Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Un procès contre M. le Duc de Noailles et consorts, ou Fin de l'histoire de la marquise de Montagu : de la propriété littéraire / par Auguste Callet,...

De
154 pages
Librairie nouvelle (Paris). 1865. Montagu, Anne-Paule-D. de. 1 vol. (164 p.) ; in-8.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

UN PROCÈS
CONTRE
M. LE DUC DE N0 AILLE S
l\irN. — HUPI IINCT IR IL I- MAI, I 1:1, j'l, .111_, I:
DE LA PROPRIÉTÉ LITTÉRAIRE
UN PROCÈS
CONTRE
M. LE-DUC DE NOAILLES
WE L'ACADÉMIE FRANÇAISE)
CONSORTS
ou
FIN DE L'HISTOIRE DE LA MARQUISE DE MONTAGU
PAR
AUGUSTE CALLET
Ancien représentant du peuple, auleur de l'Enfer, etc.
PARIS
A LA LIBRAIKIE NOUVELLE
BOULEVARD DES ITALIENS, 15
1865
L'histoire de madame la marquise de Montagu, née de
Noailles, a donné lieu à un procès en revendication de
propriété littéraire.
Il s'agissait de savoir si M. le duc de Noailles, membre
de l'Académie française, avait eu le droit d'altérer cet
ouvrage, et si, pourl'avoir altéré, il méritait le titre d'au-
teur que lui décernaient les journaux; si, de son côté,
madame la comtesse d'Auberville, fille de madame de
Montagu, en exploitant commercialement cette vie de sa
mère, n'avait en rien dépassé la limite des droits à elle
conférés par le véritable auteur.
A ces questions se rattachait celle de savoir s'il est né-
cessaire de réserver dans une quittance ou dans une do-
nation, le droit qu'on a de signer l'ouvrage qu'on vend ou
dont on cède, à titre gratuit, la propriété matérielle. En
disant le droit de signer, je n'ai pas besoin de faire re-
marquer qu'il implique le droit de protéger I'oetivre
qu'on signe et le droit exclusif d'y faire des changements.
On voit, par là. que dans ce procès, étaient engagés
6
des principes qui intéressent au plus haut point la dignité
et la fortune des gens de lettres.
M. le duc de Noailles et madame la comtesse d'Auber-
ville avaient confié leur défense à Me Berryer, et tout
d'abord, en apprenant cette nouvelle, je m'étonnai naïve-
ment que Me Berryer eût consenti à plaider pareille cause.
Puis, bientôt, je m'en réjouis, en me disant : il ne la con-
naît pas ; quand il l'aura étudiée, il sera le premier à
détourner ses clients d'un débat que je voudrais moi-môme
pouvoir leur épargner. S'il prend la peine d'examiner les
matériaux à l'aide desquels j'ai composé la vie de ma-
dame de Montagu, il verra que cet ouvrage est d'un bout
à l'autre, et à tous égards, ce qu'on peut appeler une
création littéraire; s'il considère ensuite les changements
que M. de Noailles y a faits, il ne pourra s'empêcher de
sourire de la puérile vanité qui les a inspirés et des incor-
rections de langage qui révèlent tous les endroits où sa
plume a passé. Enfin, s'il ouvre la correspondance, il y
verra partout éclater les preuves de mon désintéressement
et du long travail que cet ouvrage m'a coûté. Il se sou-
viendra alors qu'il a l'honneur d'être membre de l'Aca-
démie française et que ce n'est pas à lui qu'il convient de
chercher à ébranler, devant les tribunaux, les droits si
mal définis et si peu protégés des gens de lettres sur leurs
œuvres; il se souviendra aussi que j'ai eu l'honneur d'être
son collègue, pendant plus de trois ans, dans nos assem-
blées nationales, que je me suis volontairement enseveli
7
.dans le grand, naufrage où la liberté a péri, et qu'un
homme de ma sorte, quand il affirme qu'il n'a jamais
vendu ni entendu vendre, donné ni voulu donner certains
droits, mérite quelque croyance, quels que puissent être
ses contradicteurs. Il pèsera tout cela et déterminera ses
nobles clients à me rendre ce qui m'appartient, compre-
nant bien que, quelle que soit l'issue de ce procès, je l'ai
d'avance moralement gagné.
Voilà pourquoi je me réjouissais très-sincèrement de
voir le dossier de mes adversaires entre les mains de
Me Berryer; il me semblait qu'on l'avait mis dans les
mains d'un arbitre et que, par conséquent, le procès n'au-
rait pas lieu.
Je me trompais : nous avons plaidé, et quoique j'aie,
dans la forme, perdu mon procès, je n'envie nullement le
triomphe de mes adversaires et la gloire qui en revient à
leur défenseur. Me Berryer, dans sa plaidoirie, a vainement
cherché à m'offenser, en entr'ouvrant, sans nécessité,
le rideau sous lequel j'aimais à cacher les douleurs et les
épreuves d'une vie qui peut défier tous les regards, et ne
craint, Dieu merci, aucune comparaison avec la sienne et
celle de ses nobles clients. Il m'a seulement contraint
par là, et bien contre mon gré, à déchirer le rideau du
haut en bas, et à prendre le public pour juge de l'à-pro-
pos et du mérite de ses indiscrétions.
On trouvera donc ici, sur l'histoire de mon exil et sur
l'histoire de la vie de madame de Montagu, des révéla-
8
tions plus complètes que celles qu'il convenait de faire
à l'audience. Je ne dirai que le nécessaire et ce qui peut
servir de lumière au procès; mais, malgré ma réserve,
ces confidences ne seront peut-être pas sans intérêt pour
l'étude des mœurs et des hommes de ce temps-ci.
Le présent opuscule se divise en trois parties :
La première partie contient le plaidoyer que j'ai pro-
noncé, le 7 juillet, devant le tribunal civil de la Seine.
La deuxième partie contient ma réplique à Me Berryer,
non telle que je l'ai improvisée à l'audience du 1 h juillet,
mais plus complète, et embrassant tous les arguments de
la défense.
La dernière partie contiendra de courtes réflexions sur
le jugement.
PLAIDOYER
DE LA PROPRIÉTÉ LITTÉRAIRE
UN PROCÈS
ou
FIN DE L'HISTOIRE DE LA MARQUISE DE MONTAGU
I
Plaidoyer de l'auteur devant le Tribunal civil de la Seine
(Audience du 9 juillet 1965).
EXPOSÉ.
MESSIEURS,
Un livre a été imprimé à Rouen en 1859, ayant pour
titre : Anne-Pciule-Dominique de Noailles, marquise de
Montagu. Ce livre, bien qu'il ne porte pas mon nom, a
été composé et écrit par moi; on y a fait, dans les der-
niers chapitres, quelques coupures; à cela près, il est
entièrement conforme au manuscrit que j'ai livré, en.
1857, à madame la comtesse d'Auberville, fille de ma-
dame de Montagu. Cette édition de Houen n'a pas été
mise dans le commerce.
12 JlL\lUOYEIL
Eu 186hy ce même ouvrage a été imprimé pour la
seconde fois, non à Rouen, mais à Paris. On a mis en
tête de cette seconde édition un portrait gravé de ma-
dame de Montagu. Cette édition est copiée sur celle de
Rouen, altérée, néanmoins, et falsifiée en plusieurs en-
droits. Du reste, comme celle de Rouen, elle a été im-
primée sans nom d'auteur et gratuitement distribuée à
des amis et à des journalistes.
A la fin de l'année 1864, l'ouvrage a été réimprimé à
Paris, pour la troisième fois, en un autre format, an-
noncé par les journaux et publiquement mis en vente
chez Dentu, libraire au Palais-Royal, et chez Douniol,
libraire rue de Tournon. Cette troisième édition, ano-
nyme comme les deux précédentes, a été. annoncée au
public comme étant la seconde, ce qui est une erreur
matérielle. Il est vrai qu'elle est conforme, non à l'édi-
tion originale, mais à l'édition de seconde main, et à ce
point de vue, on a raison ; c'est, en effet, la seconde édi-
tion défigurée.
Enfin, messieurs, au cours de l'instance, une qua-
trième édition a paru, sortant des mêmes presses, ven-
due chez les mêmes libraires, et portant sur la couver-
ture cette mention fautive : « Troisième édition 1). Mes
adversaires sont donc bien sùrs de leur droit, puisque,
le procès pendant, et sans attendre voire sentence, ils
renouvellent, à mon détriment, l'entreprise qui est l'ob-
jet de mes plaintes. Ils cunliuucnt à trafiquer, au grand
EXJ'OfiÉ. 13
jour, d'un livre que j'ai fait et dont je n'ai point aliéné
la propriété commerciale; ils continuent à publier ce
livre avec des altérations que je désavoue, et à le pu-
blier sans y mettre mon nom. Je ne sais ce qui les aveu-
gle; ils ont même donné à entendre et ils ont laissé im-
primer dans les journaux que cette vie de madame de
Mentagu, qui m'a coûté bien des veilles, était l'ouvrage
d'un noble académicien , leur parent, M. le duc de
Noailles.
Voici, messieurs, en quels termes un excellent criti-
que, M. Cuvillier-Fieury , annonçait dans le Journal des
Débats, le 25 décembre 4864, la mise en vente de la pre-
mière édition commerciale de cet ouvrage :
« Nous avons eu occasion de lire, il y a quelques mois,
» grâce à une obligeante communication, un livre émou.
» vant et simple, comme les écrivains de profession n'en
» font pas toujours, si illustres qu'ils soient; et bien
» qu'une main exercée et délicate en eût habilement lié
a toutes les parties, le caractère primitif du livre lui était
? resté; c'était un recueil de souvenirs de famille, des-
» tiné à honorer une mémoire respectable, dans le cer-
») cle restreint de quelques amis.
» Aujourd'hui ce livre vient d'être mis en vente; on le
a trouve chez Douniol et chez Dentu. 11 a pour titre :
» Anne-Paule-Dominique de Noailles, marquise de Mon-
» lagu. En tête du volume, on lit ces mots : (Se vend au
1 h PLAIDOYER.
» profit des pauvres). Les héritiers et les enfants de ma-
a dame de Montagu ont d'autres moyens et d'autres occa-
» sions de bienfaisance, personne n'en doute; mais ils
» n'ont pu refuser plus longtemps au touchant livre de
» leur aïeule une publicité plus complète ; et si, vaincus
» par tant d'instances, ils ont pris sur eux d'affronter ce
» grand jour dont son humble modestie se serait vive-
» ment alarmée, ils ont voulu du moins que son nom fût
» associé à une œuvre de charité, même après sa mort.
» Nous n'ajouterons rien aujourd'hui. Si nous en
» croyons l'empressement qui s'est fait, depuis six mois,
» autour du seul exemplaire de ce livre dont nous puis-
» sions disposer, il sera bientôt dans toutes les mains.
» Nous n'avons pas besoin de dire qu'il sera apprécié,
» dans le Journal des Débats, avec tout le soin dont il est
digne. C'est l'histoire d'une âme que la nature avait
» faite simple et bonne, que l'infortune fit grande et forte.
» Un souffle de stoïcisme chrétien anime toutes ces pages.
» L'énergie du caractère y ressemble à la bienveillance ;
a l'héroïsme s'y fait aimer. C'est aussi, comme on le
» verra, l'histoire d'une société et d'une époque, prises
» dans quelques-uns de leurs aspects assurément les
» moins connus : la haute société de la fin du XVIIIe siècle
m s'y montrant austère, parfois libérale; l'époque révo-
» lutionnaire y éclatant dans ses contre-coups et ses con-
» séquences fatales au sei. de l'émigration. C'est une
» page d'histoire, dit très-bien iéminent auteur de Vin-
EXPOSÉ. 15.
», ti,oduction, qui sort du récit d'une vie privée. Histoire
» ou mémoire, le journal et la correspondance de la mar-
» quise de Montagu, accrus de tous les souvenirs qui se
a rattachaient à cette noble temme et à sa famille, auront
» étà l'inspiration d'un livre dont on aimerait à signaler
» la forme supérieure si l'on n'était encore plus frappé, ce
» n'est pas peu dire, de sa simplicité que de sa beauté.
» CUVILLIER-FLEURY. »
Vous le voyez, messieurs, cet ouvrage est attribué,
avec beaucoup de précaution, j'en conviens, mais avec
assez de clarté pour qui sait lire, non pas à moi, mais à
M. le duc de Noailles « Véminent auteur de l'Introduc-
tion. » L'ingénieux critique ne parle ici qu'à demi-mot, -
en confident qui a peur de trahir un secret, et qui cher-
che à le faire deviner. Il sait déjà par avance ce qui, à
mon grand'étonnement, a été articulé plus tard, au nom
de madame la comtesse d'Auberville, dans des conclu-
sions qui vous ont été présentées ; il sait que la vie de
madame de Montagu a été écrite, en quelque sorte, par
elle-même; que cet ouvrage, écrit par elle, avait un ca-
ractère que l'on a respecté ; mais qu'étant peut-être un
peu décousu, une main exercée et délicate en a lié toutes
les parties; que, dans tous les cas, ces matériaux ont été
l'inspiration d'un livre simple et beau. Or, qui aurait
touché à ce prétendu livre de l'aieule ? qui en aurait,
d'une main délicate, relié les parties? qui donc enfin
16 PLAIDOYER.
aurait puisé, dans ces matériaux, l'inspiration d'un livre
si émouvant et si simple; qui, si ce n'est l'auteur même
de l'Introduction? et celui-ci M. Cuvillier-Fleury le con-
naît bien, puisqu'il l'appelle « l'éminent auteur ». Le
Journal des Débats a quelquefois, et avec beaucoup trop
d'indulgence, parlé de moi ; mais il ne m'a jamais donné
de l'Éminence comme à un cardinal. Le mot s'adressait à
M. de Noailles. En voulez-vous la preuve, messieurs?
Une Revue politique et littéraire qui jouit, comme les
Débats, d'une juste autorité, mais dans une autre sphère,
le Correspondant, a consacré un très-long article à cet
ouvrage. Il en explique l'origine à peu près dans les
mêmes termes, mais d'une façon plus explicite.
a Ce volume, dit madame Lenormant (sous le pseudo-
» nymede Léon Arbaud), ce volume, extrait des archives
» d'une des plus illustres maisons de la noblesse fran-
» çaise, n'était point destiné à la publicité. Les enfants
» de madame de Montagu n'avaient point eu d'autre pen-
» sée que de perpétuer, parmi leurs descendants, le sou-
» venir de sa belle et sainte existence. Heureusement
» ces scrupules de la pudeur filiale, qui voulait enfermer,
»dans le sanctuaire d'un culte domestique, des vertus
wdont le fortifiant parfum doit devenir le patrimoine de
» tous les chrétiens, ont été vaincus. L'éminent historien
» de madame de Maintenon a obtenu que les annales de
» la maison de Noailles nous fussent ouvertes. La vie de
EXPOSÉ. 17
2
» madame deMontagu, QU'IL S'ÉTAIT CHARGÉ DE METTRE EN
>3 ORDRE, ne sera bientôt plus le volume destiné à quel-
» ques privilégiés, d'après lequel nous en parlons aujour-
» d' hui. Une nouvelle édition va paraître, destinée celle fois
» au véritable public, y
Cet article est du 25 octobre 1864. Le personnage va-
guement indiqué dans les Débats est nommé presque en
toutes lettres; c'est « l'éminent historien de madame de
Maintenon », c'est lui qui, ayant sous la main les archives
de sa propre maison, « s'est chargé de mettre en ordre »
la vie de madame de Montagu : car il est bien entendu,
messieurs, que cette vie existait et n'avait besoin, pour
voir le jour, que d'être mise en ordre. Je l'ai déjà remar-
qué, non sans quelque surprise, c'est là le système que
l'on voulait accréditer; c'est le langage même de mes
adversaires dans les conclusions qu'ils m'ont signifiées,
avec cette différence que, dans les conclusions, on avoue
enfin que c'est moi qui ai fait ce prétendu travail de
mise en ordre, et même rédigé toute la vie de madame
de Montagu. Quant à M. de Noailles, on vous déclare sur
l'honneur qu'il n'y a pas touché, et l'on vous supplie de
croire qu'il est étranger même aux falsifications que
mon travail a subies ; il aurait seulement aidé de ses
conseils le falsificateur. Nous verrons plus tard ce qu'il
faut penser de cette déclaration.
En attendant, messieurs, on se demande si madame
18 PLAIDOYER.
Lenormant et M. Cuvillier-Fleury, personnes graves et
infiniment respectables, ont pu de concert inventer des
suppositions de cette nature. Évidemment, cela est impos-
sible. Qui donc les a si bien informés? Eux-mêmes nous
l'apprennent. Ils étaient l'un et l'autre au nombre de ces
« rares privilégiés », à qui la famille distribuait les exem-
plaires d'une édition intime, et M. Cuvillier-Fleury nous
avoue qu'il avait le sien six mois avant la mise en vente
de l'édition publique. Ces deux honorables écrivains ont
donc renseigné le public comme la famille elle-même
les avait renseignés, d'une manière peu conforme à la
vérité des faits, préjudiciable à mes intérêts, à mes droits
et, chose absolument intolérable, à ma réputation d'hon-
nête homme. Dans le fait, messieurs, si c'est « r éminent
historien de madame de Maintenon » qui a composé la
vie de madame de Montagu; si la famille elle-même ac-
crédite ce bruit, que voulez-vous que pensent de moi tant
de personnes respectables à qui j'ai dit et laissé croire
que j'étais l'auteur de cet ouvrage? Mes adversaires au-
raient dû empêcher qu'on ne publiât dans les journaux
des assertions si compromettantes, je ne dirai pas pour
leur propre dignité, dont je les laisse juges, mais au moins
pour celle d'autrui.
Ils pouvaient l'empêcher. Tout le monde sait que le Cor-
respondant a pour propriétaires et principaux rédacteurs
plusieurs amis et parents de M. de Noailles, peut-être
M. de Noailles lui-même; tout le monde sait aussi que
EXPOSÉ. 19
Douniol, un des libraires assignés, un des éditeurs de
la Vie de Madame de Montagu, pour le compte privé de
M. de Noailles, est, en même temps, l'éditeur du Corres-
pondant. Il était donc bien facile de prévenir l'erreur
que ce journal a commise; et, dans tous les cas, il était
bien facile de la rectifier, si, par hasard, on n'en était
pas complice et bénéficiaire satisfait.
Messieurs, j'ai vainement attendu, pendant plus de deux
mois, cet acte de justice. Personne n'a protesté. On a
tranquillement laissé l'erreur s'acheminer, se répandre,
s'enraciner. Au bout de deux mois, l'article des Débats a
paru : même silence. Je ne suis pourtant pas fort exigeant.
On aurait pu, en recliflant l'erreur, ne pas me nommer et
laisser toutes choses dans le mystère. Il eût suffi alors
de déclarer ce que l'on confesse aujourd'hui, savoir :
que M. de Noailles n'est pas même l'ordonnateur des
matériaux qui ont pu servir à la composition de ce récit.
Rien déplus ; je me serais tenu pour satisfait et j'aurais,
quoique offensé et lésé dans tous mes droits, épargné à
une famille illustre et à-moi-même la douleur et l'éclat de
ce procès. Mais tout le monde s'est tu. Que devais-je faire ?
Mettez-vous à ma place, messieurs. On m'a nui, pendant
cinq ans, sans lasser ma patience. On biffe sans scrupule
ma signature sur un ouvrage de mes mains ; on m'enlève
ainsi, avec la renommée, les bénéfices légitimes qui l'ac-
compagnent ; puis on altère mon ouvrage pour le vendre
et s'en approprier les produits : car, pour les donner aux
20 PLAIDOYER.
pauvres, il faut d'abord se les approprier, et je vous ferai
voir que l'on n'en a pas le droit. J'ai enduré ces usur-
pations, ces inexplicables inj ustices, ces dommages véri-
tables et de toute espèce, non sans souffrance, mais sans
plainte. Je n'ai pas voulu, par égard pour d'anciennes re-
lations, soulever, à propos de la vie d'une femme cha-
ritable et modeste, des questions d'orgueil et d'intérêt.
Mais on s'est fait un jeu de ma délicatesse, et vous savez
comment on a fini par désigner indirectement l'auteur
dépouillé pour un plagiaire. Cela passait les bornes qu'il
sied de mettre à la patience. S'il y a quelque part un
plagiaire, ce n'est pas moi, et je le prouve en demandant
à ceux qui m'ont dépouillé toutes les réparations qui me
sont dues. Vous me les accorderez, messieurs, car vous
voyez déjà et vous verrez bientôt en toute clarté que ce
n'est pas une indigne convoitise, mais que c'est, au con-
traire, un sentiment d'honnêteté et de justice qui m'a-
mène au pied de votre tribunal.
Avant d'examiner l'affaire au point de vue du droit, per-
mettez-moi de vous raconter très-simplement l'histoire de
ce livre; comment je l'ai fait, dans quelles circonstances,
à quelles conditions, à l'aide de quels matériaux, et com-
ment on s'y est pris pour m'enlever lentement, succes-
sivement, l'un après l'autre, les plus clairs bénéfices de
mon travail : la notoriété, en supprimant mon nom ; la
propriété intellectuelle, en altérant l'ouvrage; la pro-
priété commerciale, en le vendant. J'aurai le bonheur de
EXPOSÉ. SI
pouvoir appuyer presque toutes mes assertions sur des
pièces irréfutables. Quant au petit nombre de celles qui ne
reposeraient que sur mon propre témoignage, si l'avocat
de mes adversaires croyait pouvoir les contester, je
prierais le tribunal de vouloir bien, avant jugement, m'au-
toriser à assigner comme témoins madame la comtesse
d'Auberville, M. le duc de Noailles, et M. le général de
la Moricière.
Voici donc l'exposé des faits.
§ 1er. - LES FAITS.
Vous le savez peut-être, messieurs : madame la mar-
quise de la Fayette, sœur aînée de madame de Montagu,
étant, avec son mari et ses filles, prisonnière à Olmutz,
avait employé les loisirs de sa captivité à écrire la vie de
la duchesse d'Ayen, sa vertueuse mère, morte sur l'écha-
faud en 179h. Plus tard, une de ces jeunes prisonnières
d'Olmutz, madame la comtesse de Lastevrie, écrivit à son
tour la vie de son héroïque mère, madame de la Fayette.
Ces deux ouvrages, singulièrement touchants, ont été
imprimés, mais n'ont jamais été, sous un prétexte quel-
conque, mis dans le commerce.
Tels étaient les précédents et, pour ainsi dire, les usages
de cette noble famille. Il était donc naturel que les en-
fants de madamede Montagu désirassent aussi perpétuer,
de la même manière, le souvenir de leur mère, dont la
vie n'avait été ni moins agitée ni moins exemplaire que
celle de sa sœur. On prétend aujourd'hui! vous le savez,
que cela était très-facile : les documents, dit-on, abon-
daient ; il ne s'agissait que de les coordonner et de les
coudre. Cependant madame de Montagu est morte en jan-
LES FAITS. 23
vier 1839, et en 1852, quatorze ans plus tard, ce facile'
travail n'était point fait. On s'y était essayé, cela est vrai;
j'ai eu entre les mains, ainsi qu'on le rappelle, une bio-
graphie de madame de Montagu, écrite par «une parente » ;
mais je n'ai pu emprunter à cette pieuse ébauche ni un
mot, ni un fait, ni une idée, ce qu'on vérifiera si l'ad-
versaire le désire. Comme l'art d'écrire est un don de
nature auquel la bonne volonté ne supplée pas, madame
d'Auberville et ses sœurs avaient dû s'en tenir à cet
essai, et renoncer, pour leur part, au rôle de biographe.
Mais pour avoir, en un petit cbef-d'œuvre, la vie de leur
mère, elles n'avaient qu'à céder la plume à la vicomtesse
de Noailles, auteur de la Vie de la princesse de Poix; ou
à l'illustre auteur des Vies d'Abélard et de saint An-
selme, ou à l'éloquent biographe de sainte Élisabeth de
Hongrie, c'est-à-dire à des membres de leur propre fa-
mille, ayant connu, dans sa vieillesse, madame de Mon-
tagu, et professant pour sa mémoire une espèce de
culte. Est-ce que M. de Montalembert, par exemple, ne
se fût pas fait un devoir d'arranger et lier ensemble les
matériaux dont on parle, s'il n'y eût eu véritablement que
cela à faire pour soustraire à l'oubli la vie de sa
tante ? Est-ce que M. de Rémusat n'eût pas été heureux
de conserver, par un si facile travail, des souvenirs si
chers à tous les siens, et qui l'auraient remis en pré-
sence de madame de la Fayette et de cette aimable com-
tesse de Tessé, dont personne mieux que lui n'eût saisi
2ft PLAIDOYER.
et rendu la fine et étrange physionomie? Madame d'Au-
berville et ses sœurs pouvaient encore s'adresser, avec
une juste confiance, à M. Ferdinand dû Lasteyrie, membre
de l'Institut, ou à M. de Beaumont, membre de l'Institut,
qui vient d'écrire la vie d'Alexis de Tocqueville. Au pis
aller, elles trouvaient encore dans leur parenté « l'émi-
nent historien » de la veuve Scarron, M. le duc de
Noailles, et puisque l'ouvrage était, dit-on, tout fait ou
peu s'en faut, c'était justement son affaire. Mais on ne
s'est point adressé à lui, et, quant aux autres membres
de la famille, il leur aura suffi de compulser les pièces
dont on parle pour renoncer à l'envie de les mettre en
œuvre.
L'espèce de journal, irrégulièrement tenu pendant
l'exil par madame de Montagu, était détruit; on n"en
avait qu'une copie très-imparfaite, très-diffuse, prolixe
sur des riens, laconique, énigmatique, décousue en tout
le reste. Beaucoup d'autres pièces, propres à éclairer
cette obscure histoire, avaient disparu, notamment la
plupart des lettres; enfin, les volumineux manuscrits
de madame du Parc, née Montagu, formant près de
2000 pages, avaient toujours été, dans leur rédaction,
pleins d'abîmes, et maintenant il y manquait des feuil-
lets. Tirer de là une biographie était une tâche aride,
d'une exécution décourageante, presque impossible. On
sentait la disette au milieu de cette abondance de super-
fluités, et ce n'est pas dans le chaos, c'est dans le néant
LES FAITS. 25
qu'il eût fallu, comme on dit, mettre de l'ordre. Je m'en
rapporterai, sur ce point, à tous les experts qu'on vou-
dra, et laisserai à mes adversaires le soin de les choisir.
Messieurs, c'est à Bruxelles, en 1852, que mon ancien
collègue, M. de la Moricière, gendre de madame d'Au-
berville, me pria de faire ce travail. Il ne me cacha point
que les matériaux en étaient fort confus, pleins de « raba-
chages », ce sont ses propres paroles; mais il pensait-
qu'en élaguant les puérilités qui y fourmillent, on pour-
rait en extraire la substance, non d'un volume, mais
d'un article de soixante pages pour quelque recueil pé-
riodique. Il fut donc convenu entre nous que cette notice
paraîtrait, sous ma signature, dans une revue, me serait
payée, suivant l'usage, par la revue, et que la famille
ajouterait à ce prix, à raison des difficultés du travail et
du désir qu'elle avait d'en jouir, la somme de mille
francs. Voilà nos conventions.
En vertu de ce contrat, qui n'a jamais été modifié dans
son essence, je devais signer cet opuscule, et quoique la
famille, pour me déterminer à l'entreprendre, s'obligeât à
me payer une indemnité de mille francs, l'ouvrage une
fois fait, bon ou mauvais, devenait ma propriété com-
merciale bonne ou mauvaise, et ne devait être publié
que par moi, à mon profit et sous mon nom. C'est dans
cette pensée, c'est sur la foi de ces engagements que
j'acceptai imprudemment cette tâche ingrate.
Pendant trois années consécutives que je passai avec
26 PLAIDOYER.
ma famille, l'une en Hollande, l'autre en Angleterre, la
troisième en France, à peu près seul, dans une prison,
pour un délit de presse commis à l'étranger; pendant
ces trois années, j'étudiai en vain les manuscrits qu'on
m'avait confiés. Je n'y trouvais pas l'étoffe de la courte
notice qu'on voulait, et je m'en plaignais dans toutes mes
lettres. On aurait pu composer, avec ces documents, un
vague panégyrique des vertus, de la charité, des souf-
frances de madame de Montagu, mais non un récit de sa
vie. J'ai retrouvé, par hasard, et joint au dossier, le
brouillon d'une lettre que j'écrivais de Maestricht en
novembre 1853, à madame d'Auberville : les mêmes
observations y sont consignées et plus longuement mo-
tivées. A cette époque on n'en contestait pas la jus-
tesse; on me suppliait seulement de tirer de ces papiers
le meilleur parti que je pourrais. Je fis de mon mieux:
une première esquisse que j'avais rapportée de Londres
et qui avait obtenu le suffrage de la famille, ne me con-
tenta point; je la brûlai. En 1856, j'en fis une seconde,
elle est aux pièces ; elle a les dimensions d'un article de
revue, 160 pages de mon écriture. Cela représentait l'a-
nalyse et l'interprétation de 2000 pages de documents
manuscrits, sans compter les brochures et les volumes
imprimés qu'il m'avait fallu lire et annoter aussi.
Nous entrons, messieurs, au cœur de l'affaire, et je
réclame toute votre bienveillante attention. Dans ce se-
cond travail, un des éléments les plus instructifs de ce
LES FAITS. 27
procès, j'avais déjà, pour suppléer à l'insuffisance des
renseignements et donner du corps et de la vie au récit,
imaginé, mais avec beaucoup de réserve, certaines cir-
constances accessoires qui, dans une narration un peu
suivie, ne sont pas l'ornement, mais plutôt le vêtement
nécessaire des faits. C'étaient de pures conjectures, mais
d'une grande vraisemblance. On en a été, vous l'allez
voir, très-satisfait. Seulement on eût voulu que je fusse
moins réservé; j'y avais mis trop de scrupules; j'avais
souvent (le manuscrit est là et les lettres sont là) indiqué
en note, au bas des pages, des faits sans doute intéres-
sants, mais décousus, décolorés, obscurs, et dont l'intérêt
réel ne pouvait ressortir qu'en employant la méthode
conjecturale. On m'invita donc, de vive voix et par écrit,
à faire de cette méthode un plus fréquent usage. A la fin
de l'année 1856, madame d'Auberville ayant reçu com-
munication de ce second travail alors très-avancé, me
disait dans une lettre du h décembre :
« Plusieurs choses des notes peuvent entrer avec avantage dans le
corps du récit; ÉCRIT PAR vous, elles y ajouteront beaucoup de
charme. ,1
Ainsi, avant que le travail fût fini, on me parlait
de le. recommencer, et pourquoi? Précisément pour in-
troduire dans le corps du récit beaucoup de faits indi-
qués dans les documents de madame du Parc, à peu près
28 PLAIDOYER.
comme ils le seraient dans une table des matières, et
que j'avais pour ce motif rejetés dans les notes. Il fallait
donc expliquer ces énigmes et vivifier cette poussière.
Je l'ai essayé, messieurs; en comparant ce manuscrit
avec l'ouvrage imprimé, vous verrez comment ces notes
se sont transformées, et si madame d'Auberville avait
tort ou raison de me dire : « Écrit par vous, elles ajoute-
» ront au récit beaucoup de charme. »
Mais il y avait, messieurs, pour recommencer ce tra-
vail près de sa fin, une autre raison également indépen-
dante de ma volonté. Dans cette lettre du h décembre,
madame d'Auberville me disait :
« J'ai l'espoir (ce n'était encore qu'un espoir), j'ai l'espoir de réunir
des lettres de ma mère, écrites à différentes époques depuis 1805 ; elles
vous fourniront des documents sur tous les événements des dernières
années de sa vie. Je ne saurais assez vous exprimer ma reconnaissance,
monsieur, et toute ma satisfaction de votre commencement de travail. »
Cependant ces lettres maternelles qu'on espérait re-
trouver, n'ont été retrouvées, et en partie, que bien
plus tard, et les documents nécessaires pour écrire la fin
de cette biographie, ces documents que l'on avait, vous
dit-on, rassemblés avec un soin pieux bien avant de me
confier ce lourd travail, on les cherchait encore à la fin
de 1856. Madame d'Auberville, pour sa part, n'en possé-
dait aucun. Elle m'écrivait le 26 décembre:
LES FAITS. 29
« Je vous envoie, monsieur, des notes sur la vie de ma mère, celles
du moins que j'ai p"u recueillir dans mes souvenirs. J'espère pouvoir
vous envoyer des lettres originales de ma mère, ce qui vous aidera. Je
désire ardemment voir voire travail terminé, et j'espère en votre pro-
messe, celle de voir fini à la fin de janvier CE PRÉCIEUX TRAVAIL. »
De son côté, le 7 janvier 1857, madame du Parc m'en-
voyait de nouveaux manuscrit et voici ce qu'elle m'é-
crivait :
« Ma sœur m'a dit, monsieur, qu'il fallait vous envoyer directement
la fin de mes notes sur notre bien-aimée mère. Nous sommes heureuses
de les voir remises en de si bonnes mains, et vivement reconnaissantes
l'une et l'autre de ce que vous racontez si bien, et que nous aurons tant
de bonheur à transmettre à nos enfants sur la vie si admirablement
pleine de notre mère. »
Le tribunal voudra bien le remarquer : il n'était alors
question de tous côtés que de compliments et de recon-
naissance; de vive voix, on était encore plus expansif, et
si quelque chose en ce langage avait droit de m'étonner,
c'étaient les louanges seulement; je méritais la recon-
naissance.
Huit jours après la réception des notes de madame
du Parc, le lh janvier 1857, cette seconde notice était
achevée et livrée. Mais, comme je l'ai dit, et voilà pour-
quoi la pièce est dans mes mains, il fallut la recommen-
cer sur les instantes prières de la famille. Il fallut, d'une
part, mettre en œuvre de nouveaux matériaux, en les in-
30 PLAIDOYER.
terprétant, en suppléant, par induction ou par intuition,
à leur insuffisance; d'autre part, incorporer dans ce
nouveau récit tous les faits que, par un amour peut-être
- exagérée de la vérité, j'en avais d'abord écartés, non qu'ils
fussent faux en eux-mêmes, mais parce qu'il était im-
possible d'en tirer parti sans y mettre un peu trop du
sien.
J'ai fait cela, et puisqu'on ose, non-seulement dans les
journaux, mais encore sur papier timbré, nier mes droits
d'auteur, pourquoi ne le dirais-je pas? j'ai parfois, au su
de la famille et à sa grande satisfaction, créé le fait même.
Le Correspondant, en son article, reproduit avec admi-
ration un petit épisode qui est tout entier de mon in-
vention. Je défie qu'on en montre aucune trace dans les
papiers de la famille , et je ne crains pas qu'aucun
homme d'honneur ose attester qu'il avait de ce fait la
moindre connaissance avant de l'avoir lu dans cet ou-
vrage. Il me serait facile, messieurs, de signaler à l'in-
stant même dans ce livre vingt endroits pareils et des plus
goûtés, dont la substance même m'appartient, sans parler
du style qui, en animant tout l'ensemble, est une autre
sorte de création.
Ce nouveau travail m'occupa dix mois sans relâche ;
aussitôt qu'un chapitre était fini, je l'envoyais à madame
la comtesse d'Auberville, qui le copiait et l'envoyait à
Bruxelles, où il était recopié et d'où il me revenait
accompagné de quelques notes marginales écrites par
LES FAITS. 31
M. de la Moricière ou dictées par lui. Ces notes me
créaient parfois un surcroît de travail, à cause des informa-
tions nouvelles qui m'étaient transmises.
A cette occasion, on vous a dit, messieurs, que je n'a-
vais écrit que sous l'inspiration, presque sous la dictée,
au moins d'après le plan de madame la comtesse d'Au-
berville et de son gendre. L'avoué qui a minuté cette
allégation n'aura sûrement pas compris sa noble cliente.
Ne convient-il pas, dans le même acte, que j'ai mis en
ce travail la façon, la manière de le diviser, la forme?Eh
bien! le plan d'un livre se reconnaît précisément dans
la division des éléments qui le composent, dans la distri-
bution des matières, et si j'ai fait cette distribution, ainsi
qu'on est contraint de l'avouer, plan et façon, tout dans
ce livre m'appartient.
Je n'ai jamais connu, pour mon compte, à madame
d'Auberville et à son illustre gendre les prétentions lit-
téraires que cet acte un peu contradictoire leur attribue.
Je les ai toujours trouvés plus modestes, et si vous ne
m'en croyez pas, croyez-en madame d'Auberville; elle
m'écrivait le 9 février 1857:
« Retenue chez moi par une forte grippe, je profite de ma retraite pour
copier votre parfait écrit; et je vais saisir la première occasion pour
envoyer ma copie à Bruxelles ; mon gendre vous renverra le tout, avec
les observations QU'IL VOUS SOUMETTRA. »
Voilà, messieurs, un langage plus convenable et plus
32 PLAIDOYER.
vrai. On me soumettait des observations, non avant le
travail, mais sur le travail fait, et j'en restais juge. Quelles
étaient ces observations? A part celles qui ne roulaient
que sur des détails insignifiants, elles avaient un double
objet. Le général me priait d'observer le plus possible,
dans mon récit, l'ordre chronologique, et l'on peut s'as-
surer que j'ai, malgré ses conseils, sacrifié cet ordre en
plusieurs chapitres. Il me priait, en outre, et avec une
insistance à laquelle je cédai par lassitude, non de modi-
fier mon plan, qui est resté le même, mais de mention-
ner en leur lieu, dans la dernière partie de l'ouvrage,
mille petits événements domesliques sans utilité , sans
portée, sans caractère, et de nature à compromettre l'in-
térêt ordinairement plus élevé du récit. En voici une
preuve entre plusieurs : le 12 novembre, j'écrivais à
madame la comtesse d'Auberville :
n J'aurai fini demain le dernier chapitre de la vie de madame votre
mère. Le général verra que je me suis conformé autant que je l'ai pu à
ses instructions. S'il en résultait, par-ci par-là, QUELQUES LON-
GUEURS, IL FAUDRAIT LES IMPUTER A CETTE SURABONDANCE DE
DÉTAILS DONT IL A FALLU, POUR LUI PLAIRE, SURCHARGER CETTE
BIOGRAPHIE. »
Et j'ajoutais:
« J'aimerais mieux avoir à écrire l'histoire de Napoléon, de sa poli-
tique et de ses batailles, que d'avoir à coudre ensemble tant de lam-
beaux de faits particuliers, sans couleur appréciable, sans unité, sans lien.
LES FAITS. 35
3
C'est une poussière qui vous glisse entre les doigts et qu'on se fatiguerait
en vain à réunir en un corps solide. Pour un royaume, je ne recommen-
cerais pas cette tâche. Le désir de vous être agréable a pu seul me soute-
nir dans ce travail que j'ai cent fois été tenté d'abandonner, et que je n'ai
pas, depuis dix mois, abandonné un seul jour ni une seule heure du jour. »
La réponse à cette lettre m'arriva du fond de la Nor-
mandie, au bout de quatre jours ; il n'y avait pas de temps
perdu ; elle est datée du 1C novembre.
« Je ne puis vous parler de votre bon travail, me dit madame d'Au-
berville ; je me suis si fort empressée d'envoyer tous les chapitres à
mon gendre de la Moricière, que je me suis refusé la grande jouissance
de les lire. Je suis AVEC VOUS DÉSOLÉE DES LONGUEURS de tous les
détails qui, MÊME ÉCRITS PAR vous, ôtelzt du charme à cette narra-
tion de cette vie de ma mère, dont les épisodes mises (sic) en relief,
eussent été d'un immense intérêt. Plus tard, lorsque vous en' serez
REPOSÉ, nous vous demanderons de la reprendre en extrait. »
On le voit: dans cette réponse du 16, madame d'Au-
berville ne conteste point ce que je lui disais dans ma
lettre du 12, où j'attribuais aux obsessions de son gendre
les détails ennuyeux qui embarrassaient la fin de mon
travail; elle est, au contraire, désolée avec moi de ces
longs détails qui, même écrits par moi (ce sont ses
termes), ne sont plus eu harmonie avec les épisodes plus
émouvants qui forment le corps du récit. Elle reconnaît,
en même temps, que je dois être fatigué, et veut bien
m'accorder un peu de repos avant de me demander ces
34 PLAIDOYER.
coupures. Le tribunal voudra bien prendre bonne note de
tout cela.
Voilà le livre fait, messieurs ; dans quelles circonstances,
à quelles conditions, à l'aide de quels matériaux et avec
quelle peine, vous le savez. Il me reste à vous dire com-
ment on s'y est pris pour m'enlever la meilleure partie
des bénéfices de ce travail, et la plus sacrée. On m'avait
d'abord demandé une courte notice qui, nonobstant l'in-
demnité pécuniaire promise par la famille, devait paraître
sous mon nom et à mon profit. Je l'ai faite ; elle est au
dossier. De cette notice on a voulu que je fisse un volume,
je l'ai fait; il est sous vos yeux. En quoi cette exigence,
constatée par les lettres que vous avez entendues, pou-
vait-elle modifier le contrat qui nous liait? Je ne dis
pas, messieurs, que le nouveau travail, demandé avec
instance et accepté par complaisance, ne dût en aucune
manière modifier le contrat. Il est certain qu'il devait le
modifier, mais à mon avantage, vous en conviendrez, non
à mon détriment. Il devait le modifier quant au mode
de publicité et quant au chiffre de l'indemnité. Ainsi il ne
fallait plus penser à insérer intégralement cette longue
biographie dans une revue ; elle avait pris, vers la fin,
un caractère d'intimité qui pouvait déterminer la famille
à conserver l'ouvrage dans ses archives, et à n'en faire
tirer des copies, soit à la main, soit par la typographie,
que pour un cercle étroit de parents, d'alliés et d'amis.
Je perdais, dans cette hypothèse, et dans cette hypothèse
LES FAITS. 35
seulement, le bénéfice moral et pécuniaire de la publi-
cité commerciale, l'ouvrage se donnant à un petit nombre
d'exemplaires et ne se Tendant point. Mais ce bénéfice
éventuel, incertain, devant résulter pour moi de la publi-
cité commerciale, je ne l'ai nullement aliéné, et il devait
naturellement me revenir le jour où l'on se déciderait à
vendre au public, pour de l'argent, le produit de mon
travail. Dans tous les cas, vendu au public ou donné aux
amis, l'ouvrage devait porter mon nom. Pour établir le
contraire, il faudrait montrer un acte écrit; à défaut de
cet acte, il faudrait oser attester, sous la foi du serment,
que j'ai, en acceptant des fatigues nouvelles, consenti à
une diminution des droits que me conférait le contrat
primitif. On ne prêtera pas ce serment, car je n'ai point
donné un consentement pareil ; et si j'ai reçu une in-
demnité plus forte que celle qui, à l'origine, m'avait été
promise, cela tient à ce qu'on a exigé de moi un travail
six ou sept fois plus long que celui qu'on m'avait d'abord
demandé ; mais ce n'est nullement en compensation des
autres sacrifices qu'on a ensuite prétendu m'imposer.
Depuis la convention de 1852, rien, absolument rien
ne fut de nouveau stipulé entre nous. Ce fut, de part et
d'autre, jusqu'à la fin, un engagement aveugle, tout de
conscience, qui, par conséquent, laissait subsister, sinon
dans leurs termes, au moins dans leur esprit, les enga-
gements primitifs. En 1857, au moment de recommen-
cer, pour la dernière fois, ce fatigant travail, rien, je le
36 PLAlDOïEH.
répète, ne fut ni prévu ni stipulé. Seulement, à partir du
12 février de celle année jusqu'au mois de novembre
suivant, je reçus, en divers à-compte, 1900 francs, et le
27 décembre, ayant demandé un règlement, madame la
comtesse d'Auberville me répondit de Bruxelles le 29 :
« Veuillez me faire connaître le chiffre de l'indemnité qui vous est
due. »
Elle me rappelait en même temps que j'avais déjà reçu
1900 francs. Rien n'était donc stipulé quant au prix.
La question de madame d'Auberville me mit dans un
véritable embarras. Je me trouvai, à l'improviste, dans
la position délicate d'un avocat ou d'un médecin à qui un
riche client, le procès gagné, le mal guéri, demande
sèchement le chiffre de ses honoraires. Comment estimer
cela? J'eus un tort; je l'estimai beaucoup trop bas, et
après tant de temps irréparablement perdu, tant de
veilles, je demandai en tout 4000 francs, y compris les
à-compte déjà versés. Ce n'était pas, et je le fis sentir,
le prix de mes dépenses matérielles, pendant la durée
effective de ce travail. Je payerais plus cher un copiste,
si j'avais le moyen d'en avoir un. Cependant, le croiricz-
vous? on me trouva fort exigeant. Les trois filles de ma-
dame de Montagu avaient espéré se montrer généreuses
en m'offrant chacune 1000 francs, pour avoir fait revivre
leur mère. Il y eut donc une contestation, mais très-
LES FAITS. 37
courte. Madame la comtesse d'Auberville prit enfin à sa
charge les 1000 francs qu'elle pensait ne pas devoir, et
le règlement à peine terminé, elle me demanda par écrit,
le 25 juillet 1858, deux reçus en règle, un reçu de 3000
francs, pour elle et ses sœurs indivises, un reçu de 1000
francs pour elle seule.
« Mes sœurs, dit-elle, réclament le reçu de 3000 francs, et j'ai hâte
en ce moment de me faire rembourser par elles. <>
Je donnai donc ces deux reçus. Mais en les donnanl,
j'entendais si peu renoncer au bénéfice do la propriété
commerciale, que je demandai, comme légitime supplé-
ment d'indemnité, l'autorisation de publier immédiate-
ment dans un journal les. parties historiques de l'ou-
vrage qui, dans son ensemble, paraissait devoir rester
inédit. On me répondit le 28 :
« Nous sommes tous et toutes décidées à attendre encore avant de le
faire imprimer. Ainsi la pensée que vous aviez de détacher quelques
chapitres pour les insérer dans quelques revues, ne peut être mise à
exécution. »
Je n'insistai pas ; il n'y allait que de mon intérêt, et
dans ma vie privée comme dans ma vie publique, j'en
ai toujours fait très-bon marché. Mais il importe de re-
marquer que ce refus d'autorisation ne reposait pas sur
38 PLAIDOYER.
le droit prétendu qu'aurait eu la famille de faire elle-
même, à son profit, ce qu'elle m'empêchait de faire au
mien, c'est-à-dire sur le droit d'exploiter commerciale-
ment, et pour son propre compte, mon travail. Non,
ce refus reposait uniquement sur des raisons de con-
venance qui n'impliquaient, en aucune façon, le droit
de propriété absolue qu'elle s'est ensuite arrogé.
Je voudrais, sans trop empiéter sur la discussion des
pointi de droit, rendre ici ma pensée par une comparai-
son très-juste et très-claire. Supposons, messieurs, qu'un
peintre ait fait pour une grande famille un portrait, ou
plutôt un tableau historique, représentant plusieurs per-
sonnages de cette famille, l'un d'entre eux au premier
plan. Ce tableau, fruit d'un long et consciencieux travail,
a été payé, sans autre explication, ftOOO francs. Quelle
serait, en cet état de choses, la situation respective du
vendeur et de l'acquéreur? Le vendeur, l'artiste, n'au-
rait peut-être pas, j'en conviens, le droit, de faire graver
et vendre à son profit un tel ouvrage, car l'acquéreur lui
dirait : « Ce sont des portraits de famille, et il ne me con-
vient pas de les voir livrés, sur le marché, à la curiosité
publique. Votre quittance que Toici, ne réserve point, en
votre faveur, un pareil droit. » Je crois, messieurs, que,
dans cette hypothèse, l'acquéreur aurait raison. Mais
aurait-il également raison, si, le lendemain, il faisait, à
son profit, la même spéculation, et vendait les gravures
du tableau, après avoir supprimé le nom de l'artiste ? Le
LES FAITS. 39
peintre lui dirait : « Il y a en effet des portraits dans ce
tableau ; mais c'est en même temps une œuvre d'art, dont
je vous ai vendu la jouissance seulement, et non la pro-
priété commerciale. Vous pouvez, si bon vous semble,
trafiquer de la toile qui vous appartient ; mais vous ne
devez pas en faire des copies altérées, anonymes, et tra-
fiquer de ces copies. Montrez votre quittance ; elle ne
réserve point ce droit en votre faveur. » Dans cette se-
conde hypothèse, messieurs, c'est l'artiste qui aurait rai-
son. L'acquéreur aurait beau s'écrier, comme le font mes
adversaires dans leurs conclusions : « Mais ce tableau est
à nous, puisque nous l'avons payé; mais vous n'en êtes pas
l'auteur, puisque nous vous avons fourni pour le faire,
des documents qui sont à nous, vieux pastels, crayon-
nages d'enfant, paperasses, dentelles déchirées, et autres
reliques domestiques.» Le tribunal, malgré sa gravité,
ne pourrait s'empêcher de rire d'un pareil raisonne-
ment.
C'est pourtant mot à mot celui de mes adversaires. Je
me bornerai donc à leur dire : Qu'importe que les maté-
riaux soient à vous, s'il y a en cet ouvrage autre chose
que ce qui sort des matériaux, l'art de composer, l'art
d'écrire, du jugement, de l'invention, des larmes, et visi-
blement à chaque page une expérience personnelle des
révolutions et de l'exil, et de toutes les afflictions de
l'exil! Et quant à la quittance, c'est vrai : elle ne réserve
rien. Mais quoi ! est-ce qu'on réserve la justice dans une
40 PLAIDOYER.
quittance? Est-ce que les droits qu'on n'a pas formelle-
ment aliénés, verbalement ou par écrit, sont anéantis
par le silence? Ne sont-Ils pas placés sous la - protection
de la bonne foi mutuelle et, au besoin, messieurs, sous
votre protection?
Mais c'est trop insister sur de si faibles arguments ;
achevons l'exposé des faits.
Après cette lettre du 28 juillet 1858, n'entendant plus
parler de cet ouvrage, je crus qu'on s'était décidé à le
garder en portefeuille. Je m'efforçais, en conséquence,
d'oublier les mois et les ans que j'avais passés à faire et
refaire, pour le contentement d'autrui, un travail si peu
rétribué et qui semblait voué à l'oubli. Mais en 1859,
madame la comtesse d'Auberville daigna m'honorer d'une
visite et m'étonna fort en m'offrant un exemplaire im-
primé de la vie de sa mère. On avait fait imprimer l'ou-
vrage à Rouen, à mon insu, loin de mes yeux ; on y avait
retranché certaines minuties dont vous savez l'histoire,
non pas toutes ; à cela près, c'était bien mon travail ; on
n'y avait pas ajouté un mot. Mais point de nom d'auteur
et déjà presque tous les exemplaires distribués. Il y avait
là, manque d'égards et oubli des engagements. J'en fus
blessé. Mais comment le témoigner? J'étais en face d'une
femme qui se confondait en compliments et en excuses.
a Votre texte, disait-elle, qui se fut permis d'y toucher?
Les. oop pures? n'ci, avez-vous pas approuvé l'utilité?» Et
«pant au nom, ah! c'était par oubli et contre les ordres
LES FAITS. ai
les plus formels que l'imprimeur normand l'avait omis.
Madame d'Auberville s'en montrait affligée. « Mais nous
avons réparé cet oubli, me dit-elle, en distribuant les vo-
lumes. On sait que c'est vous qui en êtes l'auteur. » Elle
me nomma, à ce propos, non-seulement d'illustres amis,
mais même de très-augustes personnages, qui tenaient
d'elle et des siens toute la vérité. Devant une telle décla-
ration, sortie d'une telle bouche, je ne pouvais que m'in-
cliner ; mon droit d'auteur avait bien été un peu violenté;
mais enfin il était reconnu et publié par madame d'Au-
berville elle-même. Et d'ailleurs, l'édition tirée à trois ou
quatre cents exemplaires ne se vendait pas, se donnait
aux parents et aux amis, et par là encore notre contrat
s'exécutait.
Il s'écoula environ quatre ans, pendant lesquels j'en-
trevis à peine une fois madame la comtesse d'Auber-
ville. Mais l'an dernier elle m'honora d'une autre visite
pour m'ofïrir un exemplaire d'une nouvelle édition de
mon travail. Elle ne s'excusa point, cette fois, de l'o-
mission de mon nom sur la couverture, s'imaginant sans
doute que c'était alors pour elle un droit acquis. En re-
vanche, elle m'apprit qu'on avait fait à cette édition cer-
tains changements, bien légers, me dit-elle, et principa-
lement motivés par la découverte de quelques lettres
qu'on avait cru devoir insérer dans le texte. Elle me
déclara, en même temps, que ces modifications (au fond,
beaucoup plus graves qu'elle ne l'avouait) étaient l'œuvre
42 PLAIDOYER.
de M. le duc de Noailles. Enfin, elle me dit que la vie de
sa mère était tellement recherchée, que l'on songeait à en
faire une troisième édition ; on n'y était pas tout à fait
décidé et, dans tous les cas, cette édition, si elle se faisait,
serait mise en vente, mais au profit des pauvres.
Je ne fis sur tout cela aucune observation; je voyais
avec stu peur cet envahissement progressif, à la fois patent
et latent, de tous mes droits. Une première fois, un im-
primeur de Rouen oublie mon nom ; on s'en excuse ; je
me tais. La seconde fois, un imprimeur de Paris l'oublie
encore; mais on ne s'en excuse plus, on l'a voulu ainsi,
la planche est faite, le ruisseau franchi; on a le pied sur
mon petit domaine, on y a déjà risqué un second pas,
et maintenant l'on se prépare doucement, charitable-
ment, a tout prendre.
Un mot, messieurs, sur les empiètements de M. de
Noailles, et vous verrez si je suis fondé à m'en plaindre,
étant, comme vous le savez, l'auteur avoué de l'ouvrage.
Ce n'est pas M. de Rémusat, ni M. de Montalembert,
ni aucun des vrais écrivains alliés d'aussi près que lui
à madame d'Auberville, qui eût consenti à faire ce
qu'il a fait, à prendre l'ouvrage imprimé d'un auteur
vivant, et à le modifier sans sou aveu. M. de Noailles,
qui n'a pas en littérature la même autorité, n'a pas non
plus les mêmes scrupules. Il s'est d'abord permis de re-
toucher mon style, et malheureusement la plupart de
ses retouches attestent son ignorance des lois du langage
LES FAITS. 43
et de la propriété des termes : il a mis un solécisme, un -
contre-sens ou un non-sens, en chaque endroit qu'il a
remanié. J'en ai noté vingt-quatre exemples ; si ce n'est
pas assez, on le dira. M. de Rémusat et IL de Montalem-
bert eussent au moins mis des beautés à la place de mes
fautes ; encore m'en auraient-ils demandé la permission.
M. de Noailles ne s'en est pas tenu là. Dans cet ouvrage
qu'on me conteste, il a respecté mes conjectures, mes
suppositions, mes inventions ; mais les portraits histori-
ques, étudiés et peints sur le vif, d'après les confidences
de madame de Montagu elle-même ; les faits moraux les
mieux établis par les pièces qu'il est censé avoir coor-
données, et qu'il n'a probablement jamais lues : voilà ce
qu'il n'a pas craint d'altérer, de telle sorte que la vérité
même est devenue, sous ses mains, plus menteuse que
mes fictions.
Madame la comtesse de Tessé, M. le duc d'Ayen, son
frère, M. le vicomte de Beaune, tous les Noailles et
leurs aillés, de leur vivant incrédules, sont maintenant,
dans cette édition, bons à canoniser. Les vives et lon-
gues souffrances que cet état moral de ses proches, causa
à madame de Montagu, et qui sont l'un des traits les
plus touchants de son caractère, sont à présent dis-
simulées. Sa vie, débrouillée et écrite par moi, est
devenue un cadre où le noble duc, mon collaborateur
malgré moi, a peint, à sa façon, en pied, en buste, en
médaillon, de face et de profil, presque tous les mem-
llh PLAIDOYER.
bres de sa famille, même les plus indifférents à madame
de Montagu, et ceux qui n'ont jamais tenu la moindre
place dans sa vie et dans sa pensée. Il a, de plus, trouvé
le moyen d'associer toute l'histoire parlementaire et
militaire de la Révolution, du Consulat, de l'Empire, de
la Restauration, presque toute l'histoire universelle à
cette histoire abrégée de la maison de Noailles, et de rat-
tacher le tout à cette humble et touchante histoire d'une
femme que la apolitique ennuyait, qui n'y entendait
rien, et qui trouvait, à tort sans doute, que ses parents
s'en étaient beaucoup trop mêlés, ce qui est dit dans la
première édition et supprimé dans la deuxième.
On avait pourtant reconnu la vérité de mon récit et la
fidélité de mes portraits, puisque mon manuscrit, livré
en 1857, ne fut imprimé qu'en 1859, après deux ans de
réflexions et d'examen. Pourquoi donc tout défigurer
d'une façon si étrange en J 86Zi ? Pourquoi introduire
subrepticement, dans un ouvrage reconnu et avoué pour
mien, tant de fautes de français, et tant d'opinions et de
jugements que je désavoue?
Je fus, on le conçoit, profondément Qffensé de tous
ces changements faits sans ma permission, et dont je
portais déjà la responsabilité aux yeux de bien des gens.
Si l'on n'était pas content de mon travail, M. de Noailles
était parfaitement libre d'en faire un autre complétement
nouveau ; s'il ne s'agissait, au contraire, que de rectifier,
selon ses propres vues, et de compléter en certains en-
LES FAITS. 45
droits mon récit, il pouvait le faire dans des notes qu'il
aurait signées. Mais, d'une part, il n'a pas trouvé un seul
fait de nature à nous faire mieux connaître la vie et le
caractère de madame de Montagu; toutes ses additions
sont des hors d'œuvre; d'autre part, au lieu de séparer
son travail du mien, il s'est permis de les marier ensem-
ble, ce qui fait un mariage assez mal assorti. Enfin, mes-
sieurs, ces altérations, additions, suppressions, digres-
sions, citations, falsifications, n'empêchent pas que les
trois quarts de mon texte ne subsistent intégralement
dans les éditions falsifiées. J'en ai fait le calcul, et il sera
remis au tribunal qui pourra le faire vérifier.
C'était donc là, comme je le disais, une nouvelle en-
treprise sur mes droits. Mais cette seconde édition n'était
pas publique, ne se vendait pas, ne portait point de nom
d'auteur, et par cette raison je n'aurais peut-être pas été
admis à l'attaquer judiciairement. C'était là comme une
affaire de famille, et si j'étais grièvement lésé par de
semblables procédés, mon honneur du moins était sauf.
On ne me faisait pas passer publiquement pour un im-
posteur, en attribuant presque officiellement, dans le
journal de Douniol, à M. le duc de Noailles un ouvrage
que je m'étais attribué ou laissé attribuer pendant cinq
ans dans un cercle assez étendu. Je ne plaidai point; je
fis mieux, et vous allez voir, messieurs, si je n'ai pas
poussé assez loin, trop loin peut-être, le désintéresse-
ment, la modestie et le dédain des petits calculs dont
h6 PLAIDOYER.
j'avais à souffrir; vous allez voir si ce déplorable procès
n'est pas sorti enfin, malgré moi, de la situation inj u-
rieuse qu'on a voulu me faire.
Vous vous rappelez que madame d'Auberville m'avait
annoncé le projet qu'on avait de mettre en vente, dans
une troisième édition, la vie de sa mère. Nos relations
étaient alors si rares et tellement refroidies, qu'elle ne
m'eût pas fait cette confidence si elle eût été bien sûre
de son droit. En me disant pour qui l'ouvrage se ven-
drait, elle m'ôtait toute envie de résistance. Je compte
mal avec les riches et ne sais point compter avec les pau-
vres. Quelque temps après cette visite, ayant parcouru
très-superficiellement et avec tristesse la seconde édi-
tion, j'écrivis à M. de la Moricière. Dans cette lettre,
dont je n'ai conservé qu'un brouillon imparfait, mais
que l'adversaire produira si bon lui semble, je disais en
substance à l'illustre général, que j'avais sujet de m'é-
tonner des prétendues corrections de M. de Noailles, et
de l'oubli persévérant de mon nom sur un livre où j'ai
mis de mon cœur; j'ajoutais que je n'avais point aliéné
à sa famille la propriété de ce livre, que je pourrais par
conséquent m'opposer au projet dont sa belle-mère
m'avait parlé, mais que je ne le ferais point; que j'étais,
au contraire, disposé à favoriser ce projet et à concéder
gratuitement à sa famille, pour le présent et l'avenir, ce
droit d'exploitation commerciale dont je ne m'étais ja-
mais dessaisi ni explicitement ni implicitement; que je
LES FAITS. 117
faisais ce sacrifice dans la seule pensée que le produit de
mon travail serait toujours donné aux pauvres. Je deman-
dais en outre, et comme marque de courtoisie, ce que j'au-
rais pu dès lors exiger au nom de la loi ; je demandais
à revoir les épreuves de cette édition commerciale pour
y faire tels changements qui me sembleraient opportuns.
Cette lettre, messieurs, est restée sans réponse. Les
épreuves ne m'ont point été soumises; l'édition commer-
ciale a paru, contenant les mêmes altérations et four-
millant des mêmes fautes que la précédente. On ne m'en
a point offert un exemplaire. Pour tout remercîment,
après ma lettre, on va s'arranger avec Douniol et Dentu,
et l'on fait dire dans le Correspondant, édité par Douniol
et dont vous connaissez d'ailleurs les accointances, que
la vie de madame de Montagu qui va bientôt être mise
« n vente au profit des pauvres, est l'ouvrage de « l'érni-
nent historien de madame de Maintenon.» Tout était
fini; on me croyait désarmé; on chantait victoire, et
déjà l'on distribuait à qui l'on voulait mes dépouilles,
moitié à un parent, moitié aux indigents. A moi, on ne
me laissait rien, si ce n'est la chance d'être montré au
doigt et hué comme un plagiaire.
Dans cette situation pénible, je viens respectueuse-
ment , messieurs, soumettre à votre justice quelques
questions bien simples. Suis-je, à votre avis, l'auteur de
ce livre? Dans l'affirmative, quels sont les droits qui
découlaient en ma faveur de cette qualité? Ces droits que
liS PLAIDOYER.
j'ai trop généreusement dédaigné de défendre et qu'on
me dénie tous après les avoir tous usurpés, je suis main-
tenant résolu à les revendiquer tous avec dommages et
dépens, tant dans mon intérêt que dans un intérêt de mo-
rale publique et de probité littéraire.
4
S 11. — LE DROIT.
I. - Suis-je, messieurs, dans toute la force morale et
légale du terme, l'auteur de l'ouvrage en litige? Sur ce
point de fait, plus de contestation possible; oui, j'en suis
l'auteur. Quels sont donc les droits que la loi attache à
cette qualité?
Le premier, et à tous égards le plus respectable, con-
siste à pouvoir signer ses propres œuvres, à pouvoir les
avouer devant le public pour en recevoir la louange ou
le blâme qu'elles méritent. Je dis même le blâme, et à
ce point de vue, la signature, qui est toujours un droit,
devient quelquefois un devoir d'honneur et même une
obligation légale. Si, par exemple, ce volume anonyme eût
donné lieu à des poursuites en 1859 et que la justice
en eût cherché l'auteur, je ne me serais point caché; j'au-
rais dit: C'est moi. Quel est celui de mes adversaires qui
eût pu en dire autant? quel est celui qui ne m'en eût
laissé de ce chef toute la responsabilité? Mais à côté de ce
devoir d'honnêteté plus ou moins impérieux, selon les
circonstances, il y a le droit privé et toujours vivant de
l'auteur, et ce droit, parfaitement d'accord avec l'intérêt
50 LE DROIT-
social, dérive pourtant d'une autre source; il dérive de
l'intérêt privé. Il est, en effet, très-avantageux à un homme
de lettres, qui n'a le plus souvent d'autre fortune que
sa plume, il lui est très-avantageux de se faire con-
naître en attachant son nom à des œuvres consciencieu-
sement faites. C'est son plus pressant intérêt; voilà pour-
quoi c'est son droit, reconnu et sanctionné par la loi.
Un duc, quand il écrit, trouve toujours des libraires
et toujours des admirateurs ; il entre sans peine à l'Aca-
démie. Le maréchal de Richelieu en était, qui ne savait
pas l'orthographe; on en a vu depuis d'autres exemples.
Mais l'Académie ne s'ouvre pas ainsi aux gens de ma con-
dition. Il faut que nous autres, vilains, nous ayons fait
nos preuves, au moins pour la grammaire ; encore bien
souvent cela ne suffit-il pas; demandez à M. Littré. De
là, pour nous, la nécessité d'étudier longtemps, dans
l'ombre, et de signer tous nos ouvrages, même les
moindres, qui ont parfois plus de succès que les meilleurs.
La signature d'un long travail, long par le temps qu'il a
coûté, n'est donc pas seulement pour nous un droit natu-
rel et légal, un intérêt respectable, un devoir public;
elle est encore pour plusieurs, elle a été pour moi-même
presque une nécessité d'existence; et veuillez m'en croire,
messieurs, c'est dans certains cas une espèce de meurtre
que de priver un auteur de ce droit sans son exprès con-
sentement.
Mais, messieurs, de ce droit de signer ses œuvres dé-
LE DROIT. 51
coule tout naturellement un nouveau droit, qui est de
pouvoir maintenir l'intégrité des œuvres que l'on doit si-
gner. Puisqu'on en porte, en les signant, la responsabilité
légale et la responsabilité morale plus redoutable encore,
il est bien juste que personne ne puisse y mettre la main à
votre insu, en altérer le fond et la forme, et vous imposer,
dans un langage qui n'est pas le vôtre, des opinions qui
ne sont pas les vôtres. Si l'ouvrage s'imprime et se vend
au public, il est par conséquent indispensable que l'au-
teur en revoie les épreuves, soit pour y corriger les fautes
typographiques, soit pour se corriger lui-même, et qu'il
puisse seul donner à l'imprimeur ce qu'on appelle le bon
à tirer.
Ces deux droits, qui s'enchaînent et qui n'en font
qu'un, sont la garantie de la propriété intellectuelle des
livres, bien différente de la propriété commerciale dont
nous parlerons bientôt.
Appliquons ces principes à la cause qui vous est sou
mise. Puisque je suis incontestablement l'auteur de la
Vie de madame de Montagu, j'étais donc naturellement et
légalement investi de la propriété intellectuelle de cet
ouvrage, c'est-à-dire du droit exclusif de le signer et de
le corriger. Il a cependant été altéré, et il a paru sans
mon nom. Qu'est-ce à dire? Aurais-je, par hasard, vendu
mon droit à madame la comtesse d'Auberville ou à M. le
duc de Noailles? Eh! pourquoi l'aurais-je vendu? Dans
quel intérêt, messieurs, moi qui ne suis qu'un humble
52 LE DROIT.
homme de lettres, ayant encore, avec la barbe grise, sa
réputation à faire, son rang à conquérir? Ce droit qu'on
m'a pris, me l'a-t-on payé? Est-ce que la quittance en
fait foi? Est-ce que le prix marqué sur la quittance per-
met de le supposer? Disons mieux : est-ce que cela se
vend? Est-ce que cela s'achète? Y a-t-il des gens qui
aillent marchander dans l'ombre, à un auteur affamé, le
droit de s'approprier son ouvrage ? M. le duc de Noailles
a peut-être, en ce genre~ plus d'expérience que moi. En
ce qui me concerne, j'ignore ces marchés-là, et je me
flatte qu'on n'eût pas osé venir me dire, une bourse à la
main : Vous ne signerez pas ce livre; nous ne voulons
pas que votre nom roturier figure sur la couverture à
côté du noble nom des Montagu et des Noailles ; il y ferait
tache. Cachez votre nom. Il faut que cet ouvrage de vos
veilles reste anonyme; et s'il a besoin d'un parrain, ce
parrain ne sera autre qu'un duc et pair. Non, messieurs,
personne n'eût osé m'insinuer, sous les formes les plus
adoucies, une telle proposition. Aussi ne l'a-t-on point
fait, et je rends avec plaisir cette justice à mes adver-
saires; ils ont eu assez de respect et pour eux et pour
moi-même, pour ne point me poser de conditions d'une
pareille inconvenance. En achetant mon manuscrit, ils
n'ont point acheté mon nom pour l'enfouir et mettre à
sa place le nom d'un duc. Je ne leur ai point vendu ce
qui ne peut honnêtement se vendre et surtout s'acheter,
un droit tout personnel et presque inaliénable, inalié-