Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Vie anecdotique de Louis-Philippe duc d'Orléans, lieutenant général de ce royaume ... par un grenadier de la Garde nationale

De
239 pages
Mansut fils (Paris). 1830. 1 vol. (VIII-228 p.) : portrait gr. d'après Horace Vernet ; in-18.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

VIE
ANECDOTIQUE
DE LOUIS-PHILIPPE,
Duc d'Orléans,
LIEUTENANT-GÉNÉRAL DU ROYAUME.
IMPRIMERIE DE Ve THUAU.
ANECDOTIQUE
DE LOUIS-PHILIPPE,
LIEUTENANT-GÉNÉRAL DU ROYAUME ,
DEPUIS SA NAISSANCE JUSQU'A CE JOUR;
PAR UN GRENADIER DE LA GARDE NATIONALE.
" Je portais avec moi ces couleurs glorieuses
que vous avez reprises, "
Proclamation du Prince.
PARIS.
MANSUT FILS, ÉDITEUR,
Rue de l'École-de-Médecine, n° 4.
ET LES LIBRAIRES DU PALAIS-ROYAL.
AOUT 1830.
PRÉFACE.
IL fallait un dénouement prompt et heu-
reux au drame le plus beau, le plus sublime
qui ait jamais été offert à l'admiration de
l'univers et de la postérité. Aussi les nobles
députés de la France ont-ils, d'une voix una-
nime , proclamé le duc d'Orléans lieute-
nant-général du royaume. Quel meilleur
choix pouvaient-ils faire ! ils ont appelé le
prince qui se montra toujours du côté de
la patrie, et dont les enfans furent élevés
avec les nôtres ; le prince qui, à Jemmapes,
défendait le drapeau national, et qui, dans
son exil, repoussa toujours avec horreur les
secours de l'étranger. Pour compléter un si
beau portrait, citons ce passage extrait d'une
lettre de Paul-Louis Courrier, imprimée en
1822. Cet écrivain, le plus populaire de tous,
dont le talent original et inimitable fut trop
tôt ravi à la France, qu'il vengeait de ses
méchans et ridicules oppresseurs, est l'auto-
ij PRÉFACE.
rité la plus imposante à invoquer aujour-
d'hui; il s'exprime ainsi :
« J'aime le duc d'Orléans, parce qu'étant
« né prince, il daigne être honnête homme.
« Il ne m'a rien, promis; mais le cas avenant,
«je me fierais a lui, et, l'accord fait, je
« pense qu'il le tiendrait sans fraude, sans
« en délibérer avec des gentilshommes , ni
« en consulter les jésuites. Voici ce qui me
« donne de lui cette opinion, : il est de notre
« temps; de ce siècle, non de l'autre; ayant
« peu vu ce qu'on nomme ancien régime, Il
« a fait la guerre avec nous , d'où vient qu'il
« n'a pas peur des sous-officiers; et depuis,
« émigré malgré lui, jamais il ne fit la guerre.
« contre nous , sachant trop ce qu'il devait à
« la terre natale , et qu'on ne peut avoir rai-
« son contre son pays. Il sait cela , et d'au-
« tres choses qui ne s'apprennent guère dans le
« rang où il est. Son bonheur a voulu qu'il
« en ait pu descendre, et, jeune, vivre comme
« nous. De prince, il s'est fait homme. En
« France, il combattait nos communs enne-
« mis; hors de France, il a travaillé pour
« vivre. De lui n'a pu se.dire le mot : Rien
« oublié, ni rien appris. Les étrangers l'ont
« vu s'instruire, et non mendier. Il n'a point
« prié Pitt ni supplié Cobourg de ravager nos
« champs, de brûler nos villages pour venger
PREFACE; iij
« les châteaux. De retour , il n'a point fondé
« des messes, des. séminaires, ni doté des
« couvens à nos dépens; mais , sage dans sa.
« vie, dans ses moeurs, il a donne un exemple
« qui prêchait mieux que les missionnaires.
« Bref, c'est un homme de.bien. Je voudrais,
« quant à moi, que tous les princes lui res-
« semblassent; aucun d'eux n'y perdrait, et
« nous y.gagnerions. S'il gouvernait; il ajus-
« ferait bien des choses, non-seulement par
« la sagesse qui peut être en lui , mais par
« une vertu non moins considérable et trop
« peu célébrée. C'est son économie, qualité si
« l'on veut bourgeoise , que la cour abhorre
« dans un prince, mais pour, nous si pré-
« cieuse, pour nous administrer, si belle,
« si , comment dirai-je? divine, qu'avec
« elle je Je tiendrais quitte quasi de toutes les
" autres.
« Lorsque j'en parle ainsi, ce n'est pas que
« je le connaisse plus que vous , ni peut-être
« autant, ne l'ayant même jamais vu. Je ne
« sais que ce qui se dit; mais le public n'est
« point sot, et peut juger les princes, car ils
« vivent en public. Ce n'est pas non plus que
« je sois son partisan , n'ayant jamais été du
« parti de personne. Je ne suivrai pas un
« homme, ne cherchant pas fortune dans les
« révolutions, contre-révolutions qui se font
« au profit de quelques-uns. Né dans le, peu-
IV PREFACE.
« ple, j'y suis resté par choix; et, quand il
« faudra opter, je serai du parti du peuple,
« des paysans comme moi. »
Le prince ayant cédé à l'appel des députés,
qui était celui de la nation tout entière, pa-
rut , le 31 juillet a midi, au balcon de son
Palais , d'où il salua le peuple de ces paroles
bien dignes de lui :
« Mes chers concitoyens !
« Je m'efforcerai de répondre à la con-
" fiance du peuple français, et je m'empresse
« de partager tous ses périls et de m'associer
« à ses voeux. »
Il reparaît bientôt après au même balcon ,
et distribue au peuple la proclamation sui-
vante qui est accueillie par les cris unanimes
de vive la charte ! vive le duc d'Orléans ! vive
la liberté !
« Habitans de Paris !
« Les députés de la France, en ce moment
réunis a Paris , m'ont exprimé le désir que je
me rendisse dans celte capitale pour y exer-
PREFACE. V
cer les fonctions de lieutenant-général du
royaume.. ,
Je n'ai pas balancé a partager vos dangers,
à me placer au milieu de votre héroïque po-
pulation , et à faire tous mes efforts pour
vous préserver des calamités de la. guerre
civile et de l'anarchie.
En rentrant dans la ville de Paris, je por-
tais avec orgueil les couleurs glorieuses que
vous avez reprises, et que j'avais moi-même
long-temps portées.
Les chambres vont se réunir; elles avise-
ront aux moyens d'assurer le règne des lois ,
et le maintien des droits de la nation !
La charte sera désormais une vérité.
LOUIS-PHILIPPE D'ORLÉANS. »
A quatre heures, le lieutenant-général du
royaume se rend à cheval a l'Hôtel-de-Ville
entouré d'un concours immense de jeunes
gens de toutes les classes. Un grand nombre
de députés se pressait autour de lui, et
donnait un éclat extraordinaire a cet impor-
tant tableau.
VI PRÉFACE;
Le général Lafayette, ce héros des deux
Mondes , réuni aux deux autres membres du
gouvernement provisoire (le général Gérard
et le duc de Choiseul ), présente au prince les
félicitations de la nation.
Ces deux illustres Français s'embrassent
cordialement sur le balcon en présence de
tout le peuple transporté d'allégresse et d'ad-
miration; alors le duc d'Orléans laissa sortir
de son coeur ces mots : " C'est un garde natio-
nal qui vient rendre visite à son ancien gé-
néral ». Dès ce moment une satisfaction bien
vraie éclate dans toute la ville, l'enthou-
siasme pénètre tous les, coeurs ; et l'auteur de
ce bien-être, c'est celui que. nous pouvons
appeler sans crainte notre bien aimé LOUIS-
PHILIPPE D'ORLÉANS !
PRÉFACE. VlI
DISCOURS
Du lieutenant-général du royaume, prononcé le 3 août,
jour de l'ouverture des deux chambres.
Messieurs les Pairs et Messieurs les Députés,
Paris, troublé dans son repos par une déplorable viola-
tion de la charte et des lois, les défendait avec un courage
héroïque! Au milieu de cette lutte sanglante, aucune des
garanties de l'ordre social ne subsistait plus. Les personnes,
les propriétés, les droits, tout ce qui est précieux et cher
à des hommes et à des citoyens couraient les plus graves
dangers.
Dans cette absence de tout pouvoir public, le voeu de
mes concitoyens s'est tourné vers moi ; ils m'ont jugé digne
de concourir avec eux au salut de la patrie ; ils m'ont invité
à exercer les fonctions de lieutenant-général du royaume.
Leur cause m'a paru juste , les périls immenses, la né-
cessité impérieuse, mon devoir sacré. Je suis accouru au
milieu de ce vaillant peuple , suivi de ma famille, et por-
tant ces couleurs qui, pour la seconde fois, ont marqué
parmi nous le triomphe de la liberté.
Je suis accouru, fermement résolu à me dévouer à tout
ce que les circonstances exigeraient de moi, dans la situa-
tion où elles m'ont placé , pour rétablir l'empire des lois,
sauver la liberté menacée, et rendre impossible le retour
de si grands maux, en assurant à jamais le pouvoir de cette
charte, dont le nom, invoqué pendant le combat, l'était
encore après la victoire.
Dans l'accomplissement de cette noble tâche, c'est aux
chambres qu'il appartient de me guider. Tous les droits
doivent être solidement garantis , toutes les institutions
nécessaires à leur plein et libre exercice doivent recevoir
les développemens dont elles ont besoin. Attaché de coeur
et de conviction aux principes d'un gouvernement libre,
viij PREFACE.
j'en accepte d'avance toutes les conséquences. Je crois de-
voir appeler dès aujourd'hui votre attention sur l'organisa-
tion des gardes nationales, l'application du jury aux délits
de la presse, la formation des administrations départe-
mentales et municipales, et avant tout, sur cet art. 14 de
la charte qu'on a si odieusement interprété.
C'est dans ces sentimens , Messieurs, que je viens ouvrir
cette session.
Le passé m'est douloureux ; je déplore les infortunes que
j'aurais voulu prévenir; mais au milieu de ce magnanime
élan de la capitale et des autres cités françaises, à l'aspect
de l'ordre renaissant avec une merveilleuse promptitude ,
après une résistance pure de tous excès, un juste orgueil
national émeut mon coeur, et j'entrevois avec confiance
l'avenir de la patrie.
Oui, Messieurs, elle sera heureuse encore cette France
qui nous est si chère ; elle montrera à l'Europe qu'unique-
ment occupée de sa prospérité intérieure, elle chérit la
paix aussi bien que les libertés, et ne veut que le bonheur
et le repos de ses voisins.
Le respect de tous les droits, le soin de tous les inté-
rêts, la bonne foi dans le gouvernement, sont le meilleur
moyen de désarmer les partis, et de ramener dans les es-
prits cette confiance, dans les institutions cette stabilité,
seuls gages assurés du bonheur des peuples et de la force
des Etats.
Messieurs les pairs et Messieurs les députés, aussitôt
que les chambres seront constituées, je ferai porter à
votre connaissance l'acte d'abdication de S,M. le roi
Charles X: par ce même acte, S. A. R. Louis-Antoine de
France renonce également à ses droits. Cet acte a été
remis entre mes mains , hier, 2 août, à 11 heures du soir.
J'en ordonne ce matin le dépôt dans les archives de la
chambre des pairs, et je le fais insérer dans la partie offi-
cielle du Moniteur.
VIE
ANECDOTIQUE
DE LOUIS-PHILIPPE,
Duc d'Orléans,
LIEUTENANT-GÉNÉRAL DU ROYAUME.
LOUIS-PHILIPPE D'ORLÉANS, aujourd'hui
Lieutenant-Général du Royaume , est né à
Paris, le 6 octobre 1773, avec le titre de
DUC DE VALOIS; plus tard il reçut celui de
DUC DE CHARTRES , et après la mort du
prince son père, il devint DUC D'ORLÉANS
par droit d'hérédité, étant l'aîné des prin-
ces de sa famille.
« La princesse, sa mère, quoique ma-
riée depuis quatre ans, n'avait pas encore
2
eu le bonheur d'être mère, quoique les
eaux de Forges lui eussent redonné une
meilleure santé. S. A. cachait soigneuse-
ment le chagrin qu'elle en ressentait, lors-
qu'elle éprouva les premiers symptômes
d'une nouvelle grossesse *. Quelle satis-
faction pour elle de pouvoir annoncer
* En 1771, après deux ans de mariage, cette
princesse , qui mettait toute sa félicité à pouvoir
remplir les devoirs si doux de l'amour maternel,
eut la douleur de mettre au monde une fille
morte.
M. Fortaire, dans ses Mémoires de Penthièvre,
rend compte de ce malheureux accident, quoiqu'il
ne dise pas s'il fut occasioné par une partie de
chasse à laquelle Monseigneur le duc d'Orléans père
voulut que sa belle-fille assistât ; il paraît certain que
madame la duchesse de Chartres (son époux ne
possédait encore que ce titre ) fit observer à ce prince
que, vu son état, elle désirerait ne pas y aller. Le duc
d'Orléans insista, en lui disant que dans une calèche
il n'y aurait aucun danger ; que d'ailleurs il lui serait
à son époux qu'elle lui donnerait un gage
de son amour ! Elle rendit grâce à Dieu
de cet heureux événement, en le priant
tous les jours avec ferveur de combler ses
voeux en lui accordant un fils. Ses prières
furent enfin exaucées, et elle accoucha
heureusement de ce prince. *• »
agréable qu'elle y vînt. « J'obéirai, mon père,
répondit la princesse, puisque cela parait vous
faire plaisir. » En suivant la chasse dans la fo-
rêt , la calèche fut obligée de passer par-dessus
des troncs d'arbres ; cela donna de si fortes se-
cousses à la princesse, que son accident eut lieu
peu de temps après.
Pour se remettre, Madame la duchesse de
Chartres partit pour les eaux de Forges, et y
séjourna deux années de suite, pendant lesquel-
les elle rétablit sa santé, et ne laissa échapper
aucune occasion d'exercer sa bienfaisance ha-
bituelle.
* Journal de la vie de S. A. S. Madame la
duchesse d'Orléans douairière ; par M. E.De-
lile, son secrétaire intime.
4
Au commencement de l'année 1774?
madame la marquise de Rochambault
avait été nommée, primitivement, gou-
vernante de Monsieur LE DUC DE VALOIS ;
plus tard elle le fut également de M. le
duc DE MONTPENSIER.* On lui avait adjoint
madame Desrois en qualité de sous-gou-
vernante, jusqu'à ce que l'aîné de ces
deux princes eut atteint l'âge de cinq
ans.
Ce prince, parvenu à cet âge, fut remis
aux soins de M. le chevalier de Bonnard**.
Un soir que ce digne instituteur lisait à
* Antoine-Philippe d'Orléans, duc de Mont-
pensier, naquit le 3 juillet 1775, deux ans après
la naissance de son frère aîné.
** Monsieur de Bonnard était né à Sémur
en Auxois. Il avait servi honorablement dans
l'artillerie, et n'était pas moins distingué par
les grâces de son esprit que par l'aménité de
5
Monsieur LE DUC. DE VALOIS un extrait de
la vie de Monseigneur le duc de Bourgo-
gne, mort à l'âge de neuf ans et demi, et qui
avait mérité, par sa conduite et les qualités
qu'il promettait, qu'on s'occupât de lui,
et qu'on écrivît ses actions, le jeune
prince, qui écoutait attentivement, fut si
frappé des tableaux que lui présentait cet
extrait, qu'il se mit à fondre en larmes
en disant : « On ne pourrait encore rien
« dire de moi ! »
Lorsque Monsieur LE DUC DE VALOIS eut
atteint sa neuvième année, on lui don-
na , comme premier instituteur, madame
son caractère. Poëte ingénieux, il disputa la pal-
me à Voltaire et à Gresset dans la poésie légère.
C'était placer l'esprit et le goût près d'un ber-
ceau , suivant l'expression de Quintilien, et c'est
ainsi que Monseigneur LE DUC D'ORLÉANS et ses
frères apprirent, presqu'en naissant, à parler la
langue la plus polie et la plus aimable , comme
elle est en même temps la plus répandue.
6
la comtesse dé Genlis, douée d'un esprit
brillant, philosophique et religieux. Aux
études agréables , madame de Genlis en
joignit d'utiles pour l'avenir , d'après les
conseils de Rousseau, dans son Emile.
Il semblait qu'au milieu de toutes les
splendeurs de la cour de France , elle
craignait, nous dirons même elle présa-
geait notre terrible révolution ; elle pré-
vit en même temps une partie des royales
infortunes dont ses augustes élèves de-
vaient être un jour les victimes.
Elle leur enseigna donc tous les exerci-
ces qui fortifient et développent le corps,
leur donnent l'élégance et l'agilité, quali-
tés nécessaires à tous les hommes, mais
plus encore à ceux que leur rang et leur
naissance appellent à commander les
autres hommes.
Dès ses plus tendres années, Monsieur
LE DUC DE VALOIS montra un caractère de ré-
serve et de prudence extraordinaires. Voici
le portrait que fit de ce prince un écrivain
célèbre qui eut le bonheur de l'approcher
souvent dans sa jeunesse : « Il avait reçu
« de la nature, dit-il, la figure la plus
« noble et la plus agréable, une taille
« avantageuse dont les grâces se dévelop-
« pèrent avec l'âge, et un goût vif pour
« tous les exercices du corps , ce qui
« contribua à fortifier son tempérament,
« Il ne fut pas traité moins avantageuse-
« ment du côté de l'esprit et des qualités
« du coeur. Le son de sa voix était déli-
« cieux , ses expressions étaient correctes
« et naturelles, et il y avait toujours, dans
« ce qu'il disait, de cette facilité et de cet
« abandon qui est propre à l'homme qui
« est sûr de ce qu'il doit dire, et qui sait
« la manière de le dire ; son éducation
8
« avait été confiée à des gens d'honneur,
« de vertu et de mérite »
Lorsque ce prince fut arrivé à l'âge des
passions , il ne se conduisit pas avec moins
de modération et de sagesse ; et, envi-
ronné des premiers élémens de nos dis-
cordes , il n'y prit d'autre part que celle
qui lui fut imposée par la plus impérieuse
des nécessités, comme on le verra par la
suite.
Mesdemoiselles d'Orléans et de Char-
tres * étant avec madame de Genlis au
couvent de Belle-Chasse, Mademoiselle
* Le 23 août 1777, Madame la duchesse d'Or-
léans accoucha de deux filles; elles étaient jumel-
les. Mademoiselle d'Orléans mourut le 6 février
1784 : elle était l'aînée de sa soeur , d'une demi-
heure.
Au moment du baptême de ces deux princes-
d'Orléans fut atteinte de la rougeole ; dès
que l'on en reconnut les premiers symp-
tômes , on s'empressa d'éloigner Made-
moiselle de Chartres. Madame la duchesse
d'Orléans voulut s'établir auprès de sa
chère fille , quoique madame de Genlis
la suppliât de s'éloigner aussi, attendu
qu'elle n'avait pas eu cette maladie, en
ajoutant : « qu'elle la suppliait de se re-
poser sur elle pour donner les plus grands
soins à Mademoiselle d'Orléans. »
ses, Madame la duchesse d'Orléans supplia
monseigneur le Dauphin ( depuis Louis XVI )
de vouloir bien permettre que l'une de ses deux
filles prît le nom d'Eugène ; le prince y consen-
tit , et ce fut la cadette ( depuis Mademoiselle
d'Orléans ) qui fut appelée Eugène - Louise-
Adélaïde.
Cette circonstance provenait d'une promesse
qu'avait faite à une de ses amies Madame la du-
chesse d'Orléans, tandis qu'elle était encore au
couvent des Bénédictines de Montmartre.
10
Quelque raison que l'on pût exposer à
cette tendre mère , elle ne voulut pas
quitter sa fille ; elle resta constamment
nuit et jour auprès d'elle jusqu'à ses der-
niers momens. Aussitôt après Madame la
duchesse d'Orléans eut la rougeole, et en
fut dangereusement malade.
Nous ne pouvons à cette occasion nous
empêcher de rapporter un trait aussi tou-
chant qu'extraordinaire de Mademoiselle
de Chartres ( qui devint alors Mademoi-
selle d'Orléans ), au sujet de la mort de
sa soeur aînée.
Cette jeune princesse jouait quelques
jours après à un jeu dans lequel on donne
des gages. C'était à elle d'ordonner pour
le rachat de l'un de ceux qu'on avait tou-
ché , lorsqu'elle dit : « Qu'elle ordonnait
« à celui ou à celle à qui appartiendrait
« le gage, de prier Dieu pour sa soeur
« d'Orléans. »
11
Il est facile d'imaginer l'impression
que fit, sur tous ceux qui étaient présens,
me telle pensée de la part d'un enfant de
quatre arts.
On peut lire, dans un ouvrage en quatre
volumes que publia madame de Genlis
en 179.., intitulé : Leçons d'une gouver-
nante à ses éleves, les détails circonstan-
ciés de l'éducation qu'elle donnait aux
jeunes princes. Nous en extrayons ce qui
suit :
« Voilà, dit-elle, quelles ont été les étu-
« des réglées et suivies des princes* . Durant
« l'hiver nous allions tous les huit ou dix
« jours à la comédie française, en ayant
* MM. les ducs DE CHARTRES , de Montpensier
et le comte de Beaujolais.
Le plus jeune de ces princes était né à Paris ,
le 7 octobre 1779; il n'avait alors que cinq ans.
12
« soin de choisir toujours de bonnes piè-
« ces, et qu'ils n'avaient jamais vu jouer.
« Le lendemain matin ils dictaient l'extrait
« des pièces qu'ils avaient vues la veille.
« D'autres fois nous allions voir le matin
« des monumens , des églises, des ventes,
« des cabinets de tableaux et de curiosi-
« tés ; des animaux extraordinaires, soit
« dans les foires ou à la Ménagerie , ou
« enfin des manufactures. Dans nos cour-
« ses relatives aux arts, nous étions tou-
« jours accompagnés d'une personne qui
« était en état, par ses talens, ses connais-
« sances ou ses goûts, de diriger notre ju-
« gement sur l'architecture , la sculpture
« et la peinture. Les tombeaux des égli-
« ses, les statues et les tableaux rappe-
« laient aux enfans les principaux traits
« de l'histoire ou de la mythologie ; et la
« facilité avec laquelle ils devinaient les
« sujets, les faisait jouir d'une ma-
13
« nière utile du fruit de leurs lectures.
« J'ai aussi trouvé dans notre cours de
« manufactures, outre l'instruction qui
« en résulte , un très - grand avantage
« pour des enfans , celui de les fortifier ,
« de les aguerrir, et de leur ôter pour ja-
« mais une infinité de petites délicatesses
« incommodes et ridicules.
« Pendant six ans mes élèves ont passé
" une partie de leur matinée d'hiver ,
« trois ou quatre fois la semaine, à descen-
« dre dans des caves profondes, à monter
« des escaliers très - raides composés de
« six , sept et même huit étages, et com-
« munément terminés par des échelles ;
« à traverser à pied de grandes cours
« pleines de boue ou de neige, etc. Pen-
« dant tout ce temps la curiosité les a fait
« supporter gaîment l'incommodité des
« odeurs les plus fortes et les plus désa-
« gréables., telles que celles des vernis ,
14
« des tanneries, etc. Et l'humidité des
« souterrains , et la chaleur brûlante des
« fourneaux, le bruit étourdissant des
« marteaux sur les enclumes , le dégoût
« de certains ateliers (par exemple ceux
« où l'on fait des cordes à boyaux, et
« où l'on fabrique la chandelle ), et enfin
« les risques que l'on peut courir en sui—
« vant quelques-unes de ces opérations*,
« et ils ont retiré un très-grand fruit de
« toutes les courses que je leur ai fait
« faire.
« Pendant l'été nous allions voir les
« maisons royales et religieuses, des châ-
« teaux et des jardins. Nous avons aussi
* En voyant une fonte d'argent chez un or-
fèvre fameux à cette époque, appelé Boulier,
Monsieur LE DUC DE CHARTRES , s'étant approché
trop près , reçut à la jambe une éclaboussure de
la matière , qui le brûla très-grièvement. Il ne
s'en plaignit nullement, et on ne s'en aperçut
15
« joué la comédie. Le jeu de barres était
« encore un de leurs amusemens favoris.
« Ce jeu est un des exercices que les
« princes aimaient le mieux. Outre qu'on
« peut le rendre très-moral, on y peut
« montrer de la probité et de la délica-
« tesse , du courage et de la générosité,
« en arrangeant les parties avec une par-
« faite égalité, en se condamnant soi-
« même dans les coups douteux, et en
« s'exposantpour délivrer ses amis. Il faut
« applaudir alors, non celui qui court
« avec le plus de grâce, mais celui qui
« se montre le plus hardi et le plus
« adroit, etc.
qu'après que cette opération de fonte fut termi-
née entièrement, en voyant son bas déchiré et
sanglant.
Monsieur LE DUC DE CHARTRES venait d'attein-
dre sa treizième année lorsque cet accident 1ui
arriva.
16
" A la campagne , les princes faisaient
« toujours deux promenades par jour;
« la première à sept heures du matin ;
« on la faisait commencer par des courses,
« des sauts et l'exercice de monter sur des
« arbres * ; ensuite on faisait le tour du
« parc avec un jardinier qui apprenait le
« nom des arbres , des légumes , des
« plantes , et la manière de les cultiver ;
« les princes finissaient eux-mêmes par
« entretenir un petit jardin qui leur ap-
« partenait.
« La promenade du soir (lorsque nous
« ne faisions pas de grandes courses )
* Un jour, monsieur LE DUC DE CHARTRES
était monté sur un arbre très-élevé et s'était sus-
pendu d'une seule main à une des branches les
plus hautes qui paraissait très -forte. Tout à coup
la branche vint à se rompre , et le prince, quoi-
que ayant perdu l'équilibre , conserva toute sa
tête en s'élançant à terre; de manière à ne pas se
blesser en tombant. Il en fut quitte pour deux
17
« était en grande partie consacrée à la
" botanique ; outre que j'avais établi
« qu'au dîner on ne parlerait qu'anglais ,
« au souper italien, le jardinier, qui était
« Allemand d'origine, et qui possédait
« parfaitement cette langue , avait ordre
« de ne jamais parler que cette dernière
« lorsque les princes conversaient avec
« lui.
« Quant aux promenades que je faisais
« en voitures, Monsieur LE DUC DE CHAR-
« TRES et son frère les ont toujours fait
« à cheval *. Enfin quelquefois, pendant
profondes écorchures à la cuisse , auxquelles il
ne fit pas la moindre attention. Plusieurs per-
sonnes qui furent témoins de ce fait, ne purent
s'empêcher d'applaudir au sang-froid et au cou-
rage que montra ce jeune prince dans cette cir-
constance.
* Monsieur le DUC DE CHARTRES commença
à monter à cheval dès l'âge de six ans ; il n'eut
18
« les temps orageux, on dansait avec les
« paysans du heu. »
En 1788, ce prince, accompagné de
ses deux frères, et sous la conduite de
madame de Genlis, fit un voyage en Nor-
mandie.
Croirait-on qu'à une époque où le
meilleur des rois avait aboli la torture, on
pût voir encore au Mont-Saint-Michel
la cage de fer où un gazetier de Hollande,
qui avait écrit contre Louis XIV, fut en-
fermé pendant dix-sept années? On y a-
vait mis de loin en loin , il est vrai, quel-
ques prisonniers ; mais ils y étaient restés
à cet âge d'autre maître que Monseigneur le duc
d'Orléans, son père, reconnu très-habile écuyer.
Le jeune prince, à l'âge de douze ans, fit une course
de vingt lieues dans la même journée sur un
cheval extrêmement rétif, sans en être fatigué.
19
très-peu de temps, et c'était plutôt pour
leur faire peur, et les engager à se taire
sur des matières trop délicates pour eux ,
que pour les punir véritablement. Quoi
qu'il en soit, Monsieur LE DUC DE CHARTRES
la fit détruire sous ses yeux mêmes, et
cet acte d'humanité chrétienne fut ap-
prouvé par le vertueux Louis XVI.
« ..... Je les questionnai sur la fameuse
cage de fer, dit encore madame de Gen-
lis ; ils m'apprirent qu'elle n'était point
de fer, mais de bois, formée avec d'é-
normes poutres, laissant entre elles des
intervalles à jour de la largeur de trois à
quatre doigts. Il y avait environ quinze
ans qu'on n'y avait mis de prisonniers. Là-
dessus je témoignai ma surprise. Le prieur
me répondit que son intention était de
détruire un jour ce monument de cruauté.
Alors MADEMOISELLE et ses frères se sont
20
écriés qu'ils auraient une joie extrême de
le voir détruire en leur présence. A ces
mots le prieur nous dit qu'il était le
maître de l'anéantir , parce que le comte
d'Artois, ayant passé quelques mois avant
nous au Mont-Saint-Michel, en avait po-
sitivement ordonné la démolition; le prieur
ajouta que diverses raisons l'avaient forcé
de différer, mais qu'il allait accorder aux
princes cette satisfaction le lendemain ma-
tin , et que ce serait certainement la plus
belle fête qu'on leur eût jamais donnée.
J'occupai la chambre où couchait M. l'ab-
bé Sabathier, qui fut retenu dans ce châ-
teau pour une si belle cause. Les religieux
ne parlaient de lui qu'avec attendrisse-
ment et enthousiasme.
« Quelques heures avant notre départ
du Mont-Saint-Michel, le prieur, suivi
des religieux, de deux charpentiers, d'un
21
des suisses du château , et de la plus
grande partie des prisonniers (nous avions
désiré qu'ils vinssent avec nous ), nous
conduisit au heu qui renfermait cette ter-
rible cage. Pour y arriver, on était obligé
de traverser des souterrains si obscurs ,
qu'il y fallait des flambeaux ; et après
avoir descendu beaucoup d'escaliers , on
parvenait à une affreuse cave où était
l'abominable cage , d'une petitesse extrê-
me , et posée sur un terrain humide où
l'on voyait ruisseler l'eau. J'y entrai avec
un sentiment d'horreur et d'indignation ,
tempéré par la douce pensée que du moins,
grâce à mes élèves , aucun infortuné dé-
sormais n'y réfléchirait douloureusement
sur ses maux et sur la méchanceté des hom-
mes. Monsieur LE DUC DE CHARTRES , avec
l'expression la plus touchante , et une
force au-dessus de son âge , donna le pre-
mier coup de hardie à la cage , ensuite les
22
charpentiers abattirent la porte et plu-
sieurs pièces de bois. Je n'ai rien vu de
plus attendrissant que les transports, les
acclamations et les applaudissemens des
prisonniers pendant cette exécution. C'é-
tait sûrement la première fois que ces
voûtes retentissaient de cris de joie. Au
milieu de tout ce tumulte , je fus frappé
de la figure triste et consternée du suisse
du château, qui considérait ce spectacle
avec le plus grand chagrin. Je fis part de
ma remarque au prieur, qui me dit que
cet homme regrettait cette cage, parce
qu'il la faisait voir aux étrangers. Mon-
sieur LE DUC DE CHARTRES donna dix louis
à ce suisse, en lui disant qu'au lieu de
montrer à l'avenir la cage aux voyageurs,
il leur montrerait la place qu'elle occu-
pait , et que cette vue leur serait sûre-
ment plus agréable * »
* Mémoires de madame de Genlis.
23
L'usage voulait à la cour de France
que les princes du sang ne fussent ad-
mis dans l'ordre du Saint-Esprit, et
n'en reçussent le cordon qu'après leur
première communion. Cette époque pas-
sée , le Roi fixait le jour qu'il jugeait à
propos pour la cérémonie.
Le candidat mettait un habit d'étoffe
d'argent. Il avait des chausses retrous-
sées, des bas de soie blancs et des sou-
liers de velours de la même couleur;
un manteau court de damas noir brodé,
et un rabat de point ou de dentelle. Il
portait sur la tête une toque de velours
noir garnie d'un cordon de diamans, et
ornée d'un bouquet de plumes d'autru-
ches blanches, du milieu duquel s'éle-
vait une aigrette noire. Le fourreau de
l'épée était de velours ou de satin blanc.
24
Ce fut avec ce costume que le jeune
DUC DE CHARTRES vint recevoir le cordon
bleu des mains de Louis XVI, le 1er jan-
vier 1789.
L'innocence de l'âge du jeune candi-
dat , l'éclat du costume qu'il portait,
tout contribuait à rehausser sa taille
élégante , et à donner à cette cérémonie
une sorte de magie. Les assistans étaient
dans l'admiration , et malgré le respect
que commandait cette cérémonie , qui
formait un coup-d'oeil ravissant, plus
d'un des éminens spectateurs qui y as-
sistaient ne purent s'empêcher de s'é-
crier : « Que ce n'était point un enfant,
« que c'était un ange que l'on recevait
« chevalier ! »
Au commencement de l'année sui-
vante, Monsieur LE DUC DE CHARTRES re-
çut les mille écus qui lui revenaient de
son cordon bleu. Le prince son père
25
avait désiré qu'on lui donnât cette
forte somme tout entière , en lui lais-
sant la liberté d'en faire tel usage qu'il
voudrait. Au moment même qu'il les re-
çut, le jeune prince courut sur-le-champ,
de lui-même , donner cinquante louis à
son frère, Monsieur le duc de Mont-
pensier ; quinze à Mademoiselle d'Or-
léans , sa soeur ; autant à son plus jeune
frère , M. le comte de Beaujolais ; ne
se réservant que cinquante louis pour
lui, dont il fit un usage très-louable,
puisqu'il les distribua, en partie , à des
pauvres et à des malheureux.
Madame de Genlis, en rapportant cette
circonstance , ajoute : « On m'a dit aussi
« que Monsieur le duc de Montpensier
« avait fait beaucoup de charité. Mon-
« sieur le comte de Beaujolais a dépensé
« en très-peu de temps tout son argent
3
26
« en dons, présens et aumônes, ainsi
« que MADEMOISELLE. »
Au mois d'août 1789, MM. les ducs
DE CHARTRES et de Montpensier traver-
saient à cheval un village à quelques
lieues de Saint-Leu ; tous les paysans , à
la vue du cordon bleu que portait l'aîné
des deux frères, firent entendre des cris
affreux mêlés de juremens horribles. Les
deux princes, sans paraître y faire atten-
tion, continuèrent leur chemin, tou-
jours au petit trot. Ils ne pouvaient ce-
pendant comprendre cette étrange fureur
de la part de gens auxquels ils n'avaient
fait que du bien. Un moment après, une
troupe de ces mêmes paysans accouru-
rent, armés de bâtons et de fourches,
en continuant leurs imprécations. L'un
27
d'eux ayant prononcé ces mots : « Misé-
rables ! vous avez beau fuir, nous vous
rattraperons bien. « Monsieur LE DUC DE
CHARTRES s'arrêta tout court, en disant :
« Puisqu'on nous accuse de fuir, nous
« ne continuerons pas notre route. »
Une des personnes qui suivaient les deux
princes ayant demandé à cette multitude
furieuse la raison qu'ils avaient d'en
vouloir à Monsieur LE DUC DE CHARTRES
et à son frère, à ce nom, ces paysans
parurent fort surpris, et tâchèrent de
s'excuser, en disant : « Qu'ils les avaient
pris pour d'autres, « et laissèrent les
deux princes continuer tranquillement
leur route , en criant : « Vive Monsieur
le duc de Chartres ! »
Ce jeune prince écrivit quelque temps
après à madame de Genlis une lettre tou-
28
■chante. Nous en copions littéralement ce
qui suit comme prouvant, mieux que ce
que l'on pourrait dire, combien S. A. était
déjà généreuse et charitable, et nous la
donnons comme un véritable modèle.
« Je me priverai de mes menus plai-
« sirs, disait-il, jusqu'à la fin de mon
« éducation, c'est-à-dire, jusqu'au 1er avril
« 1790; et j'en consacrerai l'argent à la
« bienfaisance. Tous les premiers du
« mois nous en déciderons l'emploi : je
« vous prie d'en recevoir ma parole d'hon-
« neur la plus sacrée. Je préférerais que
« ceci ne fût que de vous à moi, etc.. »
Plus tard , lorsque l'éloquence de la
tribune se montra pour la première fois
en France, Monsieur LE DUC DE CHARTRES
assista plusieurs fois aux séances de l'as-
29
semblée nationale. Il écoutait, avec un
enchantement naturel à son âge, ces
prodiges de la parole.
On sait avec quelle indifférence et
quelle noblesse de caractère il renonça à
des priviléges qui le mettaient en quelque
sorte au-dessus de ses frères , pour les
avantages de la fortune : voici ce que ra-
conte à ce sujet madame de Genlis, qui
fut témoin du fait qu'elle rapporte :
« J'écrirai ici avec grand plaisir une
chose charmante de Monsieur LE DUC DE
CHARTRES. Le jour où l'assemblée natio-
nale a aboli le droit d'aînesse, on est venu
l'annoncer à Monsieur LE DUC DE CHAR-
TRES , qui, du premier mouvement, s'est
écrié en embrassant son frère : « J'en suis
« charmé ; mais, quand on ne l'eût pas
« fait, cela aurait été tout de même en-
« tre nous ; mon frère le sait bien depuis
« long-temps. » Cela a été dit avec toute.
la bonne grâce que donne en ces occa-
sions un excellent coeur, et qu'on ne
peut rendre dans un écrit. »
La France commençait alors à être
agitée par les convulsions qui, plus tard,
ont fini par la bouleverser. La société tout
entière paraissait tourmentée d'une in-
quiétude vague, d'un besoin d'émotions
qui disposait les esprits à recevoir sans
choix, à admettre sans examen les nom-
breux changemens que chacun proposait.
Des principes désorganisateurs, symptô-
mes fatals de la mort des empires, com-
mençaient à pénétrer dans toutes les
classes , et plus tard ils envahirent même
jusqu'à la cabane du pauvre ; en un mot,
la révolution française s'avançait à pas
de géant, et menaçait de tout anéantir,
lorsque Madame la duchesse d'Orléans ,
dont le jugement était parfait, prévit
dès lors les malheurs affreux qui de-
31
vaient être la suite inévitable de l'adop-
tion des nouveaux systèmes.Elle s'éloigna
donc du monde pour éviter la contagion,
et chercha dans son intérieur la seule
jouissance qu'elle pût désormais y ren-
contrer, après le bonheur d'embrasser ses
enfans, celle de répandre ses nombreux
bienfaits dans le sein des pauvres.
Madame la duchesse d'Orléans, au com-
ble de l'affliction de se voir en quelque
sorte forcée de se séparer de ses chers
enfans, s'était rendue à Eu auprès de son
respectable père , qu'elle ne quitta plus
jusqu'à sa mort; mais elle fut bientôt obli-
gée de quitter cette résidence qu'elle ai-
mait beaucoup. Aussitôt arrivée, elle écri-
vit la lettre suivante à Monsieur LE DUC
DE CHARTRES , où chaque ligne retrace la
révoyance d'une tendre mère :
32
« Je t'envoie , mon cher ami, une
« lettre que je viens de recevoir de ton
« grand-père, à Rouen; c'est une réponse
« à des questions que je lui ai faites rela-
« tivement à mes Pâques ; ayant toute
« ma vie été guidée par lui, je désire
« l'être sur le point le plus essentiel.
« Voilà ce qu'il me répond : Ma ten-
« dresse pour mes chers enfans et mon
« devoir me font une loi de leur com-
« muniquer cette lettre ; et, comme je
" ne serai pas à Paris au moment des
« Pâques , c'est toi, mon cher ami, que
« je charge de la lire à tes frères et à tes
« soeurs. Je leur écrirai à tous sur cet
« objet ; mais , comme je ne le puis pas
« encore , je te prie d'y suppléer en leur
« montrant cette lettre de mon père que
« tu me renverras sur-le-champ après.
« Je viens d'arriver extrêmement souf-
« fiante et fatiguée ; mais les consola-
33
« tions que je suis sûre de trouver auprès
« du meilleur des pères , me ranime-
« ront. Je désire , pour ton bonheur et
» pour le mien , que tu m'aimes com-
« me je te chéris. J'embrasse tous mes
« chers enfans.
« 18 décembre.
« L. M.-A. DE BOURBON. »
Monsieur LE DUC DE CHARTRES , ses frè-
res et Mademoiselle d'Orléans étaient
encore à cette époque à Bellechasse. Le
prince communiqua à la princesse sa
soeur et à ses frères la lettre de leur au-
guste mère, et lui répondit quelques jours
après une lettre dont nous extrairons le
passage suivant :
« 25 décembre.
" ......
« Je me suis confessé hier matin ; j'ai
« dîné au Palais-Royal, et j'ai été de là à
34
" la société philanthropique ; je n'ai pu
« revenir qu'à huit heures, on faisait de
« la musique. A neuf heures et demie,
« comme je croyais que je pourrais faire
« mes dévotions à Bellechasse et rester au
« réveillon, j'ai attendu un quart d'heure
« afin qu'en y arrivant je pusse trouver
« mes frères partis ; mais cela n'arriva
« pas comme je l'avais prévu, et je fus
« obligé de revenir à pied au Palais-
« Royal à dix heures et demie. Je trou-
« vai tout le monde à souper ; je m'ex-
« cusai le mieux que je pus» Après le
« souper , j'ai rentré dans ma chambre
« pour dire quelques prières , ensuite je
" suis allé à la messe de minuit à Saint-
« Eustache; je suis rentré vers deux heu-
« res après avoir fait mes dévotions à
« cette messe. . . . »
On voit par ce fragment de lettre, faite
en forme de journal, que non-seulement
35
le prince instruisait sa digne mère de ses
moindres actions , mais encore que per-
sonne mieux que lui ne remplissait ses
devoirs comme homme, comme prince,
comme chrétien.
Un décret lancé par l'assemblée cons-
stituante enjoignit à tous les colonels
propriétaires de régimens d'abandonner
a carrière militaire, ou de rejoindre dans
es vingt-quatre heures leurs régimens
respectifs, et d'en prendre le commande-
ment.
Monsieur LE DUC DE CHARTRES , ambi-
tionnant plus que qui que ce soit l'hon-
neur de servir sa patrie, n'hésita pas un
seul instant à se mettre en personne à la
tête du 14e régiment de dragons qui por-
tait son nom, et dont il avait été nommé
36
colonel six ans auparavant*. Ce régiment
se trouvait alors en garnison à Vendôme.
Le prince, accompagné de M. Alexandre
Peyre, le célèbre ingénieur et cligne au-
teur de l'École des Pères, qui était atta-
ché à sa personne, arriva dans cette ville
au commencement du mois de juin 1791.
Monsieur LE DUC DE CHARTRES , dans un
journal qu'il transcrivait à la main cha-
que jour depuis son départ de Paris,
raconte la manière dont il fut reconnu]
par les officiers supérieurs de son régi-
ment.
* Le brevet de colonel du prince datait du
20 novembre 1785.
Au mois d'août 1791 , ayant quitté Vendôme
avec son régiment pour se rendre à Valencien-
nes, où il devait tenir garnison, Monsieur LE
DUC DE CHARTRES y passa l'hiver, remplissant
les fonctions de commandant de place, comme
plus ancien colonel de cette garnison.
37
« Je me suis levé ce matin * à quatre
» heures trois quarts ; à six heures j'ai
« été dans toutes les écuries avec les lieu-
« tenans-colonels. Je suis rentré à huit
« heures; et, après avoir déjeûné , j'ai
« écrit à mon père , et j'ai fait mes ar-
« rangemens. Maintenant je suis entiè-
« rement établi. A dix heures est venu
« M. de La Gondie ; à onze heures nous
« nous sommes rendus avec lui sur la
« place. Les officiers ont fait un cercle ,
« les guidons au milieu. M. de La Gondie
« a notifié aux officiers, sous-officiers et
« dragons de me reconnaître pour leur
« colonel. On a ensuite apporté chez moi
« les guidons et la caisse du régiment.
« Messieurs les officiers sont venus me
« faire visite ; ensuite j'ai été à la para-
" de, puis dîner à l'auberge avec MM. les
* Le 16 juin.
4
38
« officiers. Ils ont été fort bien ; ils ont
« bu à ma santé, j'ai bu à la leur et à
« celle de tout le régiment; ensuite j'ai
« été faire une visite au maire de la com-
« mune , au commandant de la garde
« nationale, au président du tribunal
« et au commissaire du roi. Rentré , j'ai
« écrit mon journal.
« Je ferai tout ce qui dépendra de moi
« pour justifier l'accueil favorable que
« l'on m'a fait, en consacrant toute ma
« vie au service de ma patrie, et j'espère
« que le 14e régiment que j'ai l'honneur
« de commander sera toujours dans l'état
« florissant où je l'ai trouvé, et qu'il con-
« tinuera à être l'exemple de la subor-
« dination et de la discipline. .....
« Le soir je suis rentré à sept heures ,
« j'ai écrit à ma mère, soupé, dit mon
39
« office. Je me suis couché à neuf heu-
« res.»
Ce fut dans cette première garnison
que par son courage, autant que par sa
présence d'esprit, que Monsieur LE DUC
DE CHARTRES , eut le bonheur de sauver,
des mains d'une multitude furieuse, un
vénérable ecclésiastique non assermenté.
Elle voulait le massacrer parce que, di-
saient-ils , « il avait regardé avec mépris
« une procession dirigée par un prêtre
« constitutionnel. »
Nous allons laisser raconter cette aven-
ture par le prince lui-même : *
* Un personnage aussi honorable que digne
de foi, et qui a été plusieurs fois à même d'ap-
procher de Monseigneur LE DUC D'ORLÉANS pen-
dant le cours de sa longue émigration, a bien
voulu nous communiquer cette narration inté-
ressante.

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin