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Vie de l'abbé de l'Épée, créateur de l'enseignement des sourds-muets en France / par J. Valette,...

De
36 pages
Typ. Bayret, Pradel et Cie (Toulouse). 1859. L'Épée, Charles-Michel de (1712-1789). 35 p. ; 16 cm.
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VIE
L'ABBÉ DE L'ÉPËE
CRÉATEUR
DE L'ENSEIGNEMENT DES SOURDS-MUETS
EN FRANCE
Par J. VALETTE
ANCIEN ÉLÈVE DE L'ÉeOLI DES SOURDS-MUETS DE TOULOUSE
Heureux de réparer l'erreur de la nature,
De l'oreille en nos yeux renfermant le beau don,
Pav des gestes savants réglés avec mesure,
De la voix, dans nos bras, il remplaça le sou.
CHÂTELAIN , Sourd-Muet.
Prix : 30 contâmes.
TOULOUSE,
TYPOGRAPHIE BAYRET,PRADEL ET Cc,
42, PLACE DE LA TRINITÉ, 12.
1859
Cet ouvrage étant ma propriété, je poursuivrai les
contrefacteurs conformément à la loi.
CÀNTEGRIL, Sourd-Muet.
VIE
DE
L'ABBÉ DE L'ÉPÉE.
i
L'homme, créé par Dieu avec l'inestimable don de
l'intelligence qui le dislingue si éminemment des
bêtes, aurait néanmoins été incomplètement ébauché
par la main créatrice, imparfaitement heureux dans
son existence, si cette, même main n'avait joint à ce
premier don celui non moins précieux de la parole,
destinée à être l'expression de ses pensées et de ses
sentiments au milieu de ses semblables.
Que serait, en effet,-uti être qui, au sein de la ci-
vilisation , se verrait incapable de communiquer avec
ses pareils? « Une espèce de brute, douée de la voix,
mais privée de la parole, par la raison que la parole
est un art d'imitation qui ne s'acquiert naturellement
que par l'oreille et dans la société des hommes par-
lants (1); »
Or, comme nous savons tous que c'est effective-
(!) Docteur Blanchet, la Surdi-Mutité.
—4—
ment « par nature, par imitation, par analogie que,
dans notre enfance, nous entrons graduellement en
possession de la parole (1), » — « celui-là qui naît
sourd, ou qui, par suite d'une maladie contractée dans
ses premières années, a le sens de l'ouïe trop altéré
pour saisir distinctement les éléments qui constituent
le langage parlé, ne saurait dès-lors faire de leurs di-
verses et innombrables combinaisons l'objet d'une
imitation journalière :
Il reste par conséquent muet.
Ainsi le mutisme est un effet naturel de la sur-
dité.
Il en est le résultat physiologique (2) ».
II
Ce serait une bien longue et bien triste histoire, si
nous voulions raconter tout ce que les malheureux
sourds-muets ont eu à souffrir dans l'antiquité jus-
qu'à l'établissement du christianisme. "Victimes des
plus cruelles et des plus injustes préventions, uni-
quement parce qu'ils avaient le malheur d'être privés
de la faculté de parler, cette unique voie, d'exprimer
et de transmettre la pensée, ces infortunés courbaient
douloureusement la tète et gémissaient en vain de se
voir traités, eux innocents, sans pitié, avec la der-
nière barbarie, ou de se voir réduits à végéter triste-
ment seuls, à l'écart, comme des êtres dédaignés par
une nature marâtre, et inutiles à la société.
Le christianisme, ce défenseur de tous les malheu-
(1) Gatien-Ànioult, Philosophie.
(2) Docteur Blanchel.
— 5 —
reux, ce médecin de toutes les souffrances, n'apporta
point de grandes améliorations au sort déplorable de
ces êtres incomplets. Si, dès cette époque, il est per-
mis de croire qu'ils cessèrent d'être persécutés, ils
n'en furent pas moins, comme par le passé, délaissés;
abandonnés, méprisés par la foule, comme une caste
d'une nouvelle espèce, qu'elle voyait avec dédain cir-
culer dans son sein , sans possibilité apparente d'éta-
blir jamais avec elle aucun rapport de communica-
tion.
C'est ainsi que ces infortunés languirent dans
l'ignorance et l'oubli, jusqu'à ce que |a Providence
daigna, enfin, jeter sur eux un oeil de commiséra-
tion, et Içur envoya un homme de génie, un apôtre
zélé pour les relever de cet état d'abjection dans le-
quel ils se voyaient plongés, sans espoir de secours,
briser leur chaîne, transfigurer le paria et réhabi-
liter leur condition d'hommes libres et raisonnables
comme les autres, aux yeux d'une société injustement
et cruellement prévenue.
III
C'est à partir du VIIe siècle que l'histoire nous fait
connaître quelques tentatives isolées, individuelles,
pour parvenir à découvrir la possibilité- d'instruire
les sourds-muets-, mais ce ne fut qu'au XVe siècle que
celte possibilité se révéla positivement. On reconnut,
enfin , que, de même que les écritures hiéroglyphi-
ques ont un sens clair et précis pour tous ceux qui en
possèdent la science, de même la langue des sourds-
muets, la langue des gestes naturels, aidée et com-
plétée par un système de figures conventionnelles,
pourrait devenir susceptible de figurer tous les objets
— 6 —
matériels et d'exprimer toutes les idées intellectuelles
et morales.
Une fois la solution de ce problème trouvée, l'édu-
cation des sourds-muets ne devait plus rencontrer
d'obstacles infranchissables, et la méthode, basée sur
la mimique et le langage des gestes, n'avait plus qu'à
faire son chemin pour se perfectionner et se simplifier
avec le temps.
Ce ne fut, pourtant, que vers le milieu du XVIe
siècle qu'un lent et consciencieux travail de réhabili-
tation se prépara silencieusement en faveur des sourds-
muets dans les diverses contrées de l'Europe; mais,
hélas! tous ces généreux efforts, tentés par des hommes
d'élile pour ouvrir les sentiers de l'intelligence à cette
classe déshéritée de toute participation aux avantages
de l'union sociale, ne devaient, ici encore, porter que
bien tard les fruits qu'ils recelaient en germe!
L'art d'instruire les sourds-muets flotta indécis et
vague, faute d'une base solide et de règles fondamen-
tales, jusqu'au commencement du XVIIIe siècle, où
la France, celte terre classique de toutes les inventions
du génie, dit M. Blanchet, mais ici, contre son ha-
bitude, la dernière nation qui se fût élancée dans la
carrière d'un pareil enseignement, la France, dis-je,
eut néanmoins la gloire de voir surgir de son sein
un homme supérieur à tous ses devanciers dans cet
art si difficile, « un homme dont le regard puissant
dit enfin aux sourds-muets: Et vous aussi, vous je-
rez hommes! Avec quel étonnement le XVIIIe siècle
ne le vit-il pas, dès son apparition, ébranler cette
effrayante barrière dressée entre les sourds-muets et
leurs frères parlants! Il l'a doté, ce siècle si éclairé
entre tous les siècles, d'une des plus belles conquêtes
du génie de l'homme (1). »
(1) F. Berthie, sourd- : net, Vie de l'abbc de l'Epée.
— 7 —
En effet, l'abbé de l'Epée, de qui nous'parlons, est
« celui qui a compris, le premier, en quoi devait COIIT-'.
sister l'art d'instruire les sourds-muets, et qui, seul,
a consommé, à ses risques et périls, avec un dévoue-
ment au-dessus de tout éloge, le pieux et sublime
apostolat de leur régénération intellectuelle... En sorte
que le beau nom de père intellectuel que, dans leur
reconnaissance, ces émancipés d'hier lui décernent
chaque jour, reste à jamais acquis à son immorta-
lilé(l).»
IV
Charles-Michel de l'Epée naquit à- Versailles, le
24 novembre 1712. 11 eut pour père un des experts
ordinaires des bâtiments du roi, homme recomman-
dable par ses qualités morales et son savoir, qui ne
négligea rien pour former dignement l'esprit et le
coeur de son fils. Le,jeune Charles de l'Epée, doué,
comme il l'était, d'un heureux naturel, sut si bien
profiter des leçons de son père, qu'il devint bientôt
un modèle de "toutes lés vertus, et récompensa ainsi
dignement l'auteur de ses jours de toutes les peines
qu'il s'était données pour lui. ,
A 17 ans, ayant achevé ses études, ses parents vou-
lurent le faire entrer au barreau ; mais le jeune de
l'Epée, sentant qu'une telle carrière ne pouvait s'ac-
corder avec ses pieuses inclinations qui l'entraînaient
vers le saint ministère, résista aux vues ambitieuses
de ses parents, et rien,ne put le faire renoncer à- sa
vocation.
(1) Docteur Blauchet, la Surdi-Mutité.
— 8—
Mais un obstacle bien autrement insurmontable et
qu'il n'avait pas prévu, vint Pan'êter tout-à-coup
lorsqu'il se disposait à franchir les premiers de-
grés de l'autel. Il fallait préalablement reconnaître,
à cause de la secte des Jansénistes qui régnait alors
à Paris, le Formulaire d'Alexandre VII, déclara-
tion orthodoxe que tout aspirant à la prêtrise était
alors obligé d'accepter. Quoique sincèrement plein de
respect et de soumission aux lois de l'Eglise, de l'Epée
erut obéir à sa conscience en refusant de signer cette
déclaration, et les ordres ecclésiastiques lui furent
refusés.
De l'Epée n'avait plus alors en perspective pour son
avenir, que les humbles' fondions du diaconat ou les
triomphes du barreau. Ici les installées réitérées
de ses parents l'emportèrent sur son indécision; il
subit avec succès ses examens, se fit recevoir avo-
cat au Parlement de Paris, et, pour contenter
î'ardeur de sa. piété dans cette situation qu'il s'im-
posait malgré lui, il se constitua le défenseur des
pauvres.
Cependant, il ne ftifc pas longtemps sans s'aperce-
voir que ses. habitades douces et recueillies ne pou-
vaient se faire au tumulte et aus chicanes des tribu-
naux ; il sentit que sa vie et son bonheur étaient ail-
leurs que sur les banes pleins d'agitation où il siégeait;
il se livra donc de nouteau avec ardeur aux études
théologiques, fit de nouvelles démarches, et eut enfin
le bonheur d'être appelé auprès de l'évêque de Troyes,
-Jean-Jacques Bossuet, neveu du grand Bossuet, qui
l'ordonna successivement sous-diacre, diacre, cha-
noine, et, enfin, prêtre,.le-5 avril 1738.
L'abbé de l'Epée se vit donc au comble de ses voeux ;
le talent de la parole qu'il avait montré, comme à re-
gret, au milieu des luttes tumultueuses du barreau,
il se plut à le déployer largement du haut de la pai-
— 9 —
sible chaire de vérité, heureux et amplement payé
toutes les fois que ce talent produisait quelque bien
dans les âmes. Ennemi de l'intolérance et imbu des
principes de la charité, il se montrait constamment
affable et bienfaisant envers tous, et ne se mêlait point
aux querelles qui troublaient alors l'Eglise, se bornant
sur ce point à répéter souvent-, comme Fénelon, qu'il
fallait souffrir toutes les religions, puisque Dieu les
souffrait. Simple et modeste dans sa personne, plein
de sollicitude et d'activité pour le bien spirituel et
temporel de ses frères, il offrait le touchant modèle
du pasteur, selon l'esprit de l'Evangile.
V
Il y avait près de cinq ans que l'abbé de l'Epée rem-
plissait ainsi son saint ministère, lorsque son protec-
teur et son appui, l'évèque de Troyes, mourut. Il lui.
restait encore un ami, c'était Mgr Soanen , évêque de
Senez. Malheureusement, la parfaite conformité de
sentiments qui finit par s'établir entre lui et ce pré-
lat, qui partageait les principes erronés du jansé-
nisme, lui attira les censures de l'archevêque de Paris.
Il se défendit avec beaucoup de simplicité et de pureté
d'intention; mais certaines restrictions tout-à-fait
naïves qu'il mit dans sa justification, lui attirèrent dé-
fense expresse de remplir plus longtemps les fonctions
sacerdotales.
Voilà donc ce pieux enfant de l'Eglise qui, tout en
ne cessant de la respecter, se sépare manifestement
de sa mère I II erre dans la foi , comme une brebis
imprudemment égarée, loin de son bercail tutélaire,
et donne à l'hérésie le droit de répandre sur sa belle
l.
— 10 —
vie une large tache que son génie et sa bienfaisance
ne parviendront pas à effacer !
Ne nous étonnons pas cependant; car, quel est
l'homme, pour si supérieur qu'il nous paraisse, quel
est le saint même , qui ne nous montrent pas en eux
quelque point vulnérable dans leur existence? Le so-
leil lui-même n'a-t-il pas ses taches? Ici-bas, où rien
ne saurait être parfait, si un homme s'offrait à nos
yeux parfaitement irréprochable depuis son commen-
cement jusqu'à sa fin, nous ne pourrions nous per-
suader que cet homme fût de la même nature que
nous, tant notre faiblesse naturelle s'effraie à la vue
d'un modèle qu'elle ne saurait imiter.
Que ta mémoire repose donc en paix, ô fidèle ami,
ô généreux bienfaiteur des sourds-muets! et puissent
la queslion de bonne foi que tu as mise dans ton er-
reur, et l'immense charité dont tu ne t'es jamais dé-^
parti, l'avoir fait trouver grâce devant le Dieu de
vérité, qui s'appelle aussi le Dieu de charité et de mi-
séricorde!. .
VI
Pendant que l'abbé de l'Epée se voyait ainsi sans
emploi, sa vertu fut mise une fois à une bien rude
épreuve. Un jour, raconte M. Berthier, se présentant
dans sa paroisse pour y recevoir les cendres avec les
fidèles, il se voit repoussé publiquement par le prêtre
qui préside à celle cérémonie. Mais lui, avec cette ré-
signation chrétienne qui ne se dément jamais, se lève
et répond à l'outrage en ces termes : « J'étais venu,
pécheur contrit, m'humilier à vos pieds; votre refus
ajoute à ma mortification ; mon but est atteint devant
— 11 —
Dieu ; je n'insiste pas pour ne point tourmenter votre
conscience (1). *
Une autre fois, raconte le même auteur, ce même
ecclésiastique refusa la sainte-table à un de ses con-
frères, on ne sait pas au juste pour quel motif, mais
qui était fort lié d'amitié avec l'abbé de l'Epée. Ce-
lui-ci, dans la suile, eut l'occasion de rendre géné-
reusement service à ce ministre intolérant, et plus
tard , on le vit encore lui prodiguer des soins tout
fraternels, lorsqu'en proie aux égarements de la rai-
son et brisé par d'horribles souffrances, il acheva,
enfin , une vie en apparence si peu charitable. Et voilà
comment l'abbé de l'Epée savait se venger.
C'est au milieu de toutes ces tribulations que la
Providence le poussait, à son insu, vers un-apostolat
bien plus pénible que celui qui lui était interdit, mais
aussi bien plus glorieux. Nous allons voir avec quel
courage et quelle générosité il accepta cette difficile
mission de mener à bonne fin la régénération inorale
des sourds-muets, tâche immense, qui avait écrasé
sous son poids tous ses devanciers.
VII
Il y avait huit ou neuf ans que l'abbé de l'Epée lan-
guissait dans une sorte d'inaction qui ne convenait ni
à ses inclinations bienfaisantes, ni surtout au désir
ardent qu'il avait de se consacrer sans réserve aux in-
(1) M. Bobian , censeur des éludes à l'Ecole des Sourds-lliiels de
'ans, dans son Eloge de l'abbé de l'Epée, rapporte le même l'ail.
— 12-
térêts et au soulagement des malheureux, lorsque le
hasard, ou plutôt la Providence le conduisit pour
quelques affaires dans une maison où se trouvaient,
sans qu'il le sût, deux soeurs jumelles, toutes deux
sourdes-muettes. Un frère des Ecoles Chrétiennes,
dont l'établissement se trouvait situé vis-à-vis de
cette maison, avait entrepris d'instruire ces deux de-
moiselles; mais il n'avait su se servir pour cela que
d'estampes qui ne lui avaient pas été d'un grand se-
cours, et, pour surcroît de malheur, pour ces deux
pauvres filles, ce généreux frère venait, lai-même,
de mourir depuis peu.
Au moment où l'abbé de l'Epée s'introduisait dans
leur chambre, ces deux demoiselles étaient seules,
occupées à des travaux d'aiguille. En voyant le bon
prêtre, «lies restent devant lui immobiles, la bouche
close ; il leur fait quelques questions qui restent sans
réponse; il élève la voix et on ne lui répond pas da-
vantage ; il cherchait en lui-même l'explication d'un
fait aussi étrange", quand arrive la mère des deux
jeunes filles qui met bien vite fin à son étonnement et
à son embarras, en lui dévoilant leur infirmité.
L'âme de l'abbé de l'Epée, naturellement tendre,
l'élait devenue plus encore au milieu de ces peines ; il
s'émeut donc facilement en songeant au triste ave-
nir qui est réservé à ces deux pauvres enfants, si elles
restent ainsi abandonnées; un rayon du ciel illumine
en ce moment son esprit et lui révèle sa vocation. At-
tendri , il pleure avec la mère désolée, la console, et,
dans un admirable élan de coeur, il jure d'achever
leur instruction et de se consacrer exclusivement aux
sourds-muets.
Le .digne ecclésiastique ne soupçonnait même pas
les travaux de ceux qui l'avaient devancé dans la pé-
rilleuse carrière où lui-même allait se lancer avec tant
de résolulion et de courage. Du premier coup d'oeil,
— 13 —
il voit se dresser devant lui les formidables obstacles
qui l'atlendent dans ce monde nouveau, dont il n'a
pas exploré les routes ; mais, inaccessible à tout sen-
timent de frayeur, sa résolution reste inébranlable,
et son esprit investigateur et sagace ne lardera pas à
découvrir, dans la sphère des possibilités, ce qui avait
jusqu'ici échappé aux regards du vulgaire.-
Rentré chez lui, il appelle à son secours ses an-
ciennes éludes philosophiques, il plonge sa tète dans
les plus profondes méditations. — Qu'est-ce qui nous
conduit naturellement à l'instruction-et qu'est-ce qui
y peut conduire tout aussi naturellement-le sourd-
muet? se répèle-t-il. N'est-ce pas, pour nous, la lan-
gue des signes sonores, la parole, qui nous prête ici
son secours, et ne serait-ce pas, par conséquent, une
langue des signes mimiques qui pourrait remplir le
même office à l'égard des sourds-muets? Car, qu'est-ce,
que la langue parlée, sinon un assemblage de mots
accepté par tous pour être arbitrairement et conven-
lionnellement les représentants de nos idées? — Or,
si les mots de nos langues ne sont unis aux idées
qu'ils représentent, que par un lien arbitraire et
conventionnel, les signes mimiques ne pourraient-
ils pas être dans la nature du sourd-muet, ce que les
signes sonores sont dans la nôtre? — Evidemment,
il ne saurait y avoir de doute à cet égard. —Donc la
langue des signes mimiques est la seule vraie voie
qui puisse conduire le sourd-muet à l'instruction ;
donc cette langue inconnue est possible; donc il faut
que je l'arrache coûte que coûte de dessous le bois-
seau pour l'exposer au grand jour, et elle existera dé-
sonnais comme la nôtre existe...
Son point de départ ainsi tracé et le principe fon-
damenlalde son école trouvé, l'abbé de l'Epée se mit
à l'oeuvre, sans livres, sans guide, mais plein de con-
fiance en celui qui bénit et dirige les bonnes intén-
1..
— 14 —
tîans. Mais par où et comment commencera-t—il ses
patientes recherches ? quels instruments emploiera-t-il
pour mettre à découvert cette mine qu'il entrevoit et
qui renferme pour lui les trésors les plus précieux ?
Son esprit pénétrant et ses yeux d'aigle ne tar-
dent pas à lui démontrer qu'il ne sera pas obligé d'al-
ler bien loin pour trouver ies premiers et les seuls
matériaux qui doivent lui servir à commencer et à
mener à bonne fin son entreprise; entreprise d'une
importance immense au point de vue de l'humanité et
qu'il poursuivra sans relàche jusqu'à ce que la tombe
seule vienne sonner pour lui l'heure du repos.
Ces instruments et ces matériaux qui s'offrirent
comme d'eux-mêmes sous la main de ce grand homme
au coeur si plein de charité, ce furent les sourds-muets
même. La nature, dont toutes les oeuvres sont mar-
quées au cachet de la perfection, avait de tout temps
inspiré à ceux dont elle avait frappé d'impuissance
l'organe de la parole, un langage à eux propre, et par
le moyen duquel ils avaient, comme nous, la faculté
■d'exprimer leurs volontés, leurs passions, leurs idées,
leurs besoins; mais ce langage, comme si elle eût at-
tendu ici qu'un génie vînt achever et perfectionner
son ouvrage, elle l'avait laissé sommeiller en eux à
l'état de germe ou, si l'on veut, à l'état brut, puis-
qu'il était demeuré jusques là sans principes fixes,
sans règles déterminées.
L'abbé de l'Epée se fit l'élève de ses élèves ; il passait
les journées entières à converser avec eux tant bien
que mal, à les interroger et à les observer se commu-
niquer entre eux un même besoin , un même senti-
ment, une même pensée, par des signes à la vérité
dissemblables pour la forme, mais du moins identi-
ques quant au fond. Ces signes, il les recueillait mi-
nutieusement, les étudiait, les modifiait sans les dé-
naturer, les rangeait par catégories, par classes, par

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