//img.uscri.be/pth/3c8a88c2734feee4d39c7335c62c701658507e57
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Une Grande Pécheresse, roman d'un vélite de 1812, par Henri Augu

De
358 pages
librairie de la Société des gens de lettres ((Paris,)). 1873. In-18.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

UNE
GRANDE PÉCHERESSE
ROMAN D'UN VCLITE DE 1812
I' A R
HENRI AUGU
L ï B R À. I R I E
DE LA SOCIETE DEi S'S DE LETTRES
5, RUE Gi -MARIE
UNE
GRANDE PÉCHERESSE
£n vente à la nicine lilix*nîi'ie :
DON CÉSAR DE BAZAN
A GRENADE
PAR
HENRI AU&D
UNE
GRANDE PÉCHERESSE
^OfaANVD'Ôfo VÉLITE DE 1812
PAR
HENRI AUGU
LIBRAIRIE
DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
5, RUE GEOFFROY-MARIE
PARIS
AVANT-PROPOS
Ce roman, dont un des principaux personnages
est une femme aussi célèbre par sa beauté et ses
amours, que par le mysticisme religieux auquel elle
finit par se livrer après tant de péchés, se passe
au milieu des péripéties et des lamentables événe-
ments de la campagne de Russie, en 1812.
Tout en nous élevant contre l'ambition démesu-
rée qui inspira cette guerre * exécrable », comme
l'a qualifiée l'illustre historien du Consulat et de
l'Empire, nous avons dans ce récit laissé parler tout
notre patriotisme et rendu un légitime hommage
à la valeur de nos malheureux soldats.
Mais, en même temps, nous n'avons eu garde de
méconnaître le mérite de nos adversaires dans cette
grande lutte d'alors, et notre impartialité, chaque
fois que l'occasion s'en est présentée, nous a fait
rendre justice au peuple russe, à son souverain, à
ses guerriers et à ses hommes d'État.
Nous n'aurons jamais cette manie frivole et niaise
de rabaisser nos adversaires pour nous faire va-
loir.
Tout Français devrait enfin, après tant de dé-
sastres en 1812, 1814 et 1870, avoir au moins le
bon sens de montrer quelque modestie, et de ne
pas se croire au-dessus de tous les autres.
Qui sait si, notre légèreté, notre orgueil et notre
ignorance aidant, nous n'aurons pas à subir de
nouvelles et dures leçons !
Puisse la sagesse de quelques-uns nous en pré-
server !
Quant à la Russie, où se passe en grande partie
notre récit, on n'oubliera pas que la Russie d'au-
jourd'hui, sous le rapport de l'organisation civile
et militaire, de l'instruction, des croyances môme
et des moeurs, n'est plus celle de 1812.
D'immenses progrès ont été accomplis dans ce
pays, et le servage, par exemple, que nous mon-
trons, en 1812, abrutissant le vieux moujik So-
phron, et lui faisant proférer la menace incendiaire
du coq rouge, le servage heureusement n'existe
plus.
Le peuple russe est intelligent, capable de com-
prendre tous les progrès, et merveilleusement apte
à parvenir à une haute civilisation. Or, civilisation
signifie douceur des moeurs.
A mesure que les hommes d'État éclairés de
Saint-Pétersbourg dotent leur pa3rs des bienfaits
du régime des sociétés modernes, disparaît même
le souvenir des vieilles passions du servage et de
ses déplorables violences.
IIEMU A.UGC.
UNE
GRANDE PÉCHERESSE
i
LE PALAIS-ROVAL
Nous sommes au commencement du mois de mai 1812.
Le jour baisse.
Les lumières commencent à briller dans le jardin du
Palais-Royal, aux galeries de bois, aux quatre pavillons
de la pelouse qu'on y voyait alors, aux vitres des maga-
sins, des restaurants et des cafés.
Il y a foule sous les marronniers, où circulent les nou-
vellistes, les étrangers et les dames qui les attirent.
Le Palais-Royal était, à cette époque, le boulevard des
Italiens de nos jours.
Autour du café de la Rotonde, établi depuis 1805, de
nombreux consommateurs, assis sur de simples chaises
de paille, jouissent d'une belle soirée de printemps.
Il y a là de jolies femmes en chapeaux retroussés ou
en toques bombéos, ornées uG pQllâClles et de fleurs, en
redingotes ou en douillettes aussi décolletées que pos-
sible. Faute de pouvoir remonter plus haut, leur taille
1
UXE GRANDE PECHERESSE
s'arrête aux aisselles ; elle est maintenue soit par un
lichu roulé, soit par un ruban à large noeud.
Les petits-maîtres se prélassent, les uns en large pan-
talon avec guêtres, les autres en culotte et en bottes à
revers. Du gousset de leur gilet jaune-canarie, s'é-
chappent une énorme clef, de gros cachets en cornaline
ou en fruits d'Amérique ; quelques-uns portent les attri-
buts de la franc-maçonnerie, alors fort en vogue.
Toutefois ce qui domine, c'est l'uniforme.
De brillants officiers de toute arme se promènent ou
encombrent les cafés.
A vrai dire on n'en voit guère que de la garde, car les
autres corps sont déjà presque tous en Allemagne, aux
frontières de la Lusace et de la Silésio, non loin des
bords du Niémen, ie premier fleuve russe à l'occident
du vaste empire des czars.
Malgré les bruits de guerre qui circulent et qui font le
sujet de toutes les conversations, nos officiers n'en
donnent pas moins quelques moments aux Grâces, et, il
faut bien en convenir, les jeunes beautés auxquelles ils
s'adressent prêtent volontiers l'oreille à ieurs galants
propos.
Presque toute la jeunesse française portant "alors l'u-
niforme, ces dames n'avaient guère l'embarras du
choix.
Comme en 92 et 93, la France était militaire; mais
quelle différence !
Nous avons, hélas! le travers d'aimer un peu trop
l'uniforme, le grand sabre qui traîne et le fusil aux
capucines qui étincelleut. Dos que le tambour bat, c'est
à qui s'empressera de courir, pour voir passer un régi-
ment sur les boulevards.
Il en sera longtemps ainsi, maigre les rêves des amis
de la paix. Royalistes, impérialistes ou républicains,
nous possédons l'instinct guerrier. Est-ce un mai?
LE PALAIS-ROYAL
C'est grâce à cet instinct qu'à une époque mémorable,
nous avons pu improviser des généraux et quatorze
armées pour sauver la révolution en une campagne.
C'est aussi grâce à cet instinct qu'il nous sera permis
un jour de venger nos désastres et de reconquérir deux
provinces françaises de coeur.
Nous sommes et serons toujours les Gaulois, « aimant,
dit Henri Martin, ce qui est vif et brillant, tout ce qui
réjouit l'oeil et l'imagination, tout ce qui éblouit nos
amis et peut faire trembler nos ennemis. »
Aussi, lorsqu'une guerre va éclater, la nouvelle s'en
répand encore, comme jadis, avec la rapidité de l'éclair
et fait surgir du sol gaulois des milliers de soldats.
Malheureusement, que ce soit pour nous défendre ou
pour conquérir, quel que soit le brenn qui nous con-
duise, qu'il s'agisse de gloire ou de liberté, de mettre
notre épée à R.oine dans la balance du pape ou de nous
lever à l'appel de vercingétorix, le grand chef des cent
têtes, nous répondons avec une ardeur égale au cri parti
du milieu sacré de la forêt des Carnutcs, aujourd'hui
Paris.
Or, ce qui s'apprêtait en mai 1812, c'était la grande
guerre, la guerre jusqu'aux confins de l'Asie!
Les trois bans pouvaient être appelés. Déjà l'on savait
que trois cent mille hommes étaient prêts à entrer en
campagne, et que l'ambitieux chef, qui allait précipiter
contre la Russie cette nouvelle avalanche gauloise,
devait entraîner avec lui une partie de l'Europe.
A une table, dans l'intérieur de la Rotonde, sont assis
deux officiers de cavalerie.
— Prrrt! disait l'un, rude figure de dragon de la
garde, d'une quarantaine d'nnjiées, aux épaisses mous-
i lâches qu'il mâchait à tout moment; prrrt! comme je ne
: laisse derrière moi aucune particulière qui pleurnichera
à mon départ, je m'en moque pas mal... Ce n'est pas
UNE GRANDE PECHERESSE
comme vous, mon petit Paul, qui êtes un vrai déterreur
de poupées.
— Moi! fit presque en rougissant l'interlocuteur du
dragon, un jeune sous-lieutenant des vélites à cheval,
presque un enfant.
— Témoin, mon cadet, reprit le dragon, cette petite
que vous m'avez montrée dans sa calèche, l'autre jour,
en sortant du jardin Thélusson ; si bien nommé le Temple
des bonnes avenlures... Prrrt! Quel luxe ! couronne et ar-
moiries aux panneaux, un grand chasseur derrière, tout
le tremblement !
— Et c'est le tort que j'ai eu, lieutenant Block !
— Tort! Et pourquoi, s'il vous plaît?
— Parce que... parce que...
Le jeune homme était visiblement embarrassé.
Il porta la main à sa poitrine, où le coeur lui battait
si fort, que son dolman vert à tresses jaunes en trahis-
sait les mouvements.
— Prrrt ! reprit le lieutenant Block en tordant sa mous-
tache d'une main, pendant que, de l'autre, il portait à ses
lèvres un verre de cognac. Suffit ! le feu est aux poudres...
il paraît que c'estsérieux. Ce n'est pas comme moi, vieille
peau tannée : rien n'y mord plus. Le coeur est mort, pour
l'amour s'entend. Depuis 1792 que j'ai quitté mon vieux
Strasbourg, pour voler au secours de la patrie, j'en ai si
bien éparpillé les miettes sur tous les chemins, en Italie,
en Allemagne, en Espagne... au diable! qu'il n'en reste
plus rien. Cupidon a pris son vol vers d'autres parages....,
prrrt!
— Vous n'aimez plus, lieutenant?
— Bah! des caprices par-ci par-là... Bonjour, bonsoir :
voilà tout I... Prrrt! ni vu ni connu... Tenez, mon cher
Paul Olivier, ce serait même cette jolie brune, coiffée à
l'enfant, qui jette à tout moment, de ce côté, son regard
fripon...
LE PALAIS-ROYAL
— La demoiselle du comptoir?
— Oui, la petite Nini, ce joli piège à coeurs, qui n'at-
tire pas moins nos officiers que la belle dame du café
Corazza, cette merveille dont Paris raffole... Eh bien !
quoiqu'elle me reluque toujours, je la défierais de m'en-
guirlander de ses chaînes pendant plus de vingt-quatre
heures.
— Ainsi vous ne songerez jamais à vous marier?
— Me marier!... le pot-au-feu! Allons donc 1... Prrrt!...
La voilà, ma femme!
Le vieux soldat frappa bruyamment sur la poignée de
son bancal.
— N'ai-je pas d'ailleurs deux enfants que j'aime ?
ajouta-t-il avec un bon et large sourire.
— Deux enfants?
— Oui : d'abord le fils de ma soeur, le petit Auguste,
que je ne connais pas encore, mais qui doit compter sur
moi, puisque son père a passé l'arme à gauche.
— Ah! ouij le fils de votre soeur qui est en Russie.
— A Moscou, rien que cela ! où M. Frémy, son mari,
s'était établi il y a sept ans.
— Et l'autre enfant?
Le digne dragon enveloppa son jeune compagnon,
le vélite, d'un long regard d'affection; puis, lui posant
sa large main sur l'épaule :
— Hé ! qui serait-ce donc, reprit-il, sinon vous, mon
petit Paul?
— Moi?
— Oui, vous... Et tenez, cela me chiffonne de voir
qu'un autre vous aime presque autant que moi... Quand
il vous regarde, j'en suis jaloux.
— Vous voulez parler du sergent Leblanc?
— Du citoyen Guillaume, fi8§ grenadiers de la garde,
jadis détaché aux pupilles comme moi.
— Ah! le vieux brave !... et l'excellent homme!
rXE GRANDE PECHERESSE
— Brave! je le crois bien!... un volontaire de 92, un
vieux de la vteille, parlant toujours des campagnes du
Rhin et de l'Egypte, et surtout de sa fameuse rencontre
avec le roi de Prusse, sur le pont de Francfort. Nous l'a-t-
il assez racontée!... Mais c'est précisément lorsque vous
l'écoutez de vos deux oreilles, cadet, que je me mords
la langue, moi qui ne sais que me battre, boire et vous
aimer.
— Eh bien! lieutenant,tranquillisez-vous, je vous ché-
ris également tous les deux. Vous étiez si bon pour moi,
aux pupilles !
— Prrrt! à la bonne heure!... Et moi donc! je vous
aime d'autant plus, voyez-vous, que vous êtes orphelin.
Le sous-lieutenant des véliles poussa un soupir.
— C'est vrai, dit-il, je n'ai jamais connu ni mon père
ni ma mère. Je ne me souviens que de Paola, ma nour-
rice italienne, et sans le capitaine Malet
— Oui, .je sais que ce fut lui et son général, le chef
d'état-major Berthier, qui, un jour, aux environs de Nice,
vous trouvèrent abandonné sur la route et pleurant
votre nourrice morte.
— Pauvre général Malet!
— Plaignez-vous ! À sa place, vous avez pour protecteur
le maréchal Berthier, vice-connétable, prince de Neuchâ-
tel, duc de Valengin, prince de Wagram excusez du
peu, rien que cela ! Quand on en prend, c'est comme du
galon, on n'en saurait trop prendre... Autrefois, sous la
République, ce n'était pas comme cela.
— Il n'en est pas moins vrai que c'est le général Malet
qui m'a servi de père, et qu'il est en prison depuis quatre
ans.
— Suspect, comme Moreau dans le temps; mais du
moins c'est un patriote, Malet! Prrrt! ce n'est pas lui qui
se serait jamais entendu avec les Pichegru et les Cadou-
dal. Est-ce de notre faute, à nous autres enfants de 92, si
LE PALAIS-ROYAt-
nous regrettons toujours ? Prrrt3 ma langue fait des
siennes. N'importe, mon cadet, vous avez tout de même
Un fier protecteur dans le maréchal Berthier. Sans lui,
vous ne seriez pas entré, il y a deux ans, dans les pupilles,
où j'étais détaché pour l'instruction de tous ces petits<Lia-
bles, parmi lesquels vous étiez le plus enragé.
— Oui,' sans le général Malet et le prince de Wagram,
qui sait où je serais maintenant? Je ne porterais sans doute
pas ce brillant uniforme...
— Qui vous va comme un gant. On dirait Cupidon ha-
billé en chasseur!
•7- Lieutenant, vous vous moquez.
— Prrrt!
Ce fut la seule réponse que fit cette fois le lieutenant.
Le digne Block avait une singulière manie : tous les
vieux, soldats ont la leur.
11 adoptait, toutes les trois ou quatre semaines, une ex-
clamation nouvelle ; depuis quelque temps, son mot fa-
vori était prrrt! '■-'■■ :'- -■
Du reste, quelle que fût cette exclamation, le fond en
était toujours plusieurs r, sur lesquelles il appuyait avec
énergie. " -
Seulement, chaque fois qu'il modifiait son mot, Block
devenait d'une humeur de dogue et semblait nourrir les
projets les plus extravagants.
Aussi, lorsque ses camarades et ses dragons l'enten-
daient, pour la première fois, encadrer ses r ronflantes
d'une façon nouvelle, ils se disaient :
— Voilà le lieutenant Block qui mue, garé là bombe 1
Excellent homme du reste, et le coeur sur la main, le ,
lieutenant Block était aimé de tous.
Sévère, mais juste, il n'avait d'indulgence que pour
tout ce qui ne touchait pas à là vieille discipline républi-
caine, introduite dans les armées par leg rigides commis-
saires de la Convention.
UNE GRANDE PECHERESSE
Quand il punissait, il parlait doucement, cordialement,
disant d'un air peiné :
— Ce n'est pas moi, mon garçon ; c'est le règlement.
Couvant encore le sous-lieutenant Olivier d'un regard
paternel, Block reprit:
— Prrrt! il me prend souvent envie de vous embrasser,
mon petit Paul, tant vous êtes gentil avec ce dolman vert
à brandebourgs jaunes, qui vous prend la taille comme
à une jeune fille, avec ce pantalon de peau collant, ces
bottes à la hongroise, cette pelisse écarlate à fourrure
noire, ce colback à flamme rouge et au fier plumet, avec
cette sabretache surtout... Ah! la sabretache! Dieu, que
cela vous va bien quand vous marchez ! Cela vous bal-
lotte sur les mollets d'un air... d'un air...
— Lieutenant! de grâce... vous me répétez cela trop
souvent.
Et de fait le lieutenant Block était enthousiaste de l'u-
niforme des chasseurs-vélites, lequel avait la plus grande
analogie avec celui des guides et des housards.
Pour cet épais et rude dragon, vieux soldat de la Répu-
blique, calciné au feu des batailles, son cadet, le vélite,
était le type idéal du sémillant militaire de l'empire,
ardent à l'amour comme au combat.
C'était pour lui, comme a dit Ambert, le soldat mulié-
risé, un être au ravissant babil, au coeur tendre, à la co-
quetterie instinctive des femmes, un enfant gâté, mais
franc et brave, à croquer et à applaudir.
Aussi, nous l'avons déjà dit, Block avait-il pris en vive
amitié l'ex-pupille, bien qu'il ne répondît pas tout à fait
à son idéal.
Il aurait voulu Paul Olivier gai, sémillant, vainqueur,
et le jeune homme n'était le plus souvent que rêveur et
mélancolique.
Malgré la prière du vélite, chez qui la modestie venait
de se révolter, l'officier de dragons, dont le café s'était
LE PALAIS-ROYAL
noyé dans beaucoup de petits verres, étendit la main vers
son cadet, et se mit à chanter assez haut pour que les con-
sommateurs de l'intérieur et ceux du jardin, y compris
la piquante brune du comptoir, levassent la tête et l'é-
coutassent en souriant.
Voici le couplet, fort en vogue à cette époque, que
chanta Block, à la grande confusion du sous-lieutenant,
qui essayait en vain de le faire taire :
Enfant chéri des dames,
11 est en maint pays
Fort bien avec les femmes,
Mal avec les maris...
Le lieutenant achevait à peine, qu'un homme entra
dans la rotonde avec précipitation.
Cet homme avait toute l'apparence d'un domestique de
grande maison, mais d'une maison étrangère; car il por-
tait, avec de petites moustaches, des cheveux bouclés,
tandis qu'en France l'usage était, alors de les porter à la
Titus.
Après avoir un instant interrogé la salle, les yeux noirs
et excessivement mobiles de l'étranger s'arrêtèrent sur
Paul Olivier.
Il alla dès lors droit au lieutenant des vélites :
— Léitenante ! dit-il en français estropié et en saluant
d'une singulière manière, c'est-à-dire en levant l'épaule
droite.
— C'est vous, Khor? s'écria Paul, d'une voix émue, en
se redressant vivement. Vous me cherchiez?
Il prit l'étranger à l'écart.
— C'est la bârinia qui m'envoie vers Votre Noblesse, dit
le domestique.
— Et comment saviez-YOllS quo j'étais ici?
— Ostap Khor sait tout, lorsqu'il s'agit de plaire à sa
jeune maîtresse.
l.
10 UNE GRANDE PÉCHERESSE
— Tu lui es donc bien attaché?
— Agha! tout autant qu'à mon hetman, le glorieux
Platof, et à notre grand maître le czar... C'est une rous-
salka bénie, une bonne fée : sa voix me fait l'effet du
chant des rossignols de Koursk...
Tout cela était dit sur un ton aigu, avec une volubilité
extrême, avec un enjouement naïf, avec un sourire d'en-
fant.
— Et c'est elle qui vous envoie, Khor?
— Voici une lettre.
— D'Elena?... Donnez.
Le vélile décacheta le pli d'une main fiévreuse.
C'était la première lettre qu'il recevait de la femme
aimée.
Seul, il l'eût couverte de baisers; devant tout ce
monde, il se contenta de la dévorer des yeux.
Soudain il pâlit... La nouvelle était foudroyante.
Mais à la pâleur succéda subitement, sur le visage du
jeune homme, une vive rougeur.
Une exclamation, où se mêlaient la joie etl'étonnement,
lui échappa.
Il replia brusquement la missive, la glissa sous son
ctolman, et dit à l'envoyé :
— Khor, c'est le ciel qui s'ouvre pour moi. Tant de
bonheur!
— Le ciel ! reprit Khor sur le ton de l'enthousiasme ; le
ciel ne saurait s'ouvrir ici, mais seulement à Kiev-.* la
sainte, ou lorsque notre camp des Cosaques se met en
marche pour la guerre... Que dirai-je à la bârinia, Votre
Noblesse?
— Appelez-moi lieutenant, Khor! j'aime mieux cela...
Vous direz àmademoiselleElena qu'à dix heures je serai
aux Champs-Elysées, à la petite porte du jardin.
— Je le lui dirai, léitenante.
— Et le général?
LE PALAIS-ROYAL 11
— Le guénéral ! Son Excellence a ordonné de tout pré-
parer pour le départ. Il s'est rendu, il y a une demi-
heure, chez son ambassadeur, le prince Kourakine, où
je dois aller le reprendre dans la soirée.
— Est-ce vous qui m'ouvrirez?
— Moi ou Anina.
— Cette femme de chambre est-elle fidèle et dévouée
comme vous, Khor ?
— Badée! une Livonienne n'est pas Cosaque ; je ne ré-
pondrais pas d'elle.
Gha et badée sont deux exclamations qui n'ont pas de
sens précis, mais qui reviennent souvent dans le langage
des Russes.
Ostap Khor sortit aussi précipitamment du café de la
Rotonde qu'il y était entré.
Il faillit même tomber en s'embarrassant les jambes
dans une chaise sur les barreaux de laquelle une dame,
assise toute seule à une table, appuyait les pieds.
En chevalier cosaque, mieux rompu aux règles de la
politesse qu'on ne se le serait figuré, il se tourna vers
cette dame pour balbutier une excuse.
Mais deux yeux sévères qui, à travers le voile, se fixè-
rent sur lui, le troublèrent à ce point qu'il ne trouva rien
à dire...
Khor le Cosaque s'éloigna en murmurant :
— Ah gha! on jurerait que c'est la dame livonienne...
La femme seule et voilée qui se tenait ainsi adossée
aux fenêtres de la Rotonde était une des personnes dont
l'attention venait d'être provoquée, quelques moments
auparavant, par le couplet du vieux lieutenant Block.
. Jusqu'alors elle avait promené un regard assez distrait
sur les tables d'alentour ; ce regard ne s'arrêtait guère
qu'aux groupes d'officiers.
Mais, dès qu'elle eut vu le Cosaque pénétrer dans la
Rotonde, parler au sous-lieutenant des vélites et lui re->
12 UNE GRANDE PÉCHERESSE
mettre une lettre, elle demeura le visage tourné dans la
direction de Paul Olivier.
Le Cosaque parti, cette dame chercha à examiner les
traits du jeune officier.
Mais le hasard voulut que notre vélite fût placé de telle
manière qu'elle ne put y parvenir.
Autour d'elle, quelques personnes chuchotaient et
riaient en la regardant.
En effet, la mise de cette dame avait quelque chose
d'étrange pour l'époque ; elle choquait le goût du
jour.
Son chapeau de paille blanche semblait narguer la
mode; on n'y voyait ni fleurs ni plumes, dont on usait
alors avec profusion.
Elle portait en outre une simple douillette de mérinos
brun foncé, dont la taille, — et c'était là ce qui faisait
rire le plus, — était à l'endroit où la nature l'a mise,
c'est-à-dire qu'au lieu de comprimer la poitrine, elle
dessinait la fine cambrure de ses hanches.
Cela rappelait les modes du commencement de la
Révolution et jurait avec le suprême bon ton du jour.
Etait-ce donc une vieille femme? Ses mains étaient
blanches et d'une aristocratique finesse, il fallait en con-
venir... mais sa figure?
Soit qu'elle eût trop chaud sous son voile, soit qu'elle
ne reconnût pas la nécessité de se cacher, elle leva le
léger tissu.
Une petite-maîtresse en spencer de velours noir, en jupe
de taffetas ponceau, coiffée d'un demi-turban et chaus-
sée de brodequins écossais, laquelle avait le plus ri de
l'accoutrement de la dame, se pinça vivement les lèvres,
à l'aspect des traits de l'inconnue.
Quant au jeune mirliflore, son compagnon, avec lequel
la petite-maîtresse venait d'entendre, au café Borel, le
fameux ventriloque Fitz-James, il fit un bond sur sa
LE PALAIS-ROYAL 13
chaise, et l'exclamation suivante lui échappa involontai-
rement :
— Dieu ! qu'elle est belle !
Et pourtant cette inconnue, qui, hâtons-nous de le
dire pour justifier notre minutieuse analyse, devait
avoir une si énorme influence sur les événements de son
temps; cette inconnue, disions-nous, était loin d'être
jeune.
Elle avait évidemment passé la quarantaine.
Mais rien ne pouvait se comparer au charme de ce
visage à la fois gracieux, noble, pur et de l'expression
la plus pénétrante.
Cette fraîcheur de la jeunesse, qui souvent constitue
chez les jeunes femmes le plus clair de leurs charmes,
elle ne pouvait plus l'avoir ; mais, par cela même que sa
beauté en était réduite à sa seule puissance, telles en
étaient l'essence presque divine et l'idéale perfection,
qu'on en était émerveillé au premier aspect.
Si Baumgarten, dans son étude de l'esthétique, avait
eu cette femme devant lui, il eût certainement oublié
l'art pour la nature. Hegel, prescrivant à l'artiste de
créer un idéal vivant où l'idée pénètre et anime par-
tout l'apparence et la forme sensible, n'aurait pu faire
mieux, pour aider à sa démonstration, que de montrer
cette pure et poétique image. Raphaël fût tombé au
pied de son modèle.
Tout parlait en effet chez l'inconnue : attitude, regard
et lèvres.
Elle exhalait un prestige où l'ardeur de la passion vo-
luptueuse, l'irritabilité de la sensitive et la profondeur
des sentiments les plus éthérés semblaient se confondre.
Malgré son âge, de magnifiques cheveux d'un blond
cendré s'échappaient en boucles soyeuses de son cha-
peau suranné.
Une flamme douce et fascinatrice jaillissait de ses
14 UNE GRANDE PÉCHERESSE
beaux yeux d'un bleu sombre, qui parfois adressaient au
ciel un regard inspiré.
Son teint était blanc comme le lis : svelte et souple
comme la tige de cette fleur était aussi sa taille élégante,
dégagée de toute entrave ridicule.
C'était la Vénus Scandinave, la divine Freya, l'épouse
d'Odin, dans toute sa splendide maturité.
Nous n'inventons rien, nous n'exagérons rien : les bio-
graphes de cette femme célèbre ont été unanimes pour
proclamer sa beauté extraordinaire.
Si belle encore à l'automne de la vie, que devait, donc
avoir été cette femme à l'âge de seize ans ? Que de papil-
lons imprudents, attirés par cette fleur, avaient dû s'y
brûler les ailes !
Nul, parmi les voisins de la mystérieuse dame, n'avait
sans doute remarqué un singulier personnage qui, à
quelque distance derrière elle, dans la pénombre des
marronniers, s'était tout simplement assis sur le sable du
jardin.
Cet homme, qui semblait avoir horreur des bancs et
des chaises, était de taille assez élevée, autant qu'on
pouvait en juger dans sa position, mais maigre et des-
séché.
Sur sa face blême, deux grands yeux noirs, cerclés de
brun, étincelaient dans la demi-obscurité comme des
escarboucles.
Bien qu'il eût l'air nonchalant et fatigué, son regard
se dirigeait de temps en temps sur la dame au voile ;
mais il interrogeait surtout les profondeurs du jardin,
comme s'il eût été à la recherche de quelque retarda-
taire, impatiemment attendu.
Par moments, notre homme marmottait des paroles in-
intelligibles et mystérieuses : on eût dit quelque prière.
Son costume était bizarre.
Sur une espèce de blouse grise, bordée d'une gros-
LE PALAIS-ROYAL 15
sière broderie, il portait un de ces cafetans que les
Russes nomment armiak, et que retenait une ceinture de
cuir. Un large pantalon s'enfonçait dans de grosses bottes
montant jusqu'aux genoux.
Il était tête nue, et ses cheveux noirs retombaient en
boucles épaisses sur sa barbe pointue.
Il y avait à peine quelques minutes que Khor le Cosaque
avait quitté la Rotonde, lorsque cet homme se redressa
soudain.
Après avoir jeté un regard sur la dame, il s'avança
lentement, presque automatiquement, à la rencontre
d'un personnage qui arrivait tout droit du fameux numéro
113, tripot patenté où tant de fortunes se sont englouties.
L'homme au cafetan accosta le nouveau venu, juste au
moment où ce dernier se disposait à entrer dans une
des grottes du Palais-Royal, grottes établies depuis quel-
ques années, et qui étaient alors fréquentées par les bat-
teurs de pavé, les joueurs, les chevaliers d'industrie et
les filles perdues.
— Monsieur le chevalier, dit-il en l'abordant, que le
Seigneur vous assiste !
— Tiens ! c'est Touman le Brouillard.. Qu'y a-t-il de
nouveau?
— Madame la baronne vous attend.
— Ah ! ma foi, c'est vrai ! Je l'avais presque oublié...
Où m'attend-elle ?
— A la Rotonde, monsieur de Champfleury.
— C'est juste! Où donc avais-je la mémoire?... Fi-
gure-toi, Touman, que j'ai été reteuu pour une petite
affaire...
— Aussi, vous sachant oublieux et distrait, madame la
baronne m'a chargé de vous guetter, avec la grâce de
Dieu.
— Je te suis.
Celui qu'on appelait le chevalier de Champfleury se
16 UNE GRANDE PÉCHERESSE
dirigea, avec Touman le Brouillard, vers le café de la
Rotonde.
Sec, mince, effilé, mais bâti en bois dur, ce nouveau
personnage affectait des manières de gentilhomme de
l'ancien régime ; il se dandinait sur les hanches.
Ses habits avaient bien la prétention d'être à la mode,
mais ils n'étaient guère plus irréprochables, sous le
rapport de la fraîcheur, que le jabot et les manchettes,
qu'il chiffonnait cependant à la façon des marquis de Mo-
lière.
Sa figure, aux traits flétris, aux lèvres pendantes, aux
rides creusées par la débauche plutôt que par l'âge,
était encadrée par les boucles d'une perruque d'un blond
jaune qui rappelaient les ailes de pigeon d'autrefois.
Sa culotte de soie écrue, attachée par une agrafe d'ar-
gent sur des bas blancs à côtes, était aussi râpée que
son habit tabac d'Espagne ; le chapeau, rond et à forme
très-basse, tournait au roux.
Ces vêtements étaient du dernier goût; mais, à la vie
que menait le chevalier, ils s'étaient promptement flétris.
En marchant, M. de Champfleury avait l'habitude de
porter à tout moment la main au côté gauche, comme
pour y chercher une épée absente.
Était-ce par instinct ou par affectation?
Le fait est que, tout gentilhomme et ancien émigré
qu'il fût, il passait pour un bretteur émérite et pour un
spadassin redoutable.
Arrivé en présence de la dame au voile, le chevalier
de Champfleury salua avec toutes les formes d'une ga-
lanterie de Faublas suranné.
— Je demande mille pardons à madame la baronne,
dit-il, si...
— Ah ! vous voilà enfin, interrompit cette dernière en
se levant avec une vivacité qui fit mieux valoir encore
toute la grâce harmonieuse de sa taille. Je vous avais
LE PALAIS-ROYAL 17
pourtant désigné huit heures, et voilà qu'il en est huit
et demie.
Champfleury prit un siège et fit mine de s'asseoir.
— Non, non, c'est inutile, reprit la baronne en plis-
sant les lèvres avec un dédain mal déguisé; je n'ai que
deux mots à vous dire.
Le chevalier se pencha aussi près que possible vers la
belle baronne, et, l'enveloppant d'un sourire qui res-
semblait assez bien à une grimace :
— Julie, dit-il, vous rappelez-vous qu?autrefois nous
passions ensemble de longues heures sous le beau ciel
d'Italie?
Le premier mouvement de la baronne fut de se redres-
ser, fière comme une reine, et de foudroyer l'audacieux
d'un regard de mépris. ;
— Je vous ai défendu de jamais rappeler ce-souvenir,
répondit-elle vivement.
Mais, se reprenant aussitôt et levant au ciel ses beaux
yeux humides et contrits :
— Seigneur! murmura-t-elle, toute affliction, comme
toute joie, vient de toi. Je t'offre, en expiation de mon
passé, la peine que je ressens à être forcée d'avoir affaire
à cet homme...
— Julie! ce langage...
La baronne tira une bourse de sa robe et la jeta à
Champfleury, qui, en un clin d'oeil, l'eut fait disparaître
dans le gousset graisseux de son gilet dépiqué chamois.
— Je vous paye, dit-elle, non pour que vous évoquiez
le passé, mais pour que vous suiviez mes instruc-
tions.
— Que faut-il faire, baronne ?
— Vous êtes habile dans les armes, n'est-ce pas ?
— Maître es arts, rien que cela. Tout gentilhomme
doit savoir manier l'épée.
— Vous voyez cet officier des vélites ?
18 UNE GRANDE PÉCHERESSE
— Jusqu'à présent je ne vois guère que son dos,: mais
avec un peu de bonne volonté...
— Eh bien! il faut que, d'ici à quelques jours, de ce
soir à demain surtout, il soit mis dans L'impossibilité de
tenter quoi que ce soit.
— Entendu, baronne ! En d'autres termes, il faut.;.
— Ceci est votre affaire... Seigneur Christ! ajouta-t-
elle en manièrede correctifj c'est mal ce que je fais là;
mais, tu le sais, ô mon Dieu 1 de graves intérêts m'y for-
cent, et je n'ai pas le choix dés moyens.
Puis, redescendant du ciel sur la terre :
— Monsieur, reprit-elle, rappelez-vous que je ne veux
pas avoir à me reprocher sa mort ; vous me répondez
delui.1
— Une saignée, baronne... une simple saignée; Je sai-
sis parfaitement. Ah 1 je jLaperçois; il vieùt de se retour-
ner ; mais çiest un enfant !
— Qui.cela?r
— L'officier. Que vois-je ? Voilà qui est singulier, éton-
nant même| v -.-r-':, :..,:... ;.-i- - ;
La baronne put enfin distinguer les traits du jeune
yéïité/
À peine Teut-eïle vu, qu'elle poussa une squrdeexcla-
màtion et, s'affaissant sur sa chaise, elle; ne le quitta plus
duregard. r ;
— Madame la; baronne, je vous laisse, dit Ghamp-
fleury;,vous serez satisfaite. ^ •■.■■.':
/ ;.' Et il alla «'assépir â& l'autre côté"ne là Rotonde, d'où,
à travers les vitres, il pouvait observer à Itaise son futur
adversaire et chercher par quel moyen il parviendrait à
avoir avec lui une de ces querelles si fréquentes en ce
temps. A part:sqi,-il murmurait;: . ; ; ;
— Voilà une,étrange ressemhlahce!
De son côté, la baronne semblait fascinée par le beau
jeune homme.
LE PALAIS-ROYAL 19
L'amour allait-il donc rentrer dans ce coeur que tant
de passions avaient fini par blaser, après l'avoir fait souf-
frir, dans ce coeur où elle croyait que Dieu seul régnait
maintenant en souverain ?
Mais non : aucun élan tumultueux ne lui remontait du
coeur au cerveau, aucune effluve chaude et délirante ne
paraissait troubler ses sens... Cependant ce n'était pas
non plus son calme ordinaire, conquis àforce de vie ascé-
tique, d'oeuvres pieuses et de pratiques d'illuminée.
C'est que ce jeune homme... quelle ressemblance et
que de souvenirs il lui rappelle ! Blonds sont ses cheveux ;
mais brun et mélancolique est son oeil, comme celui de...
Ce sont ses traits, son maintien, son geste.
Un nom échappe aux lèvres de la baronne :
— Ivan !
Elle ne peut se lasser de regarder le jeune officier fran-
çais. Espérons que Dieu le lui pardonnera, car elle a
tant aimé celui dont la vivante image apparaît de nou-
veau devant elle après tant d'années !
En ce moment, deux militaires, deux sous-officiers
entrent dans la Rotonde.
Tous deux sont grisonnants, bronzés de figure.
L'un, sergent aux grenadiers de la garde, a chacune de
ses joues pavoisée d'une large balafre qui se perd sous-
la moustache, à l'endroit où celle-ci rejoint les favoris,
selon la mode militaire de l'époque.
L'autre est un petit sergent de voltigeurs, dont les al-
lures encore vives, presque sémillantes malgré son âge,
contrastent avec le port majestueux et la démarche théâ-
trale du grenadier.
Ils vont droit aux deux officiers de cavalerie, qu'ils
saluent militairement, en donnant toutefois à ce salut
chacun la nuance qui dérive de son caractère.
Nous voulons dire que, roide à l'égal d'un piquet, le
grenadier y met de la solennité comme à la parade, tan-
20 UNE GRANDE PÉCHERESSE
dis que son compagnon se campe avec la désinvolture
qui convient à un voltigeur.
En apercevant le grenadier, le lieutenant Block fit une
grimace et le regarda de travers.
— Bon ! fit-il ; encore le citoyen Guillaume ! Prrrt !
— Bonsoir, mon brave Leblanc! bonsoir, Loustignac!
dit avec un empressement cordial l'ex-pupille de la
garde. Par quel heureux hasard, mes amis...?
— Pardon, excuse, mon lieutenant, répondit le volti-
geur avec une volubilité et un. accent qui sentaient d'une
lieue les bords de la Garonne. Mais voyez-vous, je... Hé!
oui, milladious, nous venions... :
— Avant tout asseyez-vous.... Que puis-je vous offrir ?
Le café?
— Le café, mon lieutenant... nonobstant le petit verre :
ce n'est pas de refus Irépliqùà, de sa grosse voix rude
et flegmatique, le sergent Leblanc.; Loustignac et moi,
nous né bronchons jamais. ;
Les sous-pfficiers prirent place, et le jeune vélite com-
manda le café. Dès qu'ils se virent assis, les deux sergents
ne furent plus les mêmes, La roideur militaire fit place
à l'aisance et à la cordialité-, la glace était rompue, la
dislance effacée. ; ;- w ,
— Nous venons vous annoncer tune grande nouvelle,
mon lieutenant, dit le sergent Leblanc en se frottant les
mains.
■—. Bonne et joyeuse, milladious ! ajouta le voltigeur.
.';*- Qui nous attriste nonobstant dans Un autre sens,
reprit le grenadier:
— Et quelle est cette nouvelle, mes braves?
— C'est pour vous dire, mon lieutenant, que nous ar-
rivons de nos casernes respectives : moi des Petits-Pères,
et YAmant-des-Belles,que voici; de la Nouvelle-France, où
je suis allé le chercher.
— Mordious ! nous allons nous battre.
LE PALAIS-ROYAL 21
— Y a-t-il des ordres ? demanda brusquement le lieu^
tenant de dragons.
— Voici la chose : j'astiquais mon fourniment pour la
garde de demain, que déjà ça commençait à reluire
comme une baïonnette au soleil, lorsque j'entends battre
aux sergents-majors dans la cour. Bon ! que. je me dis,
il y a du nouveau.
— Et ce nouveau, c'était... ?
— Une revue dans le jardin des Tuileries, mon lieu-
tenant; après quoi, sans vous commander, on partira
du pied gauche.
— Nous partons!... En êtes-vous bien sûr?
— Ordre du jour de l'empereur, cadédis!
— L'empereur a mis ses guêtres et va se mettre en
route La guerre est déclarée à la Russie, nonobstant...
. — Prrrt! se contenta de dire le lieutenant Block.
— Et comme la garde et l'empereur ne font qu'un, par-
dious! en avant marche pour le Rhin!..... Nous levons
le camp demain matin..... Sandious ! nous allons en voir
de belles!
Paul Olivier avait tressailli et ne disait rien; il réflé-
chissait, le coude sur la table, le front dans la main.
—Or donc, mon lieutenant, reprit le gr en adier, l'A mant-
des-Belles et moi nous venions, avant de partir, vous de-
mander la permission de vous embrasser.
L'officier de dragons fit une nouvelle grimace.
— C'est que, voyez-vous, mon lieutenant, continua le
grenadier, nonobstant que nous soyons de la garde, in-
fanterie et cavalerie ne suivent pas toujours, le même
chemin, et alors...
Le brave Leblanc, sous prétexte de se caresser les fa-
voris, essuya une larme qui filtrait au coin de sa paupière.
Mais, tout, à sa pcil§ée intime, le vélite ne l'écoutait
pas.
— Je comprends tout maintenant, se disait-il menta-
22 UNE GRANDE PÉCHERESSE
lement. Mais que faire?... Elle consent aujourd'hui, c'est
vrai; pourtant je ne puis rester à Paris Et mon ami,
mon second père, le général Malet? je ne pourrai même
pas lui dire adieu: le maréchal m'a défendu de le voir,
et lui-même
Le sergent Leblanc et son compagnon, le voltigeur
Loustignac, tous deux pour cacher leur émotion et se
faire une contenance, dégustaient leur café.
Or, comme ce café était brûlant, ils versaient succes-
sivement, pour l'attiédir, tout le contenu du carafon de
cognac, ce qui ne devait guère contribuer à leur rendre
le calme.
Déjà même les grosses joues du voltigeur gascon et
les balafres du grenadier commençaient à s'empourprer.
Quant au lieutenant Block, il ne trouvait pas un mot:
il regardait tantôt son cadet, tantôt le plafond, en grom-
melant des prrrt à n'en plus finir.
Mais laissons un instant ces quatre braves, pour re-
joindre au dehors, à son observatoire du jardin, le che-
valier de Champfleury, que l'arrivée des deux sous-offi-
ciers contrariait vivement, en ce sens qu'elle pouvait
généraliser la querelle qu'il voulait chercher au vélite
tout seul.
Le chevalier méditait, lorsque soudain il entendit der-
rière lui une voix italienne qui disait :
— Voilà le sottoienente (sous-lieutenant) Paul Olivier,
signore.
— Bien, répondit-on. Tenez, Stefano... C'est votre nom,
n'est-ce pas?
— Si, signore.
— Votre père, Pasquaio Ruiggi, m'avait bien dit que
vous étiez intelligent.
En entendant ces dernières paroles, Champfleury se
retourna brusquement.
H vit un soldat des vélites à pied du bataillon de Flo-
LE PALAIS-ROYAL 23
rence, auquel un jeune élégant, de vingt-deux ans au plus
glissait une pièce d'or.
— Le prince Wladimir Ivanowitch ! s'écria le chevalier
en se levant d'un bond.
— Champfleury ! dit le prince en reconnaissant égale-
ment son homme.
— Vous à Paris, mon cher élève?
— Comme vous le voyez, mon cher outchiiel.
On appelle en Russie outchitelis les gouverneurs ou
précepteurs étrangers que les riches boyards donnent à
leurs enfants.
Le maître et l'élève se serrèrent la main.
Champfleury voulut même embrasser le fils du prince
Ivan Kolowine, mais celui-ci se déroba du mieux qu'il
put à cette manifestation de tendresse.
— Je remercie le hasard, s'empressa de dire Ivanowitch
(fils d'Ivan), qui me fait vous rencontrer ici... J'ai besoin
de vous.
— Prince, je suis à vos ordres.
— Prince!... Je ne suis pas suffisamment orphelin pour
porter ce titre. Mon père, Ivan Kolowine, vit toujours.
— Soit; mais puisque ce titre doit vous revenir à sa
mort, ainsi que son immense fortune...
Un singulier sourire plissa les lèvres minces d'Iva-
nowitch et donna quelque animation à son visage d'un
blanc mat.
Il interrompit sèchement :
— C'est précisément pour ne rien perdre de cette for-
tune que j'ai besoin de vous, Champfleury, et si vous me
servez avec intelligence et dévouement, croyez que ma
générosité...
— Disposez do moi, j'écoute.
— Asseyons-nous à l'écart.
— Sans nous éloigner de la Rotonde, je vous prie, dit
le chevalier; j'ai mes raisons pour cela.
24 .UNE GRANDE PÉCHERESSE
— Moi aussi: cela se trouve parfaitement. Nous serons
à merveille derrière ce pilier.
— C'est cela même, prince. D!ici je ne cesserai pas
d'avoir l'oeil où je dois l'avoir.
— Ni moi non plus.
II
LE FILS DU BOïABD
Ivanowitch Kolowine renvoya d'abord le vélite floren-
tin en lui disant :
— Pas un mot de cela à l'officier !
— C'est convenu, signore ?
— Ce n'est qu'à cette condition que la rente de 800
francs, promise à votr^père, lui serapayée jusqu'àsa mort.
— Je saurai me taire.
Stefano Ruiggi se retira en saluant jusqu'à terre.
— Voilà une fine mouche d'Italien, fit observer Iva-
nowitch.
— Comme le sont tous les Italiens, répliqua le che-
valier.
— Il ne connaissait même pas de nom.celui que je cher-
chais, quand hier soir, porteur d'une lettre de son père,
paysan aux environs de Florence, je le fis demander à la
porte de sa caserne.
— Vous arrivez de Florence? demanda Champfleury.
— Oui, j'en arrive. Figurez-vous que je n'avais obtenu
du vieux Ruiggi, le père de ce soldat, que les plus va-
26 UNE GRANDE PÉCHERESSE
gués renseignements... Ainsi celui que je cherchais de-
vait se nommer Paolo ou Paul; il était le protégé du gé-
néral Malet et du maréchal Berthier. Sauf son âge, que
je connaissais, les indices s'arrêtaient là. Eh bien! en
moins de vingt-quatre heures, ce diable de Stefano est
parvenu à me mettre en face du nourrisson de sa tante.
— Et ce nourrisson tant cherché ?
— Le voilà !
Le fils du boyard désignait le sous-lieutenant des ve-
ntes.
— Lui ! s'écria Champfleury.
— Le connaîtriez-vous par hasard ?
— Depuis quelques minutes seulement.
— Comme un ami ou comme un ennemi ?
— Dame! je ne sais trop, répondit l'habile homme
pour ne pas se trouver en désaccord avec le prince, dont ■
les dispositions lui étaient encore inconnues... Et vous,
prince?
— Moi, je le hais!
— Eh bien! à vous dire vrai, je. ne suis pas très-loin
de le haïr aussi.
— Tant mieux ! •
— Pourquoi tant mieux, prince?
— Parce que... parce que...
Les traits d'Ivanowitch se contractèrent, son oeil hoir
lança des éclairs, et ce fut d'une voix sourde qu'il com-
pléta sa phrase par ces mots :
— Parce que cet homme est de trop sur la terre.
Le chevalier eût un étrange sourire.
— A mon tour, prince, oserai-jc vousdetnander, non
pas si vous connaissez cet homme, puisqu'on vient seu-
lement de vous le montrer, mais bien si vous avez remar-
qué ses traits?
— Pas encore.
■s- Regardez donc !
LE FILS DU BOYARD 27
En ce moment, comme pour se prêter à l'examen du
Russe, le sous-lieutenant des vérités se leva; debout sous
le lustre, la tête tournée vers le prince et vers Champ-
fleury, son visage s'éclairait en plein.
Ainsi qu'il était arrivé à la baronne, Ivanowitch demeura
un instant comme pétrifié. Il murmura quelques mots
inintelligibles, tandis que le spadassin l'observait en ri-
canant.
Cependant le fils du prince Kolowine se remit promp-
toment.
— N'importe!... ou plutôt raison déplus! dit-il en ser-
rant les poings. Champfleury, vous êtes toujours fort à
l'escrime?
— On dirait qu'ils se sont donné le mot, pensa le fer-
railleur.
Puis, tout haut :
— Plus que jamais, prince, répondit-il.
— Vous avez la main sûre?
— Dites, malheureuse.
— L'an dernier, si j'ai bonne mémoire, pendant mon
séjour ici, vous avez eu deux duels...
— Trois, prince!
— Et sur les trois?...
— Peuh ! sur mes trois adversaires, il y en avait à peine
un seul qui s'y entendît. Aucun d'eux n'a survécu.
— Vous avez une botte secrète, n'est-ce pas ?
— Que j'ai inventée.
— Seriez-vous disposé à me l'enseigner?
— Diable ! Du moment qu'elle est secrète, vous devez
comprendre... Mais, si vous le voulez, je vous prêterai un
'vieux bouquin italien, devenu fort rare, où vous pourrez
en trouver d'aussi bonnes.
: — Quel est ce livre ?
— Celui d'un Vénitien... Marrozo, qui l'écrivit au sei-
zième siècle. C'est intitulé Arte degli armi.
28 UNE GRANDE PÉCHERESSE
— Je ne manquerai pas de l'étudier... En attendant,
mon cher outchitel, c'est sur votre poignet que je compte.
— Contre...?
— Contre ce sous-lieutehant.
En voyant que d'une pierre il allait faire deux coups,
Champfleury se frotta les mains.
— D'où vous vient cette satisfaction? demanda Iva-
nowitch.
— Mais je ne suis pas satisfait du tout... au contraire.
J'étais en train de réfléchir.
— A quoi?
— D'abord aux difficultés, puis aux conséquences de ce
que vous désirez.
— Quelles conséquences? quelles difficultés?
— Songez donc, prince : un duel avec un officier de la
garde!... J'aurai ensuite tous ses camarades sur les bras.
— A combien estimez-vous les difficultés ? demanda le
Russe, qui devinait.
— A beaucoup, prince.
—- Ce n'est pas là un chiffre.
— Il me semble que 5,000 francs.....
— Soit, vous avez ma parole.
— Il y a ensuite les conséquences.;...
— A combien celles-là?
— Ajoutez que je suis un ancien émigré, et la police
pourrait bien..;..
— Entre nous, mon cher outchitel, votre qualité d'é-
migré.....
■— Que voulez-vous dire, prince ?
..— Franchement, est-il bien prouvé que vous soyez gen-
tilhomme?
— Ce doute... reprit Champfleury en faisant une gri-
mace qui singeait la dignité.
— Allons! combien le tout ensemble?
— 45,000 francs, prince.
LE FILS DU BOYARD 29
— Va pour 15,000 francs.
— Mais ce n'est pas tout.
— Comment! il y a encore quelque chose?
Le chevalier, ayant ses vues pour l'avenir et connais-
sant son élève comme s'il l'avait fait, tenait à se faufiler
dans les secrets du jeune Russe.
— Il s'agit d'un cas de conscience, fit-il observer.
— D'un cas de conscience! Par exemple, mon cher out-
chitel, j'avoue que je ne m'attendais pas à celle-là.
— Vous aviez tort de ne pas vous y attendre.
— Il me semble qu'autrefois la conscience et vous...
— Oui, je sais que vous avez toujours eu de moi cette
fausse opinion; et voilà pourquoi je tiens à vous prou-
ver aujourd'hui que je suis vraiment gentilhomme.
Ainsi, avant que je me mette au service de votre haine,
il faut que je sache si elle est légitime. -
— On ne peut plus légitime, vous allez en juger.
— J'écoute de mes deux oreilles.
— Ce ne sera pas long, mon cher outchitel. Il y va de
la moitié de mon patrimoine ; aussi, en cas de réussite,
ne bornerai-je pas à ces 15,000 francs les témoignages de
ma gratitude.
— N'avions-nous pas dit 20,000, prince ?
— Soit, 20,000. .
"Le fils du prince Ivan Kolowine fit alors à son ancien
précepteur un récit qui ne dura qu'un quart d'heure,
mais au bout duquel le chevalier de Champfleury se leva
en disant :
— Prince, c'est un homme mort.
Ivanowith disparut, comme déjà l'avait fait la baronne.
Alors le spadassin entra dans la Rotonde, et fut s'as-
seoir aussi près que possible de Paul Olivier.
Puis il se fit apporter une limonade et demanda les
Débats, le seul grand journal politique qui, avec le Moni-
teur officiel, parût à cette époque.
2.
30 UNE GRANDE PÉCHERESSE
Il ne s'agissait pas seulement de faire naître une que-
relle, mais de la diriger de telle sorte que le chevalier
eût le droit de choisir les armes, c'est à-dire l'épée, et
qu'il pût user de, sa botte secrète.
Depuis quelques moments, on remarquait du mou-
vement et de l'agitation dans les divers groupes d'offi-
ciers.
La grande nouvelle circulait... ■-.,;
Les , militaires se la communiquaient les uns aux
autres. ;:.
Quelques-uns étaient devenus soucieux en songeant à
leur mère, à leur femme, a leur fiancée, qu'ils seraient
forcés de quitter ; mais chez le plus grand nombre écla-
taitlajoie.
< Onse pressait les mains, des éclats de voix retentis-
saient d'un bout de la Rotonde à l'autre...
La guerre, l'honneur; le drapeau, la gloire surtout, ce
feu follet qui, avec l'avancement et la fortune, brillait à
}'horizonî>.,: ? ,;,..•; • •/' '•
~ Hélas. I que de pleurs I: que de sang ! que de morts sous
ces mots magiques ! Combien en reviendront de cette
guerre lointaine ?
Pour quelques-unes qui verront revenirleur fils ou leur
frère avec une étoile d'or sur la poitrine, combien de
mères et de soeurs auront à revêtir la robe de deuil, à
se désoler,, à gémir 1 ;
,: En vain alors offriront-elles au, ciel dix années de leur
existence pour serrer encore une fois dans leurs bras
ce livide cadavre étendu là-bas dans des Champs incon-
nush.v H ■•;-:.v
_ .T-5- fonnerrrrel cela me rappelle 92> grommela le lieu-
tenant Block.,,......
....,—; Bon! souffla le voltigeur à l'oreille de son camarade
Leblanc, voilà le lieutenant qui mue... il change son
prrrt en tonnerrre : gare la bombe, milladious !
LE FILS DU BOYARD 31
— Tonnerrrre! répéta le dragon en faisant ronfler les
r de son nouveau mot; je m'en souviens encore comme
si c'était hier.
— La patrie était alors en danger, répliqua grave-
ment le citoyen Guillaume; nous allions défendre les
frontières.
— Tonnerrrre ! le sergent a raison !
— On ne courait pas après la croix, continua Leblanc.
Rien que ces mots : « Il a bien mérité de la patrie. » Cela
suffisait à enflammer les courages, tandis qu'aujour-
d'hui...
— Tonnerrrre!... Tonnerrrre !
— Il regrette toujours sa République, ce brave Le-
blanc ! dit en souriant fex-pupille.
— C'est vrai, mon lieutenant; mais n'en parlons
plus Si le Petit caporal, comme l'appelaient les Fran-
çais d'Italie, m'avait demandé mon avis, nonobstant
— Eh bien ! que lui aurais-tu dit, milladious?
— Je lui aurais soufflé la chose comme je l'ai fait
au roi de Prusse sur le pont de Francfort : « Mon em-
pereur, lui aurais-je dit, pardon, excuse, si »
— «Si nous ne pouvons nous entendre », acheva Paul
Olivier, que les boutades du digne sergent distrayaient
malgré lui de ses préoccupations. Oui, mon brave Le-
blanc, nous savons cela; mais vous en eussiez été pour
vos
Un coup de coude assez violent interrompit le vélite,
qui se retourna vivement.
— Faites donc attention à vos mouvements, s'il vous
plaît, monsieur l'officier, lui dit Champfleury d'un ton
sec, sans même discontinuer la lecture de son, journal.
— Mais, riposta le vélite, il me semble, monsieur,
que c'est plutôt vous qui...
— Voici la deuxième Ibis que vous me poussez, con-
firma le chevalier.
32 UNE GRANDE PÉCHERESSE
— En ce cas, monsieur, c'est sans le savoir, et je vous
en demande mille pardons.
Le chevalier ne daigna même pas répondre et pour-
suivit sa lecture.
— Voilà une figure qui ne me revient pas, foi de
grenadier ! dit à demi-voix le sergent Leblanc en exa-
minant Champfleury des pieds à la tête. Ou plutôt...
mais attendez donc!... il me semble au contraire qu'elle
ne me revient que trop.
— Que veux-tu dire? demanda Loustignac.
— Ce serait curieux, par exemple !... je jurerais que....
Mais je me trompe sans doute.... d'ailleurs, il y a si
longtemps de ça !
— De quoi retourne-t-il, voyons ?
— C'est une histoire de 92...
— Conte-nous cela, Leblanc !
— Au fait, pourquoi pas?... Tout en racontant, j'obser-
verai le ci-devant... car il me fait l'effet d'un émigré,
ce quidam ! à moins que... S'il bronche, je mets la main
dessus. Allons, Loustignac, attention à la manoeuvre !
Observe-le comme moi.
— En avant donc, milladious !
Le vieux grenadier éleva la voix, en s'adressant à son
camarade et aux officiers, tout en guignant de l'oeil le
pékin, comme on disait alors un peu cavalièrement.
Le mot est encore d'usage aujourd'hui chez les officiers
mal élevés.
— Pour lors, raconta le grenadier, c'était en 1792. On
venait de décréter que la patrie était en danger. Nous
courions tous nous enrôler. Moi, je quittai G-ray, — je suis
de la Haute-Saône, — avec une centaine de jeunes citoyens
comme moi, le bissac sur le dos, le bâton à la main. Nous
nous rendîmes à Dijon, où nonobstant l'on devait nous
armer, pour nous diriger ensuite sur le camp de Châ-
lons, en Champagne...
LE FILS DU BOYARD 33
— Comme nous sur les lignes de Wissembourg, inter-
rompit le lieutenant Block. Tonnerrrre ! chantions-nous
la Marseillaise!... la chantions-nous !
— A Dijon, poursuivit Leblanc, on nous logea chez les
citoyens. Moi, j'eus la chance de tomber sur un brave
notaire, lequel, il est bon de vous le dire, avait pour clerc
un nommé Pierre Dufour...
Ici le grenadier fit une pause :
— Le particulier a-t-il bougé dans les rangs ? de-
manda-t-il en se penchant vers l'oreille de Loustignac.
— Sandis ! pas plus qu'un soldat de la vieille garde
dont un boulet vient d'enlever le plumet, répondit le
Gascon.
— Donc c'est pour vous dire, continua le grenadier,
que ce PierreDufour était un garnement fini... A preuve
que, le troisième jour de mon arrivée chez le notaire, il
volait 2,000 livres dans la caisse de son patron.
Nouvelle pause du sergent, pour demander à Lousti-
gnac :
— L'as-tu vu remuer ?
— Il est à la lecture de sa gazette, comme un conscrit
à la gamelle, milladious !
— En ce cas, ce n'est pas lui... ou alors ce serait un fa-
meux gredin... Ce Pierre Dufour, continua Leblanc, tran-
chait du petit-maître et singeait les aristocrates : c'était le
mot alors. 11 fréquentait ceux des officiers nobles de la
garnison qui n'avaient pas encore [émigré, nonobstant.
C'était là ce qui l'avait induit à faire des dépenses au-
dessus de sa paye et à devenir voleur.
— Comment sut-on qu'il était le coupable ?
— Parbleu! en le voyant disparaître quelques jours
après avoir fait le coup. Quant à moi, je lui en ai conservé
une fameuse dent.
— Pourquoi ?
— Parce que le chenapan avait cherché à faire planer
UNE GRANDE PECHERESSE
les soupçons sur moi,... Je dus même subir un interro-
gatoire.
— Toi, mon brave Leblanc?
— Moi-même... Ah ! si jamais il me tombe sousla patte,
foi de grenadier ! je lui ferai passer un mauvais quart
d'heure, nonobstant...
— Vous lui couperez l'oreille d'un coup de briquet, dit
Paul Olivier, comme à ce mouchard de votre compagnie
qui, le mois dernier...
Un nouveau coup de coude interrompit le jeune vélite
au beau milieu de sa phrase.
Cette fois, Paul se leva, la colère au front.
— C'en est trop, monsieur ! s'écria-t-il.
Et, au même instant, le bruit d'un soufflet retentit sur
la joue du chevalier.
En un clin d'oeil, tout le monde fit cercle autour
d'eux.
A son tour, Champfleury s'était levé.
— Monsieur, dit-il, une pareille insulte...
— Eh ! depuis une demi-heure vous ne faites que la
provoquer.
— Assez ! monsieur, vous me rendrez raison.
— Bien volontiers. Quelles sont vos armes ?
— L'épée,
— Où et quand le rendez-vous ?
— Où il vous plaira, et tout de suite, si vous le voulez.
— Soit, tout de suite... aux Champs-Elysées.
— Là ou ailleurs, cela m'est égal.
— Àvez-vous des témoins ?
— Deux de ces messieurs voudront sans doute m'en
servir, reprit Champfleury en désignant un groupe d'offi-
ciers témoins de cette scène.
Or, c'était là un genre de service qui ne pouvait se re-
fuser.
— Partons ! dit le chevalier.
LE FILS DU BOYARD 35
— Je vous demande cinq minutes, reprit Olivier : le
temps d'échanger quelques mots avec mon ami.
Paul prit le lieutenant Block à part et parut lui faire
quelques vives recommandations.
Pendant ce temps, Champfleury s'entretenait avec ses
témoins et leur expliquait à sa façon, ainsi qu'aux autres
assistants, les causes du duel.
La demoiselle de comptoir, la brune Nini, n'avait pas
été la dernière à s'approcher. Les roses avaient disparu
de ses joues, son sein agité témoignait de son émotion ;
elle allait de l'un à l'autre.
— Ah ! messieurs, disait-elle, arrangez l'affaire, je vous
en supplie... Mon Dieu !|mon Dieu !
Puis, implorant le jeune et beau vélite :
— Monsieur Paul, qu'avez-vous fait ? Vous ne savez pas
à quoi vous vous exposez Cet homme vous tuera.
— Ne craignez rien, mademoiselle, répondit en sou-
riant le jeune homme.
— Vous ne le connaissez pas !
— Il est donc bien redoutable ?
— Il a déjà tué plusieurs adversaires. Tous les habi-
tués du Palais-Royal vous le diront.
— Eh bien ! raison de plus pour que je sois charmé de
faire sa connaissance à mon tour.
— Ah ! ce que vous dites là est cruel !
En ce moment, la dame voilée, la baronne, revenue
vers la Rotonde, fit irruption dans la salle, à la suite de
tous ceux que le bruit y attirait, et, prenant le chevalier
par le bras :
— Un mot! lui dit-elle à l'oreille.
— Je vous écoute, baronne!
— J'ai changé d'avis, vous ne vous battrez pas aveclui.
—11 est trop tard; vous me demandez là une chose
impossible.
— Impossible! pourquoi ?
36 UNE GRANDE PÉCHERESSE
— D'abord j'ai reçu un soufflet.
— J'ai de l'or pour l'effacer.
— Et que dira-t-on de moi ? Que je suis un lâche!
— Vous avez fait vos preuves.
— D'accord... mais il y a autre chose.
— Quelle chose ?
— Connaissez-vous Wladimir Ivanowitch , le fils du
prince Ivan Kolowine?
— Du prince Ivan ! Son fils serait-il ici ?
— Au moment où je vous quittais, je l'ai rencontré.
— Eh bien ! qu'est-ce que cela a de commun?...
— Cela a de commun qu'il paraît aussi avoir ses raisons
pour que je me batte avec cet officier.
— Quelles raisons pourrait-il avoir ?
— Que sais-je, moi? Pour une cause ou pour une
autre, ils sont ennemis jurés.
— Que ne se bat-il lui-même alors ?
— Il est apparemment moins sûr de son bras que du
mien.
La baronne frémit de la tête aux pieds.
— Il s'agit donc de le tuer ? demanda-t-elle d'une voix
défaillante.
— Dame! chacun a ses vues dans ce monde.
La baronne ne répliqua rien, mais se parlant à elle-
même :
— Ceci cache un horrible mystère, murmura-t-clle....
Cette ressemblance!... l'âge de ce jeune homme!
Ivanowitch armant le bras d'un spadassin, comme je le
faisais moi-même!... Mais lui... pour quel abominable mo-
tif? Mon Dieu! mon Dieu! ta main vengeresse s'appesan-
tirait-elle aussi cruellement sur ta coupable servante?....
H n'y a plus à hésiter, il faut que je revoie Ivan. Demain
je partirai pour Moscou Mais avant tout il faut sauver
ce malheureux enfant !
Et saisissant de nouveau ie bras du bretteur :
LE FILS DU BOYARD 37
— Soit, dit-elle, vous vous battrez.
— A la bonne heure !
— Mais vous ne lui ferez qu'une légère blessure, suffi-
sante pour ledésarmeretpour mettre à Couvert cette répu-
tation de bravoure à laquelle vous paraissez tant tenir.
— Et les intérêts que le prince Ivanowitch m'a confiés?
— Les miens ne vous tiennent-ils donc plus à coeur?
— Cela dépend... Ah! Julie,si vous vouliez me rendre
les nuits de Florence!
— Malheureux! c'est vous qui fûtes cause...
— Cause de quoi, je vous prie ?
— Que le prince Ivan...
— Ah! oui, je sais bien que sa jalousie...
— Pas un mot de plus!.... Champfleury, vous respec-
terez la vie de cet enfant.
— J'ai donné ma parole.
— Vous la reprendrez, je vous l'ordonne.
— Permettez, baronne...
— S'il meurt, je vous dénonce.
— Vous me dénoncez? Ah! voilà qui est charmant...
Et pour quel crime, s'il vous plaît ?
— Comme voleur et comme faussaire.
Champfleury eut un tremblement nerveux, mais il se
remit promptement.
— Ceci est facile à dire, baronne; mais...
— Votre mémoire vous fait défaut, Pierre Dufour !
— Pas le moins du monde, Julie ! Je me souviens par-
faitement que, par un soir d'intimité ravissante, je vous
confessai que je n'étais qu'un pauvre clerc de tabellion,
né à Dijon. Ce fut une grande simplicité de ma part, je le
confesse; car, à partir de ce moment, la fière baronne
eut honte du plébéien et le congédia.
— Il y a cependant une chose que vous ignorez, repritla
baronne : c'est que, voulant savoir au juste jusqu'à quel
point je m'étais abaissée, j'ai appris à Dijon même que
3
38 UNE GRANDE PÉCHERESSE
vousaviezété condamné àdix ans de fers par contumace...
— Il s'agit d'une histoire de 1792, et nous sommes en
1812 : il y a prescription.
— Pas encore; il s'en faut de deux mois, car c'était au
mois d'août, et nous ne sommes qu'en juin. Les vingt
ans ne sont pas révolus.
Le chevalier devint livide.
— Biais ce n'est pas tout, continua la baronne : vous
êtes aussi faussaire.
— La preuve? balbutia le misérable.
— Elle est en mon pouvoir; j'ai payé les billets que
vous avez souscrits de mon nom.
Il n'y avait rien à répondre.
— J'espère qu'en voilà assez, reprit la baronne, pour
que la vie de ce jeune homme vous devienne sacrée.
— Puisque vous le voulez absolument... j'obéirai.
Ayant obtenu ce qu'elle désirait, la baronne s'éloigna
en jetant sur l'officier des vélites un regard dont il eût
été impossible do définir l'expression.
Devant la Rotonde, elle retrouva Touman le Brouil-
lard, qui l'attendait.
— Tu suivras le chevalier de Champfleury et les offi-
ciers, lui commanda-t-elle.
— Je les suivrai, bârinia.
— Ils vont se battre.
— Le Seigneur Dieu a-t-il donc créé les hommes pour
qu'ils se détruisent l'un l'autre ?
— Que veux-tu, mon pauvre Touman? le règne de
Dieu n'est pas encore venu.
— Je prie chaque jour et à toute heure saint Serge et
saint Basile, pour qu'avec l'assistance de Notre-Dame de
Kazan ils obtiennent de Dieu que la céleste Jérusalem
soit édifiée le plus tôt possible.
— Nous serons exaucés, mon brave iourodiueiz- ! Je tra-
vaille activement à l'oeuvre sainte.
LE FILS DU BOYARD 39
Les iourodivets, en Russie, sont de religieux person-
nages assez semblables aux santons musulmans ; le peuple
russe des campagnes et des petites villes les entoure
d'une profonde vénération.
Touman le Brouillard tira de dessous son armiak
une amulette et une petite croix grecque, qu'il baisa
l'une après l'autre; puis il retourna vers la Rotonde, en
marmottant une prière à ses bogs ou dieux domesti-
ques.
La baronne le rappela :
— Je ne t'ai pas tout dit, Touman I
— Parlez, bârinia ! De vos lèvres coule la parole de
Dieu, comme du miel doré de Riazan.
— Tu assisteras au combat.
— Que Khristos me pardonne !
— Tu viendras ensuite me dire si le jeune officier est
blessé, et si, étant blessé, il a pu rester debout.
— Où vous retrouverai-je, bârinia?
— A l'hôtel du général Petroweski, rue du Faubourg-
Saint-Honoré, où je me rends de ce pas... Va!
Le dévot Touman se dirigea vers le café, toujours de
son pas lent et mesuré.
Au moment où la baronne tournait un des quatre pa-
villons treillages qui entouraient alors le rond de ga-
zon, dessiné sur l'emplacement même de l'ancien cirque
souterrain, et dans lesquels on vendait ou on louait les
rares publications périodiques de l'époque, un jeune
homme s'arrêta brusquement devant elle.
Il avait la taille svelte et mince, le teint blanc, les che-
veux très-blonds, les yeux doux et bleus, et ses habits
étaient de la dernière mode.
De cette voix harmonieuse qu'ont en général les jeunes
Russes, il s'écria avec empressement :
— Ma chère marraine, que je suis heureux de vous
rencontrer! J'arrive de votre hôtel.
40 UNE GRANDE PÉCHERESSE
— Vous veniez sans doute m'apporter la nouvelle,
Roman.
— La connaîtriez-vous déjà?
— Elle circule au Palais-Royal depuis une demi-
heure.
— J'ai quitté l'ambassade en toute hâte pour vous la
communiquer. La guerre est déclarée...
— Et l'ambassadeur?
— Son Excellence part demain matin.
— Vous le suivez, Roman?
— Nous nous rendons directement à Wilna, où est le
quartier général de Sa Majesté le czar.
— Moi aussi je pars.
— Tous nos compatriotes ont été prévenus par le prince
Kourakine , qui les a invités à quitter Paris immédiate-
ment.
— Roman, mon cher enfant ! vous me voyez ravie de
voir enfin la guerre déclarée.
— Vous, marraine? vous qui désirez la paix du ciel
sur la terre !
— Je désire une paix fondée sur la sainte religion. Or,
ce n'est que lorsque le czar Alexandre aura vaincu et
abattu Napoléon, que l'on pourra jeter les fondements de
la Nouvelle Jérusalem. Alexandre est l'ange blanc de l'Eu-
rope, Napoléon en est l'ange noir (1).
Le visage du jeune Russe prit une subite expression
de tristesse. La baronne s'en aperçut.
— D'où vient ce nuage qui assombrit votre regard ?
demanda-t-elle avec intérêt.
— Hélas ! fit Roman avec un profond soupir.
— Que signifient ce soupir et cet air désolé ! Est-ce
que par hasard la guerre vous épouvanterait, vous, un
(1) Vie de madame de Krudner, par Charles Eynard.
LE FILS DU BOYARD 41
fils de boyard d'Arkhangel, qui avez pour patron le
grand archange Michel ?
— C'est là que je souffre, murmura le jeune homme
en mettant la main sur son coeur.
— Je ne saurais admettre qu'un enfant de la sainte
Russie, que Roman Arcadi, le rejeton d'une des plus no-
bles familles, manque jamais de coeur, reprit la baronne
en affectant de se méprendre sur le sens de ce que ve-
nait de dire son filleul.
— Vous me comprenez mal, répliqua le jeune homme,
dont le regard lançait en ce moment des éclairs d'en-
thousiasme. Dieu me garde d'oublier que je me dois à
la défense de mon pays ! Maintenant que le rôle de la
diplomatie est terminé, je vais aller reprendre dans la
garde mon poste de bataille.
— A la bonne heure!... De mon côté, mon cher Ro-
man, je m'occupe de vous, de votre avenir...
— Oui, je sais que vous êtes pour moi d'une bonté
parfaite.
— N'est-ce pas bien naturel, votre père étant l'ami du
mien? De tout temps, les Arcadi d'Arkhangel et les Wit-
tinghof de Riga n'ont, pour ainsi dire, formé qu'une fa-
mille. Ajoutez que je vous ai tenu sur les fonts du bap-
tême, que je suis votre mère en Dieu...
— Mère d'autant plus précieuse, que j'ai perdu l'autre,
dit tristement le jeune Russe.
— C'est même pour veiller à vos intérêts que j'étais
ici, dans ce jardin.
— Je ne comprends pas bien.
— Je vous ai déjà parlé plusieurs fois des projets d'u-
nion que j'ai formés pour vous. Elena, la fille du géné-
ral-major Petroweski
— Hélas ! interrompit avec humilité le jeune homme,
se disculpant de sa répulsion comme s'il se fût agi d'un
délit; vous savez bien que je ne l'aime pas.
42 UNE GRANDE PECHERESSE
— Y songez-vous, Roman ? Un établissement magnifi-
que! ... la nièce du comte Tolstoï, grand maréchal delà cour
et favori del'empereur 1... Il faut absolument que vous l'ai-
miez, entendez-vous? Dès qu'elle sera mariée, on la nom-
mera dame d'honneur de la czarine Elizabeth : l'empereur
l'a formellement promis..... Vous pourrezdès lors aspirer
aux plus hautes dignités, le plus brillant avenir vous attend.
-r- Oui, chère marraine, tout cela est bien beau, et vous
êtes mille fois bonne; cependant...
— En revanche, je ne vous demanderai qu'un service :
celui de me faire obtenir, soit par votre femme, soit par
le comte Tolstoï, son oncle; une audience du czar... Et
de cette entrevue avec Alexandre, mon cher Roman, dé-
pendra l'avenir du monde.
Roman saisit une des mains de la baronne, et la porta
à ses lèvres aVec une tendresse respectueuse; puis, rele-
vant la tête, il montra deux yeux humides depleurs;
— Au nom du ciel, dit-il, vous qui êtes ma seconde
mère, ayez pitié de moi.
— Roman ! demanda la baronne, que veulent dire ces
larmes? '
— J'aime ailleurs, madame ; mon coeur s'est donné à
une autre;
— Achevez !... Et cette autre ?
— Est une Française,madame.
— C'est impossible!... J'ai malentendu.
Ardente à la poursuite de son hut, résolue à écraser
tous les obstacles, la mystique baronne n'était pas femme
à admettre que son filleul!pût éprouver un autre amour
que celui qu'elle avait elle-même combiné et arrangé
pour la réalisation de ses projets.
Elle entendait que, dans cette circonstance, la politi-
que l'emportât sur la passion. Victoire difficile 1 car le
dieu malin est un petit diplomate, plus rusé à lui seul
que tous les congrès réunis.
LE FILS DU BOYARD 43
— Cher enfant, reprit-elle, il faut absolument que vous
arrachiez cette inclination de votre coeur ; il le faut, je
le veux!
— Ah! madame, si vous la connaissiez!
— H importe peu que je la connaisse ou non; d'ail-
leurs c'est une Française, et cette seule considération...
— L'amour ne se préoccupe pas de nationalité.
— Il est des unions impossibles, que le patriotisme ré-
prouve.
— N'avez-vous donc jamais aimé, marraine?
A cette question, la baronne crut sentir comme la lame
d'un poignard pénétrer dans son coeur.
Si elle avait aimé !... Mais elle n'avait fait qu'aimer
toute sa vie, et avec une ardeur à faire paraître froides
les Napolitaines et les Siciliennes ; on l'avait même sur-
nommée, à ce sujet, la Russe italianisée.
Ses nombreuses liaisons l'avaient en quelque sorte af-
fichée dans toute l'Europe, et, du moment que son coeur
avait parlé, Dieu sait si sa raison ou son patriotisme l'avait
jamais fait hésiter entre un Français ou un Allemand.
Parmi tous ceux qui l'avaient aimée, madame de Krud-
ner,— car le lecteur a sans doute déjà reconnu dans
notre baronne cette célèbre illuminée, — pouvait comp-
ter presque autant d'élus que de réprouvés.
— Et quelle est cette Française? demanda-t-elle en
reprenant bientôt son aplomb.
— Je l'ai rencontrée pour la première fois chez M. le
duc de Cadore, ministre des relations extérieures.
— Son nom?
— Marie Delaunay.
— Pas même un titre ?
— C'est la nièce du colonel Martial, de la garde.
— Un plébéien !
— Mais, ma chère marraine, c'est un ange de beauté,
de grâces et de distinction.
44 UNE GRANDE PÉCHERESSE
— Mon ami, vous ne pouvez raisonnablement songer à
épouser cette fille de rien.
— Madame!
■ — Ou du moins de très-peu de chose; d'ailleurs votre
père s'y opposerait.
— En ce cas, je me ferai tuer.
— Enfant! C'est qu'il serait capable de le faire,
commeille dit!... Votre devoir, Roman, celui qui prime
tous les autres, est de vivre et de vaincre pour la sainte
Russie. Il lui faut tous ses défenseurs .... Du reste, vous
le voyez, le ciel se prononce. La guerre déclarée entre
les deux pays va forcément rompre vos relations, Votre
amour esti condamné Ensuite remarquez que vous ne
pourriez épouser une Française, sans perdre votre qua-
lité de Russe, et reconnaissez en ceci le doigt; du Très-
Haut.
Le jeune Moscovite courbait la tête, il ne trouvait rien
à répondre.
— Partez, mon enfant! poursuivit la baronne ; à Wilna,
vous verrez Élena. Je suissûçe que vous l'aimerez, et
que vous me remercierez bientôt de l'espèce de violence
que je.fais à votre jeune coeur... Je vous'rejoindrai sous
peu. Mon intention avait d'abord été de me rendre direc-
tement à Wilna, mais une circonstance imprévue m'ap-
pelle avant tout à Moscou. Je quitterai Paris dès demain.
Adieu, mon enfant, adieu! et que le Seigneur Christ vous
protège! - .-
Elle tendit la main à son filleul, qui y déposa un long
et triste baiser. Après quoi, gagnant sa guigne, voiture lé-
gère et très-haute sur,son train, de mode à cette époque,
elle prit la direction du faubourg Saint-Honoré.
Paul Olivier et Champfleury, accompagnés de leurs
témoins, sortaient de la Rotonde pour se rendre aux
Champs-Elysées, lorsque chacun d'eux fut accosté et tiré
à part.