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Une famille des montagnes, ou les Effets de la persévérance, par Mme H. de G. Nelly,...

De
286 pages
P.-C. Lehuby (Paris). 1851. In-18, 282 p., planche lithogr..
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UNE
FAMILLE DES MONTAGNES,,
SAIKT-DENIS. — TYPOGRAPHIE DE PHEVOT ET DROUAED.
UNE
ou
IM EFFETS DE LA PERSÉVÉRANCE
>¥me H. DE G- NELLY,
Ameiir^ïeXCécile. tïc Ï£enr5 <ïe Fcrmoni, etc.
PARIS.
A LA LIBRAIRIE DE LENFANCE ET DE LA JEUNESSE,
P.-C. LEHDBY, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
me do Seine, 53. faubourg Saint-Germain.
UNE
FAMILLE DES MONTAGNES
EFFETS DE LA PERSEVERANCE.
CHAPITRE PREMIER.
E<a Prière.
À 8aint-Jean-de-la-Pierre, petit village de la
Tarantaise," pajs de la^Savoie, désagréable, stérile,
hérissé de montagnes , vivait une de ces humbles
familles dont la seule condition sur la terre est de
souffrir; une de ces familles au milieu desquelles
siègent de grandes vertus presque toujours igno-
rées, car rarement on les soupçonne sous le chaume
et sous la livrée de la misère.
Celte famille était ircs-nombreuse, et les mé-
diocres ressources que leur rapportait la culture
1
2 UNE-FAMILLE DES MONTAGNES.
d'un champ et d'un petit pré ne pouvaient suffire
à les nourrir tous.
Cinq enfants, dont deux en bas âge, le père et
la mère : combien il faut de morceaux de pain noir
pouï 'nourrir tant de monde !
Bien des années déjà s'étaient écoulées dans cet
état de souffrance, et rien ne venait leur faire
espérer d'en voir le terme. Quel moyen de s'arra-
cher à la misère? Il était impossible aux uns de
soulager les autres, attendu que presque tous les
habitants de ce pays sont également pauvres.
Cette famille, que nous désignerons sous le nom
de Bertrand, étaitde moeurs tout à fait patriarcales :
enfants de cultivateurs, et cultivateurs eux-mêmes,
ils avaient appris à vivre de peu ; leur détresse ve-
nait de l'accroissement de leur famille. Ils étaient
propriétaires du pré et du champ qu'ils cultivaient ;
en les vendant, peut-être ils eussent pu améliorer
leur position, en employant l'argent qu'ils en au-
raient retiré, à une industrie moins pénible et plus
lucrative; mais cela ne leur paraissait pas possible:
c'était l'héritage de leurs pères, qui l'avaient eu de
leurs ancêtres; en reculant de plusieurs généra-
tions, et, selon leur manière de voir, ils ne pou-
vaient se déposséder d'un tel bien, dans aucun cas,
sans manquer à la mémoire de ceux qui étaient
descendus au tombeau, sans s'exposer à les voir
UNE FAMILLE DES MONTAGNES. 3
chaque nuit se dresser au chevet de leur lit, le
reproche et la menace à la bouche. Cependant,
, leur misère est bien grande et leur douleur l'est
encore plus, car ils se voient souvent dans la
cruelle nécessité d'imposer des privations à leurs
enfants, de leur refuser le pain nécessaire, parce
que la petite provision est épuisée, ce qui leur arri-
vait presque tous les ans quelque temps avant les
moissons; alors, ils étaient tous réduits à ne se
nourrir que de pommes de terre; aussi, comme
tous ces enfants étaient chétifs, comme leur-teint
était blafard, comme leurs yeux étaient caves!
— Cela ne peut durer ainsi, disait le père Ber-
trand à sa femme , un jour que , revenus de leur
champ pour goûter, .ils avaient trouvé leurs plus
jeunes enfants endormis, tandis que les plus grands
étaient,'ou en journée, ou occupés dans le petit
bien à soigner quelques maigres bestiaux qui les
aidaient à vivre. Non, cela ne peut durer ainsi!
conlinua-t-ii, en appuyant son front soucieux et
hàlé dans sa main calleuse.
— Ne te désole pas, mon homme, reprend la
femme dissimulant ses inquiétudes et sa douleur
afin de relever le courage de son'mari; crois-tu
donc que Dieu a permis que notre famille soit aussi
nombreuse, pour la laisser éternellement souffrir?
Pauvres innocents! ajouta-t-elle en joignant les
i UNE FAMILLE DES MONTAGNES.
mains, tandis que son regard demeurait attaché
sur deux belles petites créatures qui dormaient
sur une couchette en bois blanc placée au pied
d'un plus grand lit, pauvres innocents! Dieu veille
sur vous I
— Comme ils sont pâles ! dit le père Bertrand
d'une voix suffoquée par les larmes, ils souffrent...
et Dieu, qui veille sur eux, dis-tu, ne nous inspire
par les moyens de mettre un terme à leurs souf-
frances !
— C'est que nous ne le prions pas assez, reprit
la mère Bertrand.
— Tu crois, ma femme? pourtant je ne m'endors
"jamais sans consulter ma conscience sur les péchés
que j'ai pu commettre pendant le jour et sans en
demander pardon à Dieu, car je sais que notre
réveil dépend de sa volonté.
— Ce n'est point assez de le prier une fois par
jour; fais comme moi, mon homme, dit la mère
Bertrand en se jetant à genoux auprès du lit où
reposaient ses enfants; prions-le ensemble à haute
voix. Dis comme moi : Oh! mon Dieu, vous qui
connaissez tous les maux d'ici-bas, mettez un -terme
à ceux que nous endurons. Oh ! mon Dieu si bon !
inspirez-nous un moyen de travailler, afin de
gagner, assez pour les nourrir;- si vous ne ve-
nez à notre secours, mon Dieu ! nous allons tous
UNE FAMILLE DES MONTAGNES. 5
imourir, les uns de besoin, les autres de désespoir.
Le père Bertrand allait éclater en sanglots, lors-
que sa femme les comprima en lui mettant sa main
sur la bouche.—Tais-toi, lui dit-elle : tu vas réveil-
ler nos enfants , et puis, voilà une pensée que Dieu
m'envoie! Elle demeura" quelques instants silen-
cieuse, le regard levé vers le ciel qu'elle apercevait
à travers l'étroite croisée de sa cabane.
Tandis qu'elle demeurait dans cette muette
extase, son mari, à genoux près d'elle, avait sain-
tement croisé ses bras sur sa poitrine, et de grosses
' larmes qui coulaient sur ses joues flétries, venaient
attester le combat de douleur et d'espérance qui se
passait en son âme. "
— Dieu m'a écoulée ! s'écria sa femme avec
transport. Relevons-nous, mon ami, allons-nous
asseoir, et lu me laisseras parler.—Courage, mon
ami, lui dit-elle'en le conduisant vers une petite
chaise de grosse paille qui restait en tout temps à
un coin de l'âtre : vois-tu, comme on dit quelque-
fois, nous mangeons notre pain noir le premier,
cela vaut mieux, nous aurons le blanc pour notre
vieillesse. Il m'est venu une bonne idée conlinua-
t-olle en approchant de'la chaise un escabeau sur
lequel elle s'assit; et cette idée , c'est Dieu qui me
l'a envoyée : nous avons bien fait de le prier. En y
réfléchissant bien sérieusement cependant, mon
6 UNE FAMILLE DES MONTAGNES.
coeur se serre ; mais notre malheur est grand, et le
remède doit lui être proportionné : c'est bien dur
de se séparer, mon pauvre Bertrand!
— Qu'as-tu dit? Oh! pour cela jamais! Ce n'est
pas Dieu qui t'a inspiré une pareille pensée , car
c'est lui qui nous a unis, c'est lui qui a permis que
nous devenions les chefs d'une nombreuse famille,
et tu parles de nous séparer? Mais non, lu ne le
pensais pas : lu as dit cela afin d'éprouver mon
coîur, ma tendresse pour toi ; tû voulais me voir
répandre des larmes. Eh bien! sois donc contente,
car je n'en puis plus... et si lu me tiens encore ce
même langage, tu me verras mourir!!
— Est-ce que je ne le sais pas bien que tu m'ai-
mes? Moi aussi, je t'aime, et pourtant, je me sens
disppséeàfaire tous les sacrifices, plutôt que devoir
nos chers enfants malheureux comme ils le sont.
— Tais toi, Marguerite , j'entends notre Louise
qui parle à ses petits poulets , elle va entrer dans la
cabane : et tu sais comme elle est sensible : quand
nous pleurons.elle pleure; il ne faul pas lui laisser
croire que nous manquons de courage, car elle
pourrait en manquer aussi, et alors que devien-
drions-nous ?..
— Oh ! que non, Louise ne manquerait pas de
courage, elle est si raisonnable! C'est justement
devant elle que je veux parler, elle doit tout savoir :
UNE FAMILLE DES MONTAGNES. "l
— Oui, mais..,.
Bertrand n'eut pas le temps d'achever sa pensée •
Louise entrait à la cabane.
CHAPITRE IL
Projet «le voyage.
Pauvre enfant des montagnes, qu'elle était inté-
ressante, el comme sa pâleur traduisait avec élo-
quence les chagrins qui dévoraient son âme! Quel
coeur ne se serait pas senti ému en apercevant cette
créature dont le candide visage respirait la souf-
france et la résignation I Ses trails étaient réguliers,
ses yeux bleus, au bord desquels semblait toujours
briller une larme, se levaient avec bonté et se bais-
saient avec candeur; il était facile de lire dans ce
regard ses secrètes souffrances. Elle traversait
lentement la cour, tenant d'une main un petit vase
en fer-blanc, et de l'autre, une petite corbeille.
Elle était vêtue d'un jupon très-court en toile rayée,
lequel laissait voir desbas bleus à coins rouges, el
des souliers en assez mauvais étal, que la beauté de
la saison rendait portables pour vaquer aux soins
intérieurs. Un petit corset de cotonnade rouge
8 UNE FAMILLE DES MONTAGNES.
achevait sa toilette. Ses bras n'étaient couverts que
jusqu'aux coudes par les manches de sa chemise en
toile jaune ; un velours noir, noué tout simplement
autour de son cou, faisait ressortir la blancheur
d'un fichu qui couvrait ses épaules, et un bonnet
en indienne, d'une forme carrée au sommet, cou-
vrait ses cheveux noirs dont elle ne laissait aperce-
voir qu'un étroit bandeau.
— Je viens de traire la chèvre, dit Louise en
entrant : j'ai cru que je n'en viendrais pas à bout
aujourd'hui, elle ruait comme un vrai poulain.
- — II faut absolument nous défaire de celte .chè-
vre, reprend la mère Bertrand; car je tremble cha-
que fois que tu l'approches.
— Ne craignez donc rien, ma mère : si elle est
la plus méchante, je suis la plus maligne, el, à la
fin, je lui avais si solidement attaché les jambes,
qu'elle ne pouvait plus remuer ; cette chèvre nous
donne de bon lait, et en grande quantité ; nous ne
la vendrions jamais ce qu'elle vaut : n'est-ce pas
son lait qui nourrit mes petites soeurs? Voilà des
oeufs aussi que je viens de dénicher, ma corbeille
aujourd'hui est presque pleine.
— Tant mieux, ma fille, tu les vendras ce soir,
cela nous fera quelques sous pour l'acheter nu
tablier : car. celui que tu as devant toi est tout
déchiré. ' -
UNE FAMILLE DES MONTAGNES. 9
Je n'ai besoin de rien, ma mère; si nous ache-
tons quelque chose, ce sera pour vous.
— Pour moi, mon enfant, oh! que non : alors
nous metlrons cet argent en bourse, car il nous en
faudra bien pour exécuter notre projet.
— Un projet, ma mère! lequel donc?
— Assieds-toi, Louise, nous allons causer tous
trois comme de vrais amis.
— Oui, causons comme de vrais amis! dit
Louise en s'asseyant entre son père et sa mère,
sur les genoux desquels elle appuya chacune de
ses mains. "Au fait, ajouta-t-elle en les regardant
alternativement avec une louchante attention, vous
avez quelque chose : toi, papa ,' lu as les yeux
rouges. Ah! mon Dieu! fit-elle en frappant ses
mains l'une contre l'autre, et les élevant vers le
ciel : papa a pleuré, et toi, ma mère, ta figure est
toute je ne sais comment! il vous est arrivé quel-
que chose, j'en suis sûre.
— Tu te trompes, mon enfant, dirent ensemble
les époux Bertrand : ne t'afflige pas comme cela.
— Ne pas m'affliger, quand je vous retrouve en
un pareil état! c'est bien aisé, n'est-ce pas? dire
que vous avez tant de chagrin, -el que je ne puis
rien pour vous consoler! Et les larmes de la pauvre
Louise tombaient comme de grosses gouttes de
1.
10 UNE FAMILLE DES MONTAGNES.
pluie, sur les épaules de -sa mère qui l'avait enlacée
de ses bras.
— Ne pleure pas, mon enfant, disait cette mai-
heureuse mère en serrant sa fille toujours plus
étroitement contre son coeur. Vois-tu, le courage
qu'il nous faut, nous l'attendons de toi : tu es
l'ange que Dieu a placé près de nous pour nous
consoler. Tu t'affliges à tort, car il ne nous est
rien arrivé ; seulement, ton père et moi, nous
venons de prier le bon Dieu, agenouillés devant le
lit où dorment tes petites soeurs; nous lui avons
demandé de nous inspirer une bonne pensée pour
sortir de cette affreuse misère qui nous fait tant
souffrir.
— Vous avez prié Dieu, et je n'étais pas là!
Dieu a-t-il enfin exaucé votre prière?
— Oui, mon enfant, el c'est pour lui obéir qu'il
nous faut tant de courage! Ma fille, ma Louise,
ajoula-l-elle, cherchant à retenir de grosses lar-
mes qui roulaient au bord de ses paupières, que
d'épreuves nous sont réservées peut-être!.... La
première d'abord, et ce n'est pas la moins cruelle,
c'est notre séparation. - _ i
— Ne parle pas de cela, reprend avec empor-.
temenl le pauvre Bertrand; je n'-y consentirai ja-
mais; tu nous trompes quand tu dis que c'est
Dieu qui t'a inspiré un tel moyen.
UNE FAMILLE DES MONTAGNES. 11
— Mais expliquez-vous donc ! dit Louise : que
parlez-vous de séparation ?
— Oui, reprend sa mère, j'ai un projet bien
arrêté, et ce prpjet s'est formé dans mon esprit au
moment même où je faisais à Dieu la prière de
m'aider dans ma misère : je l'exécuterai donc le
plus tôt possible. D'ailleurs cela ne doil pas être
une séparation éternelle : deux ou trois années
seulement, pendant lesquelles nos plus jeunes en-
fants grandiront. Je veux aller à Paris avec Louise
et Jérôme : nous y gagnerons de l'argent que nous
ménagerons bien. Toi, mon pauvre homme, tu
resteras à la cabane avec Nicolas nptre fils aîné :
à vous deux, vous cultiverez notre pré et noire
petit .champ, qui vous feront vivre .aisément. Tu
élèveras Marthe et Catherine , nos deux jeunes
filles, dans l'amour de Dieu; tu le prieras avec
elles de nous protéger. Quand le moment de nous
réunir sera arrivé; quand ta femme, tes enfants,
grands el heureux, seront groupés autour de toi,
tu les béniras, parce qu'au fond de ton coeur tu
penseras que tu leur devras le bonheur de ta vieil-
lesse. C'est dur de se séparer, quand on s'aime
bien I mais la nature, la religion veulent que les
pères et mères se sacrifient pour leurs enfants. Si
ce moyen venait à ne pas nous réussir, nous au-
rions au moins -la consolation d'avoir fait notre
12 UNE FAMILLE DES MONTAGNES.
devoir ; c'est si beau, vois-tu, quand la conscience
ne nous reproche rien !
— Est-ce que je ne sais pas bien, ma femme,
que tu parles comme un livre saint? reprend Ber-
trand d'une voix émue ; est-ce que je ne sais pas
bien que tu es la vertu même? Mais ce que tu
exiges de moi est au-dessus de mes forces : tu
parles de nous séparer pour deux ou trois ans ; el
qui t'assure que j'ai encore tout ce temps à vivre,
et que je pourrai jouir du bonheur que tu me
promets! S'il me faut mourir loin de toi, loin de
ma Louise, loin de mon Jérôme ; si vous n'êtes
pas là tous pour me fermer les yeux, tu ferasde
moi un grand pécheur : car alors je me rappellerai
que tu m'auras dit que c'est Dieu qui t'a commandé
de me quitter, et
— Tais-toi, Bertrand : jamais on ne ferait une
bonne action,-jamais on ne ferait son devoir si l'on
manquait à ce point de confiance en Dieu. Quand
la religion, le devoir et l'honneur nous tracent un
chemin, nous devons le suivre.; l'Evangile dit :
aide-loi, Dieu t'aiderai Je suis bien sûre, ajoutâ-
t-elle .en regardant sa fille, que Louise est prêle
à me suivre malgré la douleur qu'elle éprouvera
en se séparant de son père el de ses autres frères
et soeurs.
— Je suis prête à tout! répond la jeune fille
UNE FAMILLE-DES.MONTAGNES. 13
qui, depuis quelques instants, semblait être plon-
gée dans de pieuses méditations; je vous suivrai,
ma mère, je vous obéirai, je me vouerai à ma
famille, afin que la volonté de Dieu s'accom-
plisse.
— Je vois bien, reprend le père Bertrand, que
je .serai le plus faible, et que je dois me préparer
à vous laisser maîtresses de vos volontés; d'ail-
leurs, quels sont mes droits pour m'y opposer,
puisque je no puis rien pour votre bonheur? Je
vais donc dire avec vous, mes chères amies : que
la volonté de Dieu soit faîte!
— A la bonne heure ! s'écrie la mère Bertrand
se jetant au cou de son mari, où elle entraîna sa
fille ; tu nous aideras du moins à tout disposer pour
notre départ, et...
— Tiens, liens, tiens! dit Nicolas en entrant
dans la cabane au.moment où ces trois êtres unis-
saient leurs volontés par ces touchantes caresses :
je ne m'étonne pas si le temps ne vous "semble pas
long. Il y a deux heures au moins que tous les cul-
tivateurs ont reprisJeurs travaux ; moi aussi j'étais
retourné aux champs dès que j'eus achevé mon re-
pas, que j'ai fait, tout en mettant de l'ordre dans
le parterre de ma bonne Louise, qui aime tant les
fleurs I
— Bon frère! reprend Louise, en jetant sur
14 UNE FAMILLE DES MONTAGNES.
Nicolas un regard" plein de tendresse el de recon-
naissance..
— Dis donc :~heureux frère! d'avoir une soeur
,comme loi. Ah çà! vous allez m'apprendre com-
ment il se fait que je vous trouve encore à la ca-
bane :quand c'est l'heure du Iravail , el surtout
quand l'ouvrage presse; car le temps n'est pas
sûr, nous aurons' de forage avant .vingt-quatre
heures-, el je voudrais au moins que notre blé
fûl rentré : la pluie lui fait tant de tort quand
il est abattu, et nous sommes loin d'avoir les
moyens d'en perdre-une gerbe seulement, car,
lorsque le pain nous manque, nous sommes bien
malheureux.
-. —Oh! mon garçon, si lu savais, reprend le
père-Bertrand, ce qui nous, a fait oublier l'heure
du travail 1
— Quoi 1 si je savais ! il jiè vous est rien ar-
rivé?
-^ Non, il ne nous est rien arrivé, et pourtant
un grand malheur,...
— Que dites-vous, mon père? un grand mal-
heur.!- reprend Nicolas dont la mâle figure venait
de s'animer d'une, expression héroïque qui ré-
vélait l'énergie de son caractère, et son puissant
amour pour sa famille. Que vous est-il arrivé?
quelqu'un vous aurait-Il offensé ? -.
UNE FAMILLE DES MONTAGNES. 15
— Qui pourrait en avoir la pensée? lui dit sa
mère avec calme : rassure-toi, mon fils, écoule, et
tu sauras tout.
Nicolas s'accroupit entre sa mère et sa soeur, et
prêta la plus religieuse attention. Dos que sa mère
eut parié : — Si j'avais dix bras aussi vigoureux
que ceux-là, dit-il en montrant ses deux bras mus-
culeux, je me mettrais en travers du chemin que
vous voulez prendre, et morbleu, vous ne le fran-
chiriez qu'eu traversant sur mon corps ; mais mon
impuissance à vous rendre heureux me fait tant
souffrir, que je me soumets aveuglément à tout ce
que vous ferez, vous, ma mère, si sage, si pré-
voyante pour votre famille ; et loi, ma bonne soeur,
si'tendre, si vertueuse : puisse le ciel seconder vos
bonnes intentions I C'est une cruelle pensée pour-
tant! ajouta-t-il en se frappant la poitrine* mais
plus le sacrifice est grand, plus Dieu nous en tien-
dra compte. Partez donc, mes chères amies, et que
la volonté de Dieu s'accomplisse!
Toute la famille s'était levée; Nicolas, sa mère
et Bertrand reprirent-le chemin dés champs. Louise
seule resta pour donner ses soins à ses jeunes soeurs
qui venaient de s'éveiller.
16 " UNE FAMILLE DES MONTAGNES.
CHAPITRE III.
Ejes amis de l'adversité.
— Tu t'es trompé, Nicolas, disait le père Ber-
trand pendant le trajet de la cabane aux champs,
tu t'es trompé, car le bon Dieu ne nous donnera
pas vingt-quatre heures pour rentrer notre blé;
la pluie tombera cette nuit. Vois comme le ciel est
couvert.
— Hâtons le pas, mon homme, doublons la
force de nos bras pour, un moment, et nous en
viendrons à bout tout de même.
— Ah çàl-je ne me trompe pas, dit Nicolas,
je vois des hommes qui travaillent dans notre
champ.
— Et moi aussi, dit la .mère, Bertrand, ce sont
les deux garçons à la veuve Guillaume, qui, aidés
de Jérôme, mettent notre blé'en gerbes.
— C'est ça qui s'appelle debons voisins, dit le
père Bertrand.
— Ah ! aie ! les camarades, s'écria Nicolas dès
qu'il fut assez près d'eux pour se faire entendre :
est-ce qu'on doit se presser autant pour glaner
dans le champ des malheureux?
UNE FAMILLE DES MONTAGNES. 17
— Tuas raison, Nicolas, répondirent-ils, mais
ce qu'on doit être pressé de faire, c'est d'aider ses
voisins, surtout quand ils ressemblent aux voisins
Bertrand.
— Merci 1 dirent ensemble le père Bertrand et
son fils en tendant cordialement une main à cha-
cun d'eux, dès qu'ils les eurent rejoints, merci; à
charge de revanche.
— Est-ce que nous ne savons pas bien ," mon
cher Nicolas, comment vous vous conduisez avec
les amis?
— Bon Guillaume ! dit Nicolas.
— Y a-t-il donc quelque chose de si étonnant à
cela, n'en feriez-vous pas autant pour nous?
— En doutez-vous? répond Nicolas.
Assurément, ce qui se passait alors dans l'âme
de tous ces braves gens était bien une compensation
à leur triste position, c'en est une, du moins, qui
n'échappe jamais aux coeurs honnêtes et dévoués.
— Chaque instant'qui s'écoulait venait les con-
firmer dan s,leur attente de l'orage, le vent s'éle-
vait entraînant des nuages de poussière qui se per-
daient dans l'espace, de rares et larges gouttes de
pluie annonçaient qu'il n'était pas éloigné et ne
larderait pointa éclater.
— Dépêchons-nous! disaient les deux fils Guil-
laume:
18 UNE FAMILLE DES MONTAGNES.
— Ne craignez rien, répondit Bertrand. nous
aurons fini, la pluie ne-se décidera pas tout do
suite, le vent est trop fort et trop froid.
— Le père Bertrand a raison, reprend l'un des
fils Guillaume, en interrompant une chanson.
— Eh bien-! la besogne s'avance! s'écria Nico-
las.
— Et l'orage aussi, reprit l'aîné des Guillaume.
Tiens, voilà mademoiselle"Louise qui vient, elle
aura confié ses petites soeurs à notre mère, qui est
restée à la maison pour préparer la lessive qu'elle
doit faire demain.
Louise, voyant l'orage s'approcher, venait offrir
ses services. —je vois bien que je suis inutile, dit?
elle en arrivant, je suis venue trop tard, la besogne
est presque faite.
— Grâce à nos bons voisins, lui dit son frère.
— Dont l'obligeance pour nous est toujours la
niêrne, reprit Louise, car ne sont-ce pas eux qui.
tous les ans, nous prêtent leur char pour rentrer
nos récoltes? et de plus, cette année, je vois qu'ils
nous prè|ont leurs bras.
Enfin le travail s'acheva juste avec la journée, et
quand l'orage éclata, tous-ces braves gens étaient
groupés autour de l'âlre de la cabane.
— Àh çà, dit l'aîné des Guillaume, je ne laisse
pas mes amis tranquilles quand je leur crois des
UNE FAMILLE DES MONTAGNES. 19
chagrins; je vous trouve à tous un air triste qui me
donne de l'inquiétude : si vous nous regardez
comme de bons amis, faut nous-conter cela.
— Vous avez raison, dit la mère Bertrand, et
en peu de mots, elle leur-annonça leur triste réso-
lution. Cette nouvelle jeta la consternation au mi-
lieu de ce petit comité si animé quelques instants
auparavant. Il fut décidé que l'on- partirait dans
trois jours, afin de ne point attendre le mauvais
temps pour entreprendre un aussi long voyage; et
Louise ayant été rechercher ses petites soeurs, les
amis se quittèrent tristes et silencieux.
CHAPITRE IV.
Préparatifs.
Le premier levé, le lendemain, avait été le père
Bertrand : sa figure était abattue, et les sillons des
larmes qu'il avait versées se remarquaient encore
sur ses joues. Debout, dans sa cabane, il regardait
chacune des couches où dormaient encore ces êtres
qui lui étaient si chers, donna un baiser à chacun,
et appela sur eux toutes les bénédictions du ciel.
Jérôme, celui qui devait suivre sa mère, avait
près de seize ans. il était petit pour son âge, son
20 UNE FAMILLE DES MONTAGNES.
corps était fort et trapu, ses traits étaient pronon-
cés;- une fêté large, un front vaste, un regard bril-
lant exprimaient beaucoup de fermeté dans le ca-
ractère et de force dans la volonté. Ses heures de
loisir étaient employées à" jouer de la vielle dont
il lirait un fort bon parti, et avec laquelle il s'était
fait beaucoup d'amis ; car jamais il ne se refusait à
faire danser ceux qui l'en priaient. Cet enfant était
surtout brave, courageux, et promettait beaucoup
pour l'avenir.
Toute la famille Bertrand passa cette journée à
la cabane; leurs pleurs avaient coulé en abondance
à l'idée xle cette séparation, mais la résignation les
avait enfin amenés à en parler avec calme comme
d'une chose accidentelle et inévitable. Le départ fut
fixé au surlendemain, car le bagage des malheu-
reux est bientôt prêt, et ils" devaient entreprendre
ce voyage à pied, afin de ménager les ressources
du petit pécule, qui était en effet fort médiocre,
bien que le jeune Guillaume l'eût grossi de cent
cinquante francs, fruit de son économie. Louise et
sa mère avaient mis en étal ce qui-restait de bardes
pour ceux de la famille qu'elles allaient laisser à la
cabane. L'ordre le plus parfait régnait dans cet in-
térieur auquel la propreté la plus irréprochable
donnait un aspect agréable, malgré sa pauvreté.
— Nous allons nous coucher, mes amis, disait
UNE FAMILLE DES MONTAGNES. 21
la mère Bertrand à sa famille : les travaux sont
durs à l'époque des moissons, nous devons pren-
dre tout le repos possible, pour nous mettre ensuite
sous la garde du bon Dieu. .
— Déjà nous coucher, ma mère 1 dit Louise tris-
tement saDS lever les yeux de dessus son ouvrage :
le temps passe si vite quand on dort.
^— *Sans doute, mon enfant, mais nous devons
faire.provision de santé ; songe que nous n'avons
plus qu'un jour à passer ici.
— C'est pour cela, manière.
Nicolas, qui jusqu'alors était resté silencieux et
pensif, assis à côté de son père, dit avec un accent
de profonde douleur : — C'est mon pauvre père <;t
moi, qui allons rêtre malheureux de vous savoir
comme ça par les chemins, courant après une for-
tune que vous n'atteindrez jamais peut-être; car
enfin, dans ce Paris, l'argent ne -pousse pas dans
les^rues sans doute.
— Non, reprendra mère, mais dans une grande
ville comme celle-là, il y a toutes sortes de res-
sources, et celui qui veut y Iravailler n'est-jamais
malheureux, je l'ai bien souvent entendu dire.
— Oui, par quelques hommes de notre pays,
qui y sont allés comme hommes de peine,, et qui en
ont rapparié quelque argent; mais des femmes,
22 UNE FAMILLE DES MONTAGNES.
des femmes seules ! à quel métier voulez - vous
qu'elles s'enrichissent?
— Des femmes seules! reprend Jérôme qui n'a-
vait encore rien dit. — Et moi donc, est-ce que je
ne serai pas là? ■ ■
— Mais tu n'es qu'un enfaut, mon-pauvre Jé-
rôme, reprend Nicolas : en quoi pourras-tu aider
ou.soulager notre mère et notre soeur? . "
— C'est bon, c'est bon! quand- nous y serons;
nous le verrons, répond Jérôme avec gravité. '
— Pauvre-enfant ! ce n'esl pas la bonne volonté
qui lui'manque, dit le père Bertrand. -
— Allons, ma Louise,'couche tes.petites soeurs,
dit la mère, ne vois-tu. pas bien qu'elles se son l'en-
dormies sur leurs chaises? il est trop tard pour ces
pauves petites. - > •
'— C'est le jeune Guillaume qui a du chagrin, dit
Nicolas à voix'basse, tandis que Louise s'était re-
tirée à l'extrémité de la chambre pour déshabiller
ses petites soeurs ; je l'ai vu tantôt, il pleurait comme
un enfant, quoi; c'est lui qui" aurait fait un "bon
mari pour notre Louise ! , -
— Et sans compter qu'il"aurait eu "de la chance
de-prendre une'femme comme*celle-là, qui' ajou-
tes les qualités-! répond le père Bertrand". '
— Laissez .faire le bon Dieu, "dit sa "femme, il
n'en arrivera jamais que ce qu'if voudra.
UNE FAMILLE DES MONTAGNES. ' 23
- —-Oui, laissons faire le bon Dieu, dit froide-
ment le petit Jérôme.
— Faisons notre prière en commun ! reprend la
mère Bertrand en s'agenouillant devant une croix
en bois noir que recouvraient de longues branches
de buis bénit, le tout accroché au-dessus de l'im-
mense cheminée noircie par le temps et la -fumée;
demandons à Dieu de proléger notre entreprise.
— El de nous réunir bientôt! reprend le pauvre
mari fondant en larmes. 0 mon Dieu ! ajoula-t-il
d'une voix étouffée par les sanglots, joignant ses
mains avec une pieuse ferveur et attachant son re-
gard sur la croix, vous voulez donc que je me sé-
pare de ma femme et de mes chers -enfants, vous
voulez donc détacher mon âme de mon corps?
Vous voyez tout ce que souffrent nos pauvres coeurs
pour vous obéir; promettez-nous au moins, Dieu
si bon, si puissant I la récompense d'un pareil sa-
crifice .
La chambre, qui composait tout le logement de
cette cabane, étail vaste, et le paraissait d'autant
plus; qu'elle n'était garnie que d'une grande cou-
chette entourée de rideaux'bleus qui s'ouvraient
des quatre côtés du lit. A droite de cette-couchette,
était un meuble, dit une huche,- qui -sert à renfer-
mei la farine; au pied du lit, derrière la porte
d'entrée, étail un petit lit en bois blanc, où dor-
24 UNE FAMILLE DES MONTAGNES.
maient Louise et ses soeurs; au milieu de la pièce,
une assez grande planche posée sur des tréteaux
servait de table à manger; à droite de la cheminée,
était attachée de la vaisselle de faïence, et à gauche,
une horloge réveille-matin, qui venait de sonner
mi unit.
La prière était achevée, et tous demeuraient en-
core agenouillés; il semblait qu'ils craignissent de
troubler ce recueillement, où leurs âmes venaient
d'augmenter leurs forces. La mèche de la lampe
s'était éteinte, la lumière argentée de la lune avait
remplacé sa lumière blafarde ; une étroite fenêtre,
restée entr-'ouverte et donnant sur la campagne,
livrait passage à un vent d'est qui apportait le bruit
du balancement de lacime des arbres dans les airs,
et les parfums des buissons. Ce silence religieux et
imposant ne fut troublé que par quelques soupirs.
Tous se relevèrent enfin. Nicolas et Jérôme, après
avoir embrassé leur père et leur mère, se retirè-
rent doucement dans un grenier au-dessus du pla-
fond de la cabane; c'était là qu'ils couchaient.
-"Les frères Guillaume, affligés de ce départ,
comme s'il se fût agi de leur famille, vinrent les
trouver le lendemain dès le matin, -voulant, di-
saient-ils, passer avec eux cette dernière journée :
le plus jeune des Guillaume était allé, la veille,
trouver le maître d'école.
UNE FAMILLE DES MONTAGNES. 25
— Vous êtes mon ami, lui a\ail-il dit, je viens
vous demander un service.
— Si je puis vous le rendre, je n'hésiterai pas.
— Vous qui êtes si bien avec tous les riches de
l'endroit, ne pourrioz-vous leur demander quel-
ques lettres de recommandation pour la famille Ber-
trand? Les sachant un peu aidés dans cette grande
ville, je souffrirais moins en songeant à eux.
— Je vais à l'instant même m'adresser à toutes
les personnes que je connais, et si je ne réussis pas
partout, je serai peut-être assez heureux pour réus-
sir auprès de quelques-unes.
Les démarches de i'insliluteur eurent tout le
succès qu'il en avait espéré. Il remit à Guillaume
trois lettres de recommandation adressées à des
personnes habitant" la capitale depuis longues an-
nées.
Le dernier jour que les époux Bertrand passè-
rent ensemble à la cabane, ne fut ni gai, ni triste :
de doux rêves d'avenir-étaient venus enfin sécher
les pleurs qu'avait fait couler la pensée du départ.
Seulement, Ces êtres, ordinairement si laborieux,
étaient ce jour-là restés oisifs. Les nus erraient
dans la campagne, tandis que les autres parcou-
raient les coins et recoins de la petite propriété.
Louise prodiguait à ses petites soeurs ses plus
tendres caresses, comblait sa jolie chèvre d'herbe
2
26 UA'E FAMILLE DES MONTAGNES.
fraîche qu'elle ne se lassait pas de ramasser à son
intention ; puis, elle allait au petit parterre que son
frère Nicolas cultivait avec tant de sollicitude, parce
qu'il connaissait le goût de Louise pour les fleurs.
Ce jour-là, elle les contemplait toutes l'une après
l'autre, enlevait avec le plus grand soin une feuille
jaunie et le plus petit brin de bois sec qui pouvait
nuire aux fleurs naissantes. — Quel malheur de
quitter tout cela! disait-elle en laissant tomber ses
bras au bout d'un desquels pendait un petit arro-
soir : qui m'assure que je le reverrai? S'éloigner
ainsi des lieux de son enfance, de tout ce qu'on a
de cher enfin, pour aller à l'aventure demander un
sort meilleur à un pays, à un Giel inconnus! Je ne
sais ce que Dieu nous réserve, mais je sens sur
mon coeur un poids qui m'oppresse, et semble ne
me présager rien de bon. Si ma mère, mon excel-
lente mère allait être, trompée dans ses espérances !
Quel métier fera-elle à Paris, et moi aussi? Nous
ne savons que cultiver noire petil coin de terre, et
travailler un peu de l'aiguille, mais qu'est-ce que
cela pour gagner-beaucoup d'argent? — Elle fut
arrachée à ses" tristes réflexions par la voix do son
frère qui l'appelait. C'est Jérôme, dit-elle, je recon-
nais sa voix.
— Mais, mon Dieu ! où donc que tu es, ma soeur?
voilà une heure que je le cherche : nousYaltcndons
UXE FA31ILLE DES MONTAGNES. 27
pour goûter, et nos bons "voisins Gaillaume sont à
la maison. On ne t'a pas aperçue de la journée, et
c'est la dernière que nous devons nous réunir à la
cabane; pour quelque temps du moins.
— Viens donc, Louise, viens donc, ma fille, dit
le père Bertrand venant à sa rencontre : une bonne
nouvelle.
— Que dites-vous, mon père? est-ce que ma mère
aurait changé d'avis?
— Hélas! non, mon enfant, répondit le pauvre
paysan poussant un profond soupir; c'est pas cela,
malheureusement! au contraire.
— Pauvre père!
— C'est le fils Guillaume qui est venu avec le
maître d'école vous apporter des l'ellres pour des
beaux messieurs et des belles dames de Paris, qui
vous protégeront tout de suite en arrivant.
— Enfin, dans notre malheur, Dieu ne nous
abandonne pas.
— Autrement, ma fille, nous serions perdus. Tu
entends bien, mon enfant, depuis que ces bons gar-
çons nous ont apportécolte espérance que vous trou-
veriez des prolecteurs en arrivant à Paris, je me
sens un peu consolé; mais quoique ça, j'ai toujours
sur la poitrine quelque chose qui m'étouffe; ah!
cela n'est pas étonnant, à la veille d'un si triste jour.
Tu as des larmes dans les yeux, ma pauvre Louise,
28 UNE FAMILLE DES MONTAGNES.
cache-les, que ta mère ne les voie pas, car elle me
disait tout à l'heure que tu étais bien courageuse,
et que sans toi, elle n'aurait pas la force de... Ils
entraient à la cabane.
— Où es-tu donc depuis .le matin? dit la mè'.e
Bertrand à sa fille en lui tendant les bras; il me
semble qu'il y a bien longtemps que je ne l'ai vue.
— Dame! ma mère, je rôdais autour de noire
maison.
— Ah ! c'est cela, tu étais allée visiter ta chèvre,
tes poules.
— Et ses fleurs aussi, reprend Jérôme, car c'est
là que. je l'ai-trouvée.
~ Oui, .ma mère, reprend Louise tenant son re-
gard-baissé pour dérober ses larmes, j'étais allée
leur faire à tous mes adieux.
— Sois tranquille, ma soeur, j'aurai bien soin de
tout cela pendant ton absence, lui dit Nicolas en
l'attirant doucement vers lui : dans chacune de tes
fleurs, je croirai le retrouver, je ne leur épargnerai
pas mes peines; et il déposa,un baiser sur le front
de la jeune fille.
— Ah çà, nous soupons tous ensemble ce soir,
dit la mère Bertrand s'adressant aux frères Guil- '
laume : il faut, ma fille, que tu nous sacrifies une
de te'poules.
— Oh! que non, répond le jeune Guillaume,
UNE FAMILLE DES MONTAGNES. 29
notre mère a mis ce matin au four une grosse dinde
qu'elle va apporter tout à l'heure, elle l'engraissait
pour fêter la Noël; au lieu de cela, nous témoigne-
rons notre joie par des prières. Mais point de régal
quand les amis n'y sont pas.
— C'est cela des amis ! dit le père Bertrand.
— Tape là-dedans, reprend Nicolas tendant sa
main aux frères Guillaume. C'est de la vie à la mort!
— De la vie à la mort I répétèrent les deux Guil-
laume en unissant leurs mains à celle que leur pré-
sentait Nicolas.
L'après-midi fut employée aux préparatifs du
départ, chacun fit son petit paquet, auquel furent
fixées des lisières en forme de bretelles.
— J'emporte aussi ma vielle, dit Jérôme.
— Songe, mon garçon, répond sa'mère, que
nous avons bien du chemin à faire à pied, et qu'il
ne faut pas nous charger de paquets inutiles.
Ne.me contrarie pas, ma chère maman, reprend
Jérôme en passant son bras autour du cou de sa
mère. Tu verras que lorsque tu seras à Paris, tu
seras bien aise d'entendre quelquefois cet instru-
ment qui nous rappellera nos chères montagnes :
pas vrai, Louise?
— Dame! mon frère, tù as raison ; mais cepen-
dant, si maman...
—Je ne veux point vous contrarier, mes enfants.
2.
80 UM.,r PMilILLE DES MONTAGNES.
L'heure du souper arriva : on s'était déjà entre-
tenu de tant de choses toute la journée, qu'il ne
restait plus rien à dire touchant ce voyage. On se
sépara enfin des bons voisins, et chacun s'endormit
dans la douloureuse attente de ce jour tant re-
douté.
CHAPITRE V.
I/CS adïeras île koeiise un clocîier de son village.
Le coq avait annoncé le retour de l'aurore, le
disque argenté de la lune se perdait derrière l'ho-
rizon, qui commençait à s'éclairer des premiers
rayons du soleil ; l'air était embaumé par le parfum
des fleurs et des fruits; la sauterelle folâtrait dans
l'herbe de la prairie, le coquet papillon déployait
ses élégantes ailes sur le buisson enlevant le suc de
ses fleurs; enfin la nature se levait ce jour-là parée
de tousses atours; mais hélas! comme partout et
toujours en ce monde, à côté d'un riant tableau se
trouve la douleur.
Un rayon de soleil avait pénétré de bonne heure
dans la cabane de la famille Bertrand, et à sa suite,
était entré le désespoir; tous s'étaient levés, moins
les deux .petites filles qui dormaient encore du plus
USE FAMILLE DES MONTAGNES. 31
profond sommeil. Toute la famille avait salué" le
jour, par leur prière en.commun. Louise était
sortie immédiatement après, afin de jeter un der-
nier regard sur tout ce qui l'attachait a ces lieux;
pâle, abattue, elle s'était arrêtée à l'entrée d'un
chemin assez rapide, bordé par d'immenses champs
de pommes de terre, séparés de la route par deux
rangées de vieux peupliers dont la tête s'élevait si
haut dans les airs, qu'elle n'apparaissait plus que
comme une flèche. Debout, à l'entrée de ce chemin,
la jeune fille demeurait immobile, tenant dans ses
mains une fleur qu'elle venait d'enlever à son par-
terre; à la voir seulement dans cette attitude, on
devinait les sentiments de douleur et de piété qui
se pressaient en son âme. Elle s'était adossée con-
tre un des peupliers, et, le regard fixe, elle sem-
blait adresser un dernier adieu à toute la nature,
et cependant un seul ohjet en ce moment occupait
sa pensée : un clocher s'élevail dans les airs, c'était
celui de l'église du village, celui sous lequel sonpère
et sa mère avaient devant Dieu prêté les serments
qu'ils ont si bien tenus; ce même-clocher avait vu
naître tous leurs enfants; et Louise aussi y avait
reçu le baptême et la communion. Les sons de
l'airain retentirent dans les airs : son corps a-tres-
sailli. Hélas! dit-elle, c'est le glas funèbre, c'est
une mort qu'on annonce au saint paradis... est-ce
32 UNE FAMILLE DES MONTAGNES.
pour nous un triste présage? Un soupir s'était
achevé dans sa poitrine, les pleurs qui allaient s'é-
chapper de-ses yeux s'étaient arrêtées au bord de
ses paupières, car des pas se faisant entendre der-
rière elle, étaient venus l'arracher à ses tristes
pensées.
. — Nous sommes prêts, ma fille, lui dit sa mère
en l'abordant ; nous n'attendons plus que toi
pour partir.
— Je vous suis, ma mère, avait répondu Louise,
et au moment où elle quittait l'arbre qui la soute-
nait, une faiblesse si grande s'empara d'elle, qu'elle
chancela et tomba presque inanimée dans les bras
de sa mère.
— Oh! mon "Dieu! s'écriait celle malheureuse
mère, le regard attaché sur le visage décoloré de
son enfant, mon Dieu! ne la rappelez pas encore :
que ferais-je en ce monde sans elle? Ma fille! ma
fille ! criait-elle en étanchant la sueur froide qui
inondait le visage de la pauvre Louise ; ma fille! je
meurs avec loi, je sens aussi les forces qui m'a-
bandonnent; ouvre les yeux, mon enfant, fixe-
les sur ta mère, vois les pleurs dont elle l'arrose,
vois comme son visage aussi est devenu livide :
quoi! déjà serions-nous environnées des ombres
de la morl?
— Oh ! tu es là, dit Louise en ouvrant ses yeux
UNE -TÀM1LLE DES MONTAGNES. 33
et en attachant sur sa mère son regard" abattu ; tu
es là : que m'est-il donc arrivé?
— Rien, mon enfant, répondit cette malheu-
reuse mère, en pressant de toutes ses forces sa fille
contre son sein, comme si elle devait y retrouver
une source inépuisable d'existence. Dis-moi, ma
chère fille, continue-t-elle en collant ses lèvres
contre ses lèvres et parlant à voix basse, pourquoi
es-tu venue seule faire tes adieux à tous ces pa-
rages dont la misère nous force à nous éloigner?
Dois-tu rechercher des douleurs que ta mère ne
peut partager, tout h'est-il pas commun entre nous?
Courage, mon enfant; dis-toi sans cesse : je ne
suis pas seule à souffrir; c'est une grande consola-
tion dépenser qu'en ce monde nos douleurs sont
partagées, nos coeurs sont compris ; et plus tard,
tu ajouteras, j'espère : nos espérances réalisées,
tous nos voeux accomplis, enfin! Ce voyage qui
t'effraie fera sans doute notre bonheur à tous. Dieu
nous a indiqué la route où il est, c'est à nous à
l'aller chercher sans nous inquiéter des ronces,
des épines, qui embarrasseront nos pas. Rappelle-
toi tout ce qu'a souffert Noire-Seigneur Jésus-
Clirisl pourle bonheur des hommes, et tu sentiras
ton âme forte, tu ne te laisseras plus surprendre
par ces faiblesses de coeur qui nous reportent vers
le passé. Tu aimes tant ton père, tes frères, tes
34 UNE FAMILLE DES MONTAGNES.
pauvres petites soeurs si intéressantes. Ne seras-tu
pas bien heureuse de songer que toute la peine et
toute lafatigue-que tu auras endurées étaient dans
l'intérêt de leur bonheur? Tu te sens mieux, j'en
suis sûre.
— Oui, je me sens mieux ! c'est ta voix qui m'a
consolée; va; ma chère maman, je ne crois pas que
je manque jamais de courage maintenant, je t'o-
béirai aveuglément, je...
— M'obéir, mon enfant! hélas! je n'aurais ja-
mais la force de te commander aucun sacrifice; si
tu refusais de nie suivre, je partirais, sans toi, j'em-
mènerais seulement mon Jérôme, ce serait toujours
deux personnes de moins à vivre sur un si pauvre
revenu,-mais...
— N'aehevez-pas, ma mère : Louise ne vous
manquera jamais ; partons, je suis prête à vous
suivre, je sens toutes mes forces revenir, partons !
— Oui, partons, et ne parlons pas de ce qui
vient de se passer.
Elles s'étaient à" peine retournées, qu'elles aper-
çurent un petit cortège qui était à leur recherche :
c'était le père Bertrand chargé du paquet de sa
femme, Nicolas chargé dé celui de Jérôme, Guil-
laume le cadet tenant sous son bras celui de Louise,
" tandis que'son frère portait en travers de son épaule,
au bout d'un bâton, un panier couvert renfermant
UNE FAMILLE DES MONTAGNES. 35
des provisions de vivres pour la route ; Jérôme fer-
mait le cortège ayant sa vielle en bandoulière. "La
mère Guillaume était restée seule à la cabane pour
garder les petites filles. Louise et sa mère y étaient
rentrées pour leur donner le baiser d'adieu auquel
la mère avait ajouté-sa bénédiction en faisant sur
leur lit un signe de croix. Puis, après avoir dit
quelques mots de prière, tous s'étaient mis en
route. Bertrand et Nicolas marchaient à côté de la
mère, Jérôme et les deux frères Guillaume à côté
de Louise. Le bruit de ce départ s'élait répandu
dans le village. Aussi, chacun se tenait-il sur les
portes : les uns, pour saluer cette respectable fa-
mille et lui souhaiter tout le bonheur qu'elle méri-
tait; les-autres", pour grossir leur cortège en les-
accompagnant jusqu'à l'endroit où' l'on devait
abandonner les pauvres voyageurs à leur destinée.
On longeaitla route qui conduit à Moulier, chef-
lieu du comlé de Tarantaise, qui n'est qu'à une
lieue de distance de Saint-Jean-de-la-Pierr.e ; on
marchait depuis longtemps déjà sans que.personne
eût encore proféré un mot.
— En voilà un dévoûment! dit un de ceux qui
s'élaient joints à eux sur la route, et s'adressont
aux frères Guillaume. -
— C'est trop fort, répond le plus jeune en pous-
sant un profond et lugubre soupir! c'est trop fort
36 USE FAMILLE DES MONTAGNES.
pour des femmes, et à la place de Bertrand, je n'y
aurais pas consenti.
— C'est bien aisé à dire, dit son frère : empê-
cher des femmes de faire ce qu'elles veulent?"
— Ah! c'est méchant, ce que vous'dites-là, re-
prend le premier interlocuteur.
— C'est pourtant pas' que je le dise dans une
mauvaise intention; mais vous savez bien que la
mère Bertrand et sa fille ne sont pas des femmes
que l'on conduit comme on veut; elles ont plus
d'esprit à elles deux que tout le reste du village
ensemble.
— Et de bonnes têtes donc! des femmes comme
cela vous conduiraient une armée, dame!
La route que suivaient nos"voyageurs est bor-
dée d'un GÔté par des montagnes escarpées, cou-
pées à intervalles, par un sol plat pierreux, et par
conséquent inculte ; de l'autre côté coule un ruis-
seau qui a le nom de Darou et se jette dans l'Isère.
Aucune habitation sur cette foule, aucune bico-
que, ne révélaient la-présence d'êtres humains,
on n'y rencontrait rien qui pût distraire nos voya-
geurs.
— Voilà -une route qui n'est ni gaie ni rassu-
rante,-dit le père Bertrand; yen a-t-il bien long
comme cela, mes amis?
— Non, père Bertrand, répondirent ensemble
UNE FAMILLE DES MONTAGNES. - 37
plusieurs voix, c'est le plus-mauvais de la contrée ;
nous voilà tout à l'heure arrivés à Moutier.
— Déjà, dit le pauvre père, et le silence succéda
à cet échange de quelques mots.
Le soleil était dans toute sa force, et quoiqu'il
fût encore matin, la chaleur était accablante, il
n'était pas possible de s'abriter nulle part. Louise
et sa mère semblaient ralentir leur marche comme
si elles eussent eu de la peine à traîner les souliers
ferrés qui les chaussaient.
— Vous avez l'air bien fatiguée, mademoiselle
Louise, lui dit un des Guillaume, qui venait de
s'approcher d'elle ; tout à l'heure, cependant, vous
marchiez d'un pas ferme.
— Ah! c'est qu'alors, je n'apercevais pas les
maisons qui sont là, devant nous; vous savez que
nous devons nous séparera la première ville, et
nous y voilà bientôt.
— Je le sais bien, allez,'et le temps m'a paru
bien court. Dieu de Dieu, faut-il que vous et votre
mère ayez eu une pareille idée!
— Il l'a bien fallu, monsieur Guillaume, notre
misère est si grande et notre famille si nombreuse;
quand on songe que nous ne nous nourrissons
presque que de pain pendant toute l'année; et ce
n'est pas toujours que nous en avons assez ; l'an
dernier, par exemple, un mois avant les moissons,
3
38 UNE FAMILLE^DES, MONTAGNES.
ilnenous restait plus un .grain de blé-; nous n'a-
vons pas-mangé autre chose que des pommes de
terre ; pour moi, cela ne me fait rien ; "mais ma
mère, mes pauvres petites soeurs qui souffrent, et
Jérôme qui est si brave :• voyez aussi, comme ils
sont tous maigres, chétifs; et vous croyez, mon-
sieur Guillaume, que cela ne fait pas saigner le
coeur? D'ailleurs ma mère assure que c'est Dieu
qui lui a inspiré l'idée de ce voyage, il aurait pu
nous punir si nous ne l'avions pas écouté:
'— Sainte fille! reprend Guillaume en essuyant
du revers de sa main des larmes qu'il n'avait pu
retenir. Vous voyez bien, mademoiselle Louise-,
continue-t-il d'une voix très-émue, si je n'avais
pas ma vieille mère, je vous aurais accompagnés
dans ce voyage : un homme, cela a toujours plus
de force pour gagner de l'argent, ça peut travailler
dur; mais des femmes, une jeunesse comme vous,
enfin, qu!est-ce que cela peut donc faire dans un
Paris?
— Qu'est-ce que vous dîtes donc là, monsieur
Guillaume? vous ne savez donc pas,qu'à Paris, on
gagne de l'argent tant qu'on veut? Ma mère fera
des ménages, moi je travaillerai à faire du linge,
Jérômeseraen apprentissage; et puis, n'avons-nous
pas de bonnes lettres de recommandation que nous
a apportées le maître d'école ? et cette belle dame
UNE FAMILLE DES MONTAGNES. 39
qtu'on appelle une marquise : ça n'a pas le coeur
dur des dames comme cela! Moi, j'ai beaucoup
d "-espoir, et... Ah 1 mon Dieu ! fit Louise en s'arrê-
tait, voilà que nous touchons les maisons : quelle
grande ville auprès de Saint-Jean-de-la^Pierre 1
Nous sommes donc arrivés! continueit-elle en joi-
gnant ses mains.
— Qu'as-tu, mon enfant, lui dit sa mère, que
tu. t'arrêtes comme cela ?
i— Vous le devinez bien, ma mère,
— C'est parce que nous sommes arrivés au lieu
où nous devons nous séparer, n'est-ce pas? *
— Sans doute, ma mère.
— J'ai toujours compté sur ton courage, Louise,
continue la pauvre femme qui s'était approchée
tout près de sa fille afin qu'elle seule l'entendît.
Ton père étouffe de chagrin, il pousse des soupirs
à fendre l'âme ; et moi ! ah ! ce que j'éprouve est
affreux ! toi aussi, ma fille, tu as des larmes dans
les yeux. Du courage, mon enfant-, du couragel il
faut que la volonté de Dieu s'accomplisse ! -
— Oui, ma mère, j'en aurai du courage, je vous
le promets, je serais honteuse d'en manquer, tan-
dis que Jérôme... Pauvre frère! voyez comme il a
le sourire sur les lèvres," et pourtant il souffre aussi
lui, il aime tant sa famille I
— Si nous nous rafraîchissions un peu, dit la
40 UNE FAMILLE DES MONTAGNES..
petite troupe de parents et d'amis, s'arrêtant de-
vant une auberge où commençait le village.
— Oui, entrons là, dit" Louise dont les yeux
étaient attachés sur l'enseigne : savez-vous lire,
monsieur Guillaume?
— Non, mademoiselle Louise, je ne suis qu'un
pauvre ignorant, quoique votre bien dévoué servi-
teur. .
■ — L'enseigne de cette maison porte : A l'Espé-
rance. Ce sont les premiers mots que j'ai vus tra-
cés depuis que nous tournons le dos à Saint-
Jean-tle-la-Pierre. C'est de bon augure, n'est-ce
pas?
■ À l'Espérance ! répétèrent en choeur les compa-
gnons de voyage qui venaient d'entendre ce qu'a-
vait dit Louise : A l'Espérance! père Bertrand,
répéta l'atné des Guillaume, appuyant ses larges
mains sur les épaules du pauvre père, dont la figure
exprimait la douleur la plus profonde. Et tous en-
trèrent à l'auberge.
Je n'entreprendrai.pas,de dépeindre les émo-
tions qui brisèrent ces âmes si tendrement unies,
lorsqu'il fallut effectuer leur séparation. Je dirai
seulement qu'il n'y eut point de ces manifestations
extérieures qui ne sont pas toujours les preuves de
la plus profonde douleur, mais des larmes silen-"
cieuses, des .regards suppliants tournés vers les
UNE FAMILLE DES MONTAGNES. 41
ciieux, et une résignation angélique qui n'émane
quie des consciences irréprochables. Ils étaient déjà
biien loin les uns des autres qu'ils se retournaient
encore pour s'envoyer des signes d'encouragement
et, d'espoir. Ils se perdirent enfin de vue, suivant
chacun la route bien opposée que le devoir leur
avait tracée.
- CHAPITRE VI.
Heureuses rencontres.
En moins d'une heure, Bertrand et Nicolas
étaient rentrés à la cabane. Ils étaient anéantis,
comme s'ils venaient d'échapper à un danger, et
s'étaient jetés sur un siège sans proférer un mot ;
pourtant, ils se comprenaient bien, car les regards
qu'ils échangeaient étaient cent fois plus éloquents
que tout ce qu'ils auraient pu se dire. La mère
Guillaume, assise dans un coin de l'âtre, les con-
templait avec douleur, observant le plus profond
silence, tant elle craignait de troubler leur reli-
gieux recueillement. Les deux petites filles qu'ils
avaient laissées encore endormies, dès qu'ils se
furent assis, étaient allées se jeter dans leurs ge-
42 UNE FAMILLE DES MONTAGNES.
noux pour leur faire leurs caresses habituelles ;
mais ne Voyant ni leur mère, ni leur soeur, elles
adressaient à leur père des questions qui lui déchi-
raient le coeur, et paraissaient peu satisfaites des
réponses qu'elles en recevaient. Celle scène se ter-
mina par les cris des enfants, elles larmes brûlan-
tes du pauvre père. Nous les laisserons se résigner
à leur sort, pour nous occuper avec la plus active
sollicitude de celui de nos voyageurs.
De Moutier, ils avaient suivi la route départe-
mentale, marchant toujours sans savoir dans quel
pays ils arriveraient le soir. Jérôme marchait entre
sa mère et sa soeur-, leur proposant à chaque instant
de porter leurs bagages...
— N'as-tu pas assez du tien, mon cher enfant
lui répondait sa mère-; ne vaut-il pas mieux par-
tager un fardeau, que d'en accabler un seul? mon
bon Jérôme, tu ne doutes pas assez de tes forces.
— Je vous assure, ma mère, que j'en ai beau-
coup plus que vous ne m'en supposez, et puis,
quand je pense à vous et a ma soeur, je les sens
augmenter encore.
Tant mieux, mon cher enfant, ménage-toi néan-
moins, -ménageons-nous tous, car en ce moment
plus que jamais, nos santés sont toutes notre for-
tune.
— Comme tous ceux qui nous rencontrent nous
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regardent avec attentionI dit Louise à sa mère;
n'est-on donc pas habitué à rencontrer des voya-
geurs sur celte route?
— Si, mon enfant. Ne vient-il pas tous les jours
à Paris un grand nombre de Savoyards qui émi-
grenl de leurs montagnes, pour faire fortune,
comme il disent? Mais ce sont des hommes pour
la plus part ; et lorsqu'il s'y rencontre des femmes,
c'est toujours en la compagnie de leurs maris, ou
- de leurs pères.
Or, on s'étonnait de voir marcher avec tant de
courage deux femmes seules avec un jeune garçon.
Leurs toilettes, tout en ne dérogeant point au cos-
tume de leur pays et à la médiocrité de leur posi-
tion, étaient d'une propreté tellement irréprocha-
ble, qu'on les regardait avec plaisir et intérêt. Elles
portaient un jupon en étoffe de laine couleur de
suie, un corsage plat à taille courte, des manches
larges descendant un peu au-dessous du coude seu-
lement, un fichu en indienne à fleurs rouges et
jaunes, formant dans le dos des plis retenus avec
une épingle, qui réduisaient la pointe à une très-
petite longueur, ,et découvraient le cou assez bas
pour qu'on pût apercevoir une bande de blanche
mousseline attachée à la chemise, qu'on laisse pa-
raître autour du fichu pour obéir à la mode du
pays; elles étaient coiffées d'une cornette en in-
44 UNE FAMILLE DES MONTAGNES.
dienne, par-dessus laquelle elles avaient mis, pouir
les garantir de l'ardeur du soleil, leurs chapeaux
de grosse paille, de forme très-évasée, relevés der-
rière et ornés d'un velours noir, donl deux boulis
assez longs flottaient sur l'épaule gauche; sur le
dos, un paquet fixé par des lisières en sautoir.
Jérôme portait un large pantalon d'une grossière
étoffe couleur de suie et également en laine ; une
petite veste à longs pans, un chapeau noir à très-
larges bords, d'une forme basse et arrondie au
sommet; sur le dos, son petit paquet fixé comme
une giberne, et sa vielle en bandoulière. Bien des
heures s'étaient écoulées depuis qu'ils marchaient
sur celte route. Quelques mots isolés avaient fait
diversion à leurs soupirs, et ils sentaient le besoin
de prendre quelque nourriture.
— Arrêtons-nous là, dit la mère Bertrand en se
dirigeant vers un endroit enfoncé à gauche de la
route, nous serons à l'ombre et nous avons bien
besoin de repos, car depuis que nous marchons, le
soleil est sur nos têtes, et nous serons tous bien
aises de nous rafraîchir un peu.
— Pauvre mère! dit Louise, jamais tu n'as fait
autant de chemin.
—Ni toi non plus, mon enfant; mais quand je
songe que nous courons après une position meil-
leure pour notre famille, cela m'ôte toute idée de
UNE FAMILLE DES MONTAGNES. 45
me plaindre : qu'est-ce qu'un peu de fatigue, à
oeôlé d'un pareil espoir?
La mère Bertrand venait de prendre place, entre
sa fille et son fils, sur une espèce de petit tertre que
bordait un buisson : l'herbe et la mousse sem-
blaient y avoir poussé en abondance, tout exprès
pour leur offrir un siège commode, et propre à les
remettre un peu de leur lassitude. On avait sorti
d'un petit panier, que portaient alternativement les
trois voyageurs, du salé froid, du fromage, quel-
ques noix, une poire et une pomme.
— Quant à moi, dit Jérôme, j'ai plus soif que
faim : trouverons-nous de l'eau par ici? ajouta-t-il
regardant autour de lui.
— Il y en a pas loin de nous, répond Louise,
j'entends les murmure d'un ruisseau.
— Tiens, dit lanière, voilà une tasse que j'ai eu
le soin de mettre dans le panier. Va l'emplir, mon
garçon, nous boirons tous. Pauvre enfant, comme
il est courageux i ajouta-t-elle au moment où Jé-
rôme s'éloignait pour aller à la recherche du ruis-
seau.
— Savez-vous, maman., dit Louise, que je ne
connais pas à Saint-Jean-de-la-Pierre un endroit
aussi joli que celui-ci ?
— C'est possible, mon enfant, et il ne faudrait
3.
46 UNE FAMILLE DES MONTAGNES.
pas non plus que tous les pays fussent arides com-
me le nôtre.
— Voyez, ma mère, ces arbres qui nous abri-
tent, ils sont Yerts comme au printemps, tandis que
de notre côté ils sont déjà tout jaungs.
— C'est que notre pays est un pays de monta-
gnes, un terrain pierreux : celui-ci est enfoncé,
arrosé par des sources qui ne tarissent jamais; vois
le petit caillou qui borde ce chemin, comme il est
humidp.
— Il me semble, dit Louise, que Jérôme tarde
bien à revenir.
.— En effet, il aurait eu le temps d'aller à un
quart de lieue : lui serait-il arrivé quelque choge?
— Faut espérer que non, ma mère, dit Louise
en se levant pour aller à la rencontre de son frère :
Jérôme! criait-elle de toute sa voix afin de ne pas
se diriger au hasard : Jérôme 1
r— Ah ! mon Dieu, dit la mère qui marchait sur
les pas de sa fille, mon Dieu ! il ne répond pas : se
serait-il égaré? N'est-ce pas une forêt que j'aperçois
là-bas ?
— Oui, ma mère, mais Jérôme n'aura pas eu
l'imprudence de s'y enfoncer.
Mon Dieu! mon garçon, où est-il? dit encore la
mère Bertrand dans une agitation extrême. Et
UNE FAMILLE DES MONTAGNES. 47
toutes deux continuaient à marcher vers le petit
bois.
—- Ne vous affligez pas comme cela, ma mère,
je crois l'apercevoir là-bas. Jérôme! Jérôme! criait
encore Louise de toutes ses forces.
— Ah ! aïe! répond le petit déserteur.
— Entendez-vous, ma mère? il nous répond, et
je le vois qui accourt.
— Allons donc vite, mon garçon, disait la pau-
vre mère tout émue.
— Me voilà, me voilà! ma mère.
—Maisd'où viens-tucommecela, lui ditsasoeur,
que tu nous as donné tant d'inquiétude?
—Tu ne le vois donc pas? je m'en revenais avec
une tasse de cette belle eau claire que j'ai puisée
dans un ruisseau qui n'est pas loin de l'endroit où
nous nous sommes assis, lorsque j'entends der-
rière moi, pan! pan! Un coup de-fusil, que je me
dis comme cela : y a donc des chasseurs par ici? Je
me retourne, et j'aperçois cette petite forêt, je pose
ma tasse par ferre, je me mets à courir de toutes
mes forces jusque à la forêt; je m'arrête tout à
l'entrée, je regarde, et j'aperçois en effeî des chas-
seurs le fusil sur l'épaule; je les vois qui cher-
chaient, je les entends qui excitaient leurs chiens
qui ne trouvaient rien; je les regardais de loin,
lorsque l'un d'eux me crie en me faisant des signes :

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