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Imprimerie de W. REmquet et Cle, rue Garancière, 5.
UNE
ENFANT DE MARIE
uu
Vie d'une Jeune Pensionnaire.
RELATION AUTHENTIQUE
OFFERTE AUX JEUNES PERSONNES CHRETIENNES,
rnr M. l'abbé C. H. A.
ycni, sponsa Christ!, accipe coronam quain tibi
Dominus proeparauit in cctcrntnn.
Venez, épouse du Ch ri si, recevra lu couronne
que !c S«igneur vous a préparée pour l'éler-
nité. (BBBT. ROU. Oflic. Virg.)
PARIS
CHARLES DOUNIOL, LIBRAIRE,
nie de Tournon, n. 29;
1854.
PRÉFACE.
« Il y a plusieurs demeures dans la mai-
ce son de mon Père, «disaitNotre-Seigneur
à ses apôtres ; et, par ces paroles, il vou-
lait nous faire comprendre que si la gloire
réservée aux élus dans le ciel a plusieurs
degrés, les vocations et les mérites sur la
— VI
terre sont aussi de différentes sortes. Ici-
bas, l'Eglise de Dieu, composée des pas-
teurs et des brebis, des pères et des enfants,
des pontifes et des fidèles, nous offre,
dans une admirable unité, une diversité
non moins admirable de grâces et de dons.
Tout concourt à la même fin : la gloire
de Dieu par le salut des âmes; mais tout
ne prend pas la même voie. Les uns mar-
chent par le chemin sanglant du martyre,
les autres par les rou tes glorieuses del'apos-
tolat. Tandis que celui-ci, quittant volon-
tairement toutes choses, se dévoue par état
aux conseils évangéliques dans un Ordre
religieux, celui-là, vivant au milieu du siè-
cle, se contente d'accomplir avec perfection
les devoirs de la vie commune. Les âmes
VII
sont autant de fleurs mystiques formant,
sur la terre, le jardin de Dieu et de son
Fils Jésus-Christ. On y voit la rose des
martyrs, le lis des Vierges, la violette des
confesseurs, des pénitents et des veuves, et
chacune de ces fleurs a son parfum, comme
elle a sa couleur. Ces divers parfums
sont ce la bonne odeur de Jésus-Christ, »
comme parle saint Paul. Christi bonus
odov sumus nos (II Cor., n, \ 5), c'est-à-dire
les vertus diverses de la vie chrétienne ;
et ces couleurs variées nous représentent
les vocations diverses des âmes. L'épouse
du Christ, l'Église, dit le Psalmisie, est
parée d'ornements variés, circumdata va-
rietate(Ps. XLIV, 10).
Or, c'est la joie de Dieu, la joie de son
VIII
Fils et de ses anges, de visiter fréquem-
ment ce jardin mystique. Dieu le Père s'y
complaît par amour pour Jésus-Christ, et,
quand il s'est parfumé des vertus des âmes
saintes, il peut, avec bonheur, dire ces pa-
roles du vieux patriarche Isaac : « Voici
que l'odeur des vêtements de mon fils
est comme l'odeur d'un champ plein de
Heurs et de fruits. Ecce odor filii mei
sicut odor agrl pleni (Gen., XXVII, 27).
Or, nous devons aussi, nous chrétiens,
parcourir souvent ce jardin et nous em-
baumer de ses parfums. Nous devons étu-
dier les merveilles de la grâce dans les
âmes et choisir des modèles que nous
puissions imiter dans les voies où la Pro-
vidence nous a placés. C'est pourquoi la
IX —
lecture de la Fie des Saints est extrême-
ment utile à tous ceux qui désirent mar-
cher selon Dieu et arriver au ciel.
Mais parmi les saints, il en est qui ont
été élevés par l'Eglise sur les autels, et il
en est d'autres qui ont reçu et qui rece-
vront sur la terre seulement la gloire qui
résulte d'une édification donnée dans la
famille et dans un cercle restreint de pa-
rents et d'amis. La vie dos premiers est,
sans aucun doute, plus illustre et plus
profitable ; la vie des seconds est plus
humble et moins utile. Toutefois, elle
charme et édifie encore ; et la gloire de la
religion, comme le bien des âmes, demande
qu'on l'écrive et qu'on la propose aux fi-
dèles.
Mous venons donc offrir, clans ce mo-
deste travail, aux jeunes chrétiennes de
nos maisons d'éducation, le récit édifiant
de la vie et de la mort d'une de leurs com-
pagnes. Elles y verront l'oeuvre de la
grâce; elles y apprendront par quelles
secrètes voies Dieu pénètre dans un coeur;
comment il triomphe de la nature, et
quelles précieuses récompenses il accorde
à la vertu.
Hélas! les vertus stériles du siècle ne
sont que trop à la mode aujourd'hui! 11
nous faut des vertus chrétiennes; il nous
faut des vertus surnaturelles et divines; il
nous faut ce qui donne la grâce de vivre
et de mourir selon Dieu, pour gagner le
ciel. Dans les maisons d'éducation où les
enfants reçoivent ces premières leçons,
dont l'influence se fait sentir pendant
toute la vie, il est nécessaire que l'ensei-
gnement soit profondément chrétien. Sans
cela tout est perdu ! On verra, dans la vie
que nous offrons ici au public, le résultat
d'une éducation chrétienne.
Joséphine de M... fut une de ces fleurs
parfumées du jardin de Dieu, que les jeunes
filles chrétiennes doivent aimer. Après
avoir cueilli avec amour cette fleur, nous
l'avons étudiée et dépeinte, et nous es-
pérons qu'elle sera pour plusieurs la bonne
odeur de Jésus-Christ.
Paris, ce 2b mars 185'p, en la fête de l'Aiinon-
lïnlion de la Très-Saintc-Vierge.
CHAPITRE PREMIER.
la famille, la naissance, les premières années et
le earnctèi-c de Joséphine de M
lit terra dexerta, et in rit/, et i/iiit/rtosti,
sic in sanclo apparuitibi. rit videre.ni virttt-
tem tuenn e.t giarium luam.
Dans une terre déserte, sans chemin et sans
eau, j'ai paru devant vous, Seigneur, comme
si j'étais dans voire sanctuaire, alin d'y con-
templer votre puissance et votre gloire.
( Ps. Lxir. )
LA famille est une association naturelle d'indivi-
dus ayant le même sang. C'est Dieu qui l'orme les
familles et qui consacre parmi elles, pour les fortifier
et les gouverner, cette autorité paternelle dont il est
la source, et cette féconde tendresse de la mère qu'il
fit sortir de la bénédiction donnée à la première
femme.
_ 2 —
Chaque famille possède des traditions particuliè-
res, un type propre, comme elle a un sang hérédi-
taire toujours reconnaissable. De là viennent, avec
la transmission du sang et du nom, les vices et les
vertus de famille. Car, bien qu'il n'y ait pas d'influen-
ce fatale des pères sur les enfants , on peut, Jsans
témérité, soutenir que nos parents prédestinent plus
ou moins notre âme et nos organes au vice ou à la
vertu, au mal ou au bien. C'est le travail de l'éduca-
tion domestique et sociale de corriger en nous les
tendances mauvaises; c'est surtout notre travail per-
sonnel de faire de notre organisme un instrument
de vertu. La grâce de Dieu, que Jésus-Christ nous
a méritée, joue le principal rôle dans cette lutte
du bien contre le mal ; et s'il arrive , par bonheur,
que le bien prédomine dans un coeur, c'est en-
core à la grâce à le rendre surnaturel et divin,
à le développer, à le perpétuer et à le faire fleurir
et fructifier pour le ciel. Quand Dieu fait naître un
enfant dans une famille, c'est sans doute une grande
grâce que cet enfant soit prédisposé au bien ; mais
si, au contraire, il est prédisposé au mal, c'est une
grâce plus grande, c'est un triomphe magnifique de
voir, sous l'influence d'une éducation chrétienne, le
mal céder la place au bien , et les semences du vice
— 3 —
étouffées par une abondante et précoce germination
des plus belles vertus.
Joséphine de M... fut au nombre des enfants qui
ont à lutter contre elles-mêmes, et dont toutes les
vertus sont autant de victoires. Elle vint au monde
dans le midi de la France, le 15 février de l'an du
salut 1838. Elle naquit d'une famille honorable et
riche; mais la foi chrétienne regrette de ne pou-
voir saluer dans les parents de cette jeune enfant
des chrétiens assez pieux pour servir à leur fille
de maîtres et de modèles dans l'école de la vertu.
Quelques jours après sa naissance elle fut régéné-
rée dans les eaux du baptême ; mais la grâce qu'elle
y reçut ne devait se développer que plus lard
sous l'influence d'une éducation vraiment chrétienne
et sous l'empire d'une forte volonté.
Il y avait dans le caractère de Joséphine de M...
comme trois vices originels qui devaient lui donner
de nombreuses et longues occasions de luttes contre
elle-même : l'égoïsme, la jalousie et la gourman-
dise.
L'égoïsme lui faisait tout concevoir et tout rap-
porter à son avantage ; la jalousie diminuait en son
âme la tendresse et l'expansion de coeur envers sou
père et sa mère ; la gourmandise tendait à déve-
— 4 —
lopper dans son corps, au détriment de son âme, des
instincts sensuels et grossiers. Certes, ce n'est point
merveille qu'une enfant riche et ayant tout à souhait
nous laisse découvrir en elle les défauts que je viens
de nommer. Combien d'enfants, hélas! qui, sur ce
point, ressemblent à notre Joséphine ! Mais ce qui
doit nous étonner, c'est la bonté de la Providence
dont les soins persévérants et la sagesse toute ma-
ternelle surent tirer le bien du mal, ainsi que nous
le dirons plus tard.
La jalousie naquit au coeur de Joséphine de l'idée
que ses parents avaient plus d'amour pour son frère.
Ce frère, plus âgé que Joséphine de quinze mois,
formait avec elle toute la famille de M. de M...
Ces deux enfants auraient pu faire lé bonheur
l'un de l'autre. Il est si doux pour une soeur d'aimer
un frère, de partager avec lui peines et joies, plai-
sirs et douleurs! de trouver en lui une protection,
un appui, un guide, un ami donné par la nature!
Et il est si doux aussi pour un frère de trouver dans
une soeur cette délicatesse de sentiment, cette ten-
dresse du coeur, ce charme exquis des manières qui
corrige, en s'unissant à elle, ce que la force de
l'homme a de trop rude et de trop austère! Quand
un frère et une soeur s'aiment et savent se suffire,
— 5 —
Dieu sourit à leur affection : il se mêle à leurs
jeux, à leur conversation, à leur vie, et dès lors ce
ne sont plus deux enfants de l'homme que l'oeil chré-
tien découvre en eux, mais deux anges du ciel, ve-
nus sur la terre pour consoler et bénir une fa-
mille.
Au lieu de cette joie et de cette bénédiction,
Joséphine n'apporta à ses parents, par sa jalou-
sie, sans fondement réel, que des inquiétudes et
des craintes. Elle retira donc à son père et à sa
mère quelque chose de l'affection qu'elle devait
leur donner sans réserve, autant, peut-être, que,
dans sa pensée, ses parents lui en avaient refusé ;
et ainsi blessée au vif même du coeur, dès ses plus
jeunes années, elle se rendit triste et mélanco-
lique.
Mais une jeune enfant de cet âge, en qui la vie
surabonde, peut-elle vivre sans affection? n'a-t-elle
pas, au contraire, l'impérieux besoin de se donner
sans réserve? et Joséphine ne devait-elle pas re-
porter sur quelqu'un la part d'amour qu'elle refusait
à ses parents? — Ici fut l'écueil le plus fatal de
sa première éducation. Joséphine ayant donné pres-
que tout son coeur à ses grands parents en fut
aimée contre toute sagesse : la famille de M... fut
1.
— 6 —
bientôt divisée, l'autorité du père sur la fille bien-
tôt affaiblie. Joséphine était-elle grondée par son
père ou par sa mère, elle trouvait une approbation
dangereuse dans ses grands parents. Par là, elle
se croyait toujours en butte sinon à la haine, au
moins à la désaffection de son père et de sa mère, et
les louanges accordées justement à son frère forti-
fiaient encore cette pensée ; car celui-ci, doué d'ex-
cellentes qualités naturelles , échappait nécessai-
rement aux reproches que méritaient les défauts
de Joséphine. — Ainsi la jalousie de cette petite
enfant troublait toute une famille ; et ce doit être
une leçon aux parents de se tenir fortement unis
dans le même système d'éducation. Il faut aimer
beaucoup, sans doute, les enfants que Dieu nous
donne, mais il faut les aimer pour eux-mêmes,
et, par conséquent, les corriger avec prudence.
Quelle responsabilité Jes grands parents de José-
phine n'assumèrent-ils pas, en couvrant ses défauts
de leur tendresse? Aussi l'égoïsme se nourrissait
chez elle de cette affection déréglée et avec l'é-
goïsme sa sensualité se développait; car c'est la
règle que les instincts grossiers du corps se déve-
loppent en proportion de la diminution des qualités
de l'âme. Quand l'amour est réglé dans un coeur,
_ 7 —
quand l'esprit accepte la lumière, et la volonté ia
grâce'fortifiante du devoir, les sens se soumettent
plus aisément à la tempérance. Mais, au contraire,
si l'esprit aime les ténèbres, si le coeur repousse
le joug de l'éducation, les sens se donnent libre car-
rière , et avant, de se livrer à de plus grands désor-
dres, ils se complaisent dans le manger et le boire.
Que les parents veillent donc soigneusement à dis-
cipliner l'âme et le corps de leurs enfants, et sur-
tout qu'ils soient unanimes dans le choix des moyens
à prendre pour cela. Et comme cette matière est de
grande conséquence, j'insérerai ici quelques avis
tirés des maximes de Salomon, qui, je l'espère, se-
ront profitables aux familles.
« Celui qui aime son fils ne cesse point de l'in-
struire. » Qui diligit filium, instante)' erudit.
(Prov., xin, 24.) «Oui, «ajoute un docte et pieux au-
teur, « celui qui aime son fils ne cesse point de l'in-
« struire selon les besoins de chaque âge, et il règle
« tous les mouvements de son corps et de son esprit
« par des remontrances perpétuelles et judicieuses.
« Commencez à vous appliquer à l'éducation de vos
« enfants dès qu'ils peuvent écouter, et n'oubliez pas
« que l'éducation doit suivre de près la naissance,
« puisque la corruption et l'inclination au mal vien-
— 8 —
« nent avec elle. Pour petit qu'un enfant puisse être,
« dès lors qu'il a une âme spirituelle et immortelle,
« c'est scandale de le laisser vivre brutalement, et
« c'est attendre bien tard à lui parler de son devoir
« que d'attendre que la raison soit entièrement éveil-
« lée. Tandis que la nature est flexible et molle, il
« la faut fléchir et lui donner le premier pli des af-
« fections et des habitudes qu'elle doit avoir au temps
« de sa force. Il faut que votre enfant pratique le
« bien avant qu'il le connaisse ; il faut qu'il s'y ac-
« coutume par obéissance ou par nécessité avant
« qu'il le choisisse par jugement, et que, sans sa-
it voir ce qu'il fait, il ne fasse rien que selon les rè-
« gles de la raison et de l'honnêteté....
« L'enfance a ses perfections et ses vertus : mettez
« ordre qu'elles paraissent en l'enfance de votre fils.
« Dès que la nature lui enseigne à parler et à vou-
« loir, ensëignez-lui à parler et à vouloir comme il
« faut, et faites si bien qu'aucune de ses actions hu-
« maines n'ait l'air et l'apparence d'une action de
« bête.
<t L'enfant heureux et bien élevé est celui dans
« qui les passions se trouvent domptées et obéis-
« sautes avant que la raison s'éveille; de sorte qu'en
« s'éveillanf elle n'ait plus rien à faire qu'à régner
— 9 —
« en paix et à jouir de la victoire que l'éducation a
« remportée (1). »
Telles ne furent pas, malheureusement, les maxi-
mes qui présidèrent à la première éducation de
Joséphine. Son âme et son corps pouvaient donc
être comparés à cette terre déserte, sans chemin et
sans eau, dont parle le prophète David, in terra
déserta, etinviâ, et inaqttosâ (Ps. LXII). C'était
la terre des défauts naturels les plus affligeants, la
terre des ronces et des épines, une terre de désola-
tion pour ceux à qui elle appartenait. Mais Dieu,
dans sa bonté eut pitié de Joséphine; il la regarda
de ce regard d'amour qui donne la vie, le rafraî-
chissement et la paix.
Pour mettre fin aux divisions de famille, les
parents de Joséphine prirent la résolution de l'en-
voyer à Paris et de la placer dans une maison
d'éducation où elle pourrait s'instruire et se corriger.
Elle avait alors dix, ans. Nous allons la suivre et l'é-
tudier au milieu de cette nouvelle famille de saintes
dames qui furent ses maîtresses, et des pieuses en-
fants qui furent ses compagnes. C'est là que la vertu
(1) Les Conseils de la Sagesse, du 1'. Boutauld, de la Com-
pagnie de Jésus.
— 10 —
et la gloire de Dieu l'attendaient pour se manifester
à elle et la transformer en une chrétienne parfaite.
Sic in sancto apparui tibi, ut viderem virtutem
tuam et gloriam tuam.
CHAPITRE II.
Le pensionnat chrétien.—r Entrée de Joséphine de M...
dans lit maison des Dames de S... — Sa conduite
pendant les deux premières Années qu'elle passa
dans cette sointel maison.
Ducovt eam in solitudinem et loquar àd
cor ejus.
Je la conduirai dans la solitude, et je par-
lerai à son coeur. (OSKE, II, 14.
Plantait in domo Domini, in atriis da-
mas Dei nostri jlare.bunt.
Plantés dans la maison du Seigneur, ils fleu-
riront dans les parvis de la maison de notre
Dieu. (ps. XCT, \k.)
IL n'y a pas de doute que la meilleure éducation ne
soit celle que donne la famille. Un enfant auprès de
son père et de sa mère est à la source de la plus
forte et de la plus pure affection, et quand la lumière
de l'esprit nous arrive par la parole de ceux que nous
aimons naturellement, elle est mieux comprise, elle
— 12 —
a plus d'efficacité et plus de durée. Il serait donc à
désirer que ceux dont nous tenons la vie nous ren-
dissent également débiteurs à leur égard du bienfait
de l'instruction et de l'éducation. D'ailleurs les liens
de famille y gagneraient. Si l'on voit tant d'enfants peu
tendres pour leurs parents, c'est que les enfants
sont, en général, trop tôt et trop longtemps éloignés
de la maison paternelle. Et cependant, quelle douce
joie n'est-ce pas de pouvoir vivre dans une parfaite
communauté de biens, de peines et de joies, quand
on a le même sang et le même nom ! Quel bonheur
n'est-ce pas pour une mère de pouvoir chaque jour
se complaire dans sa fille, en la voyant croître sous
ses yeux, par ses soins, en âge et en grâce devant
Dieu ei devant les hommes ! Et pour un père, quel
noble orgueil, quelle légitime satisfaction n'y a-t-il
pas de voir son fils devenir homme par la pensée,
par la volonté, par le développement progressif du
corps et rester toujours enfant par le coeur : enfant
soumis et aimant, enfant de consolation et d'espé-
rance !
Toutefois, si l'éducation de famille est préférable
à toute autre, elle est aujourd'hui presque impos-
sible, dans toutes les conditions qu'elle exige. C'est
pourquoi le pensionnai supplée à la maison pater-
_ 13 —
nelle, l'instituteur ou la maîtresse au père ou à la
mère, et dans la nécessité où se trouvent le plus
grand nombre des parents de s'éloigner de leurs
enfants, la seule consolation que les uns et les au-
tres-puissent avoir, c'est celle de choisir une mai-
son d'éducation digne de représenter la famille, en
la remplaçant.
M. et Mme de M..., dans l'impossibilité de garder
plus longtemps au milieu d'eux Joséphine, purent au
moins se réjouir en pensant que le pensionnat chré-
tien où entrait leur fdle était une maison recomman-
dable. Joséphine, en effet, devait y trouver de nou-
veaux parents, des maîtresses dévouées à ses vrais
intérêts, et des compagnes affectueuses comme des
amies et des soeurs.
La famille de M... s'établit à Paris, afin de sur-
veiller l'éducation de Joséphine. Ainsi, quoique
élève du pensionnat, cette enfant restait toujours
auprès de ses pareuls, comme une jeune plante
que l'on associe à d'autres dans un terrain commun,
mais en la laissant briller dans le groupe auquel elle
appartient, sous le même rayon de soleil qui la fit
éclore.
À peine fut-elle entrée au couvent que les reli-
gieuses coriimencèrenl à s'apercevoir de la difficulté
2
— 14 —
de leur tâche. Joséphine arrivait dans ce monde
tout à fait nouveau pour elle avec les défauts de son
caractère. Et si ces défauts étaient apparents dans
la famille, combien ne le furent-ils pas davantage au
milieu de compagnes nombreuses et déjà discipli-
nées ! Or c'est ici l'avantage de la vie commune
qu'en mettant nos vices en relief, elle les expose du
même coup à la critique, à l'animadversion, et en
triomphe enfin par ces coups redoublés auxquels ils
sont soumis. Vivre en commun est chose très-diffi-
cile. Il faut de la patience, du bon vouloir, de l'ab-,
négation, de la charité, sous peine de vivre dans la
plus cruelle de toutes les afflictions : l'isolement,
l'égoïsmeet la haine. On préfère la réforme du ca-
ractère au malheur de n'être pas aimé et de ne pas
aimer soi-même ; peu à peu on se met à l'oeuvre.
Sans presque s'en douter, on se corrige, on se
calme, on s'adoucit, on se fait tout à tous, et au bout
de quelque temps on n'est plus le même. La vie
commune a produit cet heureux changement, et
c'est le plus grand peut-être de ses bienfaits. Ajou-
tez à cela la régularité des exercices, la solitude du
lieu, l'ordre des études, ce parfum de vertu qui
s'exhale des murs mêmes du couvent, cet air du ciel
que l'on y respire, ces cours, ces jardins, ces corri-
— 15 —
dors, ces tableaux, ces statues, cet appareil de reli-
gion et de science qui vous parle à toute heure et de
mille manières, ces maîtresses, en qui l'affection
s'allie à l'autorité, et vous comprendrez comment il
se fait que les natures les plus ingrates s'améliorent,
se perfectionnent et changent complètement dans
une maison chrétienne. Deux ans s'écoulèrent pour-
tant avant que cette amélioration fût sensible chez
Joséphine. Pendant ces deux années sa jalousie,
son égoïsme et sa gourmandise se manifestèrent de
temps à autre. Elle s'attira par là au moins l'indiffé-
rence de ses compagnes. Ses défauts, en effet, la ren-
daient opiniâtre. Dans les jeux, elle se montrait peu
gracieuse, difficile, acariâtre. Il fallait donc la punir
quelquefois, mais plus souvent encore lui témoigner
de l'affection, de la tendresse même ; c'est qu'en effet,
Joséphine en avait bien besoin. La pauvre enfant!
n'était-elle pas bien malheureuse de son caractère?
et puis, n'avait-elle pas sans cesse au coeur cette
amère et cruelle pensée que ses parents ne l'ai-
maient pas? Avec une âme aussi ardente que la
sienne, un esprit ouvert, des passions vives, José-
phine souffrait un martyre moral impossible à dé-
crire, en se croyant privée de l'affection de ses
parents. Souvent, tandis que ses jeunes compa-
— 16 —
gnes, sous un beau soleil de mai, au milieu des
fleurs du jardin et au chant harmonieux des oi-
seaux, s'ébattaient, folâtraient, riaient joyeuse-
ment, on la voyait solitaire et rêveuse, la tristesse
peinte sur le visage et les larmes aux yeux.
Qu'avait-elle donc? de quoi souffrait-elle? le soleil
ne brillait-il pas pour Joséphine? les fleurs ne crois-
saient-elles pas pour son regard? les oiseaux
ne chantaient-ils pas pour son oreille? Ses bon-
nes et pures compagnes n'étaient-elles pas dis-
posées à l'embrasser et la recevoir dans leurs
jeux? — Ah! ce qui tourmentait son âme pro-
fondément sensible, c'était de croire que ses parents
ne l'aimaient point. Et quand une de ses maîtresses
venait lui demander la cause de sa peine, Joséphine,
le coeur saignant et les yeux en pleurs, disait : « J'ai
« vu plusieurs de mes compagnes avec leurs mères ;
« oh! qu'elles étaient tendres ces mères! elles
« caressaient bien leurs filles, elles les embras-
« saient, elles les pressaient sur leur coeur!...
« et moi! ah! moi, ma mère ne m'aime pas, et je
« pleure, je suis malheureuse ! » C'est alors que
ses maîtresses s'efforçaient par tous les moyens de
la tirer de son illusion. N'était-elle pas, en effet, le
plus cher objet de l'amour maternel ! et son père ne
— 17 —
la comblait-il pas d'affection ! les dames de S... peu-
vent rendre témoignage de la sollicitude delà famille
de M... pour leur fille. Celle du père était vraiment
admirable. Mais il y avait un bandeau fatal sur les
yeux de Joséphine. Ce bandeau, que la jalousie
avait formé, ne devait tomber que peu à peu sous
l'influence de l'esprit de bienveillance qu'inspire la
vie commune. Enfin Joséphine revint à des idées
plus vraies, à des sentiments plus justes, et son âme
goûta la joie que l'on trouve dans l'amour que nous
donnent les parents et que nous leur rendons. José-
phine aima tendrement son père. Elle accorda aussi
un juste retour à l'amitié toute dévouée de son frère,
qui ne cessait de lui en donner des marques, avec
une délicatesse et une amabilité charmantes. Il était
en tout soumis aux volontés de sa soeur. Celle-ci
exerçait sur lui une sorte d'empire, vraiment despo-
tique dont il ne se plaignait jamais, quoiqu'il le re-
marquât fort bien. Mais c'est le propre des fortes
natures de vouloir et de savoir dominer. Joséphine,
quand elle eut son coeur ouvert à l'affection, im-
posa son amour; et cette royauté de la tendresse
ne devait plus la quitter. Elle avait souffert beau-
coup; quand elle se crut aimée, son âme déborda
de joie, <È> cet épanchemant pacifique et pur
— 18 —
de l'affection corrigeabeaucoup la jalousie, l'égoïsme
et la gourmandise de Joséphine. Comment, en effet
la jalousie aurait-elle pu subsister sans objet? Com-
ment la glace de l'égoïsme aurait-elle pu résister à
la chaleur d'un coeur aimant? Et la gourmandise,
cette passion déréglée pour le manger et le boire,
comment aurait-elle pu demeurer dans un corps
désormais dominé par les plus nobles instincts de
l'âme ? L'amour avait élevé l'esprit et le coeur de Jo-
séphine : les sens devenaient soumis, et désormais
cette lumière et cette paix ne devaient plus défaillir.
Dans la solitude, Joséphine avait entendu la voix
d'en haut : la voix de la vérité, de la justice et de
l'affection. Dans cette maison pieuse où la main de
la Providence l'avait plantée comme dans une terre
sacrée, elle commençait à reverdir, à refleurir, à
donner les plus belles espérances. Arrêtons-nous à
ce printemps heureux de notre.Joséphine, et dans
ces premières grâces qu'elle nous offre, saluons
avec joie les prémices de dons plus précieux en-
core.
CHAPITRE m.
La première Communion de Joséphine. — Comment
elle s'y prépara. — Les heureux fruits qu'elle en
retira.
Vox dïlecti mtipuhaiitis : yjperi mihi, sc-
ror mea, arnica vua, columba mea, imma~
culala jnca !
Voici la voix (!o mon époux qui frappe :
Ouvrez-moi, ma soeur, mon amie, nin colombe,
ma toute pure ! (CANT.V,2.)
LE moment allait donc venir pour Joséphine de
se dépouiller d'elle-même et de se revêtir de Jésus-
Christ. La première Communion devait, en effet,
mortifier plus parfaitement, dans son âme et dans
ses sens, les défauts naturels et y substituer
les vertus du divin Sauveur, sa grâce, sa foi, son
amour, sa douceur, sa force, son humilité. José-
phine, qui avait déjà lutté contre elle-même,
— 20 —
s'était rendue digne des faveurs du céleste Epoux.
Celui-ci parla de nouveau au coeur de son épouse,
et s'y prépara une entrée et une demeure. Elle
fut d'abord très-impressionnée par la pensée de
la première Communion. Elle sentait tout le prix de
la grande action qu'elle allait faire. Elle tremblait à
l'idée de la sainteté de Dieu ; elle se croyait peu
digue de s'approcher de la table eucharistique. ; mais
cette crainte n'était pas chez elle une crainte de
défiance, c'était une crainte selon le Saint-Esprit,
laquelle produit en nous le commencement de la
vraie sagesse (Ps. ex). Le premier soin de José-
phine, pour être agréable à Dieu, fut donc de ré-
gler ses passions. Elle s'appliqua de plus en plus à
devenir meilleure. Elle fut aimante envers ses pa-
rents, soumise à l'égard de ses supérieures, bonne,
simple et affable pour ses compagnes, austère pour
elle-même ; elle combattit surtout son penchant à la
gourmandise. La nourriture du couvent ne luiplaisait
pas. Joséphine, habituée, chez ses parents, au luxe
et à la délicatesse des repas, avait à se faire violence
pour manger ce qu'on servait à la table des pension-
naires, et plusieurs fois elle fut héroïque eu ce
point. Ce qui prouve, à cette époque, son progrès
dans la vertu, c'est sa docilité quand on la repre-
— 21 —
jiait. Victorieuse de ses caprices, de ses résistances,
de ses instincts de domination, elle finit même par
aimer beaucoup, et de préférence aux autres maî-
tresses, celle qui se montrait la plus sévère à son
égard et qui ne lui passait rien ; elle lui donnait
toute sa confiance et lui rendait compte de ses
moindres actions, de ses mouvements intérieurs,
de ses peines et de ses joies, et c'était toujours
avec une charmante simplicité qu'elle le faisait.
Aussi Joséphine ne tarda pas à conquérir l'amour
de ses maîtresses et de ses compagnes. Elle était
toute changée pour les autres, tout changea pour
elle. Autant autrefois on la regardait avec froideur
et défiance, autant on lui montrait alors de sym-
pathie et de généreuse affection. C'est ainsi que
Dieu la récompensait, en proportion des sacrifices
qu'il exigeait d'elle ; car Dieu ne nous dépouille que
pour nous enrichir. Quand il nous soumet à une
règle, à une discipline, certes, nous souffrons, nous
sommes crucifiés; mais bientôt le travail devient
moins pénible; le changement s'opère eu nous avec
plus de facilité ; peu à peu nos vices s'effacent, dis-
paraissent,, et sont remplacés par les vertus : le
calme alors est grand dans l'âme et dans le corps.
La paix règne au milieu de notre coeur, mais non
— 22 —
pas la paix de ce monde ; paix trompeuse, parce-
qu'elle est superficielle et de peu de durée. La paix
qui règne en nous, c'est celle de Jésus-Christ. Elle
est un fruit du Saint-Esprit, dit l'Apôtre, et, se-
lon Notre-Seigneur, le monde ne la connaît pas.
Efforcez-vous donc, jeunes enfants qui lisez ces
choses, de soumettre tout votre être, l'esprit, le
coeur et les sens, au joug du devoir, à la règle du
travail, de la prière; de réformer votre caractère,
d'accepter la réprimande et la correction, et
bientôt vous aurez la paix, vous aurez la joie; oui
la joie, qui n'est autre chose qu'une paix illuminée,
c'est-à-dire, une abondance de lumières dans l'es-
prit, et un calme plein d'onction dans le coeur.
« Toute discipline, dit saint Paul, paraît, à la vé-
« rite, n'être point joyeuse, mais triste, préseute-
« ment; ensuite, au contraire, elle donne à tous
« ceux qui s'exercent à la supporter, un fruit de
« justice plein de paix. » (Hehr. xn, 11.)
C'est ce qu'éprouva Joséphine quand elle eut com-
mencé à se vaincre, et cette paix la disposa à jouir
pleinement du bienfait de sa première Communion.
Le beau jour où elle devait la faire approchait ; elle
se prépara avec une ferveur de plus en plus grande.
Souvent on la voyait à la chapelle, priant dévote-
— 23 —
ment. Pleine de confiance en la très-saïnte Vierge
et en saint Joseph, elle s'adressait à eux pour
obtenir les grâces dont elle avait besoin. Elle
composait eh leur honneur des prières, toutes
remplies de ce parfum de naïve et douce piété qui
monte droit au ciel et que Dieu accepte. Quelque-
fois, elle faisait à la Mère de miséricorde, à Marie,
l'aveu de ses fautes, priant cette bonne mère de lui
en obtenir le pardon. Ses instances redoublaient
dans la ferveur de la demande, et quand elle se re-
tirait, elle emportait au fond de l'âme la confiance
d'être exaucée.
Enfin la retraite préparatoire à la première Com-
munion commença. Joséphine, recueillie en Dieu,
suivit tous les exercices avec une ponctualité et une
piété remarquables. Les instructions, les pieux can-
tiques, les dévotes oraisons, les cérémonies, l'exem-
ple de ses compagnes, tout lui parlait, tout la frap-
pait, tout la disposait à recevoir Jésus^Christ, et
quand le grand jour arriva, elle vint, pure et can-
dide, à la table sainte, car elle avait lavé sa robe
dans le sang de l'Agneau, par une confession gé-
nérale soigneusement préparée. Sa lutte contre elle-
même l'avait purifiée, comme le feu purifie l'or dans
le creuset, et ses larmes lui avaient conféré le bap-
— 24 —
tême de la pénitence. Pure, sainte, joyeuse, elle
trouva dans Notre-Seigneur Jésus-Christ une ré-
compense méritée.
L'Eucharistie fut pour elle le pain des anges, et le
ciel connaît seul les délices de celle jeune âme au
moment où Dieu l'inonda de son être, de sa lumière,
de sa force et de son amour!
Peu de temps après sa première Communion,
Joséphine eut à supporter l'épreuve de la maladie.
Sa santé, naturellement délicate, s'altéra sensible-
ment. Il semble que Dieu voulut dès lors la dépouil-
ler de ce qui restait en elle de terrestre, pour la pré-
parer au ciel, où elle devait monter à un âge encore
bien tendre.
Toutefois, à l'infirmerie, Joséphine se laissa quel-
quefois emporter à son naturel qui paraissait vou-
loir reprendre le dessus, car la nature et le péché ne
nous quittent qu'à la mort; notre vie est une
lutte perpétuelle contre nous-mêmes, et, comme
le dit le prophète Job, un service de guerre. Or,
celui-là sera, sauvé, qui persévèrera jusqu'à la
fin dans cette lutte, dit aussi Notre-Seigneur. Que
les enfants veillent donc constamment sur eux-
• mêmes. Qu'ils ne comptent pas sur les mérites ac-
quis , mais qu'ils s'efforcent plutôt d'en acquérir sans
— 25 —
cesse de nouveaux. Trop souvent il arrive, qu'après
une grâce reçue, on se néglige, ou se relâche, et on
finit par tomber dans un état plus déplorable que
celui dont on était sorti par une faveur toute parti-
culière de Dieu. La bonté du divin Maître ne permit
pas qu'il en fût ainsi de Joséphine.
Quelque temps après sa maladie, à l'époque de sa
Confirmation, elle se reprocha vivement les défauts
dans lesquels l'avait entraînée l'épreuve de la souf-
france, défauts du reste peu graves et bien pardon-
nables à une jeune enfant.
Les détails nous manquent sur la manière dont
Joséphine reçut le sacrement de Confirmation, mais
tout porte à croire que le Saint-Esprit lui donna la
plénitude de ses dons, et confirma vraiment dans
son âme les grâces que la première Communion y
avait mises. Il arrive souvent que la Confirmation
inspire moins de respect et de dévotion que la Com-
munion. Il résulte de là qu'on ne reçoit qu'impar-
faitement les grâces du Saint-Esprit, et qu'ensuite
on est faible dans la foi. A en juger par la vertu tou-
jours croissante de Joséphine, l'Esprit aux sept dons
dut se reposer en elle pleinement, comme la suite
de sa vie nous le montrera.
CHAPITRE IV.
La vie de Joséphine pendant l'année qui suivit sa
première Communion. — Lutte entre la nature et
la grâce.
Dominas Veas tuas ignis consamens est.
Dans oeniiiliitor.
Le Seigneur ton Dieu est un feu ilévorant,
il est un Dieu jaloux. (DKUTKK., IV, 24.)
JOSÉPHINE avait environ douze ans quand elle fit
sa première Communion. Elle était entrée au cou-
vent à l'âge de dix ans. Quiconque a l'expérience de
la difficulté qu'opposent les enfants à la correction
de leurs défauts, admirera grandement ce que Dieu
opéra en elle dans l'espace de deux ans. Nous
l'avons vue jalouse, égoïste, gourmande; elle nous
apparaît maintenant dans une triple auréole do
— 28 -
bienveillante charité pour tous, de simplicité et de
mortification. Nous la voyons avec ravissement toute
remplie de grâces, ornée de vertus, unie à Jésus-
Christ, confirmée par le Saint-Esprit, la joie du ciel
et la bénédiction de la maison où elle vit ainsi que
de sa famille.
Mais l'épreuve n'était pas finie pour Joséphine.
Le Dieu qui l'avait choisie et qui l'aimait est un feu
dévorant,- quand il s'empare d'un coeur, il faut que
rien d'humain n'y subsiste. Or, quel travail et quelle
douleur n'est-ce pas de subir chaque jour l'action
de ce feu purificateur qui nous pénètre et nous
transfigure! Joséphine n'était encore transfigurée
qu'en partie. C'est pourquoi nous allons la voir main-
tenant soumise à l'action de la grâce et aux prises
avec la nature qui se débat tristement dans les
étreintes puissantes de Dieu. — Les sens n'étaient
pas complètement vaincus. Ils supportaient impa-
tiemment encore la règle chrétienne de la mortifica-
tion dans le manger et le boire. Mais Joséphine
combattait ces appétits grossiers. Son humeur,
un peu hautaine, faisait de temps à autre reparaître
dans ses paroles et dans ses manières cette morgue
aristocratique qui ne sied à personne et qui n'est pas
selon le coeur de Jésus-Christ, car lui-même nous a
— 29 —
dit : Apprenez de moi que je suis doux et humble
de coeur, et vous trouverez le repos pour vos âmes.
Elle aimait à parler de sa fortune et de sa noblesse.
Elle voulait à tout prix qu'on s'occupât d'elle. Dans
ce but, lorsqu'il lui était impossible de faire autre-
ment, elle recherchait les punitions. Se faire infliger
une réprimande, c'était une distinction, après tout,
et une satisfaction pour l'amour-propre qui veut
paraître et attirer les regards. — Mais cette pauvre
enfant se repentait, si bien de ses fautes, elle recon-
naissait si humblement ses torts et mettait à les ré-
parer un si grand empressement, que ses chutes, au
lieu de la retarder, semblaient au contraire la faire
avancer dans la vertu. Elles exerçaient, en effet,
la volonté, elles animaient le feu de la grâce, Je
désir de la perfection, l'amour de Jésus-Christ et
la haine pour la nature corrompue. Car, il arrive
souvent que nos chutes elles-mêmes sont un moyen
dont Dieu se sert pour nous humilier, nous faire
recourir à lui, nous donner de la défiance de
nous-mêmes, et ainsi nous attacher plus forte-
ment à ses dons surnaturels. C'est pourquoi la
sainte Écriture dit que le juste tombe sept fois
le jour, mais qu'il se relève. (PROV. XXIV, 16.)
Et s'il était permis de se servir ici d'une allégorie
3.
— 30 —
profane ; le juste pourrait, dans ses chutes salutaires,
être comparé à ce géant de la fable, qui, terrassé
trois fois par Hercule, ranima ses forces eu touchant
la terre, et ne cessa d'être invincible qu'en cessant
de pouvoir tomber.
Joséphine avançait donc dans la vertu par le re-
pentir. Peu à peu son âme prenait l'empire sur les
sens, et la paix aurait sans doute régné bientôt
pleinement en elle, si à cette époque une puissance
d'un nouveau genre et qu'elle ne soupçonnait pas,
ne lui avait donné de nouvelles occasions de luttes
et de triomphes. Cette puissance, c'était celle du
coeur.
Joséphine sentait le besoin de s'attacher, et elle
aima vivement quelques-unes de ses compagnes,
une surtout; elle la faisait la confidente de ses pei-
nes et de ses plaisirs ; elle mettait à l'aimer toutes
ses complaisances ; il y avait donc dans cette affec-
tion quelque chose de trop selon la nature, selon le
coeur; quelque chose de trop sensible, et partant de
déréglé. C'est là l'écueil des affections. On ne sait
pas les contenir; l'épanchement, sans être crimi-
nel, en est pourtant dangereux et vain, et ne laisse
en nous qu'un vide affreux.
L'amitié est fondée sur la sympathie ; « elle fait
— 31 —
ou trouve des égaux, » dit Sènèque, amicitiapares
invertit velfacit. Il ne nous est pas libre de n'aimer
pas, parce qu'il ne nous est pas libre d'être privé de
sympathie. Il y a des coeurs qui se connaissent et
qui s'appellent sans s'être jamais vus. Mais il faut que
l'amitié soit pure et sainte, et qu'elle ait Dieu pour
règle. Aimer en Dieu et pour Dieu, voilà le moyen
d'être heureux en aimant et de rendre nos amitiés
durables. Mais c'est là le difficile dans nos affec-
tions, de s'élever assez au-dessus des sens et du
coeur lui-même, pour ne voir que l'âme, le côté
divin et immortel de l'être que l'on aime. C'est à
Jésus-Christ notre bien-aimé Sauveur qu'il faut
demander la grâce des affections pures; car il a
beaucoup aimé et il a aimé en Dieu. Son amour était
parfait, parce que tout en étant doué d'une grande
expansion, il était souverainement pur. Si Jésus
nous donne des amis, ne craignons rien. Notre coeur
se dilatera sans se rompre, notre parfum s'épan-
chera sans se perdre, notre âme se réjouira sans se
dissiper, nous serons dans la paix et la lumière,
parce que nous serons dans l'ordre. Heureux donc
celui qui trouve des amis selon Dieu ! il a trouvé le
meilleur bien du coeur ici-bas, et ce bien ne lui sera
pas ravi : le ciel le consacre éternellement !
— 32 —
Joséphine avait donc à se défier de l'impétuosité
et de la sensibilité trop humaine de ses affections.
Et comme elle éprouvait le besoin de s'attacher et
qu'en même temps elle ne voulait pas déplaire à
Dieu, sa peine était grande, son tourment cruel, et
sa lutte incessante. Après bien des efforts, elle finit
par se détacher un peu; plus tard, elle subit la
même épreuve et se fit les mêmes violences. Elle fut
aidée dans ces peines du coeur par les bons conseils
d'une maîtresse expérimentée, et rien ne prouve
mieux l'esprit de foi de Joséphine que la reconnais-
sance qu'elle a toujours témoignée des services
qu'on lui avait rendus sur un point aussi délicat.
CHAPITRE V.
Troisième année de Joséphine au pensionnat. — Son
progrès dans les vertus. — Son esprit de foi.
Puer aillent cresechat, elconj'nrlabalurplc-
nus sapieniià, et gratin JJei erat in illo.
Or, l'enTanl croissait , et, plein de sagesse,
il se loiiiliail, et l.a grice de Dieu était en lui.
(Luc, , 80.)
LA troisième année de Joséphine au pensionnat,
fut marquée par de signalés progrès dans les vertus.
Cette enfant arrivait rapidement à une grande matu-
rité d'esprit, et sa croissance en grâce dépassait de
beaucoup son développement selon le corps. Il de-
vait en être ainsi chez celle que la terre allait perdre
bientôt et que le ciel allait posséder. Le premier
signe de son progrès spirituel se trouve dans le

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