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Une esquisse d'anatomie politique, par A. Mazon

De
45 pages
E. Dentu (Paris). 1868. In-8° , 47 p..
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UNE ESQUISSE
D'ANATOMIE POLITIQUE
UNE ESQUISSE
D'ANATOMIE POLITIQUE
PAR
A. MAZON
Multa paucis.
PARIS
E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR
Palais-Royal, 17 et 19 (galerie d'Orléans)
1868
UNE
ESQUISSE D'ANATOMIE POLITIQUE
I
MÉTHODE POLITIQUE
On sait qu'au dix-septième siècle, le chancelier Bacon
donna une impulsion décisive aux sciences naturelles, en
conseillant de faire abstraction des idées reçues et de mettre
l'observation et les faits à la base de toute théorie.
Vers la même époque, Descartes donnait une impul-
sion analogue aux sciences philosophiques, par la simple
application de la méthode que Bacon avait si judicieuse-
ment conseillée pour les sciences naturelles.
Nous nous sommes demandé bien souvent si le mo-
ment n'était pas venu d'appliquer à la politique le procédé
qui a donné de si bons résultats pour les sciences natu-
relles et philosophiques.
Il nous semble, en effet :
Que ce qui manque surtout en politique, c'est une mé-
thode;
Que le public intelligent lui-même vit trop sur des pré-
— 6 —
jugés, c'est-à-dire sur des idées reçues auxquelles manque
la sanction de l'analyse et des faits;
Enfin, qu'avec une étude plus attentive et plus minu-
tieuse des éléments qui servent de base aux jugements
politiques, on arriverait à faire de la politique ce qu'elle
n'est pas encore, c'est-à-dire une science.
Ce sont ces pensées qui ont dicté cet opuscule.
Nous ne prétendons pas tracer une voie nouvelle, car
nous sommes convaincu que cette voie a été aperçue et
indiquée par tous les esprits réfléchis. Nous n'en croirions
pas moins avoir rendu un grand service à nos concitoyens,
si, en l'indiquant à notre tour, peut-être d'une façon plus
précise, nous pouvions appeler sur elle l'attention des
hommes intelligents et leur faire comprendre la nécessité
de s'y engager et d'y marcher avec persévérance et fer-
me lé.
Un fait capital nous a toujours frappé dans les discus-
sions politiques : c'est l'ignorance et l'insouciance où l'on
est généralement des faits qui devraient être cependant la
base, le point de départ indispensable de toutes ces dis-
cussions..
Par suite des erreurs et des malentendus sans nombre
qui sont la conséquence inévitable de cette façon de pro-
céder, la politique qui devrait être une science, en est en-
core aujourd'hui à l'état d'art empirique, comme l'était la
médecine, avant le dix-septième siècle, lorsque la théra-
peutique ne reposait pas encore sur la base solide des
études anatomiques et physiologiques.
Tous les hommes sensés reconnaissent, qu'en méde-
cine, avant de vouloir remédier aux vices et aux irrégu-
larités de l'organisme humain, il faut s'attacher à con-
naître, aussi exactement que possible, le mécanisme des
organes et les conditions de leur fonctionnement. En
d'autres termes, tout le monde est d'accord sur ce point,
— 7 —
qu'il n'est pas possible d'être un bon médecin ou un bon
chirurgien sans avoir étudié l'anatomie et la physiologie
du corps humain.
Comment se fait-il qu'une méthode aussi sage et aussi
universellement acceptée pour la direction et la guérison
du corps humain, soit aussi universellement mise en oubli
pour la direction et la guérison de cet autre corps, encore
plus.compliqué que le premier, qu'on appelle une société
ou une nation?
Nous ne voulons faire ici le. procès d'aucun gouverne-
ment ni d'aucun parti. Nous serions plutôt disposé à les
absoudre tous, les partis n'étant que le reflet plus ou
moins irresponsable des vices d'une nation et les gouver-
nements n'étant que le contre-poids nécessaire des partis.
Nous laissons donc de côté tout ce qui n'est qu'effet, et,
parmi les causes de confusion dans les idées et de ralen-
tissement dans, la marche du progrès, nous allons droit à
celle qui nous paraît la plus grave et la plus générale.
Cette cause est le manque de méthode dans les études et
discussions politiques, l'ignorance, où sont les uns, où
paraissent être les autres, des conditions sans lesquelles
toute discussion doit fatalement servir, non pas à hâter,
mais à retarder la découverte de la vérité et les améliora-
tions qui doivent en être la conséquence.
Ce double défaut qui, dans les discussions particulières,
choque et frappe les esprits les moins prévenus, à mesure
que l'on descend dans les classes inférieures de la société,
est malheureusement encore trop visible dans les régions
intellectuellement supérieures dont la pensée se fait en-
tendre dans les salons, dans les polémiques des journaux
et dans les débats des chambres.
Quelle est la condition fondamentale de toute discussion
utile?— C'est la connaissance de son sujet. S'il s'agit de
la politique française, c'est la connaissance de l'esprit
humain en général et du caractère français en particulier ;
c'est l'étude approfondie de notre histoire, de nos tradi-
— 8 —
tions, de nos conditions géographiques et économiques ;
c'est enfin, car tout se lie en ce monde, la connaissance
des intérêts et même des préjugés des autres nations, en
tant qu'ils sont de nature à influer sur notre politique.
On nous dira qu'à ce titre, peu de gens ont droit de
raisonner politique.
Nous répondons que tout le monde a droit de raisonner
et même de déraisonner politique (dans les limites légales,
bien entendu), mais qu'il ne convient d'user de ce droit
qu'après avoir appris ce qui doit en rendre l'exercice sage
et utile. Qu'on nous permette de noter, en passant, que
l'absence de modération et de réserve se retrouve le plus
habituellement chez les gens dont l'ignorance et l'inex-
périence sont le plus notoires.
Un écrivain homme d'Etat, depuis longtemps retiré au
fond de la province, reçut une lettre dans laquelle un
ami le pressait vivement de lui faire connaître son opinion
sur les circonstances du moment. Le solitaire ne lui ré-
pondit que ces mots de l'oracle ancien : Nosce te-ipsum,
L'ami, prenant cela pour une boutade, insista et fit une
peinture vigoureuse des hommes et des choses du jour,
mais la seconde réponse ne fut pas moins laconique.
Elle disait : Corrige te-ipsum.
Nous nous sommes convaincu, depuis longtemps, qu'il
y a dans ces quatre mots, le résumé le plus concis et le
plus net d'une étude approfondie de la société humaine à
tous les points de vue, mais surtout au point de vue po-
litique.
— 9
II
DE LA NATURE HUMAINE EN GÉNÉRAL
Nous allons rapidement passer en revue quelques faits
d'anatomie politique dont l'oubli est, à notre avis, une
cause fréquente de confusion et d'erreur dans les études
et les discussions politiques.
Tous les systèmes faux, en politique comme en philoso-
phie, ont leur point de départ dans une façon fausse ou
incomplète d'envisager la nature humaine. Les esprits
absolus vont droit à l'anarchie en admettant cette nature
comme foncièrement bonne. Ils vont, au contraire, droit
au despotisme, s'ils la croient essentiellement mauvaise.
L'étude, la réflexion et l'expérience nous semblent, avoir
démontré que l'homme n'est ni absolument bon, ni. abso-
lument mauvais; mais qu'il est l'un ou l'autre, suivant
une infinité, de circonstances que la tâche des politiques
clairvoyants est de démêler, et qui doivent servir de guide,
de garde-fous, si l'on veut, aux politiques sages.
Les philosophes grecs avaient déjà reconnu, ou tout au
moins pressenti la vérité sur ce point, en appelant l'homme
un microcosme, c'est-à-dire le résumé de ce qu'il y a de
bon et de mauvais, de beau et de laid dans l'univers.
Platon dit quelque part : « Quand je regarde au dedans
de moi, je ne sais si j'y aperçois une bête plus féroce et
plus hideuse que le serpent Python ou bien un animal
bienfaisant, participant de la nature de la divinité."
Il est aisé de retrouver la même idée dans le mot de
Pascal: «L'homme n'est ni ange ni bête, et le malheur
veut que qui veut faire l'ange fait la bête. »
Enfin, un écrivain contemporain qui, à travers une
— 10 —
foule de paradoxes, a parfois saisi et peint vigoureuse-
ment la vérité, fait de l'homme le portrait suivant :
" L'homme, abrégé de l'univers, résume et syncrète en
sa personne toutes les virtualités de l'être, toutes les
scissions de l'absolu. Il est le sommet où ces virtualités,
qui n'existent que par leurs divergences, se réunissent
en faisceau, mais sans se pénétrer ni se confondre.
L'homme est donc tout à la fois, par cette agrégation,
esprit et matière, spontanéité et réflexion, mécanisme et
vie, ange et brute. Il est calomniateur comme la vipère,
sanguinaire comme le tigré, glouton comme le porc,
obscène comme le singe, dévoué comme le chien, géné-
reux comme le cheval, ouvrier comme l'abeille, mono-
game comme la colombe, sociable comme le castor et la
brebis. Il est de plus homme, c'est-à-dire raisonnable et
libre, susceptible d'éducation et de perfectionnement. »
(Proudhon, Contradic tions économiques.)
Deux éléments principaux forment l'âme humaine, ce
sont la raison et le sentiment. Une analyse attentive de
ces deux éléments préviendrait bien des erreurs fatales.
Si, en effet, comme nous le pensons, l'analyse établit so-
lidement la légitimité et l'utilité de leur influence simul-
tanée, toutes les solutions basées sur la suppression pure'
et simple de l'un deux, seront par le fait condamnées, et
toute science, ayant l'homme pour objet, qui ne reposera
pas sur ces deux bases à la fois, sera reconnue boiteuse.
Je pense, donc je suis, dit Descartes. Nous raisonnons,
nous sentons, donc la raison et le sentiment existent ; la
diversité même de leurs résultats isolés prouve leur co-
existence respective. Il est certaines régions, inaccessibles
à la raison, qu'on atteint avec le sentiment. Que seraient
la métaphysique et la morale sans les intuitions et les
héroïsmes qui ont leur source dans le sentiment? Le de-
voir de l'être humain est de faire servir ces deux instru-
ments à la fois au but pour lequel il a été placé dans la
vie, Quand nous voyons les ultra-religieux nier la raison
— 11 —
et les rationalistes purs nier le sentiment, il nous semble
voir un homme qui, né avec deux bras, s'est imposé de ne
faire usage que d'un seul. La raison et le sentiment sont
comme le cavalier et le cheval. Sans le cavalier, le cheval
est exposé à de nombreux périls, mais sans le cheval, le
cavalier est réduit à marcher péniblement et arrive tard à
destination, si même il y arrive. L'homme complet est
une sorte de centaure de la raison et du sentiment; c'est
celui dans lequel ces deux forces vivantes se font le mieux
équilibre, se contiennent réciproquement, sans que l'une
se développe d'une façon anormale et aux dépens de
l'autre.
Il n'entre pas dans notre cadre étroit de pousser plus
loin cette analyse de l'âme humaine, Nous nous borne-
rons à pressentir, d'après ce rapide aperçu, la destinée de
l'homme en ce monde.
Il nous semble que si l'homme, être raisonnable et per-
fectible, doit toujours tendre à une amélioration constante
de ses conditions intellectuelles, morales et matérielles, il
ne doit guère se flatter, néanmoins, d'arriver jamais à une
pleine satisfaction de ses aspirations innées.
Pour qui réfléchit sur la nature de l'homme, il y a in-
compatibilité entre cette nature et un contentement par-
fait.. Il semble même que la vie humaine n'aurait plus de
raison d'être si ce contentement pouvait être atteint. Et
c'est ainsi que la réflexion confirme cette grande pensée
religieuse : " On marche dans ce monde et on arrive dans
l'autre, »
Un des plus grands écueils en politique est le mécon-
tentement de ce qui est, chez les esprits malheureusement
trop nombreux qui, n'ayant jamais étudié les faits, ne
savent pas distinguer le possible du chimérique, et qui
voudraient, avec des éléments humains, c'est-à-dire né-
cessairement défectueux, fonder des sociétés d'anges.
C'est ainsi que le mieux devient l'ennemi du bien quand
il ne devrait en être que le stimulant.
—- 12 —
III
DE LA MARCHE DES IDÉES POLITIQUES SUIVANT L'AGE.
L'influence la plus profonde et la plus constante que su-
bit l'esprit humain, au point de vue des idées politiques,
est incontestablement celle de l'âge et de son compagnon
ordinaire, l'expérience.
Dans la jeunesse, on est naturellement disposé à croire
l'homme bon et la vie facile. On aperçoit le but sans ap-
précier la distance et les difficultés qui en séparent. Nourri
et grandi dans la serre artificielle formée par l'amour
des parents, le jeune homme est porté à considérer
ce milieu comme normal. Qu'on ajoute à cela des lec-
tures dont le vrai sens ne peut être saisi sans l'expé-
rience de la vie, et l'on aura les principaux éléments qui
servent à former les premières impressions (nous n'osons
pas dire opinions-politiques) des jeunes gens.
Pendant la jeunesse, on sent plus qu'on ne raisonne et
le raisonnement se fait d'une façon toute particulière. Il
est incomplet et défectueux parce qu'il ne peut s'appuyer
que sur une expérience incomplète et défectueuse.
Presque tous les jeunes gens ont ce qu'on appelle des
idées avancées. C'est la conséquence naturelle des ins-
tincts de la jeunesse et de son ignorance de la vie. On ne
peut pas toujours s'empêcher de s'indigner de la présomp-
tion des jeunes gens, mais il faut se féliciter des fruits que
promettent leurs tendances généreuses pour la période de
maturité. Les mécomptes dont la vie est semée redresse-
ront tôt ou tard leurs jugements. D'ailleurs- ils jouent un
rôle utile et même nécessaire. Ils ont en trop ce que leurs
aînés ont peu ou point : l'enthousiasme, l'amour à la
fois platonique et ardent du bon et du beau.
— 13 —
Mais à mesure que l'individu politique avance en âge,
son rôle change.
De même que celui du jeune homme était de communi-
quer à la masse son enthousiasme de jeunesse, de même
celui de l'homme mûr est de modérer l'action de ces
mêmes éléments, représentés par les nouveaux entrés sur
la scène politique.
L'équilibre est rompu et le mouvement compromis si, à
la production incessante d'éléments jeunes et ardents, qui
est l'oeuvre de la nature, ne fait pas contre-poids la
production d'autres éléments, sages et modérateurs, qui
doit être l'oeuvre de la réflexion et de l'expérience .
Il est aisé de reconnaître une harmonie, un véritable
plan préétabli, dans les évolutions de l'esprit humain mo-
difiant, suivant l'âge, sa façon d'envisager les choses po-
litiques.
Si la jeunesse est trop sujette aux entraînements libé-
raux, il faut convenir que la vieillesse est aussi trop
disposée aux défiances: réactionnaires.
S'il y a tendance, d'un côté, à. voir les choses trop en
rose, on n'est pas moins enclin, de l'autre côté, à les voir
trop en noir.
'Fort heureusement, ces. deux tendances se.neutralisent
et laissent les coudées franches aux hommes de l'âge
mûr qui, par leur position au sommet de la vie, sont le
mieux à même de guider à travers les écueils la barque
commune.
Quand l'une des deux tendances l'emporte définitive-
ment, il faut y voir l'indice que les conditions générales
des esprits comportaient un changement dans un sens ou
dans l'autre, soit que des excès libéraux aient rendu un
temps d'arrêt ou même un recul nécessaire, soit qu'une
trop longue contrainte réactionnaire ait nécessité un
mouvement en avant.
Il ne faut pas oublier que le progrès (j'entends ce mot
dans son sens le plus élevé et en dehors de la logomachie
_ 14 —
des partis) n'est pas le produit exclusif des efforts de ceux
qui ont mis son nom sur leur drapeau, mais qu'il est le ré-
sultat des mouvements simultanés et souvent contraires
de tous les éléments qui composent le groupe social.
Celui qui modère, arrête ou fait reculer un train de che-
min de fer dont la vitesse a pris des allures dangereuses,
n'a pas moins bien mérité des voyageurs que celui qui l'a
mis en mouvement. La vérité est que tous les partis jouent
à tour de rôle un rôle prédominant dans la marche du pro-
grès. Il n'en est pas un qui ne possède une parcelle du droit
et de la vérité dont chacun malheureusement réclame le
monopole. Quand la science aura éclairé les hommes de
parti, ils reconnaîtront que, malgré les apparences, ils
vont tous au même but par des directions opposées et
qu'ils ne font que corriger réciproquement leur action.
Est-il besoin de faire observer combien, devant ce sim-
ple exposé de la marche générale des idées politiques sui-
vant l'âge, la plupart des polémiques sur les changements
d'opinion sont peu sérieuses et témoignent de candeur ou
de mauvaise foi chez ceux qui les soulèvent?
Les opinions ont leur jeunesse, leur maturité et leur
vieillesse comme le corps humain lui-même.
L'opposition est une école. On y passe, on s'y forme,
et on en sort plus ou moins conservateur. Ceux qui sont
éternellement opposants, ressemblent aux étudiants-de
vingtième année. Il y a tout au moins une lacune dans
leur sens pratique, quand ce n'est pas l'ambition ou tout
autre mauvaise influence qui les guide.
Il est naturel, il est heureux même, qu'un homme ne
considère plus la vie à trente ans comme à vingt, à qua-
rante comme à trente, à soixante comme à quarante.
Pour qu'il en soit autrement, il faut, ou bien être un
phénix, avoir la science infuse, ou bien être un esprit
borné.
En d'autres termes, il faut ou bien avoir acquis l'expé-
rience avant l'âge, avoir deviné les leçons du temps avant
— 15 —
de les recevoir, ou bien ne pas avoir profité de cette expé-
rience et de ces leçons.
Nous comprenons qu'on suppose de vils mobiles à un
homme qui change du jour au lendemain, surtout quand
ses intérêts trouvent avantage à ce changement; mais
qu'on reproche à un homme mûr d'avoir appartenu clans
sa jeunesse à une opinion extrême, c'est ce qu'on nous
permettra de considérer comme puéril.
Où en serions-nous, grand Dieu! si cette évolution pro-
gressive des idées, dont certaines gens se formalisent si
fort, n'existait pas ou était subitement arrêtée? Imaginez,
par exemple, tous les étudiants d'aujourd'hui, conservant
pour l'époque où ils seront devenus pères de famille, avo-
cats, médecins, fonctionnaires, les illusions et l'insou-
ciance qu'ils apportent maintenant dans leur conduite
privée et dans leurs opinions politiques.
Ce qu'il faut demander à un homme, ce n'est pas d'être
immuable dans ses convictions, c'est d'obéir toujours à
ses convictions, en respectant celles des autres, bien en-
tendu. Ce qu'il faut encore lui demander, c'est de braver
le respect humain en professant toujours ce qu'il croit
juste et raisonnable, quand même la vérité du jour pour
lui ne serait plus la vérité de la veille. En demandant à
l'homme des convictions immuables, on nie la perfectibilité
de l'esprit humain, on nie les. effets de l'expérience, on nie
le progrès.
Il est singulier que les plus bruyants apôtres du progrès
soient précisément ceux qui admettent le moins le progrès
dans les idées — celui qui est, cependant, la source de
tous les autres.
L'homme absurde est le seul qui ne change jamais, dit
un écrivain.
Il n'y a qu'un genre d'hommes qui ne changent pas
d'idées, dit un autre écrivain, ce sont ceux qui n'ont pas
d'idées.
L'anatomie politique ne dit pas autre chose.
16
IV
DES CLASSES SOCIALES
Nous venons de voir que l'âge est un des grands mo-
teurs, le plus important peut-être, des opinions politiques,
et l'on peut dire qu'il dirige le rouage principal de la ma-
chine sociale.
Mais ce rouage n'est pas le seul, et les classes plus ou
moins distinctes que la naissance, l'éducation, l'intelli-
gence, les traditions, les intérêts, etc., forment dans une'
société, constituent un autre rouage d'une grande im-
portance, et dans lequel il est également facile de recon-
naître un véritable plan préétabli.
Ici, comme dans l'objet de notre étude précédente, on
doit arriver, croyons-nous, à retrouver le jeu harmonique
de forces opposées qui, soustraites à toute influence anor-
male, concourent au même but, c'est-à-dire à l'améliora-
tion générale de la société politique.
L'étude de ces classes est le champ le plus vaste de
l'anatomie politique. Une partie a été déjà heureusement
explorée par les économistes qui sont bien mieux qu'Aris-
tote les précurseurs de la science politique. La méthode
qu'ils ont appliquée à l'étude de la société, au point de vue
particulier de la production et de la consommation des
biens matériels, est la même que nous conseillons dans
un but plus vaste et à un point de vue plus élevé.
L'économie politique est inséparable de la politique et
les divisions factices que nous sommes obligés d'établir
— 17 —
n'auraient pas de raison d'être si l'esprit humain avait des
bornes moins restreintes. Nous ne prétendons pas que
l'économie politique ait élucidé toutes les questions qu'elle
a abordées, mais il est impossible de ne pas reconnaître
qu'elle a produit un corps de doctrines respectable, basé
sur des faits et ayant pour lui la sanction d'éclatants suc-
cès. Nous pensons, en conséquence, qu'il n'est plus per-
mis de considérer comme des personnes sérieuses celles
qui croient pouvoir raisonner politique en faisant fi de la
science économique.
L'économie politique a déjà rendu d'immenses services.
Elle a plus fait, non-seulement pour l'amélioration maté-
rielle des peuples, mais aussi pour leur réconciliation, que
tous les volumes publiés contre la guerre. Peut-être est-ce
à la science économique qu'il est réservé de porter le coup
décisif au code des vieux préjugés internationaux.
A la suite du soi-disant Congrès de la paix à Genève,
où l'on a pu voir à quoi aboutit la politique sans méthode
et ne reposant pas sur la base solide des faits, un écono-
miste distingué, M. H. Dameth, écrivait :
« S'il peut se démontrer que les intérêts des peu-
ples sont par essence harmoniques et solidaires, que, par
le libre développement de l'échange, sur le terrain du
droit commun/les efforts, les ressources de chacun profi-
tent à tous, l'humanité entière nous apparaît comme une
même société où (grâce à la division naturelle du travail
entre les contrées, les climats, les aptitudes industrielles
propres à chaque peuple) la réciprocité des services, la
fraternité pratique, devient l'objet capital des rapports in-
ternationaux et se substitue d'elle-même, sans déchire-
ment, au principe d'hostilité qui a dominé jusqu'ici ces
rapports. Or, cette démonstration est faite. La science éco-
nomique en a fourni tous les termes, et c'est pourquoi le
mouvement contemporain vers la liberté des échanges est
le principal instrument de paix générale qui ait été encore
découvert et employé..... »
2
— 18 —
Nous laissons aux économistes le soin de défricher en-
tièrement le domaine qu'ils se sont assigné, pour revenir
à l'examen des divisions les plus générales que comporte,
à d'autres points de vue, la société politique.
On divise souvent la société (sous le rapport de la for-
tune et du développement intellectuel, qui vont plus ou
moins ensemble) en classes sup érieures, moyennes et infé-
rieures. Mais il ne faut pas oublier que ce sont là des dé-
marcations purement abstraites que le progrès des temps
rend de plus en plus inexactes, et c'est pour cela qu'avant
de les employer, il serait utile, croyons-nous, d'examiner
si elles correspondentbien à la réalité des choses et, dans
ce but; d'analyser les diverses Influences qui agissent le
plus directement sur les opinions politiques.
Ces causes sont l'intelligence, l'éducation, le travail et
la fortune.
L'intelligence est; de sa nature, novatrice. Comme il y
a toujours à améliorer en ce monde, elle voit le mal et
cherche le remède. Quand elle est convenablement tem-
pérée par le bon sens et le jugement qui devraient être ses
compagnons inséparables, elle est l'instrument le plus ac-
tif du progrès; Mais on sait que bon nombre d'hommes in-
telligents se laissent aveugler malheureusement par l'am-
bition, la vanité et d'autres vices qu'il serait trop long
d'énumérer. Voilà comment il arrive que l'intelligence
seule est souvent un guide dangereux, et que ses écarts ne
sont pas la moindre besogne des hommes à la fois Intelli-
gents, moraux et expérimentés (on devrait dire compléte-
ment intelligents) auxquels incombe matériellement et
moralement, et auxquels revient toujours en fin de compte
la direction du groupe social.
L'éducation (et nous entendons ce mot dans le sens le
plus étendu) a pour objet notre développement moral
et intellectuel. Elle est le résultat des influences qui
s'exercent sur nous depuis le berceau jusqu' à une pé-
riode plus ou moins avancée de la jeunesse et même de
— 19 —
l'âge mûr. La famille et le collége exercent la première
et la plus décisive action dans la formation de nos impres-
sions ou opinions politiques. Tout le monde a pu remar-
quer que, en thèse générale, dans toute famille où lés
idées politiques sont fortement arrêtées, ces idées font, en
quelque sorte, partie de l'héritage paternel et que les en-
fants se font un devoir d'honneur ou de conscience de les
continuer. Néanmoins, il n'est pas rare que l'influence de
la famille et du collége ressorte en sens contraire, et c'est
ce qui arrive toutes les fois que, par une raison ou par
l'autre, les idées que l'on veut faire.pénétrer dans une
jeune âme trouvent cette âme mal disposée à les rece-
voir. La répulsion et la répugnance produisent alors la
révolte. Voilà pourquoi tant de libres penseurs sont sortis
précisément des établissements d'éducation où la liberté
de conscience et de jugement rencontrait une dure et inin-
telligente compression.
Examinons maintenant quels sont les effets du travail
ou plutôt des habitudes d'une vie active. Généralement le
travail mûrit et moralise. Il accoutume à considérer la vie
par. ses réalités, en même temps qu'il fait voir dans l'exer-
cice de la justice, non-seulement une satisfaction inté-
rieure, mais encore une nécessité pratique. Le travail est
à la fois le stimulant de l'esprit et le lest de l'imagination.
Les influences de la fortune sont assez diverses selon
que la fortune est le produit du travail ou qu'elle est le
résultat, soit de la naissance, soit d'autres chances heu-
reuses. Dans le premier cas, la fortune laisse subsister
plus ou moins l'influence préexistante du travail. Dans
les autres cas, si elle n'est pas contre-balancée par de
fortes convictions dues au sentiment religieux, à l'éduca-
tion ou à de généreux instincts, elle nous livre trop sou-
vent, comme une proie facile, aux vices et aux passions
auxquels l'espèce humaine est sujette.
- Il résulte de cette analyse que la division des classes de
la société, en supérieure, moyenne et inférieure, est, à