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Vie cléricale. L'Abbé Gérôme

De
290 pages
Degorce-Cadot (Paris). 1869. In-18, 287 p..
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LA
VIE CLÉRICALE
CorLOMMiEns. — Typofir. A. MOUSS1N.
FRANCIS MAGNARD
LA
ViSttERICALE
L'ABBE JEROME
PARIS
DEGORCE-CADOT, LIBRAIRE-ÉDITEUR
70 BIS, RUE BONAPARTE, 70 BIS
L'ABBE JEROME
CHAPITRE PREMIER
Le petit séminaire de *** n'est pas une insti-
tution purement ecclésiastique.
Outre la semence destinée à fructifier, selon
l'étymologie, dans le grand séminaire, ony trouve
un grand nombre de jeunes gens qu'y envoient
leurs familles, conservant, malgré des habitudes
religieuses, les préjugés gallicans contre les jé-
suites.
Presque tous boursiers, les élèves ecclésias-
tiques forment une milice sainte qui vérifie et
contrôle ses hommes; tout ce qui n'est pas avec
eux est contre eux.
Cette idée d'exclusion, éminemment catholique
et politique, les constitue en majorité, non moins
que le fait de la vocation; les mondains ne sont
que les hommes d'argent, les entreteneurs du
séminaire, aussi se vengent-ils par le dédain in-
volontaire qu'a le riche pour le pauvre.
1
2 L ABBE JEROME
Bien des causes mettent cette rivalité en re-
lief : le costume d'abord.
Ici, les habits vert pomme, les bleus impossi-
bles, les pantalons à fond approximatif, les gilets
à dessins de robes, attestent une lutte héroïque
contre le temps. Là, toujours homogènes, les
vêtements se raccommodent et ne se rapiècent
pas.
La sollicitude d'une mère .et l'habileté d'un
tailleur se trouvent perpétuellement en présence.
Les figures et les attitudes sont dans le même
rapport. Les prêtres de l'avenir, sachant, même
au plus fort d'une partie de barres, ménager les
coutures de leurs vêtements, vont gravement :
leur sourire a cette sérénité modeste que l'Ecri-
ture recommande au sage ; ils plaisantent parfois,
mais sans dépouiller une triple enveloppe de
prudence, d'ignorance et de chasteté.
Cette retenue s'étend jusque sur les fils de
Matnmon, gênés dans l'épanouissement de cette
perversité naïve qui est le propre des collégiens.
Aussi, le petit séminaire de w est-il un vrai
microcosme ; rarement usine à éducation a réuni
plus de petits intérêts, plus de petites person-
nalités.
Les supérieurs avaient voulu régler ces riva-
lités et en contre-balancer l'influence par l'insti-
ution des congrégations.
Peine inutile 1 la congrégation de la Vierge
L ABBE JEROME S
(bannière bleue) absorba l'élément mondain; elle
avait tous les chanteurs, tous les pianistes, ce
qui donnait à ses réunions lin faux air de con-
cert ; chaque année, elle tirait une loterie dans
sa chapelle, ornée à profusion de vases et de
fleurs ; on parlait du monde que connaîtraient
un jour les récipiendaires, — de ce monde impie
où il leur faudrait porter haut l'étendard de la
divine Mère.
Dans la chapelle de la communauté se rassem-
blait la congrégation du Sacré-Coeur (bannière
violette), réservée aux futurs ecclésiastiques ;
point d'ornements, peu de chants, des speach de
fond ; de petites conférences sur l'esprit sacerdo-
tal et sur la religion en matière de philosophie.
Hors de là, le lien idéal par lequel les prêtres
essayaient de réunir le sol et la semence, le mi-
nistre et le fidèle, était brisé, et les rivalités se
retrouvaient dans les diverses bandes-.
Ce qu'on nommait, en parlera entarisme, droite ,
gauche, centre, centre droit, centre gauche, dé-
finirait assez bien leurs positions respectives;
Un jeune professeur s'amusa à classer synopti-
quement les bandes, et offrit son travail au su-
périeur qui n'aimait pas l'esprit d'association et
qui répétait souvent cet axiome : — Ni plus de
trois, ni moins de trois.
Un seul élève embarrassa l'honnête classifi-
cateur ; c'était un des ecclésiastiques, ndmnlé
4 L AUBE JEROME
Charles Jérôme, l'une des gloires scolaires du
lieu, très-fort en histoire, en version latine et en
narration française. Sa conduite, parfaitement
régulière, avait cette régularité raide qui n'ins-
pire que l'estime, sentiment dangereux, dans un
séminaire, pour l'élève que ses supérieurs y
condamnent.
Loin du monde, où l'estime est le pivot des
relations sociales, dans un ordre d'idées, dans
un centre de vie où la force sentimentale se tra-
duit par des affections déplacées et engendre ce
qu'on appelle plaisamment des choux, l'estime
tourne à lafroideur, àl'incertitude,àla défiance.
Charles n'avait pas d'amis ; il ne s'approchait
jamais du cercle où l'abbé Rollet, économe-di-
recteur, racontait de petites histoires et donnait
de petits conseils.
On ne le connaissait réellement pas, malgré
la perfection insignifiante de ses notes trimes-
trielles.
— C'est un excellent élève, disait-on en élu-
dant la responsabilité d'une opinion motivée.
Seul, l'abbé Driancourt, supérieur, semblait
affectionner Jérôme etdéfendait sa position contre
la malveillance aimable de tous les professeurs,
assurément fâchés de ne pouvoir faire le tour de
ce jeune homme.
Le tableau synoptique n'avait pu, tant Jérôme
savait s'isoler en variant ses groupes, le ratta-
L'ABISÉ JEROME 5
cher à la bande, dite bande des hommes (pronon-
cez homes), l'X-légion du séminaire, le secret
souci des prêtres.
Pauvres, profitant sérieusement de l'éducation
qui leur était offerte sous une condition loin-
laine et toujours refusable,les hommes compo-
saient un élément protestant dans le séminaire,
on le savait, mais ils ne donnaient aucune prise
à cette opinion, se préparant par la dissimula-
tion et par le silence aux luttes que le monde ré
serve à ses déshérités.
• La courte biographie de Charles Jérôme était
à peu près celle de tous ces jeunes gens.
11 allait, tout enfant, à l'école des Frères où
son intelligence déjà élevée et dédaigneuse fut
remarquée ; on parla de lui au curé de la pa-
roisse ; un vicaire^ se chargea de lui enseigner
les premières hotions des humanités, et quand
il eut quinze ans, il entra au séminaire.
Chaque année scolaire s'ouvrait par une re-
traite solennelle destinée à dissiper les influences
dissipatrices des vacances.
La chapelle [s'illuminait; l'encens fumait;
l'orgue jouait; les prédicateurs célébraient avec
plus d'onction que jamais la béatitude terrestre,
suivie d'une éternelle félicité, qui attend les
âmes ferventes.
Ces pompes de l'oeil éblouissaient les nou-
veaux et leur donnaient un avant-goût des riches
6 L ABBE JEROME
vendanges qui se font en la vigne du Seigneur.
Les anciens, prosternés dans l'habitude, éprou-
vaient une joie spéciale pendant les trois jours
de la retraite. Dieu y usurpait tout ; au réfec-
toire même, on lisait des sermons au lieu de
l'histoire ecclésiastique de Beraud-Belcastel.
Le dernier jour de la retraite finissait, trois
cents voix nasillaient dans la chapelle un can-
tique à la Vierge (paroles de M. de Sambucy, —
air connu).
Car j'aspire, ô vierge Marie,
A te voir aux cieux, à le voir.
Jérôme ne chantait pas ; sa main tenait avec
une fermeté machinale le livre de cantiques, et
son oeil s'était obstinément attaché derrière l'au-
tel, sur un tableau italien tout empâté de vernis
et noirci par la fumée des cierges.
Une seule tête émergeait de la toile : c'était
une madone au Bambino dans le goût du Par-
migiano : elle avait le regard limpide de la ma-
ternité chaste; elle était vraiment femme et
charmante.
— Voyez donc Jérôme, dit en se penchant à
l'oreille du supérieur l'abbé Sibile, professeur
de troisième; qu'est-ce qu'il regarde avec une
attention si profane?
— Il médite.
Ce mot, dit un peu*sèchement, déconcerta
L'ABBÉ JÉROME 7 •
horriblement l'abbé Sibile, enchanté de trouver
un défaut à l'armure du jeune rhétoricien.
— Sibile a raison, pensait le supérieur. Ce
regard fixe sur le tableau est mauvais, à moins
que ce ne soit une exagération du culte de dulie.
On appelle ainsi le culte rendu aux saints.
M. Driancourt ne put s'empêcher de sourire
à ce mot baroque.
— Je saurai cela.
A la récréation du lendemain, le supérieur
fit appeler Charles Jérôme dans son cabinet.
Certes, M. Driancourt, supérieur du petit sé-
minaire, chanoine honoraire, était un homme
convaincu; il avait des hypocrisies de position
et non de caractère; habile dans ses relations
extérieures et diplomatiques, il connaissait bien
aussi la jeunesse, quoiqu'il se trompât à l'endroit
de certaines vocations et qu'il eût rejeté dans le
monde, sous prétexte d'incapacité, plusieurs
jeunes gens de conviction, véritables boeufs du
labour sacré.
A dessein peut-être, il corrigeait la bonhomie
de son double menton par des lunettes qui don-
naient une expression douteuse à sa figure ; on
n'approchait jamais de lui sans un respect in-
quiet.
— Vous me semblez un peu préoccupé depuis
la rentrée, Charles, dit M. Driancourt, en lui
prenant la main.
8 L ABBE JEROME
— Mais non, monsieur le supérieur.
— Vous arrivez, mon cher enfant, à la crise
périodique du jeune séminariste. Le démon,
furieux de perdre, en vous perdant, toutes les
âmes que vous arracherez, je l'espère, au mal,
commence avec vous un combat terrible. Dieu
lui a permis, pour éprouver ses serviteurs, de
s'armer contre eux des aiguillons delà chair.
Le jeune homme était devenu excessivement
rouge.
— Je vous jure, monsieur le supérieur...
— Ne faites pas l'enfant, reprit M. Driancourt,
en changeant de ton. Je ne veux pas être au-
jourd'hui le supérieur pour vous; je veux que
nous causions et que nous nous éclairions tous
deux; votre vocation.chancelle, ne le niez pas,
je le sais; mais je l'excuse. Voyons, mon ami,
à quoi pensiez-vous, hier, à la chapelle en re-
gardant la Vierge du maître-autel?
— Elle ressemble à quelqu'un.
— Que vous avez connu, à une de vos parentes?
— Oh ! non !
Le vieillard et le jeune homme se regardèrent
fixement.
— Dieu soit loué ! il n'en est encore qu'au
rêve, se dit M. Driancourt.
—• Vous avez passé les vacances chez votre
mère?
— Oui, monsieur le supérieur
L'ABBÉ JÉRÔME 9
— Que faisiez-vous?
— J'ai traduit en vers français un livre de
Y Enéide.
— Lequel?
— Le quatrième.
— Ah! Les amours de Didon etd'Enée. Vous
ne sortiez jamais?
— Si fait. J'allais me promener dans les bois.
— Et là vous rêviez? Ne craignez rien. Ce n'est
pas moi qui accuserai votre jeunesse, mon en-
fant, vous rêviez?
— Oui, mon père.
— Bien. Parlez-moi ainsi, comme à un con-
fesseur. A quoirêviez-vous?
Charles baissa la tête de cette façon instinc-
tive et animale qu'ont les enfants qui savent avoir
mal fait.
— Je comprends. Connaissez-vous desfemmes?
— Non, mon père.
— Comment vous les représentez-vous? Quel
rôle leur assignez-vous dans la vie?
— Mais...., je ne sais pas.
— Laissez-moi donc vous le dire, enfant : les
femmes sont ici-bas l'instrument du plaisir, et
pourcela onles aproclaméesles reines du monde.
Nous seuls traitons de puissance avec elles, elles
ne"peuvent nous annihiler, comme les autres
hommes.
La femme existe donc par le plaisir et pour le
10 L'ABBÉ JÉROME
plaisir; or, qu'est-ce que le plaisir? La sensation
d'un moment, dangereuse pour tous, mortelle
pour vous ; si vous l'écoutez une seule fois, si
vous préférez une volupté éphémère aux joies
fièresde la force et de la chasteté, vous êtesperdu ;
malgré vous, le plaisir deviendra votre grande
affaire. Et, croyez-moi, intelligent comme vous
êtes, il faut se donner un autre but, le poursui-
vre à travers tous les obstacles, et y arriver.
J'emploie ici un langage mondain, mais j'ai
à lutter avec ce monde qui vous a imprégné déjà
de ses mensonges et de ses vanités.
Moi, fils de paysan, peu instruit, incapable de
faire un long sermon, je suis arrivé à mon som-
met parce que je n'ai jamais dévié dans ma-vo-
lonté. Je mourrai sans doute où je suis, mais
non sans avoir transmis mon expérience à un fils
spirituel, aussi aimé que le sont les enfants se-
lon la chair, à un fils de mon âme, qui portera
loin le petit flambeau que je lui allume et dont
il fera un grand phare.
Charles avait laissé parler le vieillard et ne
put retenir un soupir. Le prêtre reprit :
— Vous rêviez donc dans les bois, mon enfant ;
et le rêve vous a suivi derrière le seuil de notre
sainte maison, vous lui avez même donné un
corps; vous songiez que vous aimeriez bien une
femme qui ressemblerait à la madone du pein-
tre, n'est-ce pas ?
L'ABBÉ JÉROME 11
Soit 1 il se peut que vous la rencontriez dans
un coin de la terre ; vous renoncez au sacerdoce,
vousla suivez, vous devenez employé, professeur,
expéditionnaire, vous vous reléguez parmi les
impuissants delà terre; car, sachez-le bien, votre
intelligence alors ne vous sera qu'un tourment
de plus.
Pour un petit désir qui vous a mordu au coeur,
vous vous croyez malheureux ! mais alors, inu-
tile, méprisé, mutilé par votre propre main,
vous n'aurez jamais assez de larmes pour pleurer
votre vie perdue. Rentrez au contraire dans la
pensée de Dieu, abîmez-vous dans ses grandeurs
et dans cette puissance dont le sacerdoce vous
communique un rayon ; fortifiez votre vocation ;
enflammé par la conviction, aidé par la parole,
vous grandissez, vous devenez fort, vous domi-
nez, vous régnez ! Oui, vous régnez ! Les philo-
sophes disent que nous agonisons! Qu'ils es-
sayent donc d'étouffer l'Eglise moribonde, et ils
verront quel cri poussera le monde en détresse I
Dieu n'a pas voulu que son oeuvre périsse, et
par ces femmes devant lesquelles les hommes se
prosternent, Dieu nous a donné la domination.
L'amour n'a pas encore détrôné la vieille foi :
les femmes croiront toujours à l'enfer et nous
tenons les clés du paradis.
M. Driancourt s'était levé et marchait à
grands pas. Il avait retiré ses lunettes, et ses
12 L'ABBÉ JEROME
beaux yeux gris complétaient bien son front te-
nace. Sa grande main sacerdotale tordait sa cein-
ture de moire.
Charles Jérôme eut une de ces visions d'idée
pure qui décident d'une vie humaine.
La toute-puissance, passant devant lui, l'aveu-
gla ; il ferma les yeux un instant, et quand il les
rouvrit, il était presque un homme.
Jusque-là, sa sagesse était de l'enfantillage
mêlé à la peur de voir son éducation tronquée.
Les paroles du supérieur arrivèrent à temps
pour préserver ce frêle édifice du souffle des rê-
veries adolescentes et pour donner à cet esprit
qui s'en allait à vau-l'eau, l'âpre résolution du
mathématicien aux prises avec les équations
d'un problème.
Charles Jérôme voulait être.
— Toutes les voies sont bonnes pour conser-
ver un champion à ta cause, ô mon Dieu! —
pensait le supérieur dans un accès de glorifica-
tion intérieure.
Le lendemain, le tableau avait disparu de la
chapelle; l'abbé Sibile s'en aperçut avec une
sensation de saint orgueil. C'était lui qui avait
écarté ce danger permanent, cette vierge dont le
rayonnement féminin faisait pâlir la majesté di-
vine; mais, à son grand désappointement, ja-
mais M. Driancourt ne le félicita de sa sage vigi-
lance.
L'ABBÉ JÉROME 13
Sic vos non volis,
répétait mélancoliquement l'abbé.
Peu de temps après sa conversation avec le
supérieur, Jérôme « prit la soutane, » — style
local, — et l'année suivante il entrait au grand
séminaire.
CHAPITRE II
Le château de Bordelande est situé sur les fa-
laises du Cotentin ; la construction remonte aux
temps féodaux, les murs sont épais, les tours
énormes, et tout l'édifice maussade.
Il appartient à une famille anoblie depuis
deux siècles environ, qui a succédé aux titres et
à la fortune des anciens Bordelande.
Quoi qu'on pût lire encore dans la chapelle :
« Cy gist messire Jean-Baptiste Cornuau, sei-
« gneur de Bordelande, trépassé le XVI juin de
« l'an de Jésus-Christ MDGLIII, » ses descen-
dants avaient depuis longtemps répudié leur
nom patronymique plein d'une saveur comique
et bourgeoise, et le comte Simon de Bordelande
avait vraiment les allures d'un homme de race
noble et de grande vie.
Il passait presque toute l'année dans son châ-
teau, où ses fils, encore au collège, venaient le
rejoindre pendant les vacances.
L'ABBÉ JÉROME 15
Un jeune abbé, nommé Charles Jérôme, qui
achevait son grand séminaire, les accompagnait
pour leur donner quelques leçons et pour main-
tenir les droits de l'étude, fort en danger sur le
bord de la mer, dans un pays giboyeux.
L'excellent M. Driancourt était mort avant
d'avoir pu laisser à Jérôme un viatique d'expé-
rience suffisant pour la vie sacerdotale. Pourtant
celui-ci avait, grâce au travail, résisté au sys-
tème d'épreuves qu'on impose aux séminaristes;
aux Quatre-Temps d'hiver, il allait être ordonné
sous-diacre. C'était un irrévocable adieu au
monde.
Linguiste laborieux, touchant même à l'hé-
breu, cet Arcane proverbial, faisant d'élégants
discours et des catéchismes où se retrouvait la
fréquentation des Pères, Jérôme ne savait pas
encore où aboutirait tout ce bagage prépara-
toire.
Il était prêt au sacerdoce, ses tendances se
trouvaient même très-contraires au scepticisme ;
il croyait aux faits accomplis et il les aimait
comme tous les ambitieux; celte ambition, qui
doublait sa conviction, était une garantie de
plus pour son orthodoxie ; ambition bien jeune,
bien indécise toutefois.
Il avouait ne connaître la vie ni le monde,
quoiqu'il le fréquentât pendant les vacances —
en qualité de précepteur, il est vrai.
16 L'ABBÉ JEROME
Seulement il avait remarqué que la puissance
du clergé se personnifiait rarement et se rédui-
sait à des influences de confessionnal.
Il éprouva une douleur semblable à celle que
ressent l'artiste dont l'oeuvre succombe sous
le dédain, le jour où il comprit la force d'in-
différence qui laisse au catholicisme tout son
prestige antique, mais qui défend aussi toute
réforme du vieil édifice.
Comme il arrive aux jeunes gens, il avait
donné à ses élans et à ses utopies une portée qui
devait dépasser le but, et il n'osait pas encore se
formuler à lui-même les regrets qui commen-
çaient à l'assaillir.
L'existence, au château de Bordelande, était
variée et magnifique ; dès qu'ouvrait la chasse,
le bruit des cors, le tumulte des piqueurs et des
chiens lui donnaient une grandeur seigneuriale,
de nombreux invités se pressaient dans les vastes
salles, et comme le baron, étant veuf, les dames
du voisinage ne venaient point à Bordelande,
la verve traditionnelle des chasseurs se tradui-
sait en chants, en gaudrioles, en extravagances
que le jeune abbé ne pouvait parfois s'empêcher
d'envier douloureusement.
La troisième fois qu'il vint passer les vacances
au château, il y rencontra une nouvelle hôtesse,
Mlle Berthe, fille du comte Simon, qui jusque-là
L'ABBÉ JÉROME 17
passait les élés en Touraine, chez une de ses
tantes.
La mort de cette dame ramenait Berthe à Bor-
delande, que sa présence rendit plus grave, et où
s'organisèrent bientôt quelques soirées intimes,
d'autant mieux qu'il arriva de Paris plusieurs
invités.
Jérôme entrevit alors l'éclat factice et éblouis-
sant du monde, les discours délicieusement fri-
voles , les promenades romanesques, les im-
promptus de danse et le frémissement de l'or
sur les tapis de jeu ; if coudoya de belles dames,
en robes d'été aériennes et idéales comme une
féerie, de beaux messieurs contents de la vie et
d'eux-mêmes, convaincus de l'importance du
rien et frisant leur moustache avec une imper-
tinence sublime.
Si, grâce à ses habitudes chastes, la tentation
physique ne se développait point chez lui, elle se
traduisait du moins par une excitation maladive,
par une rage de savoir, et par une recrudescence
de projets. Il essayait, pour triompher de cet
état anormal, d'étudier à fond tout ce qui l'en-
tourait.
Mlle Berthe était la vraie jeune fille d'aujour-
d'hui : greffant sur un fond positif les poésies
de son âge, elle causait volontiers avec Jérôme
et avec l'aîné de ses frères de diverses/questions
sérieuses en rapport avec son sexe.
18 L'ABBÉ JÉRÔME
Ces courts instants étaient chers au précep-
teur qui s'abandonnait alors au plaisir d'étaler
son savoir battant tout neuf.
Il cherchait dans Berthe le type de la femme,
reine tantôt par le caprice, tantôt par la mater-
nité, tantôt par la vertu : il s'étonnait de cette
surface mobile, de ce lac orageux pour ainsi
dire, et il remontait souvent découragé vers
les régions théoriques où il ne fallait plus
compter avec les variations et les fragilités hu-
maines.
Une nombreuse compagnie était rentrée au
château un soir de chasse. Le formidable appé-
tit des invités, les histoires cynégétiques, toute
cette gaieté de chasseurs qui aboutit au fameux :
Tontaine, tonton, n'étaient point pour engager
MIIe de Bordelande à faire les honneurs de la
table paternelle. Elle dîna dans sa chambre, ce
que fit aussi l'abbé Jérôme; et laissant les con-
vives à leur joie tapageuse, ils descendirent
chacun de leur côté dans le parc. Le fils de
M. Cornuau l'avait jadis fait dessiner dans le
grand style de Lenôtre. Jamais les bizarres in-
ventions du cosmopolitisme anglais ne l'avaient
déshonoré. Les allées étaient droites, infinies et
donnaient des. horizons courts et complets,
comme on les voit dans les paysages du Lorrain ;
les bosquets, où coulait une petite rivière, étaient
peuplés de statues mythologiques, d'une élé-
L'ABBÉ JÉROME 19
gance plus française qu'antique, mais toute sou-
veraine.
Berthe se promenait ce soir-là à pas lents, et
comme accablée d'une mélancolie réelle ; depuis
quelques jours, elle avait de longs entretiens
avec son père.
Jérôme, assis sur un fauteuil de jardin, s'a-
musait à rechercher la cause de cette mélanco-
lie : il se demanda si par hasard elle n'aimait
personne.
Comme elle s'approchait de l'endroit où il
était assis, il se leva pour aller à sa rencontre :
la jeune fille lui fit un signe de tête amical.
Tout à coup, elle poussa un cri et resta im-
mobile , comme une statue. Jérôme, effaré, vit
sortir d'un fourré un jeune homme, dont la fi-
gure lui était inconnue, et qui, sans prendre
garde à la présence d'un tiers, tomba aux pieds
de M 11" de Bordelande.
— Ah ! Berthe, s'écria-t-il, en cherchant à lui
saisir la main... Berthe, vous m'avez donc ou-
blié?
— Mais, monsieur, balbutia-1-elle, je vous en
prie...
Elle repoussa l'inconnu et lui montra Jérôme,
qui se sentait assez embarrassé de sa .personne.
Le visiteur inattendu toisa l'abbé, non sans
hauteur. Berthe était très-pâle; elle plongeait
20 L'ABBÉ JEROME
sous les futaies des regards effrayés; un bruit de
voix joyeuses se fit entendre.
— Éloiguez-vous, au nom du ciel.
— Je reste, répondit amèrement le jeune
homme en s'appuyant contre un arbre.
— M. l'abbé, fit Berthe d'une voix haletante,
emmenez monsieur dans votre chambre, vous
nous sauvez.
— J'irai vous rejoindre, ajouta-t-elle à l'o-
reille de l'inconnu.
— Venez, monsieur, dit machinalement Jé-
rôme.
Avec une familiarité toute différente de son
premier regard, le jeune homme lui raconta
sommairement qu'il avait rencontré Berthe à
Paris, l'hiver précédent, chez une de ses tantes,
qu'il avait eu le bonheur de lui plaire et qu'il
n'attendait qu'une occasion favorable pour dé-'
clarer leur mutuel amour à M. de Bordelande :
il avait voulu revoir son amie après quatre mois
d'absence; craignant d'être interrogé, il avait
pénétré en maraudeur dans le parc, et il était
en train de s'égarer quand il l'avait rencontrée.
La réserve déjà sacerdotale avec laquelle.
Charles accueillait ces confidences, parut tout à
fait gagner l'amoureux.
— Monsieur l'abbé, dit-il, Léon Muriel, à qui
vous offrez asile aujourd'hui, sera toujours pour
L'ABBÉ JÉROME 21
vous un ami qui vous aiderait au besoin à
vaincre les obstacles. J'ai foi, j'arriverai.
Mllc de Bordelande fut dans la chambre du
précepteur presque en même temps que les deux
jeunes gens.
Elle arrêta par le bras Jérôme, qui voulait
redescendre.
— Restez, demanda-t-elle avec un geste d'a-
dorable pudeur.
Elle avait repris, d'ailleurs, un aplomb parfait.
Ses grands yeux profonds et chatoyants n'étaient
plus obscurcis par la surprise, et elle commença
la conversation d'un ton de reine courroucée.
— De quel droit, monsieur, venez-vous me
compromettre ici? Ma faiblesse n'a pas été assez
loin pour autoriser une pareille imprudence.
— C'est donc bien vrai, Berthe : vous vous
.mariez? M. de Mérinville ne m'a pas trompé...
vous épousez un banquier, un vieillard de trente
ans, un homme qui joint les plus profondes mé-
salliances morales à cette mésalliance de la nais-
sance que vous m'opposiez dans les premiers
temps de notre amour.
La jeune fille baissait la tête et faisait des plis
.à son mantelet de bergère. Léon continua :
— Vous allez être -très-riche, soit; très-heu-
reuse, je le veux croire; mais moi, Berthe, moi
à qui vous avez juré amour et fidélité éternelle,
vous oubliez que ma vie va être brisée! Vous en
22 L ABBE JEROME
étiez devenue le but, la loi, la nécessité. Je ne
suis plus qu'un homme sans destinée.
— Mais qui vous parle de tout cela? répondit
lentement Berthe, M. de Mérinville, vous le
connaissez bien, est un curieux qui invente lors-
qu'il ne sait pas.
— Quoi?...
— Et parce qu'un bavard de salon m'accuse
de mensonge, vous venez me reprocher les ser-
ments que je vous faisais comme au plus digne
de m'aimer! Vous êtes ingrat!
— Berthe !
Cette fois la jeune fille se laissa embrasser la
main.
— Et venir ici à Bordelande I escalader le mur
sans doute ! Vous ne songiez donc pas que mon
père pouvait nous surprendre, qu'il y a aujour-
d'hui grande chasse au château, que j'étais per-
due, déshonorée !
— Je n'ai songé qu'à ceci : Berthe ne sera pas
à moi. J'ai rencontré Mérinville hier soir, et
me voici.
—' Ah ! fou ! noble fou ! amoureux à l'espa-
gnole; murmura Berthe d'une voix rêveuse.
Léon leva sur elle un oeil inquiet ; pendant ce
temps la situation de Jérôme était horriblement
gênante. Huit heures du soir sonnèrent.
— Mes frères vont Venir ici, dit précipitani-
L'ABBÉ JÉROME ' 23
ment la jeune fille en prenant un ton plus
enjoué; il faut partir, Léon!
— Déjà?
— Allons, pas d'imprudence ! Etes-vous ras-
suré, au moins? Vous savez comme moi 'qu'il
faut attendre avant de rien avouer à mon père.
— Et votre grande affaire?
— Elle marche et elle va marcher bien mieux
encore, puisque vous vous intéressez à mon
succès.
— Mais partez donc 1
— Jurez-moi que vous ne vous mariez point,
dit Léon en revenant sur ses pas.
— Je jure de n'être jamais qu'à vous.
La jeune fille s'abandonna à l'étreinte pas-
sionnée de Léon qui redescendit au bras de l'abbé
Jérôme.
Quand celui-ci rentra dans sa chambre, il
trouva Berthe à la même place, abîmée dans
une douleur silencieuse ; elle pleurait.
— Ah ! l'abbé, dit-elle en serrant la main de
Charles avec une énergie étrange, vous ne savez
pas ce que c'est que l'amour, vous; vous êtes
heureux:
Elle le laissa en proie à une méditation pro-
fonde. Les deux jeunes gens n'étaient pas venus
trouver leur professeur; ils s'initiaient; auprès
de leur père, à la grande science de la gueule.
— Voici pourtant mon rôle ici-bas! pensait
24 L ABBE JEROME
Jérôme. Je viens d'en faire la première répéti-
tion. Être confident, confesseur, voir et dominer
les douleurs des autres, mais, hélas! leurs joies
aussi ! Après tout, la joie existe-elle? N'est-elle
pas une éternelle rédemption du malheur? La
paix ne réside que là-haut, dans le calme do-
maine des idées.
— Quelle différence entre moi, Jérôme, et ce
jeune homme à qui il faut une femme pour
point d'appui, ajouta-t-il bientôt avec orgueil.
Tout en brodant sur ce thème les variations
de son ignorance psychologique, il alla s'ins-
taller sur la balustrade du donjon, d'où l'on dé-
couvrait un paysage assez poétique. Tout autour
de lui s'étendaient les massifs du parc, pleins
de force apaisée ; puis au-delà, la falaise et la
force tumultueuse de la mer; la nuit avait cette
pâleur mystérieuse qui manque au ciel toujours
limpide du Midi, et qui développe chez les fils
du Nord le sens de la mélancolie et du rêve.
Un bruit confus s'élevait des salles basses du
château. Il changea de place, et, appuyé contre
une barbacane, il vit un spectacle bizarre,
grâce à un rideau laissé par hasard entr'ouvert.
Quinze ou vingt hommes chancelaient, riaient,
gesticulaient dans la salle à manger, autour
d'un punch gigantesque ; les lampes étaient
éteintes, et les reflets ardenls du breuvage an-
L ABBE JEROME 2D
glais faisaient danser sur les murs les ombres
bleuâtres des buveurs.
Une main peu expérimentée ayant fait re-
tentir, sur un mauvais piano, les premières me-
sures d'un quadrille en vogue, tous ces hommes
commencèrent une danse effrénée, à travers la-
quelle on entendait le fracas des verres renversés
et les exclamations farouches, à force déplaisir,
particulières aux gens bien nés pris de boisson
exquise.
— Et ils s'amusent pourtant!... S'amusent-
ils ? répéta aussitôt Jérôme.
Tous ces élégants ivrognes étaient riches, ti-
trés, influents; on comptait parmi eux trois
conseillers d'État, un préfet, un secrétaire gé-
néral de préfecture, des diplomates et le fameux
financier Helsdorf, fils de juif converti, huit
fois millionnaire à trente ans.
Jérôme travailla toute la nuit à une Théorie
de la Vie du Monde, brûlant le papier, accumu-
lant les phrases, culbutant l'une sur l'autre les
idées qui se pressaient dans son esprit. La con-
clusion l'embarrassait; mais il la trouva le len-
demain.
On sut officiellement au château que Berthe
épousait M. Helsdorf; la fortune compromise du
comte de Bordelande le déterminait à ce ma-
riage, M. Helsdorf étant assez amoureux pour se
26 L'ABBÉ JÉRÔME
passer de dot. Au surplus, le grand-duc de Hesse
devait prochainement donnerait jeune banquier
un titre de baron; rarement un financier élève
ses prétentions au-dessus du tortil des Roth-
schild et desSina.
L'audacieux parjure de Mlle Berthe rétablit
l'équilibre dans l'esprit de Charles Jérôme.
Après s'être un peu apitoyé sur Léon Muriel, il
comprit où était le secret de la force, jusqu'alors
invisible pour lui : ne pas avoir de passions.
Lorsque le 4 octobre il dut repartir pour Paris
il trouva le matin, sur sa table, une petite croix
d'or, avec ces mots :
« Merci! priez pour l'âme de Berthe de Bor-
delande. J>
CHAPITRE III
JOURNAL DE L'ABBÉ JÉROME
19 décembre 1855. — C'est demain l'ordina-
tion. Nous sommes vingt-quatre au séminaire
qui demain deviendrons prêtres.
On m'a tant répété de me défier de l'orgueil,
que j'ose à peine l'écrire sur ce papier, confident
discret, ami encourageant et jamais moqueur...
Moi seul je sais bien ce que je vais faire. Les
autres sont croyants, laborieux, fidèles, et pour-
tant, en vérité, ils ignorent le rôle de prêtre en
ce temps-ci.
J'ai souvent eu de terribles heures; d'impla-
cables désirs d'inconnu me tourmentaient ; je
regrettais la foi étroite de mes compagnons, car
derrière Dieu je vois une idée humaine; mais
doit-elle toujours suffire à mon âme isolée au
milieu des hommes ?
28 L ABBE JEROME
Après tout, que pourraient faire pour moi les
joies fausses d'ici-bas? Je répète avec sincérité
cette phrase de sermon.
Où est Léon Muriel aujourd'hui? Quand
Mme Helsdorf se mire dans ses glaces de Venise,
voit-elle apparaître quelquefois l'âme de Berthe
de Bordelande. J'ai gardé sa croix d'or. Sans
doute elle a oublié cet épisode romanesque qui
date de deux ans, deux siècles pour ces gens du
monde!
J'ai redit ces noms au hasard. Ils étaient jeu-
nes, ils espéraient; comme eux, comme tous
les autres, j'ai mon but, et, plus heureux que
la plupart d'entre eux, je ne devrai jamais le
subordonner aux accidents de la fortune.
Le prêtre n'a qu'à aller devant lui, d'autant
plus que, généralement, on ne croit pas aux prê-
tres; pour le grand nombre, je suis un hypo-
crite; pour d'autres encore, un pédant et un
rustre parvenu ; quelques-uns me regardent sim-
plement comme un eunuque.
22 décembre. — Je suis prêtre. — Punissez-
moi, mon Dieu; mais quand l'huile saintea tou-
ché mon front, je me suis senti plus fort — pour
moi, non pour vous.
29 décembre. —Je devais m'attendre à cela,
on me nomme vicaire à Saint-Protais, une église
des faubourgs.
L'ABBÉ JÉROME 29
Je suis monté chez le supérieur lui faire mes
adieux; chaque fois que je le vois, je me souviens
avec tristesse de l'abbé Driancourt.
Même dans cette dernière conversation, M. Bri-
zard ne m'a pas dit son secret. Si j'ai pu le péné-
trer, il doute de moi ; en mes instants d'orgueil,
j'ai cru que ce doute était de la peur.
M. Brizard est;un grand vieillard froid, à tête
aquiline, un sondeur; de coeurs.
— Mon cher abbé, m'a-t-il dit, vous allez en-
trer dans ce qui est le monde pour un prêtre;
vous êtes savant, intelligent. Je ne puis que vous
répéter ce que vous ont toujours dit vos confes-
seurs : « Défiez-vous de vous-même. L'orgueil a
perdu Lucifer, le plus beau des anges. »
J'ai su que vous ^vous occupiez de grands tra-
vaux spéculatifs; vous avez commencé un caté-
chisme pratique, à l'usage des gens du monde,
j'ai vu aussi des essais raturés, incomplets, sur
la vie mondaine.
Je ne vous ai jamais parlé de cela ; je ne vou-
lais pas augmenter votre amour-propre en le
heurtant ; puis j'ai trouvé dans ces travaux, à
côté de quelques pages vigoureuses, de telles
inexpériences et une si grande bonne volonté,
qu'il ne m'a pas semblé utile de contrarier une
occupation innocente.
Janvier-février 1856. — La population de la
2.
30 L'ABBÉ JEROME
paroisse deSaint-Protaisestmalveillanteet igno-
rante ; tous les prêtres y ontblanchi sous le har-
nais, sans avancer d'un pas dans l'esprit du peu-
ple.
A vrai dire, je ne vois pas ce qu'il y aurait à
faire sur ce sol ingrat ; pourtant je ne me décou-
rage point.
J'ai eu au séminaire un ami dont je ne puis
écrire le nom sans pleurer. Louis Bontemps était
pour moi cette moitié d'être humain qui nous
complète et que, par malheur, nous ne rencon
trons pas toujours. Il mourut loin de moi, et je
n'ai pas reçu ses derniers adieux ni ses derniers
conseils.
Lui qui voulait vivre ignoré dans un coin dé
ses Ardennes, il avaitbien mieux que moi le sens
du monde et de la compréhension qu'il exige.
— Où que l'on t'envoie, me disait-il un jour,
comme s'il eût deviné mon vicariat de Saint-Pro-
tais, prends surtout garde à l'affaissement: par-
tout tu trouveras en paroles ou en pensées de
quoi déjouer la malveillance et l'oubli.
Il avait raison : je suis ici isolé, inutile. Eh
bien ! nepuis-je pas continuer à penser?
Je ne vois aucune âme vraiment vivante ; mais
quoi qu'en pense M. Brizard, la société a peu de
choses à me révéler.
J'ai entendu jadis le poète Etienne Mallet re-
L'ABBÉ JÉROME 31
vendiquer pour ses héros, c'est-à-dire pour lui,
le bruit, les orgies ou tout au moins l'absinthe.
C'est affaire aux faibles ; tous ceux qui ont étreint
la vie avaient trouvé dans la solitude le secret
de leur victoire ; ils ne voyaient le monde que
pour rester au courant de la mode. La mode in-
tellectuelle ou morale, moi, j'en suis dispensé
par ma robe.
On écoute un baladin qui s'époumone, combien
mieux ceux qui auront quelque chose à dire 1
Aujourd'hui dimanche, je suis monté en
chaire pour la première fois ; j'ai fait le prône
devant un auditoire de femmes et de vieillards.
A voir ces têtes naïves, convaincues, prêtes
pour la parole, j'ai senti un grand effroi. Quand
je redescendrai sur le pavé, je ne serai plus que
l'humble ouvrier des moissons populaires ; mais
du haut de cette chaire, je possède toutes ces
âmes. Je ne vais point comme un orateur parle-
mentaire discuter la question des budgets et des
armements ; je ne vais pas non plus comme un
historien réciter des douleurs maquillées dont
je rirai dans la coulisse. Ces hommes, ces femmes
croient en moi; je pourrais les dammer qu'ils
me croiraient encore.
J'ai parlé delà charité suivant l'Evangile du
jour, sujet embarrassant devant des gens qui
ont plus à demander qu'à donner. D'ailleurs, on
32 L'ABBÉ JÉROME
a beau dire, les idées de fraternité ne sont point
encore communes; les faibles ont trop conservé
l'habitude de se traiter eux-mêmes en serviteurs.
On m'a très-bien écouté ; mais qu'est-ce que ces
gens auront emporté de mon sermon? — Votre
prône étaitbou.m'adit le curé, quoique d'un ton
un peu relevé ; je vous engage à rester dans le
domaine pratique.
J'ai enfin achevé mon installation; je ne me
doutais pas que cela suscitât tant de petits tracas.
Je loge au premier étage dans une maison po-
puleuse, où retentit dès les cinq heures du ma-
tin le bruit des enclumes, des scies et des rabots.
De temps en temps monte jusqu'à mon cabinet
de travail un refrain oidurier.
Les ouvriers me regardent avec un sentiment
composite; moquerie, sinon mépris, et un peu de
terreur.
Le gros mot de jésuite poursuit encore dans
l'imagination.du peuple tout ce qui porte une
soutane.
Quelques-uns font de l'économie politique à
mon sujet.
— Hé! vieux! disait hier, en me montrant à
un camarade, mon voisin le serrurier, est-ce
qu'un gars comme ça ne serait pas mieux à por-
ter le fusil qu'à prêcher du matin au soir ; c'est
ça qui ôte des bras à l'agriculture.
L'-4BBÉ JÉRÔME 33
Mon mobilier est conforme à ma modeste for-
tune.
— A quoi bon acheter de beaux meubles, puis-
qu'on doit prochainement nous couper le cou?
comme dit avec un petit sourire triste M. GeniD,
le diacre d'office.
Je me suis fait l'ami de ce brave homme qu'on
laissait à l'écart ; il n'appartient pas axi diocèse
de Paris, et, à tort ou à raison, tous les étran-
gers parmi nous passent pour cacher un mystère
dans leur vie.
L'abbé Genin est fort savant ; il a écrit dans sa
province deux ou trois traités archéologiques;
ici même, il rédige des mémoires pour des re-
cueils spéciaux, son grand désir est de devenir
rédacteur en chef d'un journal religieux.
Il croit avoir beaucoup de choses à dire ; je ne
suis pas de cet avis, il n'a que l'intelligence du
passé, et encore, dans la moindre portion, du
passé symbolique et architectural.
Qui sait pourtant si un jour on ne pensera pas
de moi ce que je pense de lui?
Je ne travaille point et je médite peu ; voici
quelle est ma vie : je me lève à six heures, je dis
ma messe ; je vais préparer mon catéchisme ou
corriger les analyses qu'en ont faites les enfants ;
le catéchisme a lieu trois fois par semaine; les
autres jours, j'ai à remplir quelque office inté-
34 L'ABBÉ JEROME
rieur à l'église. Je rentre pour dîner; je subis
les petites scènes de ma bonne, une femme de
soixante-cinq ans, un peu sourde, et je me
couche de bonne heure.
Il y a de la poussière dans mon cahier de ser-
mons, et pour employer une image homérique,
l'araignée va filer sa toile entre les pages de mon
grand catéchisme.
Je me sens alourdi et fatigué.
Un de mes amis du séminaire est venu me voir,
il est placé à Saint-Erançois-d'Assise, une bonne
paroisse. Je lui ai trouvé l'air gras et papelard.
Il m'a appris que, malgré mes succès apparents
au séminaire, des notes souterraines m'avaient
fait reléguer dans ce coin perdu de Paris.
Je trouve triste qu'un homme comme l'abbé
Brizard croie faire son devoir en agissant souter-
rainement, puisque le mot existe .
22 mars 1858. —Encore un printemps! Par
hasard, je suis sorti ce matin de Paris ; un
rigoureux hiver a retardé le charme célèbre du
mois de germinal ; mais on pressent la vie sous
l'enveloppe terne de la.nature; encore quelques
jours, et il y aura une explosion de sève, une
débauche de fleurs.
Ce spectacle m'a fait du bien; il m'a rappelé
L'ABBÉ JÉROME 35
que les êtres créés sommeillent ou changent,
mais ne meurent jamais.
Dernièrement, j'étais près de croire à la mort;
j'avais relu mon journal, et d'un seul coup j'avais
déchiré l'histoire de deux années.
Deux années, hélas! semblables, froides,
mornes... L'habitude m'envahissait, le zèle et
l'espérance s'en allaient ; je récitais mécanique-
ment de petites homélies, d'après la formule, car
il y a un livre de formules !
Je ne rêvais plus ; comme Samson aveugle, je
tournais la meule où je m'étais volontairement
attaché.
— Je me suis trompé, me disais-je, parfois, je
ne devais pas me faire prêtre.
Mais aujourd'hui, en plein champ, j'ai subi
l'influence du renouveau, la brise équinoxiale
m'enlevait ma torpeur : l'homme, comme toute
la nature, a ses brumes et ses aurores ; il cache
aussi en lui cette force latente qui va briser les
gaines des bourgeons et répandre dans l'espace
les germes de la fécondité.
Désormais, je résiste et j'attends ; je ne vois
pas encore clair dans mon oeuvre ; mais il faut
qu'elle resplendisse au grand jour.
Qu'une main me soit tendue et je marche !
CHAPITRE IV
L'église de Saint-Luc, située, au centre de la
richesse de Paris, est, à coup sûr, la meilleure
paroisse de la capitale ; chaque année, il est ques-
tion d'enrichir, en rognant un peu sa 'superficie,
les paroisses succursales, satellites assez tristes
d'une brillante planète.
M. Bouzeval, qui fut nommé curé de Saint-
Luc, lors de la reconstruction de cette église, au
commencement du règne de Louis-Philippe, pas-
sait pour unhébraïsant distingué ; ce fut pour lui
un prétexte de négliger absolument sa paroisse
et d'en abandonner l'administration à un trium-
virat qui occupe une grande place dans les fastes
de Saint-Luc : Messieurs Caraby, deuxième
vicaire-trésorier ; Eguisier, troisième vicaire,
maître des cérémonies, et Pierre Le Bouvier
d'Eprétat, marguillier.
Ces honorables personnes avaient résolu d'é-
L'ABBÉ JÉROME 37
lever leur paroisse au plus haut degré de splen-
deur.
La reine des Français honorait, disait-on,
d'une confiance particulière l'abbé Eguisier,
qui put espérer un moment d'arriver à une
haute fonction ecclésiastique.
Cette faveur tourna la tête aux trois amis ; le
luxe devint inouï dans l'église de Saint-Luc, et
Mlle Quinette, la chasublière bien connue de la
rue du Pot-de-Fer, réalisa de magnifiques bé-
néfices sur les fournitures faites à l'opulente
paroisse. Froment-Meurice cisela pour le maître-
autel une Châsse et un ostensoir qu'on regarde
avec raison comme deux chefs-d'oeuvre. Il y eut
profusion de tapis, de chapes en brocart, de
ciboires et de calices, si bien qu'un beau jour
une protestation signée par tous les membres
de la Fabrique vint arrêter ces dépenses, et ré-
clamer des comptes à MM. Caraby, Eguisier et
Le Bouvier d'Epretat.
L'orage grondait depuis longtemps ; la vie des
deux vicaires était plus simple qu'on ne pouvait
l'imaginer de gens à goûts si magnifiques ; ils
logeaient tous deux à un troisième étage et ne
paraissaient pas de caractère à thésauriser. Ils
étaient même désintéressés au point de ne com-
prendre la vie du prêtre que comme ils avaient
arrangé la leur.
Tel ne fut point l'avis des autres vicaires de
3
38 L'ABBÉ JÉRÔME
Saint-Luc, moins jaloux d'embellir l'autel que
de parfaire la félicité de ses ministres.
Une économie stricte réglait les" émoluments
de ces messieurs, et les dépenses de luxe dimi-
nuaient singulièrement leur boni.
Un grand-vicaire du diocèse fut chargé d'exa-
miner la protestation des fabriciens à laquelle
tous les prêtres de la paroisse avaient donné ver-
balement une plus ou moins complète adhésion.
Il commença par retirer à MM. Garaby et
Eguisier leurs fonctions spéciales, et il engagea
M. Le Bouvier d'Epretat à donner sa démission.
Ces nouvelles, où se glissaient quelques accu-
sations de malversation, vinrent troubler l'abbé
Bouzeval dans les derniers chapitres dé son
grand ouvrage, Y Histoire de la concordance des
prophéties*
Très-ignorànt de détails si étranges, très^-grôs
d'ailleurs et fort ami du repos, le curé de Saint-
Luc résigna précipitamment sa dignité et se re-
tira dans une maisonnette qu'il possédait à
Gennevilliers.
On nomma un vicaire administrateur et là
vérification des comptes Commençai Au-dessous
dès triumvirs, profitant de leur manie grandiose
et la servant adroitement^ régnait sût le menu
peuple de la sacristie; chantres, induits; enfants
de choeur, vendeurs de cierges et d'eau bénite,
tin Scapin bourgeois; du nom de Marqûhard;
L'ABBÉ JÉROME 39
Flamand d'origine et ancien domestique de la
maison d'Aremberg.
Brouillons comme tous les gens à imagination j
les vicaires dépensiers regardaient rarement les
chiffres alignés par le premier sacristain ; il en
résultait des différences entre les recettes et les
dépenses, avec déficit.
M. Le Bouvier d'Epretat s'emporta, cria, jura
même.
— Je ne sais pas, répondait invariablement
Marquhard. Que diable voulez-vous que je sa-
che? Vous aurez perdu les commandes de vue.
On ne pouvait décemment ordonner une en-
quête. MM. Caraby et Eguisier s'en allèrent
obscurément dans une autre paroisse, et le vi-
caire administrateur fit place à M. l'abbè Damp-
martin, nommé curé de Saint-Luc.
Le nouveau dignitaire ayant été installe avec
pompé, ayant été acclamé par les vicaires et
salué par les dames de charité, déclara, comme
un monarque absolu; qu'il comptait s'occuper
lui-même de l'administration paroissiale, ce
qui n'étonna personnes M. Daihpmârtih arrivait
de Saint-Hilairé, son ancienne paroisse s avec
une grande réputation d'activité.
C'avait été, sinon un bon prédicateur, du
moins un prêcheur hardi, coloré, gesticulateui'j
fort en gueule; avant que l'âge eût dénudé son
crâne et brisé sa voix^ où ne se retrouvaient
40 L'ABBÉ JÉROME
alors que les creux et les aigus d'un gosier de
ténor enroué, l'abbé Dampartin, grâce à sa dé-
pense d'énergie extérieure, tint un rang émi-
nent dans la chaire parisienne.
Peu savant, n'ayant des Pères que des notions
intuitives ou rapides, il avait cependant beau-
coup étudié Bossuet, et s'était assimilé quel-
ques-uns de ses élans oratoires.
Puis, ses cheveux noirs s'agitaient, ses grands
bras se tordaient au milieu des prières et des
menaces évangéliques, sa main musculeuse
étoeignait les colonnettes delà chaire; on su-
bissait l'infl uence de ce bruit, de cette action, et
sa réputation se consolida si bien que, malgré
ses défaillances actuelles, le curé de Saint-Luc
se faisait encore écouter avec une satisfaction
mêlée de déférence.
Il remplaçait d'ailleurs par la diplomatie le
mouvement qui lui devenait moins facile : les
orgues de Saint-Hilaire, conquises à force de
persévérance sur une fabrique timorée et sur
une population pauvre, donnaient la mesure de
- sa souplesse et de son intelligence.
Installé depuis un mois à Saint-Luc, il s'a-
perçut avec regret que sa fièvre d'action ne pou-
vait s'y exercer que sur des détails insignifiants.
Quand il eut balayé les sacristies, renouvelé les
bedeaux, les suisses et les figurants des grandes
L ABBÉ JÉROME 41
solennités paroissiales, il dut en arriver à ses
compagnons de ministère.
La vie des prêtres parisiens n'est pas à claire-
voie comme en province et favoriserait bien des
hypocrisies, si la force de sentiment ne se ré-
trécissait pas chez eux à des proportions pres-
que négatives.
Les prêtres à Paris se concentrent dans le
repos, ceux de Saint-Luc en particulier.
Lors de la nomination de l'abbé Dampmartin,
leur jour de garde, je ne connais pas d'autre
mot que celui-là pour désigner le service pério-
dique, qui consiste à administrer les mourants,
à recevoir les étrangers et les futurs époux en
quête d'un billet de confession, etc., etc., reve-
nait de dix en dix jours : il courait de six heures
du matin à neuf heures du soir. Un de ces ecclé-
siastiques qu'on désigne sous le nom de prêtres
habitués, se chargeait, moyennant cinq cents
francs par an, des offices sacerdotaux à remplir
quotidiennement, de neuf heures du soir jusqu'au
matin; et maugréant contre le moribond in-
congru qui s'avisait] de trépasser sur le minuit,
il s'en allait, un peu endormi, porter les sacre-
ments chez quelque vieillard pour qui veillait la
dévotion peureuse de sa femme.
Ce fut d'abord sur cela que se porta l'esprit
réformateur du nouveau curé ; il demanda que
42 L'ABBÉ JÉROME
chaque vicaire eût, une fois tous les dix jours, à
être prêtre vingt-quatre heures durant.
L'exactitude aux offices ne ' lui paraissant pas
moins essentielle, ces messieurs auraient dû
changer l'heure de leur déjeuner, de leur dîner,
de leur promenade, de leur goûter, toute une
longue habitude de piété paresseuse et de zèle
accommodant; mais il y eut de telles réclama-
tions, des remontrances si viveg, dgs intentions
de rébellion si nettement formulées, que.tout
cela n'alla pas plus loin que la conversation.
L'effet néanmoins fut produit, et troubla pour
jamais la bonne entente entre le chef et les auxi-
liaires de la paroisse Saint-Luc.
Les colères qu'engendrent les petites causes
"sont les plus tenaces ; comme les causes s'atté-
nuent avant que l'émotion soit calmée, la colère
ne peut plus s'y nourrir que d'elle-même.
Vers 1858, à l'époque où se passe cette his-
toire, le mécontentement était à son comble;
l'irritation des vicaires s'était changée peu à peu
en une défensive provoquante, alimentée par
une dernière prétention, toute personnelle cette
fois.
M. Dampmartin était le seul prêtre de la pa-
roisse qu'on vit en chaire, aux grandes réclama -
mations de quelques vicaires beaux parleurs qui
tenaient à placer leurs homélies.
Talent de jeunesse et d'exubérance, il se cram-
L'ABBÉ JEROME 43
ponnait aux inspirations rétives de son âge re-
froidi; lassé de luttes étroites et silencieuses,
il ne trouvait un peu de joie que dans la chaire^
il l'aimait comme un vieil acteur aime les tré-
teaux, avec les mêmes amertumes et les mêmes
transports, selon qu'une atmosphère d'indiffér
rence ou d'émotion enveloppait l'auditoire; puis
des regrets sans fin et sans bornes venaient l'as-
saillir quand il voyait richement reliés sur un
rayon de sa bibliothèque les trois tomes de ses
germons maintenant oubliés et dépassés.
Rien de ces émotions ne transpirait pourtant
sur son visage aux. lignes grandioses, quoique
un peu heurtées. Il allait dans le monde, où sa
dignité de curé lui donnait un assez bel état, et
on l'y goûtait fort,
Une des maisons que fréquentait volontiers
M. Dampmartin était celle du baron Helsdorf,
le riche banquier qui avait épousé MUe Berthe
de Bordelande, ;
Dame de charité de la paroisse, la baronne
Helsdorf était une quêteuse heureuse et char-
mante :•: ses propres offrandes et toutes celles
que sa bonne grâce arrachait aux gens les plus
réchins, lorsqu'aux portes de l'église elle tendait
la bourse de velours en murmurant d'une façon
poétique : <* Pour les pauvres, s'il vous plaît ! »
faisaient d'elle la Providence du tronc aux au-
mônes.
44 L'ABBÉ JÉRÔME
Un jour du mois de juin, l'abbé Dampmartin
dînait chez le baron, à sa maison de campagne
d'Epinay.
Malgré son habitude du monde, le curé de
Saint-Luc ne réussissait pas à dissimuler un
chagrin, dont on voyait la trace dans l'éclat
bilieux de son teint et la politesse saccadée de sa
conversation.
Après le dîner, la plupart des invités étant
passés dans la salle de billard, M. Dampmartin
et la baronne restèrent assez seuls au jardin
pour qu'elle pût lui adresser une délicate ques-
tion au sujet de sa tristesse.
— Je suis fort affligé en effet, reprit-il, l'abbé'
Jordan se meurt, vous savez que je perds avec
lui un ami sincère, le seul de mes vicaires qui
m'ait compris.
— Que deviendra l'oeuvre de .l'Enfance de
Jésus?
— Autres regrets ; l'opposition de ces mes-
sieurs ne prend plus la peine de se cacher; mon
second vicaire, l'abbé Castagne, va, dit-on, fon-
der un ouvroir pour lequel les trois commu-
nautés de la paroisse lui recrutent des jeunes
filles !
— Vraiment, monsieur le curé, vous attachez
trop d'importance à des mesquineries qui ne
peuvent que compromettre le caractère de votre
clergé.
L'ABBÉ JÉROME 45
— Tenez, madame, j'ai peur de l'isolement.
Ainsi, j'avais un neveu sur lequel j'espérais ap-
puyer ma vieillesse; lui, le premier, ne m'a
pas compris ; que devais-je donc espérer des
étrangers? Quand j'allais à présent pouvoir
largement compter sur Jordan, voilà qu'il meurt !
A l'approche de la vieillesse, la solitude qui me
retrempait jadis est visitée par des rêveries
pénibles et par d'effrayants découragements.
— Vous avez un neveu? pourquoi ne pas
nous l'avoir présenté ?
— Depuis un an, je sais à peine où il est ; je
comprenais la famille par cet enfant que j'ai vu
grandir, et qui a toujours compromis, par ses
folies, le bonheur que je rêvais pour lui.
Les femmes, bien que toujours jeunes, ac-
quièrent vite le privilège de dire comme les
vieillards : « Excusez la jeunesse, » — ce que fit
Mme Helsdorf.
— Eh ! mon Dieu, j'excuse Léon.
— Léon, pensa Berthe.
— Mais je souffre de le voir annihiler sa vie
et briser son avenir contre les impossibilités
que chaque année accumule contre lui. Il a fait
de brillantes excursions dans le domaine du
droit, de la science, de l'industrie. Seulement
ces excursions n'étaient, au fond, que des équi-
pées; jamais il n'a voulu embrasser sérieuse-
ment une carrière ; il court, je crois, après la
3.
46 L'ABBÉ JÉRÔME
chimère d'un beau mariage ; cela lui suppose de
l'imagination et me console ; car sa sécheresse
de coeur, son positivisme, m'avaient longtemps
effrayé,
-— L'expérience est devenue un" mot banal ;
tout le monde en parle et croit même s'en ser-
vhyce qui n'ôte rien aux bonnes leçons qu'elle
donne.
— Je l'espère autant que vous, madame ;
figurez-vous qu'il y a trois ans, Léon recherchait
une fort brillante alliance ; il a pensé un instant
atteindre son but, et il est retombé, du haut
de ses espérances, dans tous les ennuis de la
désillusion.
lia nuit cacha le trouble subit de Berthe ; ce
récit complétait les souvenirs qu'avait évoqués
Je nom de Léon.
-— Et monsieur votre neveu porte votre nom?
— Non, madame ; il s'appelle Léon Muriel,
La baronne mutila un magnifique magnolia
et respira précipitamment une des fleurs exoti-
ques, puis avec un enjouement qui fut un chef-
d'oeuvre d'art féminin :
— Enfin, il vous faisait des confidences, M. le
curé. Connaissez-vous sa chère infidèle ; il serait
curieux que je la retrouvasse parmi ses amies.
— Il m'a dit seulement qu'elle était fort belle,
et ne m'a pas dévoilé son anonyme. .
— Il ne sait rien, pensa Berthe.
L'ABBÉ JÉROME 47
Tout à coup, frappant les mains avec un con-
tentement un peu trop marqué :
— Monsieur le curé, dit-elle, avez-vous le
droit de demander un vicaire à l'archevêché ?
— Certes.
— Voulez-vousun collaborateur dévoué, intel-
ligent et simple 'en même temps ?
— Comment?
— Il y a à Paris un jeune prêtre dont la ba-
ronne Helsdorf vous répond.
— Je l'accepte.
Berthe tendit au curé une carte qui portait le
nom de l'abbé Jérôme, vicaire à Saint-Protais.