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Une famille bretonne, ouvrage dédié à l'adolescence, par Mlle Zénaïde Fleuriot (Anna Edianez),...

De
321 pages
A. Bray (Paris). 1861. In-18, 318 p., pl..
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UNE,
FAMILLE BEETUMB
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
Les Prévalonnais, 3° édit. 2 vol. ia-18 angl. . . fr. 4
Souvenirs d'une Douairière, 5e édit. 1 vol ia-18 angl. » 2
Marquise et Pêcheur, 4° édit.i vol. in-18 angl. . » 2
La Vie en famille, précédée d'une introduction par
- M. A. NETTEMENT,-;50édit. 1 vol. in-18 angl.. . . » 2
Réséda, 5° édit. 1 vol. in-18 angl. . ... . . » 2
Sans Nom, 3e édit. lvol. in-18 angl. . ...... 2
Le Chemin et le But, 3° édit. 1 vol. in-18 angl. . . » 2
Au Hasard, Causeries et Nouvelle, 2° édit. 1 vol. in-18
angl.; . . ... . . » %
AMjeviHe. — Imprimerie Briez, C. Paillart et Ketaus.
UNE
FAMILLE BRETONNE
^—OJOyRAGE DÉDIÉ A L ADOLESCENCE
PAR
^J(i^gJÏENAÏDE FLEURIOT
( ANNA-ÉDIANEZ )
AUTEUR BDES SOUVENIRS D'UNE DOUAIRIÈRE, DE MARQUISE ET PÊCHEUR
DE LLA VIE EN FAMILLE, DE RÉSÉDA, DES PRÉVALONNAIS, ETC.
QUATRIEME EDITION
REVUE ET CORRIGÉE
PARIS
BRA^Y ET RETAUX, LIBRAIRES-ÉDITEURS
82, RUE BONAPARTE, 82
1875
TOUSUROITS RESERVES.
A
MADAME DE K... NÉE DE B...
L N K
FAMILLE BRETONNE
CHAPITRE PREMIER.
LE TESTAMENT.
Un clair soleil d'avril se glissait dans un petit salon
situé au troisième étage d'une maison de la rue du
Regard, à Paris. Ses rayons tombaient sur les têtes
blondes et brunes d'un joyeux cercle de jeunes filles
et d'enfants qui travaillaient sous la direction d'une
femme de quarante ans à peine, au visage long et
pâle, encadré par des bandeaux'd'un noir brillant.
— Maman, dit la plus jeune des ouvrières en re-
muant sur sa chaise, voilà encore un point de coulé.
8 USE t-AMJLLE BRETONNE.
Est-ce ennuyeux de tricoter ! Mon Dieu, est-cee en-
nuyeux !
— Edith va réparer ce malheur, Anna, dit maddame
de Kerglas en s'adressant à une grande jeune filille, à
la taille élancée et au visage régulier, qui broddait à
ses côtés.
— Pourquoi regardes-tu toujours en l'air, Aanna ?
reprend une autre jeune fille, blonde aux ' titraits
gracieux, qui tient sur ses genoux un métier à tstapis-
serie.
-— Pourquoi ! Berthe. Parce que cela me fait t mal
aux yeux dé regarder toujours des aiguilles qui i vont
et viennent. Gela te fait rire, Gabrielle, ajouta vvive-
naent l'enfant en tournant vers une fillette de onnze à
douze ans, placée près d'elle, ses yeux bleus pbleins
d'ennui ; il n'y a pas de quoi, et je voudrais tee voir
obligée dé faire comme moi trente tours sur ce vMlain
bas.;
.— Belle affaire ! répondit G-abrielie en riant i. Ai-
merais-tu mieux ourler ce sarrau qui déteinte sur
mes doigts ?
-— Je ne sais pas coudre, je n'ai jamais couddu
cousu, ajouta la petite fille en sereprenant. Est-ilil re-
levé, Edith? Tu aurais bien pu me faire un tourf, ma
cousine. •-
— Cela ne .t'aurait guère avancée, répondit la j(jeune
fille. Voyons, combien en as-tu fait ?
—- Il est inutile de compter, dit Anna en rougisssanl.
LE TESTAMENT. «
J'ai ôté la marque, maman ne me demandera pas ma
tâche aujourd'hui. N'est-ce pas, maman ?
— Ce serait un peu tard l'exiger, dit madame de
Kerglas. L'heure de la récréation va sonner.
— Il est quatre heures ! s'écria Gabrielle en ramas-
sant précipitamment son ouvrage, après avoir regardé
la pendule.
Anna jeta un cri de joie et poussa à la hâte ses ai-
guilles, puis, après y avoir enfilé son peloton :
— Viens-tu. Gabrielle ? dit-elle ; Léon et Georges
vont arriver.
— Les voici, dit Edith.
La porte s'était ouverte, et deux petits garçons
étaient entrés en courant ; un troisième plus âgé les
suivait.
— Bonjour, ma soeur, s'écria le premier entré,
petit blond à l'oeil vif, à la tournure dégagée ; je ne
t'ai pas vue depuis hier soir.
Et il embrassait Edith sans aucun égard pour sa
coiffure.
— Si tu m'avais bien cherchée, Léon, répondit la
jeune fille, tu m'aurais trouvée dans ta chambre, ré-
parant le désordre que ta y avais fait.
— Que veux-tu? ma soeur ;je ne suis pas une petite
fille, et d'ailleurs, ajouta-t-il en riant, je connais des
petites filles qui ne sont guère soigneuses non plus.
— Est-ce une malice que tu dis là ? demanda vive-
ment G-abrielle.
■ 1G UNE FAMILLE BRETONNE.
— C'est une remarque qui ne manque pas de e jus-
tesse, dit Berthe, répondant pour Léon.
—,,'Et quoi ! princesse, tu daignes donner ton a avis,
et même sans qu'on te le demande! s'écria Gabririellé
d'un ton passablement ironique. .
— Mais pourquoi pas? Vinaigrette, répliqua Berirthe.
Madame de Kerglas, qui voyait poindre une disoecus-
sion,.interposa son autorité. '
— Né "vous cbrrigerez-vous donc jamais de ccette
mauvaise habitude d'irritation? dit-élle. Ne vvous
airje pas défendu, une fois pour toutes, de vous donnner
ces surnoms qui rappellent des défauts que vous s de-
vriez vous appliquer à vaincre ? .
Prompts ;à s'enflammer, Tes enfants étaient attussi
prompts à reconnaître leurs torts, et le silence quhi se
fit témoigna de leur docilité.
^- As-tu des pensums aujourd'hui, Léon ? dèniaahda
Edith. : ,' f ;
— Mais oui. '
— Beaucoup? :'
— Deux seulement, et itu vas voir que j'ai . été
traité avec une grande sévérité. L'un deux m'a i été
donné parce que j'ai attrapé une mouche ponrr la-
quelle j'avais fait un charmant petit carrossée en
papier ; l'autre, parce que j'ai dessiné pendant l'étttude
un pauvre petit bonhomme.dont je n'ai pu finirr les:
jambes. Cela n'est-il pas injuste surtout pour la vvoi-
ture, puisque je m'étais déjà arraché deux cbevpeux
LE TESTAMENT. 11
pour faire les brancards entre lesquels je devais placer
• le cheval, la grosse mou'che bleue, prisonnière dans
mon pupitre ?
— Tu oublies de dire, s'écria Georges en riant, que
le bonhomme dessiné sur l'atlas ressemblait à s'y
méprendre au professeur.
— Mais, reprit Léon, suis-je donc cause qu'il a re-
connu son. grand nez de perroquet ainsi que son gros
ventre ?
— Je vois que tu ne deviens guère raisonnable, dit
Edith, et je ne puis te faire comprendre ce que tu
gagnerais à ne plus mériter de pensums.
— Pourquoi l'aides-tuà les faire, Edith ? interrompit
madame de Kerglas ; ce n'est pas le moyen de le cor-
riger, je t'assure. Mais où donc est Edouard?
— Me voici, maman, dit le jeune homme en s'ap-
prochant de sa mère.
Edouard avait dix-sept ans et ressemblait à Gabrielle
d'une manière frappante ; il avait comme elle la taille
svelte et le regard intelligent. Leurs caractères offraient
aussi une grande similitude, mais la nature sem-
blait s'être trompée ; c'était dans celui d'Edouard que
régnait le plus de douceur. Comme elle, il" était
sérieux, mais sans caprices ; il avait de la fermeté,
de la discrétion, mais à l'occasion il savait soumettre
sa volonté à celle des autres. Enfin il avait la re-
partie vive, mais toujours exempte de cette raillerie
qui avait valu à sa soeur le surnom de Vinaigrette,
12 UNE FAMILLE BRETONNE.
qu'elle méritait quelquefois par son humeur qumerel-
leuse.
— Va voir si t on père est rentré, mon fils, ditit ma-
dame de Kerglas à Edouard.
Le jeune homme sortit et revint presque auassitôt.
— Papa vient d'arriver, dit-il, il te prie d'alaller le
trouver dans son cabinet.
Madame de Kerglas se leva, et sortit après s avoir
recommandé aux enfants d'être sages en son abs»sence.
Elle trouva son mari se promenant à grands rpas et
d'un air agité. Quandill'entendit entrer, ilinterrcompit
brusquement sa promenade et s'avança vers eblle. Il
. était fort pâle, et cependant ses yeux brillaient t d'un
éclat extraordinaire.
— J'ai une mauvaise nouvelle à t'annoncer, ftMarie,
dit-il d'une voie émue.
Madame de Kerglas le regarda avec anxiété.
— Mon oncle serait-il plus malade ? demaanda-
t-elle.
— Dieu- l'a rappelé à lui, murmura M. de Ke.erglas.
Madame de Kerglas se laissa tomber sur une c chaise
en se couvrant le visage de ses deux mains. Lee coup
qu'elle recevait était d'autant plus sensible qu'ilil était
inattendu. Son oncle, M. d'Aguevil, avait, malggré ses
fréquentes attaques de goutte, une santé robusste, et
madame de Kerglas. n'avait pas cru que sa deErnière
rechute eût de la gravité. Elle avait cependant t offert
ses soins au vieillard. Il avait comme toujours reefusé,
LE TESTAMENT. 13
et, par un sentiment de délicatesse, elle n'avait pas
insisté, de crainte que sa demande ne fût mal inter-
prétée. Mariée fort jeune, madame de Kerglas avait
peu connu son oncle ; mais ses souvenirs d'enfance et
les procédés généreux du vieillard avaient entretenu
les sentiments d'affection qu'elle lui avait portés, et sa
mort lui causa une vive douleur. M. de Kerglas avait
recommencé sa promenade silencieuse ; mais son re-
gard anxieux restait attaché sur sa femme. Enfin elle
releva la tête, et, essuyant les larmes qui baignaient
son visage :
— Quand as-tu appris cette triste nouvelle, Edouard?
dit-elle.
— A l'instant, lépondit son mari, qui vint s'asseoir
près d'elle. La lettre que je viens de recevoir contient
des détails dont tu feras bien de remettre la lecture à
un autre moment; mais il faut que tu lises ceci,ajouta-
t-il en lui présentant un papier plié en quatre. C'est le
testament de ton oncle ; désormais l'avenir de nos
enfants est assuré.
Nous allons maintenant rojoindre les entants au
salon, où ils s'étaient réunis.
Edith et Bei'the continuaient leur travail; Ga-
brielle lisait ; Léon. Fernaud et Anna jouaient avec
Edouard, qui se prêtait de bonne grâce à leurs jeux
bruyants.
— Je ne joue plus, dit tout à coup Léon, qui regret-
tait que l'absence prolongée de sa tante rendît impos-
1.
14 UNE FAMILLE BRETONNE.
sible leur promenade habituelle ; c'est trop ennuyenux,
des jeux dans un salon.
— Dis plutôt que c'est parce que Gabrielle n'en e est
pas, repartit Georges.
-- Non, certes, s'écria Léon. Je l'ai priée de venhir,
elle n'a pas voulu. A son aise !
— Tu sais bien qu'elle ne joue que quand elle nn'a
pas de livres, dit Anna.
— Chacun son goût, dit Léon. Moi, je déteste toous
les livres.
— Il ne faut pas t'en vanter, dit Edith, et si Gaa-
brielle aime trop la lecture, toi, en revanche, tu nie
l'aimes pas assez.
— Tu ne joues plus, Léon ? demanda Fernand.
— Non, je voudrais sortir.
— Et moi aussi, ajouta Anna.
Berthe se pencha vers sa cousine.
— La déroute commence, murmura-t-elle. Tu vaTas
être mise à contribution.
Berthe disait vrai, les enfants vinrent en bâillannt
se grouper près des jeunes filles.
— Nous voilà rangés comme pour écouter uune
histoire, dit Georges avec intention.
— Une histoire ! s'écria Anna. Edith, je t'en priée,
raconte-nous une histoire.
Gabrielle leva les yeux.
— Vas-tu dire un conte, Edith ? demanda-H-
elle.
LE TESTAMENT. 15
—- Mais, sans doute, répondit Léon vivement, mais
tu me l'écouteras pas, je pense.
— Et pourquoi cela ? dit Gabrielle.
— Parce que tu n'as pas voulu jouer, ma chère.
— Ta raison n'est pas bonne, Léon, s'écria Edouard,
Gabrielle est libre de s'amuser comme elle l'entend
et L'exclusion serait injuste.
— Je le pense ainsi, Edouard, reprit Edith. Mais
mai narration est toute faite, car voici ma tante.
CHAPITRE IL
EDITH.
Madame de Kerglas portait encore sur son vvisage
les traces de l'émotion qu'elle venait de ressenticir. Sa
pâleur n'échappa pas à l'oeil pénétrant d'Éditha. Elle
s'approcha de sa tante avec empressement.
— Serais-tu malade ? demanda-t-elle à demi---voix.
— Non, mon enfant : je viens seulement d'appreendre
une mauvaise nouvelle.
— Nous allons aller nous promener, n'est-cee pas,
maman? s'écria Anua, qui s'était levée en voyanut en-
trer sa mère.
— H n'y aura pas de promenade aujourd'htiii, ré.
pondit madame de Kerglas. Asseyez-vous, mess en-
fants, et écoutez-moi avec attention.
ÉDITE. . 17
Ces paroles leur firent remarquer ce qui avait été
deviné par Edith, et, l'altération de la voix de madame
de Kerglas ne leur échappant pas non plus, ils s'as-
sirent en silence en se regardant d'un air inquiet.
— Mes enfants, reprit leur mère, je viens d'ap-
prendre une bien affligeante nouvelle ; mon bon oncle
d'Aguevil n'existe plus.
Edith, Berthe et Edouard rirent une exclamation
où la surprise se mêlait à la douleur. Les enfants, qui
ne connaissaient pas leur grand-oncle, ne pouvaient
éprouver ni regret ni chagrin. Léon seul en avait
conservé le souvenir ; mais ce souvenir ne lui avait
jamais représenté que les pénitences que lui infligeait
le vieillard pour le corriger de sa pétulance. Cepen-
dant Gabrielle, douée, d'une exquise sensibilité quand
son amour-propre ne venait pas arrêter Jes bons mou-
vements de son coeur, Gabrielle, en voyant l'expression
douloureuse de ces visages qui lui étaient si chers,
sentit leur chagrin la gagner. Elle devint pâle, et ses
yeux attachés sur sa mère se remplissaient de larmes.
Mais Léon l'étourdi s'en aperçut, et, se penchant vers
elle :
— Si tu pleures ce vieux grognon-là, dit-il, je...
Un coup d'oeil sévère de sa soeur suspendit la phrase
commencée.
— Ce n'est pas tout, ajouta madame de Kerglas
après un moment de silence ; cette mort nous fait une
nouvelle existence ; mon oncle nous lègue la plus
18 UNE FAMILLE BRETONNE.
grande partie de sa fortune; mais il y met une condi-
tion : c'est que nous habiterons désormais sa terre
de Beaucastel.
Cette nouvelle triompha du sérieux des enfants.
— Quel bonheur ! s'écrièrent-ils en choeur.
:— L'idée d'aller à la campagne ne sourit pas à
toutlemonde, dit Georges bas à Léon; Edith etBerthe
ont la plus triste figure. ' .
La remarque de Georges était juste. L'idée du chan-
gement qu'on venait de leur annoncer n 'avait paru pro-
duire sur -les deux jeunes filles aucun plaisir, mais
par des, motifs différents. Edith n'était pas encore
remise delà secousse qu'elle venait d'éprouver, tandis
queBerthe en ressentait une nouvelle en apprenant
un projet qui ne pouvait que lui déplaire.
- — Quelle bizarrerie ! dit-elle d'un ton mécontent.
Pourquoi nous forcer à aller nous enterrer au fond
de la Bretagne ?
—D'abord, répondit madame de Kerglas,Beaucastel
n'est pas dans le fond de la Bretagne, et l'affection que
portait mon oncle à cette terre, qu'il a mis tous ses
soins à embellir, justifie cette clause qui te seriible
bizarre.
■— C'est égal, maman, l'idée est tyrahnique. Ne pou-
vait-il laisser papa libre ? nous ne serions pas obligés
d'aller habiter cette affreuse province.
— Tu es dans l'erreur, Berthe, reprit encore sa
mère ; ton père n'aspire qu'à se retirer un peu loin du
ÉD1TU 19
monde. Cette obligation que tu trouves odieuse comble
le plus cher de ses voeux.
— Et la Bretagne n'est pas une affreuse province,
ajouta Edith.
— Je vois que je n'ai rien à dire, répondit Berthe
avec aigreur ; mais je n'en penserai pas moins.
— Quand partons-nous pour Beaucastel, maman ?
demanda Georges.
— Le plus tôt possible, mon fils ; ton père et Edouard
partent ce soir même, et nous irons les rejoindre sans
tarder. J'irai demain parler au maître de votre pension,
et nous hâterons notre déménagement. Allez dès main-
tenant emballer vos livres d'étude, et quand une ré-
création sera possible dans ces jours d'embarras,
ajouta madame de Kerglas, n'oubliez pas que les con-
venances exigent des jeux plus silencieux que d'ordi-
naire, et que votre mère vous prie de ne pas blesser
ses oreilles par les éclats d'une gaieté déplacée.
Les enfants sortirent tous, et madame de Kerglas
resta seule avec sa nièce. Edith avait cru deviner que
sa ianle avait quelque chose de particulier à lui dire;
et madame de Kerglas, la faisant asseoir près d'elle,
justifia bientôt la supposition de la jeune fille.
-- Avant de commencer cet entretien, ma chère
Edith, dit-elle, promets-moi d'agir comme tu en as
l'habitude à mon égard, avec la plus entière fran-
chise.
-— Aucune considération ne peut m'engager à me
20 UNE FAMILLE BRETONNE.
départir de ma confiance envers toi, ma tante, et je
te fais cette promesse sans restriction.
— Bien ! mon enfant, jeté dirai d'abord que ton
oncle ne t'a pas oubliée. A dater d'aujourd'hui, tu es
riche de soixante mille francs.
— C'est beaucoup, ma tante, je ne m'attendais pas
à. ce legs. Et mon frère ?
— Léon n'est pas même mentionné dans le testa-
ment de mon oncle.
— Cela ne m'étonne pas. M. d'Aguevil ne pouvait
lui pardonner son étourderie et ne faisait pas assez la
part de son âge et de son caractère léger. Au reste,
peu importe ; je partagerai avec lui un don que je ne
dois qu'à la générosité d'un parent éloigné. Mais, dis-
moi, quel rapport a cette fortune avec ce que tu vas me
dire?
— Un bien important, Edith. Je t'ai toujours regar-
dée comme ma fille ; l'idée que tu puisses te séparer
de moi ne m'était jamais venue. Mais aujourd'hui je
dois te laisser libre et t'engagera penser à ton avenir.»
Edith à ces paroles fit un mouvement et voulut par-
ler. Sa tante d'un geste l'en empêcha.
— Écoute-moi jusqu'au bout, dit-elle. Cette fortune
peut te permettre de suivre tes goûts ; la justice et
même notre affection pour toi nous font un devoir de
t'adresser cette proposition : Edith, veux-tu rester à
Paris ?
— Moi, te quitter, ma tante! Oh ! jamais !
ÉDITE. 21
— Penses-y, ma fille, le séjour de la capitale offre
mille distractions que tu ne pourras te procurer à la
campagne. A ton âge, on se résout difficilement à
quitter une grande ville pour un endroit solitaire et
ignoré. La maison de la soeur de ton père te sera
maintenant ouverte ; là tu auras des plaisirs conti-
nuels bien préférables à la vie monotone et obscure
d'une campagnarde.
— Et si je préfère cette vie, ma tante ! si je la pré-
fère au sort le plus brillant ! D'ailleurs, ne connais-tu
pas la simplicité de mes goûts? Ignores-tu que j'ai
toujours désiré habiter la campagne.
— Edith, je sais bien que tu n'as pas les goûts
futiles ; mais réfléchis au sacrifice que tu veux l'im-
poser. Songe, ajouta madame de Kerglas dont l'émo-
tion altérait la voix, songe au genre de vie que tu vas
embrasser, et cela sans y être aucunement obligée.
— Sans y être aucunement obligée ! répéta Edith ;
et que devientalors ma reconnaissance pour tes soins
et ton affection de mère? Oh! ma tante, je croyais
que tu connaissais mieux le coeur d'Edith et que tu
l'aurais crue incapable d'ingratitude !
— Toi, ingrate! ma fille, dit madame de Kerglas
en saisissant la main de sa nièce ; jamais tu ne le fus,
jamais tu ne pourras l'être. Ne pleure pas, ajoutâ-
t-elle en voyant la jeune fille porter son autre main
à ses yeux obscurcis par les larmes qu'elle s'efforçait
de retenir, ne pleure pas à l'idée de me quitter. Je
22 UNE FAMILLE BRETONNE.
ne t'y engagerai plus ; ce serait au-dessus de. mes
forces.
— Pourquoi donc cette cruelle épreuve, matante?
• car tu n'as jamais pu douter de la joie'que j'éprouve-
rais à te suivre à la campagne.
— Je vais -tout te dire, Edith : je t'aime avec trop
d'égoïsme pour avoir eu de pareilles idées ; je sens
• trop combien tu m'es nécessaire, surtout à l'égard de
mes enfants, sur lesquels tu as su prendre presque
' autant d'empire que moi-même. Mais ton oncle t'aime
avec plus de discernement, et il m'a fait comprendre
que nous ne pouvions abuser de ta reconnaissance
pour t'emmener au fond d'une province. Je me suis
alors chargée avec peine, avec regret de te faire ces
propositions, que j'eusse été désespérée de te voir
accepter.
— N'en parlons plus, ma tante ; je sais que mon
oncle n'a ainsi agi que par un sentiment de délica-
tesse, et je lui répéterai que je ne puis désormais être
heureuse qu'auprès de vous. Mais, dis-moi, ce séjour
à la campagne ne te forcera-t-il pas à te séparer de
tes fils ? et cependant, je sens combien cette sépara-
tion te serait douloureuse.
.— Edouard a voulu m'épargner ce chagrin. Un dès
vicaires de la paroisse dans laquelle est Beaucastel
leur donnera des leçons, s'il se peut, et plus tard,
ajouta madame de Kerglas avec un soupir, nous choi-
sirons une institution qui nous offre toute garantie
EDITH. 23
pour nos enfants. Mais j'oublie que ton oncle m'at-
tend, et que je dois lui rendre compte de notre entre-
tien. Va voir ce que sont devenus mes fils et ton
frère. N'as-tu pas remarqué comme moi que l'idée
d'habiter la campagne les rend tous heureux ?
•—Oui, ma tante, et Gabrielle et Anna partagent
leur joie. Je crains qu'il n'en soit pas ainsi, de
Berthe.
— Je le crains aussi, et je regrette de l'avoir laissée
aller à quelques-unes de ces réunions qui lui ont
donné le goût de la parure et du monde. Les succès
qu'elle y a obtenus rendront ses regrets plus amers.
— Elle les oubliera, ma tante. Le sacrifice lui pa-
raîtra peut-être pénible; mais-j'espère qu'elle s'y
résoudra de bonne grâce.
CHAPITRE III.
PRÉVENTION. — LAMIE PARISIENNE.
Ainsi que l'avait annoncé madame de Kerglas, son
rari et son fils partirent le soir même. Il avait été
cnvenu que le reste de la famille les rejoindrait le
pas tôt possible, car il tardait à M. de Kerglas d'être
tut à fait établi dans sa nouvelle habitation.
Le lendemain, les enfants se réunirent dans Tap-
otement où d'ordinaire ils prenaient leurs ébats.
is causeries interrompues la veille recommencèrent.
Jes projets sans nombre se succédaient sans inter-
iption, et uue gaieté vive, mais cependant retenue,
ignait dans le petit groupe, où il ne manquait que
(abrielle. Bientôt elle parut, et Léon, qui l'attendait
?ec impatience, courut à sa rencontre.
PRÉVENTION. — LAMIE PARISIENNE. 2,1
— Te voilà enfin ! dit-il, nous t'attendions pour
jouer.
— Tant pis, mon cousin, car je ne suis pas en hu-
meur de m'amuser.
— Est-ce que tu vas faire la sentimentale comme
Berthe, Gabrielle ? Ce sera bien amusant.
— C'est justement Berthe qui m'empêcherait de
jouer avec plaisir, Léon. Si tu voyais comme elle a
les yeux rouges, si tu l'avais entendue pleurer cette
nuit, tu ne serais pas si gai, je pense.
— Bon ! j'irais m'attrister pour une pleurnicheuse
qui se désole d'aller à la campagne ? .
— Si elle a du chagrin, qu'importe la cause ?
— C'est que je ne trouve pas cette cause raison-
nable. Dis donc, Georges, Gabrielle qui ne veut pas
jouer parce que Berthe pleure !
— Et pourquoi pleure-t-elle ? demanda Georges.
— Pourquoi! répéta vivement Léon; parce que
nous allons demeurer à la campagne et qu'elle ne
pourra plus se faire belle, la pauvre princesse !
— Ce ne sera pas dommage, ajouta Anna; car,
quand elle est dans ses atours, comme dit Edouard,
on ne peut plus l'approcher. Gronde-t-elle au moins :
Tu vas tacher ma robe ; tu vas chiffonner mon man-
telet ; prends garde à mes gants, ne m'approche pas
et surtout ne me touche pas, et cent autres recom-
mandations. Puis elle finit par nous faire gronder en
disant que les petites filles lui gâtent tout. Il lui sied
M) UNE FAMILLE RltE'l'ONXE.
bien, vraiment, d'appeler les antres petites filles,
quand Gabrielle est plus grande qu'elle !...
La longue tirade d'Anna n'avait été écoutée que
par Georges. Gabrielle était allée s'asseoir à l'extrémité
de l'appartement. Léon l'avait suivie pour essayer
d'ébranler sa détermination ; mais sa cousine le bou-
dait sérieusement et ne prenait pas garde à lui.
— Réponds-moi, au moins, Gabrielle, dit-il enfin,
et dis-moi pourquoi tu parais fâchée ?
— Pourquoi ! répondit Gabrielle, parce que tu as
un mauvais coeur.
— Moi ! s'écria Léon, auquel cette accusation fit
monter les larmes aux yeux ; moi, un mauvais coeur !
Oh ! Gabrielle, tu es bien méchante et surtout bien
injuste ! N'es-tu pas la première à te moquer de ma
sensibilité ? >
Gabrielle releva ses 3'eux expressifs sur son cousin,
et un sourire qui n'était pas sans amertume passa sur
ses lèvres.
— C'est vrai, dit-elle : si quelqu'un tire les oreilles
de ton chien ; si on marche sur la queue d'un chat, tu
jettes les hauts cris, et ta chambre devient l'infirmerie
de ces intéressantes victimes. Mais, vois-tu, Léon, tu
as tort d'appeler cela de la sensibilité, car c'est de la
sensiblerie, ainsi que le dit maman, et il ne faut pas
s'étonner que le vrai chagrin t'ennuie toujours et que
tu ne saches que jouer.
— C'est-à-dire que je suis un égoïste. Tu ne le
PRÉVENTION. — L'AMIE PARISIENNE. 27
penses pas, Gabrielle ; car tu sais que cela méfait mal
de voir pleurer et que la tristesse des autres me rend
triste. Je regrette ce que j'ai dit sur Berthe ; ne sois
plus fâchée, petite cousine. Mais surtout ne m'appelle
plus mauvais coeur.
Gabrielle sentait qu'elle s'était montrée un peu sé-
vère, et, touchée du repentir de Léon, elle l'embrassa
en l'assurant que tout était oublié.
Ainsi que Gabrielle l'avait annoncé, Berthe avait
passé une très-mauvaise nuit. Edith avait voulu ha-
sarder quelques mots de consolation. Mais, à la ma-
nière dont ils furent reçus, elle jugea prudent de re-
mettre à plus tard ses conseils, qui alors n'auraient
pas été écoutés.
Le lendemain, Berthe ne parut guère mieux dispo-
sée. Elle ne pleurait plus, mais sur son visage abattu
se montrait une expression chagrine qui témoignait
assez qu'elle était décidée à se complaire dans ses re-
grets, et son silence obstiné était encore plus élo-
quent. Sans remarquer que sa mère et sa cousine
commençaient les préliminaires du déménagement,
elle ne se proposa pas pour partager leurs fatigues et
se réfugia avec sa broderie dans l'embrasure de la
croisée de sa chambre. Là, sans lever les yeux, sans
s'apercevoir du mouvement et du bruit qui se faisaient
autour d'elle, elle continua son silencieux travail jus-
qu'à l'heure du déjeûner.
Au moment où elle retournait à sa place accoutiu
■ 28 UNE FAMILLE BU ETONNE.
mée, Edith, selon l'ordre donné par sa tante, vint re-
tirer du secrétaire de madame de Kerglas toutes les
lettres et les papiers importants qui s'y trouvaient.
Les autres enfants avaient remarqué la singulière con-
duite de Berthe. ils en avaient murmuré, mais Edith
les avait priés de ne lui rien dire, et ils lui avaient
obéi. La jeune fille savait que ce n'était pas ainsi qu'il
fallait agir avec sa cousine, et elle se réservait de lui
faire comprendre toute l'inconvenance de sa manière
d'être. Mais ce n'était pas chose facile : elle voulut en
vain entamer une conversation. Berthe ne lui répon-
dait que par monosyllabes et quelquefois ne lui ré-
pondait pas du tout. Edith allait enfin s'expliquer sans
détours, quand un léger coup frappé à la porte arrêta
les paroles sur ses lèvres.
— Entrez ! dit Berthe vivement.
La porte s'ouvrit, et une jeune fille, mise avec élé-
gance, vint embrasser Berthe avec de grandes démons-
trations d'amitié. Puis elle'se tourna vers Edith, qui,
en la voyant, s'était remise à son travail, et lui fit un
salut plein de prétention.
— Mon Dieu, ai-je couru pour venir te surprendre,
cher coeur i dit-elle ensuite à Berthe qui l'avait fait
asseoir près d'elle. Cependant j'étais bien fatiguée de
ma soirée ; mais j'ai voulu t'en donner des nouvelles
la première. Quelles .charmantes toilettes ! Quelle
bonne musique ! Je regrette pour toi que tu n'aies
pas voulu nous accompagner.
PREVENTION. — LAMIE PARISIENNE.
-2U
— Tu sais que je ne demandais pas mieux. Caro-
line, dit Berthe avec un soupir ; c'est maman qui s'y
est opposée.
— J'en suis fâchée ; tu aurais sûrement éclipsé
cette petite Éveline, qu'on a le mauvais goût de
trouver jolie, et qui a pu se croire la reine du bal
en l'absence de plusieurs de nos amies. Je l'ai
dit à M. Edmond, je ne reviens pas de l'engouement
qu'elle inspir?. Mais voilà le monde : il lui faut
de la nouveauté, et il embellit tout ce qu'il aime.
La gaucherie d'Eveline devient de la timidité, son
laisser-aller de la grâce, sa mise mesquine de la sim-
plicité.
— Et M Edmond a-t-il été de ton avis ? demanda
Berthe, que le babil de son amie commençait à
amuser.
— Gomme toujours, ma chère ; il est loin de trou-
ver Éveline charmante.
— Je croyais cependant avoir remarqué qu'il en
parlait avec admiration.
— Devant toi peut-être ; j'ai oublié qu'Éveline est
ton amie.
— N'est-elle pas aussi la tienne ? repartit Berthe
avec une certaine malice.
— Oh ! nous avons été très-liées ; mais je me suis
bien vite lassée de cette petite sotte qui voulait se
mêler de me donner des conseils. Bon ! ne vas-tu pas
me dire qu'elle a de l'esprit ! Eh bien, soit, j'y con-
2
•1<> UNE FAMILLE BRETONNE.
sens, et parions de choses plus intéressantes. Seras-tu
des nôtres demain soir ?
Cette question rappela à Berthe ses chagrins passés,
et ce fut presque les larmes aux yeux qu'elle parla de
son prochain départ.
— Quoi ! tu quittes Paris, s'écria Caroline, et pour
aller habiter la Bretagne ! que je te plains, ma pauvre
amie ! Mais, mon Dieu ! tu vas mourir d'ennui.
Berthe soupira.
— J'espère que'votre prédiction ne se réalisera pas,
mademoiselle, dit Edith qui, sans avoir l'air d'écou-
ter, n'avait pas perdu un mot de la conversation. Ma
cousine a trop d'esprit et de raison pour cela.
— Vous avouerez, mademoiselle, répondit Caro-
line en minaudant, qu'il n'est pas gai pour Berthe
d'aller s'enterrer dans une horrible province . et
qu'il faut pour s'y résigner votre amour pour la so-
litude.
— Je suis, il est vrai, ennemie des plaisirs trop
bruyants , dit Edith ; la solitude ne m'effraie pas.
Mais, ajouta-t-elle en arrêtant sur Berthe son regard
doux et ferme, appelez-vous solitude le heu où l'on vit
avec les personnes qu'on aime ?
— Chacun son goût, mademoiselle, répondit Caro-
line, qui ne remarqua pas lu trouble de Berthe au
reproche indirect de sa cousine. Pour moi, une pa-
reille existence serait impossible, et, je le répète, j'en
mourrais.
PRÉVENTION. — LAM1E PARISIENNE. Si
Un imperceptible mouvement d'épaules fut la seule
réponse d'Edith.
— Je ne m'étonne plus de ta tristesse, continua Ca-
roline en s'adressant à Berthe, et, vraiment, je ne me
fais pas à l'idée de te voir devenir une provinciale,
c'est-à-dire un personnage bien ridicule. Mais, dis-
moi, mignonne, seras-tu entièrement confinée dans
ton manoir breton ?
— Il y a plusieurs maisons de campagne voisines
de Beaucastel, répondit langoureusement Berthe.
L'une d'elles est habitée par un ami de mon père, et
cet ami a une nombreuse famille.
—- Je m'en doutais, ces demoiselles vont devenir
tes amies, et tu vas être condamnée à supporter leurs
manières gauches et campagnardes. Tu me les dé-
peindras dans tes lettres, car je veux que tu m'é-
crives ; n'oublie rien, ma chère, manière de passer
le temps, révérences, toilette. Oh ! la toilette surtout :
car je vois d'ici mille choses ridicules, chapeaux,
cabriolet, ou passe en corridor, robes étranglées,
pardessus impossibles. Mais , ajouta l'étourdie en
jetant un coup d'oeil satisfait sur sa propre toilette
fort élégante, mais qui exagérait la mode, j'oublie
que je dîne en ville, et que j'ai à m'habiller. Il faut
donc que je te quitte. Adieu, cher coeur, je vais ré-
pandre la mauvaise nouvelle que tu viens de m'an-
noncer, et, comme tu vas être fort occupée ces jours-
ci, nous ne pourrons peut-être nous revoir avant ton
32 UNE FAMILLE BRETONNE.
départ. Aussi promets-moi de m'écrire, et tâche de
t'ennuyer le plus agréablement possible. Tu ferais un
acte de charité en emportant quelques crinolines pour
tes futures amies. Je m'imagine que tu les trouveras
épluchant des légumes, et qu'elles ressemblent elles-
mêmes à des asperges montées.
Après avoir ri avec Berthe de sa dernière épi-
gramme, Caroline se leva, salua Edith et sortit.
Berthe, après l'avoir reconduite, vint reprendre son
travail. Plongée dans ses réflexions, elle paraissait
avoir oublié la présence de sa cousine, et, quand elle
sentit une main se poser sur sonépaule, elle tressaillit.
Edith s'était avancée tout près d'elle sans qu'elle eût
pu s'en douter :
— Est-ce donc là cette amie que tu regrettes ? dit
la jeune fille doucement.
"Berthe baissa la tête en rougissant et ne répondit
pas.
— Dis-moi, continua Edith, est-il raisonnable de
croire à l'amitié d'une jeune fille qui, en apprenant
ton départ, n'a p>as témoigné un seul regret ? Son vi-
sage a-t-ii trahi l'émotion pénible qu'elle aurait dû
éprouver ? Son regard est-il devenu humide? Sa main
a-t-elle cherché la tienne pour la presser ? Non, non,
de l'étonnement, de l'ironie, voilà tout. Elle t'a quittée
les yeux secs, le sourire aux lèvres"; et tu regretterais
une telle amie qui, trop vaine pour sentir la valeur
d une affection vraie, ne sait tenir que de frivoles
PRÉVENTION. — L'AMIE PARISIENNE. 33
conversations, si peu propres à faire honneur à son
esprit et à son coeur.
— Aussi te trompes-tu, Edith, dit enfin Berthe, je
n'ai pas songé à regretter Caroline. C'est Paris que je
regrette, et Paris seul.
— Je te crois, chère cousine, et je concevrais tes
regrets s'ils ne chagrinaient pas ta mère.
— Je ne pensais pas que maman pût en aucune
façon s'affliger de la répugnance que j'éprouve à aller
passer ma vie à Beaucastel.
— Ingrate ! peux-tu croire que ma tante ne s'est pas
aperçue de ta tristesse? Tu connais donc bien peu son
coeur ! ajouta Edith avec sentiment. Comment ne souf-
frirait-elle pas de te voir livrée à cette sombre mélan-
colie, elle qui ne vit que pour ses enfants et qui
n'est heureuse qu'autant qu'ils paraissent l'être eux-
mêmes !
Edith se tut. Berthe avait de nouveau courbé la
tête, et, quand ellelaredresssa, deux larmes brillaient
à ses paupières.
— C'est vrai, dit-elle en pressant une des mains
d'Edith entre les siennes, j'ai été bien ingrate, bien
déraisonnable, bien coupable; mais je réparerai mes
torts autant que cela me sera possible, Je ne promets
pas de ne plus avoir de regrets, mais je les cacherai si
bien, surtout aux yeux de maman, qu'elle ne pourra
pas les deviner.
Berthe tint parole; elle avait senti ce que sa con-
i.
34 UNE FAMILLE BRETONNE.
duite avait eu de blâmable et désirait la faire oublier:
elle ne s'occupa plus que d'aider aux préparatifs du
départ, et sa gaieté reparut. En faisant ses visites
d'adieu, elle soupirait bien encore à la pensée du
prochain voyage, mais aucune amertume ne se mêlait
à ces fugitifs regrets, et la crainte d'affliger sa mère
par une tristesse déplacée la faisait reprendre bien
vite son enjouement.
CHAPITRE IV.
VÛÏAliE ET AHRiVEE.
Il était à peine huit heures du matin quand un char-
à-bancs, traîné par un fort cheval, sortitdelacour du
principal hôtel de Saint-Brieuc. Le conducteur portait
le costume insignifiant du paysan des Côtes-du-Nord
et partageait son siège avec deux jeunes garçons qui
paraissaient à peu près du même âge ; derrière eux
étaient assises deux jeunes filles et une enfant à la-
quelle on aurait donné à peine dix ans. Le dernier banc
était occupé par celle qui paraissait la mère de famille ;
elle avait auprès d'elle une jeune personne qui adres-
sait souvent la parole à un jeune cavalier qui caraco-
lait près de la voiture. On a déjà deviné, sans doute,
que cette petite caravane était la famille de Kerglas,
36 UNE FAMILLE BRETONNE.
qui, accompagnée d'Edith et de Léon duVailly, se ren-
dait à B eaucastel. Edouard était venu chercher sa mère,
arrivée depuis la veille à Saint-Brieuc, et tous se met-
taient gaiement en route. Berthe avait un peu retardé
le départ par ses plaintes et ses lamentations. Il avait
fallu que sa mère usât de toute son autorité pour la
décider à s'installer dans ce qu'elle appelait une
affreuse charrette. Le char-à-bancs, il est vrai, n'était
rien moins qu'élégant, et la pauvre Berthe ne put
étouffer un cri quand elle se sentit si rudementsecouée.
Ce qui faisait son malheur était un plaisir pour ses
frères et soeurs, et les quolibets plurent de toutes parts
sur Berthe, qui commençait d'une triste manière sa
vie de campagnarde. Quand le cheval eut quitté le
pavé, les cahots diminuèrent; mais la route mal
entretenue qu'on suivait était coupée d'ornières pro-
fondes, de là de nouvelles secousses qui provoquaient
le rire des enfants et aussi les plaintes de Berthe.
— Quel beau temps! ma tante, disait Edith en
promenant avec plaisir ses yeux sur la riche et
fertile campagne qui les entourait. Vois comme le
brouillard se dissipe sous les rayons de ce chaud so-
leil de mai.
— Nous ne pouvions choisir un plus beau jour,
répondit madame de Kerglas.
— Mon Dieu ! allons nous nous amuser! dit Anna;
tiens, maman, je voudrais être arrivée.
— Et moi aussi, ajouta Gabrielle ; je me promets
VOVAGE ET ARRIVÉE. 37
tant de plaisir. Dis-moi, maman, y a-l-il des nids à
Beaucastel.
— Beaucoup, ma fille; les bois sont beaux et touf-
fus, aussi les oiseaux y abondent.
— Et des fleurs, dit Anna, il yen a beaucoup aussi,
je parie. Oh ! s'il y en avait comme celles-là, ajoula-
t-elle en désignant du doigt des touffes de ces char-
mantes fleurs blanches qui sont les véritables lis des
vallées, je t'en cueillerais de grands bouquets tous les
jours, maman.
— Oh ! la campagne ! s'écria Edouard, je ne com-
prends pas qu'on ne puisse pas l'aimer. Tout est joie,
enchantement, bonheur à la campagne. Vois, maman,,
quel magnifique spectacle ! comme ces bois bornent
agréablement la vue. Là-bas, du côté de la mer, on
distingue encore les tours de l'église Saint-Michel et
le gracieux clocher de Notre-Dame-d'Espérance. Les
voilà qui disparaissent, et...
Ou horrible cahot, qui eut pour îésultat de faire
cabrer son cheval, interrompit Edouard, et un cri de
Berthe remplaça la phrase commencée. Le char-à-
bancs venait de quitter la route vicinale et s'avançait
dans un chemin tortueux, bordé de chaque côté par
un immense fossé.
— Continue donc ta belle dissertation sur les
charmes de la campagne, Edouard, s'écria Ga-
brielle ; tu ne peux choisir un moment plus oppor-
tun, et, si tu m'en crois, tu t'adresseras de préfé-
38 UNE FAMILLE BKET0NNE.
rence à Berthe, qui paraît très-disposée à goûter ton
éloquence.
— Qu'il la garde pour lui, répondit Berthe en es-
sayant de reprendre son équilibre, et toi, ajouta-t-elle
en s'adressant à Gabrielle, fais-moi grâce de tes
railleries.
— Comme c'est donc amusant d'être ainsi ballotté!
dit Léon, je voudrais n'arriver que ce soir.
— Merci, répondit Berthe d'un ton mécontent, je
t'assure que je ne trouve aucun agrément à servir -
d'oreiller à Gabrielle et à trembler d'être jetée hors de
ce détestable chariot.
— Comme tu traites notre équipage, ma cousine!
dit Léon.
— Et comme tu parais peu flattée de m'avoir pour
voisine, ajouta Gabrielle. Ah! mon Dieu ! fais atten-
tion, voilà que je monte au ciel, gare quand je vais
en descendre.
Et la maligne petite fille s'arrangea de manière à
retomber sur l'épaule de Berthe, qui n'osait pas s'é-
loigner d'elle dans la crainte de laisser aux ronces et
aux épines des lambeaux de sa toilette.
Un éclat de rire général salua l'espièglerie de Ga-
brielle; mais madame de Kerglas L'interrompit en la
grondant d'augmenter ainsi de tout son pouvoir le
malaise de sa soeur. Délivrée des railleries de Ga-
brielle, Berthe. n'en continua pas moins à se plaindre;
des exclamations de mécontentement lui échappaient
VOYAGE ET ARRIVÉE. 39
sans cesse, et chaque secousse épaississait sur son joli
visage le voile d'humeur qui le couvrait depuis Saintr
Brieuc.
— Nous n'arriverons donc jamais? murmurait-elle.
Ah ! quel supplice ! si tous les agréments de la cam-
pagne sont du genre de celui-ci, j'y renoncerais de
grand coeur. Aïe ! encore un cahot?
Elle terminait cette tirade, quand elle sentit la main
d'Edith qui lui serrait le bras.
— Que me veux-tu ? Edith, dit-elle en se détournant
à peine.
La jeune fille montra sa tante du geste. Berthe rou-
git et garda le silence. Madame de Kerglas, fatiguée
par les émotions pénibles qu'elle avait éprouvées,
souffrait de la longueur du voyage. Elle faisait cepen-
dant tous ses efforts pour partager la gaieté de ses
enfants, et faisait de la meilleure grâce de nécessité
vertu. De temps à autre, cependant, son sourire s'effa-
çait pour faire place à une contraction nerveuse et elle
pâlissait affreusement. C'était après une secousse vio-
lente, dans un de ces moments pénibles, qu'Edith
avait attiré l'attention de Berthe sur le visage de ma-
dame de Kerglas. Ce qu'elle avaitprévu arriva. Devant
le courage de sa mère, Berthe rougit de son égoïsme
et n'osa plus se plaindre. La route continua plus
gaiement.
— Serons-nous bientôt à Beancastel, maman ? de-
manda Georges, qui commençait à s'ennuyer près de
10 UNE FAMILLE IIRETONNE.
l'impassible Jérôme, dont il ne pouvait tirer que quel-
ques paroles brèves et sentencieuses.
— Il y a si longtemps que j'y suis venue, mon
fils, que je n'ose rien dire de positif. Je crois recon-
naître mon chemin cependant; je ne crois pas me
tromper en affirmant que nous n'en sommes plus bien
loin.
— Je suis sûr, ma tante, s'écria tout à coup Léon,
que je vois le petit bois de peupliers dont vous nous
avez souvent parlé : tenez, là, à gauche.
— Gomme tu es ingénieux, Léon, dit Gabrielle en
riant; ces peupliers sont plantés tout récemment, et
ceux dont tu rappelles si à propos le souvenir seraient
maintenant de vieux arbres. Au reste, ajouta-t-elle,
qui sait? Les peupliers dont parlait maman étaient
peut-être des arbres nains !
— Eiie se moque de toi, dit vivement Anna.
— Et moi je me moque de ses moqueries ; on peut
se tromper, je pense.
— Sans doute, mais tu abuses de la permission, re-
partit l'incorrigible Gabrielle.
— Allons ! Gabrielle, trêve de semblables taquine-
ries, lui dit sévèrement sa mère ; vous n'avez pas le
droit d'être si peu indulgente. Edith, et vous, enfants,
ne voyez-vous pas un massif d'arbres verts, là-bas,
devant vous '!
— Oui, répondit-on en choeur.
— Eh bien, c'est Beaucastel, mes enfants, et il
VOYAOE ET ARRIVÉE. 41
me semble que voilà votre père qui vient à notre ren-
contre.
— Je t'en prie, maman, laisse-nous aller au-devant
de lui ! s'écrièrent-ils tous.
— Je le veux bien ; nous allons d'ailleurs couper
au plus court en suivant le sentier qui longe cette
prairie.
Jérôme, sur l'ordre de madame de Kerglas, arrêta
le char-à-bancs, et quelques minutes plus tard tous
les enfants étaient dans les bras de leur père. Quelques
instants se passèrent dans cette délicieuse confusion
qui suit la réunion d'êtres qui s'aiment et qui se
quittent rarement. Puis on se mit en marche, et les
enfants, mus par une impatiente curiosité, devan-
cèrent leurs parents. Ils atteignirent bientôt la grande
avenue plantée de chênes séculaires, et quelques
minutes après ils s'arrêtaient spontanément ; Beau-
castel était devant eux. La maison basse et irrégu-
lière, avec ses fenêtres à petits carreaux et ses nom-
breuses cheminées d'inégale hauteur, n'était rien
moins que belle ; mais elle s'encadrait si bien dans
les massifs de verdure qui l'entouraient, que sa lai-
deur n'apparaissait que de très-près. Une fort belle
cour la précédait. Cette cour était séparée du chemin
par un mur à hauteur d'appui, que surmontait une
grille dont les deux battants ouverts laissaient voir le
frais gazon qui en occupait le centre. Des bâtiments à
destinations diverses s'élevaient en forme d'ailes. Quei-
3
I»-Ï
UNE 1-AMILLE BRETONNE
ques beaux tilleuls avaient été plantés aux angles de la
cour, ainsi que d'autres arbres d'agrément parmi les-
quels on distinguait un magnifique saule pleureur
dont les branches flexibles balayaient le sol.
Nos jeunes amis avaient embrassé ces détails d'un
seul coup d'oeil, et ils parurent tous enchantés de leur
nouvelle habitation. Nous devons en excepter Berthe,
dont la moue dédaigneuse disait éloquennnent com-
bien son avis différait de celui des autres.
— L'infortunée princesse a envie de se lamenter,
dit Léon à Gabrielle. Quels vilains yeux elle fait à
cette pauvre maison !
— Elle s'attendait peut-être à trouver un palais, ré-
pondit Gabrielle; mais, à propos de palais, la porte du
nôtre s'ouvre ; quel est ce personnage qui se dirige
vers nous d'un air si plein de majesté?
— Si cette femme avait vingt ans de plus, repartit
Léon, et qu'elle portât le costume de Béarn, je croi-
rais assister à la résurrection de la Bibiaue des petits
Béarnais.
Celle dont s'occupaient Gabrielle et Léon était une
femme de trente-cinq à quarante ans, petite, grasse,
proprette, et d'une tournure qu'elle essayait visible-
ment de rendre digne. Quand Edith l'aperçut, elle
courut au-devant d'elle et l'embrassa cordialement.
Puis, se tournant vers les enfants :
— Eh bien, leur cria-t-elle, venez donc dire bonjour
à Juliette !
VOYAGE ET ARRIVÉE. 43
"— Comment ! s'écria Léon qui d'un bond se trouva
près de sa soeur, c'est Juliette, notre bonne Juliette ;
celle qui m'a débarbouillé si souvent ! Bonjour, ma
bonne ; tu n'as vraiment pas maigri.
— N'est-ce pas, répondit Juliette en appliquant un
baiser retentissant sur la joue de Léon; ce gros chéri!
il est toujours le même.
Et elle se mit à rire en regardant tous nos amis de
son oeil fin et pénétrant. Ils avaient tous entendu par-
ler de cette ancienne et fidèle domestique de leur
grand-oncle ; ils connaissaient son dévouement, et
comme elle avait aussi servi chez M. et madame de
Vailly, il semblait qu'elle ne dût jamais sortir de la
famille. Aussi l'entourèrent-ils en l'accablant de ques-
tions et de bienveillantes paroles.
— Fais-tu toujouis des rimes, ma bonne? disait
Léon.
— Et parles-tu toujours par sentences ? ajoutait Ga-
brielle.
— Pauvre Juliette ! murmurait Edith, je n'ai pas
oublié tes soins ptndant la maladie que j'ai faite à mon
dernier voyage à Saint-Brieuc.
— Me diras tu les drôles de contes que tu racontais
à Léon pour l'endormir? criait Anna en la tirant par
son châle.
— Oui, oui, répétait Juliette, émue de cette amicale
réception, je ferai tout pour vous plaire ; mais j'aper-
çois madame ; laissez-moi aller lui dire bonjour.
44 UE FAMILLE BRETONNE.
Le cercle s'ouvis pour la laisser passer. Quand elle
fut à quelques pa; Edith gronda doucement Berthe
du peu d'accueil c/elle avait fait à Juliette. L'arrivée
de M. et de madaae de Kerglas arrêta la réponse de
la jeune fille, et DUS suivirent leurs parents qui en-
traient dans la mison. Après quelques instants de
repos, il fallut s'ocuper des bagages. Puis madame
de Kerglas, avantle veiller à l'arrangement des meu-
bles, se débarrassades enfants en leur accordant toute
liberté pour ce jar-là. Edith, Berthe et Edouard ne
profitèrent de ceti même .permission qu'après avoir
rendu tous les sévices possibles et s'être occupés de
faire dresser des plants dans les deux grandes cham-
bres, l'ouvrier aynt déclaré que le temps lui man-
querait pour monir les lits.
CHAPITRE V.
A LA CAMPAGNE.
Le lendemain de leur arrivée à Beaucastel, et mal-
gré la fatigue du voyage, nos amis se levèrent de
bonne heure. Ils avaient passé la journée précédente
à visiter les jardins, le bois, l'étang, les prairies, et ils
ne connaissaient pas encore la maison. On commença
donc la journée par ce que Gabrielle appelait une
visite domiciliaire. Jamais une aussi étrange distri-
bution intérieure n'avait frappé leurs regards. Les ap-
partements un peu vastes étaient entourés de cabinets
disposés comme des cellules ; ici il fallait monter, là
il fallait descendre, et partout une profusion de portes
et de fenêtres. Les enfants plaisantèrent un peu sur le
vieux castel, mais ils découvrirent d'un coup d'oeil
'(6 UNE FAMILLE BRETONNE.
que cette singulière distribution favoriserait leurs
jeux en hiver, et cela suffit pour qu'ils déclarassent
qu'elle était un peu originale, mais commode.
— Le grenier est rempli d'admirables cachettes,
s'écria Georges, qui eu arrivait tout essoufflé et coiffé
d'un réseau de toiles d'araignées, je viens de l'explo-
rer, et je connais un endroit dans lequel je défie qu'on
me trouve.
— Ah ! pour des cachettes, répondit Gabrielle, il y
en a partout à Beaucastel ; mais-il n'est pas nécessaire
d'en rapporter les ordures sur ses habits ou ses che-
veux. Ce qui me charme, c'est le petit escalier qui des-
cend dans la cuisine ; avec de bonnes jambes il serait
difficile d'être pris.
— Est-ce que vous comptez nous réjouir les oreilles
du bruit de vos courses dans la maison ? interrompit
Berthe.. . . .
— %u- crois donc que, l'hiver, nous passerons nos
récréations à jouer au furet ! dit Gabrielle en riant.
— Ou à la toilette de madame ! ajouta Georges.
Anna, qui ne voyait pas avec plaisir le dédain que
l'on jetait sur ses jeux favoris, ouvrait la bouche pour
les défendre, quand Juliette vint dire que le dîner était
servi.
La salle à manger, où se réunit toute la famille,
. était un des app'artements les plus agréables de la
maison. C'était une vaste pièce carrée, éclairée par
deux fenêtres donnant sur la cour et par une grande
A LA CAMPAGNE. • 47
porte, vitrée qui ouvrait sur le parterre. Pendant le
dîner, la conversation prit son cours ordinaire. Il ne
fut plus question que de Beaucastel. Edith parlait avec
enthousiasme de l'allée de sapins et du bosquet d'aca-
cias; Edouard vantait surtout la châtaigneraie dont les
allées sinueuses couraient autour de l'étang; Berthe
elle-même fit l'éloge du grand jardin qui lui promet-
tait des promenades faciles à l'ombre des épaisses char-,
milles ; Gabrielle, Georges, Léon et Anna admiraient
tout, trouvaient tout charmant.
— Comme on est bien à la campagne ! disait Ga-
brielle ; les allées de grands arbres de Beaucastel
valent mieux, selon moi, que toutes les colonnades
de Paris.
— Vois donc, ma tante, continuait Edith, comme
la vue est bien ménagée : d'un côté, la pelouse
et les chênes de l'avenue; de l'autre, ce joli par-
terre dont les allées se perdent dans les massifs de
verdure.
— Le bois est si touffu dans cemassif, reprit Anna,
que, par le soleil le plus brûlant, l'obscurité y est aussi
profonde que s'il faisait nuit. Hier, je me suis trouvée
seule auprès du grand sorbier, et. vraiment, j'avais
presque peur.
— Peur de quoi, Anna ? dit madame de Kerglas.
— Je ne sais pas, maman, mais je n'y voyais pas
un pauvre petit rayon de soleil.
M. de Kerglas saisit cette occasion pour faire com-
48 UNE FAMILLE BRETONNE.
prendre à ses enfants tout le ridicule de la peur et tous
ses inconvénients à la campagne.
— Ce n'est pas que je désire vous voir prendre des
manières qui ne conviennent qu'à des hommes,
ajouta-t-il en finissant, mais si Berthe revient sur ses
pas, chaque fois qu'elle trouvera une vache ou un
cheval dans son chemin, si Gabrielle et Anna ne peu-
vent rester seules en plein jour, je leur prédis plus
d'ennui que de plaisir. Le dîner touchait à sa fin, et
les enfants, en voyant leur mère se lever, l'imitèrent
avec empressement.
Elle retint d'un geste Léon, qui se dirigeait en
sautant vers la porte vitrée.
— J'ai à vous parler, mes enfants, dit-elle. Hier, je
vous ai laissés parfaitement libres, mais comme vous
ne devez pas vous habituer à rester oisifs, j'ai choisi
pour chacun de vous la part d'occupations qui lui re-
vient, et comme Juliette va venir desservir, suivez-moi
dans ma chambre.
Edith, Berthe, Gabrielle et Edouard suivirent ma-
dame de Kerglas. Léon, Anna et Georges ralentirent
le pas pour se communiquer le déplaisir que leur cau-
sait cette déclaration.
— Déjà ! grommelait Léon en montant l'escalier le
plus lentement possible. J'espérais un bon congé, et
voilà qu'on me replonge dans mes vilains livres !
— Je m'amuserais si bien dehors ! ajoutait Georges,
Il me semble que ces petits coquins d'oiseaux m'ap-
A LA CAMPAGNE. 49
pellent. Sont-ils heureux ; ils ne font que voler et
chanter.
— Vais-je m'ennuyer avec mon tricot ! reprenait
Anna ; les petites filles ne devraient jamais tra-
vailler.
— Ni les petits garçons non plus, dit Georges. Mais
cela ne se peut pas ; d'ailleurs, nous aurons, je pense,
de longues récréations.
— Eh bien, paresseux ! leur cria en ce moment
Edouard, dépêchez-vous donc, maman vous attend.
— Nous voici, répondirent-ils en se pressant.
Madame de Kerglas ne put s'empêcher de sourire
en voyant leur mine allongée. Elle leur indiqua du
geste plusieurs sièges vides à ses côtés, et ils s'assi-
rent en sejetant un regard de détresse.
— Mes enfants, commença madame de Kerglas,
notre vie maintenant n'aura aucun rapport avec celle
que nous avons menée à Paris. Ce ne seront plus les
mêmes occupations ni les mêmes plaisirs. Vos devoirs
aussi seront différents ; je vais vous les faire con-
naître, et j'espère que vous ne refuserez pas de m'ai-
der dans les mille détails que renferme un ménage
de campagne.
— Nous ne demandons pas mieux ! s'écrièrent-ils
tous.
— Je puis donc compter sur votre bonne volonté.
Notre fortune ne nous permettant pas d'avoir un
nombreux domestique, il faut que tout le monde ap-
3.
50 UNE FAMILLE BRETONNE.
porte sa part de travail, et qu'une surveillance active
fasse régner l'ordre et l'économie dans notre maison.
Or cela regarde les femmes. Edouard. Léon et Georges
ont à s'occuper de leur avenir, et l'élude sera leur
seule occupation ; mais l'intérieur du ménage réclame
les soins d'Edith, de Berthe et de Gabrielle. Edith se
chargera de la lingerie et des provisions ; Berthe veil-
lera à celles qui ne sont pas d'un usage journalier,
era tous les jours le compte de l'argenterie et aura la
responsabilité de tout ce qui regarde la table; Gabrielle
surveillera les soins que Sainte donne à la basse-cour
et au pigeonnier, et aidera sa soeur à cueillir les fruits
du jardin, qui composeront désormais notre unique
dessert.
— Et moi donc, maman ? interrompit Anna d'un ton
mécontent, tu ne me donnes rien à faire, tune parles
même pas de moi.
Madame de Kerglas sourit.
—- Il est vrai que je t'avais oubliée, dit-elle; mais ta
question ne peut manquer de m'embarrasser : à quoi
t'occuper ? n'as-tu pas le travail en horreur?
— Oui, les bas et les fichus, maman, répondit
Anna en rougissant.
— Et les verbes et les analyses, et tout, ma fille.
■ - Tout cela est si ennuyeux à faire ! mais si tu veux
me donner un ouvrage que je puisse faire en plein air,
tu verras comme je travaillerai.
-— Je le crois, Anna, car tu fais bien ce qui n'exige
A LA CAMPAGNE SI
point l'immobilité; eh bien, je te nomme aide géné-
rale. Edith, Berthe et Gabrielle pourront réclamer le
secours de ton adresse, et quand un ouvrage pressé
me fera désirer de retenir Juliette, tu mettras pour
elle le couvert. Je sais que tu aimes les animaux, je te
charge des plus utiles et des plus intéressants. Sainte
est oublieuse, tu surveilleras les étables, les ruches et
la laiterie, et si je m'aperçois de la malpropreté des
étables, si la litière n'a pas été bien faite, si le lait
aigrit, ce ne sera pas Sainte que je gronderai, ce
sera toi.
— Oh ! merci, ma petite maman ! s'écria Anna en
embrassant sa mère ; sois tranquille, tu seras con-
tente de moi.
— Je le crois, Anna, tu es née campagnarde, et
tu m'as souvent aidée dans certains détails dont
tes soeurs ne se seraient mêlées qu'avec répu-
gnance.
— Je dois avouer, maman, dit Berthe, que je n'ai
pas les goûts d'Anna.
— Une cuisinière en herbe! ajouta Gabrielle d'un
air moqueur. Anna ne se plaît que dans la cuisine et
la basse-cour, ne s'amuse qu'à casser du bois ou à
remuer des casseroles.
— Si bien, reprit Berthe, que Sainte était furieuse
ce matin ; Anna voulait mettre la main partout et s'é-
lever au-dessus de ses fonctions d'aide.
— Riez tant qu'il vous plaira des goûts d'Anna,
52 UNE FAMILLE BRETONNE.
mesdemoiselles, dit gravement madame de Kerglas,
mais vous seriez plus sage, de l'imiter.
— L'imiter ! maman ; grand'merci, j'ai la cuisine
en horreur ! s'écria Berthe.
— Qu'en résulte-t-il pour moi, ma fille? une foule
de désagréments. Que ma cuisinière soit indisposée,
que Juliette soit absente, je me vois forcée de laisser
tout pour lès remplacer.
— Tu oublies, maman, reprit Gabrielle, qu'Edith
a la main savante.
— Il est vrai, mais je n'en regrette pas moins de
voir mes filles aînées assez peu raisonnables pour
faire aiusi céder leur devoir à un caprice.
— Mais, maman, continua Gabrielle, qui sentait
la justesse de ces reproches, je t'assure que je ne
suis pas aussi ignorante en cuisine que tu parais le
croire.
— Ah ! bien oui, s'écria Georges, et la preuve, c'est
que le seul jour où nous avons eu occasion d'appré-
cier tes talents culinaires, nous sommés sortis de
table mourant de faim. Ne parle pas de ta cuisine,
c'est une cuisine iroquoise. Tu veux nous faire tout
manger cru.
Un ;éclat de rire général accueillit la sortie de
Georges.
— Je ne dis pas que cela ne soit pas vrai, reprit
vivement Léon, qui souffrait du ridicule qu'on jetait
sur la susceptible Gabrielle ; mais, au moins, Ga-