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Un peu de tout et mes souvenirs, pouvant servir à l'histoire ; par Léon Fallue

De
213 pages
Lacroix, Verboeckhoven et Cie (Paris). 1867. Fallue, Léon. In-12, 215 p..
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mi PEU DE TOUT
1
ET
MES SOUVENIRS
POUVANT SERVIR A L'HISTOIRE
DERNIERS OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
EN VENTE:
- -
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carte des Gaules, à deux couleurs, 1 vol. in-So. (Tanera, rue
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GAULES. 1 vol. in-18. (Durand, 7, rue Cujas, et à la Librairie
des Auteurs, 10, rue de la Bourse.)
UN PEU DE TOUT
ET
MES SOUVENIRS
NT SERVIR A L'HISTOIRE
"-4
-4 9^ * J,
7^ ON FALLUE
»> .c::_.
PARIS
LIBRAIRIE INTERNATIONALE
LACROIX, VERBOECKHOVEN ET CU, ÉDITEURS
15, boulevard Montmartre
MÊME MAISON A BRUXELLES, A LEIPZIG ET A LIVOURNE
1867
A
MADAME LA COMTESSE DE TRIMOND
HOMMAGE RESPECTUEUX DE L'AUTELR
LEON FALLUE
- UN PEU DE TOUT ET MES SOUVENIRS
PREMIÈRE PARTIE
- 1
A
- Je venais de terminer mon ouvrage sur la mar-
quise d'Epinay, mon dernier mémoire sur Alesia,
dans lequel je soutenais les sentiments que j'ai
exprimés dans mon Analyse raisonnée des Commen-
taires de César (1), et je me demandais pourquoi se
donner tant de peine pour convaincre des adver-
saires qui n'écoutent rien, qui ne répondent à rien,
trouvant beaucoup plus commode de faire de la
science à leur fantaisie. J'étais dans cette disposi-
tion d'esprit lorsque je résolus d'envoyer mon tra-
vail à l'imprimeur, de voyager, de ne plus troubler
le repos de mes contradicteurs. Qu'Alesia leur soit
légère !
Un de mes compatriotes, Gustave de Merville,
(1) Paris - TaneTa, rue de Savoie, 6.
8 UN PEU DE TOUT
partait pour l'Italie et voulait m'emmener avec lui.
Je refusai net. Le temps ne me paraissait pas op-
portun. Je connaissais d'ailleurs Rome, Naples et
ma chère Pestum avec ses colonnes aux tons dorés,
son soleil de feu, ses pâtres circulant dans les ruines,
et cent autres merveilles dont le souvenir ne me
quittera jamais. Pourquoi, disais-je à mon ami
Gustave, ar chercher des émotions sur des rives
si lointaines? Connaissez-vous la Normandie, pays
où vous êtes né? Je suis sûr que non. Serait-elle
livrée à l'unique curiosité des touristes anglais et
des ladys, qu'on rencontre partout où il y a quelque
chose de pittoresque à voir, quelque chose de déli-
cat à boire et à manger.
On pense bien que n'ayant pas à voyager autour
d'un brillant salon de Paris, ma narration n'aura
rien de l'élégance parfumée des jolies femmes qui
le parent et fournissent à l'observateur leurs trésors
de grâces, de belles manières et de suaves aspira-
tions. Mes remarques, toujours chastes d'ailleurs,
ne s'appliqueront qu'à des types moins élevés.
Je ne fus pas plutôt sorti de chez moi, que j'avais
déjà quelque chose à noter sur mon carnet. J'étais
dans l'omnibus allant à la gare du chemin de fer de
Normandie; le premier convoi partait à huit heures
du matin, le second à dix. Craignant de manquer le
premier, j'en fis part au conducteur. Une jeune
PREMIÈRE PARTIE 9
4.
dame assise à mes côtés, et qui suivait la même
route que moi, parut désolée de ma réflexion.
«Eh bien! lui dis-je, madame, nous attendrons
le second départ. — Mais quoi devenir, fit-elle, pen-
dant ce temps-là ? — Rien de plus simple, madame ;
vous entrerez au restaurant, vous déjeunerez j lirez
le journal, et deux heures seront bientôt passées. »
La dame comprit, bien à- tort, que je lui offrais à
déjeuner; elle accepta sans façon et me remercia.
Nous arrivâmes à la gare ; le train venait de partir.
Ma position, à l'égard de ma voisine, devenait
embarrassante. J'aurais pu lui dire, quand il en
était temps encore, qu'elle se méprenait, car j'avais
quelques affaires qui m'occuperaient dans le quar-
tier. Il était trop tard pour entrer dans ces explica-
tions. Mon silence avait tout gâté. Je m'exécutai
bravement. Je crois, du reste, avoir fait une bonne
œuvre, car ma convive mangea pour quatre, de
manière à ne plus rien prendre qu'à Cherbourg où
elle n'arriverait qu'à huit heures du soir. Il est
même probable que, si je ne l'avais prévenue, elle
aurait prolongé la séance jusqu'au départ de midi;
preuve que, dans l'estomac comme dans le cœur
des femmes, il y a toujours une petite place en
disponibilité.
Ma convive si naïve, ne vous y trompez pas, cher
lecteur, est une très-respectable femme. Je l'ai sh
10 UN PEU DE TOUT
depuis. L'acceptation de mon déjeuner prouve- la
droiture de son cœur; je serai toujours flatté de la
confiance qu'elle m'a témoignée.
Je suis dans mon compartiment et roule du train
de la grande vitesse ; à côté de moi était un jeune
ecclésiastique paraissant, d'après lestons dorés de
sa spirituelle figure, revenir de voyages lointains;
il arrivait des Antilles où il avait passé sept années.
Il me parla des populations de cet" archipel, de leur
industrie, de la vie des nègres et de l'existence des
planteurs.
Il avait visité les colonies pénitentiaires de
Cayenne, composées de forçats tirés tle nos bagnes,
et m'apprit que les sentiments d'honnêteté rentre-
raient difficilement dans ces âmes perverses ; qu'il
n'y avait pas de jour où ils ne commissent quelque
assassinat, et que leur plus grande préoccupation
était d'aviser aux moyens de s'évader. S'étant jin
jour jetés, au nombre de neuf, dans une, de ces
grandes forêts si communes en Amérique, ils mair
chèrent pendant dix-huit jours, se perdirent et se
trouvèrent bientôt exténués. La faim les ayant ré-
duits aux plus tristes expédients, ils tirèrent plu-
sieurs fois au sort pour savoir celui qui servirait de
pâture aux autres. Le dernier survivant put sortir
des bois et venir raconter ses tristes aventures au
pénitencier. l
PREMIÈRE PARTIE 11
Les jésuites sont chargés de la J iporalisation de
ces démons infernaux et tâchent d'obtenir certaines
faveurs de l'autorité pour les moins mauvais. L'espé-
rance d'y participer contient le plus petit nombre
et lui fait supporter l'homme de Dieu; mais si sa
charité est enrayée par l'inflexibilité du gouverneur,
il perd, tout crédit et n'est plus écouté. Il, faut le
remplacer par un autre qui éprouve bientôt la
même fortune que son prédécesseur. -
Cette conversation instructive me conduisit jus-
qu'au delà de Lisieux. Je serrai la main du jeune
prêtre, que j'eus le bonheur de revoir quelques
jours après à Falaise, chez M. l'abbé Duparc, curé
de Saint-Laurent. Je quittai le convoi pour m'en-
foncer dans les campagnes.
S'il est besoin d'un peu de poésie dans les choses
t - - -
du monde, il faut aussi s'occuper des choses sé-
rieuses et prosaïques; c'est le miscuit utile dulq
d'Horace, résumant tous les mystères de la vie. Je
suis éleveur, vous le savez; il me fallait aller voir
J _ufs, afin de marquer ceux qui auraient assez
(Feçbonpoint pour être envoyés aux abattoirs de la
le. N'est-ce pas le devoir d'un éleveur d'approT
visionner les Parisiens, puisqu'avec leur Exposition
,univermlle qui les affame, ils nous offrent tant de
jouissances artistiques et de bon goût qui font la
gloire de leur vaste et splendide cité.
12 UN PEU DE TOUT
Il m'en coûte cependant de me séparer d'animaux
que j'ai vus naître, surtout des plus jeunes qui ne
demandent qu'à vivre, et sont envoyés dans cet
horrible bazar de Poissy où leurs vagissements per- -
cent le cœur. Patience ! pauvres bêtes, vous n'avez
plus qu'un jour à souffrir.
Des gras pâturages du pays d'Auge aux bords
arides de la mer, il n'y a qu'un pas. J'arrive à Luc,
dont les grèves plates et sablonneuses permettent
aux baigneurs de s'avancer au loin sans crainte île
se noyer, comme il est arrivé plusieurs fois sur des
plages plus renommées. Luc est le rendez-vous des
fortunes moyennes et de familles venant des cités
voisines; aussi n'y voit-on pas de ces femmes bi-
zarres rôdant sur les grèves, munies de cannes et
vêtues de costumes impossibles même à Paris, où
l'on se permet cependant toutes sortes d'excentri-
cités. Je demandais, l'année dernière, à l'une d'elles,
fort agaçante et bel esprit, faisant des vers en même
temps que les beaux jours de Trouville, de quelle
utilité lui était cette canne. « C'est une arme dé-
fensive, me dit-elle. » Sa réponse me rappela celle
d'une princesse napolitaine achetant devant moi,
à Livourne, il y a plus de vingt ans, un joli petit
poignard à manche d'or ciselé pour se défendre
des importuns. Nous avons vu plus tard cette jeune
et belle femme très-recherchée à Paris, et n'ayant
PREMIÈRE PARTIE 13
poignardé personne; mais le temps qui ne respecte
rien, pas même la beauté des princesses napolitaines,
a passé sur ses cheveux d'ébène, le feu de ses yeux
d'odalisque s'est éteint ; elle est maintenant très-
pieuse, et son arsenal d'armes défensives a passé
dans son cabinet d'antiquités.
Les bains de Luc sont installés sur la plage, dans
on hameau qui s'appelle le Petit-Enfer. Si vous
désirez connaître d'où lui vient ce nom, le voici :
sachez qu'au lieu de ces nombreuses maisons, de
ces élégants hôtels qui bordent la rive, il n'y avait
au commencement du siècle que deux ou trois chau-
mières et un cabaret ; c'était le rendez-vous de
jeunes gens des deux sexes qui venaient y danser.
Le curé, s'apercevant bientôt qu'il en résultait de
fâcheuses conséquences, fit une admonition sévère
à la jeunesse, et, fidèle à ses habitudes baptismales,
baptisa du nom de Petit-Enfer ce groupe de quel-
ques maisons, où tout ne se passait pas dans l'ordre
le plus parfait. Telle est l'origine des bains mainte-
nant si recherchés de Luc, nouvelle preuve que les
grandes et belles créations du monde n'ont souvent
eu que des commencements bien minimes.
Je suis descendu devant la plage, à l'hôtel le
plus confortable du pays, où se voient les touristes
les plus distingués. La table d'hôte est copieuse et
souvent fournie d'originalités; on m'a montré un
1 i UN PEU DE TOUT
mari qui cherche sa femme fugitive depuis cinq ans,
et parcourt inutilement tous les bains de mer pour la
retrouver. Mon voisin prétend qu'il n'a pas le sens
commun. J'ai remarqué la belle comtesse de Saint-
Ange, voyageant avec son oncle le vieux marquis de
Y. Comme je parlais plus tard de cette charmante
nièce à la famille du marquis, on m'en sut mauvais
gré, en disant que j'étais un faux bonhomme, re-
proche auquel je fus très-sensible, ne me doutant
pas que j'avais commis une grave indiscrétion.
J'ai vu aussi une merveilleuse jeune femme que
l'on pourrait appeler le démon des caprices; elle ne
touche à aucun mets/en demande journellement de
nouveaux, et, quand on les lui présent J elle ne
daigne même pas les regarder. Son esprit, qui pé-
tille de drôleries, prête à rire et fait qu'onlui passe
toutes ses excentricités. Elle change de. toilette dix
fois par jour ; la plus curieuse est celle, - dont elle se
pare après le coucher du soleil. C'est un vêtement
en forme de blonse; privé de ceinture, et d'une
ampleur à défendre l'entrée des portes; on le nomme
goll dans un certain monde de Paris.
Sa coiffure se compose de cheveux ondulés avec
un soin extrême et dont elle ne permet pas qu'on
s'approche, de peur qu'un seul ne s'échappe capri-
cieusement du rang qui lui est assigné. Le tout est
surmonté d'une double pointe de laine, dont le tricot
PREMIÈRE PARTIE 15
léger et vaporeux lui entoure la tête, tombe. négli-
gemment sur ses épaules, et cache sa figuré à tel
point, qu'on la chercherait en vain si le nez, d'un
extérieur respectable, n'indiquait le clocher du mo-
hument.
Ses recherches de propreté sont extrêmes : il lui
faut des verres neufs à chaqua repas. Un jour qu'on
ne lui tint pas compte de ce caprice) elle eut une
attaque de nerfs et revint promptement à Paris,
après quarante-huit heures d'un voyage qui devait
durer trois mois.
J'allai voir en dehors de Luc un lieu qui me rap-
pelait l'assassinat du comte d'Aché, duquel j'avais
été impressionné dans ma jeunesse. Émigré en An-
gleterre, le comte avait eu la faiblesse d'aborder
nos rivages pour revoir Mme de Yaubadon, qu'il avait
beaucoup aimée; elle le reçut - dans son château,
voisin de Bayeux. Le jeune et malheureux proscrit
ne soupçonnait pas qu'elle fréquentait la, préfecture
et qu'elle était vendue à la police deFouché. Après
l'avoir hébergé quelques jours, cette horrible femme
le dénonça, indiqua la roule qu'il devait suivre:,.le
fit conduire par un affidé et tomber, dans une em-
buscade composée de huit à dix gendarmes-, sous
les ordres d'un lieutenant nommé Foison, qui les
plaça derrière un myrj, près du sentier que devait
suivre le comte pendant la nuit,
16 UN PEU DE TOUT
On pouvait l'arrêter, puisqu il était en contraven-
tion avec les lois du temps, le fusiller même après
jugement s'il était coupable; mais on ne comprenait
pas que les gendarmes l'eussent tué dé primé abord,
sans nulle autre forme de procès.
La plus grande agitation régna le lendemain dans
la ville de Caen; on s'attendait à la punition des
assassins : la justice reçut l'ordre de ne pas exercer
de poursuites. Je tiens ce fait de M. Duclos-Goupil,
procureur impérial, lequel, devant moi, le -ra-
contait à mon père dans les jardins du pension-
nat de Bagatelle, - où je faisais mes études avec ses
fils.
Peu de jours après, Mrae de Yaubadon, s'illusion-
nant sur sa propre indignité, se présenta dans une
loge du théâtre de Caen. L'émotion des spectateurs
fut au comble; tous crièrent : A bas le châle rouge !
couleur de celui qu'elle portait et du sang qu'elle
avait fait répandre. Elle sortit honteuse, ne retourna
plus à son château et alla se perdre dans la foule de
Paris, où le moine Fouché lui donna probablement
de l'or et l'absolution.
Le gouvernement fut embarrassé, car il avait en-
core un peu de respect pour l'opinion publique. Ne
voulant pas désavouer ses agents, il prit un terme
moyen, décora le lieutenant de gendarmerie de la
croix d'honneur, ce qui fit dire qu'xm la donnait à
PREMIÈRE PARTIE 17
foison. Cet homme sans valeur fut envoyé en Es-
pagne, où une balle étrangère le punit justement du
lâche assassinat qu'il avait ordonné. -
Mme la comtesse de Mirabeau a spirituellement
décrit en 1866, dans un journal de Caen, la fin tra-
gique de Robert d'Aché. Cette mort était simple a
raconter : la comtesse a trouvé bon d'en faire un
roman dont la lecture n'est pas sans charmes.
Tout près de Luc se trouve Langrune, avec ses
maisons meublées à l'usage des personnes qui veu-
lent éviter l'ennui de la foule et des femmes extra-
vagantes. C'est le séjour calme de familles aristocra-
tiques, de littérateurs, de prélats et de conseillers
d'État. Tout serait régulier comme une horloge à
Langrune, si les caprices lunatiques de la mer ne
venaient tout déranger. Il faut néanmoins s'habituer
à ses fantaisies ; mais quand la grève est à sec, on
se porte au loin dans les roches pour ramasser des
coquillages vivants ou des fossiles, raison pour
laquelle les baigneuses de Langrune ont presque
toutes, au lieu de canne, un croc et un marteau
dans leurs jolies mains.
J'arrivais à Langrune le jour de la fête patronale.
L'acrobate, que l'on trouve partout, s'était abattu
sur la plage et promettait l'ascension d'un aérostat;
je n'avais pas compté sur ces jouissances du soir.
En attendant, je circulai sur les grèves, ayant les
18 UN PEU DEL TOUT
falaises de Dives et de Trouville sur ma droite, le
Havre avec son poétique promontoire à l'horizon. Je
voyais mille navires aux voiles légères sillonnant la
mer en tout sens. L'imagination me rappelait celui
qui transporta les restes de Guillaume, duc de Nor-
mandie, depuis l'embouchure de la Seine-jusque
dans l'Orne, lequel faillit faire naufrage, ensevelir
le corps du conquérant dans les flots, vaste mau-
solée plus digne de son puissant génie que la mes-
quine sépulture qui lui fut même disputée dans4ai
seconde capitale de son duché.
Je rencontrai le lendemain sur la plage la bell
comtesse de P. , dont la surprise égala la mienne,
J'appris qu'elle était seule et s'ennuyait beaucoup.
« Quoi! lui dis-je, madame, vous qui avez tant.de
ressources dans l'esprit, l'imagination si - vive et si
féconde, vous ne pouvez aviser au moyen d'em-
ployer ici ce temps que. vous trouvez si court à Paris.,
:.:.: Jelis je peins; j'ai même commencé le portrait
d'un parent qui est parti depuis huit jours et tarde
beaucoup à revenir. ? Ce trait me fit comprendre
qùé*les ennuis de Mme de'P",.ét-aïent légitimes. Je
m permis de lui conseiller une nouvelle occupa-
tion : «Tous marchez, lui dis-je, sur des herbes
marines dont les rameaux, d'une extrême délica-
tesse , ne se révèlent que quand ils sont étendus sur
le papier : faites-en collection. Votre sentiment
PREMIÈRE PARTIE 19,
- -- - -ro; --. 1 .,,:-
exquis vous guidera ; vous finirez par aimer ce travail
,
et ne pourrez plus quitter Langrune. —Vraiment!
dit-elle ; mais comment m'y prendrais-je? — Rien de
plus simple, madame, je vous l'enseignerai. - Je
veux bien, mais de suite. » Elle me conduisit dans
son appartement ; ses domestiques nous apportèrent
les appareils nécessaires; je me mis à l'œuvre. Elle
suivait attentivement les mouvements de ma main,
et trouvait que je la faisais manœuvrer avec adresse :
« A votre tour, madame, essayez. » Je lui cédai la
place. Comme,elle faisait de vains efforts pour réussir
et s'impatientait beaucoup, elle me pria de l'aider en
dirigeant le poinçon qu'elle tenait dans ses doigts.
Je le fis, mais avec une telle gaucherie, que tout al-
lait encore plus mal qu'auparavant. Elle s'en aperçut,
me remercia et me dit qu'elle opérerait mieux seule
que sous l'œil du maître qui l'intimidait. Voyant
que j'allais prendre congé d'elle, elle tint à me mon-
- trer le portrait de son parent. Pour le coup, c'était
trop; je le vis, et ne me le rappelle pas du tout.
;" .- )
J'appris, quelques jours après, qu'elle avait par-
faitement réussi, et que toutes les baigneuses de
Langrune faisaient des collections de plantes ma-
rines. Aucune ne se doute à coup sûr d'où lui vient
ce talent; le professeur mériterait pourtant d'être
connu, car ce n'est pas sans danger que l'on donne
de pareilles leçons à de jolies comtesses.
20 UN PEU DE TOUT
Le temps avait été beau jusqu'alors; mais nous
eûmes une tempête qui dura plusieurs jours ; la
promenade du soir fut interrompue sur les grèves.
On se réunit au salon ; des dames aux talents d'ar-
tiste firent de la musique et chantèrent. Mme la com-
tesse de T. fit entendre, avec sa jolie voix, la
seule romance que j'aie commise en ma vie. Je
reçus fprce compliments, qui auraient dû s'adresser
à ma charmante interprète plutôt qu'à moi, d'où je
jugeai que je les avais peu'mérités.
Après avoir usé de toutes ces jouissances, je me
lançai dans la diplomatie. M. Bigelow, ministre plé-
nipotentiaire des États-Unis, était depuis quelques
jours à Langrune avec ses deux filles et une femme
de chambre ; madame était à Dieppe. Quelle simpli-
cité démocratique chez un ambassadeur américain
de la tournure et de l'esprit les plus distingués ! Il
était là comme tout le monde, sans voiture, sans
chevaux et sans valets galonnés. Aussitôt que nous
eûmes lié conversation, j'appris à qui j'avais l'hon-
neur de parler : je fus surpris. Ses manières affables
me rassurèrent, et je vis bientôt qu'il avait autant
besoin de distraction que moi.
Dans nos rencontres, nous parlâmes de l'Amé-
rique. Il me donna de curieuses notions sur ce pays
de liberté, où toutes les religions s'exercent au grand
jour et se donnent la main sans aucune idée de
PREMIÈRE PARTIE 21
prosélytisme. Nous parlâmes du Mexique ; il en esti-
mait peu les habitants et ne désirait pas les avoir
pour frères. Je m'aperçus qu'une souveraineté étran-
gère en Amérique n'allait pas à ses goûts, et je ne
doutai plus qu'il n'eût été à Paris le représentant
zélé de l'opinion qui en a fait rappeler nos troupes.
Sa correspondance diplomatique, qu'on a publiée,
prouve que f avais deviné juste et que les États-Unis
nous avaient montré les dents.
Comme je déplorais, après la bataille de Sadowa,
les grands résultats obtenus, peut-être à notre détri-
ment, par la Prusse, il me répondit que la Prusse
avait raison comme Prusse, et moi aussi comme
Français. Je vis clairement qu'il ne penchait pas de
notre côté, qu'il devait en être de même de l'État
qu'il représentait, d'où je conclus qu'il existait de
secrètes sympathies entre les États-Unis, la Prusse
et la Russie. Qu'on dise maintenant que je n'étais
pas né pour être diplomate.
M. Bigelow partait dans quatre jours pour l'Alle-
magne, afin de juger par lui-même de l'esprit des
populations et des événements qui s'y succédaient ;
son absence devait durer trois mois. Nous fîmes un
échange de politesses ; il promit de venir me voir à
son retour à Paris.
Lui et mademoiselle sa fille avaient l'habitude de
faire de petites excursions dans la campagne, sur
22 UN PEU DE TOUT
des chevaux de louage. Un matin, je les vis partir., et
ils n'avaient pas fait deux cents pas qu'un de leurs
chevaux s'abattit. Je crus le.ministre. mort ou griè-
vement. olessé; je volai ; à son secours : il n'avait
pas une egratignure. L'animal, moins heureux, était
'1 '"- ; - -4 h L oC -
couronné des deux jambes et rentrait en boitant.
Le .propriétaire de ce mauvais cheval fut d'une exi-
gence extrême. M. Bigelow me pria d'arranger cette
affair.e pprps son départ, car la démocratie améri-
caine n'entend pas être volée..
Je regardai, cette chiite de M. Bigelow comme
étant de mauvais augure. En effet, à son retour
: l,8r 4 t
d'Allemagne il fut remplacé par un autre ministre,
général, distingué, dit-on, mais avec lequel j'ai peu
de chance de. parler politique à Langrune.
Rendu à moi-même après le départ du diplomate,
j'allai faire une excursion à Saint-Aubin, autre oasis
de cette côte si calme, si saine et tant aimée. J'y
trouvai à peu près le même monde que dans l'en-
droit.que je venais de quitter, car le faubourg Saint-
Germain et la Chaussée-d'Antin ne versent pas en-
core leurs nobles et riches populations sur ces
heureuses grèves que le feuilleton n'a jamais célé-
brées. La fashion de Paris ne se montre que sur
la rive droite de l'Orne; ce serait mauvais ton de la
franchir.
On voit à Saint-Aubin un cap qui s'avançait
f
PREMIÈRE PARTIE 23
autrefois dans la mer. Les flots en ont envahi plus de
300 mètres depuis soixante ans, et, pour peu que
cela continue, ce cap s'appellera bientôt la baie de
Saint-Aubin. Le promontoire possédait un câtelier
romain; les archéologues y ont recueilli des frag-
ments de mosaïques et de vases antiques, dont la
falaise offre encore de nombreux vestiges. Les bar-
bares ont commencé, dans le ve siècle, la destruc-
tion de ce monument; quatorze siècles plus tard,
les vagues de l'Océan complétaient l'œuvre destruc-
tive des barbares. , *
Je voyais, en approchant du village, un énorme
édifice, que j'aurais pris pour l'église s'il avait été
surmonté d'une flèche. Je ne me trompais pas, c'é-
tait l'église, construite seulement depuis cinq ans
et dont le clocher, fait à la hâte, s'était écroulé et
ne présentait plus qu'un monceau de décombres. On
construit vite à Paris, seulement les édifices ont le
défaut de tenir debout; MM. les architectes nor-
mands sont plus heureux et toujours prêts à recom-
mencer.
J'allai voir Mme de B., d'après la recommanda-
tion d'une amie qu'elle avait laissée à Paris. Mme de
B. occupait une petite maison convenablement
meublée, passait son temps sur les grèves avec ses
livres, et chez elle devant son piano ou parmi les
fleurs de son jardin. Elle pouvait avoir quarante-cinq
24 - UN PEU DE TOUT
ans et n'était plus belle ; mais elle était dédommagée
du côté de l'esprit et racontait agréablement. Je
l'écoutai avec attention, et pris même un. certain
plaisir à l'entendre. Elle en fut tellement touchée,
qu'elle insista pour que je passasse le reste de la
belle saison à Saint-Aubin. Je ne pus lui donner
cette marque de déférence ; d'ailleurs ses airs mys-
tiques et un scapulaire déposé sur un guéridon m'ef-
frayèrent. La conversation finit par prendre une
tournure contrainte, et nous nous quittâmes avec
assez de froideur; je n'eus même pas l'avantage de
lui baiser la main, qui du reste était un peu sèche.
Le lendemain elle écrivait à son amie que j'avais
été parfaitement mal avec elle. Je ne sais en vérité
ce que j'aurais dû faire pour être mieux.
J'ai su depuis que Mme de B., veuve depuis dix
ans, jouit d'une honnête aisance, aime la vie indé-
pendante et libre, possède de la voix et un beau
talent sur le piano; qu'elle avait eu jadis un cercle
d'adorateurs qui s'étaient successivement retirés
pour faire place au dépérissement de sa santé et
aux quarante-cinq années qui venaient l'assaillir;
qu'ayant enfin renoncé au monde, elle se livre main-
tenant aux pratiques pieuses, fait une aube pour son
directeur, des scapulaires pour ses anciens amis,
et donne des leçons de piano.
Saint-Aubin est le séjour préféré des veuves, des
PREMIÈRE PARTIE - 25
2
femmes mélancoliques, et surtout des demoiselles
qui viennent y cacher le. désespoir de n'avoir pu
trouver de maris. On m'en fit remarquer une dont
l'histoire doit être recueillie par un touriste qui n'a
dtautre but que de glaner des choses dramatiques et
des excentricités.
Mlle Anna B. était recherchée par le comte de
G.; elle ayait. une amie qui la quittait peu. Le
comte, au retour d'un long voyage, vint directe-
ment voir sa'prétendue, et se fit une entorse au
seuil de la porte. Les deux amies étaient seules; la
famille et les domestiques étaient allés passer quel-
ques heures à la campagne. Le médecin qui fut
appelé ordonna un cataplasme : Anna ne savait
même pas ce que c'était. Laure s'empressa d'exé-
cuter l'ordonnance, et sa main de jeune fille s'en
acquitta si bien, que le comte, touché de tant de
soins intelligents, résolut de l'épouser.
Le mariage se fit; Anna faillit en mourir de cha-
grin. En proie depuis dix ans à la plus vive mélan-
colie, on la voit tous les jours, silencieuse et soli-
taire, errant sur l'herbe desséchée des dunes. Tout
le monde la plaint et dit : « Quelle éducation a-t-elle
donc reçue? A vingt ans n'avoir su faire un cata-
plasme! »
Je fis à Saint-Aubin la connaissance d'un jeune ,
homme de Saint-Malo, qui me parla d'un memte
26 UN PEU DE TOUT
important de sa famille que j'avais beaucoup connu.
Je ne pus m'abstenir de lui raconter un épisode de
la vie de son parent, qui fait époque dans la mienne.
J'étais en 1840 sur le bateau à vapeur de la Médi-
terranée qui relâchait à Gênes. Un vieillard de
soixante-quinze ans vint s'asseoir à mes côtés; la
conversation s'engagea. Il m'apprit qu'il était citoyen
des États-Unis, me parla de la France comme un
homme qui la connaissait, de la Bretagne comme
s'il en eût fait une étude spéciale. Je fus surpris
qu'un étranger eût tant de choses à m'apprendre sur
cette province, où j'avais pourtant séjourné durant
l'espace de plus de cinq années.
A Gênes, nous descendons dans le même hôtel.
On se met à table, je l'avais encore pour voisin. On
fait circuler le registre des voyageurs ; je fus curieux,
et vis qu'il signait Dufougerais, Américain. « Mais,
citoyen, lui dis-je, Xincognito n'est plus soutenable,
vous êtes M. Dufougerais, de Saint-Malo, où nous
nous sommes rencontrés, il y a plus de vingt ans,
dans les mêmes salons. Je lui appris qui j'étais; il fit
appel à ses souvenirs, nous renouâmes connais-
sance, et nous ne nous quittâmes plus qu'après un
séjour de six semaines à Naples.
Ce vieillard, qui se plaçait sous mon égide, avait
pourtant joué un rôle politique des plus considé-
rables. Ancien capitaine de dragons dans l'armée de
PREMIÈRE PARTIE 27
Condé, M. Dufougerais était rentré en Bretagne
avec de justes préventions et s'était maintenu légi-
timiste, ce qui lui valut en 1815 d'être envoyé à la
Chambre introuvable par l'arrondissement de Saint-
Malo. Ses liaisons avec MM. de Villèle, Corbière et
Peyronnet, lui donnèrent un certain crédit parmi
ses collègues. L'affection que lui portait Mgr le comte
d'Artois fit qu'il devint un des principaux habitués
du pavillon Marsan.
Les exagérations du parti royaliste provoquèrent,
on s'en souvient, l'ordonnance du 5 septembre pro-
nonçant la dissolution de la Chambre introuvablei
C'était l'œuvre de M. Decazes,. qui gouvernait res
prit et la politique de Louis XVIII. LeSL royalistes
furent outrés et s'apprêtèrent à combattre les révo-
lutionnaires, qui allaient perdre, disaient-ils, la mo-
narchie et lui faire prendre encore une fois le che-
min de l'exil.
Alors qu'ils s'ingéniaient à trouver des plans de
campagne pour remédier aux maux qu'ils pré-
voyaient, M. Dufougerais proposa le sien, qu'il m'a
raconté dans les termes suivants : « Il y avait à Paris
un régiment composé de Bretons dévoués à la mo-
narchie. J'en connaissais le colonel, auquel je pro-
posai de faire soulever sa troupe, de s'emparer de
M. Decazes, de lui couper la tête et de la jeter dans -
les Tuileries pour effrayer Louis XVIII et lui faire
m
28 UN PEU DE TOUT
rapporter ses ordonnances. J'allai voir-MF le comte
d'Artois et l'engageai d'entrer dans le complot,
car nous ne pouvions rien faire sans l'assentiment
du pavillon Marsan. Le prince refusa; le plan fut
abandonné. » On voit à quels excès peuvent se
livrer des hommes, même très-honorables, quand
ils sont convaincus que leurs théories profiteront à
la grandeur et au repos du pays. Ce projet transpira.
dans le temps; mais jamais personne n'a su que
M. Dufougerais en était l'auteur.
Le ministère Decazes, tiraillé par tous les partis,
marcha bientôt à la dérive, et l'assassinat de Mgr le
duc de Berry vint lui porter le dernier coup.
Alors on vit le ministère de MM. de Villêie, Cor-
bière et Peyronnet, de nouvelles élections, une nou-
velle assemblée, dans laquelle l'opposition libérale
n'était -plus représentée que par quinze voix. M. Du-
fougerais reprit sa position à la Chambre et fut
nommé questeur.
Il faut avoir vu l'importance que lui donna cette
charge pour s'en rendre compte. Rien ne se faisait
dans la Bretagne sans qu'il y eût participé ; il était le
canal de toutes les grâces, les préfets étaient à ses
pieds. Cependant il n'était pas orateur ; mais il avait
su, par une certaine faconde, une incroyable au-
dace de parole, se créer une clientelle dévouée que
redoutaient les ministres.
PREMIÈRE PARTIE 29
S.
Il décidait de la paix et de là guerre et provoqua
l'expédition d'Alger. Ce qu'il m'apprit à ce sujét
excita vivement ma curiosité. «J'avais fait obtenir,
me dit-il, au fils d'un ami, payeur de la marine
à Saint-Malo, l'emploi de secrétaire du consul d'Air
ger, M. Deval, qui reçut (ou ne reçut pas) le fa-
meux coup d'éventail du dey. Bientôt instruit par
mon jeune protégé de tous les détails de cette affaire,
je pensai que la France devait se venger d'une pa-
reille insulte. J'avais contre moi l'opinion de beau-
coup d'hommes politiques qu'un pareil acte de vi-
gueur effrayait.
« Plus résolu que jamais, j'engageai à déjeuner,
à l'hôtel de la Questure, Bourmonl alors ministre
de la guerre, Dupetit-Thouars qui connaissait par-
faitement la côte d'Afrique, puis quelques généraux
et marins expérimentés. Des cartes furent déployées,
plusieurs plans proposés. La possibilité de l'expédi-
tion ayant été reconnue, Bourmont la fit adopter
dans les conseils du roi. On en connait le résultat. »
Ma surprise fut extrême en apprenant de pareilles
choses, et, depuis ce temps-là, je n'ai jamais passé
devant le palais du Corps législatif sans songer à
l'historique salle à manger de la questure, que j'ai
visitée avec une certaine émotion.
Vint la révolution de 1830, M. Dufougerais en
perdit la tête; il ne voyait qu'échafauds et nouvelles
30 UN PEU DÉ TOUT
proscriptions. L'ancien émigré, qui avait donné tant
de gages à la Restauration, en craignit les consé-
quences. Il partit pour l'Amérique avec des capi-
taux assez considérables, et donna à son jeune ami,
l'ancien secrétaire du consul d'Alger, les terres qu'il
possédait en Bretagne., pour le mettre en mesure
d'épouser la fille de JVT. D. riche négociant de
Saint-Malo.
M. Dufougerais avait passé dix ans en Amérique.
Ses lugubres prévisions ne s'étaient pas réalisées, la
tranquillité régnait en France, les têtes ne roulaient
pas sur l'échafaud. Il désira revoir sa patrie, et
surtout sa chère Bretagne, où il resta près d'une
année avant d'entreprendre son voyage d'Italie.
De Gênes nous allâmes à Rome. M. Dufougerais
se fit présenter au pape Grégoire XVI. Il me pria de
l'accompagner. Je le vois encore aux genoux du saint-
père, lui demandant pardon, au nom de la Bretagne,
d'avoir donné le jour à Lamennais. Le pape fut
discret, et ne lui donna qu'une douce bénédiction
dont. je fus assez heureux pour avoir ma part.
Elles sont maintenant bien loin de nous les pré-
mices enivrantes du jeune abbé, temps heureux où
les dames de Rennes en raffolaient et désiraient l'a-
voir pour évêque, où je le voyais, avec sa figure
blême et maladive, confiant à mon ami de la Villéon
quelques cahiers de ses manuscrits que je meltais
PREMIÈRE PARTIE 31
3U net, ne pensant pas, Dieu me le pardonnera,
que je copiais des hérésies.
Je fis à Rome comme tout le monde : j'en visitai
les monuments antiques, le Forum, le Capitole, la
muraille militaire et tous les lieux témoins de ces
grandes scènes que l'histoire a recueillies dans ses
fastes. A l'entrée du camp des prétoriens, où les jardi-
niers cultivent maintenant des choux, je faillis être
dévoré par leurs chiens. Cet emplacement, d'où
.sortit plusieurs fois la soldatesque en furie pour
égorger ses empereurs, me parut de mauvais au-
gure.
Je visitai les édifices religieux, les musées, trop
superficiellement peut-être, car il faudrait des an-
nées entières pour se rendre compte de toutes les
beautés qu'ils renferment. C'est l'histoire de nos
gigantesques expositions dont tout le monde sort
sans avoir rien vu.
Huit jours après l'audience papale, nous étions
dans Naples. M. Dufougerais ne me quittait pas.
J'avais pour lui mille prévenances que je n'aurais
pas accordées jadis à sa fortune, et que je ne pou-
vais refuser à sa tête blanchie par l'âge et le vent
des révolutions.
Ses courses dans Naples étaient plutôt celles d'un
homme d'État, d'un économiste, que d'un savant
ou d'un amateur de beaux-arts; tous les jours il
32 UN PEU DE TOUT
visitait les arsenaux, étudiait les détails de l'admi-
nistration, les ressources du pays, et assistait aux
revues que le roi passait très-souvént dans lesplaines
de Caserte. Combien de fois ne m'a-t-il pas dit, en
voyant Ferdinand rentrer dans Naples à la-téte de
ses troupes : «Que n'avions-nous celui-là, enH830,
sur le trône de Charles X. »
M. Dufougerais, dominé par ses préoccupations,
se laissait régulièrement voler deux mouchoirs de
poche tous les jours. C'était - l'industrie des Napoli-
tains avant qu'ils eussent le bonheur d'être Italiens.
Un jour que nous sortions ensemble de l'hôtel, il-mè
dit : « J'espère aujourd'hui n'être pas volé ; j'y ferai
attention. » Nous n'avions pas fait vingt pas dans la
rue, que déjà je remarquais un lazzar&ne s'avançant
derrière lui, le bras courbé en cou de cygne. Deux
secondes après le tour était joué. Je mesuis reproché
dans le temps de n'avoir pas mieux veillé, puisque
j'étais prévenu par les allures du Napolitain de son
audacieuse tentative. Il faut croire que je me fis
alors un malin plaisir de voir un conservateur de
la Chambre introuvable ne pouvoir conserver pen-
dant plus d'un quart d'heure son mouchoir dans sa
poche.
Depuis un mois je menais cette vie en partie
double, lorsque M. Dufougerais vint un matin me
prévenir qu'il partait pour aller voir sa conquête.
PREMIÈRE PARTIE 33
II n'y avait pas alors de bateaux à vapeur allant de
Naples à Alger. On ne voyait dans'le port que de
misérables navires chargés de foin; il y arrêta son
passage. Je crus devoir. lui faire quelques représen-
tations, lui dire qu'il ferait une entrée peu digne de
lui en Algérie, et, que l'ancien gouvernement de
France aurait mis une belle frégate à sa disposition.
Il me répondit par un soupir et ajouta : « J'ai le
goût des voyages, et quelque jour vous apprendrez
que je serai mort dans une diligence. » Il quitta
Naples, assis sur une botte de foin, nouveau Marius
fuyant en Afrique devant les révolutions qu'il re-
doutait. Six ans plus tard, je lisais dans les jour-
naux que M. Dufougerais, ancien questeur de la
Chambre des députés de France , venait de mourir
à Constantinople. Il m'avait plusieurs fois parlé de
son projet d'aller habiter cette ville pour y vivre et
mourir libre.
Ce récit intéressa beaucoup mon jeune Malouin,
qui ne connaissait pas ces particularités de la vie de
son parent. Avant de nous quitter, nous parlâmes du
célèbre marin Surcouff, ce petit homme aux épaules
larges, à la figure aplatie et pointue, à l'oeil de feu,
qui avait fait tant de prouesses dans l'Inde, et dont
le navire, portant sa fortune, faillit se perdre en
entrant dans la rade de Saint-Malo. SurcoUtf, après
tant d'aventures périlleuses, était devenu bon père
34 UN PEU DE-TOUT
de famille, faisait sa partie de whist dans un cercle
où se trouvait de Boisgarin, l'un des échappés de
Quiberon, oubliant l'Inde, la navigation et les An-
glais, dont il avait tant rêvé.
J'ai conservé de Saint-Malo ,;di-je à mon inter-
locuteur, mille souvenirs d'un monde qui n'.es.t plus.
J'y voyais MM. Lothon, de Saint-Didier, Potier de la
Houssaye, Hovius, Thomas, Duclesieux, de Chan-
teloup, et tant d'autres dont la descendance existe
encore aujourd'hui. J'y aurais passé quatre années
heureuses, si mon intérieur n'avait été assombri par
l'arrivée d'une jeune Anglaise élevée au souvent de
Verneuil avec ma femme, et qui vint mourir près
d'elle.
Grace Guilford avait alors vingt-deux ans, debeaux
yeux couleur indigo, et une taille ravissante. Son
histoire a quelque chose de romanesque dont je vous
instruirai, ne fût-ce que pour vous prier de faire
un pèlerinage à sa tombe, et d'y porter l'assurance
d'un émouvant souvenir qui ne sortira jamais de
ma pensée.
L'abbé Lami, supérieur du monastère de Ver-
neuil , avait émigré en Angleterre, où le chef d'une
célèbre institution de Londres l'avait recueilli avec
le bienveillant intérêt que l'on porte aux proscrits
qui ont de hautes convictions politiques ou reli-
gieuses. --
PREMIÈRE PARTîE 35
Quand tes portes de la France se rouvrirent aux
émigrés, l'abbé rentra dans le monastère de Ver-
neuil, amenant avec lui Mlle Grâce Guilford, alors
âgée de seize à dix-sept ans, nièce du maître de
pension qui l'avait si généreusement accueilli. Elle
était protestante et n'avait d'autres vues que de
continuer son éducation et de se familiariser avec
la langue française.
Mais comment une jeune sectaire gardera-t-elle
sa foi native dans un monastère? La conversion
n'est-elle pas le but des saintes religieuses qui veu-
lent gagner des âmes au ciel, et celui des femmes
mystiques qui ont leurs grandes entrées près d'elles,
les servent de leur influence au dehors à l'endroit
des pensionnaires et du temporel de la commu-
nauté.
Grâce, transportée sur un sol nouveau pour elle,
fut touchée des bontés que les sœurs lui prodi-
guaient, des attentions paternelles de l'abbé, des
insinuations de ses compagnes, enfin de la magnifi-
cence des cérémonies religieuses dont le culte pro-
testant est peut-être trop parcimonieux. L'appareil
des conversions est d'ailleurs si touchant et si so-
lennel ! La tête et le cœur de la jeune fille n'y tinrent
pas : elle abj ura, brisa ses liens de famille pour le
temps et l'éternité. ,-
On ne s'en doutait pas en Angleterre, où elle allait
36 UN PEU lIÉ TOUT
plusieurs fois chaque année, et descendait chez son
oncle qui la recevait avec la plus tendre affec-
tion..:
Il y avait parmi les professeurs: de l'établissement
un jeune prêtre' belge, nommé M. Vender. Ce fut
une bonne fortune pour la nouvelle convertie de le
rencontrer. Tout perte à croire qu'il reçut le secret
qu'elle tenait caché dans son cœur; car c'est le
propre, dès jeunes pénitentes d'avoir pour ami leur
confesseur, auquel elles donnent le titre de direc-
teur quand elles ont vîeiUp.
Tout le monde ignorait; d'ailleurs ce qui se passait
dans l'âme de la pauvre Grâce. On était néanmoins
surpris de la-voir toujours revenir d'Angleterre avec
l'intention de n'y plus retourner, et de recevoir, trois
mois plus tard, ses lettres datées de Londres. On
attribuait tant d'allées et venues à l'excentricité bri-
tannique, qui a besoin de changement d'air et de
perpétuelles émotions.
Lors de sa dernière excursion en Angleterre,
Grace porlait le deuil de son oncle qui l'avait déshé-
ritée, ayant appris son changement de religion. Elle
résolut de revenir à Verneuil avec le projet de s'y
faire religieuse, projet dont elle entretint ma femme,
en la prévenant qu'elle passerait par Saint-Malo et
demeurerait cinquante jours près d'eHe. Elle ne
s'était pas trompée sur la durée de son séjour avec
PREMIÈRE PARTIE 37
3
nous. En avait-elle le triste et secret pressenti-
ment?.,.
Je la vois encore descendant du paquebot sur le
port. Dieu qu'elle était belle ! Le lendemain et les
jours suivants elle se plaignit de fatigue. Cela nous
parut naturel après une rude et pénible traversée.
Cependant nous appelâmes un médecin qui pro-
nonça le mot d'affection inflammatoire assez grave.
Nous fûmes aux abois; aucun remède ne manqua à
cette jeune et intéressante femme; mais furent-ils
bien appliqués ? C'était le temps où florissait le doc-
teur Broussais, ancien chirurgien de navire, né
dans un village voisin de Saint-Malo. Les médecins
du pays étaient fanatiques de sa méthode; jamais
on n'avait vu porter tant de morts en terre. J'ap-
pelai le chirurgien major du régiment; il approuva
tout ce qui avait été fait; l'épidémie avait passé
dans l'armée. Ils saignèrent à blanc la pauvre ma-
lade , qui mourut après avoir passé quarante-cinq
jours dans son lit. C'était le cinquantième depuis
celui où elle était entrée chez moi. Tel fut le résultat
de nos soins cordiaux et empressés.
Nous ne savions à quel saint nous vouer, à quel
membre de sa famille faire part de ce triste événe-
ment. Son oncle était mort, elle n'avait plus de pa-
rents, du moins nous n'en connaissions aucun.
Cependant j'avais remarqué qu'elle adressait ses
38 UN PEU DE TOUT
lettres à M. l'abbé Vender, à Londres. La voyant
très-mal, je me permis d'écrire une lettre, à tout
hasard, à cet abbé. Sa réponse me parut affectueuse,
mais sa grande préoccupation était de savoir si
Grace s'était confessée. Je l'ôtai d'inquiétude à ce
sujet; six jours après je lui mandai, avec certains
ménagements, qu'elle venait de mourir.
Il me parut moins exalté dans sa nouvelle réponse
que dans la première. Grace s'était confessée, il
était heureux. Il m'envoya même, sans que je le lui
eusse demandé, de quoi rembourser, à peu près,
les frais de la maladie, et pria ma femme d'accep-
ter, à titre de souvenir, le petit bagage de l'amie
dont elle venait de recevoir le dernier soupir. Il se
composait d'effets matériellement sans valeur qui
ont disparu depuis quarante-cinq ans. J'ai cepen-
dant encore un petit coffret rappelant le souvenir de
la pauvre Grâce, et qui sera conservé, je l'espère,
dans ma famille après moi.
M. Vender dut comprendre que nous avions be-
soin de savoir à quel titre il tranchait des difficultés
que je redoutais; aussi nous écrivit-il : « MUe Guil-
ford était ma femme selon les lois anglaises ; elle me
m'était rien aux yeux de la religion. Il est inutile
que vous me répondiez, car, dans deux jours, je
pars pour l'Inde, espérant expier de grandes erreurs
par un dévouement sans bornes aux lois de Dieu-. »
PREMIÈRE PARTIE 39
11 partit en effet, et, quinze jours plus tard, on
apprenait que le navire auquel il avait confié ses
espérances de prosélytisme réparateur s'était perdu
entre nos côtes et l'île de Jersey; que les débris du
naufrage et un certain nombre de corps étaient
venus s'échouer sur les grèves de Cancale. Il fut
facile de reconnaître celui de l'abbé Yender. Je
le réclamai, le fis transporter et inhumer dans le
cimetière de Saint-Malo.
Les émotions que j'éprouvai ne peuvent se dé-
crire. Je reconnus que la main de la Providence
conduit toutes choses, que les hommes sont pétris
des mêmes passions et portent le même cœur que
nous portons tous.
Le jeune prêtre, séduit par les charmes de sa
douce pénitente, l'avait donc épousée, après avoir
rompu avec le catholicisme et fait revenir Grace
elle-même à la religion de ses pères, qu'elle avait
abandonnée.
Dans une lettre qu'il lui avait écrite à Verneuil,
et qui est passée sous mes yeux, il disait, pour
pallier le remords qui les poursuivait l'un et l'autre,
que de jeunes ecclésiastiques belges, qu'il avait
consultés, lui citaient ce passage de l'Écriture :
Croissez et multipliez, d'où il concluait que le céli-
bat des prêtres était une infraction aux lois de la
nature et du Créateur. Quelle chute !
40 UN PEU DE TOUT
Nous nous rendîmes compte des motifs qui avaient
si souvent fait voyager Grace de Londres à Verneuil ;
nous comprîmes ses troubles de conscience que
venaient encore aigrir de trompeuses justifications.
Pour des natures honnêtes, il n'y avait- plus d'illn- �
sion qui pût durer.
Leurs âmes se sont rejointes pour demander à
Dieu pardon de leurs fautes passées. Espérons que
Dieu, source de tout amour, leur pardonnera de
s'être. aimés.
La mer étant devenue orageuse, je quittai son
aspect livide pour aller à la recherche d'un climat
moins capricieux et plus doux. Je me dirigeai sur
Notre-Dame-de-la-Délivrande, dont la chapelle, visi-
tée par un grand nombre de pèlerins, fut élevée,
dans le xe siècle, sur l'emplacement même où la
statue de la Vierge venait d'être exhumée par un
mouton.
L'intérieur de cette chapelle est tapissé d'ex-voto
rappelant les grâces reçues par ceux qui les ont
demandées avec l'effusion d'un cœur fervent. Une
mère a obtenu la guérison de sa fille chérie, une
épouse celle de son mari, des aveugles ont recouvré
la vue, des boiteux l'usage de leurs jambes, des
marins ont été sauvés du naufrage, de jeunes femmes
longtemps stériles ont obtenu la faveur de devenir
mères.
0
PREMIÈRE PARTIE 41
Nous avons vu, à Langrune, deux dames ayant
chacune deux enfants âgés l'un et l'autre de trois à
quatre années; elles les avaient beaucoup désirés
au commencement de leur mariage. Leur espoir
tardant à se réaliser, on leur conseilla de faire brû-
ler un cierge devant la statue de la Vierge. Ce
moyen contrariait leur courant d'idées, car elles
étaient protestantes; cependant elles se décidèrent
et revinrent peu d'années après dans le pays, cha-
cune avec deux jolis petits garçons. Ce nombre était
à leur convenance ; mais craignant qu'il n'augmen-
tât outre mesure, elles s'adressèrent encore une
fois à la Vierge pour en obtenir une faveur contraire
à la première. Leurs vœux se trouvant exaucés,
elles abjurèrent le protestantisme et placèrent leurs
fils sous la protection de Notre-Dame de la Déli-
vrande dont ils portent, en tout temps, le portrait
et le cœur d'argent bénits.
Ayant consigné ce fait dans ma correspondance,
il s'est répandu, et j'ai été accablé de requêtes éma-
nant de jeunes femmes que je connaissais à peine :
la spirituelle Mme M., mère de trois enfants venus
coup sur coup, craint d'atteindre le nombre douze,
comme sa mère; Mme C. n'en n'a pas et désire en
avoir. Les aspirations de mes autres correspon-
dantes Savaient pas d'autre objet. Je me suis con-
sciencieusement empressé d'y condescendre en fai-
42 UN PEU DE TOUT
sant brûler une masse de cierges devant la statue
de la Vierge. On a craint un moment que le feu ne
prît à l'autel.
Ce pieux devoir rempli, j'allai. à Caen, ville des
belles églises et des nobles abbayes, que les habitants
ne regardent pas, car ils les ont toujours eues sous
les yeux. Les deux abbayes furent construites après
la conquête avec l'or des Anglo-Saxons. Le roi
Guillaume a été inhumé dans l'une, la reine Mathilde,
son épouse, dans l'autre.
Caen a reçu, comme tant d'autres villes de France,
une élégante transformation. Les quais paraîtront
beaux à celui qui les a connus il y a trente ou qua-
rante ans. Une large rue, bordée d'arbres et de
trottoirs, conduisant à la préfecture, remplace
l'Odon qui serpentait dans la ville, et n'était qu'une
sale rivière presque toujours privée d'eau.
Le musée de tableaux, le musée d'antiquités, et
surtout la bibliothèque, confiée à M. Julien Travers,
littérateur savant et distingué, méritent d'être visi-
tés, ainsi que le jardin des plantes possédant un
beau groupe du sculpteur Le Chêne qui en a fait
hommage à sa ville natale.
Le grand et le petit Cours, ornés d'arbres sécu- .,
laires, se voient à deux pas de la préfecture. La "%■
rivière d'Orne baigne les talus du grand Cours et les
prairies qui s'étendent jusqu'à la belle propriété de
PREMIÈRE PARTIE 43
Louvigny, appartenant à M. Dajon, dont l'aïeul, mon
parrain, a fourni la majeure partie des chevaux de
la Grande Armée.
il me prit alors fantaisie de visiter le château de
Caen, Je le connaissais dès ma plus tendre enfance,
étant né sous la protection de ses murailles, mais
j'étais bien aise de revoir le panorama qui s'offre à
la vue lorsque l'œil plonge sur la rivière, les clo-
chers et les promenades de la vieille cité.
Je pénétrai sous les voûtes de la porte principale
que j'ai vu construire dans les premières années
de notre siècle, en remplacement de l'ancienne,
flanquée de tourelles, qui tombait en ruines, car le
moyen âge nous a légué beaucoup de monuments
dont l'entretien a été fort négligé dans les derniers
siècles. La porte moderne possède, sur les côtés,
deux cachots dont j'ai conservé le triste souvenir
que je dois raconter,
C'était avant la campagne de Russie, je ne peux
autrement préciser, il y eut disette en France, et
l'on nourrissait les plus malheureux de soupes éco-
nomiques qui se faisaient dans les hôpitaux et les
dépôts de mendicité.
Des femmes du peuple, mourant de faim, s'at-
troupèrent sur la place publique, pillèrent quelques
sacs de blé dans la halle, dans le moulin du Cours,
et brisèrent, en passant, des vitres de la préfecture.
44 UN PEU DE TOUT
M. Méchin, préfet du Calvados, eut peur, ou voulut
montrer son dévouement à la cause qu'il servait.
Une estafette transmit ses craintes au gouvernement,
craintes exagérées, puisque, dès le lendemain, tout
était rentré dans l'ordre et qu'on avait pu arrêter,
sans opposition, une vingtaine de femmes et quel-
ques hommes, qui furent mis sous les verrous.
Deux escadrons de lanciers marchèrent de Paris
contre la ville rebelle. Ils y entrèrent la lance au
poing, surpris eux-mêmes du calme qui régnait au-
tour d'eux.
On avait travesti cette échauffouréè en sédition.
Les émeutiers, tout au plus justiciables de la po-
lice correctionnelle, furent traités en conspirateurs.
On avait vu, disait-on , dans leurs groupes, des
hommes bien vêtus, qui semblaient être des agents
de l'étranger. Notez qu'aucun ne fut arrêté.
Un conseil de guerre se réunit pour juger ces mal-
heureux. Six femmes de la classe la plus infime et
un homme furent condamnés à être passés par les
armes; une douzaine d'autres durent subir huit à
dix années de détention dans la maison de Bicêtre.
Les condamnés à mort furent renfermés dans les
cachots de la porte du château, lesquels n'étaient
pas à plus de cinquante pas de la place qui les précé-
dait. Quelques petits groupes s'y formèrent; j'en fai-
sais partie, attiré par la curiosité naïve d'un enfant
PREMIÈRE PARTIE 45
3.
de dix à onze ans. Ce que nous entendions était
lamentable. Les exclamations de ces malheureuses
femmes étaient déchirantes : J allons mourir s'é-
eriaient-elles ensemble. Ma pauvre fille, je ne te
reverrai pas ! disait l'une ; Adieu, ma pauvre tante!
disait l'autre. Ah! ma pauvre femme ! s'écriait
l'homme compris dans le même arrêt de mort. Ces
cris de désespoir perçaient le cœur. Tout le monde
s'enfuit : je fis comme tout le monde.
On répandit la nouvelle que M. de Mathan, cham-
bellan de l'Empereur, arriverait assez tôt de Paris
avec l'ordre de surseoir à l'exécution des condamnés.
Peut-être leur avait-on donné cette espérance pour
les calmer ; il n'en fut rien.
À deux heures de l'après-midi, ils traversèrent la
vaste enceinte du château, et on les aligna devant
un mur du jardin, en dehors de la porte de Secours.
Ils y reçurent une grêle de balles, et tombèrent pêle-
mêle les uns sur les autres. Leurs corps restèrent
exposés sur le terrain pendant trois ou quatre heures
pour servir d'exemple à ceux qui les visiteraient et
n'auraient pas dans le cœur toute la soumission
due aux lois arbitraires de l'autorité.
On remarqua que les bourres de fusil avaient en-
flammé les vêtements des femmes, et que ces mal-
heureuses avaient failli subir la double action des
balles et du feu.
46 UN PEU DE TOUT
Quelques années plus tard, je revis ce lieu si-
nistre et remarquai que des âmes pieuses avaient
tracé à la pointe, sur quelques pierres de la muraille
où miroitaient encore des traces de plomb, ces mots
qu'il faut admettre comme formulant l'impression de
leurs propres cœurs : Aux saints innocents.
En 1814, le duc de Berry vint à Caen et fit sortir -
de Bicêtre les prétendus complices des premières.
victimes. On leur ménagea une place dans le théâtre,
où le prince se rendit lui-même. On peut juger de
l'émoi produit par ces deux apparitions. Des hommes,
un instant égarés, devenaient libres; mais on ne
pouvait rappeler à la vie ceux qui avaient été si
cruellement châtiés.
Le préfet, sectaire ardent du césarisme, devenu
plus tard député libéral, était encore en fonction et
assistait à cette fête. Que se passait-il dans son
âme?
Le château de Caen me rappelait une autre
époque malheureuse de nos annales. Je l'ai vu
rempli de pauvres campagnards payant la faute de
leurs fils qui s'étaient cachés, n'ayant pas le goût
d'aller se faire tuer sur les champs de bataille, d'où
personne ne revenait en entier.
Du château je descendis sur la place où le major
de Belzunce avait été assassiné du temps de nos or-
gies révolutionnaires. Son régiment venait de .quitter
PREMIÈRE PARTIE 47
la ville, fuyant devant l'émeute ; lui seul était resté
pour, remplir un devoir que le service lui comman-
dait. Des mégères, comme il y en avait partout,
tombèrent sur lui, l'égorgèrent et dépecèrent son
cadavre, sans respect pour le nom populaire qu'il
portait. J'ai vu dans ma jeunesse une sage-femme
qui en avait conservé dans l'esprit de vin quelques
lambeaux qu'on ne peut nommer.
Laissant de côté ces souvenirs diaboliques, je
résolus de faire une excursion dans plusieurs vil-
lages voisins où j'avais entretenu certaines relations.
Je vis à Ranville M. de Guernon, que j'avais connu
à Caen jeune avocat, pétillant d'esprit, maniant
toute espèce d'armes avec adresse, chaud royaliste,
et transmettant le feu de ses opinions aux fils des
classes dorées de sa ville natale. Très-recherché des
femmes, sa jeunesse fut en petit celle de Richelieu.
Les exemples de galanterie ne lui avaient pas man-
qué. On le vit, pendant les Cent-jours, aller cher-
cher fortune à Londres, en revenir à la tête d'une
compagnie de volontaires qui descendirent dans le
port d'Arromanches. Il devint capitaine dans la lé-
gion du Calvados, et la quitta pour entrer dans la
magistrature ; il y fit un chemin rapide et arriva,
après avoir passé sur plusieurs sièges, procureur
général du parquet de Lyon. Son discours d'instal-
lation fut une véritable profession de foi politique,
48 UN PEU DE TOUT
dans laquelle il exalta son amour pour le roi, son
attachement à la charte de 1814, et combattit l'ac-
cusation d'être contre-révolutionnaire que portaient
contre lui ceux qui l'avaient connu.
Voulait-il rendre possible son entrée dans les con-
seils du roi et suivre l'exemple de M. Courvoisier,
son prédécesseur? C'est un de ces secrets cachés
dans les replis du cœur humain qu'on ne pourra
jamais découvrir. Toujours est-il que M. de Polignac
l'appela bientôt à la tête du ministère de l'instruction
publique.
Les libéraux combattirent sa nomination, et ses
concitoyens se montrèrent des plus ardents contre elle.
Bref, M. de Guernon, par attachement au roi qui
n'avait pas voulu recevoir sa démission, engagea sa
tête en signant les ordonnances de juillet, et l'on
apprit avec étonnement qu'il était le seul ministre
qui les eût désapprouvées dans les conseils de la
royauté. On connaît le jugement qu'il encourut de-
vant la chambre des pairs, son incarcération à Ham
et son retour à Ranville, où il s'occupa d'agricul-
ture et de belles-lettres. Ses opinions politiques ne
se sont jamais démenties ; sa devise fut toujours : Le
roi et la charte de 1814. Pour lui, la révolution
de 1830 était le point de départ de la décomposition
et de l'anarchie morale qui se sont emparées de tous
les esprits.
PREMIÈRE PARTIE 49
Depuis que ces lignes sont écrites, M. de Guernon
est mort à Ranville le 28 avril 1866. C'était le der-
nier survivant des ministres de la Restauration.
A Touffreville, j'allai faire une prière sur la tombe
de-ma mère et sur celles de parents qui avaient soi-
gné mon enfance ; leurs noms n'existaient plus que
dans la mémoire des plus anciens et sur le monu-
ment qui recouvrait la sainte dépouille maternelle.
Je revins par Demouville, où je visitai la maison
de mon grand-oncle, M. Michel Bouët, maison que
j'avais souvent habitée pendant mes vacances. Il
était propriétaire, agriculteur des plus éclairés.
Son fils le quitta pour aller habiter Brest, dont il
devint un des principaux armateurs. C'est de lui que
sont issus M. le comte Bouët-Willaumez et M. son
frère, amiraux qui devront occuper une des pre-
mières places dans nos annales maritimes. Demou-
ville se flatte et se flattera toujours d'avoir été le
berceau d'une famille dont les fils reflètent une au-
réole de gloire et de génie sur ses foyers ignorés.
Les deux amiraux avaient un oncle qui comman-
dait les corsaires de leur père; cet oncle, qui s'est
distingué sur mer, a été nommé le Surcouff de
Brest.
Je quittai Caen, car je ne pouvais tenir en place,
pour me rendre à Harcourt, bourgade coupée par
la rivière d'Orne. Les seigneurs d'Harcourt, d'ori-
50 UN PEU DE TOUT
gine Scandinave, y avaient rivé leur château. Cehii
qui accompagna Guillaume à la conquête se fixa en
Angleterre, où il devint la souche de l'une des plus
illustres maisons du pays.
J'étais bien aise de revoir ce domaine, que j'avais
visité dix années auparavant. A cette époque, je fus
introduit dans les grands et les petits appartements,
grâce à l'aimable obligeance de la propriétaire,
Mme la pjincesse de Beauvau et de M. son gendre, le
général Talon, qui voulut bien être mon cicerone.
Le château est spacieux ; une foule de pièces se suc-
cèdent ; des fenêtres on voit l'Orne et les plus pitto-
resques lointains. La bibliothèque était composée de -
livres de choix ; mais j'admirai surtout la galerie des
portraits de famille. Ah ! pour nous gens de la classe
plus ou moins moyenne, qui ignorons jusqu'aux
prénoms de nos grands-pères, le lieu même où ils
reposent, combien ne sommes-nous pas frappés d'é-
tonnement en voyant rapprochées tant de généra-
tions de même race, tant de barbes pointues, de
cottes de mailles, de cuirasses, de casques et de
boucliers, qui ont figuré sur les champs de bataille
depuis les temps carlovingiens jusqu'aux dernières
époques du moyen âge. On est muet de stupéfaction
devant tant de gloires oubliées, qu'il faut aller cher-
cher entre les quatre murs d'un château.
, La galerie des nobles femmes n'était pas moins
PREMIÈRE PARTIE 51
intéressante que celle des chevaliers. Comme nous
admirions la finesse de leurs traits, la distinction de
leurs altitudes, l'éclat de leurs vêtements composés
d'étoffes mordorées, de velours de l'Orient relevés
de fleurs en bosse, de satins de toutes couleurs,
retenus par des ceintures, des agrafes en or et des
nœuds de ruban !
Le château a été mis en vente après la mort de
Mme de Beauvau. On craignait le marteau des démo-
lisseurs, lorsqu'un noble acquéreur s'est,présenté,
M. le duc d'Harcourt, portant heureusement le nom
de cette terre où naquirent ses aïeux, nobles com-
pagnons du Conquérant. L'archiviste Laroque a
élevé un monument à cette illustre famille, en écri-
vant avec beaucoup de tact et de savoir l'Histoire
de la maison dharcourt.
J'allai de ce lieu à Clecy, bourgade d'assez bonne
apparence que je désirais connaître, car le frère du
bon abbé Guernier, mon ancien précepteur, en avait
éjé curé; parce que ma grand'tante, Marie Harel,
qui m'avait prodigué les soins les plus affectueux
après la mort de ma mère, y faisait de fréquentes
visites. Je. désirais voir le presbytère où elle avait
séjourné, l'église où elle avait prié Dieu pour moi et
les mien,s.
Puisque le hasard m'amène à parler de cette bonne
tante, disons qu'elle passa les crises orageuses de
f
52 UN PEU DE TOUT
notre première révolution à faire de bonnes œuvres,
à cacher des prêtres réfractaires et à s'exalter contre
la tyrannie des hommes de sang qui gouvernaient la
France, si bien que l'on a toujours regardé comme
un miracle qu'elle eût sauvé sa tête et sa liberté.
D'après ses pieuses croyances, les prêtres sup-
pliciés étaient, sans exception, des martyrs et des
saints. Elle avait surtout une grande vénération pour
l'abbé Gombaud, curé de Saint-Gilles, de Caen,
dont la tête avait roulé sur l'échafaud. Souvent -elle
allait prier sur sa tombe d'où elle revenait le cœur
plein de béatitude et d'un parfum de Dieu.
Dix ans plus tard, le cimetière où ce malheureux
prêtre dormait en terre était supprimé, et l'on
transférait ailleurs les ossements des morts. J'avais
sept ans, ma tante me prit un jour par la main, me
disant qu'elle allait me faire voir les reliques d'un
saint. Nous arrivâmes au cimetière. Bientôt une
tête parut sur la bêche du fossoyeur. Ma tante se
prosterna, fit sa prière, et enleva de cette tête une
dent qu'elle plaça dans un petit reliquaire. Bien qu'on
ait peu de sensibilité à l'âge que j'avais alors, on
pensera néanmoins que tout cela devait avoir peu
de charmes pour moi, et que j'aurais préféré courir
dans les bosquets du jardin paternel que d'être
dans ce lieu peuplé de morts, de saints et de guillo-
tinés.