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Un Mois en Espagne, suivi de Christine, nouvelle, par Ernest Chauffard

De
321 pages
Garnier frères (Paris). 1865. In-16, 319 p..
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EMFFER-REL
UN MOIS
EN ESPAGNE
SUIVI DE
CHRISTINE
Nouvelle
PAR
ERNEST CHAUFFARD
PARIS
GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
6, RUE DES SAINTS-PÈRES, ET PALAIS-HOYAL, 215
1865
UN MOIS
EN ESPAGNE
UN MOIS
EN ESPAGNE
SUIVI DE
CHRISTINE
Nouvelle
- PAR
ERNEST CHAUFFARD
PARIS
GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
6, RUE DES SAINTS-PÈRES, ET PALAIS-ROYAL, 215
1865
1864
A MADAME
EUCHARIS DE MALPASSE
Permettez-moi. Madame, d'inscrire votre nom,
en tête de ces lignes et de vous offrir le modeste
journal d'un obscur voyage. N'est-ce pas l'infaillible
moyen d'avoir un lecteur, ou, ce qui vaut encore
mieux, une lectrice? Le lecteur est l'avis rara de
notre époque : c'est un phénomène qui ne se ren-
contre que tous les cent ans. On ne lit plus aujour-
d'hui pour deux bonnes raisons : parce qu'on pense
fort peu et parce que tout le monde a une biblio-
thèque. « Je crains l'homme d'un seul livre, » disait
un auteur de beaucoup de sens ; mais qui a jamais
songé à redouter le possesseur d'une riche collec-
1
2 DÉDICACE
tion de livres? Avec un seul livre on peut boule-
verser le monde, on ne fait, rien avec cent volumes.
Più e meglio una che le cinque spade,
a dit Dante dans son Paradis. Un livre peut être
étudié, une bibliothèque n'est jamais que. parcourue,
et Dieu sait comment on parcourt en ce beau siècle !
Mais ne soulevons pas de si grosses questions
dans une humble dédicace, écrite seulement pour
vous engager à jeter un regard sur cette belle terre
d'Espagne, où toutes les imaginations aiment à
bâtir un petit château. « L'églantier n'offre jamais
sur le bord des sentiers que ses fleurs simples et
sauvages, » a dit M. de Saint-Germain dans sa déli-
cieuse légende de Mignon, que vous aimez tant ;
permettez-moi, Madame, de vous offrir une fleur
d'églantier.
UN MOIS EN ESPAGNE
I
LA TRAVERSÉE
E toujour emplana sus la vasto aigo-sau,
Courian toujour la bello eisservo.
(MISTRAL, Mirèio, cant voungen.)
Et toujours errants sur la raste plaine
salée, toujours nous allions au gré du
vent.
(MISTRAL, Mireille, chant XI.)
Une traversée, quelque longue qu'elle soit,
ne se compose que de trois moments : on part,
on navigue et l'on arrive. Il est vrai de dire
que parfois le second de ces moments ressemble
au quart d'heure de Rabelais, il est fait à l'image
4 UN MOIS EN ESPAGNE
de l'éternité. Tant que vous êtes en pleine mer,
il vous semble que vous ne verrez plus le ri-
vage ; dès qu'un certain mal, que je ne veux pas
nommer, commence à se faire sentir, vous dites
adieu à la vie; mais sitôt que vous avez mis
pied à terre tout est oublié, et il n'est pas de
voyageur qui, rentré au port, ne répète à re-
bours la phrase de César : « J'ai vaincu, j'ai vu
et je suis arrivé. » On ne saurait croire tout ce
qu'il faut vaincre de difficultés et surmonter
d'appréhensions pour se confier à cette frêle
coquille de noix qui va nous porter sur des abî-
mes. Horace savait bien ce qu'il disait lorsqu'il,
chantait son fameux robur et ces triplex ; il ne le
savait pas si bien lorsqu'il tonnait contre l'aioli.
Par une belle après-midi du mois d'octobre,
le Borysthène, magnifique bateau à vapeur, sor-
tait du port de Marseille ; c'était la coquille de
noix qui devait nous conduire au port de Va-
lence. Rien n'est solennel et imposant comme
le départ d'une de ces villes flottantes qui s'é-
lancent vers la haute mer avec un grand fracas
UN MOIS EN ESPAGNE S
de vagues et d'écume, au milieu d'un nuage
de fumée. Le pont du Borysthène offrait en ce
moment une scène difficile à décrire. On y
voyait des matelots affairés, grimpant de tous
côtés sur des cordes légères, des centaines de
soldats allant en Afrique, dans un déshabillé
pittoresque, des Anglaisée, cela va sans dire
(on rencontre des Anglaises partout), et des
touristes, le lorgnon à l'oeil et la cigarette à la
bouche, tous gens heureux si le bonheur existe
ici-bas. Les Anglaises poussaient des soupirs à
la lune absente, tandis que les soldats avaient
l'intention de chanter en choeur l'air des Foli-
chons. Ainsi que vous pouvez le croire, je restai
longtemps à l'arrière du navire, abîmé dans
une muette contemplation de la terre de France
qui fuyait au loin. Déjà Marseille et ses tours,
le château d'If et les îles voisines s'étaient con-
fondus à nos yeux dans de légers nuages dorés
par le soleil, au fond de la mer immense qui,
ce jour-là, était bleue et calme comme aux
plus beaux jours.
6 UN MOIS EN ESPAGNE .
Jules et Marius partageaient ma rêverie; je
ne sais comment Jules s'y était pris, mais on
aurait dit qu'il y avait sur son visage une
ombre de tristesse. Mes deux compagnons de
voyage devaient me montrer l'Espagne sous
son vrai jour et m'initier à tous les secrets de
la langue de Cervantes qu'ils connaissent si
bien. Si vous désirez avoir, en deux coups de
crayon, le portrait de mes amis, je vais vous
le donner à l'instant. Marius, plus âgé que son
frère de deux ans, ne compte pas six lustres,
ce qui ne l'empêche pas d'être éclairé comme
un digne fils du dix-neuvième siècle. Il est
brun, d'une taille moyenne; mais il est posé
et tourné à la façon d'Hercule. Ordinairement
soucieux et grave, il parle fort peu. En France,
on le prendrait pour un Espagnol; mais en
Espagne tout le monde dit qu'il est Français.
Jules, plus grand, plus gai, plus loquace que
son aîné, est Français en Espagne comme en
France. Lorsqu'il a bu du vin d'Alicante, on
jurerait qu'il a bu du vin de Champagne. Mais
UN MOIS EN ESPAGNE 7
en voilà assez sur le compte de nos voyageurs :
peut-être m'en voudraient-ils si j'en disais
davantage.
Sur le pont d'un navire, lorsque la mer est
calme et le ciel bleu, on a bientôt fait connais-
sance avec ses compagnons de voyage; en un
instant tous les passagers sont devenus vos
amis. On ne peut voir sans attendrissement de
vieux loups de mer présentera droite et à gauche
leurs tabatières jaunies, et des soldats de divers
corps s'embrasser et jouer aux cartes en vrais
frères d'armes. Ce navire, voguant au milieu
de la mer immense, n'est-il pas l'image fidèle
de notre vie? Tous les jours nous naviguons,
en compagnie de quelques amis, au milieu
d'un océan d'indifférents qui murmurent au-
tour de nous comme des vagues bruyantes ;
tous les jours nous devons avoir l'oeil fixé
sur l'étoile qui nous conduira au port. Cet
océan est fécond en tempêtes; il a aussi ses
requins. Mais il existe une différence entre le
voyage de la vie et un voyage en Espagne :
8 UN MOIS EN ESPAGNE
c'est que, pendant le premier, on entend souvent
pousser un cri d'alarme inconnu au second.
Combien de fois, sur le pont du bâtiment que
nous appellerons la Ville-de-Marseille, si vous le
voulez, ces mots : Un homme à la mer! sont
venus résonner désagréablement à vos oreilles.
C'est un ami d'enfance qui disparaît du navire
pour aller gagner à la nage une île enchantée;
c'est un passager emporté par un coup de mer
dans une île déserte. Ce nouveau Robinson n'est
pas perdu à jamais; vous pouvez conserver
l'espérance de le revoir un jour. Mais l'homme
qui se marie ne doit plus reparaître à l'horizon ;.
c'est un homme noyé... dans un océan de dé-
lices. Grâces à Dieu, nous n'avons point eu
d'homme à la mer, et personne ne s'est marié
pendant notre voyage.
Nous avons passé une bonne partie de la
nuit à faire de la poésie sur le pont du Bory-
sthène ; nous nous sommes enivrés d'immensité.
Les Anglaises, escortées de leurs petits dogs,
s'étaient retirées dans leurs cabines, car il n'y
UN MOIS EN ESPAGNE 9
avait plus à soupirer après la lune absente;
Phoebé, comme on disait autrefois, couvrait la
mer. de ses rayons. C'était vraiment un beau
spectacle que la marche majestueuse et uni-
forme de ce géant des mers, qui voguait à force
de voiles et de vapeur sur la surface aplanie
des ondes. Autour de ses flancs puissants, l'é-
cume naissait et bouillonnait; on la voyait se
tordre comme un câble d'argent, puis dispa-
raître dans l'azur. Le bruit d'une légère brise
dans la voile, le gémissement de l'écume sur
l'onde et la charmante monotonie de la marche
du navire, tout était bien fait pour nous jeter
dans une délicieuse rêverie.
Je ne sais rien de plus pittoresque, lorsqu'on
est en pleine mer, que la vue de tous ces na-
vires qui se meuvent dans toutes les directions,
avec leurs voiles blanches et leurs coques gra-
cieuses. Le nombre des bâtiments que l'on
rencontre dans ces parages est surprenant; à
chaque instant," il en point un à l'horizon. On
aime à les voir manoeuvrer avec calme et s'avan-
4.
10 UN MOIS EN ESPAGNE
cer vers vous; on les salue comme des frères :
il est si beau de voir s'animer et se peupler
les vastes solitudes de la mer !
Pendant toute la nuit, nous avons navigué
sans inquiétude; le golfe du Lion a été pour
nous doux et paisible comme un agneau. Mais
lorsque nous avons été en vue de Barcelone,
tout a changé, et l'on a dû se préparer à subir
le plus terrible des maux, le mal de mer, puis-
qu'il faut l'appeler par son nom.
Alors le ciel s'est couvert de sombres nuages,
les flots se sont soulevés et le tonnerre a grondé
dans le lointain. La partie la plus aristocratique
du pont s'est dépeuplée en un clin d'oeil, le cui-
sinier en chef a éteint ses fourneaux avec le
geste d'un Vatel triomphant, et le règne du
citron et des pastilles a commencé.
Le pont offrait sur l'avant un curieux méan-
dre de jambes et de bras plus singulièrement
enchevêtrés que les fameux sentiers du laby-
rinthe de Crète ; tous nos soldats s'y étaient
réfugiés. L'ample culotte rouge du zouave se
UN MOIS EN ESPAGNE M
remuait péniblement à côté dû pantalon bleu, et
le sombre caban du grenadier étendait ses bras
raidis vers les bottes luisantes de pauvres spahis
abîmés dans de sérieuses réflexions. Tout ce
monde-là recevait la pluie, qui tombait à tor-
rents, avec une insouciance qui aurait fait-
envie à Diogène.
Aussi de Barcelonne à Valence, la majeure
partie des passagers est restée couchée sur le
dos, et, dans chaque cabine, on ne donnait pas
du mal de mer la définition que Brutus a donnée
de la vertu sur le champ de bataille de Phi-
lippes.
Cependant il ne faudrait pas croire que, par
le mal de mer, toute vie fût éteinte à bord du
Borysthène; au plus fort de l'orage on entendait
encore de francs éclats de rire, et un bon mot
trouvait toujours un écho. Le roman de notre
voyage continuait son cours avec une ombre de
tristesse qui lui allait à ravir. Comme je ne
veux pas abuser de votre attention, je me bor-
nerai à vous raconter un de ses plus drôlatiques
12 UN MOIS EN ESPAGNE
épisodes. Peut-être serai-je assez habile pour en
tirer des réflexions philosophiques du plus haut
intérêt.
Il était nuit noire lorsque les éclairs n'incen-
diaient pas le ciel, le navire avait un mouve-
ment de va-et-vient qu'un de mes voisins quali-
fiait de balançoire ; les vagues mugissaient :
comme un troupeau de taureaux furieux ; chose
étonnante! il y avait déjà dix minutes que tout
le monde gardait le silence. C'était à désespérer
de la gaieté. Tout à coup Jules se soulève de sa
couche et s'écrie avec un sérieux impertur-
bable : « Mes amis, nous sommes sauvés, je
vois le clocher de Valence! » A ce cri, on se
réveille, et chacun tourne les yeux du côté de
l'orateur. On était habitue à ses plaisanteries et
l'on pensait bien que ses paroles cachaient
quelque tour de sa façon. Seul, son voisin ne se
doute de rien et montre, au-dessus de son
oreiller , la plus majestueuse tête du monde
coiffée d'un bonnet de coton qui aurait fait hon-
neur à Jérôme Paturot lui-même. Ce spectacle sou-
UN MOIS EN ESPAGNE 13
lève une tempête de rires, et chacun de remer-
cier la vedette qui a découvert un si beau monu-
ment. Notre homme seul ne vit rien. Ce fut en
vain qu'il mit la tête à la lucarne; il alla se
recoucher en marmottant ces vers du fabuliste :
Je vois bien quelque chose;
Mais, je ne sais pour quelle cause,
Je ne distingue pas très bien.
Cette farce eut un succès fou ; le lendemain
matin, à bord du Borysthène, on ne parlait plus
que du clocher de Valence. Mais il me semble
que je vous avais promis une foule de réflexions
philosophiques à ce sujet. Contentez-vous de
celle-ci : Il est bon de rire et l'on peut tout faire
croire à l'homme qui est coiffé d'un casque à
mèche.
Enfin nous arrivâmes en vue du Grao, mais
comme il était deux heures du matin, il fallut
attendre le lever du soleil pour entrer dans le
port. Ce jour-là le soleil était plus paresseux
14 UN MOIS EN ESPAGNE
qu'une mule andalouse ; on pensait qu'il ne se
montrerait jamais à l'horizon. Comprenez-vous'
ce raffinement de barbarie : on ne fait pas arri-
ver des gens qui sont arrivés. Il faut être capi-
taine marin ou tyran de Syracuse pour inven-
ter ce supplice. On voit à deux pas de soi la
terre, ce beau plancher des vaches où il est si
doux de marcher, et l'on continue à vous balan-
cer pendant une éternité entière sur les flots
irrités. Notre éternité dura six heures. Nous
débarquâmes au Grao, et nous n'eûmes rien de
plus pressé que de faire acte d'Espagnol en nous
précipitant sur une délicieuse tasse de chocolat.
II
LE GRAO — VALENCE
Valence a les clochers de ses trois cents églises.
(VICTOR HUGO, les Orientales.)
Le Grao est le nom du port de Valence, ou,
pour mieux dire, de la plage peu sûre où
viennent aborder, à une lieue de Valence, de
nombreux bâtiments, partis de tous les coins
du monde. Ses quais sont larges, pleins de vie
et de mouvement, mais ses eaux ne sont jamais
tranquilles, car les digues puissantes qu'on a
commencé d'élever au milieu de cette mer ora-
16 UN MOIS EN ESPAGNE
geuse semblent attendre, pour grandir, la venue
d'un nouvel Amphion. On joue bien des casta-
gnettes au Grao, mais ce n'est pas encore la
lyre. Si l'on ne voyait pas ancrés, sur cette
plage, des miliers de bâtiments aux voiles pen-
dantes, et sur le rivage une foule de douaniers,
on ne se douterait jamais que l'on est dans un
port. Les vagues en furie ne savent pas respec-
ter cet asile, elles y entrent, tempêtent et crient
comme des faquins tombés au milieu d'une ca-
ravane d'Anglais.
L'aspect du Grao est très-pittoresque; je ne
connais rien de plus divertissant que la vue de
ces quais où tant de scènes curieuses vous
attirent. Le premier type qu'on rencontre, c'est
une grossière ébauche du mendiant espagnol ;
je veux parler de ce va-nu-pieds qui vous pour-
suit de ses services imaginaires en vous traitant
de senor caballero, le plus beau titre qu'il puisse
vous donner. Cet être déclassé, qui tient le
milieu entre le portefaix et le mendiant, s'em-
pare de votre canne ou de votre parapluie (il se
UN MOIS EN ESPAGNE 17
garderait bien de prendre deux objets à la fois)
et vous indique, au besoin, la fonda où vous pou-
vez descendre. Il est vêtu, si vous avez des idées
très-larges en fait de costume; il parle espa-
gnol, si vous n'entendez pas un seul mot de cas-
tillan. Mais, je dois me hâter de le dire, ce n'est
pas là le mendiant. Pour faire un vrai mendiant
espagnol dans toute la force du terme, il faut
avoir trois choses : une figure qui n'est pas en-
core sortie du crayon de Gavarni, un long man-
teau de couleur sombre et la fierté du Cid.
L'homme ainsi loti par le sort n'a rien à faire
au Grao, où l'on travaille ;. vous le verrez par-
tout où l'on ne travaille pas.
A la porte du Grao stationnent de nombreuses
tartanes traînées par des mules ornées de pa-
naches aux vives couleurs et conduites par des
cochers qui donneraient d'excellentes leçons à
Phaéton, s'il voulait venir à leur école. Les cris
des coehers, les disputes des portefaix, les cla-
meurs des marchands de poissons et le roule-
ment des tartanes, tous ces bruits confondus
18 UN MOIS EN ESPAGNE
nous assourdissaient; aussi nous ne tardâmes
pas à profiter de l'hospitalité qui nous était of-
ferte par un ami de mes amis. En Espagne le
dicton est tout aussi vrai qu'en' France : Les
amis de nos amis sont nos amis.
Nous allâmes passer quelques heures dans
une délicieuse habitation située tout près du
port, et là, pour la première fois, je commençai
à étudier l'Espagnol dans sa vie intime. Il allait
m'être donné de faire de plus singulières études.
Au Grao, j'aurais pu me croire dans une bastide
de notre belle Provence, s'il y avait eu un peu
moins de peintures sur les murailles et si le
langage eût été plus franchement provençal. Je
saisissais bien de temps en temps quelques lo-
cutions qui me rappelaient la Provence, mais,
elles étaient noyées dans un déluge de mots
nouveaux pour moi. Au reste, je retrouvais la
pétulance, la franchise et le bon coeur du Pro-
vençal ; c'était un terrain de transition.
Du haut du balcon de la maison de notre
hôte on découvrait une fort jolie vue, qui était
UN MOIS EN ESPAGNE 19
bornée d'un côté par la mer, et de l'autre, par
ces magnifiques campagnes que nous allions
parcourir. Je ne savais plus de quel oeil regarder
cette belle mer dont je venais d'essuyer toutes
les colères; elle m'apparaissait comme une
amie d'enfance qui m'avait trahi. Cette pre-
mière impression ne dura pas; au bout de quel-
ques heures elle fut tout à fait effacée. La mer!
quel nom doux et sonore! où rencontrerez-vous
plus de poésie? Maintenant je ne peux me las-
ser de l'admirer toutes les fois qu'il m'est donné
de me promener sur ses rivages et d'entendre
sa grande voix. Mon admiration pour elle est
si puissante que je me sentirais l'audace de
commencer un poème en son honneur si M. Jo-
seph Autran ne m'avait, par la perfection de
ses chants, ôté pour jamais une pareille tenta-
tion. Nous sommes ainsi faits; nous avons beau
dire et beau faire, nous devons obéir à cette loi
de la nature qui veut que l'on revienne toujours
à ses premières amours.
Lorsque nous eûmes bien vu tout ce qu'il y a
20 UN MOIS EN ESPAGNE
de remarquable au Grao, nous montâmes dans
une tartane et nous prîmes le chemin de Va-
lence. La route qui conduit du Grao à Valence
est magnifique; c'est une vaste promenade
ornée d'une double rangée d'arbres séculaires;
on y trouve de la fraîcheur et de l'ombre, deux
choses fort agréables à ceux qui ont à la parcou-
rir à midi. Il avait plu dans la matinée, les tar-
tanes avaient déjà creusé de larges ornières;
notre conducteur choisit la sienne, et jusqu'à Va-
lence, il se garda bien de dévier une seule fois de
l'ornière qu'il avait choisie. Ceci est un trait de
moeurs; en Espagne, soit dit en passant,il y a beau-
coup d'ornières ailleurs que sur laroute du Grao.
La tartane est un véhicule sui generis; je ne
crois pas qu'il soit possible d'inventer quelque
chose de plus incommode. Elle n'est pas sus-
pendue, et comme elle est le plus souvent em-
portée par une mule vigoureuse, on y subit à cha-
que instant de rudes secousses. Peut-on avoir le
mal de mer. sur une tartane? Je laisse à de plus
habiles que moi le soin de résoudre cette ques-
UN MOIS EN ESPAGNE 21
tion. J'affirme seulement que sur les canots du
Borysthène on n'est pas si rudement secoué. Il
me serait difficile de dire où est la place du
conducteur d'une tartane; je suppose qu'elle
est sur quelque point du brancard. Notre
homme était un équilibriste de première force,
il trouvait un siége partout. Tant que dura le
voyage, nous l'entendîmes jurer comme un
démon en parlant à sa mule. Ce personnage,
était encore plus bruyant que tous les grelots
de sa bête, lorsqu'elle répondait par une élo-
quente ruade à un coup de fouet bien senti.
De chaque côté de la route, nous apercevions
de temps en temps des échappées de paysage
bien propres à nous faire oublier le canotage
de la tartane. Dans ces plaines inondées de lu-'
mière, le palmier dresse sa tête altière à côté de
l'oranger; le citronnier, le jasmin et le grena-
dier confondent leur feuillage, et le ciel a une
teinte bleue dorée qui encadre à ravir toutes
ces magnificences. Sur cette route tout est co-
quet, élégant et gracieux ; les fermes sont d'une
22 UN MOIS EN ESPAGNE
propreté extrême, leurs murailles sont blanches
comme le lait. Au faîte de leurs toits grisâtres on
voit toujours s'élever une petite croix de bois.
Le signe de notre salut, si souvent répété, rap-
pelle au voyageur qu'il traverse un pays où la
croix ne fut pas toujours triomphante. Je ne
sais comment cela se fait, mais la croix, sous ce
ciel et au sein de cette végétation, semble ne
vous parler que de la puissance de ces Maures
qui ont fécondé ces campagnes.
Mais voici que nous passons sur le pont du
Turia ou Guadalaviar, comme vous voudrez le
nommer, beau fleuve qui déroule ses spirales
jaunâtres sous les murs couronnés de créneaux
et flanqués de tours de la première ville espa-
gnole que nous allons visiter. La Puerta del Mar
est là qui se dresse fièrement devant nous,
avec son douanier, qui sera tout aussi fier qu'elle
tant que la vue de quelques réaux ne lui aura
pas fait changer d'allure. Décidément, le réal
est une bonne invention ; elle est garantie par
le gouvernement.
UN MOIS EN ESPAGNE 23
Où aller loger à Valence? Ce n'est pas une
question embarrassante pour un Français.
Comme la ville aux cent clochers possède une
fonda francesa, nous n'hésitons pas à descendre
chez notre digne compatriote. Fouette, cocher!
nous allons tout droit à la calle del Mar frapper
à la porte du senor Laurence.
Ici j'éprouve le besoin de me recueillir, de
prendre en main l'humble carnet où j'ai noté à
la hâte mes impressions de voyage, afin de vous
donner une idée exacte des monuments qui
décorent la capitale de ce beau royaume de
Valence.
Comment pourrions-nous mieux commencer
notre promenade, à travers les rues étroites et
pittoresques de l'antique cité, qu'en entrant
dans la magnifique cathédrale appelée el Sol,
par la porte el Miguelete, en face de la belle rue
de Saragosse? L'aspect de ce temple est gran-
diose; ses trois nefs voûtées, soutenues par
d'énormes pilastres à chapiteaux corinthiens,
renferment des trésors de peinture et de sculp-
24 UN MOIS EN ESPAGNE
ture dignes de fixer longtemps votre attention.
La capilla mayor est ornée de marbres pré-
cieux qui rappellent les plus riches sanctuaires
d'Italie. Le retable du maître-autel est fermé
par deux volets couverts de superbes pein-
tures attribuées à deux élèves de Léonard de
Vinci, ce maître immortel qui faisait dire de
ses oeuvres : « Ce n'est pas de la peinture, c'est
le désespoir des peintres. » Le choeur est fort
beau, mais il a un défaut à mes yeux, il est trop
isolé. On a eu l'idée de le fermer par une grille
de bronze ; il forme ainsi une église dans l'église.
Pour aller du choeur à l'autel, il'faut passer
entre deux balustrades d'un riche travail, mu-
railles de fer qui protégent l'officiant contre les
envahissements de la foule. Mais le morceau
par excellence, la partie de l'église où l'on aime
à revenir, c'est le Trascoro, où sont des bas-
reliefs en albâtre représentant des scènes de
l'histoire sacrée. On admire ces ravissantes
figures pleines d'expression, où le ciseau naïf
d'un' artiste du seizième siècle s'est si heureuse-
UN MOIS EN ESPAGNE 25
ment exercé. Il est possible que cet ouvrage
vous laisse froid si, dans des oeuvres de ce
genre, vous recherchez la correction du dessin
avant tout; mais si vous savez sacrifier la forme
à l'idée, l'art dur et rigoureux à l'inspiration
douce et tendre, vous serez satisfait. Il y a, dans
cette composition, un parfum de jeunesse et
une verdeur de sentiment rares; il y a enfin ce
qu'on ne retrouve pas partout : le reflet d'une
âme pure.
La cathédrale de Valence possède deux
chaires : l'une est occupée tous les jours par
les orateurs sacrés, l'autre a servi au plus grand
prêcheur d'Espagne; c'est la chaire de saint
Vincent Ferrier. Cette dernière se dresse sous
ces voûtes saintes comme une prédication per-
pétuelle. On se sent singulièrement touché lors-
qu'on se tient debout au pied de cette chaire où
le saint s'arrêtait quelque temps, après le ser-
mon, pour bénir les malades qu'on lui présen-
tait en foule. La vue de ce bois sacré réveillait
en moi les plus doux souvenirs. Je pensais à ce'
26 UN MOIS EN ESPAGNE
bon curé d'Ars, qu'il m'a été donné d'entendre
dans sa pauvre église; le Saint espagnol me fai-
sait songer au Saint français; l'un et l'autre
ont laissé sur la terre des traces ineffaçables de
leur passage : in memoriâ ceternâ erit justus.
Je ne vous parlerai ni des ravissantes pein-
tures de Joannès, de Palomino, de Vicente
Victoria, ni des tombeaux fameux qui ornent
cette église; je ne m'arrêterai qu'un instant
devant l'une des plus belles toiles que j'aie
jamais admirées, l'Adoration des bergers de Ri-
bera. Elle est placée dans la nef de droite, à
côté de la sacristie. Quelle page ! quelle su-
blime inspiration! La Vierge mère tient l'En-
fant-Jésus sur ses genoux, elle a les mains
jointes et les yeux levés au ciel; son visage est
fait de beauté, de pureté et de mélancolie.
Autour d'elle sont groupés des bergers, les
mains jointes aussi, et les yeux tournés vers
le divin Enfant, qui les regarde en souriant. Au
second plan est cette tête de vieille femme que
vous avez vue si souvent reproduite ; car tout
UN MOIS EN ESPAGNE 27
le monde connaît l'oeuvre de Ribera. Cette toile
est ce qui m'a le plus frappé dans la cathé-
drale de Valence.
Après avoir visité les chapelles latérales et
la sacristie, nous entrâmes dans la sala capi-
tulai', chambre humide et assez mal éclairée,
mais qui nous intéressait particulièrement à
titre de Marseillais. Le long de ses murs grisâ-
tres, nous vîmes pendre la fameuse chaîne qui
fermait le port de Marseille lorsque Alphonse,
roi d'Aragon, vint faire le siege de cette ville.
Comme Jules et Marius parlaient le castillan
le plus pur, notre cicérone, ne se doutant pas
qu'il avait affaire à trois Français et même à
trois Marseillais (ce qui était plus grave), sem-
blait avoir retrouvé une nouvelle verve pour
parler de la défaite de nos ancêtres. Il nous dit
comment les Marseillais combattirent toute
une nuit près de la chaîne; il nous parla du
comte de Cordone et de Jean Corveri en per-
sonnage qui descendait de ces deux guerriers,
par les hommes et par les femmes, bien en-
28 UN MOIS EN ESPAGNE
tendu. En fait de généalogie, un Espagnol,
cicerone ou non, descend de tant de ma-
nières que c'est à y perdre son latin. Notre
beau diseur était pour le moins aussi éloquent
que César de Nostradamus.
« Il y eut, dit l'historien de la Provence, près
de quatre cents maisons brûlées si oultrageu-
sement, qu'on voyoit tomber de grands quar-
tiers de murailles avec des éclats horribles et
merveilleux meslez parmi les cris et les hurle-
ments des femmes eschevellées et des enfants
esperduz : les uns tomboient morts d'épou-
vantement, sans coup, les uns sur les aultres. »
Enfin, nous nous séparâmes de notre homme
qui nous parut aussi content de ses réaux que -
de la façon dégagée avec laquelle je lui avais
toujours répondu: Me gusta mucho, lorsqu'il
m'avait montré quelque chose à admirer.
En sortant de la cathédrale, nous allâmes
nous reposer un instant à la Glorieta , jolie
promenade située auprès de la douane et de
l'hôtel du capitaine-général. La Glorieta est un,
UN MOIS EN ESPAGNE 29
délicieux jardin rempli de fleurs et de beaux
arbres; c'est la campagne de Valence en mi-
niature. En aucun lieu de la ville on ne ren-
contre plus de désoeuvrés, plus de mendiants
et plus de senoras jouant de l'éventail. Assis
sur un de ses bancs rustiques, auprès d'un
magnifique oranger tout étoile de fleurs blan-
ches, nous jetions des regards curieux sur tout
ce qui nous environnait. Nous admirions ces
grandes allées toutes pleines de bruits et de
parfums, où circulaient tant de mantilles, où
folâtraient tant de petits enfants. Puis, lorsque
notre vue se portait au delà de l'enceinte du
jardin, nous découvrions tantôt de somp-
tueuses et pittoresques demeures aux fenêtres
ornées de longs rideaux bariolés qui descen-
daient dans la rue, tantôt la flèche élégante
de quelque église du voisinage. Dans les beaux
quartiers de Valence, beaucoup de maisons
sont surmontées d'un petit belvédère appelé
mirador, charmant salon ami de la fraîcheur
et du mystère. C'est là que vous trouverez la
2.
30 UN MOIS EN ESPAGNE
traduction plus ou moins fidèle d'un roman
français et la guitare de la senora.
A la fonda Laurence, j'ai commencé à faire
connaissance avec la cuisine espagnole, la plus
substantielle de toutes les cuisines du monde. :;
Si, le matin, en déjeunant au café d'une tasse
de chocolat, je crus avoir découvert l'origine
du dicton : Avoir le ventre à l'espagnole, je
dois avouer que, le soir, mes idées furent fort
brouillées à cet endroit. J'aurais juré que je
me trouvais, non pas assis à une table d'hôte
vulgaire, mais bien à la table du seigneur de
Gamache, le beau jour de ses noces. Brillat-Sa-
varin doit penser que l'olla podrida est le sonnet
de la cuisine, et qu'elle vaut seule tout un
dîner. L'olla podrida, en Espagne, n'est pourtant
que la préface, ou, pour mieux dire, l'ouverture
de ce drame immense que l'on se dispose à
jouer au bénéfice du senor Gaster. On y trouve
des échantillons de tous les morceaux remar
quables qui vont figurer dans l'ensemble de la
représentation. C'est un méli-mélo d'abattis
UN MOIS EN ESPAGNE 31
de volailles, de pyramides de légumes et de
condiments inconnus. Qui pourrait compter
le nombre des victimes immolées à cette occa-
sion ! Cependant, je dois me hâter de dire que,
sur toute table espagnole, il y a toujours quel-
que chose de meilleur que l'olla podrida, c'est
la confiture. En France, nous ne connaissons
guère que la parodie de ce mets exquis. Voulez-
vous savourer de délicieuses confitures ? Allez
demander à Valence ces beaux fruits qui ont
été cuits dans le sucre, après avoir été dorés aux
rayons du soleil d'Espagne, ce céleste confiseur.
Vers le milieu de la soirée, Jules eut l'idée de
nous entraîner au théâtre; ce fut un trait de gé-
nie. Notre ami, soit dit sans le flatter, n'est pas
avare de ces traits-là. Je ne me souviens pas
d'avoir jamais ri plus volontiers. On donnait,
ce soir-là, un drame en trois actes : c'était une
histoire de Maures à vous faire dresser les
cheveux sur la tête. Nous arrivâmes au mo-
ment où la scène représentait un tombeau ;
autour du marbre funèbre étaient groupés
32 UN MOIS EN ESPAGNE
quelques Maures richement costumés; l'encens
fumait dans des cassolettes d'or. Ce malheu-
reux encens faillit nous faire étouffer de rire.
Comme on en avait un peu trop mis dans les ,
cassolettes, un nuage de fumée déroba bientôt
à nos yeux acteurs et spectateurs , et nous
n'entendîmes plus, à droite et à gauche, qu'un
immense éternuement. On éternuait sur la
scène, on éternuait dans la salle; mais on éter-
nuait partout avac beaucoup de gravité. Seuls
nous éternuâmes en riant.
Et le souffleur oyant cela,
Croyant souiller, éternua.
Dès ce moment, malgré la meilleure volonté
du monde, il nous fut impossible de voir un
drame dans la pièce que jouaient les comédiens
ordinaires de la ville.
Au drame succédèrent un boléro et une
comédie. A la bonne heure! direz-vous, il vous,
fut permis de rire à votre aise. Pas le moins
UN MOIS EN ESPAGNE 33
du monde, madame, un Espagnol sourit quel-
quefois, mais il ne rit jamais. Et où serait
alors sa gravité nationale ?
Le boléro fut exécuté par cinq ou six far-
ceuses en jupons courts, qui eurent l'air de
chercher des épingles à terre pendant un quart-
d'heure. Je ne sais pas si elles les ont trouvées.
A cette danse, je fus profondément, scandalisé ;
je n'entendis pas le moindre bruit de casta-
gnettes. Quelle déception! ce fut notre quart
d'heure de tristesse.
Comme la comédie n'était pas de la dernière
gaieté, je n'ose pas vous dire ce que je fis... je
m'endormis. Peut-être auriez-vous cédé comme
moi à cette douce tentation. Comment résister
au sommeil lorsqu'on repose sur un magni-
fique fauteuil de velours rouge, le lendemain
d'une orageuse traversée ? Le parterre d'un
théâtre d'Espagne ne ressemble en rien au par-
terre de nos théâtres : nous avons encore les
Pyrénées. D'un bout de la salle à l'autre, ce ne
sont que splendides fauteuils numérotés avec
34 UN MOIS EN ESPAGNE
soin et où il est fort agréable de dormir. Allez
dire ensuite que la modestie n'est pas le fort
des comédiens espagnols !
Au moment où nous sortions du théâtre,
minuit sonnait à plus de deux cents horloges
humaines qui parcouraient la ville en faisant
autant de vacarme qu'une légion de démons.
A Valence, on rencontre moins de mendiants
pendant le jour que de crieurs de nuit lorsque
tout dort. Ces misérables ont une façon de
hurler ces mots : Le temps est beau ! qui vous
ferait croire que le feu est à la ville. Ils por-
tent une pique et une lanterrie, c'est-à-dire
tout juste ce qu'il faut pour voir un homme et
lui demander avec assurance la bourse ou la vie.
Le reste de leur costume a échappé à mon atten-
tion. Ce soir-là, leur lanterne était une insulte à
la lune qui brillait de, tout son éclat et faisait
reluire le fer de leurs piques.
Le lendemain matin, la première chose que
je fis, à mon lever, fut de demander au garçon
d'hôtel s'il n'y avait point de courses de tau-
UN MOIS EN ESPAGNE 35
reaux clans la journée. « No, senor, » me répon-
dit-il, en versant deux larmes, une pour lui et
l'autre pour moi ; ce n'est pas tous les jours
fête à Valence. Puisqu'il était impossible de
voir une course, comme fiche de consolation,
j'allai visiter les arènes.
Les arènes de Valence sont magnifiques ; elles
sont plus grandioses et encore mieux con-
struites que celles de. Madrid :le jour d'une
grande course, tous les bons Valenciens doivent
facilement trouver une place dans cette vaste
enceinte. Du haut en bas, elles sont en briques
rouges; la couleur locale, comme vous voyez,
est assez bien observée. Le sang des taureaux
n'a pas encore beaucoup coulé en ces lieux;
car ce beau monument n'est achevé que depuis
quelques années. Lorsqu'on se promène au mi-
lieu des écuries et des loges des taureaux, on
aperçoit bien çà et là des traces de coups de
cornes; mais qu'est-ce que cela auprès des loges
des arènes de Madrid ! Les galeries extérieures
sont larges et d'un ovale gracieux ; elles vont
36 UN MOIS EN ESPAGNE
aboutir à de vastes vomitoires fermés par une*
grille de fer. Du haut de ces galeries, vous
voyez se dérouler un superbe panorama. Il y al
une intéressante promenade à faire autour de.
cette Babel espagnole. On aperçoit de là les
monuments dont Valence s'enorgueillit et une
délicieuse campagne traversée par deux lignes
de chemin de fer. Une locomotive courant à
toute vapeur, entre deux haies de palmiers et
d'orangers, c'est une chose qui m'a toujours
émerveillé, tant que je suis demeuré dans le
royaume de Valence. Les arènes ont été con-
struites des deniers publics, et, toutes les fois
qu'on y joue un drame, il est donné au béné-
fice de l'hôpital. Cet établissement touche, par
ce moyen, des sommes énormes. Vous approu-
verez sans doute la pensée de faire servir au
soulagement de la misère le produit d'un jeu
barbare. D'ailleurs, c'est de toute justice; les
toréadors vont si souvent à l'hôpital qu'il n'est
pas mauvais que l'argent qu'ils ont gagné les y
précède.
UN MOIS EN ESPAGNE 37
On admire à Valence beaucoup de chapelles
et d'oratoires, mais il n'y en a point de plus
célèbre que la casa natalicia de Vicente Ferrier,
le saint patron de la ville. L'humble demeure
où est né le serviteur de Dieu a été transformée
en une chapelle qui voit accourir, chaque
année, une grande affluence de pèlerins. Pen-
dant toute la neuvaine consacrée à saint Vin-
rent Ferrier, la ville entière est en mouvement ;
le jour de sa fête est un jour de joie pour tout
le monde ; on déploie en son honneur une
èpompe inouïe. La mémoire de saint Vincent
est en bénédiction parmi le peuple; tous les
ans, ses reliques sont saluées avec l'enthou-
iasme qui faisait accueillir le saint personnage
lui-même, lorsqu'il venait prêcher la parole de
Dieu. Voulez-vous avoir une idée des fêtes que
l'on célèbre à Valence ? Lisez les belles pages
que M. l'abbé Bayle a consacrées à raconter la
vie du grand prédicateur. Les habitants de la
pieuse ville n'ont pas changé; la dévotion d'hier
est encore celle d'aujourd'hui ; ils ont toujours
38 UN MOIS EN ESPAGNE
pour le saint la même vénération et le même
amour.
« Valence accueillit saint Vincent, nous dit
son historien 1, comme si elle prévoyait qu'elle
le recevait en ses murs pour la dernière fois.
Dès que le conseil public eut appris la prochaine
arrivée de saint Vincent, il décréta qu'on érige-
rait, sur la place du couvent des Frères prê-
cheurs, diverses tribunes pour faire assister à
ses prédications un plus grand nombre de
personnes; il nomma un comité composé de
quarante membres, chargés de pourvoir à tous
les besoins du saint et de sa compagnie. Ce fut
le 29 novembre que saint Vincent entra dans
sa ville natale; il refusa de marcher sous un
baldaquin ; il s'avança à pied au milieu des
jurés, entouré d'un cercle de fer qui empêchait
la foule de le presser et de tailler ses vêtements.
1. Vie de saint Vincent Ferrier, de l'ordre des Frères prê-
cheurs (1350-1419), par l'abbé A, Bayle, aumônier du lycée
impérial de Marseille. Paris, A. Bray.
UN MOIS EN ESPAGNE 39
A la faveur de cet enthousiasme, il eut bientôt
établi des réformes salutaires; on fit des lois
contre les pécheurs publics ; on sépara les juifs
des chrétiens; on établit un conseil appelé junta
de quitamiento, pour veiller sur les dépenses de
la ville. Vers le milieu de décembre, il alla
prêcher dans diverses villes situées autour de
Valence ; mais sa patrie, avide de sa parole,
lui envoya une ambassade solennelle pour le
prier de revenir-prêcher le carême. Il revint et
fut reçu avec plus de pompe encore que la
première fois : les jurés, richement vêtus, allè-
rent à sa rencontre, accompagnés de la noblesse
et du peuple, du clergé, des ordres religieux,
des confréries avec leurs croix et leurs ban-
nières, de joyeux choeurs de musique. On l'o-
bligea-de marcher sous un riche baldaquin. Au
milieu de tant d'honneurs, il marchait d'un air
tremblant, songeant aux justes jugements du
Seigneur, et craignant que les louanges des
hommes ne tournassent à sa condamnation.
Parmi les personnages distingués qui étaient
40 UN MOIS EN ESPAGNE
venus à sa rencontre, se trouvait le père Fran-
çois Ximenès, franciscain, docteur en théolo-
gie; c'était un ami intime de saint Vincent. En
voyant l'enthousiasme du peuple et l'éclat de
cette pompeuse réception, il demanda tout
bas à saint Vincent : « Père maître, que fait
» maintenant la vanité? » - «Mon ami, lui
» répondit le saint, elle va et vient, mais, par
» la grâce de Dieu, elle ne s'arrête pas. »
- Je bornerai là ma citation. Si vous êtes
curieuse de connaître plus en détail la vie do
saint Vincent, feuilletez à loisir l'ouvrage de
M. l'abbé Bayle et vous serez enchantée de votre
lecture.
A Valence, tous les cafés et toutes les bras-
series sont ornés d'un piano; je me sers de ce
mot à dessein, car c'est souvent le seul orne-
ment du lieu. Les cafés espagnols ne sont pas
décorés avec le luxe qui brille dans les cafés
français; nos voisins ne leur prodiguent pas
l'or qu'ils ont retiré de l'Amérique. Ils sacri-
fient le plaisir des yeux aux voluptés de l'oreille;
UN MOIS EN ESPAGNE 41
donnez-leur un piano, et ils vous tiendront
quitte des dorures. Quel goût étrange ! ce n'est
pas moi qui me ferai l'avocat de la musique.
Vous me direz peut-être qu'elle n'a pas besoin
de mon secours. C'est vrai, madame, je connais
plus d'un Berryer qui plaiderait sa cause. Le
piano de l'établissement est à la disposition du
premier venu ; tous les consommateurs peuvent
donner à tour de rôle un échantillon de leur
savoir-faire.
C'est un droit qu'en ces lieux on achète en buvant.
N'est-il pas surprenant de voir quelquefois
une réunion de virtuoses condamnés à enten-
dre pondant toute une soirée un Ah! vous dirai-
je, maman espagnol avec accompagnement de
fausses notes et de tâtonnements bien marqués?
Comme c'est la coutume en Espagne, tout le
monde trouve cela très-naturel. Mais quel
agréable dédommagement lorsqu'un Jules par-
vient à prendre la place d'un artiste en herbe et
42 UN MOIS EN ESPAGNE
à faire chanter le piano à sa façon ! En cet heu-
reux moment, le vin de Madère se change en
nectar et la brioche prend le goût de l'am-
broisie. Le répertoire de Jules est si varié qu'on
y rencontre, à côté du Crépuscule et du Bengali au
réveil, l'adorable romance des Soldats bretons. Ne
voilà-t-il pas que notre ami a eu l'inspiration
de jouer les premières notes de cette romance '
au moment même où je déblatérais le plus fort
contre la musique. C'était le meilleur moyen
de mettre fin à mon déraisonnement. Cet, air-là,
vous le savez, n'est pas de la musique pour
moi, c'est un de mes plus doux souvenirs. Aus-
sitôt j'ai quitté la divagation orale pour la
divagation pensée, et je me suis trouvé, comme
par enchantement, dans un des plus jolis
recoins de notre France. On avait beau crier à
mes oreilles : Mozo ! mozo! (Garçon! garçon!)
je n'entendais que le piano de Jules. Cette im-
pression de voyage en vaut bien une autre.
Qu'en pensez-vous?
Une des choses que les étrangers n'oublient
UN MOIS EN ESPAGNE 43
jamais devoir dans la ville aux cent clochers,
c'est le grand Marché, à l'heure où circulent
tant de types curieux, où s'étalent tant de sin-
gulières marchandises. Sur cette vaste place,
on vend tous les jours tout ce qui peut être
vendu en ce monde. Il y a vraiment du plaisir
à flâner au milieu de la foule et à assister aux
scènes étranges qui se forment à vos côtés. Ici,
c'est un dialogue en ut de poitrine; là, c'est
un monologue en gestes lugubres ; partout ce
sont des cris et des jurements qui vous feraient
croire que l'espagnol n'a été inventé que pour
jurer plus librement. Voilà pour le langage du
marché; que serait-ce si je voulais passer en
revue ses marchandises et ses costumes ! Le
dernier grand bal de l'Opéra, à cinq heures du
matin, pourrait seul donner une idée du gro-
tesque et du déshabillé qui règne dans cette
foule caméléonienne. Vous avez là toutes les
formes de chapeaux et tous les genres de chaus-
sures imaginables ; on y voit aussi des gens
qui n'ont ni souliers ni chapeau. Par ces deux
44 UN MOIS EN ESPAGNE
extrêmes du costume de l'honnête homme,
vous pouvez juger des variations de l'ensemble.
C'est l'habit d'Arlequin sur les épaules d'Hera-
clite, car tout ce monde-là est souvent triste
comme un bonnet de nuit.
La place du Marché est parfois aussi curieuse
avoir la nuit que le jour. Je me souviens de
m'y être promené un soir à dix heures et d'avoir
rencontré un spectacle auquel je ne m'attendais
certainement pas. Une foule immense la rem-
plissait et stationnait devant une église située
en face de la Bourse. On fêtait ce jour-là le
saint patron de la paroisse; la façade de l'église
était tout illuminée, la statue du saint res-
plendissait sur un autel improvisé à l'extérieur
de l'édifice. La Bourse elle-même s'était cou-
verte de lumières. La musique militaire faisait
entendre des airs graves et solennels. Le beau
ciel d'Espagne était devenu le dôme d'un vaste
temple ouvert à tous les vents et à tous les
curieux. Aussi, en sortant du café, nous fûmes
fort surpris de nous trouver dans un temple.
UN MOIS EN ESPAGNE 45
Les belles senoras aux riches mantilles, aux yeux
taillés en amande, à l'éventail capricieux, cir-
cillaient à droite et à gauche, une main légère-
ment appuyée au bras de leurs maris, qui fu-
maient la cigarette avec tout le recueillement
dont ils étaient capables ; les abbés aux longs
sombreros , aux joues rebondies , aux rires
bruyants, allaient et venaient en fumant aussi
la cigarette, et Marius, Jules et moi jouissions
de ce spectacle, en tenant à la main l'inévitable
cigarette, pour nous donner une contenance
tant soit peu espagnole. La musique, au dire de
Jules, était excellente; aussi, soit pour mieux
entendre, soit pour mieux voir, nous allâmes
nous placer au point le plus noir de la foule,
en face de l'autel du saint. Lorsque la musique
militaire cessait de jouer un instant, on enten-
dait bien de cet endroit le bruit de la casta-
gnette et du tambour de basque qui résonnaient
dans quelque café du voisinage, mais si ce
bruit, quelque léger qu'il fût, suffisait pour
nous faire tourner la tête, il aurait fallu, bien
3.
46 UN MOIS EN ESPAGNE
autre chose pour distraire nos voisins. Les
hommes qui environnaient l'autel faisaient
glisser de longs rosaires entre leurs mains
jointes, et les femmes adressaient au bon saint
de ferventes prières dans une langue inintelli-
gible. On ne saurait croire combien la foi est
vive chez ce peuple ; le respect humain, qui fait:
tant de mal en France, lui est entièrement in-
connu. L'Espagnol ne rougit pas plus de prier-
Dieu dans la rue, aux yeux de tous, que dans
la chambre le plus retirée de sa demeure.
Comme il est grave et sérieux, le rire n'a pas
de prise sur lui.