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Vie de Charles Thépot, aspirant de marine ; par l'abbé A. Barret,... (4 juin 1871.)

De
233 pages
impr. de J.-B. Lefournier aîné (Brest). 1871. Thépot, Ch.. In-18, XXII-223 p. et portr..
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VIE
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¡ DT L~ TUT~nnï
CHARLES THE POT
AS PI Ha NT DE MARINE
Par l'Abbé A. BARRET
}',o!'t'eul' au Iviit-SeniinaiH' do Poni-Croix
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B. et A. LF.Ktil'RNiER. Lil».
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J. SALAl':\. Libraiiv
Hue Kéri^n, dfi
1 S 71
VIE
DE CHARLES THÉPOT
VIE
D E
CHARLES THÉPOT
ASPIRANT DE MARINE
Par l'Abbé A. BARRET
Professrar au Petit-Séminaire Je Pont-Croix
BREST
IMPRIMERIE DE J. B. LEFOURNIER AINE
86 GRAND'HUE, 86
.1871
Au mois de Novembre 1869, une triste
nouvelle arrivant à Brest, jeta l'effroi au sein
de nombreuses familles ; sur le vaisseau le
Jean-Bart, parti quelques semaines aupara-
vant, venait de se déclarer une épidémie.
Ces bruits se confirmèrent de plus - en
plus, et l'on apprit un jour que. Charles
THÉPOT, l'un des jeunes aspirants qui fai-
— vi-
saient la campagne, avait succombé. Un cri
de douleur s'éleva aussitôt au sein de sa
famille, et ce cri trouva un écho dans le
cœur de tous les amis de Charles, de tous
ceux qui l'avaient connu, qui avaient su
l'apprécier. Eh quoi, dirent les uns, cet aspi-
rant de marine, si intelligent, si studieux, si
distingué, la joie et l'orgueil de ses parents
et de ses maîtres, dont l'avenir s'ouvrait
si plein de belles espérances, qui semblait
destiné à augmenter le nombre de ces beaux
caractères, déjà si grand, nous pouvons le
reconnaître, dans la marine française, était-
ce bien lui qui avait succombé ? Et les bril-
lants projets que tout semblait avoir favorisés
- VII -
i*
jusque-là ne devaient-ils aboutir qu'à une
amère déception?
D'autres, plus initiés à toutes les mysté-
rieuses aspirations de cette vie tendant
sans cesse vers le bien, furent encore plus
douloureusement émus. Ce jeune homme si
bon, aux sentiments chrétiens si profonds et
si vrais, dont chacun des pas avait été mar-
qué par la pratique d'une vertu,. avait-il été
emporté à la fleur de l'âge, lorsqu'il allait
pouvoir faire encore plus de bien, répandre
l'édification autour de lui avec plus d'étendue
et d'efficacité ; et Dieu ne l'avait-il montré à
l'Eglise et à la Société que pour en tromper
aussitôt les saintes espérances ?
— viii -
Sans doute, il y a là un de ces coups par
lesquels la Providence, en déjouant nos cal-
culs humains, nous instruit plus sûrement
que par le cours ordinaire des événements ;
et cette vie même de Charles THÉPOT) cette
vie si bien remplie de bonnes œuvres, et se
terminant par une mort si prompte, si
inattendue, si prématurée, doit être une
source féconde d'enseignements.
Telle est la réflexion qui, à la nouvelle de
cette mort, s'est imposée à notre esprit, ré-
flexion confirmée plus tard par la lecture
des lettres de Charles, et les pieux souvenirs
précieusement conservés par ses parents et
ses amis.
— IX-
Connaître et servir Dieu, le faire connaître
et servir par ses frères, le glorifier soi-même
par ses œuvres, et le faire glorifier, au moins
par la prédication de l'exemple : tel est le but
de toute vie humaine. Aucune condition
ne peut se soustraire à cette vocation, mais
aucune ne demeure privée des secours néces-
saires pour la bien remplir. La lumière de
la vérité luit pour toutes les intelligences ; la
voix de Dieu, nous imposant des devoirs, se
fait entendre au cœur de chacun, aussi bien
au marin sur le pont de son navire, au soldat
au milieu du bruit des armes et du tumulte
des camps, qu'au religieux dans son humble
solitude, et au prêtre dans l'accomplissement
- x -
de son saint ministère. Cette voix n'est muette
que pour ceux qui, dominés par l'orgueil de
l'esprit ou les passions du cœur, ont refusé
de l'entendre.
Charles THÉPOT l'entendit toujours, à la
maison paternelle et au collège, au Borda et
pendant le peu de jours qu'il passa sur le
Jean-Bart.
Dans ses maîtres, dans ses parents, dans
tous ceux qui lui prescrivirent des devoirs à
remplir, il reconnut toujours cette grande
chose dont l'oubli a été très-certainement de
nos jours la principale cause de tous nos
maux, l'autorité de Dieu 1 Si ses parents, si
ses maîtres, si ceux qui l'initièrent aux con-
— XI-
naissances humaines, comme ceux qui le gui-
dèrent dans le chemin de la vie spirituelle,
trouvèrent toujours en lui une docilité si par-
faite ; s'ils n'éprouvèrent jamais que des joies
et des satisfactions près de lui ; en un mot
s'il fut toujours bon fils, bon élève, c'est qu'en
eux il voyait Dieu, il obéissait à Dieu. Dans
l'accomplissement de ses devoirs d'élève de
marine, il servait Dieu, il était chrétien,
comme il l'eût été dans un séminaire, si Dieu
l'y eût appelé.
Le service de Dieu, la pratique de la reli-
gion est donc réalisable dans toutes les posi-
tions sociales, et quiconque cherche Dieu le
- XII -
trouve, quel que soit le rang qu'il occupe
dans le monde.
Mais il faut chercher Dieu, le chercher
avec droiture et fermeté, et tel est le second
enseignement que nous avons voulu faire
ressortir dans ce travail.
Le royaume de Dieu souffre violence, dit
l'Ecriture Sainte, et il n'y a que les forts qui
puissent y atteindre. Toute âme, naturelle-
ment chrétienne, selon l'expression d'un
grand docteur de l'Eglise, conçoit l'idée d'une
autre vie, en sent le besoin, et à cette idée
d'une autre vie, associe instinctivement
l'idée d'un bonheur exempt de toutes les vi-
cissitudes, qui .viennent d'ordinaire détruire
— XIII —
ou troubler nos joies humaines. Mais de quel
droit aspirerions-nous à ce bonheur sans
l'avoir mérité, sans nous être ici-bas refusé
aucune satisfaction, sans avoir accepté l'o-
bligation d'un seul devoir pénible ? Charles
TnÉpoT le comprit, et voilà pourquoi toute
sa vie se résume dans l'obéissance et dans la
soumission, dans une abnégation, un oubli de
soi-même qui ne se démentit jamais, même
au milieu des plus grandes difficultés. La
même fermeté qui lui fit sacrifier comme
nous le verrons plus tard à l'obéissance filiale,
ce qui n'était que la satisfaction de ses sen-
timents pieux, le rendit inébranlable et sourd
.à toutes les sollicitations chaque fois qu'il
— XIV —
s'agit de remplir un précepte formel ; ne re-
gardant ni à droite, ni à gauche, mais tou-
jours en haut, il ne voyait qu'une seule cho-
se : faire son devoir, et il l'accomplissait
avec une exactitude poussée, nous pouvons
le dire, jusqu'à l'héroïsme !
Dieu, en effet, avait mis dans son cœur
des aspirations vers un état saint entre tous les
états, et sa vie toute entière ne fut qu'une
lutte continuelle entre ces aspirations et ce
qu'il sentait être avant tout la volonté de
Dieu ; lutte se consommant dans un sacrifice
suprême, le sacrifice de sa vie, au moment
où il entrevoyait une carrière ardemment
— xv-
souhaitée, la réalisation de ses plus chères
espérances.
Nous pouvons donc lui appliquer encore
les paroles de la Sainte Ecriture : Sa vie limi-
tée à un petit nombre d'années lui valut au-
tant devant Dieu que la plus longue carrière ;
car si la vie d'ici-bas avec toutes ses peines
n'est qu'une préparation à une vie meil-
leure, sa valeur doit se mesurer sur le degré
de ces peines, comme sur le courage avec
lequel on les a supportées.
Plusieurs biographies de saints jeunes gens
ont été publiées de nos jours ; on y trouve
sans doute l'exemple de vertus héroïques ;
mais pour la plupart, ces vertus se sont dé-
— XVI —
veloppées dans des âmes merveilleusement
disposées, au milieu de circonstances toutes
propres à en favoriser la culture. A l'éduca-
tion chrétienne reçue dans un petit Séminaire
ou dans un Collège chrétien avant tout, ont
succédé les pieux exercices du Cloître et du
grand Séminaire. Et si la lecture de ces livres
fournit un délicieux aliment à notre piété,
ils sont souvent peu propres à être proposés
aux jeunes gens de notre temps, à ces chères
âmes entourées de tant de dangers, de solli-
citations, de tentations de toute sorte.
La vie que nous entreprenons de raconter
satisfait à ce double besoin ; les âmes pieu-
ses se sentiront ranimées et réjouies au con-
— XVII —
tact de cette piété, de cette dévotion si pure,
si tendre, de cet attrait merveilleux vers les
choses de Dieu; et ceux qui voudraient trou-
ver dans les tentations, les obstacles à l'accom-
plissement du bien, dans les nécessités de
position, les circonstances des milieux où ils
se trouvent placés, une excuse pour se sous-
traire au joug des prescriptions religieu-
ses qui sont de l'essence de la vie chrétienne,
ceux-là, dis-je, verront que la piété, la dévo-
tion peuvent s'allier très-bien avec la prati-
que des devoirs imposés par la société, à
f toute condition quelle qu'elle soit, et que s'il
f
est des terrains plus propres à la culture de
la piété, il n'en est aucun où elle ne puisse
— XVIII —
croître ou fleurir, lorsqu'on y apporte avant
tout le courage, l'oubli de soi-même en face
du devoir.
Voilà ce qui nous a paru particulièrement
attrayant dans la vie de Charles THÉPOT ;
voilà ce qui nous a fait accepter la proposi-
tion d'en faire l'objet d'un livre. D'autres
l'ont mieux connu ; ils sont mieux entrés
dans l'intimité de sa vie ; - ce n'était point à
nous qu'il appartenait d'en révéler le secret.
Nous n'avons pas hésité cependant à accep-
ter cette tâche. Les nombreux documents qui
nous ont été transmis, l'expérience de dix
années passées dans un petit Séminaire à
étudier le cœur du jeune homme, et tout ce
— XIX —
qu'il peut renfermer de bon et de noble, nous
la rendaient facile. Puissions-nous l'avoir ac-
complie sans rester trop au-dessous des inten-
tions de ceux qui nous l'ont confiée. Puisse
notre travail répondre à l'intérêt qu'excite
encore en eux le souvenir de celui à la vie
duquel il est consacré.
Nous l'offrons d'abord à sa famille, à son
père, à sa tante, à sa mère si chrétienne dans
sa douleur, et qui tout en refusant, comme
cette femme des Livres Saints, les consola-
tions humaines, parce que son fils n'est plus,
a su cependant trouver dans son cœur un
double sentiment de reconnaissance envers
Dieu, l'un d'avoir été la mère d'un tel fils,
— xx-
l'autre d'avoir été appelée à participer à ses
peines et à son sacrifice, comme aussi à son
mérite et à sa récompense.
Nous l'offrons au 'clergé de la paroisse de
Saint-Sauveur de Recouvrance, aux aumôniers
de la marine, à tous les vénérables prêtres
qui par leur sage direction ont travaillé à la
culture de cette âme si belle et développé le
germe de tant de vertus; aux amis de Charles
THÉPOT, à ceux auprès desquels il a passé les
meilleurs, et hélas! si courts instants de
sa vie.
Nous témoignons ici particulièrement no-
tre reconnaissance aux aimables hôtes du
presbytère de Landévennec, qui nous ont si
- XXI —
généreusement prêté leur concours pour l'ac-
complissement de notre dessein.
Enfin, s'il plaît à Dieu que ce petit livre
franchisse les étroites limites de la famille et
de l'amitié, nous l'offrons encore à la jeunes-
se, à ceux surtout, qui après avoir pendant
trop peu d'années reçu l'éducation chrétien-
ne, se voient ensuite abandonnés sans armes
et sans expérience au milieu des combats de
la vie, et dont les convictions religieuses ne
sont pas encore assez fortement assises pour
leur obtenir la victoire. Pour eux aussi, nous
l'espérons, la lecture de la vie de THÉPOT ne
sera ni sans intérêt, ni sans fruits ; et s'il
n'est pas donné à tous de pénétrer le mysté-
— XXII —
rieux secret de ses vertus, tous du moins
sauront apprécier en lui la belle intelligence,
l'ardent amour de l'étude, la parfaite distinc-
tion des manières, l'amabilité simple et affec-
tueuse, et par dessus tout cette qualité qui
plaît toujours au jeune homme, la fermeté, la
virilité du caractère.
Pont-Croix, 4 Juin 1871.
CHAPITRE PREMIER
Première enfance
VIE DE CHARLES THÉPOI
ASPIRANT DE TSARINE
CHAPITRE PREMIER
PREMIÈRE ENFANCE
Charles Thépot naquit à Brest, le 12 novembre
de l'année 1850. Le jour même, un des vicaires de
la paroisse de Saint-Louis lui donna le Sacrement
de Baptême. Charles ne manqua jamais de célé-
brer pieusement l'anniversaire de ce jour. Nous le
verrons, dans le cours de sa vie, en relation avec
de nombreux ecclésiastiques, aimé, recherché par
eux, et leur prodiguant à tous, de son côté,
les marques de son affection et de son respect.
Mais le sentiment chrétien, si merveilleusement
4 VIE DE CHARLES THÉPOT.
développé en lui, lui inspira toujours un respect
tout particulier pour celui qui avait été en cette -
circonstance l'instrument de la Providence, et
avait fait de lui un enfant de Dieu et de l'Eglise.
Souvent il exprima à ses amis le désir'de faire la
connaissance de ce vénérable ecclésiastique, désir
qu'une mort prématurée l'empêcha de réaliser.
Il avait onze mois lorsque sa famille vint se
lixer à Recouvrance, où elle n'a cessé d'habiter
depuis. Si donc, par son baptême, Charles appar-
tient à la paroisse de Saint-Louis, son enfance,
son éducation chrétienne, toutes les grâces qu'il
reçut de Dieu, le rattachent à la paroisse de Saint-
Sauveur. C'est là qu'il fit sa première communion
et que tant de fois il s'approcha des Sacrements.
C'est là qu'il adressa à Dieu tant de ferventes
prières, qu'il reçut tant de lumières et de saintes
inspirations; .c'est au pied des autels de Saint-
Sauveur qu'il vint chercher et qu'il trouva force
et courage au milieu de toutes ses peines. C'est là
que nous l'avons vu, pendant de nombreuses
années assistant chaque matin le prêtre au
Saint-Sacrifice, et revenant chaque soir remercier.
Dieu des grâces de la journée. Et ceux qui le
VIE DE CHARLES THÉPOT.. 5
pleurent n'ont pas de plus douce consolation que
d'aller prier dans cette pieuse église de Saint-
Sauveur, ou ils aiment à se le représenter encore,
à côté d'eux, priant avec eux, ou plutôt mainte-
nant priant pour eux !
Dieu qui le destinait à vivre au milieu de tant
d'épreuves et de tentations, et avec des jeunes
gens d'inclinations et de caractères si différents
des siens, se plut tout d'abord à entourer son en-
fance de tout ce qui rend aimable la religion, et
douce et facile la pratique des devoirs qu'elle im-
pose. Bons parents, bons maîtres, bons direc-
teurs, aucun secours ne lui manqua. Son éduca-
tion fut chrétienne, et si dès le premier éveil de
son intelligence, on put admirer l'attrait qui le
portait vers les choses de Dieu, c'est que sa mère
lui avait déjà elle-mêm& imprimé cette direction.
A l'accomplissement de ses devoirs maternels, elle
joignait la prière, et en même temps qu'elle adres-
sait à son fils ses premières leçons, elle s'adressait
elle-même à Dieu, lui demandant avant tout autre
bien pour cet enfant, la grâce de l'aimer et de le
servir toujours fidèlement.
Dieu forme le cœur de l'enfant, il y dépose
6 , VIE DE CHARLES THÉPOT.
le germe des bonnes qualités, l'amour, le désir
du bien. Mais c'est à la première éducation, à
l'éducation de la famille qu'il appartient de les
développer.
Qu'un enfant se présente à nous avec tous les
charmes de cet âge, tout revêtu de candeur et de
simplicité, avec ces lèvres qui provoquent le sou-
rire, ces yeux grands ouverts où l'on peut saisir la
pensée comme en un miroir, avec cette physiono-
mie sereine et confiante dont l'aspect réjouit et en-
chante au milieu des tristesses et des amertumes
d'un âge plus avancé, nous disons : Voilà un en-
fant bien doué qui doit rendre heureux ses pa-
rents et ses maîtres! Toujours nous pourrions
ajouter : cet enfant est bien élevé, il est élevé
chrétiennement. Les bonnes qualités dont fi
porte l'empreinte dans tout son extérieur doivent
être la récompense des vertus d'un père, d'une
mère, peut-être d'un aïeul dont on çonserve la
mémoire vénérée dans la famille, et dont on se
plaît à retrouver dans le petit-fils la ressemblance
morale, avec les "traits du visage.
Tel se montra Charles Thépot à sa famille, à
tous les habitants de la paroisse de Recouvrance.
VIE DE CHARLES THÉPOT., - 7
Telle était la joie de ses parents, la douce et juste
récompense de leurs soins. Ce fut un beau jour
pour eux, celui où pour la première fois ses
lèvres s'ouvrirent pour prononcer" les noms de
Jésus et de Marie, les premiers qu'il fit entendre
avec ceux, de son père et de sa mère, le jour où
sa mémoire, s'exerçant pour la première fois, il
put réciter la prière Ave, Maria, et le Souvenez-
vous, le jour encore où les yeux de son intelli-
gence s'ouvrirent aux beautés du culte catholique
dans une cérémonie à laquelle il assista.
Dès lors, l'église devint son séjour de prédilec-
tion, le but recherché de ses promenades. L'au-
tel, la croix, les tableaux, surtout la douce image
de Marie tenant le divin Enfant entre ses bras, ou
les ouvrant elle-même comme pour nous inviter
- à nous y jeter, tous ces pieux objets firent im-
pression sur lui. Mais ce qui le frappait plus en-
core, c'était l'aspect imposant des saints offices,
la majesté du célébrant, le recueillement des mi-
nistres entourant l'autel, la pieuse attention des
fidèles. Avant qu'il pût comprendre la sainteté
des mystères qui s'accomplissaient sous ses yeux,
Dieu, qui sait s'adapter à notre faiblesse, lui fai-
^8 VIE DE CHARLES THÉPOT.
sait sentir sa présence, lui faisait entendre un
langage que son cœur comprenait et goûtait dé-
licieusement.
De retour à la maison, il reproduisait dans ses
récréations ce qu'il avait vu à l'église. Ses jouets
préférés étaient de petites statues dç la sainte
Vierge, de petits autels qu'il se plaisait à orner
de lumières et de fleurs. Plusieurs des connais-
sances de sa famille désapprouvaient secrètement
ces jeux, craignant peut-être que l'enfant ne con-
fondît la réalité des saints mystères avec ces re-
présentations enfantines. Peut-être aussi Charles
contrariait-il déjà, dans le choix de ses amuse-
ments, des espérances que l'on commençait à
fonder sur lui, et que des exercices plus bruyants
et d'une autre nature auraient mieux secondées.
La plupart approuvaient cependant ces jeux, et
s'en amusaient eux-mêmes, n'y voyant que l'ins-
tinct qui porte tous les enfants à imiter ce qui
frappe le plus souvent et le plus vivement leurs
yeux et leur imagination.
Madame Thépot, avec l'habileté naturelle que
Dieu a mise au cœur des mères, exerçait sur chacune
des actions de son fils cette vigilance qui, sans se
VIE DE CHARLES THÉPOT. 9
r
faire sentir de peur de contrarier le premier exer-
cice de la liberté, n'en est cependant ni moins
active, ni moins sûre. Elle le laissait choisir ses
jeux comme il l'entendait, mais en même temps,
elle savait les surveiller et les diriger. Un écrivain
dont e nom fait autorité en matière d'éducation,
Monseigneur D upanloup , a dit en parlant des
jeux : « C'est aux enfants à les choisir selon leurs
goûts, ou même leur caprice, selon la fantaisie du
moment. Rien ne doit être spontané comme le
plaisir. Les enfants aiment à s'amuser comme ils
l'entendent, il leur semble que leurs amusements
du moins sont l'asile de leur liberté, laissez-leur cet
asile. »
Mais sans gêner les enfants, sans les dominer,
comment surveiller, diriger leurs jeux? Tout libres
qu'ils doivent rester, il faut que l'action du maître
s'y fasse sentir, comme partout ailleurs. « En effet,
dit toujours l'illustre évêque d'Orléans, dans
l'ardeur, dans la libre expansion du jeu, l'enfant
déploie toute sa nature et se fait connaître tel qu'il
est. Le caractère le plus timide et le plus dissimulé
oublie là de s'observer et se trahit lui-même de
mille façons. Vous connaîtrez en voyant jouer un
10 VIE DE CHARLES THÉPOT.
enfant, telle qualité ou tel défaut que vous n'auriez
jamais soupçonné, mais qui sera pour vous, pour
savoir la manière de prendre et de guider cet
enfant, une précieuse lumière. D
En voyant comment son fils employait le temps
de ses récréations, le cœur de madame Thépot était
rempli de consolation. Elle aussi avait conçu des
espérances pour son avenir, et souvent lorsqu'elle
le voyait pieusement agenouillé devant son petit
autel ou reproduisant les cérémonies de l'Église,
avec un sérieux, une gravité au-dessus de son âge,
sa pensée traversait d'un bond le cours des années,
et lui représentait son fils franchissant successive-
ment les degrés du sanctuaire, et remplissant les
saintes fonctions du sacerdoce.
Mais ces pieux désirs pour l'avenir ne lui fai-
saient point négliger les enseignements du présent.
Elle laissait à Charles le libre choix de ses jeux, elle
les favorisait même; mais à mesure que son intel-
ligence se développait, que sa raison - pouvait
atteindre aux enseignements de la foi, elle lui
expliquait la sainteté des mystères, et des céré-
monies de l'Église dans leur imposante réalité;
surtout, elle lui répétait que puisqu'il aimait tant
VIE DE CHARLES THÉPOT, 11
à s'occuper du bon Dieu, à orner ses autels, il
fallait qu'il méritât que le bon Dieu s'occupât aussi
de lui, et ornât son cœur de vertus. Elle lui disait
enfin qu'en dehors des églises, dans nos rues, sur -
nos places, il est d'autres images du bon Dieu,
images défigurées par la misère, et que secourir
les pauvres du bon Dieu par ses aumônes, n'est
point une œuvre moins bonne, moins méritoire,
que d'orner les autels ou d'offrir des fleurs et de
l'encens aux images des saints.
Ces enseignements maternels ne furent point
stériles, et déjà nous voyons naître en Charles les
vertus qui brilleront d'un si vif éclat dans un âge
plus avancé.
La vue des pauvres, de leur dénûment, de leurs
plaies, inspire aux enfants moins de répulsion, de
dégoût, qu'aux personnes d'un âge plus avancé. Sa
charité allait jusqu'à les rechercher, il attirait
doucement vers eux ceux qui le conduisaient, et
considérait comme une grande faveur qu'on lui
permît de déposer lui-même l'aumône entre leurs
JIlains.
L'enfance de Charles, sans être maladive, ne fut
pas exempte de ces misères inhérentes à la condition
12 VIE DE CHARLES THÉPOT.
de cet âge. Une fois, on le vit fort souffrant et obligé
de garder le lit. Ses forces diminuaient de jour en
jour, et cet état se prolongeant pendaut un temps
assez long, on commença à concevoir dans la famille
de vives inquiétudes.
La tendresse-maternelle, d'autant plus prompte
à s'alarmer, que deux fois déjà elle avait été bien
cruellement éprouvée, se trouva aux prises avec
les plus pénibles angoisses. Madame Thépot se
demandait si Dieu n'allait point exiger d'elle un
nouveau sacrifice plus douloureux encore que les
précédents. Toutefois,* au milieu de ces peines, les
parents et l'enfant reçurent un jour une grande
consolation.
Un prêtre de la paroisse vint les voir, accompagné
de l'un de ses amis, le père Barbier; le saint mis-
sionnaire, appelé en Bretagne par des affaires de
famille, profitait de ce voyage pour se retremper
dans l'affection de ses amis et de ses frères dans
le sacerdoce, avant d'aller reprendre lé cours de ses
travaux apostoliques. On sait que son zèle, attirant
l'attention du Souverain-Pontife, le fit élever "plus
tard aux lionnéurs' de: l'épiscopat dont 'une mort
VIE DE CHARLES THÉPOT., 13
soudaine et prématurée l'empêcha de remplir les
fonctions.
-' fonctions,
Monsieur et Madame Thépot, surmontant leur
chagrin, firent au missionnaire un accueil em-
pressé. On parla de Charles, on le recommanda
aux prières des deux visiteurs, et sur leur demande
on les conduisit au lit du malade; sans doute, il
dut se passer alors quelque chose de merveilleux
dans l'âme du prêtre et dans l'âme de l'enfant. De
mystérieuses communications se firent de l'un à -
l'autre. -
Le Père Barbier ne put cacher ses impressions
en contemplant la pureté, l'innocence, la sainteté -
déjà empreinte sur ce jeune visage que la maladie
et la souffrance rendaient encore plus charmant.
« Dieu, dit-il, en lui traçant le signe de la croix
sur le front, Dieu a sur cet enfant des vues toutes
particulières, » et en disant ces mots son visage
prit un tel air d'inspiration, que tous les assistants
de cette scène restèrent en quelque sorte sous le
charme.
Charles de son côté ressentit la plus heureuse
influence à la vue de cette physionomie à la fois
douce et austère, dont aucun de ceux qui l'ont
14 VIE DE CHARLES THÉPOT.
connu n'ont encore perdu le souvenir. Lorsque
les visiteurs furent partis, Charles dit à sa mère :
« Maman, place auprès de mon lit mon petit autel
et allumes-y tous les cierges, que je fasse une
prière en action de grâces de ma guérison. »
Effectivement, la nuit suivante fut très-bonne;
dès le lendemain on remarqua un heureux chan-
gement dans l'état du malade, les forces revinrent,
et au bout de quelques jours, Madame Thépot
elle-même fut délivrée de toute inquiétude. On
conserve précieusement dans la famille le souve-
nir de cette visite, et à cause de l'honneur qu'elle
retira de ses relations avec le préfet apostolique
du Sénégal, et parce qu'on se plaît à y reconnaître
une heureuse influence sur les destinées de Char-
les Thépot.
Lorsque sa santé fut rétablie, son père jugea
qu'il était temps de le confier aux soins d'un
maître. C'est encore là un détail d'une souveraine
importance dans l'éducation. C'est à l'école que,
pour la première fois, l'enfant subit le joug d'un
règlement, d'une discipline ; c'est là que s'étend
le cercle de ses relations, restreintes jusque-là aux
limites de la famille. Il faut donc que cette diaci-
VIE DE CHARLES THÉPOT. 15
pline soit à la fois douce et ferme, sachant con-
descendre à la faiblesse de l'enfance, et la fortifier
A même temps pour les luttes, les épreuves de
venir. Il faut aussi que les nouvelles rela-
t o ns que tout ce petit monde, que l'on appelle
u e classe, crée à l'enfant, ne viennent jamais con-
tidire les leçons et les exemples de la famille.
ous pouvons dire que la Providence seconda
parfaitement les vœux des parents de Charles.
Urne des plus grandes grâces que Dieu puisse
acçorder à une population, c'est sans doute de ne
luidonner que de bons instituteurs de l'enfance.
C't là une chose plus nécessaire que jamais de
llOW jours, où mille circonstances résultant des
conditions actuelles de l'enseignement, et favo-
risées par les idées beaucoup trop répandues de
liberté, d'émancipation, enlèvent de si bonne
heure nos enfants à ces deux autorités, les plus
grandes de toutes : celle de Dieu et celle de
la famille.
Charles trouva dans l'institution où il fut placé
de bons camarades ; et il se forma entre lui et
quelques-uns d'entre eux de ces bonnes amitiés
d'etlfant, de ces doux liens que l'absence ou la
16 VIE DE CHARLES THÉPOT.
différence d'intérêt et de position ne purent romi-
pre plus tard, et qui, lorsque l'un des deux amis
a terminé sa vie d'ici-bas, lui survivent encore par
le souvenir dans le cœur de son compagnon. Il
trouva pour son enfance un instituteur dévoué,.et
lorsque le cours des années eut comme atténuô,la
différence des âges et changé la nature des rela-
tions, le maître devint un ami dont l'affection le
suivit partout dans le cours de sa carrière, oet
jusqu'au-delà de la tombe (1). Il était encore sur
les bancs de l'école lorsque se passa le petit trait
que nous allons raconter. -
Ces lignes étaient écrites lorsqu'un accidenta jamais déplo-
rable est venu jeter dans le deuil et la consternation toute la
population de Recouvrance au sein de laquelle cet instituteur
avait su s'entourer de l'estime et de l'affection universelles.
Le 4 mai 1871, M. Nouy périssait, ainsi que son fils aîné,
dans une promenade en rade ; il mourait en mer, comme
celui qui avait été son disciple et ami. Par un de ces rap-
prochements douloureux qu'on peut saisir bien souvent dans
les œuvres de la Providence, ce fut le père de Charles Thépot
qui, n'écoutant que l'inspiration de son dévouement, s'em
pressa de rechercher, et put retrouver, après deux jours, le
corps de l'infortuné maître et celui de son fils. Acquittant
ainsi, au nom de Charles, la dette de la reconnaissance et
de l'amitié, il eut le bonheur de procurer à leur famille la
consolation, dont il était privé lui-même, de conserver ces
restes bien-aimés.
VIE DE CHARLES THÉPOT. 17
Un jour, il avait alors huit à neuf ans, il lui
arriva un grand malheur ; il avait perdu la croix
qu'on lui avait décernée comme récompense de
son travail. Quiconque connaît combien sont
vives les impressions de cet âge, comprendra sa
désolation. Quelques personnes, rencontrant dans
la rue un petit garçon pleurant à sanglots, et par-
courant en même temps de ses doigts les grains
de son chapelet, s'arrêtèrent pour lui demander
la cause de son chagrin.
-J'ai, répondit l'enfant que ses larmes interrom-
paient presque à chaque mot, j'ai perdu ma croix.
— Et tu crains sans doute aussi de perdre ton
chapelet, que tu le tiens si bien dans tes mains ?
— Oh! non, je dis mon chapelet pour que le bon
Dieu et la sainte Vierge me fassent retrouver ma
croix.
J
Edifiées de cette réponse, ces personnes joigni-
rent leurs recherches à celles de l'enfant, et, à la
grande joie de ce dernier, la croix fut retrouvée.
Déjà Charles connaissait le secret de la prière et
savait y recourir. Plus tard, lorsque des peines
autrement douloureuses, lorsque des contrariétés,
des épreuves autrement difficiles à surmonter
18 VIE DE CHARLES THÉPOT.
viendront l'assaillir, son cœur ne se laissera jamais
abattre, car il aura toujours le grand moyen de la
prière, la prière sera sa force et sa consolation. -
Les années de la première enfance vont bientôt
s'écouler. Le moment de la première communion,
qui en marque ordinairement le terme, est arrivé
pour Charles. Il avait alors dix ans et demi. Quoi-
qu'il fût encore bien jeune, on jugea cependant
que son instruction religieuse était suffisante et
que sa piété, son zèle dans l'accomplissement de
tous ses devoirs le rendait digne d'une grâce après
laquelle il soupirait depuis longtemps. Pourquoi
donc aurait-on attendu encore ? Quand l'enfant
sera-t-il mieux disposé que lorsqu'il pourra offrir
à Dieu un cœur dont l'idée du mal n'a pu encore
ternir la pureté? Au lieu de lui proposer la sainte
Communion comme le prix de vertus, d'héroïques
efforts qu'on ne peut exiger de la faiblesse et de
l'inexpérience de cet âge, ne vaut-il pas mieux la
lui offrir comme une armure, un secours contre
les combats, les tentations dangereuses auxquelles
les enfants sont sitôt exposés surtout dans les
villes ? Charles appelait lui-même de ses vœux le
moment de sa première communion. Depuis long-
VIE DE CHARLES THÉPOT.. 19
b temps il avait commencé à s'y préparer par l'ac-
complissement de ses devoirs. Pour, lui, déjà le
a devoir était une chose sainte. Il ne lui venait
M pas à l'idée qu'on pût s'y soustraire de propos
délibéré. Sa raison, son intelligence montraient
* dès leur premier développement cette droiture
et cette fermeté qui en rendent l'accomplissement
facile et naturel en quelque sorte.
«
- Nous n'avons pas besoin de dire qu'il n'avait
pas attendu ce moment pour recevoir le sacre-
ment de. la Pénitence. De bonne heure, Charles
avait franchi le seuil du confessionnal, ce seuil
* si redoutable que les enfants n'envisagent qu'avec
une terreur dont les parents se font quelquefois
les complices, en les entretenant dans des idées
- aussi fausses que dangereuses sur la nature et les
«
effets de ce sacrement. Charles avait appris de ses
maîtres et de ses parents, il avait appris au Caté-
-chisme, que lorsque l'homme use de sa liberté
our offenser Dieu par le péché, son devoir est
d'aller en demander pardon, et que ce pardon lui
ist assuré, moyennant qu'à l'aveu de la faute se
joigne le repentir de l'avoir commise, et la bonne
_volonté de l'éviter à l'avenir. Aussi lorsqu'un de-
20 VIE DE CHARLES THÉPOT.
voir fait un peu négligemment, une leçon sacri-
fiée au plaisir de la récréation, venaient à peser
sur sa conscience d'enfant, quand il avait à crain-
dre d'avoir contristé un camarade par les saillies
d'un esprit déjà vif et pénétrant, et naturellement
porté à la malignité, il ne lui en coûtait pas plus
d'aller s'agenouiller aux pieds du prêtre, ministre
du sacrement, que de solliciter le pardon de ses
parents et de ses maîtres, lorsqu'il lui était arrivé
de leur faire de la peine en quelque manière.
Quand commencèrent les exercices préparatoi-
res de la première Communion, Charles était donc
déjà prêt. La confession générale que l'on con-
seille assez souvent aux enfants à cette occasion,
et qui est pour eux une si grosse affaire, ne lui
coûta pas de peine. L'habitude d'examiner sa con-
science, de travailler constamment à son avance-
ment dans le bien, la lui rendit facile, et tout le
temps de la retraite, il put le consacrer à la pré-
paration du cœur. Quelle fut cette préparationa
quelles dispositions il apporta à la réception du
divin sacrement, avec quelle générosité il fit j
don tout entier de lui-même à celui qui venait de
se donner à lui, on put le voir, le soir de ce beBji
VIE DE CHARLES THÉPOT. 21
jour, lorsque Charles fut appelé, par les succès
remportés au catéchisme, à prononcer au pied de
l'autel, au nom de tous les enfants de la retraite,
l'acte de rénovation des promesses du Baptême et
de consécration à Jésus-Christ.
Il n'est point dans les paroisses de plus belle
fête que cette fête de la première Communion; il
n'est pas de plus beau spectacle que celui de ces
enfants remplissant la nef de l'église, et entourés
d'une foule recueillie et pieusement émue. Une
douce et sainte joie brille sur tous'les visages ; les
maîtres, les parents sentent redoubler leur ten-
dresse pour ces enfants devenus plus chers
que jamais parce qu'on ne voit plus en eux rien
que- de bon et de pur. Les minisires du Sei-
gneur oublient en ce jour les peines et les fatigues
de leur ministère, pour s'unir à la joie de l'Eglise
qui les accueille et les adopte une seconde fois ; à
la joie du divin Maître les bénissant du haut du
ciel, comme autrefois il bénissait ceux de Galilée,
les appelant à lui, les pressant sur son cœur, et
offrant à tous, aux grands et aux petits, et aux
prêtres et aux fidèles, l'exemple de leur foi, de
leur innocence et de leur amour,
22 VIE DE CHARLES THÉPOT.
Parmi les enfants appelés pour la première fois
au banquet de l'Eucharistie dans l'église de Saint-
Sauveur, le 30 mai 1861, il en était un qui se faisait
remarquer plus que tous les autres : c'était Charles
Thépot. Toute la paroisse le connaissait; pour
tous ceux qui assistaient à la fête, il avait été con-
stamment une source d'édification. Aussi tous les
regards se dirigeaient vers lui, et étaient aussitôt
charmés par l'expression de bonheur jointe au re-
cueillement qui illuminait son visage et se reflé-
tait dans tout son extérieur. De l'enfant les yeux
se portaient sur la mère ; une joie immense rem-
plissait ce cœur maternel pour lequel devait com-
mencer peu de temps après une longue série de
douleurs. Elle recevait en ce jour la - récompense
des soins pieux dont elle avait entouré l'enfance
de son Charles bien-aimé, et en voyant les larmes
encore bien douces qu'elle répandait sur lui, cha-
cun pouvait dire d'elle comme on dit de la mère
de Berchmans, au jour de la première communion
de son fils : « Heureuse la mère dont l'enfant sera
un jour un saint. » L'attention redoubla lorsqu'à
la fin de la cérémonie, au moment de la bénédic-
tion, Charles, agenouillé au pied de l'autel, son
VIE DE CHARLES THÉPOT. 23
- cierge à la main, en présence de toute l'assistance,
prononça l'acte de rénovation des promesses du
Baptême. L'accent convaincu, la dévotion avec
laquelle il fit entendre les saintes paroles pénétra
tous ceux qui l'entendirent, et le prêtre qui diri-
geait le catéchisme se souvient encore, après dix
ans, des saintes joies de ce jour dont le souvenir
reste un des plus doux et des plus consolants de
son ministère dans la paroisse de Saint-Sau-
veur.
Mais ce qui nous atteste, encore plus que tous
ces souvenirs, les parfaites dispositions que Charles
apporta à la réception de l'Eucharistie, c'est la
suite de sa vie, c'est l'inébranlable fermeté de ca-
ractère avec laquelle il demeura fidèle aux saints
engagements de la première Communion, au mi-
lieu de toutes les tentations et de tous les obstacles
que rencontra sa vertu. Il pourra peut-être céder
parfois un moment à la légèreté et à l'influence
de l'âge, mais une volonté droite et ferme le re-
mettra aussitôt dans le bon chemin. Un dernier
trait nous le prouve.
Un jour il lui arriva de mériter un grand re-
proche. Il se laissa entraîner par un de ses amis
24 VIE DE CHARLES THÉPOT.
d'enfance, et ils allèrent jouer au lieu de se ren-
dre au catéchisme. Cet ami n'était pas un mauvais
camarade dont il fallût lui interdire la fréquenta-
tion; mais en cette circonstance il avait joué le
rôle de tentateur : il avait détourné Charles de
son devoir. Le directeur du catéchisme, ayant re-
marqué son absence et en ayant connu le motif,
pensa qu'il fallait couper le mal dans sa ra-
cine , et prévenir toute nouvelle faute de. ce
genre pouvant démentir les bons exemples que
Charles avait donnés jusqu'à ce jour. Il pen-
sait avec raison que s'il est des enfants auxquels
il ne faut absolument rien passer, ce sont ceux qui
ont habitué leurs parents et leurs maîtres à comp-
ter sur leur docilité et leur régularité à tous leurs
devoirs.
L'abbé F. se rend donc immédiatement chez
les parents de Charles, ayant préparé une forte
semonce. L'enfant était absent. Etait-ce fortuite-
ment, ou s'était-il douté de quelque chose ? Ce
n'était pas qu'il voulût se soustraire aux repro-
ches. Il sentait d'ailleurs que cette tentative eût
été inutile ; mais il préférait peut-être les recevoir
de la bouche de sa mère. Ce fut donc elle qui
VIE DE CHARLES THÉPOT. 25
2
transmit la leçon, et cette leçon fit d'autant plus
d'impression, que celui auquel elle s'adressait y
était peu accoutumé.
Quelques jours après, le prêtre que Charles
avait choisi pour diriger sa conscience fut appelé
à une autre paroisse. L'enfant eut à choisir un
nouveau confesseur. Nous avons déjà vu com-
ment il comprenait le sacrement de Pénitence.
Aussi son choix ne fut pas long : — « Maman,
dit-il à sa mère, Monsieur F. m'aime vraiment,
je l'ai compris l'autre jour; si je venais encore à
vouloir manquer à mes devoirs, il ne me laisse-
rait pas; aussi c'est à lui que je veux me confes-
ser. »
Dès lors commencèrent entre le prêtre et l'en-
fant ces relations, les plus intimes qu'il y ait sur
la terre, dont ils retirèrent, l'un tant de fruits, et
l'autre tant d'édification. Six ans plus tard Charles,
au moment d'entrer dans un monde nouveau pour
lui, dans un monde plein de dangers, ira deman-
der conseil à son bien-aimé directeur, et celui-ci,
les larmes aux yeux à l'idée de cette séparation,
lui dira : — « Mon enfant, allez, soyez marin ; c'est
Dieu qui le veut. »
26 VIE DE CHARLES THÉPOT.
Désormais, il n'y aura plus à craindre les mau-
vais camarades. Pendant ces six années d'inter-
valle, Charles se sera fortifié, il se sera préparé
au combat; le Dieu qui avait fait la joie de son
enfance, sera la force de sa jeunesse.
CHAPITRE II
Le Collège
VIE DE CHARLES THÉPOT. 29

CHAPITRE II
LE COLLÈGE
Nous n'avons encore rien dit de l'intelligence
de Charles Thépot ; nous avons vu en lui un en-
fant doué des plus précieuses qualités du cœur,
mais est-il également doué des qualités de l'es-
prit? Oh n'a pu encore en juger que d'après quel-
ques saillies, de fines réparties, des naïvetés spiri-
tuelles; ce sont là de faibles indices, des indices
bien souvent trompeurs. Que de parents recueil-
lent précieusement chacune des paroles de leurs
enfants, y voyant le présage de grandes destinées.
30 VIE DE CHARLES THÉPOT.
Aveuglés par leur leur tendresse, ils ne distin-
guent pas la vraie naïveté, qui n'est au fond
qu'une des qualités de la pensée, et le propre d'un
enfant qui a de l'esprit sans s'en douter, d'avec
une fausse naïveté qui n'est souvent que trivialité
ou bassesse, ou le simple; fruit rde l'irréflexion.
Beaucoup de ces petits géniesldont on admirait
tous les bons mots [comme autant de précieuses
sentences, n'ont été ensuite que de tristes écoliers.
Ce brillant esprit dont -rien'ne semblait devoir en-
traver l'essor, n'a pu surmonter les premières dif-
ficultés d'un thèmejîou d'une version, ni franchir
victorieusement les règles les plus élémentaires
de la grammaire.
Charles Thépot eut la bonne naïveté de Il'en-
fance; ses réparties, ses réponses, ses réflexions
avec ce caractère ingénu qui fait le charme des
conversations de cet âge, avaient toujours un
fond sérieux et raisonnable. Ses parents, tout en
prenant plaisir à ses petites causeries, avaient
grand soin de ne manifester devant lui ni surprise,
ni admiration ; souvent même, pour le préserver
de la vanité qui est un poison si dangereux pour
les enfants, ils le reprenaient, le raillaient, lors-
VIE DE CHARLES THÉPOT. 31
que ses remarques se ressentaient trop de l'inex-
périence de son âge, ou qu'il voulait étourdiment
se mêler à la conversation des grandes personnes;
aussi ne le vit-on jamais se conduire comme tant
d'enfants vaniteux, suffisants, insupportables à tous
ceux que n'aveugle pas une excessive tendresse ;
il fut toujours, au contraire, simple et naturel.
Au mois d'octobre de l'année 1861, il entra dans
la classe de sixième au lycée de Brest. Dès que son
intelligence commença à être appliquée aux études
sérieuses, elle se dépouilla de cette enveloppe en-
fantine, souvent superficielle. On remarqua aus-
sitôt qu'elle avait un fond solide et sérieux, et on
constata les heureux résultats d'une éducation
ferme, parfois austère. L'habitude de la réflexion,
contractée de bonne heure, diminua les premiè-
res aridités de l'étude. A ces précieux avantages,
se joignaient l'application constante au travail,
le respect du devoir qui devait former comme le
principal trait de son caractère. Celui dont les
plus grands obstacles ne devaient jamais vaincre
la constance, ne pouvait se laisser arrêter par les
difficultés d'une règle à appliquer ou d'un pro-
blème à résoudre.
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