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Un souvenir de Saint-Gabriel ou Paul Foulquier-Lavergne, élève de l'institution Saint-Gabriel, à Saint-Affrique (Aveyron) ; par un Père de la Compagnie de Jésus

184 pages
Impr. de Marchessou (Le Puy). 1866. Foulquier-Lavergne. In-18.
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SOUVENIR
DE SAINT-GABRIEL
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PAUL FOULQUIER>L AYERGNE
KLÈVE UE L'INSTITITION SAINT-GABRIEL
A SAINT-YFFRTQIJE (AVEYROX )
PAR I V T'tlU I)K LA i.OMl'ACNIE DK JÉSCJK
LE PUY
TYPOGRAPHIE MARCHESSOU
Boulevard Saint-Laurent, 23
1 866
UN
SOUVENIR
DE SAINT-GABRIEL
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v' V
Il
LE PUY, TYP. MARCHESSOU.
A NOS JEUNES LECTEURS
La petite Vie que nous vous offrons était d'abord
destinée à conserver, dans un cercle assez res-
treint, le souvenir précieux d'un enfant.
Des hommes, dont nous respectons les jugements
et les désirs, ont pensé que nous ne devions pas
contenir dans des limites si étroites l'influence du
bon exemple, et priver d'un secours si efficace la
nombreuse jeunesse de nos établissements catholi-
ques. C'est ce qui nous a décidé à donner à cet
écrit une plus grande publicité.
Les amis de Paul l'y retrouveront tel qu'ils l'ont
connu et aimé. tel qu'ils l'ont dépeint eux-mêmes
dans les touchants témoignages quils ont rendus
à sa vertu; et ceux qui n'ont pu jouir, comme eux,
de l'édifiant spectacle de sa vie, nous sauront gré
peut-être d'en avoir, dans ces pages, consigné les
principaux traits.
UN
SOUVENIR
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ou
OUlED. LA VERGNE
ÉLÈVE DE L'INSTITUTION SAINT-GABRIEL
A SAINT-AFFRIQUE (AVEYRON)
PAR UN PÈRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS
LE PUY
TYPOGRAPHIE MARCHESSOU
Boulevard Saint-Laurent, 23
1866
1
PREMIÈRE PARTIE
LES PREMIÈRES ANNÉES
1
A trente kilomètres sud-ouest de Saint-Affrique,
et presque sur les limites du département du Tarn,
le voyageur qui traverse les montagnes si pittores-
ques de l'Aveyron rencontre une ancienne petite
ville, dont le site original et l'aspect sévère piquent
également sa curiosité. On l'appelle Saint-Sernin.
C'est là que naquit, le 16 septembre 1847, l'enfant
dont nous retraçons la vie.
Par son père, il appartenait à une de ces respec-
tables familles, dans lesquelles l'honneur et la foi ont
— 2 —
toujours été héréditaires, et le sang que lui transmit
sa mère n'était autre que celui qui coulait dans les
veines, de Mgr Affre, le- glorieux martyr des barri-
cades de Paris.
Monsieur et Madame Lavergne partageaient toute
leur affection entre deux jeunes filles, Mathilde et
Louise, lorsque Dieu leur envoya ce troisième enfant,
qui eut et mérita toujours une si large place dans
leur cœur. Par cette naissance, le ciel mettait le
comble à leur joie ; il avait exaucé un de leurs plus
ardents désirs. Aussi, dans leur reconnaissance,
s'empressèrent-ils d'offrir à Dieu cet enfant de béné-
diction. Un de ses oncles maternels, qui se trouvait
alors en visite dans la famille, eut la consolation, en
qualité de ministre de la sainte Eglise, de le recevoir
au nombre des enfants de Dieu, et lui donna au bap-
tême les noms de Paul-Hippolyte-Edouard-Henri.
Coiïime le premier de ces noms est celui sous lequel
il fut connu dans sa famille et au collège, nous le lui
conserverons dans la suite de ce récit.
Sous les yeux et près du cœur de son heureuse
mère, qui ne voulut céder à personne le devoir et le
bonheur'de l'allaiter, Paul se développa rapidement.
Sa complexion naturellement vigoureuse donnait à
son père l'espoir fondé d'une longue vie ; les rêves et
les projets entouraient déjà son berceau. Mgr Affre
lui-même avait partagé les joies de la famille avant
qu'une mort inopinée, digne récompense d'une sainte
— 3 —
vie, vint ravir à notre Paul un protecteur sur cette
terre, pour le lui donner plus puissant et plus glo-
rieux dans le ciel.
II
La plaie que cette mort inattendue avait faite à
son cœur n'était pas encore fermée, lorsque Mme La-
vergne se vit menacée d'une douleur bien plus cruelle
encore. Cette fois, c'était son Paul qu'elle aimait tant,
son Paul, sa joie et son bonheur, que la mort sem-
blait vouloir lui ravir. Le mal avait été subit : à
peine l'avait-on soupçonné, qu'il était déjà extrême.
Laissons parler un témoin de cette scène doulou-
reuse :
« Une crise violente, dit M. Lavergne, le saisit
» subitement. Etait-ce l'action des vers, un accès
» convulsif ou tout autre indisposition ? C'est ce que
» nous ne pûmes reconnaître. Sa bonne le tenait sur
» ses genoux, pendant que nous nous empressions au-
» tour de lui pour ranimer ses sens affaiblis par une
» léthargie alarmante. Un instant nous le crûmes
» mort, tant l'évanouissement était profond. Il revint
» à lui tout-à-coup. Sa figure, comme illuminée,
» prit une expression extraordinaire de virilité et
— 4 -
» d'intelligence qui me frappa, au point que l'im-
» pression m'en est toujours restée. Ses yeux, en se
» rouvrant, s'étaient fixement arrêtés sur moi, et, au
» moment où il me semblait y lire son dernier adieu,
» j'entendis mon enfant me nommer pour la pre-
» mière fois. La crise était passée : on eût dit qu'il
» ressuscitait ou qu'il échappait à un rêve qui l'avait
» tenu oppressé pendant près d'un quart d'heure. »
Il ne nous appartient pas de faire des conjectures
sur les causes ou la nature de ce bouleversement si-
grave que Paul éprouva dans les premiers mois de
l'année 1849. Malgré tous les traits de ressemblance
que nous lui trouvons avec celui qui a occasionné sa
mort, nous laisserons aux hommes de l'art le soin de
l'expliquer. Ce que nous savons, c'est que l'amour
alarmé d'une mère n'en devint/que plus vif pour son
enfant, auprès duquel il multiplia les soins et les
tendresses.
Les préoccupations de la santé corporelle de
son fils ne firent pas oublier à Mme Lavergne le
soin si précieux de son âme. A cette heure, si
douce pour une mère, où l'âme de son enfant com-
mence à se servir des faibles organes de son corps,
pour s'essayer à l'exercice de ses facultés, elle s'ap-
pliqua à lui faire répéter, avec les doux noms de
père, de mère, les noms si saints de Dieu, de
Jésus, de Marie, remplissant ainsi le sacerdoce
admirable que Dieu a confié à la mère chrétienne.
— 5 —
Noms bénis, quel bien .ne faites-vous pas à l'âme qui
s'éveille ! Elle possède le don précieux de la foi, que
Dieu a répandu en .elle, au moment où l'eau sainte
coulait sur son corps, et vous venez développer ce
terme fécond, avec une rapidité quelquefois si
grande, que votre articulation par ces lèvres enfan-
tines se change déjà en actes d'amour, et nous croyons
qu'elle n'est encore qu'un son qui frappe notre oreille.
Heureuses les mères chrétiennes qui savent com-
prendre toute la beauté de leur sublime mission ;
heureux les enfants à qui Dieu réserve un pareil
trésor !
III
0
Les saintes Ecritures nous apprennent que la
crainte de Dieu est le commencement de la sagesse;
et par ce sentiment, elles entendent l'amoureux
tremblement que le Saint-Esprit entretient dans
l'âme, afin de la tenir éloignée de tout ce qui pour-
rait offenser son Dieu. Paul nous a montré quels
merveilleux effets ce don inestimable peut produire
dans le cœur d'un enfant.
Ses parents suivaient avec bonheur les progrès de
sa précoce intelligence;, jointe à-son amabilité" natu-
relle, elle faisait.leur joie et leur orgueil. Mais à côté
— 6 —
de ces belles qualités, l'enfant laissa bientôt paraître
un caractère facilement irritable, qui lui rendait sou-
vent l'obéissance difficile. Ce défaut, assez commun
parmi les enfants, est un de ceux sur lesquels l'affec-
tion des parents, trop souvent hélas! mélangée de
faiblesse, ferme volontiers les yeux. M. et Mme La-
vergne trouvèrent au-contraire dans leur amour une
raison puissante de le haïr et de le combattre ; ils
acceptèrent de faire couler des larmes amères peut-
être, mais dont les fruits devaient plus tard être si
doux. La sévérité paternelle s'opposa avec énergie à
la manifestation et au développement de ces petits
- caprices ; mais la foi et la crainte salutaire de Dieu
attaquèrent le mal jusque dans sa racine. L'âme de
Paul, d'ailleurs, prévenue de grâces abondantes, se
prêta sans peine à cette double culture, et l'on vit
bientôt les fécondes semences de vertus qu'elle rece-
vait, y germer rapidement comme dans un jardin
béni des cieux.
Sensible à l'excès aux reproches ou aux petites
punitions que lui méritaient ses fautes, il allait, dans
ces pénibles circonstances, chercher la consolation
auprès de sa mère ou de la pieuse bonne aux soins
de laquelle on l'avait confié. Dans ces moments où
l'affection acquiert une si grande puissance, la foi et
la piété mêlaient aux plus tendres caresses les plus
utiles enseignements. En entendant sa mère ou sa
bonne lui parler de la justice de Dieu, de la sévérité
— 7 —
avec laquelle il punit les enfants qui l'offensent, Paul
fixait sur elles ses yeux remplis de larmes, il écou-
tait avec étonnement et, saisi d'une sainte frayeur,
promettait d'être plus sage à l'avenir.
Ces scènes se répétèrent souvent, on le comprend:
mais l'impression que l'enfant en recevait allait tou-
jours croissant, et peu à peu la crainte de déplaire à
Dieu prit sur cette âme un tel empire, qu'il suffisait
de la lui rappeler pour arrêter les petites saillies qu1
échappaient à son caractère.
Par cette sainte influence, Dieu jetait dans cette
jeune âme le fondement solide des vertus que l'on
admira plus tard. La crainte de Dieu, en effet, n'est
pas comme celle des hommes : loin, de repousser
l'amour, avec lequel cette dernière s'unit si rare-
ment dans le même cœur, elle en est pour ainsi dire
la mère, et, en le faisant naître dans l'âme qui la pos-
sède, elle assure toujours à la grâce un triomphe
parfait.
Le premier fruit que Paul en recueillit, dans cet
âge si tendre, fut une fidélité étonnante à tout ce
qu'il croyait être son devoir. Cette fidélité, on la re-
marqua dans tout l'ensemble de sa conduite; mais
elle revêtait un caractère tout particulier lorsqu'il
s'agissait de ses devoirs envers Dieu. Dans ce cas,
les observations qui tendaient à diminuer ou à alléger
ses -obligations étaient toujours impuissantes sur son
esprit. Sa bonne nous a raconté elle-même un trait
— 8 —
qui fait bien connaître l'empire qu'avait déjà pris sur
l'âme -de son jeune maître la crainte de déplaire à
Dieu.
« Il m'est souvent arrivé, nous disait cette fille,
■ » de l'emporter, tout endormi, le soir, dans sa cham-
» bre : après l'avoir mis au lit, je me retirais avecfe
» moins de bruit possible afin de ne pas le réveiller,
» mais un quart d'heure ou une demi-heure "après
» l'avoir quitté, je l'entendais pleurer et m'appeler.
» A ma première question : Paul, qu'avez-vous? il
» répondait invariablement : Vous m'avez mis au lit ;
» je n'ai pas fait ma prière ; il faut que vous m'ha-
» billiez de nouveau. Inutilement je lui faisais obser-
» ver qu'il pouvait la faire dans son lit : Non, répon-
» dait-il, il faut que je me lève. Je m'empressais
» alors de lui obéir, édifiée que j'étais par l'exemple
» de profonde piété que me donnait un enfant.
» Il s'agenouillait avec moi au pied de son lit,
» récitait dévotement sa prière à haute voix, et se
» relevait ensuite, heureux d'avoir accompli ce
» pieux devoir; »
*
L'ÉCOLE
1
IL arrive fréquemment que les petites vertus que
l'on admire dans un enfant tant "qu'il reste dans la
famille, pâlissent lorsqu'arrive pour lui l'épreuve de
l'école avec sa régularité, ses travaux et ses autres
obligations. Cette transition, loin d'être défavorable
à Paul, ne servit au contraire qu'à faire briller avec
plus d'éclat les qualités précieuses de son esprit et de
son cœur.
Nous lisons dans une lettre écrite par le Supérieur
des Frères de Marie, qui dirigent l'école de Saint-
Sernin :
« Dès l'âge de cinq ans, Paul, que j'ai toujours
» regardé comme un enfant privilégié du bon Dieu,
» m'a grandement édifié par sa docilité exemplaire
» envers ses maîtres, et par son admirable piété.
» Il possédait déjà cette modeste gravité qu'il a tou-
» jours conservée, et jamais on ne l'a vu avoir une
-10 -
» conduite légère, dissipée ou folâtre, comme la plu-
» part des enfants. »
Les Frères de Marie jie furent pas les seuls té-
moins de cette sagesse précoce : en dehors de l'école
elle avait été tellement remarquée, que Paul était déjà
proposé pour modèle aux enfants de son âge. Il la
portait pour ainsi dire sur sa figure et dans ses' ma-
nières, et plus d'une fois elle servit, à son insu, à le
faire reconnaître, comme nous l'apprend un jeune
homme qui fut, à cette époque, son heureux condis-
ciple.
« On m'avait beaucoup parlé de Paul avant que je
» le connusse ; je savais déjà combien il était sage et
» pieux. Aussi, la première fois que je le vis au mi-
» lieu de ses camarades, sans qu'on m'eût dit que
» c'était lui, je le reconnus à son air où tout respi-
» rait la modestie et la sagesse. »
Ce qu'ajoute le même témoin nous prouve que
cette retenue, si peu naturelle d'ailleurs au caractère
de Paul, n'avait point pour cause la présence de ses
maîtres ou la crainte servile du châtiment, mais bien
un sentiment plus élevé.
« Tandis que la plupart de ses camarades, ajoute-
» t-il, au sortir de la classe, s'arrêtaient çà et là
» pour se livrer à des jeux plus ou moins innocents,
» Paul se rendait directement chez lui. Pas une fois
» je ne l'ai vu s'associer à leurs jeux bruyants ou à
» leurs espiègleries. »
— 11 —
Paul, aimé de ses maîtres, estimé de ses con-
disciples, admiré par tous ceux qui le connaissaient,
était cependant bien loin de soupçonner qu'on pût
avoir pour lui la moindre estime. Il s'appliquait à
remplir fidèlement ses petits devoirs, et si quelque
léger manquement survenait dans sa conduite, il ac-
ceptait en silence le reproche ou.la punition que ces
petits oublis lui avaient attirés.
Les Frères de Marie, pendant les quatre années
qu'il passa avec eux, n'eurent jamais occasion de
mettre sa vertu à cette épreuve ; mais il n'en fut pas
de même de M. Lavergne. Le grand amour qu'il avait
pour son fils, et le désir de le voir toujours irrépro-
chable dans sa conduite l'armaient, à son égard, d'une
inflexible sévérité. Mais Paul ne sut jamais se plain-
dre de ceux qui le corrigeaient. Dans ces rares cir-
constances, il pleurait sur ses légères fautes, et,
lorsqu'il était faussement accusé, les larmes seules
étaient sa justification.
« te m'appliquais, nous écrit son père, à l'élever
» d'une manière un peu rude, désapprouvant, en sa
» présence, les délicatesses que lui ménageait sa
» mère. Plusieurs fois je l'ai rudoyé en paroles, pour
» de légers manquements qui n'étaient que de l'en-
» fantillage très-excusable ; j'eus tort une fois, et
» il n'opposa à mes reproches que des larmes abon-
» dantes. »
— 12 -
II
Avec de si heureuses dispositions, il était comme
impossible que Paul ne devint pas un élève accompli.
Aussi ses maîtres nous apprennent-ils que, loin d'être
obligés de l'exciter au travail, ils durent souvent
modérer son ardeur pour l'étude. L'application de
leur jeune disciple les « ravissait. »
Qu'eussent-ils dit, s'ils avaient été témoins des in-
dustries que ses parents devaient employer pour
l'obliger à interrompre son travail ?
- Comme ce que nous avons appris, à ce sujet, pour-
rait paraître très-extraordinaire à des enfants, que la
légèreté et l'horreur instinctive de tout ce qui coûte
éloignent souvent du travail, nous leur mettrons sous
les yeux des témoignages irrécusables. -
Après avoir satisfait à toutes ses obligations pen-
dant qu'il était sous les yeux de ses maîtres, Paul
étudiait, à la maison, avec une telle assiduité, que sa
mère ne vit pas de meilleur moyen pour l'obliger à
prendre quelques moments de récréation, que de ca-
cher ses livres. Mais les larmes que faisait couler la
crainte de ne pas assez bien savoir les leçons, avaient
- une éloquence irrésistible, et le cœur de la mère de-
vait bientôt céder. Ses leçons ! il tenait tant à les sa-
voir parfaitement, -que, le soir, après même que son
— is -
père les lui avait fait réciter, et s'était déclaré satisfait,
lui ne l'était pas, et continuait à les étudier. Ce n'était
qu'à force d'instances qu'on obtenait qu'il allât prendre
son repos, et on s'en félicitait comme d'une victoire.
Mais le studieux enfant avait trouvé le secret de pro-
longer son étude ou de réparer le temps que l'obéis-
sance l'avait obligé de donner aux amusements. Mal-
heureusement une surveillance plus exacte découvrit
bientôt le stratagème : il fut surpris plusieurs fois
continuant, dans son lit, l'étude qu'on avait eu tant
de peine à lui faire interrompre.
« Pendant quatre ans, Paul fréquenta l'école de
» St-Sernin dirigée par les Frères de Marie, et s'y
» distingua par une application extraordinaire. Son
» goût ou plutôt sa passion pour l'étude nous effraya
» pour sa santé, et nous dûmes recourir à des expé-
» dients pour la modérer. Je suppliais fréquemment
» ses professeurs de contenir son émulation excessive
» et d'avoir égard à son jeune âge. Le soir, il fallait
» lui faire violence pour l'envoyer au lit, et souvent
» nous n'avons eu d'autre moyen pour l'empêcher de
» continuer ses lectures, que d'aller éteindre sa lu-
» mière. » 1
Les lignes qui suivent celles que l'on vient de lire
sont plus étonnantes encore, car il y est dit : « Paul,
« le majin, était toujours le premier levé. »
Tel était Paul à un âge où l'on est habitué à voir
dans l'enfant tant de légèreté et de faiblesse. Son
-14 -
exemple, en nous montrant la force admirable de la
grâce, vient prouver, une fois de plus, que la paresse
ne saurait habiter dans un cœur vraiment vertueux.
Dieu récompensa fidèlement de si louables efforts.
Tous les ans, Paul remporta les premiers prix de sa
classe.
III
Ces premiers succès et plus encore, peut-être, le
bonheur qu'ils causaient à ses parents augmentèrent,
dans l'esprit de Paul, le désir de connaître dont il
était déjà si fortement tourmenté. Sa jeune intelli-
gence paraissait déjà curieuse de tout savoir et de
tout comprendre. M. Lavergne se plaisait-à répondre
à ses nombreuses questions, à résoudre ses petites dif-
ficultés ; il aimait, dans son enfant, cette curiosité
réfléchie qui caractérise les esprits sérieux.
Quelque belles que fussent les espérances que l'on
fondait sur ces heureuses qualités, Dieu qui, dans ses
décrets insondables, avait déjà fixé la destinée de cet
enfant, parut vouloir rappeler à ses parents, que le
charmant trésor qu'ils possédaient lui appartenait
, encore plus à lui-même.
Dans le courant de l'été de 1854, Paul se prome-
nait un jour avec sa famille, et paraissait moins gai
-15 —
que de coutume. Sa mère, qui l'observait, s'aperçut
à plusieurs reprises d'un petit manége qui l'intrigua.
L'enfant la quittait parfois, s'approchait d'un mur
qui bordait la route, et appuyait sa tête contre les
pierres, comme pour y trouver quelque fraîcheur.
Ce qu'elle avait d'abord regardé comme un jeu finit
par l'inquiéter: elle voulut en avoir l'explication.
Paul lui avoua qu'il souffrait d'un violent mal de
tête. La promenade fut suspendue, et on s'em-
pressa de rentrer à la maison. Cette fatigue augmen-
ta rapidement; bientôt elle donna à ses parents
les plus vives alarmes. Les médecins, en effet, re-
connurent en elle tous les symptômes d'une conges-
tion cérébrale. Au milieu des surexcitations où le
jetaient les violents accès de fièvre, M. et Mme La-
vergne désolés, se voyant impuissants à le maîtriser
dans son lit ou à lui faire accepter les médicaments
indiqués, eurent recours à l'ascendant merveilleux
que ses maîtres exerçaient sur lui. Paul aussitôt ren-
tra dans l'obéissance la plus parfaite.
« Son professeur obtenait, jusque dans les crises
» du délire, une soumission et une obéissance qui
» nousjsurprenaient. »
Malgré l'habileté des médecins qui entouraient de
leurs soins assidus notre petit malade, son état s'aggra-
vait de jour en jour. Le délire devint continuel, et,
durant trois journées entières, un père malheureux
s'efforça de préparer le cœur d'une mère à l'issue fatale
- 4 -
que la seience prévoyait. Ces deux grandes douleurs
touchèrent-elles le cœur de Dieu ? ou bien le martyr
des barricades intercéda-t-il auprès de Celui qui donne
et retire la vie ? C'est ce que nul ne sait : toujours
est-il que les parents de Paul, voyant l'impuissance
des moyens humains, eurent l'heureuse pensée de
s'adresser au saint archevêque. Un morceau de sa
soutane fut appliqué sur le front du malade, et dès ce
moment le mal commença à diminuer, pour céder
enfin, au bout de quelques jours, aux soins maternels
et au pouvoir de la prière. Paul, par reconnaissance
envers celui aux mérites duquel il se crut toujours
redevable de la vie, conserva depuis lors, avec un
religieux respect, ce lambeau de drap, qu'après sa
mort on a retrouvé dans son portefeuille.
La joie que cette guérison inattendue avait rame-
née dans le cœur de ses parents, ne fut cependant pas
complète. Un des médecins avait dit, en effet, à M. La-
vergne : « La congestion qui vient d'être si heureu-
» sement conjurée ne garantit point votre fils contre
» une seconde. Surveillez-le beaucoup, surtout à l'ap-
» proche de sa quinzième année ; à cette époque il
» éprouvera, très-probablement, une crise plus forte
» que celle-ci, et je ne sais s'il y résistera. »
Ces paroles retentirent plus d'une fois, bien tris-
tement, dans le cœur de Mme Lavergne, lorsque, pen-
dant les jours de convalescence, elle contemplait son
Paul pieusement occupé à faire entourer de fleurs une
-17 -
image de Marie, que, par son ordre, on avait placée
en face de son lit. Des pensées bien lugubres traver-
sèrent souvent son esprit ; mais elle était mère, et
l'amour d'une mère ne sut jamais désespérer.
IV
Rendu à la santé, Paul ne jouit pas, on le com-
prend, d'une grande liberté pour ses études et ses
travaux chéris. Pendant quatre mois, il fallut leur
dire adieu, et se livrer à un repos devenu néces-
saire.
Ce doux repos, qui ferait le bonheur de tant d'en-
fants, lui pesa bien vite. Quelques jours s'étaient à
peine écoulés, et il sollicitait avec instance la per-
mission de revenir à l'école, trouvant, dans son
ingénieuse émulation, des réponses à toutes les rai-
sons qu'on lui opposait. Afin d'éviter des refus con-
tinuels, qu'ils voyaient être pour lui un vrai sujet
de tristesse, ses parents prirent le parti de se rendre
à la caprpagne plus tôt que de coutume : ce séjour,
d aillgiiEâ^eur paraissait plus favorable au parfait
j~ ~neïr~e leur enfant.
stfé> crrçjé^\ousthomy (1), comme il l'appelait
l) Petit vijjajje, Asfliytre kilomètres de Saint-Sernin, où la famille
sou de campagne.
JI"- Y
— 18 -
souvent, Paul oublia l'école, grâce aux distractions
que lui procurèrent les fréquentes promenades avec
son père ou avec ses sœurs. Avant la fin des va-
cances, cependant, il demanda et obtint la permis-
sion de reprendre ses études; et à la rentrée des
classes, il avait si bien réparé le temps que la mala-
die lui avait fait perdre, qu'on le revit bientôt à la
tête de ses condisciples. Sa modestie, sa sagesse et
son admirable application les édifièrent encore pen-
dant une année, au point que l'un d'eux écrivait
six ans après : « Je n'oublierai jamais l'impression
que produisit sur moi la vertu de ce jeune enfant,
lorsque je le connus pour la première fois. Il méri-
tait déjà toute espèce d'éloges, mais sa modestie n'en
pouvait supporter aucun, et on eût dit qu'il connais-
sait déjà le secret, qui lui devint plus tard si familier,
de diminuer son mérite. »
Paul avait atteint sa huitième année : ses parents
jugèrent son intelligence assez développée pour lui
faire commencer ses études de latin- Le studieux
enfant, heureux de cette détermination, soupira
après la fin des vacances qui parurent, cette année,
trop longues à ses impatients désirs.
-
SAINT-GABRIEL
1
Au mois d'octobre 1856, Paul arrivait à Saint-
Gabriel, institution libre que dirigent, à Saint-
-Affrique, les Pères de la Compagnie de Jésus. Il y
apporta les qualités aimables qui l'avaient distingué
à l'école de Saint-Sernin, et dont le charme se fit -
bientôt sentir à ses nouveaux maîtres comme à ses
nouveaux condisciples.
, Une seule chosé lui manqua, dès son entrée dans sa
nouvelle carrière : mais une chose aimée et recher-
chée de tous les hommes, et dont la privation est-
surtout pénible aux enfants qui sont habitués à en
jouir : ce fut le succès.
Dieu avait hâte de façonner pour le Ciel l'âme
déjà si belle de Paul. Nous ne croyons pas être
téméraire en attribuant à un dessein particulier de
la divine Providence, des insuccès qu'il supporta
avec la plus parfaite résignation, qu'il combattit
— 20 -
avec une énergie et une persévérance dont un en-
fant paraît incapable.
Son application, en effet, ne se démerititpas un
instant, durant cette première année de collège.
Lorsqu'il n'avait pas le temps, pendant les heures
consacrées à l'étude, de terminer son devoir ou
d'apprendre ses leçons, il profitait de l'avantage que
lui donnait sa position d'externe : il emportait ses
cahiers ou ses livres, afin de travailler à la maison
de sagrand'mère. Là, ses tantes, comme ses parents
à Saint-Sernin, furent plus d'une fois obligées de
recourir à l'autorité qu'elles avaient sur lui, pour
obtenir qu'il interrompît son travail.
Uniquement occupé, ce semble, à bien remplir
toutes ses obligations, il ne pensait pas même à pro-
fiter de la permission, qu'on accorde aux plus jeunes
enfants, de se rendre au collége plus tard que les
autres ; il voulait toujours arriver à l'heure fixée
par le règlement. Aussi, la bonne chargée de l'é-
veiller l'entendait-elle lui faire, tous les matins, cette
qùestion: - « Atirai-j e le temps d'arriver à l'heure? »
— Si la réponse était négative, il reprenait, sans
s'inquiéter : — « Eh bien ! je ne déjeûnerai pas. » —
Il faisait ainsi, sans la moindre bouderie, le sacrifice
de son café au lait, et se contentait de prendre un
morceau de pain. Souvent même, il courait au
collège sans rien prendre, et il. fallait l'y suivre
avec le morceau de pain oublié.
- SH —
Cette ardeur pour le travail, que ceux qui voyaient
Paul de plus près ne savaient comment s'expliquer,
le rendait pour ainsi dire insensible. Ses petites
mains étaient littéralement couvertes d'engelures,
qui devaient sans doute le faire beaucoup souffrir :
cependant,' ce ne fut jamais pour lui une raison
de se disposer de faire son devoir en entier.
Malgré ce travail si opiniâtre, Paul, les jours où
l'on publiait les places des compositions, s'entendait
proclamer neuvième, onzième, quelquefois seizième,
sur vingt ou vingt-deux condisciples. Son cœur souf-
frait, dans ces pénibles circonstances ; mais sa dou-
leur avait une tout autre cause que l'humiliation.
Habitué, depuis plusieurs années, à offrir à ses
parents des succès, des victoires et de petits triom-
phes qui les rendaient heureux, il les voyait, depuis
son arrivée à Saint-Gabriel, privés d'une si douce
consolation, et cette vue attristait son amour filial.
En lisant l'unique lettre datée de cette époque,
qu'il nous ait laissée, on est attendri par la simpli-
cité de sa tendresse et de- sa douleur. « Je sais que
vous m'aimez beaucoup, dit-il à ses parents, et moi
aussi, je puis vous le dire sans crainte, je vous aime
tendrement, et je ne cesserai de vous aimer. C'est,
aujourd'hui qu'on donne des étrennes, mais que
puis-je vous offrir 1. Je n'ai qu'une place de
septième que j'ai obtenue à la dernière composi-
ion. »
— 22 -
II
M. Lavergne comprenait la position de son fils,
dont il connaissait si bien la grande émulation et
l'exquise sensibilité : aussi, dans toute? ses lettres,
se montrait-il satisfait, l'engageant à ne pas trop
travailler.
« Je tiens peu à tes succès dans les basses classes,
lui écrivait-il, tu es trop jeune et d'une santé
trop délicate pour tant travailler,. Il suffit
qu'en quatrième tu commences à t'appliquer sérieu-
sement. »
De semblables paroles, qui, pour tout autre en-
fant, auraient été non-seulement une consolation,
mais une occasion peut-être de négligence ou de
paresse, ne parvenaient pas à le tranquilliser.
Son amour filial voulait épargner à son père
le sacrifice qu'il faisait de ses succès ; il se crut
par conséquent le droit de ne pas satisfaire ses
désirs.
Son professeur, - ignorant les efforts qu'il faisait
pour comprendre et retenir les premiers éléments
de la langue latine, attribua à la paresse ce défaut de
facilité a répondre aux questions qui lui étaient
faites en classe, et prit ses mesures en. conséquence.
Paul reçut avec la plus complète soumission, et
— 23 -
toujours sans présenter la moindre excuse, les puni-
tions qui lui furent infligées, et, ce que ses condisci-
ples ont trouvé plus admirable encore, il les fit avec
une exactitude parfaite. Le plus souvent, il était
condamné à revenir après dîner au collége; pour y
étudier, pendant la récréation, sa grammaire latine.
Ses petits compagnons d'infortune ne se -pressaient
pas habituellement d'obéir à cette injonction du
professeur, et prenaient pendant quelque temps
leurs ébats dans les environs de Saint-Gabriel. Lui
ne se permit jamais ce qu'il regardait comme une
désobéissance, et chaque fois, après avoir averti sa
bonne maman et ses tantes de la nécessité où il était
de les quitter, au sortir de table, il se rendait direc-
tement au collège. Voici, d'ailleurs, comment un de
ses maîtres s'exprime à ce sujet : « Dès la septième,
» je fus frappé du soin qu'il mettait à accomplir tous
» les ordres de ses maîtres. Invité, de temps en
» temps, par son professeur à, venir repasser, pen-
» dant la récréation, quelque leçon non sue le matin,
» il ne manquait jamais à l'appel et était toujours le
» premier rendu. »
Ces petites punitions, ainsi acceptées, furent pour
Paul la cause de bien grands mérites. Elles 'augmen-
tèrent malheureusement la crainte déjà si grande
qu'il avait de ne pas assez bien remplir ses obliga-
tions, et cette crainte, unie dans son cœur à l'impos-
sibilité qu'il sentait d'un travail plus énergique, fut
— 24 -
son plus cruel tourment. Le découragement se
présenta plus d'une fois à son âme, et il a avoué
lui-même, quelques années plus tard, qu'il éait
étonné de la force que Dieu avait donnée à sa volonté,
dans cette circonstance. Cette force., que l'aimable
enfant rapporte si bien à Celui de qui il la reçut, fut
-plus grande que l'épreuve.
LA PREMIÈRE COMMUNION
LA lutte avait à peine commencé, et Dieu en-
voyait à notre cher enfant la plus belle des récom-
penses, le plus grand des secours et la plus douce
des consolations que pût envier son âme pieuse : il
l'appelait à s'unir à lui pour la première fois dans la-
sainle Communion ; bonheur inestimable, qu'à cause
de son jeune âge, ni lui, ni ses parents n'avaient osé
espérer pour cette année 1857. Mais Celui qui ne vit
— 25 —
2
dans le saint Tabernacle que pour se donner à nous,
trouva cette âme assez pure et assez belle, pour en
faire son temple vivant. Il se servit, pour arriver à
ce but, des qualités précieuses dont il l'avait lui-
même ornée.
Dès le commencement de cette année, le P. Préfet.
des études et le P. spirituel avaient remarqué la
candeur, la piété et la parfaite obéissance de leur
nouvel élève. Le désir qu'ils avaient d'assurer, autant
qu'il était en leur pouvoir, sa persévérance dans la
vertu, les détermina à l'admettre à la première
communion, si on trouvait en lui une connaissance
suffisante du catéchisme. Dans l'examen qu'on lui fit
subir, il satisfit si bien son examinateur, qu'il en reçut
l'assurance de son admission an nombre des.premiers
communiants.
Paul, heureux de cette bonne nouvelle, s'empressa
de la communiquer à ses parents, et se mit immédia-
tement à l'œuvre pour se préparer à une si sainte
action.
« L'année de sa première communion, nous écrit
une de ses tantes, ce cher enfant m'a singulièrement
édifiée. Sa conduite, sous une simplicité apparente,
cachait une scrupuleuse exactitude à ne négliger
aucune des recommandations qui lui étaient faites,
pour le temps qu'il passait hors du collège. Elles
étaient pour lui comme des lois inviolables. Pendant
quelque temps, il se montra difficile pour la nourri-
— 26 -
ture, et ce n'était pas sans peine qne nous le voyions
ne prendre, dans ses repas, rien de substantiel. Un
mot dit au P. Préfet suffit pour lui faire surmonter
toutes ses répugnances. Quant à ses prières, il les
faisait avec cette piété angélique, que dès la plus
tendre enfance on avait toujours remarquée en lui. »
Au collège, Paul n'était pas moins édifiant.
Voici le témoignage que lui rend un de ses maîtres :
« De tous les enfants que j'ai connus à St-Gabriel,
Paul est celui dont l'image m'est demeurée la plus
présente. Je crois le voir encore. On me dit que des
vertus nouvelles ou plus mûres avaient rendu plus ra-
vissante la beauté toute céleste de ses traits. Pour moi,
je m'estime assez heureux de voir mon Paul de dix
ans, comme s'il était là présent.
» Je voudrais vous dire ses bonnes œuvres : mais
sa vie était si simple, si ordonnée, que l'ensemble
séduisait, et l'on n'apercevait pas les détails. Je puis
dire cependant que je fus dès lors frappé de sa sa-
gesse, de sa prudence et de sa délicatesse. Un bon
naturel et l'éducation parfaite qu'il avait reçue dans
sa famille ne sauraient expliquer suffisamment le
sens exquis des convenances que j'admirai alors en
lui. L'esprit de foi, qu'il possédait déjà à un haut
degré, lui faisait exercer sur lui-même une conti-
nuelle surveillance, et l'animait envers ses maîtres
d'une admirable soumission. Souvent, en étude, en
récréation, dans les rangs, je me plaisais à l'éprouver.
— 27 -
Je prenais successivement divers visages, et tou-
jours Paul se hâtait de prendre lui-même l'atti-
tude, le ton, le visage qui répondait à la disposition
qu'il jugeait être en moi : je le voyais devenir crain-'
tif bien que sans défiance, joyeux, mais sans dissi-
pation, libre et toujours sans familiarité. v
» Ceci peut sembler puéril : pour moi, j'en étais
frappé. La pensée ne m'était jamais venue d'expé-
rimenter ainsi le degré de délicatesse d'un enfant ;
la délicate réserve de Paul me l'avait donnée.
» Cette candeur naïve que l'aimable enfant a gardée
jusqu'à son dernier jour, nous l'admirions en lui à cet
*
âge où l'on ne songe guère qu'à l'aimer. » -
Un seul mot du Père qui fut, cette même année,
le directeur de son âme, nous montre quelle était la
vertu de ce jeune enfant qui faisait l'admiration de
ses maîtres : « Il avait tant de piété, qu'il me suffisait
de mettre en avant un motif surnaturel, pour obtenir
de lui tout ce que je désirais. »
Les quatre jours qui précédèrent la fête de saint
Louis de Gonzague furent pour lui de vrais jours de
retraite. Son recueillement, sa piété et sa ferveur,
que tous admiraient, étonnaient encore moins que le
sérieux avec lequel il faisait chacun des exercices.
« Le petit-Paul, disait le Père chargé de sur-
veiller les petits communiants, est ravissant de piété
et de ferveur. Je n'ai jamais vu d'enfant se préparer
aussi bien à la première communion. )
— 28 -
Enfin le grand jour parut. Paul arriva de bon matin
à St-Gabriel, accompagné de ses heureux parents. Ils
étaient venus partager son bonheur en participant
avec lui au banquet divin.
Grande fut leur émotion lorsqu'ils virent entrer
dans la chapelle la troupe choisie s'avançant, un
cierge à la main, au chant du Laudate pueri Do-
minum, vers les bancs les plus rapprochés du saint
autel et qu'ornaient des guirlandes et des fleurs. Paul
leur apparut alors dans toute sa beauté ; des larmes
d'attendrissement inondèrent leurs yeux. Il semble,
en effet, qu'en cet heureux moment sa figure prit une
expression toute particulière, dont plusieurs des as-
sistants furent frappés ; l'un d'eux, pour manifester
l'impression qu'il en avait reçue, a dit : « La beauté
de son visage me parut l'effet d'un rayonnement de
la grâce. »
Préoccupé de la grande action qu'il allait faire,
Paul parut tout absorbé pendant la célébration du
saint Sacrifice : lorsque le moment solennel arriva, il
s'approcha de la Table sainte et reçut son Dieu avec le
plus grand respect. Mais quel ne fut pas l'étonnement
de ses parents, de ses maîtres, de ses condisciples,
lorsqu'ils le virent revenir à sa place, portant ostensi-
blement sur sa langue l'hostie sainte que, dans sa foi,
il ne pensait qu'à adorer. Les uns crurent d'abord à •
une distraction, d'autres à un scrupule ; bientôt cet
état qui se prolongeait donna des inquiétudes: Le
— 29 -
2*
confesseur de Paul était présent, il fut averti, et vint
aussitôt le faire sortir de cette adoration profonde
afin qu'il consommât les saintes espèces.
Malgré toutes les questions qui lui furent faites à
ce sujet, l'enfant ne donna jamais aucune explication.
Mais s'il put garder le secret sur ce qui s'était passé
entre lui et son Dieu, il lui fut impossible d'empêcher
les effets peu ordinaires de cette divine union de se
produire malgré lui sur sa figure. Six ans après cet
heureux jour, un de ses maîtres nous écrivait :
« Paul fit la première communion pendant que
» j'étais son surveillant. Dieu seul connaît ce qui se
» passa dans sa belle âme : mais je puis dire qu'il
» me parut transparent, ce jour-là. Je ne trouve
» pas d'autre terme pour exprimer l'état pour ainsi
» dire surnaturel où je le vis, quelques instants
» après la messe. Je n'avais pas avec lui des rapports
» plus intimes qu'avec les autres enfants, et pour-
» tant je ne pourrais nommer aucun de ceux qui
» avec lui reçurent Notre-Seigneur pour la première
» fois, tandis que je vois jusqu'à l'endroit où Paul
» m'apparut tout rayonnant, -au sortir de la Table
» sainte. »
LES PREMIERS SUCCÈS
A la fin des vacances de l'année 4857, Paul rentrait
à Saint-Gabriel comme pensionnaire, pour y suivre
le cours de sixième. Malgré le travail qu'il avait fait
pendant ces vacances, les places qu'il obtint dans les
premiers mois firent juger au Père professeur qu'il
lui serait peut-être plus utile, vu son âge, de redes-
cendre en septième, où des succès certains soutien-
draient et récompenseraient sa bonne volonté. Uni-
quement préoccupé du bien de son jeune élève, le
Père lui laissa un jour entrevoir ce désir. Paul fon-
dit aussitôt en larmes, et, dès que la classe fut finie,
alla trouver son professeur.
— Père, lui dit-il, je ne puis revenir en sep-
tième, cela ferait trop de peine à mes parents : gar-
dez-moi, je vous en supplie. Je vous promets de bien
travailler, de faire tous mes efforts pour vous conten-
ter.
— 31 -
— Mon cher enfant, lui répondit le Père, en vous
proposant ce qui vous a fait tant de peine, je n'avais
eu vue que votre propre avantage ; mais, puisque
cette mesure vous serait si pénible, nous n'en par-
lerons plus : vous resterez mon élève, et Dieu, je l'es-
père, vous accordera le succès.
— Merci, mon Père, reprit l'enfant, merci. Je vous
réitère la promesse de m'appliquer de tout mon pou-
voir. — Mon Père, ajouta-t-il timidement, une grâce
encore; ne parlez jamais, je vous prie, à mes parents,
de ce qui vient de se passer.
— Il en sera ainsi, cher enfant, répondit le Père,
soyez sans inquiétude.
Cet entretien, dans lequel Paul avait manifesté
toute la richesse de son cœur, fit comprendre au Père
quelles grandes ressources il y avait dans l'âme si dé-
licate de son élève. Il l'étudia et se convainquit bien-
tôt qu'il possédait un vrai trésor. Paul, de son côté,
heureux d'avoir épargné à ses'hien-aimés parents ce
qu'il regardait comme un grand sacrifice, ne pensa
plus qu'à tenir la parole qu'il avait donnée.
Dieu ne tarda pas, en effet, à récompenser, -par le
succès, le travail et la sagesse de son aimable enfant.
Le temps de l'épreuve avait assez duré; dans la
lutte, Paul avait instinctivement appris à ne pas se
complaire en lui-même ; sa vertu pouvait affronter
les éloges qui, loin d'être pour elle un écueil, ne ser-
viront qu'à la faire briller d'un éclat tout nouveau.
— à2 -
Nous laissons ici parler son professeur : « Paul eut.
besoin de toute son énergie, en arrivant en cin-
quième, pour vaincre les premières difficultés. Le
peu de succès qu'il avait eus dans les classes précé-
dentes lui avait persuadé qu'il ne sortirait jamais de
la médiocrité, et cette pensée, jointe au peu de fidé-
lité d'une mémoire qui trompait souvent ses efforts,
devint pour lui un obstacle sérieux. L'expérience
seule pouvait le faire disparaître ; émerveillé de son
application, dont la pensée du devoir semblait l'uni-
que soutien, je me fis une loi de saisir toutes les oc-
casions de l'encourager. Elles se présentèrent nom-
breuses; car, grâce à son application, ses progrès
devenaient de jour en jour plus sensibles. Je pus
donc faire naître dans son cœur une heureuse
confiance, toujours si nécessaire pour le succès. »
Cette sollicitude si paternelle obtint bientôt ce
qu'elle désirait. Paul sentit qu'il pouvait efficacement
aspirer au succès : il lui semblait déjà jouir du
bonheur qu'il éprouverait à envoyer à ses parents
une carte de premier ou de second. Son ardeur pour
l'étude redoubla.
« L'attention qu'il apportait en classe, dit son pro-
fesseur, était admirable : il écoutait les explications
avec un soin extraordinaire, prenait note de tout ce
qui se disait, afin de le transcrire ensuite sur ses
cahiers de corrects. La plus grande partie de ce
travail, je ne l'exigeais jamais: Paul l'a toujours exé-
— 33 -
cutée avec une fidélité telle, qu'on pourrait presque,
en parcourant ses cahiers, répéter, mot pour mot,
l'enseignement qu'il recevait. » Ses devoirs, il les
faisait avec un soin et une application au-dessus de
tout éloge. Souvent, les jours de fête ou de congé,
plusieurs de ses condisciples avaient des raisons
pour s'excuser de n'avoir pas fini leur tâche; la
sienne était toujours remise, au jour voutu, complète
et soigneusement travaillée. L'ardeur, la constance,
et plus encore peut-être la méthode dans le travail,
en suppléant à une mémoire infidèle, le firent arriver
en peu de temps aux premiers rangs de sa classe..
La joie a ses dangers comme la tristesse ses
écueils; et plus d'une fois, un bonheur inespéré a ren-
versé des vertus que l'épreuve semblait avoir pour
jamais consolidées. Mais Dieu, qui ne nous tente ja-
mais au-dessus de nos-forces, avait mis le remède à
côté du mal.
Paul était naturellement timide : ce défaut que ses
maîtres lui reprochaient souvent, pouvait sans doute
paralyser en partie quelques-unes de ses bonnes qua-
lités ; mais la réserve dans laquelle il le tenait était
nécessaire encore, pour que son âme conservât toute
sa candeur ; aussi Dieu ne lui permit pas de s'en dé-
livrer. La joie qu'il éprouvait de ses succès, sans lui
faire rien perdre de son amour pour l'étude, sembla
d'abord le rendre moins attentif à se surveiller lui-
même : en classe, il lui échappait quelquefois de pe-
— 34 —
tites saillies enfantines qui amusaient beaucoup ses
condisciples, et le jetaient lui-même dans l'embarras;
car si les rires qu'il avait provoqués étaient pleins
d'amitié, ils lui disaient aussi qu'il venait d'occuper
de lui tous ses condisciples, et cette pensée le cou-
vrait de confusion.
A ce remède, que la timidité tenait toujours en ré-
serve, le Père professeur ajouta celui de ses conseils,
et Paul comprit si bien le danger, que dès lors un re-
gard suffisait pour arrêter et dissiper subitement les
petites envies de dissipation.
Ce cher enfant traversa ainsi heureusement des
dangers d'un genre nouveau pour lui, et eut le bon-
heur, à la fin de cette année 1859, de présenter à ses
heureux parents un front toujours pur, mais orné des
couronnes que le travail avait unies à celles de la
vertu.
II
L'année suivante les succès de Paul devinrent si
sensibles que lui-même en parut tout étonné. Cepen-
dant, au témoignage de son professeur, « ils ne lui
firent rien perdre de sa modestie; il usa si modéré-
ment de ses petits triomphes, que ses jeunes rivaux
eux-mêmes ne pouvaient s'empêcher de le louer, et
— 35 -
paraissaient lui céder volontiers des victoires qu'ils
auraient supportées avec peine dans un condisciple
moins vertueux. »
Cette aimable vertu, qui lui attacha si fortement
tous les cœurs, brilla d'un admirable éclat dans une
circonstance dont un enfant moins modeste et moins
humble eut inévitablement tiré vanité.
En cette année 1860, la petite ville de Saint-Rome
de Tarn devait élever un monument à la mémoire
du héros auquel elle est si justement fière d'avoir don-
né le jour. Les préparatifs de cette fête occupaient tous
les esprits; ils étaient devenus, à Saint-Gabriel, le
thème ordinaire des conversations. Pendant que
chacun enviait pour ainsi dire à Paul la gloire d'une
si honorable parenté, lui seul paraissait insensible,
et évitait de parler sur un sujet qui touchait de si
près à sa famille.
Lorsque Mgr Delalle, évêque de Rodez, eut fixé
l'inauguration de la statue de Mgr Affre, au 4 sep-
tembre, les élèves du collége Saint-Gabriel, voyant
l'impossibilité pour eux de prendre part à des fêtes
qui auraient lieu pendant leurs vacances, voulurent,
avant de se séparer, payer à leur glorieux compa-
triote le tribut de leur admiration : il fut résolu que
le corps des académiciens donnerait une séance
littéraire sur le martyr de la charité.
Paul vit, non sans émotion, se dérouler devant lui
ce drame sublime où celui qu'il aimait à appeler son
.,,-. 3 6: —
libérateur avait, à l'exemple du Bon Pasteur, donné
sa vie pour ses brebis ; mais sa modestie imposa à
- sa langue une sévère retenue, ef il ne se permit que
de louer les auteurs des belles compositions qu'ils
avaient produites.
L'indifférence apparente avec laquelle il entendait
parler, après les fêtes, de l'enthousiasme pieux qui
les avait animées, de la gloire que cette mort héroïque
faisait rejaillir sur la famille de l'archevêque, aurait
pu faire croire à une insensibilité déplacée ; mais on
n'ignorait pas que le modeste enfant, malgré ses efforts,
n'avait pu contenir plusieurs fois son émotion', et
avait été obligé de donner un libre cours à ses lar-
mes, pendant que les différents Prélats accourus parti-
ciper à la fête, avaient fait l'éloge de son grand-oncle.
D'ailleurs il nous a laissé lui-même un témoignage
de son admiration et de son amour, dans une petite
pièce de vers qu'il fit à cette occasion, et qui est la
première sortie de sa plume.
On nous pardonnera de la rapporter, malgré les
incorrections et les fautes qu'elle renferme : le petit
poète est un enfant de onze ans.
« Voyez-vous ce -vieillard plein d'un noble courage ?
Il brave le péril, il affronte l'orage ;
Au peuple il va porter des paroles de paix;
Il va seul conjurer des bataillons épais.
0 prodige ! un moment a cessé la mitraille ;
Les fiers républicains suspendent la bataille.
— 37 -
3
Déjà pour l'écouter on se presse à l'envie,
Lorsque le coup mortel vient lui trancher la vie.
Ii tombe en soupirant, mortellement blessé :
Oh ! que mon sang, dit-il, soit le dernier versé !
Village de Saint-Rome, ah ! garde la mémoire
Du héros dont la mort te donne tant de gloire ! »
, t
LES VACANCE.S
*
I
, UNE des plus grandes, épreuves du pensionnat,
surtout pendant les premières années, est sans con-
tredit la séparation qu'il impose. Mais si le cœur
d'une mère souffre, loin de l'objet qu'elle aime plus
que sa vie, ceux qui ont dû encourager et soutenir
des âmes enlevées jeunes encore aux tendresses
— 38 —
maternelles, savent toute l'amertume dans laquelle
elles sont plongées.
Les parents de Paul avaient cherché à lui adoucir
cette épreuve: leurs visites fréquentes, celles de
sa grand'mère et de ses tantes étaient pour lui de
douces "consolations ; mais elles ne suffisaient pas
pour calmer la peine d'un cœur qui ne connaissait
ici-bas que deux amours, celui de Dieu et celui de
la famille. Aussi, dans ses nombreuses lettres, Paul
se plaignait-il amoureusement à ses parents, les
priant de multiplier leurs visites, d'amener avec eux
son frère Louis et ses plus jeunes sœurs. « Pour
Mathilde et Louise, ajoutait-il, je ne puis les voir
pendant dix mois, (elles étaient au Sacré-Cœur), et
je suis réduit à correspondre avec elles par lettres.
Oh ! que je serai heureux, aux vacances, de vous
retrouver tous à Saint-Sernin ! »
Ce vif désir, le cher enfant l'avait toujours au fond
du cœur : jamais, cependant, il ne nuisit à aucun de
ses devoirs. Son travail, sa sagesse, sa piété y trou-
vèrent au contraire un soutien, et lorsque était venu
le moment où à ce désir allait succéder la réalité, sa
conduite en montrait toute la pureté.
c Il était ravi, tous les ans, dit un témoin fidèle,
de revoir ses parents, aux vacances, et alors il ne
les quittait pas. »
• Son bonheur, en effet, était de se trouver à côté de
sa mère* de lui témoigner, par mille caresses et par
— 39 -
Il
une assiduité de tous les instants, la grande affection
de son coeur.
En le voyant avec ses sœurs et son frère, on était
frappé de la délicatesse de son amour : rien ne
semblait lui coûter, tant il faisait avec bonne grâce
les petits sacrifices qu'exige si souvent la diversité
d'humeur, d'âge et de caractère. Son frère Louis,
d'un tempérament bouillant et impétueux, n'aimait
guère que les amusements bruyants : il fallait, pour
lui plaire, manier toujours de petits fusils, de petits
sabres, imiter de mille manières des exercices pour
lesquels Paul ne se sentait aucun attrait : n'importe,
sa complaisance ne se lassait pas, et son cœur de
frère ne laissa jamais paraître, dans ces occasions,
ni impatience ni ennui.
A ces - sentiments affectueux que l'âge fit croître,
au lieu de les diminuer, se joignait, dans son âme,
le respect le plus profond pour ses bien-aimés pa-
rents, et la soumission la plus parfaite à leurs vo-
lontés.
Après avoir donné, au collège, l'exemple de la
plus exacte obéissance, Paul continuait, dans sa fa-
mille, cette vie qui plaît tant aux regards de Dieu,
parce qu'elle n'est qu'un épanouissement de l'amour
filial. Pour'lui, pas de promenade, pas de course,
pas de délassements qui ne fussent approuvés par ses
parents : pas d'amis ou de compagnons qu'ils n'eus-
sent désignés d'avance, et dans la société desquels
— 40 -
sa vertu eût quelque danger à courir. Son admirable
soumission à leur bon plaisir disait bien haut que
les vacances n'étaient pas pour lui un temps de li-
cence ou de folie, mais bien l'heuyeux moment d'une
manifestation aimable de l'amour qu'il était venu
réchauffer au foyer paternel. Aussi sa présence
dans la famille causait-elle toujours une joie inexpri-
mable.
II 1
Il est un écueil contre lequel viennent souvent
battre et se briser quelquefois les plus sincères réso-
lutions prises, aux approches de vacances : c'est l'oi-
siveté. Aussi, dès le lendemain de son arrivée dans
sa famille, Paul avait soin de faire un petit règlement
qui partageait son temps entre la prière, l'étude,
la lecture et les amusements. Ce règlement était
affiché sur sa table de travail, et il l'observait, nous
disent les personnes de sa maison, avec une reli-
gieuse fidélité.
Le lever était toujours à cinq heures. — Après la
prière, sainte Messe, suivie d'une étude jusqu'au
déjeûner. Après le déjeûner, courte récréation avec
son frère et ses sœurs; puis travail jusqu'à midi. —
La soirée seule était consacrée à la promenade ;
— 41 -
encore ne se la permettait-il pas tous les jours, tant
que le devoir qu'on lui avait donné à faire pendant
les vacances n'était pas terminé. Au lieu de renvoyer
de jour' en jour l'accomplissement de cette obliga-
tion, dont tant d'élèves cherchent à éloigner jusqu'au
souvenir, Paul semblait ne trouver aucun plaisir dans
ses délassements avant d'y avoir complètement
satisfait.
« Pour me conformer à vos conseils, écrivait-il
» un jour à un de ses professeurs, je n'ai commencé
» mon devoir des vacances que quinze jours après
» mon arrivée. Je vous avoue que je m'ennuyais
» pendant ces jours que je passais oisif. — Je vois
» maintenant que le travail est quelquefois un dé-
» lassement. »
Tous les ans, avant que sa famille se transportât
à la compagne, ce qui avait lieu au commencement
de septembre, le laborieux enfant avait accompli
, cette tâche que la règle lui imposait ; mais il ne se
regardait pas pour cela comme dispensé de la loi du
travail. La veille du départ, il réunissait les livres
classiques qu'il croyait plus utiles, ou que ses maîtres
lui avaient recommandé d'étudier, afin de les faire
emporter à Pousthomy. Plus d'une fois, son père,
craignantxpour sa santé, s'opposa à cette démar-
che : Paul allait alors plaider sa cause auprès de sa
mère, qui, pour consoler son studieux enfant, pro-
mettait de faire emporter les livres les plus indis-
— 42 -
pensables, réservant à sa sollicitude maternelle le
soin d'empêcher toute imprudence.
Mais dans sa petite solitude, Paul avait, ce semble,
plus dégoût pour l'étude, et ce goût le rendait in-
dustrieux. Ses parents l'obligeaient-ils à l'interrom-
pre pour aller se promener-et s'amuser ? Il obéissait,
et prenant son jeune Louis avec sa sœur Léontine, il
allait dans les bois environnants. Là, il s'amusait
quelque temps avec eux ; mais bientôt, sortant de
sa poche un livre dont il avait eu soin de se munir,
il se mettait à le lire pendant que sa sœur et son
frère continuaient à s'amuser à côté de lui.
Le grand désir de connaître, dont son esprit était
travaillé, peut, jusqu'à un certain point, expliquer
cette constance dans le travail ; mais le trait suivant
ne nous permet pas de douter que cette volonté
d'enfant ne fût soutenue par un motif plus noble
encore et surtout plus chrétien.
« Pendant les vacances, nous apprend son père,
il faisait quelquefois ses devoirs à côté de plusieurs
traductions de Virgile, de Cicéron, etc., jamais il ne
lui arriva de les ouvrir, bien que je les eusse mises,
un jour, à sa disposition, pour l'éprouver. Une fois
seulement, en lisant un de ses travaux sur Virgile,
je craignis qu'il n'eût usé de la faculté que je lui
avais donnée, et je lui découvris ma pensée. - Non,
me dit-il, je n'ai regardé aucune traduction. —
J'insistai, car son travail m'étonnait : il se prit à
— 43 -
pleurer. Je me convainquis alors, par un examen
comparatif, qu'il avait raison, et le lendemain je fus
obligé de lui faire mes excuses en exaltant son
travail. »
L'ÉPREUVE
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VERS la fin de 1860, après avoir pendant deux
mois fait les délices de son heureuse famille, Paul
s'en sépara pour venir reprendre ses études à Saint-
Gabriel.
Les succès de l'année précédente avaient dou-
blé ses forces; il se mit au travail avec une
nouvelle ardeur, et parut vraiment, aux yeux de
ses maîtres comme à ceux de ses camarades, un
modèle parfait d'application.

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