Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Une année de la vie d'une femme, par Mlle Zénaïde Fleuriot

De
270 pages
Lecoffre fils (Paris). 1872. In-18, 270 p..
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

ERRET GUIONIE 1986
UNE ANNÉE
DE LA
VIE D'UNE FEMME
ABBEVILLE. — IMPRIMERIE BRIEZ, C. PAILLART ET RETAUX.
UNE ANNEE
DE LA
PAR
ZENAÏDE FLEURIOT
QUATRIEME EDITION
PARIS
LIBRAIRIE JACQUES LECOFFRE
ANCIENNE MAISON PERISSE FRÈRES DE PARIS
LEGOFFRE FILS ET CIE, SUCCESSEURS
90, RUE BONAPAPTE, 90
1872
UNE ANNEE
DE LA
VIE D'UNE FEMME
Le 15 septembre.
Me voici donc encore blottie dans un wagon avec
ma petite Anne sur mes genoux ! Dieu merci, nous
sommes à peu près seules. J'aperçois bien là-bas,
dans le fond, une sorte de paquet que je suppose être
un monsieur endormi, mais il est si bien enveloppé
dans son manteau, son cache-nez, sa casquette,
que.... Voilà Anne partie pour faire une excursion
dans le wagon. Sa balle est allée tomber aux pieds de
notre compagnon de voyage. Il écarte son manteass
se baisse, la ramasse et la lui rend avec un demi-
sourire qui éclaire une figure assez belle, mais sin-
gulièrement pensive. Après avoir regardé l'enfant, il
s'est tourné pour regarder la mère. Des yeux bleu
1
6 UNE ANNÉE
foncé se sont attachés sur moi, des yeux tristes. Les
yeux de cette couleur, quand ils sont aussi profon-
dément cernés et que les cils et les sourcils sont très-
noirs, donnent généralement à la physionomie une
expression mélancolique. J'ai fait signe à Étiennette
de ressaisir ma fille, dont la petite main se dirigeait
vers une figure chinoise sculptée sur la pomme de
la canne du Monsieur aux yeux tristes. Ëtiennette
l'a appelée en portant la main à la grande poche de
son tablier. Anne, qui sait ce que cela veut dire, est
revenue promptement s'installer dans le comparti-
ment occupé par sa bonne. En suçant sa praline elle
prend un petit air endormi d'assez bon augure. La
pauvre petite commence à trouver le voyage long,
elle m'a avoué qu'elle s'ennuyait beaucoup en wagon
maintenant. Cet ennui la porte au sommeil.
Elle dort enfin, nous avons tous l'air de dormir en
ce moment, mais si les autres dorment comme moi
ils ne dorment guère. Maintenant que je touche au
but de mon voyage, il y a un tel brouhaha dans mon
cerveau et une telle émotion dans mon coeur, que
je ne, sais s'il y aurait au monde un.narcotique assez
puissant pour me faire dormir. Que sera pour moi
cette famille qui m'a repoussée, et vers laquelle l'in-
térêt de ma fille m'oblige à retourner ?Voilà la
question que je m'adresse non sans trembler. A
tout instant du jour je vois se dresser devant moi
DE LA VIE D'UNE FEMME 7,
cette majestueuse-mère de mon mari, qui m'a écra-
sée d'un tel dédain ; je vois paraître à ses côtés mes
nièces, cette Yseult, aussi belle que ses marraines
des romances de chevalerie, qui m'écrit des bil-
lets parfumés si polis, mais si froids et si courts,
Renée, qui me donne en plus ce que sa soeur me
donne en moins, un peu d'amitié, et qui me dit si
gracieusement : « Nous vous attendons avec unevive
impatience, nous mourons d'envie de connaître
notre vénérable tante, qui n'a pas trente ans (pardon,
ils sont sonnés), et qui paraît dans ses lettres si spi-
rituelle et si gaie. Quand Grande-mère s'enclora
dans son pavillon nous ferons des folies sous la sur-
veillance de tante Aimée. Venez donc bien vite ! »
Ah! tante Aimée! C'est vers elle que je vais. Et
pourtant elle est pour moi... l'étrangère dans cette
maison, qui devient momentanément la mienne. Si
elle n'est rien à ma fille par le sang, je le devine,
elle lui sera tout par le sentiment. Dans le passé,
cette tante Aimée, qui n'est pas ma tante, apparaît
toujours pour concilier, consoler, adoucir. Lors de
mon mariage elle m'a écrit pour atténuer la
dureté de ma belle-mère, elle m'a fait délicatement
entendre que sa propre soeur avait eu des moments
bien difficiles à passer ; elle m'a écrit, quand je suis
devenue veuve, pour m'annoncer que l'orage se dis-
sipait, que les préventions diminuaient. C'est elle
8 UNE ANNÉE
enfin qui m'a rappelée, au nom de madame de
Champtereux, et c'est elle encore, j'en suis sûre, qui
a inspiré à ma belle-mère le désir de connaître sa
petite-fille. Relire sa dernière lettre ranimerait peut-
être mon courage, relisons-la :
« MA CHÈRE ENFANT,
« Il ne s'agit pas cette fois, ainsi que vous parais-
sez le craindre, d'un caprice de madame de Champ-
tereux. Elle vous attend, elle compte sur vous,
elle ne met pas en doute que vous n'accep-
tiez l'invitation qu'elle vous adresse. Je dois
même vous en avertir, si vous repoussez la
main conciliatrice qu'elle vous tend, ce sera fini
entre vous. Madame de Champtereux, que la fortune
a un peu gâtée, ne connaît pas le bonheur d'oublier.
Elle a les tendresses et les rancunes très-vives. Elle
a beaucoup souffert par celui que vous avez perdu.
C'était cependant son dernier né, son préféré, l'en-
fant qu'elle a le plus passionnément aimé. Il faut
lui tenir compte de ces souffrances-là. Consultez
donc, en cette grave circonstance, non vos propres
répugnances, mais l'intérêt de votre enfant. Je n'ai
pas besoin de vous parler de mon affection pour
les enfants de ma soeur, mais je serais désolée que
madame de Champtereux déshéritât la fille de sort
DE LA VIE D'UNE FEMME 9
fils. Faites donc le sacrifice que les revers de for-
tune qui vous atteignent vous commandent de
faire. Acceptez l'hospitalité qui vous est offerte de
si bon coeur. Vous vous effrayez bien à tort, nous
serons ici beaucoup à vous aimer. Mon beau-frère a
toujours blâmé l'injustice de sa mère à votre égard.
Il reportera sur votre petite fille l'affection toute
paternelle qu'il avait pour votre mari. Mes nièces
et mes neveux vous regarderont comme une soeur.
Vous nous prendrez avec nos défauts et nos
imperfections, vous jouirez de nos joies, vous com-
patirez à nos chagrins, vous serez enfin une partie
de cette chère famille que j'aime le plus après Dieu.'
« Votre bien affectionnée
« AIMÉE DE BELAURAY. »
Le parfum de bonté qui s'exhale de cette lettre pé-
nètre jusqu'à mon coeur. C'est un calmant pour mes
appréhensions. Mais voici une autre lettre, qui porte
aussi le timbre d'Angers, et qui parle un autre lan-
gage. Il est peut-être imprudent de la relire, mais
elle est amusante et contient de si précieux rensei-
gnements!
« Jusqu'ici j'ai éludé tes questions pressantes, ma
chère Annaj'e t'ai dit que je connaissais peu ta belle
famille, ce qui est à peu près vrai; je t'ai dit que
tout l'Anjou en faisait l'éloge, ce qui est tout à fait
10 UNE ANNÉE.
exact Cela ne te suffit pas; tu insistes, tu veux con-
naître, dis-tu, les mauvais côtés, voir les ombres. Eh
bien, voici la famille de Ghamptereux peinte en laid.
Madame de Champtereux a un caractère redoutable.
Elle a soigneusement conservé tous ses défauts d'en-
fant et de jeune femme. On la dit capricieuse, mé-
prisante, volontaire, égoïste, despote. Elle,a des mo-
ments charmants et des moments affreux, elle vous
mange de baisers ou vous mord cruellement. Je vais
terminer ce portrait réaliste et- peu charitable, par
ce que je connais le mieux d'elle, son extérieur.
C'est encore une très-belle femme, toujours très-
richement vêtue, qui mène ordinairement en laisse
la soeur Se feue sa belle-fille. Tu le sais, à la mort de
sa soeur, la dévouée mademoiselle Aimée de Belau-
ray est venue tenir la maison de son beau-frère.
C'est une sainte, une martyre, ou tout simplement
une chrétienne, dans toute la beauté et la force du
mot. J'ai beau faire le tour de sa personne, je ne vois
pas un côté défectueux, quoi qu'en dise ma cousine
Clémence qui ne l'aime pas. Elle est souvent faible
de caractère, dit-on. Ceux qui la connaissent savent
que sa prétendue faiblesse est de la vertu pure.
Elle n'a en définitive que l'autorité de l'affection, et
quand elle cède, elle ne fait bien souvent qu'obéir
à contre-coeur.
« Mademoiselle Yseult, la première beauté d'An-
DE LA VIE D'UNE FEMME 11
gers, est fière, un peu hautaine même, gaie jusqu'à
là folie parfois, parfois morne à repousser. Elle plaît
un jour, elle déplaît le lendemain, on l'aime, on la
déteste. Ces caprices de caractère mis à part, il reste
une femme magnifiquement douée, une de ces per-
sonnes qui subjuguent le coeur, mais qui ont mal-
heureusement pour la tyrannie des dispositions
qu'elles cultivent.
« Mademoiselle Renée ne fait que paraître,
madame de Champtereux lui ayant permis de pro-
longer son séjour dans le couvent où elle a été éle-
vée. Son idole, la blonde Yseult, lui suffisait. Renée
est une gracieuse créature, presque aussi jolie que
sa soeur, mais elle a moins d'éclat. Elle n'a ni sa
taille superbe, ni son grand air. On la dit très-gaie,
très-douce, très-spirituelle, un peu collet monté.
C'est tout ce qu'on lui trouve de répréhensible.
M. de Champtereux est' un homme aimable qui
regarde danser ses filles avec une patience exem-
plaire et qui paraît grandement heureux quand il a
la mignonne Renée à son bras. M. Renaud est un
beau lion sans la moindre cervelle. Il compte parmi
nos fous, mais on le dit pétri d'esprit, de malice, de
gaieté. Je le connais peu. Je l'aperçois quelquefois
de loin sur un cheval emporté ou dans un bateau
qui va chavirer, ou perché sur une voiture étrange,
lancée à toute vitesse, rarement dans une situation
12 ANNÉE
raisonnable. M. Henri est un long garçon fluet, en-
core élève des Jésuites. Sa figure imberbe est grave,
et quand il se promène avec son frère Renaud, on
dirait que c'est lui l'homme et M. Renaud l'enfant.
« En somme, ma chère Anna, ta belle famille
forme un tout brillant, et il n'est personne qui ne
tienne à honneur de hanter ses salons. On s'y
amuse en très-bonne compagnie, et cela devient si
rare ! Je t'ai franchement dit tout le mal que j'en
sais et, je puis te l'affirmer, les médisants et les ja-
loux ne découvriraient pas autre chose. Je ne dé-
sespère donc pas de te voir devenir Angevine. C'est
mon plus vif, mon plus cher désir.
« Ton amie affectionnée
« PAULINE DÉSSARD. »
— On vient de jeter le nom d'une station. Ne l'ayant
pas entendu, je fais de vains efforts pour arriver
à l'écriteau placé à chaque gare. Le Monsieur aux
yeux tristes a deviné mon désir, et de son coin il a
prononcé ce nom d'une voix grave, mais très-har-
monieuse. Je l'ai remercié et nous sommes re-
partis.
Étiennette et Anne dorment toujours pendant que
je griffonne. Les cheveux blonds d'Anne lui cou-
vrent à demi la figure, son attitude est pleine de
grâce, elle est blanche comme un lis, je la trouve
DE LA VIE D'UNE FEMME 13
charmante. Qu'en pensera sa grand'mère? On me
paraît très-riche en qualités brillantes dans cette
famille de Champtereux, très-riche en beauté sur-
tout. Ma petite Anne est-elle vraiment jolie ? Il me
Semble que j'en doute à cette heure. Pourquoi ce
doute ridicule ? Elle est ravissante. Pourtant ses
traits sont bien irréguliers, elle a le front... un peu
bas; le nez... un peu plat; la bouche... un peu
grande ; l'ovale de la figure... un peu court. Mais je
n'avais jamais remarqué tout cela, je croyais ma
fille jolie en tout point. Ma tante était si persuadée
qu'elle l'était! Mais y voyait-elle bien clair, ma
pauvre tante? Hélas! elle n'a fait dans sa vie que
deux actes importants : mon mariage et la capitali-
sation de sa fortune. Sa fortune capitalisée est de-
venue la proie d'un fripon. Mon mariage ! ah! c'est
là surtout qu'elle a manqué de clairvoyance. Quelle
résistance pouvais-je raisonnablement faire, inex-
périmentée ainsi que je l'étais ? Je n'avais qu'à obéir,
j'ai obéi, j'ai épousé un moribond, et ma vie... Mais
pourquoi revenir sur ces choses passées ? paix aux
morts!
Ils sont bien vivants, ces jeunes gens qui passent.
Ont-ils donc juré d'aller aussi vite dans leur chemin
que nous sur nos rails. On le dirait. La course de
ces deux voitures donne le vertige. Le Monsieur aux
yeux tristes vient de leur accorder mi coup d'oeil.
14 UNE ANNÉE
Quelque chose d'amer passe sur sa figure, et je l'en-
tends murmurer ces mots :
— Pauvres fous !
— J'ai un peu dormi, je crois, je ne sais plus du tou
où nous sommes. Encore une halte. Il me semblet
que nous entrons dans une grande ville. Le Monsieur
aux yeux tristes se lève. Il est petit. Son manteau
glisse, il est à peu près bossu'. Il tourne vers moi sa
figure sérieuse, me salue et dit : Angers, ma-
dame.
Nous sommes arrivés.
Le soir, même jour.
Je suis installée à l'hôtel d'Anjou. Dans les salles
d'attente de la gare il y avait de hautes glaces qui
m'ont donné à réfléchir. L'image qu'elles me ren-
voyaient n'avait rien de très-flatteur. Mes vêtements
étaient gris de poussière; j'avais les traits tirés, la
figure noirâtre, des rides partout. Je n'y aurais
seulement pas songé s'il s'était agi de descendre
chez une amie. Mais arriver dans cet équipage
chez Madame de Champtereux était au moins mala-
droit. Je me suis représenté cette belle douairière,
si richement vêtue, jetant un regard de suprême
dédain sur cette petite femme poudreuse, chif-
DE LA VIE D'UNE FEMME 15
fonnée, sans beauté, sans grâce, que son fils a eu
le mauvais goût d'épouser. Et mes nièces donc, ces
roses en fleur ! Mon parti a été pris sur-le-champ.
Au lieu de demander le chemin de la rue des Lices,
je me suis fait indiquer un hôtel, et j'attends paisi-
blement mon dîner en faisant la toilette de nuit de
ma fille. Décidément Anne a le nez trop plat. Il faut
que j'entoure ce petit nez-là de papillottes pour le
jour de la présentation.
Six heures.
Anne dort, je me sens la tête pesante. Mes nerfs un
peu tendus ont besoin de se détendre. De ma fenêtre
j'aperçois des arbres , des pelouses. Il y a là sans
doute un jardin public. Ma toilette est sévère et
mon air fatigué révèle une voyageuse. Je vais aller
respirer là un peu d'air frais.
Huit heures.
La première personne que j'ai rencontrée dans le
jardin du Mail a été une personne de connaissance.
Le Monsieur aux yeux tristes fumait solitairement
un cigare, appuyé contre le tronc d'un arbre.
Quand je suis passé près de lui, il a ôté son cigare
de sa bouche, et m'a saluée. Puisqu'il habite An-
16 UNE ANNÉE
gers, je regrette de n'avoir pas continué la conver-
sation flottante qui de loin en loin avait l'air de
commencer entre nous. Il n'est plus jeune, il a l'air
distingué, et il connaît peut-être ma belle famille.
Je me suis assise sur le premier banc venu. L'air
me faisait du bien, mon cerveau se détendait, je
jouissais de mon repos, et je regardais à peine la
foule des promeneurs. Tout à coup une voix jeune
a dit tout près de moi : enfin voici un banc à peu
près libre. Je me suis détournée et j'ai aperçu un
groupe assez compacte, composé de personnes de
la plus haute distinction. Une grande dame voilée
s'est assise à mes côtés, et me tournant presque le
dos, les autres se sont mises en rond autour d'elle.
J'avais reculé jusqu'aux limites extrêmes du banc
et mon attention s'était concentrée sur plusieurs
jeunes filles restées debout à quelques pas de moi;
Trois d'entre elles attiraient l'attention à des titres
bien différents.
On aurait pu leur donner un nom d'après la fleur
qui ornait leurs élégants chapeaux ; il y avait une
rose, un liseron bleu, une boule de neige. La Rose
était très-belle, taille haute et souple, teint uni
d'une blancheur rosée, traits fins, oeil noir et che-
velure blonde. Le Liseron semblait ramper contre
cette belle Rose. C'était une femme petite, grêle,
chétive, avec je ne sais quoi de nerveux, de maladif
DE LA VIE D'UNE FEMME 17
et cependant de vivant et de très-joyeux dans la
physionomie. La Boule de Neige fleurissait auprès.
Brune et pourtant blanche, cette jeune fille était
d'une taille moyenne, mais parfaitement grâ-
cieuse. En la regardant on ne pensait guère à la
remarquable harmonie de ses traits délicats, on ne
voyait que son regard et son sourire. Ses grands
yeux bruns si limpides, et cet aimable mouvement
des lèvres, étaient tout dans cette jeune figure.
J'aurais aimé à prolonger mes réflexions sur
chacune de ces jeunes filles, à arranger leurs
caractères d'après leur physionomie respective,
mais depuis que j'avais une voisine il me semblait
que mon mal de tête revenait. La grande dame s'é-
tant bien carrément assise sans m'accorder le
moindre signe de politesse, je n'avais pas voulu
laisser la place libre tout de suite. Je retrouvais à
Angers ce sot qui ne nous quitte guère : l'amour-
propre. Dix minutes de plus passées sur le banc
banal d'une promenade publique ayant sauvegardé
ma dignité, je me levai et je repris le chemin de
l'hôtel. Le Monsieur aux yeux tristes se retrouva
encore une fois sur mon passage. Il était tout près
de la grille cette fois et il regardait fixement et
tristement vers l'endroit où j'étais naguère assise.
J'ai suivi la direction de son regard. C'étaient mes
trois fleurs qu'il contemplait ainsi de loin.
18 UNE ANNÉE
le 25
— Je ne sais quel sentiment m'a poussée à me lever
dès l'aurore et à aller faire, le coeur calme, une
visite à cette maison dans laquelle j'entrerai dans
deux heures le coeur palpitant.
J'ai choisi mon voile le plus épais et je me suis
fait indiquer le chemin. La marchande que je consul-
tais m'a montré du doigt une tour grise, une sorte
de lanterne gigantesque en pierre, et elle m'a dit :
— Cette tour, Madame, la tour Saint-Aubin est
au bout de la rue des Lices, et l'hôtel de Champ-
tereux est au milieu de la rue, vous le reconnaîtrez
à ses vieux balcons.
J'ai suivi la direction qui m'était indiquée,
et j'ai traversé la rue des Lices d'un pas rapide.
J'ai vu l'hôtel, que deux balcons de fer ouvragé
distinguent parfaitement des maisons voisines.
Gomme je revenais lentement sur mes pas, levant
un oeil indifférent sur ces murs grisâtres percés de
hautes fenêtres, une porte s'est ouverte. Un vieil-
lard que j'ai tout de suite supposé devoir être mon
beau-père, et un très-jeune homme, ont paru sur le
seuil et ont remonté la rue. Je les ai machinale-
ment suivis de loin en me rappelant ce passage de
la lettre de mon amie Pauline.
DE LA VIE D'UNE FEMME 19
« M. Henri de Champtereux est un long garçon
fluet à la figure imberbe et grave. »
J'avais donc devant moi deux membres de cette
famille, dont je fais bien malgré moi partie.
— Ceux-ci me plaisent, pensai-je, peut-être en
sera-t-il ainsi des autres.
Je les ai perdus de vue à la porte d'un établis-
sement religieux. Plusieurs femmes sortaient de la
cour. J'ai appris par elles que j'étais devant la mai-
son des Jésuites.
Je me suis fait indiquer la chapelle et je suis
allée montrer à Dieu l'état agité et inquiet de mon
âme. Je suis sortie de là toute reposée.
Le soir.
Comment me suis-je présentée? Je n'en sais rien
Je sais seulement qu'une porte s'est ouverte, qu'on
a annoncé madame Ferdinand, que j'ai aperçu les
yeux limpides de la Boule de neige du Mail et le
profil antique de la Rose, que j'ai passé tout émue
dans je ne sais combien de bras, et que je me suis
trouvée assise sur un canapé entre un homme au
visage aimable, et une femme d'une cinquantaine
d'années, qui pressait mes deux mains entre les
siennes, et qui me regardait avec des yeux à infuser
de la bonté.
20 UNE ANNEE
Quand, après les premières effusions, le silence
s'est fait, et que je me suis vue le point de mire de
tous ces regards, j'ai éprouvé un naissant embarras.
Je m'étais dit que je tâcherais de me montrer gra-
cieuse et grave ; mais je ne savais plus trop au juste
ce qu'allaient devenir cette grâce et cette gravité.
Dans ce moment très-pénible de paralysie morale,
j'ai levé les yeux- sur un portrait de famille placé
vis-à-vis de moi.
Il représentait une femme habillée à la mode de
mil-huit-cent-trente-trois, de la façon la plus extra-
ordinaire par. conséquent. Dans sa coiffure, son chi-
gnon s'élançait en pointe vers le haut du cadre.
Celle qui m'avait dit en m'embrassant : regardez-
donc, je suis Renée, la jolie Boule de neige, a vu
là un moyen de mettre en fuite le malaise qu'elle
devinait. Elle est venue ouvrir devant* moi ses grands
yeux rayonnants et m'a dit : quel chignon, ma tante !
J'ai ri, tout le monde s'est empressé de rire et j'ai
oublié ma gravité et mon embarras.
Ma fille avait eu naturellement une large part
dans les caresses d'arrivée. Les exclamations Les
plus flatteuses avaient frappé mes oreilles: Est-elle
gentille, est-elle mignonne, est-elle aimable ! Et je
l'entendais appeler ma chérie, mon bijou, ma cou-
sinette. Anne, très-flattée de cet empressement,
souriait, penchait la tête, et elle allait vers tous les
DE LA VIE D'UNE FEMME 21
bras arrondis,, et sa petite bouche rose toute plissée
pour le baiser.
Yseult et Renée regrettaient beaucoup qu'Henri fût
parti le matin même pour aller passer un mois chez
un de ses amis. On m'a parlé d'Henri, on m'a parlé
de Renaud, on m'a fait mille et une questions sur les
choses que j'aimais, sur nos habitudes, nos goûts.
Mon coeur s'épanouissait au contact de cette ama-
bilité, mes yeux allaient de l'un à l'autre, remer-
ciant chacun des paroles obligeantes, sympathiques
qu'il m'adressait.
Au bout d'une demi-heure de conversation, tante
Aimée a réclamé le silence pour dire qu'il était
convenable que je me présentasse sur-le-champ
Chez madame de Champtereux, et qu'il serait bon
que quelqu'un allât lui annoncer mon arrivée et lui
demander si elle pouvait me recevoir.
Boule de neige a aussitôt disparu. J'ai trouvé le
salon froid. Son absence n'a pas été longue, elle est
revenue toute rose et toute essoufflée.
— Bonne maman est très-souffrante, m'a-t-elle
dit. Elle vous offre ses amitiés et vous prie de l'ex-
cuser. Sitôt qu'elle sera en état de vous recevoir,
elle vous fera avertir.
Mon coeur s'est involontairement resserré.
Tante Aimée qui a lu sur ma physionomie ce que
j'éprouvais, s'est penchée vers moi.
22 UNE ANNÉE
— Songez que vous êtes la veuve de son fils, m'a-
t-elle dit à l'oreille, excusez-la.
J'ai pressé la main de la bonne tante et je me
suis tournée vers une porte que Renée venait d'ou-
vrir en annonçant :
— Le paladin Renaud !
J'ai vu s'avancer un très-bel homme de la tour-
nue la plus élégante, mais de la physionomie la
plus... éventée. Son regard hardi, un peu hagard
même, s'est abaissé sur moi, et il m'a saluée en
souriant. Il a les traits d'Yseult, mais il sourit
comme Renée. J'ai reconnu un des héros de la
course folle dont j'avais été le témoin.
— Belle tante, m'a-t-il dit d'un ton badin, votre
vue me jette dans un extrême embarras. Je me
demande ce qu'il faudra faire : vous respecter ou
vous aimer.
—— Mais... l'un et l'autre, ai-je dit, un peu vive-
ment peut-être.
— Très-bien répondu, a dit la voix basse et douce
de tante Aimée.
Renaud s'est incliné, s'est approché d'elle, l'a
embrassée, et se retournant vers moi :
— Je vous présente la perle des tantes, Madame,
a-t-il dit gravement.
Tante Aimée l'a grondé en le regardant le plus
DE LA VIE D'UNE' FEMME 23
tendrement du monde, et a proposé de me faire vi-
siter mon appartement.
Nous y sommes allées, nous en sommes reve-
nues. Renaud et Anne sont devenus amis dans le
chemin.
Quand nous sommes descendus pour, parcourir le
jardin, il l'a portée assise sur son bras tendu.
Elle riait en ébouriffant à plaisir ses épais che-
veux, souples et blonds comme ceux d'Yseult, et je
l'entendais le tutoyer.
L'habitation est vaste et a un véritable air de
grandeur. Un grand jardin fort accidenté sépare
la maison d'un autre corps de logis flanqué d'un
vieux pavillon. C'est là qu'habite — Grande -
Mère.
Renée a remarqué que j'essayais de saisir la ma-
nière dont elle prononçait cemot.
Elle m'a pris le bras.
— Je vais satisfaire votre curiosité, m'a-t-elle dit,
en riant. Bonne maman a été très-belle et a eu l'air
jeune très-longtemps. Le nom de grand'mère lui
paraissait antique, elle aimait à nous entendre l'ap-
peler : maman ; mais alors nous avions le bonheur
de posséder deux mères, et c'était une confusion.
Un jour, Renaud, qui a toujours son franc-parler,
lui dit : Comme vous êtes très-grande, plus grande
que maman, vous serez ma Grande-Mère.
24 UNE ANNÉE
Bonne maman accueillit bien la plaisanterie et
elle devint pour tous : Grande-Mère.
Je me sentais mal à l'aise dans cette partie du jar-
din, et j'osais à peine lever les yeux vers les longues
fenêtres du pavillon. Je craignais de voir s'ouvrir
une de ces persiennes closes et un appel en des-
cendre.
Le 19.
L'indisposition de madame de Champtereux con-
tinue et ma visite au pavillon est remise de jour
en jour. Ma vue devant,ébranler Grande-Mère, je ne
dois me présenter devant elle que quand elle aura la
force de me recevoir. Personne ne paraît ajouter une
grande foi à cette maladie subite, et j'attends très-
patiemment qu'elle se termine. Grande-Mère con-
tinue à m'inspirer un véritable effroi. Tous les
autres marchent à grands pas vers mon coeur, mais
à des distances inégales. Tante Aimée et Renée s'y
sont déjà complétement installées. Renaud et Yseult
y entreront tout à fait plus tard. Je ne puis m'em-
pêcher de regarder encore avec une certaine dé-
fiance cette belle et froide Yseult. Je ne sais en
vérité pourquoi. Toutes les femmes ne peuvent avoir
la grâce affectueuse et réellement séduisante qui
donne tant de charme à Renée.
DE LA VIE D'UNE FEMME 25
Le 24.
J'ai enfin fait ma révérence à mon illustre belle-
mère. C'est une très-grande dame, et sa beauté est
de celles qui supportent les ravages du temps. Son
front est encore uni, ses yeux ont encore de l'éclat,
les rides profondes qui se creusent au coin de ses
lèvres ne semblent posées là que pour rendre plus
dédaigneuse l'expression d'une très-belle bouche.
Le sourire un peu forcé qu'elle m'a adressé a décou-
vert des dents d'un ivoire un peu jauni, mais par-
faitement saines et admirablement rangées.
Elle a un peu changé de couleur en m'apercevant,
et elle est demeurée muette. Je me serais bien con-
tentée de lui baiser bien humblement la main, mais
elle s'est levée et m'a embrassée. Quelque chose
comme un sanglot a soulevé sa poitrine, et si elle
n'avait pas été si imposante, je me serais bien vo-
lontiers jetée à son cou en ce moment. Mais comme
elle a bien vite refoulé son émotion, j'ai refoulé la
mienne, et nous nous sommes mises à causer de
choses indifférentes. Sur sa demande, Anne a été
portée sur ses genoux. Elle m'a félicitée de lui avoir
donné le nom d'Anne, qui revient tout à fait à la
mode, a-t-elle déclaré. J'ai trouvé la remarque
assez puérile pour ce moment-là. Elle a discouru
26 UNE ANNÉE
quelque temps là-dessus. Et puis elle s'est mise à
examiner ma fille avec un intérêt qui, je l'avoue,
commençait à me faire battre le coeur. J'espérais
que la gentillesse d'Anne voilerait son manque de
beauté, qu'elle plairait à sa grand'mère. Je me suis
trompée. Je l'ai entendue qui disait à son fils : elle
n'a rien de lui, rien ; elle n'est pas de notre race.
Pourquoi mes oreilles ont-elles saisi cette phrase
blessante?
Toute la journée j'ai été possédée par une tris-
tesse folle. Le soir, quand ma fille a été endormie,
je suis allée la contempler et je l'ai embrassée avec
une sorte de délire.
Et je lui disais comme.si elle avait pu me com-
prendre :
— Tu seras belle à mes yeux, du moins, tu seras
belle aux yeux de ta mère et je t'aimerai pour tous.
Renée me disait ce matin qu'une de ses amies,
lui ayant demandé mon portrait, elle lui avait ré-
pondu : ma tante est une jolie (adjectif obligé) blonde
à l'air calme.
Honneur à mes traits s'ils sont calmes !
Le 30.
Ce matin j'ai aperçu sous ma fenêtre un jardinier
qui, une serpe à la main, examinait attentivement
des rosiers. Angers est une ville renommée pour ses
DE LA VIE D'UNE FEMME 27
fleurs et ses horticulteurs, et je me suis rappelée
qu'on m'avait chargée d'une commission pour un
grainetier quelconque. J'ai ouvert ma fenêtre. Le
jardinier a levé la tête, et sous le large chapeau de
paille brune j'ai reconnu le visage de mon compa-
gnon de voyage, du Monsieur aux yeux tristes. Je
l'avais cru placé plus haut dans l'échelle sociale.
Cependant, à la blancheur de ses mains et à beau-
coup d'autres signes j'ai continué à croire que je
n'avais point affaire à un simple jardinier, et
je lui ai très-poliment demandé s'il vendait des
graines. Il m'a répondu qu'il ne s'occupait que des
arbustes et qu'il s'adonnait surtout au soin des
rosiers.
— Trouverai-je des plants chez vous, Monsieur ?
ai-je repris.
— Certainement, Madame, et de toutes les es-
pèces. Je suis le jardinier fleuriste de madame de
Champtereux. J'ai écussonné tous les rosiers de ce
jardin. Comment les trouvez-vous?
— Superbes. Voulez-vous me donner votre
adresse ?
J'ai pris un calepin, et il m'a dicté l'adresse sui-
vante :
— Monsieur Emmanuel, jardinier fleuriste, rue du
Silence.
Je me suis rappelé sa taciturnité en wagon, et j'ai
28 UNE ANNÉE
involontairement souri en entendant le nom singu-
lier de la rue où il demeure.
— Si jamais vous me faites l'honneur de visiter
mon humble jardin, Madame, a-t-il ajouté en sou-
riant lui-même, vous trouverez peut-être tout
simple qu'on ait conservé à cette rue ce nom qui
vous paraît si étrange. Elle mène au- cimetière, ce
lieu lugubre où vont s'éteindre tous les vains bruits
de ce monde agité.
J'ai incliné la tête pour toute réponse, et j'ai laissé
mon jardinier philosophe continuer l'examen de ses
rosiers.
Le 7 octobre.
Je serai solennellement présentée ce soir à la so-
ciété ordinaire de madame de Champtereux. Une
réunion a été organisée, le grand salon du pavillon
s'ouvrira. Tante Aimée m'a donné une jolie toilette
fraîche, et s'y est prise de façon qu'elle fût prête au-
jourd'hui. Son empressement à ce sujet m'a étonnée,
je ne croyais pas qu'elle attachât une telle impor-
tance à ces frivoles détails.
Yseult m'a donné le mot de l'énigme.
— C'est qu'elle sait qu'il faut que vous brilliez un
peu pour plaire à Grande-Mère, m'a-t-elle dit.
— Elle brillera, je m'en charge, s'est écriée Renée.
DE LA VIE D'UNE FEMME 29
Je voudrais cette soirée passée. Je n'ai rien de
très-brillant, -et, si je ne flatte pas dans une certaine
mesure l'amour-propre toujours affamé de madame
de Champtereux, son indifférence ne fera que gran-
dir. Tante Aimée a beau se mettre l'esprit à la tor-
ture pour traduire ses paroles et ses actes de la ma-
nière la plus aimable pour moi, cet oeil noir qui
s'arrête de temps en temps sur ma personne m'en
dit plus long que sa charité. Je ne rentre pas sous
terre, mais je me sens froid au coeur, et si je n'avais
pas devant moi les bras de Renée, de tante Aimée
et d'Yseult, ces chaînes de fleurs tendues au travers
de cette porte, je m'envolerais à tire d'ailes, ma
fille entre mes bras.
Le soir.
Où est le temps où mon coeur battait si fort sous
une robe de tulle ? C'est en revêtant pour la pre-
mière fois, depuis mon veuvage, cette livrée mon-
daine, si séduisante à dix-huit ans, que j'ai senti
combien, moralement et physiquement, j'avais
vieilli. Renée et Yseult ont énergiquement protesté
contre cette assertion, mais j'étais la seule qui pût
juger par comparaison, et si le présent leur suffi-
sait, je me rappelais, moi, le passé. Renée a été
30 UNE ANNÉE
très-surprise de ne pas me voir sourire quand elle
m'a conduite devant un très-haut miroir où se re-
flétait ma personne toute entière, depuis les azalées
qui s'épanouissaient dans mes cheveux jusqu'au
bout du soulier de satin blanc qui emprisonnait
mon pied. Hélas ! je me rappelais mon dernier bal,
ce bal du Casino, à Menton, où j'avais rencontré pour
la première fois celui qui trois mois plus tard de-
vait être mon mari. Je vois encore l'expression
triomphante qui se peignit sur les traits de ma
tante quand, à la fin de la soirée, M. de Champte-
reux alla lui offrir de la reconduire. Ce fut ainsi
que commença notre liaison. Le lendemain, son
air morne de l'avant-veille avait disparu, il était
venu mourir à Menton, il osa rêver de s'y marier.
Comme il savait bien d'ailleurs dissimuler sa fai-
blesse, comme il faisait briller ce qui lui restait de
vie, comme il cachait avec adresse, sous la parfaite
élégance de ses vêtements, l'affreuse maigreur par-
ticulière aux personnes malades de la poitrine !
— Vos pensées ne sont pas bleues comme votre
toilette, m'a dit tout à coup Renée.
Je ne lui ai pas répondu, mais je me suis occupée
d'elle, et la porte ouverte sur ce triste passé s'est
soudain refermée. Rien n'absorbe comme les prépa-
ratifs d'une toilette de bal : quel monde de détails
pour arriver à composer ce léger ensemble! J'ai
DE LA VIE D'UNE FEMME 31
cru que nous n'en sortirions pas. Grande-Mère est
si difficile ! Yseult s'est mise dix fois à genoux de-
vant elle pour qu'elle jugeât bien de l'effet des roses
qu'elle portait. Le hasard avait voulu que les coif-
fures de mes nièces rappelassent mes souvenirs en
ce qui regardait notre première rencontre dans le
jardin du Mail. Yseult avait une guirlande de roses
sur ses cheveux d'or bruni; sur le bandeau châtain de
Renée était posée une boule de neige moins blanche
que le front qu'elle ornait. Quand Renaud a été ad-
mis devant nous il s'est écrié en regardant Renée :
— Du blanc partout,tu me fais vraiment l'effet de
la fleur qui se pavane sur tes cheveux.
C'était le moment de réclamer mon brevet d'in-
vention, ce que je me hâtai de faire. Nous plaisan-
tâmes là-dessus jusqu'au moment fixé pour nous
rendre au pavillon.
Dans le grand salon très-brillamment éclairé, il
n'y avait encore que quelques hommes touchant
quelque peu à la vieillesse. Ils entouraient Grande-
Mère qui ressemblait à une sultane avec sa coiffure
orientale, et sa robe de velours. Ce n'est pas ainsi
qu'on se représente l'aïeule dans le monde ; mais, il
faut bien le dire, Madame de Champtereux a peu
de goût pour les couronnes idéales que tresse au-
tour de certains fronts la sereine majesté propre à
la vieillesse. Elle aime à resplendir, à voir sein-
32 UNE ANNÉE
tiller sur elle les feux de ces diamants dont sa beauté
faisait presque oublier l'éclat autrefois.
Quand ses petits-enfants l'ont entourée, je me
suis sentie très-fière de ma belle famille. Grande-
Mère ayant remarqué que je me tenais modeste-
ment à l'écart, m'a fait gracieusement signe d'ap-
procher et m'a présenté les hommes présents. Le
monde est son élément, toutes les inégalités dis-
paraissent, c'est la plus aimable des femmes. Pour
mon compte, j'aime mieux la voir en turban qu'en
cornette. La cornette me regarde durement ou ne
me regarde pas du tout ; le turban me fait les doux
yeux et m'appelle tendrement.... ma fille. Elle a
poussé la gracieuseté jusqu'à vouloir présenter Anne
à ce cercle qui n'était encore composé que d'amis
intimes. Ses prières étant des ordres, je me suis
immédiatement éclipsée, un peu à contre-coeur,
tant je suis ennemie de ces exhibitions ; mais
ne voulant pas cependant laisser à Etiennette la
responsabilité de la toilette d'Anne. Quand j'ai
reparu avec elle, le salon était rempli, les présenta-
tions ont recommencé. Des figures masculines et
féminines, vieilles et jeunes, se sont agitées devant'
moi. J'ai beaucoup salué, beaucoup souri, et j'ai
conduit Anne à Madame de Champtereux. L'enfant,
un peu intimidée, était restée à demi cachée der-
rière ma robe. Quand elle a aperçu cette belle dame
DE LA VIE D'UNE FEMME 33
en turban, elle a ouvert de grands yeux, et, vrai-
ment éblouie par les diamants et les panaches, elle
s'est écriée tout haut.
— Comme Grande-Mère est jolie !
Je l'aurais bien embrassée pour cette heureuse
parole-là. L'effet en a été instantané. Anne a été
tendrement embrassée par sa froide aïeulé et un
panégyrique enthousiaste est sorti d'entre ses lèvres
souriantes. Elle a parlé à son entourage de la gen-
tillesse de sa petite fille, de son précoce esprit, elle
lui a trouvé le germe de toutes les vertus, de toutes
les qualités, de toutes les grâces. Heureusement que
les yeux d'Anne étaient trop occupés pour que ses
oreilles conservassent leur plein exercice, et qu'elle
ne s'est pas aperçue qu'on parlait d'elle. Quand j'ai
jugé à propos, malgré les réclamations de Grande-
Mère, de la remettre aux mains d'Etiennette, dont
la figure émerveillée et pourtant maussade appa-
raissait à la porte de l'antichambre, Grande-Mère
s'est penchée vers moi et m'a dit : Anne sera char-
mante plus tard, elle se refait tous les jours, la lu-
mière va à son teint. Elle ressemblera à Yseult
d'une manière frappante.
Quel blasphème eût été cette espérance dans la
bouche d'un autre ! Pas plus tard qu'hier, Anne
n'avait rien des Champtereux.
La future Yseult couchée et dûment endormie, je
2.
34 UNE ANNÉE
suis revenue dans le salon. Mon absence avait duré
quelque temps, on m'avait oubliée et, comme on
dansait, j'ai pu me glisser dans une encoignure un
peu loin du canapé où trônait notre souveraine. De
là, j'ai regardé voltiger Boule de Neige, j'ai admiré
Yseult dans sa resplendissante beauté, j'ai pensé à
leurs caractères, je me suis enfoncée dans un monde
de réflexions. Peu à peu elles sont devenues graves :
Avant dix ans,pensais-je, ces visages radieux seront
fanés ; de tous ces gens qui m'entourent et qui pa-
raissent si pleins de vie, combien auront disparu ?
Et moi-même, que serai-je devenue ? N'est-on pas
fou de se réunir ainsi comme pour s'étourdir,
comme pour oublier la fragilité, la brièveté, le
néant de la vie!
Je ne sais en vérité pourquoi ces idées hantaient
mon cerveau en ce moment, mais elles s'imposaient
â moi et j'approfondissais de plus en plus mon lugu-
bre sujet, quand une voix, qu'il me semblait avoir
entendue quelque part, s'est élevée près de moi.
— Permettez-vous à un habitant de la rue du
Silence d'interrompre vos rêveries, Madame ? di-
sait-elle.
Je me suis détournée, ne sachant trop à qui s'a-
dressait cette question, et j'ai vu à mes côtés le —
Monsieur aux yeux tristes, — le Jardinier fleuriste.
Il n'y avait pas à s'y tromper, c'était sa voix, c'é-
DE LA VIE D'UNE FEMME 35
taient ses yeux. L'habit noir dessinait les épaules
inégales qui m'avaient donné à penser qu'il était
bossu.
Je devins écarlate à la pensée de la méprise que
j'avais commise.
— Vous ne vous attendiez peut-être pas à rencon-
trer dans ce salon le jardinier de Madame de Champ-
tereux? a-t-il repris d'un air très-malin.
J'étais encore embarrassée; j'ai répondu par un
salut et un sourire.
— Et cependant les fleurs ne manquent pas ici,
a-t-il continué, j'ai vu ce soir des azalées char-
mantes (j'en avais dans les cheveux) et, s'il n'y a
pas de rosiers, on ne peut nier qu'il y ait des roses.
Yseult passait en ce moment à une petite dis-
tance de nous. Ses joues avaient l'incarnat vif et
pourtant délicat des roses qui se balançaient sur
son-cou.
J'ai recouvré la voix.
— Mes nièces sont vraiment charmantes, ai-je dit-
Il s'est incliné et a repris :
— C'est la première fois que vous paraissez dans
le monde, je crois, Madame.
— Oui, Monsieur.
— Et vous avez fait de ce coin une rue du Silence
à votre usage.
— Précisément, je me sens tellement inconnue
36 UNE ANNÉE
ici. Une grande partie de ces personnes m'ont été
présentées, mais je serais déjà fort embarrassée s'il
me fallait redire leur nom.
— Désirez-vous que je vous le répète?
— J'aimerais mieux quelques renseignements
d'une nature plus intéressante, ai-je dit vivement.
—Vous ne pouviez mieux vous adresser, Ma-
dame, a-t-il répondu. Les amis intimes de la famille
de Champtereux m'honorent de leur pratique, je
les connais tous, plus ou moins. Par qui vous plaît-
il que je commence ?
— Par la famille de Saint-Florent. Ce nom-là a
frappé mes oreilles au moins quatre fois.
Il a promené un regard investigateur autour du
salon.
— Il y a, en effet, quatre Saint-Florent ici ce soir,
a-t-il dit. Une amitié deux fois séculaire unit cette
très-honorable famille à la famille de Champtereux,
et il y a même une légère parenté entre eux. Veuil-
lez suppléer par votre attention au vague de mes
indications. Là-bas, voyez-vous, ce monsieur mai-
gre, ridé, dont la moustache blanchit et qui parle
avec tant de feu aux hommes qui l'entourent ? C'est
le chef de cette famille. Aimez-vous la politique-
Madame?
— Je ne l'aime pas, mais elle m'intéresse parfois.
— Dans tous les cas, si vous ne voulez pas vivre
DE LA VIE D'UNE FEMME 37.
en compagnie de tous les souverains et de tous les
agitateurs de l'Europe, ne vous liez pas avec M. de
Saint-Florent. Il fait sa société ordinaire de ces
hommes puissants, ce qui ne laisse pas que de de-
venir monotone. Du reste, c'est un excellent homme,
qui a fait le bonheur de cette dame en violet, qui se
trouve assise auprès de Mademoiselle Belauray. Je
parierais dix rosiers que malgré la dissipation du
lieu elles s'occupent de quelque bonne oeuvre.
Je regardais du côté de ces dames et je voyais en
effet qu'elles étaient l'une et l'autre engagées dans
une conversation qui semblait les isoler de la foule.
— Si madame de Saint-Florent a l'amitié de ma-
demoiselle de Belauray, je l'en félicite, dis-je ; si
elle lui ressemble, je l'admire.
— Il existe certainement entre- elles une grande
conformité d'idées et de sentiments, Madame.Jeunes,
elles avaient les mêmes goûts, et leur intimité était
grande malgré la différence physique que la nature
avait établie entre elles, car il me semble que vous
pouvez encore reconnaître la beauté de l'une et la
laideur de l'autre.
— C'est tante Aimée qui était belle.
— Certainement. Passons maintenant de la mère
à la fille. Cette jeune fille qui parie à Yseult...
— Yseult ! Monsieur le jardinier, m'écriai-je,
heureuse de le prendre en faute-.
38 UNE ANNÉE
— Oh ! pardon, reprit-il en se mordant les lèvres,
pour ne pas rire, il y a bien longtemps que je tra-
vaille chez madame de Champtereux, et j'ai connu
ses petites filles tout enfants. Donc auprès de made-
moiselle Yseult vous voyez mademoiselle Marie de
Saint-Florent. Mimi, comme on l'appelle familière-
ment, ne manque pas d'esprit et sa gaieté est iné-
puisable. Cependant la nature ne l'a pas gâtée. Elle
en prend son parti.
Je reconnus la jeune fille au liseron. Elle me pa-
rut plus chétive encore en toilette de bal, mais elle
remuait si gentiment son pauvre petit corps, son
visage pâlot avait une telle expression de gaieté que,
comme elle, — on en prenait son parti.
— Maintenant, tournez un peu la tête, conti-
nua-t-il, contre la porte de l'antichambre : voyez-
vous ce petit jeune homme malingre, blond et
borgne.
— Je le vois parfaitement. Depuis le commence-
ment de la soirée il a adopté cette place. Son oeil
unique se braque sur Yseult.
— Très-bien vu, Madame. Que voulez-vous, ce
petit Émile a des idées saugrenues. Il n'est pas le
seul.
Ici une pause pendant laquelle je n'osai pas re-
garder le jardinier.
— Emile n'est pas. beau, comme vous voyez, re-
DE LA VIE D'UNE FEMME 39
prit-il ; il est de plus méchant comme la gale, mais
il a aussi une forte dose d'esprit. Un jour ou l'autre,
en votre qualité de membre de la famille de Champ-
tereux, le quatrième Saint-Florent vous apparaîtra
en la personne d'un brillant officier d'état-major.
Arthur de Saint-Florent, même pour ceux qui ne
l'aiment pas (je pensai immédiatement que mon
jardinier était de ce nombre), est un homme riche-
ment doué, un homme d'avenir. C'est le phénix des
Saint-Florent.
Il continua quelque temps à me faire passer en
revue les personnes présentes et puis, s'interrom-
pant tout à coup.
— Je finirai par ne plus rien laisser à faire à votre
talent d'observation, dit-il en souriant, et je ne sais
trop jusqu'à quel point ces remarques critiques vous
seront utiles. Je n'ai point tout dit cependant, et
voici un personnage que vous allez pouvoir juger
d'après vos propres lumières.
J'ai vu s'avancer avec Renaud un jeune homme
blond, qu'il ma présenté comme son ami. sous le
nom de Gustave du Bally. J'ai fait mon plus gra-
cieux salut à ce monsieur en pensant qu'il avait des
yeux verts bien pénétrants et bien durs, en pensant
qu'il me déplaisait souverainement.
Quand je me suis détournée, le Jardinier avait
disparu, et comme je ne l'ai pas revu de la soirée,
40 UNE ANNÉE
comme il m'a fallu aller prendre place sur le cana-
pé-trône auprès de Grande-Mère dont la conversa-
tion me causa une grande tension d'esprit, je n'ai
pas pu savoir son nom.
Le 8.
Tout à l'heure Boule-de-Neige parfumait ma
chambre avec ses longs cheveux déroulés. Je n'aime
rien tant que ces petites visites qu'elle me fait le
matin avant notre toilette respective.
Aujourd'hui elle venait me parler de la réunion
d'hier. Après m'avoir demandé quelles avaient été
mes impressions, elle m'a dit tout à coup :
— Savez-vous que vous êtes la personne la moins
embarrassante du monde ! Hier, je m'inquiétais un
peu voyant que vous refusiez de danser, je craignais
que vous n'eussiez fini par vous ennuyer parmi ce
monde étranger.
Bah ! J'ai vu que vous vous tiriez parfaitement
d'affaires et que vous faisiez même des connais-
sances. Mon oncle Emmanuel et vous aviez déjà l'air
d'une paire d'amis.
Elle prévenait par cette parole les questions que
je me préparais à lui faire sur mon prétendu jar-
dinier.
J'appris ainsi que le Monsieur aux yeux tristes
DE LA VIE D'UNE FEMME 41
est le frère de tante Aimée, un ancien élève de
l'École polytechnique, qui s'adonne à la culture des
fleurs.
Ce qu'il échappa d'éclats de rire à Renée quand
elle apprit ma. double-rencontre avec son oncle
n'eût pas été facile à compter. Et je finis naturelle
ment par rire avec elle. Je me rappelais le petit
bonjour que j'avais laissé tomber sur cet homme en
blouse qui passait l'inspection des rosiers, la con-
versation qui s'était engagée entre nous, et je trou-
vais plaisant que M. de Belauray se fût amusé à
prolonger la plaisanterie en ne disant pas un mot
de tout cela à ses nièces et en s'abstenant de paraître
chez sa soeur pendant quelques jours.
La gaieté de Renée s'étant calmée, elle entama
l'éloge de son oncle. C'est le meilleur et le plus in-
telligent des hommes, me dit-elle, mais il est timide
et un peu triste. Il s'est toujours exagéré sa disgrâce
physique, et ne déteste rien tant qu'à se mettre en
évidence. Nous l'aimons beaucoup, moins. Grande-
Mère qui le trouve morne.
Quand je me suis retrouvée avec tante Aimée je
me suis étonnée de n'avoir pas deviné la parenté qui
existe entre elle et mon aimable causeur de la
veille. Il a les. traits plus accentués, plus réguliers,,
mais d'expression est absolument la même en cer-
tains moments, Un bonheur paisible, intérieur en
3
42 UNE ANNÉE
quelque sorte, pose ordinairemant sur la figure de
tante Aimée je ne sais qu,elle empreinte sereine que
je chercherais en vain sur le visage mélancolique
du Monsieur aux yeux tristes ; mais quand quelque
chose lui déplaît, ou l'afflige, elle lève vers le ciel
involontairement, un regard triste, un regard
d'exilée, le regard de sonfrère.
Le 24
Le petit nez irrégulier d'Anne commence à trou-
ver grâce devant Grande-Mère. L'enfant l'amuse et
la distrait. Or, C'est une personne fort ennuyée que
madame de Champereux. Elle n'a rien semé dans
le champ de la vie sérieuse: elle hé récolte' rien.
Jeune, elle a beaucoup soigné sa beauté et ses
talents dans ce qu'ils
occupée de s'amuser le plus possible. Maintenant,
le crépuscule arrive, et son oisiveté lui pèse. Elle
gronde beaucoup ses domestiques', et je crois que le
meilleur de son temps se passe dans cette déplai-
sante occupation. Mes nièces, sous la direction sage
de tante Aimée, ont pris d'autres habitudes. Dans
cette maison, qui paraît une aux yeux du monde,
deux esprits, deux systèmes; je dirais presque d'eux
religions, sont en présence, et se livrent une
DE LA VIE D'UNE FEMME 43
guerre sourde, mais acharnée. Ils sont personni-
fiés par nos deux chefs féminins: Grande-Mère,et
tante Aimée. Grande-Mère, il faut bien le dire, es
une sorte de païenne christianisée ; elle encense
toutes les fausses idoles : le plaisir, la, dissipation,
la beauté purement physique, l'esprit purement
mondain. Elle a accommodé la religion à ses fai-
blesses ; elle loge la charité, le renoncement, l'humi-
lité, l'indulgence dans les cloîtres, et se fait l'esclave
du monde, dont elle accepte aveuglément toutes les
maximes, tous les travers. Le véritable but de la vie,
son but idéal et positif lui échappe, ou plutôt elle
ne veut le voir qu'àtravers le brouillard de l'égoïsme
et des préjugés.
Tante; Aimée, c'est la femme chrétienne, dans le
monde. Les yeux, fixés sur le but suprême qu'elle a
donné à sa vie, elle reste inébranlable, dans sa foi,
ferme dans ses principes, mais le coeur pénétré par.
l'amour de Dieu et par l'amour du prochain. Si elle
déteste les fautes,, elle se montre pleine de mansué-
tude pour les coupables ; tandis que Grande-Mère,
indulgente pour les fautes , flagelle impitoyablement
ceux qui les ont commises. La maison, ainsi parti-
cipe tour à tour du. ciel et de l'enfer, et chacune de
nos reines gouverne à son tour.
L'après-midi, c'est Grande-Mère qui règne. Dans
son salon se tiennent les conversations fortement épi-
44 UNE ANNÉE
cées ; là paraissent, sous les traits les plus élégants,
la médisance, l'envie, l'oisiveté, la coquetterie, la fri-
volité. Ces mets, accommodés par des mains déli-
cates et parfumées, saupoudrés d'esprit, d'originalité,
n'en brûlent pas moins lé palais de ceux qui les
mangent ; mais, chez Grande-Mère, la table est tou-
jours servie ainsi, et il faut une grande vertu pour
pratiquer l'abstinence.
Tante Aimée, qui tient le sceptre le matin, entend
autrement son rôle de souveraine. Ce changemen
fait penser à une lorgnette retournée : ce qui était
visible là, est invisible ici ; ce qui était grossi là, est
diminué ici ; et ainsi de tout : idées et sentiments.
Le royaume de Grande-Mère me plaît moins que
le royaume de tante Aimée. Notre salon de travail
est si riant et si agréable d'aspect ! Les amis intimes :
M. de Belauray, qui m'a enfin été solennellement
présenté, les Saint-Florent, deux ou trois autres
personnes, y paraissent après le déjeuner de dix
heures. Nous travaillons en causant. Renée a des
doigts de fée dont elle se sert de la plus utile façon ;
Yseult, en travaillant des mains, suit plus la volonté
de tante Aimée que ses goûts propres. Quand nous
sommes seules, elle est souvent distraite, elle tra-
vaille mollement ; elle a, je le crains, des tendances
à imiter Grande-Mère. Tante Aimée lutte vaillam-
ment contre ce danger, et l'éloigné. Pour ne pas
DE LA VIE D'UNE FEMME 45
paraître dans le salon à l'heure indiquée, il faut un
motif grave, une indisposition réelle, ou un ordre
formel de Grande-Mère, qui aime peu ces réunions
matinales, mais que ses habitudesretiennent dans
son lit. Renaud nous fait souvent des visites, à ces
heures calmes de la journée ; il joue avec Anne, nous
raconte mille folies inoffensives, et se montre le
meilleur garçon du monde. Si j'en juge, cepen-
dant, d'après certains soupirs étouffés qui sont
échappés à-tante Aimée, et d'après la lettre de
Pauline, il mène une vie assez désordonnée. S'il se
laisse entraîner par le torrent, il finira par s'y noyer;
car je ne vois pas poindre la digue. Son caractère
est fougueux, indépendant, porté aux choses ex-
trêmes; et, on le devine, il a secoué tout joug, il
s'est soustrait à toute autorité. Grande-Mère l'ad-
mire, son père se tait, ses soeurs l'adorent, tante
Aimée gémit. Toui cela n'enraye rien.
Le 29 octobre.
Henri est revenu. Il n'y a que deux jours que
nous vivons ensemble, et nous sommes déjà amis.
Je me sens pleine de sympathie pour cet enfant sé-
rieux, qui me paraît avoir le coeur et la raison de
tante Aimée. Physiquement, il lui ressemble un
46 UNE ANNÉE
peu et aussi un peu à son oncle Emmanuel ; il a de
beaux yeux foncés et pourtant très lumineux. C'est
un grand renfort pour le camp chrétien que com-
mande tante Aimée. Henri est son aide-de-camp.
Dans le camp païen se retranchent Grande-Mère et
Renaud. Je me demande encore à quel parti appar-
tient vraiment Yseult. Dans le salon de tante Aimée,
sa simplicité, sa gaieté, lui donnent l'air d'être des
nôtres; dans le salon de Grande-Mère, il y a chez
elle comme un épanouissement d'orgueil qui assom-
brit sa beauté à mes yeux et qui me donne beau-
coup à penser. Elle a pourtant pour Henri une
préférence marquée, et c'est Renaud que ma douce
petiteRenée préfère. Le monde moral, aussi bien
que le monde physique, estrempli decontrastes.
Henri est très-pieux, et suit par raison un cours
qui se fait chez les Jésuites. Ses soeurs et son frère
l'appellent souvent Monseigneur
Le 2 novembre.
Nous sommes tristes ou pensifs. Les cyprès du
cimetière ont balancé leurs têtes lugubres sur nos
fronts, et on dirait que leur ombre nous couvre en-
core. Je n'ai aujourd'hui que des larmes et des
souvenir.
DE LA VIE D'UNE FEMME 47
Le 8.
M. Emmanuel, qui est devenu mon onclele Jar-
dinier, en souvenir de ma méprise, a passé la ma-
tinée avec nous ; Mimi de Saint-Florent et son frère
Emile sont arrivés après le déjeuner. On s'est mis
à faire de la musique. Yseult a une très-belle voix
et chante avec beaucoup d'âme. Son oncle et elle
Ont chanté un duo qui a été chaudement applaudi,
et le Jardinier nous a dit ensuite l'Adieu de Mozart.
Sa voix pénétrante, harmonieuse, très-puissante, a
trouvé le chemin de nos âmes. La figure animée de
Mimi de Saint-Florent s'est palmée,; le visage sar-
castique d'Émile est devenu sérieux. Mais, quand
j'ai relevé les yeux, j'ai vu une émotion qui m'a
bien autrement surprise, des larmes nageaient dans
les grands yeux limpides de tante Aimée.
Renaud, qui aime peu les arts, a pris à partie
l'émotion générale et a abrégé ce délicieux.mo-
ment. Il redoute cependant un peu son oncle Em-
manuel. J'ai remarqué que quand il rencontre, au
milieu dp sesfanfaronnades, cet oeil de penseur
attaché sur lui, sa voix s'adoucit presque à son
insu, et il termine son discours par un éclat de rire
un peu forcé.
48 UNE ANNÉE
Aujourd'hui, il a pu dire de la musique tout le
mal qu'il a voulu en dire. Notre chanteur avait com-
pris notre émotion, et s'était retiré dans un coin
avec Anne, qui devient son amie intime. Cet homme,
ordinairement silencieux, s'amuse à causer pendant
des heures entières avec cette enfant, et quand ils
font ensemble la visite du jardin, il y a toujours un
bruit de voix dans l'endroit où ils se trouvent.
Le 10.
Je viens de surprendre Renée dans l'accomplisse-
ment d'un de ces actes qui révèlent toute la délicate
bonté d'un coeur. Avant le dîner, j'avais eu à en-
tendre les plaintes amères de ma vieille Étiennette,
qui se croit la risée des domestiques élégants parmi
lesquels elle vit. Je ne sais trop jusqu'à quel point
ses plaintes sont fondées, et cependant je la suppose
plutôt atteinte d'une sorte de nostalgie qui m'in-
quiète. Je ne pourrais me passer de cette humble et
fidèle compagne de ma vie, dont le coeur est si dé-
voué, le caractère si honnête, et à laquelle je confié
sans crainte ma fille, mon trésor. Pendant le dîner,
je me sentais tourmentée, et, dans l'espoir de dissi-
per un peu le mal de tête né de ces petits soucis, je
DE LA VIE D'UNE FEMME 49
suis allée errer seule par le jardin. En revenant de
ma promenade, j'ai passé auprès du soupirail qui
donne, de ce côté, du jour et de l'air aux cuisines, et,
entendant la voix de Renée, je me suis approchée.
Les domestiques dînaient, elle se tenait debout de
vant la table, sa robe d'alpaga blanc relevée sur son
bras gauche.
— Nous désirons tous, et je désire qu'elle n'ait
plus à se plaindre de personne, disait-elle. Respec-
tez-la, honorez-la : elle est vieille et fidèle, et je la
respecte bien, moi.
— Elle est bien sermoneuse, Mademoiselle, dit
la cuisinière, en levant vers Renée un regard en-
flammé.
— Et bien grognon, ajouta le groom de Renaud,
un gentil garçonnet très-pimpant.
— Et si superstitieuse , ajouta une troisième
voix, qu'il n'y a guère moyen de ne pas rire un
peu.
J'avais compris qu'il s'agissait de ma vieille
Étiennette.
— Je le sais bien, répondit Renée ; mais il faut la
laisser dire et faire. Elle est votre doyenne à tous
et vous savez combien elle est dévouée à madame
Ferdinand. Aujourd'hui, après vos éclats de rire,
elle était triste, et cela m'a vivement peinée. J'ai
donc résolu de vous demander à tous de témoigner
3.
50 UNE ANNÉE
plus d'égards à cette excellente femme. Mon Dieu !
laissez-la gronder un peu, sermonner un peu; lais-
sez-la croire que les pies sont des animaux sacrés ;
laissez-la retourner les trépieds, quand elle les trou-
vera tournés de façon à porter malheur,. Tante Ai-
mée me souffrirait pas qu'on se moquât d'elle, ni
moi non plus.
Pendant qu'elle parlait ainsi, je la regardais. La
lueur rouge et forte qui jaillissait encore du large
foyer, et près de laquelle pâlissait la lumière de la
lampe posée sur la table, l'enveloppait. Pour res-
sembler à un ange, il ne lui manquait que des ailes.
Une baguette d'or à la main, elle aurait encore bien
représenté ces fées gracieuses qui peuplent les contes
orientaux, et qui n'interviennent que pour réparer
les malheurs, adoucir les injustices, consoler les
afflictions.
Mais une autre fée a tout-à-coup apparu dans la
cuisine.
Comme Renée finissait son speech, écouté avec la
plus respectueuse attention, Yseult a paru près
d'elle. Avec son teint éclatant, ses yeux de feu, sa
taille superbe, cet air involontairement hautain
qu'elle prend toujours un peu vis-à-vis de ses infé-
rieurs, elle m'a rappelé la fée, belle mais fatale, dont
le rôle, dans les mêmes contes, est d'infliger la souf-
france ou la punition.

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin