiner, apprécier et
juger la conduite du roi de Naples. Elles l'invi-
tèrent ou plutôt elles le sommèrent de compa-
raître à leur tribunal. /-
« En nous décidant à cette délibération com-
mune, disaient les trois souverains, nous n'avons
fait que nous conformer aux transactions de
1814, 1815 et 1818 (traité d'Aix-la-Chapelle),
transactions dont Votre Majesté, ainsi que
l'Europe, connaît le caractère et le but, et sur
lesquelles repose cette alliance tutélaire, unique-
ment destinée à garantir de toute atteinte l'indé-
pendance politique et l'intégrité territoriale de
tous les Etats, et à assurer le repos et la prospé-
rité de l'Europe par le repos et la prospérité de
tous les pays dont elle se compose. »
Ainsi, le but avoué de la Sainte-Alliance, d'a-
près- cette déclaration inattendue, n'était pas
seulement d'assurer la paix générale par le
règlement en commun des difficultés interna-
tionales; c'était encore d'empêcher tout mouve-
— 33 —
ment intérieur des peuples en prpclamant un
droit permanent d'intervention. Les souverains,:
dans la pensée de M. de Metternich, organe ou
défenseur de ces doctrines absolues, devaient
former entre eux comme une « assurance mu-
tuelle » pour se garantir l'un à l'autre, au nom
de Dieu, la possession de leurs couronnes res-
pectives. C'est ce qu'on appela le « droit divin, »
et c'est là qu'il prit naissance, au sens fataliste
et superstitieux qu'on a voulu lui donner depuis
lors.
Les souverains doutaient si peu du droit d'in-
gérence ou d'intervention qu'ils s'arrogeaient les
uns sur les autres * au risque de détruire le pres-
tige de leur couronne et la notion même de sou-
veraineté qu'ils prétendaient relever, qu'ils ajou-
taient dans leur lettre au roi de Naples :
« Votre Majesté ne doutera pas que l'intention
des cabinets assemblés ici ne soit de concilier
l'intérêt et le bien-être dont la sollicitude pater-
nelle de Votre Majesté doit désirer de faire jouir
ses peuples avec les devoirs que les monarques
alliés ont à remphj^-eaïers leurs États et_ejiyCTs
le monde. » E|^1iaan1^\^ans, en^^^M-8^.x.,
congrès perm^è^^^^y ^^^ÊS^,
Ainsi somoier^^^feifefe, maljife^^S^r
— 34 —
vre Ferdinand IV, malgré son âge et les rigueurs
" de la saison (on était au niois de décembre), dut
se mettre en route et se traîner jusqu'à Laybach,
où s'était transporté le congrès. « Je suis résolu,
répondit-il, à vaincre toutes les difficultés que
présentent mon âge avancé et les rigueurs de la-
saison-, pour me rendre à cette invitation, puis-
que les souverains m'ont fait déclarer qu'ils n'ad-
mettraient même pas un prince de ma famille à
ma place. » Jamais Grégoire VII, Innocent III,
n'avaient à ce point humilié les couronnes.
Le tort de Louis XVIII fut non-seulement de
souscrire à ces injustifiables prétentions, maisd'y
céder-lui-même,-en accomplissant plus tard l'in-
tervention d'Espagne* où il cueillit des lauriers
et perdit la couronne, .car dès lors l'opinion pu-
blique, représentée par l'opposition libérale, fit à
jamais divorce avec la royautés La France rougit
d?êtrè sujette de l'Europe. L'Angleterre, plus
hautaine- et plus digne, s'isola en proclamant,
seule alors ,dans le monde* le principe de non-
intervention.
Ainsi comprimée et, pour ainsi dire, défiée,
provoquée par la Sainte-Alliance, la révolution
prit tout à coup un élan nouveau. La Grèce, la
France, la Belgique, la Pologne voulurent s'af-
franchir du joug qu'on prétendait leur imposer,
et peu à peu les nationalités inquiètes, agitées,
— 35 —
réclamèrent leur autonomie. C'est le même dra-
peau que vient de lever la Prusse, on le sait, au
nom de toute l'Allemagne, et qui, paraissant jus-
qu'ici lui donner la victoire,: évoque naturelle-
ment, sous un aspect à la fois ironique et grave,
le souvenir demi-séculaire de Troppau.
L'ESPAGNE
16 juillet.
Les Allemands ne brillent point par la lucidité
de leur esprit. L'obscurité, chez eux, est une
gloire nationale. Royer-Collard disait un jour à un
de leurs philosophes, qui s'efforçait de lui expli-
quer ses doctrines savamment nuageuses : « Je
vous comprends, monsieur, mais en vérité je ne
devrais pas vous comprendre. »
Dans un sens analogue, on peut dire de l'Es-
pagne qu'elle vit, mais qu'elle ne devrait pas
pouvoir vivre. Elle n'a constitutionnellement,
•comme la Belgique, aucun moyen régulier
d'existence. Le désordre y est organique, et les
générations s'y succèdent, fatalement vouées à
l'anarchie, sans qu'on puisse leur en faire un
crime' ni en accuser le pouvoir. Tous les partis
proposent leurs remèdes, qu'ils croient souve-
rains, cela va sans dire, mais tous sont évidem-
ment impuissants. Pourquoi cela?
Là, comme partout, l'impiété est fille de la su-
perstition, l'hypocrisie enfante le cynisme; Vol-
taire corrige et venge du cardinal Dubois. « C'est
— 37 —
ma gloire et ma honte », disait de lui le P. Porée,
son maître. Le mal succède au bien et récipro-
quement; c'est providentiel et nécessaire ; en un
mot, c'est une loi. Quand la société voit qu'elle
est sur le point de tomber dans le fanatisme, vite
elle ouvre la porte à la libre pensée; elle l'ap-
pelle, la choie, la caresse, et se sauve ainsi d'un
danger dans un autre, jusqu'à ce que ce nouvel
excès, à son tour, fasse place à son contraire.
Les déclamations acerbes des mystiques ont pré-
paré, provoquéles romans doucereux de M. Re-
nan, c'est fatal. Et c'est ce qui faisait dire, il y a
trois siècles, à Luther : que le monde est comme
un homme ivre qu'on redresse d'un côté et qui
retombe de l'autre. Il en était ainsi de son temps;
il en est de même du nôtre, et partout.
En Espagne, depuis la mort de Ferdinand VII,
l'Eglise et la société se séparent. Abandonné à
lui-même, sous la pression des ordres religieux,
sans direction, sans protection, sans frein, le cler-
gé espagnol subit naturellement, comme par-
tout, par la menace et l'intimidation, la loi des
esprits entiers, fanatiques, absolus, qui vou-
draient conduire le monde comme un syllogisme,
sans tenir compte des;passions ni des faits.
Docile à l'impulsion qu'il reçoit et que rien ne
corrige, il fait la guerre, une guerre implacable
aux idées modernes, qu'on lui signale comme la
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cause de tous nos malheurs. Il devient ainsi un
camp, une secte, un parti ; et, prenant ses bonnes
intentions pour de bonnes actions, plus il s'éloi-
gne de la sociçté civile, plus il se grise de son
propre fanatisme. Croirait-on qu'à l'heure qu'il est
les passions s'agitent à Madrid pour savoir si le
gouvernement faitbien ou mal de négocier avec
Rome la suppression d'un certain nombre de
jours fériés? L'émeute gronde, le sang coule, la
guerre civile déchire la patrie, et toute la poli-
tique s'absorbe, Comme chez l§s Grecs du bas-
empire, dans une querelle de liturgie!
Il y a là une situation triste et grave. L'éduca-
tion publique n'étant pas réglée, surveillée, .con-
tenue par ce que Richelieu appelait déjà de fortes
maximes nationales, il se forme peu à peu,, par
la force même, des choses, ce que Balmès, témoin
attristé de ces faits,nommait en 1.845 « deuxrEtats
dans l'Etat, deux sociétés dans la société.» «Chez
nous, » disait souvent ce carliste désabusé, « la
question n'est pas dynastique, elle est politique
et sociale. » Les idées libérales s'opposent aux
idées conservatrices, sans qu'il y ait entre les
deux camps, comme en .France, un grand parti
modéré qui tôt ou. tard finit par s'imposer à cha-
cun. Là, au contraire, ainsi qu'en Belgique, on
s'exalte de part et d'autre; on s'anime, on s'ai- ■
,grit, on s'irrite, jusqu'à rendre tout gouverne-