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Une femme sans vanité, suivi de : A chacun sa part, par Mme de Romanie

De
236 pages
A. Josse (Paris). 1864. In-16, 252 p..
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MADAME DE ROMANIE.
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ADOLPHE JOSSE ÉDITEUR,
31, RLK DE SKVHËS, 'M.
18(U
UNI: FEMME SANS VANITÉ
UNE
« sus MITE
>SUIVI DE
A -mtmM SA PART
PAR M™' DE ROMANIE-
PARIS
LIBRAIRIE DE A. JOSSE,
31, RDE DE SÈVBES.
1864
DÉDICACE
A MADAME DE LEOMENIL ,
A vous, dont les yeux et le pinceau surent tout
embellir, j'ose présenter ce petit essai.
Généreuse pour tous, vous le serez pour moi en-
core davantage ; vous prêterez à ces faibles esquis-
ses la couleur poétique de votre imagination et la
chaleur vivifiante de votre coeur.
Que cet ouvrage imparfait soit dédaigné par un
grand nombre de personnes, qu'importe, s'il peut
trouver faveur dans le petit cercle choisi de celles
G DÉDICACE.
qui vous ressemblent, il sera tellement honoré de
leur sympathie, qu'il ne lui faut pas souhaiter d'au-
tre gloire.
A vous, mon amie, et à tous ceux qui vous sont
chers, j'adresse mon oeuvre et mon hommage d'au-
teur.
MADAME DE ROMANIE.
AVANT PROPOS.
La vanité passe pour jouer un si grand rôle chez
les femmes qu'on va peut-être s'insurger contre ce
titre: Une femme sans vanité. Cependant le récit
bien fait de cette simple histoire pourrait mettre en
honneur une vertu un peu trop dédaignée de nos
jours par un grand nombre de jeunes personnes
charmantes mais excentriques. Que n'ai-je le talent
d'une comtesse d'Arbouville ou d'une madame Ma-
thilde Froment pour rendre cette héroïne aussi in-
8 AVANT TROPOS.
téressante qu'elle mérite. Quant à la seconde nou-
velle, il me semble qu'elle n'apas besoin d'être excu-
sée pour sa forme ni pour son titre, et que les jeunes
femmes et les jeunes filles y trouveront un cachet
de vérité qui les rendra indulgentes pour le peu
de talent de l'auteur.
MADAME DE ROMANIE.
UNE FEMME SANS VANITÉ.
i
Cn lardlf réveil.
Il est des personnes que les peines améliorent,
on en voit plus souvent qui murmurent et qui s'ai-
grissent sous le poids des épreuves. Madame deNerly
était d'une troisième sorte : celle des désespé-
rées.
En perdant son mari qu'elle adorait, elle avait en
quelque sorte perdu son coeur, je veux dire : qu'il
10 UNE FFMME SANS VANITÉ.
s'était fermé à tout autre sentiment que celui de sa
douleur.
La vue même de son unique enfant irritait son
chagrin, et la présence de sa belle-soeur accourue
auprès d'elle pour lui témoigner son affectueuse
sympathie lui était insupportable.
Mademoiselle Emélie n'eut pas le courage de de-
meurer longtemps dans ce triste foyer où habitait
le désespoir égoïste ; voyant son impuissance auprès
de son infortunée belle-soeur et l'impatience même
qu'elle lui causait en s'occupant de son enfant, elle
résolut de s'éloigner sans proférer une seule plainte.
L'annonce de son départ fit éprouver une espèce
de soulagement à cette veuve qui ne voulait pas être
consolée, elle pensa que désormais elle serait plus
libre de s'abandonner à toute la violence de ses re-
grets.
Les pleure de mademoiselle Emélie et de sa nièce
se mêlèrent silencieusement, en se disant adieu.
Outre les soins affectueux donnés par la tante à
sa nièce, elle avait achevé de lui montrer à lire, ce
UNE FKMME SANS VANITÉ. il
qui, dans la perspective d'une vie d'abandon et de
tristesse, était un véritable bienfait.
En effet, sans cette ressource de la lecture la pau-
vre enfant aurait succombé à l'ennui qui la dévo-
rait dans cette habitation solitaire, dont personne
n'osait approcher.
Louise, du fond de son coeur, appelait une com-
pagne; le besoin d'épanchement et d'amusement
est si naturel à cet âge ! Aussi la plus pauvre petite
fille du village, la plus laide, la plus sotte eût été
reçue à bras ouverts, mais elle n'osait exprimer
tout haut son désir.
La tristesse du lendemain ressemblait à celle de
la veille, la monotonie de l'existence pénible de cet
enfant n'avait de variété que par les révolutions
des éléments.
Dans les temps d'orage, par exemple, Louise mon-
tait au grenier, s'établissait devant une lucarne et
regardait au loin dans l'espérance que quelque
voyageur, accablé de fatigue, pourrait venir cher-
cher asile au château, mais chaque fois cet espoir
était déçu ; on eût dit qu'un crêpe de deuil cachait
12 l'N'E FEMME SANS VANITÉ.
cette habitation, ou ne la montrait à tous les hu-
mains que comme un lieu de malheur qu'il fallait
fuir.
Les fêtes et les dimanches n'en étaient pas pour
notre petite fille; on ne l'envoyait même pas à l'é-
glise du village de Vert-Bois; personne ne lui par-
lait de Dieu et l'enfant oubliait qu'il y avait au ciel
le souverain créateur, qui est le père et le consola-
teur de tous les malheureux.
Nous avons dit que sou unique ressource était
de lire; eh bien! elle trouva dans cette innocente
distraction un véritable danger, non pas qu'elle ren-
contrât aucun mauvais livre, mais dans les meil-
leurs ouvrages laissés à sa disposition par sa tante,
le poison se cacha en quelque sorte sous la vertu
même; car en voyant exalter les bons sentiments
et partout l'amour maternel et filial servir de mo-
bile aux plus nobles actions, elle s'irrita contre sa
mère, dont l'indifférence de tous les jours n'était
jamais rachetée par un témoignage exceptionnel de
tendresse. Louise en arriva à se dire : si ma mère
ne m'aime pas, moi non plus je ne veux pas lui don<
L'NK FEMME SANS VANITÉ. 13
ner de place dans mon coeur, mais lui rendre haine
pour haine : son imagination l'entraînait enfin d'a-
bîme en abîme. Plusieurs fois elle songea à mettre
un terme à sa vie, en se précipitant dans la petite
rivière qui bordait leur propriété et le long de la-
quelle elle promenait ses lugubres pensées.
Quatre ans passés ainsi avaient imprimé sur son
visage un cachet de souffrance extraordinaire; per-
sonne n'aurait pu la voir pour la première fois,
sans être péniblement, impressionné.
Enfin, les yeux maternels finirent par s'ouvrir et
ils aperçurent avec effroi les ravages opérés chez la
pauvre enfant. Quels moyens trouver pour remé-
dier à un si grand mal ? comment ramener ce coeur
égaré, révolté contre celle qui l'avait laissé se per-
vertir sans y prendre garde ?
Madame de Nerly crut y mettre d'abord de la dou-
ceur, mais Dieu sait qu'elle se lassa bien vite de ce
mode et qu'elle voulut la faire plier par des mesu-
res de rigueur; elle commençait à désespérer de ve-
nir à bout de cette enfant, lorsqu'elle reçut une let-
tre de mademoiselle de Nerly, qui lui fit songer à
14 UNE FEMME SANS VANITÉ.
appeler à son aide un moyen auquel elle n'avait pas
encore pensé.
Voici ce qu'écrivait mademoiselle Émélie :
Chère soeur,
« Si par crainte de vous déplaire, je me suis abs-
« tenue de vous écrire, je n'ai pas manqué du
« moins un seul jour de tourner mon coeur vers
« vous par le souvenir, et de prier pour vous et
« pour votre Ghère enfant.
« Aujourd'hui, me trouvant sur le point de pren-
« dre le voile et de me séparer du monde pour le
« reste de ma vie, j'éprouve le besoin de vous don-
« ner un témoignage d'affection et de confiance,
« qui vous fasse connaître mou coeur tout en-
« tier.
« Appelée vers Dieu dès mon enfance, la tendresse
« que j'avais pour ma famille me fit différer de
UNE FEMME SANS VANITÉ. 15
« suivre l'ordre divin. Après la mort de mon père et
« de ma mère, je crus devoir rester dans le monde
« pour mon frère, je rêvai d'être son mentor en
« quelque sorte, cela me semblait mon droit d'aî-
« nesse et mon devoir en même temps.
« Quand Auguste sortit de l'École polytechnique,
« il me confia le désir qu'il avait de consacrer son
« intelligence à des recherches scientifiques beau-
« coup plus en rapport avec ses goûts que la carrière
« militaire où son rang de sortie l'avait fait classer.
« J'autorisai mon frère, par mon approbation, à se
« démettre des fonctions qui ne lui convenaient
« pas, et lui ayant déclaré ma résolution de ne ja-
« mais me marier, je lui abandonnai dès cet ins-
« tant une partie de mon avoir, pour qu'il pût vi-
ce vre indépendant et prendre possession, à lui tout
« seul, du manoir de nos parents, quand il trouve-
« rait à se marier ; j'entrevoyais, pour résultat de
a ses travaux, de la gloire et un accroissement de
« fortune dans l'avenir. Auguste rencontra sous ses
« pas, comme par enchantement, une oharmante
« jeune fille, vous-même, ma chère Hélène ; il vous
If» UNE FEMME SANS VANITÉ.
« désira pour compagne il fut agréé par vous, qui,
« orpheline et n'ayant que votre coeur à consulter,
« n'hésitâtes pas à le lui donner.
« Mon frère était au comble du bonheur en vous
« épousant, je partageai sajoie et fus heureuse par
« lui et par vous jusqu'au jour où la mort'vint tout •
« changer.
« Je me rendis près de vous trop tôt peut-être, je
« sentis que ma présence vous était importune et
« vous quittant par discrétion, j'espérai, qu'un peu
« plus tard, vous m'appelleriez vous-même près de
« vous. Ah! de quel coeur j'y serais accourue pour
« me dévouer, soit à l'éducation de votre fille, soit
« à la tâche de confidente, de consolatrice de vos
« souffrances ! Mais non, Dieu ne l'a pas voulu ainsi ;
« bénie soit la privation qui m'a été imposée, et
« loin de moi une pensée de murmure ou de repro-
« che, croyez le bien, chère soeur. Seulement, l'inuti-
« lité de ma vie m'a fait comprendre que la volonté
« de Dieu était bien que je me fisse religieuse. J'en-
« tre donc au couvent et laisse entre les mains dq
UNE FEMME SANS VANITE, 17
«M. Leclerc, mon notaire, la totalité de ma petite
« fortune pour qu'elle vous soit remise.
« L'ordre où j'entre est spécialement destiné à
« l'instruction des jeunes filles et à l'adoration du
« coeur de Jésus. Si l'éducation particulière ne réus-
« sissait pas à Louise, ou que vous pensiez utile de
« calmer sa nature un peu vive, il va sans dire que
« le couvent où sa tante se fait religieuse s'ouvri-
« rait tout grand pour la recevoir comme pension-
ci naire, et qu'Émélio de Nerly, devenue soeur Thé-
ci rèse, se dévouerait avec amour au perfectionne-
« ment de cette chère enfant.
« Si la cérémonie delà prise d'habit ne devait pas
« vous occasionner d'émotions trop pénibles ù cause
« de la pensée de mort qui s'y attache, je vous invi-
cc terais à y assister ; mais je ne veux point mettre
« votre sensibilité à cette épreuve, veuillez seule-
ce ment penser à moi le 14 septembreprochain, c'est-
« à-dire d'aujourd'hui en huit, et vous unir avec
« moi de prière et de coeur dans un parfait aban-
« don à la divine volonté; tel est, le désir de celle
« qui sera toujours votre soeur de tout son coeur, et ne
18 UNE FEMME SANS VANITÉ.
« vous oubliera jamais devant Dieu, non plus que
« ma chère nièce.
ce Je suis en notre Seigneur Jésus-Christ,
« votre toute dévouée
E. DE NERLY.
Madame de Nerly avait les yeux remplis de lar-
mes en terminant cette lettre.
Pauvre Emélie 1 dit-elle, mon indifférence l'a peut-
être déterminée à prendre ce grand parti. Puis elle
ajouta comme pour se rassurer : Non, c'était une na-
ture si pieuse, que la vocation religieuse était innée
en elle et comme elle le dit : c'est l'ordre de Dieu qui
s'accomplit.
Une idée de foi en amène souvent une autre, et c'est
ainsi que réfléchissant que l'âge de la première
communion approchait pour Louise, madame de
Nerly conçut cette pensée, qu'en faisant connaître
la religion à sa fille, elle y trouverait un appui pour
son autorité maternelle.
UNE FEMME SANS VANITÉ. 19
Dès le lendemain, elle la mena chez l'abbé Mat-
thieu, le curé du village, un digne prêtre, dont les
cheveux blanchis et l'air de bonté inspiraient le
respect et non la crainte.
— Monsieur le curé, dit madame de Nerly au bon
abbé Matthieu, je vous amène l'enfant le plus insu-
bordonné qu'on puisse trouver sur terre, si vous
parvenez à adoucir cette nature revêche et orgueil-
leuse, vous aurez fait une oeuvre méritante pour le
ciel ; je désire que cette petite fille fasse sa première
communion â douze ans, suivant l'usage, et je la
remets entre vos mains pour l'instruire et la disci-
pliner si c'est possible.
Le bon prêtre répondit qu'il se chargeait de la
petite fille, et il regarda l'enfant avec tant de com-
passion, que Louise qui était rouge de colère, de la
manière dont elle avait été présentée par sa mère,
se sentit touchée de la bienveillance du curé, et l'ex-
cellent homme ayant ajouté : J'espère que je saurai
bientôt, de la bouche de cette enfant, tout ce qu'il
m'importe de connaître pour lui faire du bien; la
20 UNE FEMME SANS VANITÉ.
petite pécheresse de onze ans ouvrit son coeur à un
sentiment bien doux : la confiance.
Ce prêtre était en effet une de ces natures d'élite
qui, après avoir échappé à la contagion commune,
loin de s'en élever en eux-mêmes, savent trouver
dans leur coeur une parole de consolation pour toutes
les douleurs, un palliatif, un remède pour toutes
les plaies de l'âme. La charité était son essence, et
si une histoire de saint n'était pas hors de sa place
dans un roman, j'aurais raconté au lecteur celle
de l'abbé Matthieu.
II
lin mol sur l'abbé Malhien.
Ce prêtre à qui Louise de Nerly venait d'être con-
fiée, était un de ces hommes, qui n'ont pas d'au-
tre mobile que celui de se dévouer pour leur
prochain.
Quelques années après son entrée dans les Ordres,
le digne ministre du Seigneur fut appelé à consoler
les criminels condamnés à mourir sur l'échafaud.
Rempli du saint désir d'inspirer à ces malheureux de
22 UNE FEMME SANS VANITÉ.
vrais sentiments de repentir, l'abbé Matthieu se mit
au-dessus d'une sensibilité humaine et impuissante,
et leur parla avec tant d'onction et de feu sacré, que
ces grands coupables, pénétrés de confusion et de re-
grets, firent amende honorable de leurs forfaits et
moururent comme des saints.
A quelque temps de là, un jeu ne homme et un vieil-
lard, aimés et honorés tous deux dans le pays furent
frappés de mort subite sans qu'on pût les secourir
physiquement ni moralement. Le bon abbé en res-
sentit une profonde affliction, on ne pouvait repro-
cher à ces deux personnes qu'une indifférence com-
plète pour Dieu et pour les pratiques de la religion.
Hélas! se dit le prêtre, ces hommes qui ont oublié
Dieu trouveront-ils place dans son royaume! Ce
doute le plongea dans un océan de réflexions dan-
gerôuses pour la paix de son âme. Il se souvint des
criminels rentrés en grâce avec le Seigneur au mo*-
ment de recevoir la peine capitale, et la comparaison
qu'il fit des uns et des autres faillit bouleverser tou-
tes ses croyances ; il lutta contre l'ange des ténèbres
qui le tentait, il s'humilia au pied de la croix pour sa
UNE FEMME SANS VANITÉ. 23
révolte d'un momenjt. Alors une voix d'en haut l'ins^
truisit et l'éclaira tout à coup, il comprit pourquoi
le cri de douleur des méchants qui reviennent à
Dieu en se repentant sincèrement, trouve lé chemin
du coeur miséricordieux du Seigneur, tandis que la
grâce d'une bonne mort n'est pas toujours accordée
à tous ceux qui, ayant vécu sans lutte ni souffrance
au milieu des biens et des honneurs de la terre, oilt
dédaigné de jeter vers le ciel un regard d'amour et
ne se sont pas fait scrupule d'éloigner de leur esprit
le souvenir d'un Dieu créateur; il adora les décrets
de la Providence soit dans ses châtiments, soit dans
ses miséricordes, ensuite il appela la divine pitié
du Rédempteur sur tous les honnêtes gens qui som-
meillent au bord d'un abîme dont ils ignorent la
profondeur, il supplia le Seigneur de le châtier à la
place de tous ces imprudents. Il fut trouvé dans le
délire d'une fièvre d'amour qui le fit appeler le saint
de Dieu, ce à quoi il ne répondit que par des larmes en
se déclarant le plus indigne des ministres du Seigneur
dont il avait osé sonder les jugements, et dit qu'il se
sentait obligé plus que personne de compatir aux
21 UNI". ;EM.\iE SANS VAMTIi.
faiblesse* humaines, lui le frère des pécheurs et bien
plus pécheur qu'aucun d'eux.
A dater de ce jour l'abbé Matthieu ne s'appartint
plus, il se donna, se multiplia pour sauver ce qui
était perdu et convertit tous ceux qui s'approchèrent
de lui.
C'est parce que les années laborieuses s'aecuinu-
lant sur sa tète finirent par altérer ses forces phy-
siques que l'on songea à l'envoyer au petit pays de
Vert-Bois, près deCompiègne, pour prendre un peu
de repos sans cesser pourtant de faire du bien, car
une grande amélioration s'opéra sous sa protection
paternelle chez tous les gens de campagne. Il y avait
deux ans qu'il était curé de ce village quand ma-
dame de Nerly lui amena sa fille.
ni
Un nouveau coeur.
Sous les inspirations d'une telle âme, la glace du
coeur de Louise se fondit comme la cire sous un
chaud rayon de soleil. La pauvre enfant reconnut et
avoua toutes ses erreurs, c'esî-à-dire ses mauvais
sentiments contre sa mère, avec une grande humi-
lité. Le bon prêtre pansa doucement ce coeur ma-
lade et le guérit; il y jeta la semence de grandes
26 UNE FEMME SANS VANITÉ.
vertus, et bientôt l'on vit les fleurs et les fruits abon-
der là où les épines et les ronces avaient seules ré-
gné en souveraines.
Quoiqu'il en coûtât beaucoup à la fille de ma-
dame de Nerly de s'assujettir aux devoirs de tous
genres qui lui furent imposés, après les longues
années qu'elle avait passées dans une oisive et
morose indépendance, elle accomplit courageuse-
ment sa tâche de chaque jour. Ses progrès furent
tels qu'ils surprirent et enchantèrent sa mère.
Louise tourna toute son énergie vers le bien ; de
haineuse qu'elle avait été, elle devint bonne à ce
ppint de ne se souvenir des années si tristement
passées, que comme de sujets de remords pour elle-
même, excusant complètement sa mère qu'elle n'a-
<r
vait pas essayé de consoler. Qui, se disait-elle, tous
les torts sont à moi, si j'avais partagé et compris sa
douleur^ j'aurais pu la calmer, peut-être, par des
attentions délicates et des témoignages de ten-
dresse.
Cette fille grandie tout à coup en sagesse et en
raison, ne donna plus que des sujet» de satisfaction
UNE FEMME SANS VANITÉ. 27
à sa mère, à de rares exceptions près, et lorsqu'il
lui arrivait de manquer à quelque chose ou de lais-
ser échapper un mouvement d'impatience, elle en
montrait à l'instant même tant de regret et faisait
de si bonne foi l'aveu de sa faute, qu'en lui accor-
dant son pardon, madame de Nerly trouvait au fond
de son coeur que la réparation valait au moins l'of-
fense; et en regard de ces petits moments de fai-
blesse, que d'actions méritantes on aurait pu ci-
ter!
Quelquefois après une bonne journée de travail,
la mère de Louise pour la récompenser lui permet-
tait d'aller au village avec une vieille bonne afin de
porter des secours aux malheureux. Oh ! alors quelle
tendre et intelligente charité cette enfant déployait;
les moindres de ses bienfaits étaient le pain et les
vêtements dont elle n'était d'ailleurs que la distri-
butrice; mais l'aumône du coeur était celle qu'elle
entendait merveilleusement. Elle savait consoler
les affligés et relever l'espérance chez les malheu-
reux abattus sous le poids, de leurs maux.
Il n'y a, dit-on, que les grandes âmes qui sont
28 UNE FEMME SANS VANITÉ.
capables de faire des prodiges lorsqu'elles revien-
nent à Dieu. Un enfant ordinaire, avec de petits dé-
fauts, ne saît pas offrir de sacrifice au Seigneur
comme le faisait Louise chaque jour, en luttant
contre elle-même ou en bravant sa timidité naturelle
quand il s'agissait de faire quelque bien ; j'en vais
citer un trait :
L'excellente enfant avait pris en amitié une petite
paysanne qui devait être sa compagne de première
communion,c'est-à-dire marcher en rangé côtéd'elle,
le jour de la grande cérémonie: il n'est sorte de bonté
dont la petite Caroline ne fût l'objet de la part de la
lille de madame de Nerly. Aussi, la petite campa-
gnarde venait-elle raconter à Louise tous ses en-
nuis et ses peines, et s'en retournait toujours con-
solée. Un cas plus grave se présenta peu de jours
avant celui fixé pour la première communion. La
petito paysanne accourut tout en larmes au château
et raconta que son père venait de se mettre en co-
lère après sa mère, qu'il avait pris l'argent du mé-
nage et déclaré qu'il allait tout dépenser au caba-
ret. C'est à en frémir, ajoutait l'enfant, car lui, si
UNE FEMME SANS VANITÉ. 29
bon ordinairement, ne se connaît plus lorsqu'il a
bu. A peine Louise eut-elle entendu ce récit qu'elle
eut le désir d'essayer de consoler la maman de la
petite fille, et demanda à madame de Nerly la per-
mission d'aller reconduire Caroline jusqu'au village,
ce qui lui fut accordé sous la surveillance de la
vieille bonne. La fille de Thérèse et celle de ma-
dame de Nerly partirent donc, suivies par la respec-
table Suzanne.
Les deux enfants marchaient silencieusement à
côté l'une de l'autre, lorsqu'au détour du chemin
apparut le terrible mari de Thérèse. Avait-il suivi
son idée, sortait-il du cabaret? Louise n'en savait
rien, mais au lieu de s'enfuir comme auraient fait
beaucoup d'autres à sa place, la courageuse enfant
va au-devant de lui. Bonjour, monsieur Thomas,
s'écrie-t-elle, je suis contente de vous rencontrer;
j'allais chez vous, j'ai tant de choses à vous dire que
vous seriez bien aimable de faire route avec nous.
Le paysan balbutia quelques mots d'un air embar-
rassé et Louise continua : Oui, père Thomas, je
voulais vous parler de la beauté, de la douceur do
30 UNE FEMME SANS VANITÉ.
Caroline, que j'aime comme si elle était ma soeur,
ce qui me porte naturellement à avoir de l'affection
pour ses parents, et je désire que vous me regardiez
aussi un peu comme votre petite fille ; voulez-vous
me faire ce bonheur, à moi, qui n'ai plus de
père?
Là-dessus, le brave homme s'attendrit j usqu'aux
larmes, et revenant sur ses pas il suivit les deux
jeunes filles. Louise, tout en marchant, se plaisait à
énumérer toutes les bonnes qualités de Caroline et
disait que c'était tout à fait le portrait de sa mère.
Le visage de Thomas était complètement éclairci
quand ils arrivèrent à la maisonnette. Ma femme,
dit-il en entrant, je t'amène une bien aimable de-
moiselle.
Toute surprise de s'entendre appeler d'un ton de
voix si amical, par ce mari qui l'avait quittée une
heure auparavant d'un air furieux et menaçant,
Thérèse essuya ses yeux encore tout larmoyants et
Ht le meilleur accueil possible à la gentille visiteuse,
qui semblait un ange de paix venu pour ramener le
bonheur chez elle.
UNE FEMME SANS VANITÉ. 31
La fille de madame de Nerly, continuant son rôle
charmant, fut si simple, si affectueuse pour ces
braves gens, qu'ils ne savaient comment lui té-
moigner leur reconnaissance.
Thomas, dans l'excès de son contentement, em-
brassa sa femme et lui remit doucement la bourse
entre les mains en l'assurant qu'il n'en était en-
core rien sorti.
Thérèse se mit à faire tout haut l'éloge de son
mari et prétendit qu'il valait mieux qu'elle.
Alors le pauvre homme, tout confus, raconta
qu'il avait été bien méchant ce jour même et pro-
mit solennellement, devant mademoiselle de Nerly,
de ne plus jamais chercher querelle à une si excel-
lente femme.
C'est ainsi que, grâce à la bonté et à la présence
d'esprit d'une enfant de douze ans, la paix rentra
dans ce ménage. Il faut convenir que peu de jeunes
filles de cet âge auraient agi comme cette petite
Louise, qui loin d'en tirer aucune gloire pour elle-
même se contenta d'en remercier Dieu.
82 UNE FEMME SANS VANITÉ.
Mais unechose étonnante qui pourtant se rencon-
tre chez les personnes capables d'actions héroïques,
c'est la peine qu'elles ont quelquefois à accomplir
un simple devoir. Ainsi donc ce fut avec un suprême
effort de courage, que Louise osa demander à sa
mère des nouvelles de sa tante et exprimer le désir
qu'elle aurait de la voir assister à sa première com-
munion. Oui, en disant cela, son coeur battait bien
fort, n'ayant pas entendu prononcer le nom de ma-
demoiselle de Nerly depuis six ans, Louise avait
pensé qu'il y avait antipathie ou jalousie dans le
coeur de sa mère contre sa pauvre tante, et c'est ce
qui explique le silence de la petite fille, jusqu'à ce
jour, sur cette tendre amie de son enfance.
Pour toute réponse, madame/de Nerly tira de son
secrétaire la lettre que nous connaissons et la remit
à sa fille; celle-ci la lut avec attendrissement, mais
pleura sans bruit, craignant de trop montrer son
affection pour mademoiselle Émélie. Elle était sur-
prise que sa mère ne lui eût point parlé de ce grand
événement passé depuis deux ans, mais garda sur ce
sujet un silence prudent, et quand elle put dominer
UNE FEMME SANS VANITÉ. 33
son émotion elle dit : Ma mère, voulez-vous me
permettre d'écrire à soeur Thérèse pour lui faire
part de la grande action que je dois faire dans deux
jours?
Madame de Nerly ne put refuser son consente-
ment à cet acte de déférence qui était bien dû à
cette digne personne. Merci, maman, répondit
Louise avec joie. La mère rougit et les larmes lui
vinrent aux yeux ; n'en approfondissons pas le
pourquoi. L'enfant, heureuse de la permission qui
lui avait été accordée, écrivit la lettre suivante :
« Ma chère tante,
« C'est sans doute à vos bonnes prières q.\\- je?
« dois le retour de mon coeur vers Dieu, après de
« bien grands égarements.
« J'ai eu le bonheur de rencontrer dans la cha-
« rite de notre bon curé, tout ce qu'il fallait ptfur
ce me toucher, et je me suis entièrement convertie.
34 UNE FEMME SANS VANITÉ.
ce Dans deux jours je dois faire ma première corn-
ce munion, et je regarde comme une obligation de
« conscience et de coeur de vous en faire part.
ce Du fond de la sainte demeure où vous vivez,
« sous l'aile du Seigneur, j'espère que vous dai-
« gnerez m'envoyer votre pardon pour mon long
« silence, ainsi que votre bénédiction. Permettez-
ce moi, pourtant, de vous dire que je n'ai pas ou-
ïe blié vos bontés, même dans le temps où j'étais le
« plus mauvaise ; mes négligences à votre égard
ce venaient d'une timidité mal placée, et non d'in-
ee différence pour vous, ma chère et bien-aimée
« tante. Veuillez, je vous prie, demander à Dieu
« pour moi, les dispositions nécessaires pour l'ac-
« tion si importante à laquelle je me prépare, vos
ce prières, ce me semble, doivent être bien accueil-
ce lies du Seigneur. Retirée du monde, je sais que
« vous vivez de la vie des anges, c'est en vous di-
« sant : Bienheureuse soeur Thérèse ou sainte Émé-
« lie, priez pour moi, que je m'adresse à la plus
te parfaite des tantes, et que je lui demande de s'u-
ce nir avec moi de pensée, au jour béni, qui approche
UNE FEMME SANS VANITÉ. 35
ce et que j'appelle de tous mes désirs. Je me mets
« ji vos genoux en esprit, en vous disant encore
c une fois : bénissez-moi, ma chère tante, et croyez-
« moi votre très-respectueuse et bien attachée nièce.
« LOUISE DE NERLY. »
Inutile de dire que cette lettre ravit la tante, et
que la réponse arriva le lendemain, avec toutes les
bénédictions et les conseils pieux que pouvait en-
voyer une excellente religieuse, comme cette bonne
tante Emélie.
Ayant fait connaître la charité du pasteur, et le
bonnes dispositions de la petite de Nerly, sa digne
élève, je m'abstiens de décrire la solennité du jour
tant désiré, il appartient seulement aux personnes
qui écrivent des livres de piété de parler des céré-
monies de l'église.
Dans le moment même, la mère de Louise fut
presqu'aussi touchée que sa fille. Mais les mois qui
'■><'■ ! NE FEMME SANS VA MIC.
suivirent furent témoins do bien des luttes, entre
la pieuse enfant et madame de Nerly; celle-ci ef-
frayée de la grande ferveur de Louise ne cessait de
lui reprocher les excès d'une dévotion qui, pensait-
elle, ne pouvait la conduire qu'au couvent, chose
qui était pour la mère un sujet de désespoir. Ce fut
alors que le bon abbé, au nom de la charité et de
l'amour de la croix, amena sa chère élève à faire
par vertu le sacrifice de bien des pratiques pieuses,
tout en s'élevant d'autant plus vers Dieu au fond de
son coeur.
Dans le courant de la semaine, au iieu d'aller cha-
que jour faire des stations à l'église, et de satis-
faire sa piété par de longues prières, elle s'en pri-
vait pour ne point contrarier sa mère, mais dans
les plus futiles comme dans les plus sérieuses oc-
cupations, elle conservait en elle la pensée de Dieu.
En cultivant des fleurs, par exemple, elle s'asso-
ciait à cette action de la Providence qui veille sur le
développement de ses moindres créatures. N'était-
ce pas un bonheur pour elle de se croire chargée,
de la part de Dieu, d'éloigner les insectes et les
UNE FEMME SANS VANITÉ. 37
mauvaises herbes de ces jolies plantes que le Sei-
gneur se plaît à parer et à parfumer.
En travaillant pour les pauvres, elle avait l'inten-
tion d'honorer en eux l'humanité de Jésus-Christ
dans ses membres souffrants. Et partout elle
voyait des reflets de la puissance et de la grandeur
de Dieu qui la portait à s'humilier devant lui. C'est
en progressant ainsi qu'elle arriva à l'âge des plai-
sirs.
IV
Le» contrastes.
Il y avait déjà plusieurs mois que madame de
Nerly avait renoué ses relations avec la société de
Compiègne, sa fille avait seize ans; lui procurer
toutes les distractions en son pouvoir était le rêve
de sa mère, qui voulait ainsi la dédommager dés
privations qu'elle avait imposées à son enfance.
Mademoiselle de Nerly, au contraire, longtemps
40 UNE FEMME SANS VANITÉ.
accoutumée à une vie retirée, ne se souciait pas
d'en sortir, mais elle dut se soumettre au désir de
sa mère.
Louise n'était pas ce qu'on peut appeler jolie ;
malgré une certaine régularité de traits, elle avait
quelque chose de triste dans la physionomie, qui
lui était sans doute resté des souvenirs de son en-
fance, et pour peu qu'elle éprouvât quelque crainte
ou timidité, cette teinte de mélancolie tournait tout
à fait au sombre.
En dépit de tous ses efforts pour faire bonne con-
tenance au premier bal où elle fut conduite, elle
ne put s'empêcher de montrer sur son visage un
étonnement mêlé d'effroi, à la vue de cet attirail
de toilette et de grâces apprêtées de la plupart des
jeunes femmes et des jeunes personnes même.
Humble violette, votre simplicité est trop naïve,
votre parfum trop délicat pour cette atmosphère de
vanité ! Louise ne fut heureuse que lorsque sa mère
donna le signal du départ.
Les gens frivoles, qui trônent dans le monde, pri-
rent en très-grand dédain cette nouvelle venue
UNE FEMME SANS VANITÉ. 41
qui ne se laissait point séduire au premier coup
, d'oeil par ses charmes.
Une autre jeune fille, qui faisait son entrée dans
1 le mondo en même temps que Louise, obtint au
contraire tous les suffrages.
Emmeline, dernière fille de la veuve du colonel de
Bourville, était la plus chère enfant de sa mère et
l'idole aussi de ses deux soeurs aînées. Cette jeune
fille, tant adulée, n'était pas aussi capricieuse que
le sont la plupart des enfants gâtés, seulement, elle
aimait beaucoup les louanges ; elle tenait à plaire et
y réussit aussi bien dans la société que dans la fa-
mille. Louise, au lieu de lui envier ses succès, paya
volontiers son tribut d'admiration à cette charmante
et joyeuse enfant de quinze ans. Aussi malgré la dif-
férence des deux natures, cesjeunes filles se rappro-
chèrent l'une de l'autre et devinrent en quelque
sorte amies.
Louise était enchantée de passer inaperçue et se
réjouissait de n'être pas belle, disait-elle, parce que
cet avantage la mettait à l'abri des compliments, et
voyant Emmeline si naïvement heureuse d'être
42 I NE FEMME SANS VANITE.
trouvée jolie, elle s'amusait de son plaisir, sans
penser un seul instant à lui trouver trop de vanité
car elle la voyait plus simple et plus innocente dans
sa coquetterie que beaucoup d'autres.
Mademoiselle de Nerly se faisait une joie d'en-
voyer à Emmeline les plus jolies fleurs de son jar-
din pour contribuer à l'ornement de sa coiffure ou
de son corsage, et se souciait fort peu pour elle-
même de guirlandes et de bouquets. Elle n'en fai-
sait usage de temps à autre pour elle-même que
pour complaire à sa mère, mais en ayant soin de ne
pas se servir des plus jolies fleurs pour en laisser
jouir son amie.
Madame de Nerly s'impatienta enfin de ce qu'elle
appelait la manie de sa fille de prodiguer les ri-
chesses de leurs parterres aux autres, aux dépens
d'elle-même, et dit que cela ne servait qu'à faire
briller une petite coquette qui n'avait pas besoin
d'être encouragée du côté de la vanité. Ce à quoi
l'excellente Louise répondit: Si j'avais besoin de me
couronner la tête et de me couvrir de fleurs pour
vous plaire je ne négligerais pas de me parer, mais
UNE FEMME SANS VANITÉ. 43
étant convaincue de vous être chère avec ou sans
ornement, je ne puis tenir à me faire belle pour at-
tirer les regards des gens du monde, m'exposer à
des compliments me serait insupportable, dever
nir l'objet d'une affection particulière m'effraie-
rait, me troublerait car je ne veux pas me marier,
mais rester fille et demeurer toujours avec vous
pour réparer mes duretés d'autrefois. Laissez-moi
demeurer dans l'ombre et garder mon petit rôle
sans conséquence comme sans danger, permettez
que je sois zéro pour tous et ne vive que pour vous,
et que je me réjouisse aussi des succès de mon
amie.
Madame de Nerly fut touchée de ces paroles et dès
lors elle laissa sa fille être aussi simple qu'elle
voulait, ajoutant seulement de temps à autre
une branche de feuillage, un ruban, la moindre
chose à sa toilette pour lui donner un peu de
grâce et de charme, et Louise depuis qu'elle avait
dit à sa mère qu'elle ne voulait pas de mari, était
plus gaie, plus heureuse de la place modeste qu'elle
avait choisie dans le monde où son triomphe à elle
44, ". UNE FEMME SANS VANITÉ.
était de n'en avoir pas et de passer pour une per-
sonne insignifiante et sans valeur. En revanche elle
sentait grandir son affection pour sa mère, par la
pensée qu'elle avait de se consacrer uniquement à
son bonheur.
V
Grandes émotions.
A la fin de la troisième année de l'entrée dans le
monde de mademoiselle de Nerly, un homme de
mérite venu en vacance chez un de ses amis remar-
qua cette jeune fille, distingua sa valeur réelle
sous sa grande simplicité; il fut poli et attentif pour
elle, mais nullement phraseur ni complimenteur,
et Louise sentit battre son coeur d'une émotion jus-
3.
4(5 UNE FEMME SANS VANITE.
qu'alors inconnue. Aimer et être aimée peut sans
doute être une douce chose quand le remords ne
vient pas s'en mêler. Louise fut bien vite troublée et
malheureuse au fond de son coeur du sentiment
qu'elle inspirait et qu'elle ressentait ; comme elle
avait promis à sa mère de ne point vouloir de mari
et de demeurer toujours sa compagne, il lui sem-
blait qu'elle ne devait pas encourager les amabilités
de ce monsieur et y répondre par une froideur mar-
quée, mais une nature simple et droite ne se fait
pas tout à coup diplomate, et le coeur ne se brise
pas aisément en déchirant celui d'un autre. Être
dure pour M. de Melville lui aurait paru une
cruauté, elle préféra éviter les occasions de le ren-
contrer et refusa sous le prétexte de maux de tête
de se rendre à plusieurs réunions. Elle fit beaucoup
de projets de parler dans la conversation de ses ré-
solutions de ne jamais se marier, et ne trouva ja-
mais ni l'occasion ni le courage de dire cette parole
que son. coeur démentait. Mais elle devenait timide
devant sa mère et n'osait plus la regarder, il lui
semhlait que celle-ci devait lire sur son front que la
UNE FEMME SANS VANITÉ. 4"
promesse de rester avec elle et de renoncer au ma-
riage lui pesait.
Louise en perdait l'appétit et le sommeil.
Enfin, un jour, madame de Nerly reçut une pro-
position en règle et vint dire à sa fille que M. de
Melville la demandait en mariage.
La jeune fille voulut ouvrir la bouche pour dire :
Ma mère, je me dois à vous tout entière, j'ai promis
de ne pas nie marier, mais sa voix était si trem-
blante, sa physionomie si altérée en prononçant
ces paroles, que madame de Nerly ayant compris ce
qui se passait en elle en eut pitié et lui dit : Mon
enfant, l'engagement que vous aviez cru prendre
vis-à-vis de moi n'était pas sérieux, et ne peut être
un empêchement à un mariage que je verrais se
faire de très-bon coeur, car je pense que ce serait
assurer votre bonheur et une mère doit penser à ce
que deviendra sa fille quand elle n'y sera plus; j'ai
apprécié le sentiment de piété filiale qui vous fai-
sait désirer de demeurer avec moi, mais je ne me
suis point bercée de ce rêve.
Louise embrassa sa mère et les larmes lui vinrent
4N UNE FEMME SANS VANITÉ.
aux yeux; puisque madame de Nerly se montrait si
généreuse, il ne fallait pas combattre le dévouement
maternel en se faisant violence à elle-même, elle
put donc acquiescer avec joie à la proposition.
Ainsi que nous l'avons dit, les attentions dont
mademoiselle de Nerly était l'objet de la part de
M. de Melville ne ressemblaient en rien aux em-
pressements exagérés dont Emmeline était habituel-
lement entourée. Les témoignages délicats qu'ins-
pirent un sentiment d'estime et d'affection réels
ont un cachet tout particulier, et nous avouerons
que Louise y devenait chaque jour plus sensible.
Si sa mère fut éblouie par la fortune et la belle po-
sition que ce magistrat mit aux pieds de sa fille en
lui offrant sa main, Louise accepta l'homme pour
lui-même, et sa physionomie s'éclaira si merveil-
leusement sous l'impression du bonheur d'être ai-
mée, que tout le monde fut frappé de ses nouveaux
charmes. Mais bientôt de gros nuages vinrent as-
sombrir l'horizon !
Tandis que M. Adolphe de Melville était retourné
à Paris pour chercher ses papiers, de méchantes ou
UNE F F.MME SANS VANITÉ. 49
imprudentes personnes répandirent d'affreux pro-
pos contre lui. Je rapporte ici la conversation qui
eut lieu à ce sujet entre la mère et la fille.
MADAME DE NERLY.
Vous avez entendu, mon enfant, ce que l'on dit
contre la moralité de votre prétendu, et je pense
que vous avez renoncé à en faire votre mari.
LOUISE.
Si je croyais aux mauvais propos, sans doute,
mais ces accusations ne peuvent être vraies. Tout
en M. de Melville annonce l'honnêteté, la délicatesse
de sentiment; je ne puis me ranger à l'opinon de
ceux qui pensent du mal de ce monsieur dont l'air
de franchise m'inspire toute confiance.
MADAME DE NERLY.
Rien ne ressemble à la vérité comme la fausse
simplicité jouée par un homme habile, et M. de
Melville aurait tant d'intérêt à cacher de pareilles
50 UNE FEMME SANS VANITÉ.
erreurs qu'il ne faut pas se laisser fasciner par cet
air franc qui vous inspire tant de confiance. D'a-
près les détails qui m'ont été donnés, il m'est diffi-
cile de le croire autrement que bien coupable,
je pense donc qu'il est prudent de rompre avec lui
et je me dispose à lui écrire de ne plus revenir.
Mon coeur de mère me dit qu'un tel homme vous
rendrait malheureuse.
LOUISE.
Maman, je suis convaincue que M. de Melville
m'aime, et à ce titre je puis lui pardonner un passé
douteux , s'il a fait quelques fautes n'en ai-je point
fait moi-même dans ma vie d'enfant; il a peut-être
eu des malheurs, on ne connaît point toujours
la cause des erreurs, des égarements du coeur. Moi,
si méchante quand je ne connaissais pas votre ten-
dresse pour moi, vous m'avez vue me transformer
entièrement quand je crus à votre affection.
MADAME DE NERLY.
Il n'y a aucune comparaison entre vos égare-
UNE FEMME SANS VANITÉ. 51
ments d'enfant et ceux de M. de Melville; vous êtes
vraiment trop ingénieuse à défendre cet homme,
votre coeur est épris, ma pauvre enfant, il vous
aveugle, mais je dois être prudente pour deux ; vous
n'épouserez pas cet homme, je ne le veux pas.
LOUISE.
A Dieu ne plaise que je résiste, même intérieure-
ment, à la volonté de ma mère; quelque peine que
puisse me faire votre décision je m'y soumettrai,
mais s'il faut rompre absolument, permettez-moi
d'ôter tout regret à M. de Melville en faisant dire
tout le mal possible de mon caractère.
MADAME DE NERLY.
Vous êtes folle, Louise, car beaucoup de gens
adopteront une mauvaise opinion contre vous et
cela pourra nuire plus tard à votre établissement,
Cette grandeur d'âme, vraiment chevaleresque,
vient d'une passion extravagante, ne vous imaginez
pas que ce monsieur vous aime au point d'être
inconsolable de vous perdre.
32 UNE FEMME SANS VANITE.
LOUISE.
Ni vous, ni moi, nous ne pouvons apprécier au
juste ses sentiments.
Ce qu'il y a de certain', c'est qu'en renonçant à ce
jeune homme, je prends le parti de ne jamais me
marier. Il me plaisait, je suis sûre qu'il était digne
de mon coeur, et je n'en aimerai jamais d'autre.
MADAME DE NERLY.
Je n'en aimerai jamais d'autre! il y en a beaucoup
qui ont parlé ainsi et qui l'ont oublié à la première
occasion : chagrin d'amour, autant emporte le
vent.
L'infortunée jeune fille, raillée ainsi par les pa-
roles de sa mère et surtout par le ton dont elles
étaient dites, sentit se réveiller en elle les plus pé-
nibles souvenirs. Il y eut dans son coeur un conflit
de colère et de désespoir; elle fut sur le point de
laisser échapper son indignation, mais ce ne fut
qu'un éclat de fureur qui la brisa intérieurement
sans percer au dehors. Elle comprima, domina son