Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Vérités contre certains conjurés : documents contre certains factieux ; argumens contre certains novateurs ; précis historique, critique et politique, par Boucher de Courson,...

De
300 pages
Pélicier (Paris). 1821. In-8° , XVI-285 p..
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

VÉRITÉS
CONTRE
CERTAINS CONJURÉS,
DOCUMENS
CONTRE CERTAINS FACTIEUX;
ARGUMENS
CONTRE CERTAINS NOVATEURS.
DE L'IMPRIMERIE DE PILLET JEUNE,
RUE DE LA COLOMBE , N° 4, EN LA CITE.
VÉRITÉS
CONTRE
CERTAINS CONJURES;
DOCUMENS
CONTRE CERTAINS FACTIEUX;
ARGUMENS
CONTRE CERTAINS NOVATEURS;
PRÉCIS HISTORIQUE, CRITIQUE ET POLITIQUE;
PAR BOUCHER DE COURSON,
COLONEL DE GENDARMERIE ROYALE EN NON ACTIVITÉ , CHEVALIER DE ST-LOUIS.
Le faux peut égarer,
mais le vrai doit convaincre.
A PARIS,
Chez
PÉLICIER, LIBRAIRE, PALAIS-ROYAL ;
PILLET JEUNE , IMPRIMEUR, RUE DE LA COLOMBE, N° 4,
EN LA CITE.
1821.
PENSEE.
Si j'eusse donné suite à ma pensée, je me
serais hasardé à réclamer la faveur insigne
d'être autorisé à dédier cet Ouvrage à cette
Princesse auguste que la postérité procla-
mera sans doute le modèle de l'héroïsme; de
cet héroïsme dont le caractère exige la réu-
nion de toutes les vertus.
Prendre la liberté respectueuse de déposer
aux pieds de la Fille des Césars, de l'illustre
Rejeton de nos Rois, l'analyse de réflexions
dont le dessein et le but sont de faire res-
sortir des vérités qui peuvent devenir utiles,
c'eût été au moins donner aux Français une
garantie de la pureté de mes intentions.
Mais, je dois l'avouer, une considération
a déterminé encore ma réserve: j'ai crains
que l'esprit de parti ne s'emparât de cette
circonstance; j'ai crains qu'il ne me supposât
l'intention calculée de rechercher le secours
d'une Egide protectrice, dont le pouvoir se-
(vj )
rait d'annuller l'effet de la sévérité, en faisant
émaner de soi-même l'indulgence.
J'ai cru alors devoir me montrer isolé,
guidé seulement par ma propre conviction ;
motif qui, selon moi, doit être jugé suffisant
pour porter à la résolution que je veux dé-
velopper dans le cours de cet ouvrage.
Je me borne donc à énoncer le sentiment
que j'osai concevoir; heureux s'il peut être
reconnu une preuve de ce profond respect,
de cette vénération immuable qu'un Fran-
çais fidèle, un serviteur soumis porte à
MADAME.
AVERTISSEMENT.
JE ne me suis pas dissimulé, lorsque j'ai pris la résolution
de publier cet Ecrit, qu'il peut, sous plus d'un rapport,
m'exposer à divers dangers. Sans doute je ne me montre-
rai pas dépourvu de sentimens au point d'avancer que je
nourris la pensée d'affronter tous ces dangers avec un égal
stoicisme : seulement, et je m'empresse de le déclarer ,
comme je les juge de différentes natures , fort de la voix
de ma conscience, je me soumets et me résigne à tous les
genres d'investigations dont je pourrai devenir l'objet.
Je ne cherche point à exciter des préventions ; je neveux
point provoquer le ressentirent de l'esprit de parti; mais,
dans le dessein même de parvenir à mieux faire connaître
le vrai de ce que je me propose de démontrer, je fais un
appel à la critique. En lui présentant en quelque sorte le
défi, j'énonce le désir sincère qu'elle puisse s'attacher à
établir jusqu'à quel point pourraient être réfutées les
choses par moi avancées ; je voudrais même qu'elle pût
parvenir au moins a les faire reconnaître ou exagérées ou
par trop hasardées ; mais toutefois jusqu'à ce qu'elle y
ait réussi, je soutiens incontestable même ce qui pour-
rait d'abord paraître invraisemblable : tout ce que j'avance,
je le présente comme devant servir à combattre des sys-
tèmes éminemment dangereux.
On ne peut supposer à personne l'intention déréglée de
( viij ) )
se déclarer, sans un motif fondé en raison, contre des
vérités plus ou moins cachées, parce que ces vérités pour-
raient être réputées des assertions.
Il est un axiome de logique pour combattre même des
paradoxes ; il faut procéder par des argumens concluans.
Des allégations vagues restent insignifiantes ; elles ne for-
ment pas même des présomptions : mais la contreverse qui
s'entoure de documens ou de raisonnemens plausibles,
est par cela même toujours utile ; elle fournit à l'esprit
qui s'en pénètre un moyen de plus pour fixer son opinion
en éclairant son jugement.
S'il pouvait en être autrement, s'il était possible que par
l'art de faire une critique, qui ne serait qu'un assemblage
de mots rangés avec tout le charme du néologisme, on
parvînt à détruire jusqu'aux impressions que je cherche à
déterminer, alors je laisserais au tems à éclairer les incré-
dules et à ramener les contradicteurs. Me renfermant dans
le cercle des données que je me suis procurées, je de-
meurerais fort de l'espoir d'obtenir tôt ou tard cet avantage.
L'on ne confondra pas cet ouvrage, je l'espère, avec ces
différens écrits éphémères qui appartiennent à peine au
travail de l'esprit, qui peuvent être plutôt considérés
comme des produits d'une imagination facile à s'exalter.
Je le confesse, je serais en proie a de vifs regrets, si je
me voyais classé parmi ces êtres à intentions perfides, qui
peuvent être qualifiés de libellistes. C'est pour ne pas
m'exposer à mériter un reproche aussi humiliant, un titre
aussi déshonorant, que je me suis étudié à éloigner, soit
dans les citations ou dans les réflexions, tout ce qui pourrait
être attribué à un désir trop répréhensible dé se livrer à des
personnalités.
Je me prononce hautement contre les choses ; je puis le
faire, parce que, pour dévoiler des projets, pour démon-
trer les causes des faits, je m'appuie sur des documens ;
de même que, pour combattre des vouloirs, je me suis
environné de traditions. Je puis donc le dire, je puise
tous mes moyens dans le droit positif, ainsi que dans la
lettre et l'esprit de lois reconnues inviolables, comme elles
sont réputées immuables.
On reconnaîtra sans doute mon attention à éviter toutes
ces applications qui pourraient fournir un trait contre des
personnes dont les noms s'identifient en quelque sorte avec
des actions par trop condamnables. Selon moi, celui qui
cherche à faire perdre à qui que ce soit cette considération ,
tribut de l'opinion publique, sans l'accuser ouvertement,
commet un attentat contre l'ordre social.
Si parfois je suis obligé de désigner les partisans de
telle ou telle opinion, par le nom adoptif du parti dans
lequel ils se classent, je suis le précepte de l'évêque du
Bellay, qui recommande à ceux qui écrivent contre les
hommes à opinions du tems, de s'abstenir de ces termes
fâcheux de novateurs, d'enfarinès , de goméristes, etc.,
quelque bonne que soit l'intention.
En évitant de porter le lecteur à se prévenir trop fa-
cilement , en l'amenant seulement à se pénétrer d'un sen-
timent par les réflexions que pourront détermiuer en lui
les connaissances acquises, et des causes et des événemens,
c'est laisser à la rectitude de son jugement la faculté
(x)
de décider ce que la raison peut déclarer condamnable.
Après un examen réellement approfondi des causes
comme des accidens, ceux qui sont reconnus coupables,
déclarés pervers, signalés comme méchamment inciden-
taires, ne peuvent réellement se plaindre que d'eux-
mêmes.
Mettre un chacun dans le cas de ne pas être dupe de
celui qui, avec intention, se déguise, ce n'est qu'arracher
le masque, et cette résolution , qui devient contraire au
coupable seul, ne peut, ni par la raison, ni par l'équité,
être déclarée blâmable.
Ainsi les pensées des orateurs seront dé voilées par des
citations de leurs discours, mises en parallèle avec des
passages d'écrits : séditieux publiés à des époques déjà
éloignées. Ainsi des avis donnés par, des conseillers astu-
cieux pourront être mieux appréciés en examinant leurs
projets, comparés d'après leur nature avec des plans an-
ciennement formés. Ainsi les vues des écrivains factieux
seront mises à découvert par des fragmens d'écrits, ou-
vrages d'auteurs incendiaires qui les ont précédés. Ainsi des
discoureurs de salons seront signalés par la démonstration
de l'identité de leurs raisonnemens avec des propositions
jetées dans le monde à dessein par des hommes reconnus
d'un esprit fallacieux.
C'est ainsi que, par l'exposé de divers événemens, tout
en donnant plus de consistance au sujet que je me propose
de traiter, je mettrai le lecteur dans le cas de se rendre
compte d'une multitude de faits qui sont réputés seulement
être les résultats d'accidens fortuits, et qui cependant,
chaque fois qu'ils se sont renouvelés, n'ont acquis leurs
développemens que comme les conséquences d'un système
odieux adopté par le génie de la haine et le démon de la
vengeance dans des tems déjà bien reculés.
Tout ce qui peut être prouvé, peut être avancé. Je n'hé-
site pas à soutenir que ces factieux qui agirent contre
Charles VI, que ceux qui dirigèrent les mouvemens de la
Ligue, ainsi que ceux qui ont précipité l'époque de notre
Révolution, qui en ont activé le tourbillon, qui en pro-
longent la durée, appartiennent tous également à une asso-
ciation secrète.
Cette association fut formée, dans son origine, des dé-
bris d'un ordre, grand dès sa naissance, puissant durant son
existence, éminemment coupable vers sa fin.
Cette association s'empare de tous les systèmes, s'unit
à toutes les corporations, les soutient, s'en sépare, les dé-
sunit , les dirige suivant ses desseins , s'en sert suivant les
circonstances, les met à l'épreuve, les sacrifie au besoin.
Ces sectaires ont voulu, ils veulent encore la destruction
de la Monarchie, la perte de la famille qui en tient le
sceptre. Parmi ces hommes coupables, les uns sont me-
neurs, les autres agens ou bien instrumens ; tous, on pour-
rait les classer d'après leur propre action comparée pour
le crime, avec cette seule différence qui doit être établie
entre les Guise, les Retz, les Cagliostro, les Robespierre,
les Ravaillac, les Louvel.
Sans exercer contre cet écrit une critique raisonnée, des
personnes s'attacheront peut-être à démontrer seulement
que foi ne doit être ajoutée à une assertion dirigée contre
(xij)
une société déclarée secrète, et dont on peut nier l'exis-
tence par cela même qu'on la démontre inconnue. Je crains
peu de tels efforts ; de simples allégations ne pourront pré-
valoir contre des documens puisés dans des monumens
historiques, et dont la force s'augmente encore par un rap-
prochement d'événemens qui tous se lient entre eux.
Je prétends que la trame de la terrible révolution qui
détruit la France est ourdie depuis plusieurs siècles ; je
soutiens qu'en saisissant cette trame à son dernier noeud,
à l'aide de chaînons qui prouvent tout à la fois et son exis-
tence et les moyens employés dans telle ou telle circons-
tance pour lui donner plus de force, on parvient à la
suivre, même à travers la nuit des tems. On est aussi amené
à reconnaître les causes de nos dissentions civiles, celles de
nos fureurs populaires, ainsi que celles qui déterminent
cette impulsion de l'esprit public pour les innovations.
Il en est de même si l'on s'attache à étudier la marche
de la secte des illuminés ; en la prenant à sa naissance, la
suivant dans ses différens mouvemens jusqu'à ces derniers
tems, on reconnaît facilement que ses desseins tendent au
bouleversement de l'ordre social. Son premier projet fut le
renversement des trônes ; son but principal est de plonger
l'Europe dans les ténèbres de l'ignorance.
Wesop a dit : Pour ramener les hommes à la vertu, il
faut les repousser dans les forets. Ses affidés incendient
les grands établissemens, s'attachent à détruire tous les
monumens ; déjà les préceptes de désorganisation s'étendent,
et l'on peut dire que l'on voit le génie de l'ordre fuir devant
cet esprit déréglé qui ne propage que de fausses lumières.
( xiij )
Si dés hommes dangereux se prêtent un mutuel appui,
si pour parvenir aux fins d'un système dont leurs devanciers
ont créé l'hypothèse, ils se réunissent de pensée, s'ils
trouvent dans les paroles sacramentelles de leur serment
le type de cette obligation qui les conduit à s'imposer tout
ce qui peut aider au dessein ou le servir, peut-on pro-
noncer que ce soit une inconséquence de dévoiler leurs
vues ? Je le demande, pour qui n'est-ce pas un devoir
d'appeler enfin sur de tels sectaires l'animadversion des
peuples, ainsi que l'attention des Souverains, qui sont
les premiers gardiens du maintien de l'ordre social ?
Est-ce un crime que de vouloir chercher à prémunir
les Rois contre ce danger toujours croissant dont toutes
les têtes couronnées sont menacées ? Est-ce un crime de
prouver que ces hommes d'Etat qui se laissent aller à
des suggestions perfides ne parviennent qu'à renverser
des institutions que leurs aïeux ont reconnues devoir être
respectées, et leur ont imposé l'obligation de maintenir ?
On pourra le prétendre, mais je ne le pense pas.
Il est un principe tout à la fois de morale, de législa-
tion , de politique. Tout ce qui, sans être légal, n'est que
de fait, porte en soi-même, et dès son origine, la néces-
sité de sa fin. Où il y a abus de force ou de vouloir, la
raison n'admet point de prescription de tems. Ce qui est
de droit demeure seul toujours religieusement incontes-
table; il ne peut être annullé, ni pour cause de participa-'
tion, ni par motif de consentement volontaire ; fondé sur
des bases impérissables , il est indestructible. C'est l'encre
de l'espérance donnée pas la Providence à l'entendement
( xiv )
humain pour l'aider à assurer le maintien de l'ordre
social.
En vain les novateurs s'attachent à faire prévaloir telle
ou telle opinion par leurs discours, il est des bornes qui
ne peuvent être dépassées. Se hasarder à les franchir ou à
les renverser, c'est se précipiter, de son plein consente-
ment , dans un déluge de maux comme à travers un laby-
rinte inextricable. L'Europe en fait en ce moment la trop
fatale expérience. Il lui faut des lois en rapport avec l'es-
prit du siècle, publient les zélateurs systématiques; le
siècle marche, les moeurs changent, et les lois, dont on a
développé la théorie, ne sont déjà plus convenables à ce
que paraît réclamer la volume générale et le sentiment des
nations. Laissez les peuples à leurs habitudes, ils n'enfrein-
dront jamais les lois.
Je pense devoir prévenir le lecteur de se tenir en garde
contre les impressions qu'il pourrait adopter de lui-même.
Plus les faits dont on présente l'analyse remontent à des
époques reculées , plus, par cela même, il est difficile de
s'assurer de leur exactitude ; aussi voit-on que le plus sou-
vent ils sont traités d'assertions exagérées, réputés récits
fabuleux, déclarés rapports de l'esprit de prévention, quoi-
que réellement ils ne soient qu'un exposé simple des évé-
nemens dont les circonstances ont été dénaturées par suite
de combinaisons qu'il est difficile d'approfondir ou même
d'entrevoir.
C'est ainsi que ce fameux procès d'Etat, la condamna-
tion des Templiers, acte de justice démontré nécessaire
par les pièces mêmes qui établissent la culpabilité, peut
être réputé une monstruosité politique, si l'on s'arrête à
ce qu'en ont écrit des historiens modernes.
C'est ainsi que la mort des Guise, événement de rigou-
reuse autorité, peut être envisagé comme attentat condam-
nable, si l'on se livre aux inductions qu'ont cherché à
déterminer des esprits dangereux.
C'est ainsi que l'on peut s'égarer en lisant Télémaque,
parce que les pensées de son religieux auteur ont été défigu-
rées dans l'ouvrage avec intention depuis sa mort.
Baluze, auteur de la Vie des Papes, consigne cette
déclaration dans une lettre écrite à un de ses amis, au sujet
d'une édition de ses ouvrages : « J'ai été excessivement
» surpris d'y voir des choses dont je n'ai point du tout
» parlé, d'y en voir d'autres avancées contre la vérité,
» et d'autres peu fidèlement rapportées. »
Il est bien difficile de rencontrer un ouvrage qui mette
à même de reconnaître que son auteur était impartial; de-
puis bien long-tems les écrivains ont tenu à un parti, et
ils n'ont pas craint de hasarder des assertions pour le ser-
vir. Pour découvrir le piége, il faut confronter ; mais qui
veut prendre un soin aussi fastidieux.
En terminant cet avertissement, je me crois dans la né-
cessité d'entretenir de moi ; peut-être quelques lecteurs se
sentiront portés à m'accorder de l'intérêt, peut-être d'autres
feront de cet écrit un objet de leur attention, comme ils
pourront y puiser un motif de fixer leur opinion. Je sais
que , pour déterminer la confiance, il faut, avant tout,
rassurer la raison. Mon désir n'est point d'obtenir une fa-
vorable prévention ; je suis plus jaloux de l'impartialité.
(xvj)
Demeuré fidèle a mes sermens prononcés bien avant la
révolution, serviteur du Roi, je crois avoir toujours bien
rempli mes devoirs. L'espoir de pouvoir encore être utile à
mon pays m'a fait me hasarder à entreprendre un travail qui
n'était pas, exempt de difficultés. En me pénétrant et de
mes pensées et de mes intentious, je crois pouvoir prendre
pour devise cette légende : Nec citrà, nec ultrà.
Je ne me défends pas de prêter à la critique par le style
de cet ouvrage. Souvent il est dur et même incorrect ; mais,
outre que ce défaut tient au peu d'usage que je puis avoir
de rédiger, il prend encore sa source dans l'habitude que
j'ai contractée en lisant des auteurs plus ou moins anciens,
et dont le mode d'écrire a peu d'analogie avec celui de ce
siècle. Cet aveu aidera, j'espère, pour déterminer sur ce
point à l'indulgence. Mon intention est de chercher à con-
vaincre ; c'est dans ce dessein que je me suis essayé à me
rendre intelligible : pour y parvenir, je me suis fait un de-
voir de me borner, autant que possible, à présenter sim-
plement des vérités.
VÉRITÉS
CONTRE
CERTAINS CONJURÉS,
DOCUMENS
CONTRE CERTAINS FACTIEUX;
ARGUMENS
CONTRE CERTAINS NOVATEURS.
CHAPITRE PREMIER.
Des causes occultes de la révolution française, démontrées vraies
par l'analyse rapprochée d'événemens qui se sont succédés
pendant plusieurs siècles.
IL est une vérité pénible à énoncer, mais l'histoire
de tous les tems la démontre incontestable : le
crime fait plus facilement des prosélytes que la
vertu. D'où, peut naître cet ascendant ; la cause
paraît prendre sa source dans la différence de la
nature même de leur génie : le crime recherche, la
vertu attend.
Un esprit faible on superficiel se laisse entraîner
I
au charme d'une proposition qui lui est faite ; il ne
Toit pas le piége qui lui est tendu, parce qu'il lui
est impossible d'apprécier toutes les conséquences.
Au contraire, l'esprit, ferme dans ses principes,
repousse jusqu'à cette analogie qui s'établit par des
à peu près.
S'il est des hommes qui, par force de caractère,
résistent aux instigations, il en est d'autres , et en
plus grand nombre, pour qui réfléchir est une
occupation par trop sérieuse , et qui considèrent la
prudence comme un vice de la raison : aussi voit-
on généralement que, pour capter la confiance de
la multitude, il faut par-dessus tout être agréa-
blement superficiel.
Cela est tellement vrai, et malheureusement d'une
réussite si assurée , que chaque jour l'on voit l'atro-
cité se rendre l'innocence favorable par l'attrait des
plaisirs ; la perfidie abuser de la confiance en lui
parlant le langage de la bonne foi ; la lâcheté armer
la bravoure, en lui présentant même l'aspect du
danger éminent ; l'hypocrisie, revêtue du voile de
la dévotion, égarer les consciences en semant à
dessein des doutes sur des croyances religieuses.
Le chancelier Olivier, au lit de mort, le mal-
heureux Mongomery sur l'échafaud , ont avoué
que des intrigans déterminèrent leurs fautes, furent
cause de leurs erreurs. « Ah ! malheureux Cardinal,
» tu nous fais damner tous deux, répétait le chan-
(3)
» celier au moment d'expirer. » « Comment ! je me
» suis abusé, s'écrie Mongomery s'adressant à son
» confesseur ! oui, je l'ai été par un de votre ordre ;
" ce fut un cordelier qui me bailla le premier une
" Bible en françois. »
Que d'hommes descendant dans la tombe em-
portent le secret qui pourrait faire connaître quel
fut le moteur des principales actions de leur vie.
L'esprit s'étonne, le jugement reste en suspens,
lorsque, pour s'assurer des faits, on pénètre dans
les tems ténébreux de l'histoire ; on se voit alors
amené à ne reconnaître la vérité que par l'action
même du crime. Aussi faut-il le dire, si, se repor-
tant dans la nuit du passé, on parvient à saisir les
traces du génie des conspirations, le suivant dans
ces tems modernes, l'on est frappé de voir à quel
point il a su se créer des moyens ; on est forcé de
demeurer convaincu que son action a été si conti-
nue , si positive depuis son apparition, que l'on
peut avancer que, dans l'état actuel des choses, il
compte partout des initiés, a partout des agens, se
crée partout des adeptes dévoués dont il se fait au-
tant d'instrumens.
Assez généralement on considère les philosophes
du dix-huitième siècle comme les coryphées de la
révolution française. On leur accorde le terrible
honneur de l'avoir conçue ; c'est une erreur à la-
quelle on se livre, faute de s'attacher à en approfoudir
( 4)
les causes. On peut, avec plus de raison sans doute,
les comparer à ces trompettes donnant le signal du
combat ; on peut les placer à la tête de ces phalanges
perturbatrices qui, la pique haute, la torche en-
flammée, se montrèrent animées du délirant besoin
d'abattre les autels, de renverser les trônes.
Ces philosophes , si malheureusement célèbres,
n'auront peut-être un jour que l'accablant mérite
d'être reconnus avoir été les maîtres, les précur-
seurs de ces hommes qui, monstrueusement ambi-
tieux , et par trop follement exaspérés, aspirèrent
à se montrer tellement pénétrés du génie de la dé-
magogie , qu'ils mettaient toute leur gloire à faire
accroire que l'insurrection est le plus saint des
devoirs.
Sans m'étendre davantage sur des détails qui n'a-
jouteraient rien aux preuves que je me propose de
donner, cependant, pour démontrer que la révolu-
tion française n'est pas une de ces conceptions qui
doivent être imputées à cet esprit philosophique du
dix-huitième siècle , je veux transcrire un passage
historique puisé dans un auteur qui écrivait en 1615.
L'écrivain s'adresse à Catherine de Médicis ; il dé-
montré qu'à cette époque le mouvement révolu-
tionnaire était déjà déterminé. Je transcris littérale-
ment ; le lecteur prononcera si l'avis pouvait être
réputé instructif ; la prédiction ne s'est que trop
réalisée.
(5)
" Un tems viendra où de nouveaux Roys de
" France , recevant des titres de gloire et de ma-
" jesté non encore exprimés, se formant des tro-
» phées, des couronnes et des sceptres des empires
" et royautés, serves et vaincus, la main françoise
» sera plutôt ornée d'un cimeterre bien acéré que
» d'un vil sac de molle toile , qu'aujourd'hui il
" farcit tout de complainte et criées de misérable
» litigants. »
Voilà la prédiction ; il serait difficile de se refuser
à avouer à quel point elle est devenue véridique. Je
passe à l'avis.
L'auteur continue : « Cependant si, par prudence
» humaine ( considère, ami lecteur, cette parole
" qui laisse le recours envers Dieu tout entier),
" nous voulons dominer les astres, et débiliter la
» malignité des cruelles influences, qu'entre cy et
» ce tems, l'inambulation de nos Absides pour-
» roit rencontrer. Il est nécessaire que nos Roys
» gardent bien les solemnités et ordre entier du
» royaume ; fuyant toute malheureuse nouveauté,
" et par même moyen conservent le rang aux
" princes du sang, qui sont les immuables fonde-
" mens de l'Etat ; et par même suite maintiennent
" les cours de parlements ( principalement celle de
" Paris, séante à la capitale ), en la puissance et
" autorité qui leur a été données en leur établis-
" sement ; car il faut que leur majesté sache
(6)
" qu'elle leur a baillé une portion de leur pouvoir
" sous telle constellation, qu'on ne leur sauroit
" oster, esbrecher, ou esbranler, qu'avec la désu-
" nion mercuriele et joviale qui cimente et établit
" humainement leur royauté (1). "
En parcourant l'histoire, on trouve la tradition
d'avertissemens aussi précis, donnés à différentes
époques ; malheureusement l'expérience démontre
que tous ont été infructueux et peu écoutés. Qui
présage l'avenir cesse-t-il donc d'inspirer la con-
fiance? ou bien est-il de l'esprit, comme dans le
coeur de l'homme, de ne pas s'arrêter à des avis
mêmes salutaires, lorsque le danger paraît éloigné?
Combien de fautes ont été commises par suite de
trop de sécurité ou d'une aveugle imprévoyance !
Par exemple, comment a-t-on pu laisser tomber à
l'état d'inertie ce pouvoir si heureusement absolu,
qui, réunissant l'action morale à la force civile par
le lien de la religion, était devenu le soutien de
l'ordre social, colonne que la raison ainsi que l'es-
prit de jugement considéraient être de sa nature ,
indestructible.
(1) D. Dis. d. gén. chan. d. l'univ.; par J. D. R. Poliphile.
(7)
CHAPITRE II.
Démonstration des causes de la révolution française.
LES calamités incommensurahles dont le monde
a été témoin, ces forfaits dont la France a été tout
à la fois l'instrument comme la victime, sont les
conséquences immédiates, funestes, terribles d'un
serment atroce.
La haine, le ressentiment, le désir de la ven-
geance en inspirèrent les pensées à une réunion
d'hommes de différentes nations qui se lièrent pour
former une société de conjurés.
La naissance de cette association remonte à
l'époque de la destruction des templiers. Les pre-
miers adeptes de la société sortirent du sein de cet
ordre.
Lorsque l'idée de ce serment a été conçue, la
thiare était portée par Clément V ; Philippe-le-Bel
était roi de France: Foulques de Villaret avait été
proclamé grand-maître de l'ordre de Malte. L'u-
nion de ces trois souverains donnait un appui réel
au sceptre, à l'épée comme à la croix.
La résolution hardie de ce serment fut consa-
crée par des paroles qui en déterminèrent tout
(8)
à la fois le motif, comme elles devaient en perpé-
tuer l'action.
L'intention de ce serment fut telle : renverse-
ment du pouvoir pontifical, changement de la
dynastie régnante en France, destruction de l'ordre
de Saint-Jean-de-Jérusalem.
L'expression sacramentelle fut, et est encore,
haine au pape, haine au roi de France, haine
aux chevaliers de Saint-Jean.
L'abolition de l'ordre des templiers, l'exécution
de Jacques Molay, qui en fut le dernier grand-
maître , ne doivent pas être considérées comme les
premiers motifs de cette haine jurée avant cet évé-
nement; le ressentiment de ces chevaliers, ouverte-
ment manifesté, avait déterminé leur conduite dans
plusieurs circonstances. Ce fut par un esprit de
vengeance , ainsi que poussé par une sourde et
dévorante ambition, que cette milice tout à la fois
religieuse et militaire osa refuser de donner trente
mille écus dont saint Louis fit la demande pour
payer une partie de sarançon. « Le roy irrité com-
manda de rompre les coffres qu'ils avaient dans
la fille de Damiette, et y fit prendre trente mille
écus qui lui manquaient pour payer sa rançon. "
On peut faire remonter à l'an 1292 l'animo-
sité, la haine des templiers envers les chevaliers
V. l'Hist. des Croisades.
(9)
hospitaliers. « En ce tems lorsqu'infinis, gentils-
" hommes voyant la valeur et charité chrétienne des
" hospitaliers prindrent l'habit, et leur donnèrent
" leurs biens d'outre-mer et s'accostèrent plus
" volontiers à eux qu'aux templiers qui étaient peu
" aimés par leur arrogance (1). "
Leur avarice fut en grande partie la cause de
leur perle au premier siége d'Ascolan.
Il n'est pas nécessaire sans doute, pour démon-
trer combien ces deux ordres étaient devenus enne-
mis, de faire mention des combats qu'ils se livrèrent
dans différentes circonstances, ni de rappeler des
faits qui attesteraient que quelquefois la bravoure,
lorsqu'elle est poussée par la haine, peut se porter
à des écarts.
Les faits qui prouvent qu'au moment de la sup-
pression de l'ordre des templiers, cette congréga-
tion, si respectable par son institution, était tombée
dans un état de dégradation révoltante , sont irré-
cusables. Les historiens de toutes les nations sont
d'accord sur ce point. Aussi leur abolition a-t-elle
été prononcée par décision unanime du concile de
Vienne, assemblé en 1311, à la demande des rois
de France , d'Angleterre , d'Aragon, de Castille
et autres, qui représentèrent ce qu'ils avaient or-
donné dans leurs Etats contre cet ordre. Le pape,
(1) V. l'Hist. de Malte.
( 10 )
les patriarches d'Alexandrie, d'Antioche, se trou-
vèrent à ce concile, ainsi que plus de trois cents
êvêques ou prélats (1).
Malgré la décision de ce concile, l'ordre des
templiers n'a été réellement dissous qu'à l'époque
de la fin du grand-maître , événement qui serait
arrivé au plus tard au commencement de l'an 1513.
Il est à ce sujet une observation malheureuse-
ment essentielle à produire ; si, se reportant aux
époques, on rapproche les dates, on découvre le
motif qui a déterminé les parricides révolution-
naires à faire du 21 janvier le jour néfaste pour les
Français.
Il est aisé de se figurer quelle espèce de puis-
sance les templiers purent se conserver dans
plusieurs Etats, même lorsqu'ils ne formaient plus
un ordre. Partout ils tenaient aux premières fa-
milles ; dans plusieurs pays, ils jouissaient de pro-
priétés immenses, dont il était difficile de les dé-
posséder. Si on les voit en Sicile se soustraire à la
résolution prise contre eux, on les retrouve aussi
en Angleterre motivant, en 1324 ? une loi du par-
lement; cependant le prieur de l'ordre était à celte
époque premier baron de ce royaume.
L'action de Hugues Walt-Grafe, qui, à la tête
de vingt templiers armés, se présente à l'archevêque
(1) V. Dupius, Condam. des T.
( 11 )
de Mayence, le contraint, au lieu de publier la
bulle qui prononce contre eux, à lire l'acte qu'il
lui remet, et qui porte appel de cette condamna-
tion de Clément au futur concile sous le prochain
pape, dépose encore contre l'ordre. « L'archevêque,
" craignant d'être violenté par les templiers armés
" sous leurs manteaux , promit d'aviser à ce qu'ils
" désiraient de lui. Hugues le pressa de le faire, ce
" qu'il fit (1). "
Par décision du concile de Troyes, assemblé en
1128, le costume de l'ordre des templiers avait
été ainsi réglé: habit blanc, manteau blanc ; en
l'année 1146, le pape Eugène III y avait ajouté
la croix rouge sur leur manteau. Ils prirent le bleu
pour couleur de leur bannière lorsqu'ils furent
devenus en Palestine seigneurs de villes fermées.
« Aux croisades, les Français portèrent rouge, les
" Allemands noir, les Flamands vert, les Italiens
" jaune (2). "
Cet ordre, qui avait commencé à se former en
1118, de la réunion de neuf personnes, et qui, dans
le principe, se composant seulement de ces neuf
chevaliers qui vivaient d'aumônes, s'était telle-
ment accru eh l'espace de deux cents ans, qu'au
moment de sa suppresion, « les templiers avaient
(1) V. Hist. d'Allemagne.
(2) V. Hist. des Couleurs nationales.
( 12 )
" des richesse immenses, neuf mille maisons ; ils
" osaient s'élever sur les têtes couronnées (1). "
On peut assurer que , depuis la destruction des
templiers , les couleurs qui leur étaient affectées
sont devenues, à différentes époques, l'emblème
du trouble, et les signes arborés par les perturba-
teurs de l'ordre.
La société des francs-maçons, société qu'il ne
faut pas confondre, ni d'après ses institutions ni
d'après ses statuts, avec les sectaires désorganisa-
teurs, n'ignore pas cependant que le serment a été
prononcé. Un auteur franc-maçon l'avoue en ces
termes : « Je dis plus, je ne crains point d'avancer
" qu'il est de toute impossibilité de supposer dans
" l'ordre un dessein ausssi pernicieux (manquer de
" fidélité au prince et à la patrie ), et qui n'aurait
" pour but que de renverser un pouvoir émané de
" Dieu, chaque souverain étant la vraie image de
" l'Etre qui gouverne toutes choses. " Le même au-
teur continue ainsi au sujet du serment : " Il suffit
" d'être chrétien pour ne pas ignorer qu'un serment
" qui engage au mal, eût-il été prêté voloutaire-
" ment et sans crainte, porte absolument sa nullité
" avec soi, et qu'il y aurait plus de crime encore à
" l'observer qu'à l'avoir prononcé (2). "
(1) V. Dupuis.
(2) V. Déf. ap. des Fr.-Maç.
( 15 )
Si cette dissertation de l'auteur de la défense?
apologétique des francs-maçons prouve le, serment,
si elle signale les engagemens d'une secte, la dé-
claration suivante, puisée dans un écrit intitulé : Des
secrets des Francs-Maçons, est encore plus con-
cluante. « Il y a un ordre bien plus ancien que
" celui des francs-maçons, et dont le nom seul porte
" avec soi toute la douceur que pourrait souhaiter
" l'homme le plus difficile sur l'article ; on l'appelle
" l'ordre de la liberté. Moïse, dit-on, en est le fon-
" dateur. Je crois qu'on ne peut guère dater de plus
" loin. Cet ordre est encore en vigueur aujourd'hui.
" Les associés portent à la boutonnière de la veste
" une chaîne d'où pend une espèce de médaille, qui,
" par sa figure, représente une des tables de la loi.
" A la place des préceptes il y a deux ailes gravées,
" avec cette légende au-dessus : Virtus dirigitalas. »
" On sait que les ailes sont le symbole de la liberté.
" Sur le revers on voit un grand M qui signifie
" Moïse. Au-dessous quelques chiffres romains, et
" au bas en chiffres arabes 6743. C'est apparem-
" ment pour faire voir qu'ils savent faire usage de
» leur liberté, que ces associés ont commencé par
" supprimer une des tables de la loi. On ne peut
" dire quelle est celle qu'ils ont conservée, car on
" n'y voit aucune trace des commandemens de Dieu.
" Peut-être que le peu qu'il en serait resté aurait été
» encore trop gênant pour un ordre où l'on ne res-
( 14 )
pire que la liberté. Les femmes y sont admises
comme de raison. (1).
Ces deux dissertations sont si précises, qu'elles
dispensant de les appuyer de réflexions. La raison
qui s'en pénètre n'éprouve que la difficulté d'ai-
der au jugement à en déduire toutes les consé-
quences.
Il est inutile sans doute de chercher à établir
si la condamnation des templiers fut légale, si les
différentes peines auxquelles ils furent soumis en
France doivent être imputées à excès de rigueur,
ou reconnues actes de justice. Seulement il im-
porte de faire remarquer que Philippe-le-Bel ,
avant de se déterminer à agir contre l'ordre , à sé-
vir contre quelques-uns de ses membres, voulut
obtenir sur cet acte important l'avis de ses peuples.
L'ordre de convocation, pour se rendre à l'assemblée
de Tours, est donné par le Roi, à Melun , sous la
date du 15 mars 1307. Les procurations des arche-
vêques , évêquear , abbés , prieurs, chapitres , com-
munautés des villes, bourgs et châteaux à aucuns
d'entre eux dénommés, pour se trouver à Tours où
autres lieux en l'assignation à eux donnée par le
Roi pour aviser au fait des templiers, sont toutes
datées des mois de mai et juin 1308. Plusieurs
(1) V. L. S. des F. M.
(15)
procurations de la noblesse aux mêmes fins sont de
même date (1).
Ne peut-on pas être étonné, ou plutôt ne doit-on
pas attribuer avec raison à des motifs particuliers ,
à des causes occultes, si des auteurs, si des écrivains
célèbres se sont attachés à justifier ces grands
coupables, s'ils ont dénaturé des faits pour leur
créer des titres à la commisération de la postérité,
et si, par des allégations exagérées et mensongères,
ils se sont hasardés à vouloir appeler le blâme des
générations sur un pontife, sur un monarque ,
qui, premiers conservateurs des lois religieuses et
civiles, ont su remplir, par un acte de justice né-
cessaire , ce devoir qui est imposé à tous les sou-
verains.
Cette courte digression étant appuyée sur d'exacts
documens, combat d'elle-même les réflexions des
critiques. Elle acquerra sans doute plus de force
encore terminée par la réfutation d'une assertion
répandue à dessein, et à l'aide de laquelle on a
propagé une erreur d'autant plus dangereuse ,
qu'elle se rattache à des idées de superstition.
Plusieurs écrivains, notamment les modernes,
ont affecté de publier que le grand-maître Molay,
monté sur l'échafaud , au moment d'être dé-
voré par les flammes, avait ajourné Clément V et
(1) V. Dupuis, Cond. des T.
(16)
Philippe-le-Bel à comparaître au tribunal de
Dieu, le premier, dans les quarante jours, le se-
cond dans le cours de l'année. Ils ont avancé qu'en
effet le Pape et le Roi étaient morts dans le délai
prescrit.
Cette prétendue adjuration, prononcée par le
grand-maître , n'est positivement qu'une assertion
fallacieuse, propagée avec intention.
Suivant quelques auteurs, le grand-maître aurait
subi son sort en 1311. Selon d'autres, l'exécution
aurait eu lieu en 1312. Mais la chronique de Saint-
Denis en fixe l'époque au commencement de 1313.
Tous les rapprochemens des traditions historiques
aident à se rapporter à cette date; ce fut au mois
de décembre 1312, que les commissaires furent
nommés par le pape pour le juger, et qu'il subit
son dernier interrogatoire sur un échafaud élevé
à cet effet au parvis Notre-Dame.
Un arrêt du parlement, qui intervint par suite
de la contestation élevée entre l'abbé de Saint-Ger-
maindes-Prés et le prieur des Grands-Augustins ,
au sujet de la juridiction que chacun d'eux récla-
mait et prétendait avoir sur, le lieu de l'exécution
(la pointe de l'île), est du mois de mars 1313 (1).
Clément V est mort le 18 avril 1314, et Phi-
lippe-le-Bel, le 29 novembre même année. Si ces
(1) V. Dupuis, Cond. des T.
( 17 )
dates données par tous les historiens sont recon-
nues exactes, l'assertion est donc démontrée de
pure invention.
Lorsque l'on cherche à s'instruire sur l'événement
de la fin des Templiers, on est étonné de la manière
différente dont ce sujet a été traité, surtout par les
écrivains les plus modernes. Assurément il est peu
de faits politiques qui aient donné lieu à d'aussi
grandes conséquences ; les traditions auraient dû en
être transmises non altérées. Cependant, pour dé-
couvrir la vérité, pour fixer son opinion, il faut
consulter les pièces mêmes du procès, ou lire ce
qui est indiqué dans l'ouvrage de Dupuis, seul au-
teur qui se soit fait un devoir de puiser dans des
sources certaines, et qui ne peuvent être révo-
quées.
CHAPITRE III.
Développement des conséquences du serment; son action occulte
ou immédiate prouvée depuis l'époque indiquée jusqu'aux
événemens de notre révolution.
L'AUTEUR du Tableau de l'Histoire moderne fait
remonter, à l'époque de l'abolition de l'ordre des
Templiers, le commencement de la décadence des
Papes. Il l'attribue à plusieurs causes.
2
( 18 )
Lors des premières recherches contre l'ordre des
Templiers, c'est-à-dire en 1307, les sectes des Fra-
tricèles, des Fréreaux furent impitoyablement
poursuivies ; le chef des Fratricèles ayant été pris et
mis à mort, les membres de la secte se virent forcés
à se disperser. Tous étaient animés du désir de trou-
bler l'ordre public. Comme ils se trouvaient altérés
de la soif de la vengeance, le pape Clément V se
vit obligé de prononcer leur destruction. Elle fut
obtenue a la suite d'un combat que Visconti, sur-
nommé Bras-de-Fer, leur livra dans les montagnes
de la Savoie.
Ce fut dans ces circonstances qu'Edouard de
Bailleul, seigneur normand, parent de Galtérus de
Bailleul, templier, qui avait subi un interrogatoire,
leva en Normandie cette armée, à la tête de laquelle
il se rendit en Ecosse pour en disputer le trône à
David, qui en était le roi légitime. Cette armée était
une réunion de mécontens, de gens habitués à cou-
rir les aventures.
Sans doute ce n'est pas se livrer à des conjectures
trop hasardées de prétendre que des hommes qui,
par une force qu'ils n'ont pu maîtriser, se sont vus
enlever jusqu'à l'espérance dont leur imagination
s'était nourrie, sont par cela même portés à saisir
les combinaisons qui tendent à ranimer leur espoir.
Bailleul obtint d'abord des avantages dans son en-
treprise ; mais il ne jouit pas long-tems de ses succès.
( 19 )
Il était usurpateur, les Ecossais ne voulurent pas
supporter son joug ; ils rétablirent sur le trône leur
légitime souverains
Par suite de l'événement, cette armée de Bailleul,
composée d'étrangers qui avaient coopéré à l'usur-
pation , fut obligée de se débander; les hommes qui
ne purent regagner la France ou le continent, durent
naturellement chercher, dans des lieux de difficile
accès, un asile qui les mît tout à la fois à l'abri, et
de la poursuite du soldat, et de la vengeance des
lois, Les montagnes d'Ecosse leur offrirent une re-
traite assurée. Ce fut dans ces antres qu'ils purent
continuer à conspirer : aussi sait on que, depuis ce
tems, ces lieux sont devenus les abris mystérieux
de secrets impénétrables. On peut se livrer à l'idée
que ce fut du sein de ces montagnes que sortirent
ces premiers conjurés, qui, d'abord dans l'ombre,
cherchèrent à se créer des prosélytes; alors il exis-
tait encore dans presque tous les Etats des Templiers,
des Fratricèles, des Fréreaux, des Cyniques. Il fut
facile de trouver des hommes disposés à accueillir
des projets de vengeance, à obtenir d'eux qu'ils
s'engageassent, parla foi du serment, à hasarder
de tout entreprendre pour servir tous les desseins.
Un nommé Paniet fut pendu pour s'être proposé
comme pouvant ensorceler le roi Louis Hutin, qui,
selon quelques auteurs, mourut empoisonné.
Pendant le procès d'Enguérand de Marigny, une
2*
(20)
femme boiteuse fut brûlée pour le même fait. On
fit courir le bruit que la veuve dame Enguérand avait
voulu se servir du premier ; mais cette dame a pro-
testé devant Dieu, comme devant les hommes, n'a-
voir jamais eu une pensée aussi horrible.
Masquer leur dessein en faisant prendre le change,
s'étudier à dénaturer les faits, fut une des premières
combinaisons des conspirateurs ; il est aisé de re-
connaître que, depuis, ce système a été constamment
suivi par eux.
Charles-le-Bel est obligé d'ordonner l'assemblée
des grands jours pour faire les recherches contre
de grands criminels.
Un sieur Jourdain ( nom de famille d'un Tem-
plier), seigneur de Lille en Aquitaine, accusé de
grands crimes, est condamné à être pendu, à être traî-
né à la queue d'un cheval avant de subir le dernier
supplice. Il fallut qu'il ait été reconnu bien grand
coupable, car il avait épousé la nièce du Pape. Il osa
tuer de sa propre main l'huissier qui lui remit l'a-
journement pour comparaître au parlement de Pa-
ris; il se fiait sur ses grandes alliances.
Les Fréreaux renouvellent leurs menées, le Pape
lance contre eux une nouvelle bulle de condamna-
tion de leurs hérésies. Ces événemens se passèrent
principalement sous le règne de Charles-le-Bel,
dernier roi de la première branche des Capétiens.
Pendant le pontificat de Jean XXII, s'éleva la dif-
( 21 )
fîculté entre Frédéric d'Autriche et Louis de Ba-
vière, élus tous deux à l'Empire par suite du dissen-
timent survenu parmi les électeurs. Le Pape s'était
prononcé pour Frédéric d'Autriche ; celte décision
détermina le ressentiment de Louis de Bavière,
Comme Empereur, il prononce la dégradation du
Pape, fait élire à sa place Pierre Ramuck de Corbé-
ria, simple cordelier, homme qui lui avait été indi-
qué. A peine cet anti-Pape, dont l'exaltation n'était
pas légale, est-il assis sur la chaire pontificale, qu'il
lance des excommunications, met le trouble dans
l'Eglise et parmi les souverains. Heureusement pour
ces tems, les peuples ne se livrèrent point alors à
l'impulsion qu'on voulut leur suggérer; le peuple
de Rome ouvrit les portes de la ville au légat de
Jean XXII, força Ramuck à en sortir. L'Empereur,
qui avait déterminé son exaltation, instruit par le
concours des événemens, jugea devoir l'aban-
donner.
Pendant ces courts momens, on vit s'élever
cette dispute excitée à dessein, parce qu'elle te-
nait au ridicule. Les Cordeliers agitèrent cette ques-
tion par trop plaisante, et dont le motif était de dé-
terminer la couleur, la forme et l'étoffe de leurs
habits ; s'ils le porteraient blanc, gris ou noir ; si
le capuchon serait pointu, large ou étroit. La
robe ample, courte ou longue ; si elle serait de
drap ou de serge. Ces débats donnèrent lieu à tant
( 22 )
d'écrits, soit en forme de manifeste, points de dé-
cision , citation des Pères de l'Eglise, que s'il se fût
agi d'un point de dogme. Il est aisé de concevoir
par quel esprit et dans quelle vue cette agitation
était prolongée.
La conspiration de Jacques d'Artevel, brasseur
de bière , natif de Gand, venu en France, homme
adroit, entreprenant, politique, fut le premier
objet qui fit diversion.
Plusieurs grands personnages des provinees de
Bretagne, de Normandie , sont décapités à Paris
pour avoir suivi le parti d'Edouard contre leur
Roi.
Les historiens, qui donnent à Philippe-de-Valois
le titre de bien Fortuné, d'Heureux , remarquent
que toutefois il ne put jamais venir à bout de dé-
confir ceux qui lui étoient rébeles, ou qui conspi-
roient contre lui.
Il est une anecdote historique qui se rapporte
à ces temps , et dont il faut bien faire mention.
Elle aidera à saisir le fil d'événemens subséquens.
En l'année 1339, l'armée de France étant com-
mandée par le roi Philippe, et celle d'Angleterre
par Edouard III, les deux armées étant en présence,
quatorze chevaliers, pris parmi les deux nations ;
furent élus sur le champ de bataille par le comté
de Hainault. Ils devinrent compagnons et frères du
même ordre, en ce qu'ils furent appelés les cheva-
( 23 )
tiers du Lièvre (1). « A Cause que pendant cette
» cérémonie un lièvre ayant traversé le camp
" Anglais , se jetta dans l'armée de France, ce qui
" excita de grandes risées parmi les deux armées. Dès
" lors ces nouveaux cheyaliers, unis par le hasard,
" firent entre eux un ordre propre aux chasseurs, et
" qui fut dit du Lièvre, dont ils portèrent la figure
" gravée sur le pomeau de leur épée, qui leur
" servait de sceau, s'obligeant ainsi à maintenir
" par le tranchant et la pointe de l'épée tout ce
" qu'ils avoient scellé par le pomeau. »
On peut bien présumer que les premiers membres
de cet ordre tenaient à des familles de Templiers ;
les dates aident au rapprochement. Dès lors il suf-
fit de faire remarquer, qu'au moment même de la
réception de ces chevaliers, il n'était pas question
de leur donner tel ou tel nom d'institution d'ordre ;
la raison aide donc à prononcer que les récipien-
daires étaient des hommes déjà unis de sentiment,
qui alors consentirent seulement à se lier entre eux par
un nouveau serment. Le titre de chevalier du Lièvre
ne fut que le titré patent de l'association secrète.
On verra par la suite dans quelle classe d'hommes
ces chevaliers se firent des prosélytes, et se sont
créés des affidés.
Ce fut sous le règne de Jean, dit le Bon, que l'on
(1) V. Note poli. sur la che. mil.
(24)
vit se caractériser d'une manière marquante cet
esprit de révolte qui tendait à mettre les peuples
en . mouvement, à les porter à agir contre l'au-
torité.
Le crime de haute-trahison est imputé au con-
nétable comte d'Eu ; ses complices restent ca-
chés:
Le Roi institue l'ordre de l'Etoile ; bientôt il est
avili à dessein.
A la malheureuse bataille de Poitiers, c'est un
Français, un sujet félon, Jean de Morbèque, qui
avait été banni du royaume pour crime, qui fait pri-
sonnier son Roi , et le livre à l'armée anglaise (1).
A peine le malheureux événement du Roi est-il
su que, partout le royaume, des séditions éclatent:
à Paris, une assemblée publique se forme ; par-tout
le peuple est incité contre le souverain.
Après les premiers momens d'effervescence, le
Dauphin, qui d'abord avait été obligé de s'éloi-
gner ', cédant aux prières des Parisiens, revient
dans la capitale. Bientôt sa vie est exposée : en sa
présence, au palais , dans sa chambre même, il
voit tuer sous ses yeux, et meurdrir, deux de ses
plus grands et familiers amis, deux maréchaux, l'un
de Champagne, l'autre de Clermont, lesquels, par
grande déraison, furent, après leur mort, traînés
(1) V. Chro. des Ro. de Fran.
(25)
jusqu'à la pierre de marbre, où ils demeurèrent
tout un jour.
L'héritier du trône, pour s'évader, est obligé
de se revêtir de l'écharpe que Martel, prévôt des
Marchands, lui baille ; cette écharpe était im-
partie de rouge et de pers ( bleu foncé ).
Le peuple, par les députés des trois Etats , avait
essayé d'abolir et oster les officiers du Roi.
Ces événemens prêtent à une observation. Je la
présente dans l'idée qu'elle peut-être considérée
comme remarque utile.
Le mot impartie ne veut pas dire par moitié ,
mais bien avec portion ; ainsi l'écharpe devait être
anx trois couleurs, c'est-à-dire avec partie de rouge,
partie de pers ( bleu ), partie de blanc , les armes
de Paris étant alors navire équipé d'argent, flot-
tant sur mer d'argent.
A cette époque les trois couleurs réunies ne
furent donc que le signe distinctif des révoltés,
qui, en poussant l'audace jusqu'à forcer le dauphin
à s'en couvrir, n'ont fait que mettre plus à même
de reconnaître de quels factieux ils étaient les
agens et les instrumens.
Partout le peuple et les mêmes gens furent émus
contre les nobles.
La noblesse fournissait alors quantité de sujets
à l'ordre des hospitaliers de Saint-Jean-de-Jé-
rusalem.
(26)
Ces tableaux sont pénibles à tracer, leur effet
doit se communiquer aussi au lecteur ; pour
y faire diversion, je me fais un devoir de rappor-
ter le trait suivant : au moins celui-là fait honneur
à des Français. « Ceux du Languedoc, voulant se-
" courir le Roi prisonnier, après s'être interdit
" tous jeux et tous habillemens superfins, vendirent
" tout l'or et autres dorures de leurs femmes, du
» grand consentement et volonté d'icelles, pour les
" appliquer à la délivrance du roy Jean (1). "
Charles V, qui, comme Dauphin, avait essuyé
tant de traverses, succéda à son père ; son premier
soin , en prenant les rênes du gouvernement, fut
de purger sori royaume de nombre de méchantes
gens, de vagabonds dont il était infecté. Dugues-
clin les conduisit en Espagne.
Ce fut à cette époque que les mouvemens
réitérés de séditions firent sentir la nécessité d'é-
lever la Bastille ; les fondemens en furent jetés, d'a-
près la décision dû conseil de la ville de Paris.
Dans ces temps, l'hérésie contribuait aussi à
entretenir les troubles. Le pape Grégoire Xl fut
obligé de lancer une bulle de condamnation contre
les Turlupins, secte qui mettait en pratique tout
le vicieux du système des Cyniques. Ils s'attachaient
sur-tout à propager l'opinion de la fraternité du
(1) V. Chro. des Ro. de Fran.
(27)
riche avec le pauvre. L'existence de cette secte
ne remontait qu'au commencement du siècle ; leur
superstitieuse religion fut abolie en France, leurs
livres sont condamnés et brûlés, ainsi que leurs
habits (1).
La destruction de cette secte ne s'opéra pas
sans trouble. Des auteurs rapportent à cette époque
la sédition survenue à Montpellier , et par suite
de laquelle il fallut enlever les cloches à cette ville
pour ôter aux rebelles un moyen de se commu-
niquer (2).
Charles V, un des grands rois que peut nom-
mer la France, à qui ses contemporains ont décerné
le litre de Sage, est mort des, suites du poison. Son
médecin avait trouvé le moyen d'en arrêter pen-
dant trois ans les progrès, mais il ne put parvenir
à en neutraliser totalement les effets. Les auteurs
définissent ainsi les qualités de Charles V : " Ha-
" bile dans l'art de gouverner, il savait diriger
" ses armées, et même conmander à la victoire
" du fond de son cabinet. " Montaigne, qui n'est
pas suspect pour les éloges, rapporte qu'Edouard
disait de ce prince: « Il n'y a onque roy qui moins
« s'armât, et si il n'y a eu onque Roy qui tant mer
« donnât affaire. "
(1) V. Dict. hist. de Mor.
(2) V. Rép. de Bodin.
(28)
Ce fut pendant le règne de ce Roi que com-
mença ce trop célèbre schisme, qui a divisé la chré-
tienté pendant plus de trente ans. La religion s'en
est vue effrayée, la morale épouvantée : tous ces
désordres , tous ces crimes dont il fut la source,
la cause , ou devint le moyen , épouvante l'âme ,
comme ils fatiguent la raison; alors on vit des
pontifes, cédant à des suggestions , consentir à
devenir sacriléges ; des souverains tolérer des for-
faits ; des peuples se livrer à des atrocités. L'on
peut dire que l'histoire de ce schisme présente
le tableau de tous les déréglemens , de tous les
écarts dont peut se montrer susceptible l'esprit hu-
main.
Que de menées furent employées pour pré-
parer dès lors la chute future des pontifes, pour
faire perdre au chef de l'église cet empire de
vénération, première prérogative de sa toute-puis-
sance.
Que de ressorts furent mis en oeuvre pour ajou-
ter aux fautes dont les Urbain, les Nicolas, les
Alexandre, les Boniface entachèrent leur sa-
cerdoce. Naples, l'Allemagne, la Suisse, la France,
le nord de l'Europe , devinrent les théâtres où l'on
vit tour à tour le fanatisme, l'hérésie, l'incrédu-
lité , commander, agir, se chercher de forcenés
convulsionnaires , se créer d'aveugles partisans.
Combien il est aisé de reconnaître au milieu même
(29)
de cet état de confusion, les projets secrets et la
participation des meneurs.
La première cause du schisme prit sa source
dans les circonstances de l'élection du Pontife.
Pour premier moyen de suggestion, on inspire
au peuple de Rome de ne vouloir qu'un Pape
de terre italienne ; par suite, on l'excite : bientôt
le peuple chasse de Rome les nobles et les princi-
paux citoyens. On met les armes dans les mains de
certaines gens rustiques et barbares, qui n'eurent
aucun respect pour la majesté du conclave. Volemo
un Papa Romano, un vero Italiano, crie le peuple
avec toutes les démonstrations de la fureur. Ces
séditieux reçoivent des matières combustibles qu'ils
sont chargés de jeter sous la salle où les Cardinaux
étaient réunis. Le chef des révoltés pénètre dans
l'enceinte; et, avec l'accent de la fureur et les me-
naces les plus terribles, il intime l'ordre aux Car-
dinaux de se conformer à l'instant à ce qui vient
d'être prescrit. Les Cardinaux hésitent ; le peuple
pousse de nouveaux burlemens : le conclave est
effrayé ; ses membres décident d'accorder au voeu
du peuple. Les séditieux, restés dans la salle, exigent
que l'élection soit terminée de suite. Pour satis-
faire à cette demande impérieuse, les Cardinaux
proclament l'exaltation de Barlholomé Pregnany,
Napolitain, non cardinal, mais archevêque de Bar-
ry. Il prend le nom d'Urbain VI. Plusieurs Cardi-
(30)
naux protestent contre l'élection ; ils déclarent par-
devant notaires , qu'ils ne l'eussent faite sans vio-
lence.
Lorsque ce Pape dut être proclamé, on répan-
dit à dessein parmi le peuple que le Barrois était
Pape , faisant allusion à l'archevêque de Barry,
mais désignant un Français nommé Jean-Bar, cham-
bellan du Pontife défunt.
La foule entre de nouveau en fureur, crie qu'on
est contrevenu à' la loi prescrite , profère de nou-
velles menaces, prononce que le peuple vent pour
Souverain Pontife un Romain ou un Italien. « La
" populace ne pensoit pas à l'archevêque de
" Barry, qui d'ailleurs étot pauvre et peu connu. »
Le tumulte ne cessant point, les Cardinaux, dans
l'espoir de l'apaiser , imaginent de déclarer que l'un
d'eux, le cardinal Saint-Pierre, est Pape. Le re-
mède fut plus funeste que le mal ; il devint la source
du schisme : le cardinal Saint-Pierre, accepté par le
peuple, est porté par ses amis à l'église, établi sur
l'autel qui sert ordinairement à la première pré-
sentation des Papes : la foule le pressa tellement, que
peu s'en fallut qu'il ne demeurât étouffé, quoiqu'il
déclarât hautement qu'il n'était point réellement élu,
mais bien l'archevêque de Barry. Enfin il trouva le
moyen de sortir de Rome avec d'autres Cardinaux.
Les membres du conclave, tant Français qu'Ita-
liens, restés dans la ville, avertis que le peuplé, étant
( 31 )
informé de l'évasion du cardinal Saint-Pierre, se met-
tait de nouveau en mouvement, vont trouver l'ar-
chevêque de Barry : celui-ci consent à être présenté
au peuple comme Pape. La vue du Pontife suspend
le désordre, et les séditieux déclarent qu'ils re-
connaissent l'élection conforme aux principes qu'ils
ont établis,
Urbin, se voyant appuyé du peuple, et reconnu
par plusieurs Cardinaux, porta bientôt jusqu'à l'ex-
trême l'abus du pouvoir. « Les Cardinaux con-
« çurent un tel mépris de lui, qu'ils le tinrent pour
« peu sensé. " Plus des deux tiers du sacré collége
qui, après son exaltation étaient restés à Rome, se
retirèrent à Anagnia, sous divers prétextes. Bientôt
ils font prévenir Urbin qu'ils tiennent son élection
vicieuse ; ils en établissent la preuve.
Le Pape irrité, fait publier, au nom des Chrétiens,
une lettre adressée à ces Cardinaux, d'après laquelle
son élection est soutenue canonique.
Treize des membres du sacré collége, qui avaient
fait partie du conclave de l'élection d'Urbni, pu-
blient , par le patriarche de Constantinople, un
avis à tous les Chrétiens, par lequel ils, donnent à
connaître que Barthélemy, archevêque de Barry ,
ne peut être maintenu Pape, mais doit être con-
sidéré « Intru, destructeur de la paix de l'église. "
Ils le citent pour comparaître à jour indiqué devant
(32)
eux, sous la protection d'Honorat Gagetan , comte
de Fundi, gouverneur de la campagne de Rome
pour l'église.
Othon, prince de Tarente, fit ce qu'il put pour
éteindre cet incendie, qu'il jugea d'abord pouvoir
devenir dévorant ; mais ses soins furent inutiles ,
" et il perdit toute espérance, voyant l'esprit d'am-
« bition du Pape, et ses mesures peu réfléchies. "
En effet, Urbin, dirigé par des conseils astucieux,
donnait déjà des principautés , promettait des royau-
mes; il laissa apercevoir le projet qu'il avait conçu,
ou qui lui avait été suggéré, d'élever son neveu,
François Pregnani, au trône de Sicile.
Les Cardinaux, réunis à Fundi, voyant le danger,
persévèrent dans leur résolution ; ils ouvrent un
conclave : et sûrs de l'appui de Jeanne, reine de
Naples, ils portent au pontificat Robert de Genève ,
frère d'Amédée, comte de Genève, qui prend le
nom de Clément VII.
Les peuples de la chrétienté virent alors deux
Papes, élus également par le collége des Cardinaux.
Urbin lance anathème contre les Cardinaux qui
lui avaient nommé un contendant. De suite il fait
une promotion de vingt-six Cardinaux de divers
pays, pris dans toutes les classes du sacerdoce:
ceux-ci acceptent la dignité malgré la foi due aux
préceptes.
(53)
Mon intention ne peut être de présenter l'analyse
historique des principaux événemens qui ont si-
gnalé la durée par trop prolongée de ce schisme ,
tems de désordres , pendant lesquels on a vu une
reine (Jeanne de Naples ) poursuivie par un usur-
pateur', porter sa tête sur un échafaud, au mépris
de la capitulation sur la foi de laquelle elle s'était
rendue ; des princes de l'église renfermés dans des
sacs, puis jetés dans la mer. Il suffit d'amener à
faire remarquer qu'un des principaux effets de ce
schisme a dû être de diminuer considérablement
l'autorité spirituelle du chef de l'Eglise, et par con-
séquent d'aider aux fins du projet déterminé par le
serment.
Ce schisme fut terminé par les décisions du con-
cile de Constance , qui d;abord avait été convoqué,
et devait être réuni à Pise. Au sujet de ce premier
concile de Pise, il est un fait important sans doute
à rappeler. Lors de l'ouverture du concile, un per-
sonnage inconnu, se disant envoyé du Roy des
Romains, se rendit appelant, disant que c'étoit
de la charge du Roy des Romains de convoquer
les conciles généraux, ou de son ordonnance,
prétendant que celui assemblé ne pouvait procéder
contre Grégoire. Cet appel fut affiché aux portes de
l'église de Pise. Cet ambassadeur se retira en
hâte et en cachète. La note n'avait été communi-
3
( 34 )
quée officiellement à aucune cour. Par qui fut-elle
produite ? par un malintentionné sans doute (1).
Charles VI succède à son père, qui avait péri
par le poison. A peine ce prince est-il monté sur
le trône, qu'une sédition se manifeste dans sa capi-
tale ; alors on vit l'esprit de révolte se montrer plus
hardi dans ses entreprises : par l'atrocité même de
son action tumultuaire , on fut à même de recon-
naître quels furent ses moyens pour étendre le cercle
de son mouvement. Le même jour où la révolte se
manifeste à Paris, elle éclate aussi dans d'autres
villes, principalement à Rouen, à Orléans; partout
la surcharge des impôts en est le prétexte. A Paris,
une circonstance insignifiante en elle-même déter-
mine la sédition. Un préposé exige d'une herbiére
de la Halle un denier pour acquit du droit de
vente d'une botte de cresson; la femme crie, le
peuple entre en fureur; en un moment, de toutes
parts il est soulevé. D'abord il se porte au palais
du Roi, proférant les mots la liberté! la liberté !
il court à l'Hôtel-de-Ville, s'arme principalement de
maillets de fer que Hugues Aubriot, jadis prévôt,
avait fait faire du commandement du roi Charles V;
il se répand dans les différens quartiers ; il délivre
des prisons un nommé Hugues Ambroit : ce Hugues
(1) V. Hist. du Sch. par Dupuis,
( 55 )
Ambroit avait été prévôt des marchands, et bien
venu à la cour. Poursuivi devant les tribunaux,
parce que , dans toutes les circonstances, il invec-
tivait les étudians, les ecclésiastiques , il avait été
arrêté par ordre de l'évêque de Paris. Cet homme,
délivré par le peuple, ne se mit point à la tête des
factieux; mais il ne se remontra oncques. On fait
outrage au Roi, on exige qu'il quitte la couleur
blanche (1). Le peuple pille plusieurs maisons; les
plus forcenés tuent et meurdrissent nombre de per-
sonnes , des employés à la perception des droits,
des Juifs, des Juives, dont ils portent les enfans
dans les églises pour les faire baptiser.
A Rouen les séditieux font choix d'un marchand
de draps nommé Lerois. Le nom détermina, le
choix prêtant à la dérision.
Le calme fut enfin rélabli, mais non toutefois
sans que l'autorité n'ait été obligée de céder.
Au sujet de cette révolte, le Roi rendit, sous la
date du 20 janvier 1382, une ordonnance, dont un
des articles porte ce passage remarquable, voulons
que dorénavant nuls, de quelque état et con-
dition qu'ils soient, ne puisse faire d'assemblée
ni de congrégation,
Lorsque cette révolte éclata à Paris , le Roi se
préparait à réprimer la sédition des Gantois, qui
(1) V. Hist. des coul. nat.
3*

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin