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Vie de l'abbé J.-M. Favre, fondateur des Missions en Savoie. Suivie du plan détaillé, des missions... enrichie de notes, avec portrait et fac-simile de son écriture . Par l'abbé Pont,...

De
341 pages
impr. de C. Ducrey (Moutiers). 1865. Favre, J.-M.. In-8° , X-330 p., portrait.
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VIE
DE
,or 1
d
L'ABBÉ J.-M. FA VBE
FONDATEUR
DES MISSIONS DE SAVOIE
strxxrxxa
DU PLAN DÉTAILLÉ DES MISSIONS, —DE SA MÉTHODE,
DE L'INDICATION DES SUJETS A TRAITER PENDANT LA MISSION
ACCOMPAGNÉS DES TEXTES,
DU CATÉCHISME DES IGNORANTS, — DU RÈGLEMENT DES MISSIONS
ET DES MISSIONNAIRES,
DE SON RÈGLEMENT PRIVÉ, - DE SON TESTAMENT,
DE L'APPRÉCIATION DE SES OUVRAGES;
enrichie de notes, avec portrait et fac-similé de sen écriture,
PAB L'ABBÉ PONT
niiiH BI L'ACADÉMIE NATIONALE DE PARIS, DE L'ACADÉMIE IMPÉRIALE DE IAYOU,
DE LA SOCIÉTÉ LITTÉRAIRE DE LYO-1, etc , etc.
« Ne damnez pçf.les imei
« pour des opinions. »
L'ABBÉ FAVBB.
:PRIX : 3 fr. 50.
————-~A~~————
MODTIERS,
IMPRIMERIE DE CHARLES DUCRET.
1865.
l'AB'IM f.WUK,
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VIE
DE
L'ABBÉ J.-M. FAVRE
FONDATEUR
DES MISSIONS DE SAVOIE
SÏJKXrXE
DU PLAN DÉTAILLÉ DES MISSIONS, — DE SA MÉTHODE t
enrichie de notes, avec portrait et fac-simile de son écriture,
PAR L'ABBÉ PONT
.nls III L'ACIIIÉNIIE lUTlORAlI DE PUU, lit I.AC4DiMlI t:\IPÉBUU DE 1AV01C,
n LA lOCI ÉTÉ LITTÉRAIRE DE LtOIl, etC , etC.
« Ne damais pat Ici ImM
pour des opinioni. »
L'abbé Faybe.
PRIX : 3 fr. 50.
——— * — ~—~—< —�———
MODTIERS,
IMPRIMERIB DE CHARLES DUCRE T.
- <865.
PROPRIÉTÉ DE L'AUTEUR.
■ 1 ::::.f'c (
Toute contrefaçon sera poursuivie selon la rigueur
des lois.
PRÉFACE.
Jésus-Christ, après avoir choisi ses apôtres, enseigne
le peuple du haut de la montagne. Le sermon de la mon-
tagne est toujours prêché dans l'Eglise. Toujours une
foule attentive et pieuse, réunie autour de Jésus-Christ,
représenté par les héritiers de son sacerdoce, écoute en
silence la parole du salut.
Les miracles de Notre Seigneur continuent sans inter-
ruption dans l'Eglise par ces thaumaturges, ces person-
nages pieux, à qui une union intime avec Dieu a
communiqué une partie de sa puissance. La pureté
incomparable de Celui qui est né d'une Vierge par l'opé-
ration du Saint-Esprit, se reflète dans la virginité ou la
chasteté de ces hommes qui mènent la vie d'un ange dans
un corps de chair, et qui, pour mieux jouir des chastes
voluptés du ciel, renoncent à celles de la terre et des sens.
L'Eglise a aussi son Thabor, où elle ne cesse jamais
d'être glorifiée malgré les humiliations que lui font subir
ses ennemis. Ce Thabor, ce sont ces sommets mystiques
Yi
et délicieux où Dieu élève par fois les âmes privilégiées
dans les ravissements de la contemplation et de la prière.
Sur ce Thabor, il y a toujours des tentes dressées pour
ceux qui se sentent appelés à cette vie plus parfaite, et
d'où ils peuvent contempler parfois la gloire du Seigneur.
L'Eglise, corps militant universel, recrute ses enfants
de toute tribu, de toute nation. Le souffle de Dieu les
fait naître sur toutes les plages, dans toutes les contrées
du monde. Partout se rencontrent des apôtres, des doc-
teurs, des prophètes. L'Esprit de la Pentecôte les envoie
à la conquête des âmes, les soutient de sa vertu, couronne
leurs efforts par la régénération des peuples, l'éclatant
succès de leur mission. — Il fut donné à nos Alpes de
voir dans ces derniers temps un serviteur de Dieu marqué
du sceau visible de la grâce : il a passé en faisant le bien ;
il a brillé sous un double rapport, comme envoyé de
Dieu, comme génie social.
Parmi les noms illustres qui ont le plus honoré la
Savoie, nous plaçons avec justice M. JOSEPH-MARIE
FAVRE, prêtre digne de sa renommée, ministre digne de
l'Eglise. Ses vertus, son savoir, son apostolat, ses écrits
parlent assez haut en sa faveur; nous ne pouvons crain-
dre pour les éloges que nous lui donnons.
vij
Si la voix du peuple est la voix de Dieu, si les
hommages du monde éclairé qui vit dans les hautes
régions de la science, suffisent à prouver le mérite, il ne
reste rien à désirer pour fixer l'opinion, assurer à l'abbé
Favre une gloire immortelle.
Pour écrire une telle vie, il eût fallu une plume plus
habile : on n'en eût pas rencontré de plus dévouée. C'est
un premier sillon, une main plus vigoureuse élargira,
approfondira la ligne.
Nous aurions pu jeter en fonte tous les éléments qui
entrent dans cette œuvre, en faire jaillir une figure plus
rayonnante, plus éthérée, mais elle eût été moins com-
prise, moins populaire. Celui qui en est l'objet nous eût
improuvé, lui, l'orateur du peuple, qui aimait à redire
aux compagnons de son apostolat ; « Il faut que la der-
nière des femmes nous comprenne. »
Ici comme toujours, il s'efforçait d'imiter le Maître,
il suivait l'exemple des Disciples. Avec quelle simplicité
voyons-nous saint Marc tracer, du vivant même de saint
Paul, ses principales actions, ses courses, ses travaux,
ses souffrances, pour en édifier ses contemporains et la
postérité 1
Notre dessein, nos intentions se traduisent par les
paroles du grand apôtre, écrivant aux Hébreux. « Souve-
nez-vous de ceux qui ont préché la parole de Dieu, afin
viij
que considérant quelle a été la fin de leur vie, vous
imitiez leur foi (1 ). »
Les encouragements nous sont venu s de tous les points
de la Savoie et de l'étranger. Si l'humilité des vénérés
confrères qui ont connu M. Favre, dont plusieurs furent
de dignes émules, ne s'y opposait, nous aurions été
heureux de livrer leur nom à la publicité. Mais leur zèle
si pur, si dévoué mérite une autre récompense (2).
Le Supérieur du grand séminaire de Romans, Père
Viérin, dans sa lettre du 24 août 1864, s'exprime ainsi :
MONSIEUR L'ABBÉ,
« Je n'ai plus rien à dire touchant la sainte vie de
« votre vénérable missionnaire. »
Le père Vignet dont il sera parlé plus loin, nous écrit
de Bordeaux, (16 juillet 1864).
MONSIEUR L'ABBÉ,
« Persistez dans votre dessein d'écrire la vie du
« missionnaire de la Savoie; ne vous laissez décourager
« ni par le travail, ni par les recherches, ni par les
« courses. Je prierai notre Seigneur qu'il vous aide. »
(1) Chap. XIII, v. 7.
(2) Nous ne pouvons passer sous silence le vénérable curé et
archiprétre de Samoëns Anthoine, qui nous a fourni de pré-
cieux documents.
jx
Monsieur Desgeorge, Supérieur des missions de Lyon,
à qui nous venons d'envoyer un prospectus, (19 juin
4865] répond :
MONSIIUR LE CURÉ,
« C'est aux Eaux de Néris que m'arrive votre lettre,
« je me réjouis de la bonne pensée que vous avez eue
« d'écrire la vie du saint M. Favre, une fois de retour à
« Lyon, je m'empresserai de lire le prospectus dans
« lequel vous exposez votre pensée toute entière. Puissé-
« je avoir le livre bientôt! M
Le Supérieur du petit séminaire d'Iseure, Père
Samuel, nous dit : — 2 septembre 1864.
MONSIEUR LE CURÉ,
« Vous avez entrepris une œuvre glorieuse à Dieu
« et utile aux âmes, en retraçant les vertus et les travaux
« de M. Favre, homme apostolique, et vrai serviteur de
« Dieu. »
Un pieux et savant professeur nous écrit, (15 septem-
bre 1864) :
MONSIEUR LE CURÉ,
« Je souhaite que notre correspondance puisse mettre
« en plus grande évidence cette belle figure du François-
« Régis de nos montagnes. Travaillez à sauver de
« l'oubli un saint et un savant de notre chère patrie. »
Monsieur Petitjean, Supérieur de la Congrégation des
missionnaires de saint François-de-Sales d'Annecy, (12
août 1864).
MONSIEUR LE CURÉ,
« Je vous remercie pour ma part, de la sainte pensée
x
« et de le pieuse exécution d'écrire la vie importante et
n édifiante de ce laborieux Apôtre de la Savoie, qui a
« donné une si grande impulsion à l'instruction chré-
« tienne, et à la pratique des sacrements de Pénitence
« et d'Eucharistie. »
Le père Buthod écrit de Marseille, (1er juin 1865).
MONSIEUR LE CURÉ,
« Poursuivez votre entreprise avec zèle et confiance.
« Le saint missionnaire dont vous publiez la vie, vous
« bénira, vous et votre travail. »
Nous dirons avec un Docteur de l'Eglise, saint Jérôme,
écrivant la vie de saint Hilarion :
« Sur le point de tracer la vie de ce pieux prêtre,
j'invoque l'Esprit-Saint qui habite en lui, afin que celui
qui lui a départi ses vertus, m'accorde l'expression capable
de les reproduire, et que mon discours égale ses actions ;
car le mérite des héros est apprécié d'après le talent des
auteurs qui les ont retracés dans leurs écrits. »
M Scripturulvitam beati illius, habitatorem ejut
invoco Spiritum sanctum, ut, qui illi virtules largitus
est, mihi ad narrandas eas strmonem tribuat, ut facla
dictis exæquentur; eorum enim qui fecêre virtus, tanta
habetur, quantum eam verbis potuêre extollere præclara
ingénia. »
VIE
, -" -.. - - c oï - - -
- L'ABBÉ JQSEPII-MARIEFAVRE ;
-., - '- - FONDATEUR
DES MISSIONS DE SAVOIE.
» - - - — — ,—— ——
CHAPITRE PREMIER,
M NAISSANCE. — SA FAMILLE. — SAMOENS.
SES GRANDS HOMMES.
Monsieur Favre naquit aux Bollus, pâté de maisons
contiguës à Vercland, section delà commune deSamoëns,
(Haute-Savoie). Son acte de baptême ne porte que le nom
de Joseph, fils de Claude-Joseph Favre et d'Anne-Fran-
çoise Renand. Il est né le 7 novembre 1791. Nous avons
acquis la certitude que par amour pour l'auguste Mère
de Dieu dont il a tant exalté la dévotion, il avait ajouté à
son nom celui de Marie, se signant Marie-Joseph Favre.
Son père, charpentier maçon et agriculteur, possédait
une médiocre fortune : il était, très-pieux et d'une grande
force d'âme. Il est mort le 11 juillet 1835. Sa mère se
distinguait par des vertus solides, une énergie de carac-
tère qu'on rencontre rarement dans les personnes de sa
condition et de son sexe. Elle est décédée en 1814, âgée
de 49 ans. Chrétiens ardents et éclairés, ils accueillirent
avec autant d'amour que de respect les prêtres français
quelarévolutionde1789 avait jetés sur ces hauts garages.
— t —
En récompense de leur charité, ils virent se vérifier
pour eux ce que leurbien-aimé fils disait souvent : — Que
les familles hospitalières de cette époque avaient presque
toutes été récompensées par la naissance d'enfants
appelés au ministère sacerdotal.
Samoëns (10 heures 30 minutes de Genève) est un
bourg d'environ 3,800 habitants, situé à 780 mètres, près
de l'extrémité d'une vaste plaine, à l'entrée de la jolie
vallée de Clevieux. On remarque un chàteau et quelques
belles maisons. Le quartier de Vercland est au nord du
Giffre, petite rivière qui baigne les murs de Samoëns. Sur
la rive gauc he, on aperçoit la cascade du Nant-Dent haute
de 210 mèîres. Les environs de Samoëns offrent un grand
nombre d'excursions. On découvre à quelque distance
les communes du Petit-Bornand et daïse. Les Pères
Le Fèvre et Le Jay, célèbres Jésuites, compagnons de
saint Ignace sont nés, le premier au Petit-Bornand, le
second à Aise (a).
Samoëns compte plusieurs grands hommes. Le plus
illustre est le cardinal Gerdil. Benoit XIV le consulta sur
son immortel ouvrage La Canonisation. Clément XIV le
nomma cardinal in petto en 1773, sous une désignation
qui caractérisait en même temps et sa grande réputation
et sa rare modestie : Motus orbi el vix vrbi. Pie VI le fit
cardinal et lui conféra la dignité de Consulteur du St-
Office. Au milieu du Sacré-Collége, il était comme une
lumière. C'était son avis qu'on suivait dans les affaires
les plus délicates, et Gerdil inclinait toujours pour le parti
modéré, dès que les principes n'en devaient pas souffrir.
Ecrivant la vie de l'abbé Favre, nou; aimons à rapporter
cette particularité.
- 3 -
Mgr. d'Arenthon, évêque d'Annecy, génie supérieur,
sachant que l'hérésie et l'impiété ont leur source prin-
cipale dans l'ignorance et l'orgueil, il ne trouva pas de
moyen plus sûr, pour en préserver son diocèse, que d'obli-
ger les pasteurs à expliquer au prône le catéchisme
rudimentaire. Cet usage subsiste encore : dans presque
toutes les paroisses, on continue d'interroger les fidèles.
les enfants surtout, en présence de toute la population.
Cet illustre évèque est mort en 1695.
Mgr. Biord, évèque d'Annecy, digne successeur de
saint François de Sales. Il renouvela l'ordonnance de
Mgr. d'Arenthon relative à l'explication littérale du caté-
chisme. On connait ses efforts et ses succès contre l'impiété
du 18me siècle. La mort l'a ravi à l'affection de son diocèse,
en 1785.
L'abbé Dunoyer, ami et compagnon de M. Favre. Ses
talents, ses vertus l'avaient élévé au premier rang entre
ses condisciples. Mgr. de Maistre, évêque nommé d'Aoste,
le choisit pour aumônier. Il a été supérieur et professeur
de Rhétorique au petit-séminaire de St-Louis-du-Mont.
Ayant contracté une maladie de poitrine par suile de ses
austérités, il mourut en 1828.
L'abbé de Les Millières Michel, prêtre accompli, cousin
germain de M. Favre, décédé curé de Thonon. Il a
laissé dans cette ville un impérissable souvenir. Le caté-
chisme qu'il faisait aux enfants, en préparation à la pre-
mière communion, durait régulièrement deux heures.
..Ses jeunes auditeurs étaient capables de répondre avec
exactitude aux questions sur la communication des
idiomes; Mgr. Rendu, étant en visite pastorale, a constaté
avec admiration la vérité du fait.
— A —
CHAPITRE II.
VIE DE FAMILLE. - PREMIÈRES ÉTUDES. - PETIT-SÉMINAIRE
DE MÉLAN.
Dès sa plus tendre jeunesse, Joseph Favre montre un
goùt prononcé pour l'état ecclésiastique. Le temps que les
autres enfants passent à des amusements frivoles, il
l'emploie aux exercices des cérémonies de l'Eglise.
S'étant construit un oratoire, il y dit la messe, revêtu
d'ornements improvisés pour la circonstance ; puis,
réunissant autour de lui ses compagnons d'âge, il monte
sur une fable et fait le prédicateur et l'apôtre. Ces
dispositions précoces ont leur côté sérieux. Dès lors,
ses parents forment le projet de le faire instruire. Ils
hésitent d'abord, parce qu'il a une frêle santé et qu'il
souffre d'une singulière maladie. Saisissant au foyer des
charbons ardents qu'il éteint avec de l'eau, il les mange
avec du pain, se cachant de ses parents pour les ronger
loisir.
Pendant sa première jeunesse, il était sombre, mélanco-
lique, ne se mêlant point, pour jouer, aux autres
enfants. Parvenu à l'âge de douze ans, époque où il foii
sa première communion dans l'église paroissiale de
Samoëns, M. Michaud curé très-zélé, remarque sa piété
.et son intelligence. Il fait part de ses impressions au père
<lu jeune Joseph. On décide qu'il commencera immé-
diatement ses classes. On le confie à M, Rouge, de bien-
faisante mémoire, qui le nu.:oif' externe dans soit
- 16 -
Etablissement, On lui enseigne les langues latine et fran-
çaise, Son état maladif l'empêche de se livrer à un travail
suivi et continu ; son esprit, sa mémoire, ses forces
corporelles se développent tout à coup; des progrès
rapides l'élèvent bientôt au premier rang entre ses
condisciples. Exact à l'école distante de la maison
paternelle de deux kilomètres, il déjeune le matin chez
ses parents, serre dans un havre-sac ses livres clas-
siques et du pain. Retiré au fond d'une salle, il mange
ce pain sec dans l'intervalle des études, sans le marier
jamais à aucun condiment. Il était respectueux, obéis-
sant, étudiait avec application, récitait les auteurs
sans hésiter ; déjà il se distingue par un jugement solide,
des reparties toutes marquées au coin d'une singularité
qui décèle son génie Sa conduite a toujours été irrépro-
chable. Aimant passionnément la lecture, à défaut
d'autre livre, il lisait, copiait même les Nuits d'Young.
Son cours de grammaire latine et française dura trois ans.
Cette période d'études préparatoires terminée, son père se
hâte de le conduire au petit séminaire de Mélan. M. Du-
cret, supérieur de cette Maison, le reçoit en seconde. Le
jeune Favre remporte le prix vainement disputé par de
nombreux condisciples.
Mélan était un ancien couvent de Religieuses Chartreu-
sines. Il avait été transformé en petit séminaire par le
vénérable Ducret qui s'illustra pendant les horreurs de la
révolution de 1789 par un dévouement vraiment héroï-
que à la sainte Eglise. Il était intime ami du célèbre curé de
Genève, M. Vuarin, de M. Pasquier, supérieur du petit
séminaire dp la Roche et de M. l'abbé Rey, mort évêque
d'innecy, auquel appartient-en grande partie l'honneur
- 6 -
du rétablissement des retraites ecclésiastiques en France
et en Savoie. Quelques mois avant sa mort, M. Ducret
appela à Mélan les Pères de la Compagnie de Jésus. Ils y
établirent un Noviciat où l'on vit accourir de France, de
Savoie, de Suisse un grand nombre de jeunes gens qui
ont honoré le collège par de brillants succès, et sanctifié
par les plus hautes vertus.
Pendant le cours des classes supérieures, M. Favre se
fitremarquer par un air sérieux etlafermeté de son carac-
tère. Il aimait l'étude, travaillait avec méthode, ne laissant
échapper aucune occasion de discuter. On admirait la
force et la vivacité de son imagination, la justesse et la
profondeur de son jugement, qualités qui semblent s'ex-
clure et que l'histoire nous présente souvent comme
incompatibles. Ceux qui n'ont vu en lui qu'un théologien
transcendant, à vaste érudition, un moraliste habile, ne
savaient pas qu'il connaissait les différentes branches des
mathématiques, l'algèbre, la géométrie, qu'il possédait à
un haut degré l'astronomie, la botanique, la zoologie et
la minéralogie. On voyait à son cabinet de Conflans une
collection très-variée de minéraux recueillis dans les
montagnes environnantes. Nous avons entre les mains une
lettre à la date du 5 juillet 1836, où il nous dit :
« Saurais, je crois, le plaisir de vous aller visiter dans
votre charmant ermitage (Tignes), pendant le mois d'août,
pour étudier les pierres de ces montagnes que je suis
curieux de connaître. » Il avait fait de ses propres mains
des instruments par lesquels il s'amusait pendant les
vacances à mesurer la hauteur du clocher de sa paroisse
et des Alpes voisines. Il s'était assez appliqué au dessin.
pour avoir trompé l'œil d'un villageois qui, croyant
— 7 —
vivant un papillon peint sur papier par M. Favre et dépose
au bord du chemin, se baisse avec précaution pour le
saisir. C'est M. Favre lui-même qui a raconté ce fait. On
verra plus loin par l'aveu d'un docteur distingué que l'art
médical et l'anatomie ne lui étaient pas inconnus.
Pendant son cours de belles-lettres, il fit une maladie
à laquelle il faillit succomber. Une fièvre brûlante calcine
tout à coup ses membres, les remèdes deviennent inutiles,
les médecins déclarent qu'il n'y a plus d'espoir de
guérison. Tous les principes de vitalité sont en effet épui-
sés. Le petit séminaire est dans la désolation. Professeurs
et élèves Confondent leurs larmes avec un père et une
mère accourus pour voir leur fils mourant. On se
lamente, on prie ; une neuvaine en l'honneur de celle qui
est appeléele salut des infirmes est commencée, on intéresse
saint Joseph, patron et protecteur du malade. La crise est
faite, le ciel a parlé ; soudain on voit ses organes s'as-
souplir, les forces renaître, sa guérison est assurée. Le
tempérament se reconstitue avec une telle énergie que
toutes les fatigues du plus rude apostolat ne peuvent
désormais l'altérer.
Dirigé par des maîtres habiles, le jeune Favre s'élève
à la plus haute spiritualité ; l'homme intérieur se traduit
par des actes continus des plus rares vertus : humilité,
mortification, amour de Jésus crucifié, tout se développe,
s'harmonie, s'irradie d'une manière sublime. Ce qui
frappe surtout, c'est l'égalité de caractère, la joie de
l'àme, la sérénité du regard, l'effusion de la charitévIl
s'élève dans une sphère si pure, si éthérée qu'il défie
toutes les tempêtes. Le monde, les passions, les scandales
n'ont aucune prise sur lui. Aussi Dieu se révèle à son
— 8 —
esprit, à son cœur avec tant de clarté et d'tfmour,
qu'examinant sa vocation, il choisit sans hésiter pour
héritage le ministère sacerdotal. Son cours de philosophie
terminé, il se rend au grand séminaire de Chambéry,
pour commencer ses études théologiques.
CHAPITRE Ill.
GRAND SÉMINAIRE DE CHAMBÉRY. - SCrENCE, -
VERTUS DE L'ABBJL FAVRE.
M. Favre était au grand séminaire de Chambéry les
années 1816-17-18. Cet Etablissement, alors très-nom-
breux, étaitle seul en Savoie. Il fut fondé parle vénérable
abbé Guillet, auteur d'un ouvrage fort estimé : Projets
d'instructions familières. La réputation dont jouissait cette
Maison y attira des personnages distingués de France et
de Genève, entre autres MM. De Mackarty, un des premiers
orateurs modernes, qui, après avoir reçu les Ordres à
Chambéry, entra plus tard dans la Compagnie de Jésus el
Mgr. Forbin de Janson, mort évéque de Nancy.
Ceux qui ont connu l'abbé Favre au séminaire, qui ont
été assis sur les mêmes bancs que lui, racontent qu'il
parlait peu, interrompant rarement le maître par des
questions, répondant avec justesse aux. demandes qui
lui étaient adressées. Quand il se levait pour faire des
interrogations, le professeur était comme interdit, l'émo-
tion était visible, il recueillait ses esprits, et semblait se
défier de ses forces. Souvent 41 demandait du temps pour
répondre, renvoyant à une feutre classe la discussion
— <J —
provaquée par IV jeune théologien. Ou ne tarda pas à
découvrir la vivacité de son imagination, la justesse de son
jugemsnt. Il analysait les auteurs,concentrant les pensées,
les ramenant toutes à un corollaire lucide et profond,
Longtemps aprèsson départ, on a trouvé à sa chambre des
cahiers où, posant les principes du traité, il les convertissait
en simples propositions rigoureusement déduites. Un de
ses professeurs disait : « J'ai dans ma classe douze élèves
capables d'enseigner la philosophie et la théologie,
M. Favre peut les enseigner tous. »
Pendant son cours de théologie, il arriva un incident
qui lui fit beaucoup d'honneur. Le professeur de philo-
sophie étant tombé malade, on pense à le remplacer
provisoirement par un élève de théologie. Le choix tombe
sur l'abbé Favre. Il s'acquitte si bien de sa charge, il
justifie si admirablement la préférence qu'on avait faiis
de lui, que les élèves veulent le retenir pour achever
le cours commencé ; ils protestent de toutes leurs forces
contre son départ : tous l'acclament pour professeur :
« Qu'on nous laisse l'abbé Favre, qu'on nous le laisse,
nous n'en voulons pas d'autres. » La chaire, les murs de
la classe se couvrent d'éloges en sa faveur.
Sachant employer le temps du séminaire, il se livre
avec une ardeur extrême à la pratique des vertus
sacerdotales. Il édifie par sa modestie, sa simplicité,
l'amour des souffrances. Pour mieux réussir dans l'avan-
cement spirituel, il se choisit deux amis avec lesquels
ils se portent mutuellement à la piété, se servant de
directeurs les uns les autres ; s'avertissant de leurs dé-
fauts : charitable triumvirat, pieuse alliance composée
dès abbés Lefèvre, Dalby et Favre. Le premier, nouveau
— fO-
Joseph Labre, a parcouru l'Amérique, visité l'Italie et les
Saints-Lieux ; le second, talent distingué, entra dans la
Compagnie de Jésus. Tous trois, exerçant un apostolat
précoce, élèvent leurs condisciples à la ferveur, au désir
toujours croissant du salut des âmes. Lefèvre les édifie
par sa douceur, Favre les ébranle par la force du rai-
sonnement, Dalby les touche par l'onction qui coule de
ses lèvres. Il faut le dire, cette mission toute pacifique,
avait exercé une telle influence queleséminaire se trouva
tout à coup transformé. Un pasteur fort zélé nous écrivait,
il y a deux mois : « J'ai eu le bonheur de faire la con-
naissance de M. Favre pendant mon séminaire à Cham-
béry. Les avis et les consolalions qu'il me donna dans
un entretien particulier, sont demeurés et demeureront
gravés dans mon cœur jusqu'au dernier soupir. ? —
Un dignitaire de l'Eglise nous dit aussi dans sa lettre du
14 septembre 1863. « Tout ce que je puis attester de
M. l'abbé Favre, c'est qu'ayant été son compagnon de
chambre au grand séminaire, j'ai vu qu'il passait ordi-
nairement plusieurs heures en oraison, à genoux contre
son lit, et plusd'une fois je me suis aperçu qu'il se donnait
une rude discipline. Ma lâcheté et ma tiédeur ne me
permeltaient pas d'imiter un si bel exemple. »
Son zèle, débordant par toutes les pores, cherche un
un aliment dans tout ce qui l'entoure. Les domestiques
de la maison, les hommes de peine, les commissionnaires,
les infirmes sont les objets chéris de son apostolat
naissant. Il instruit, encourage, console. Son tact,
son affabilité, ses prévenances lui donnent accès dans
tous les cœurs. Sa parole n'a rien d'intempestif, de pré-
cipité, il est d'une sagacité étonnante dans le discernement
- M -
des esprits, lisant au fond de l'âme, sachant quand il
faut commencer et finir. Tant de qualités frappent
ses supérieurs d'admiration :. aussi est-il choisi pour
catéchiser les prisonniers de la ville. On sait : l'igno-
rance, la haine, le désespoir font des prisons l'image
de l'enfer. C'est là que le cœur du jeune apôtre se
dilate, s'épanche et laisse couler des flols d'espérance,
de consolation et d'amour ! C'est là que son zèle grandit,
se déploie, se multiplie selon les divers caractères, pour
atteindre toutes les douleurs, remuer toutes les fibres,
fermer toutes les issues par où la conversion pourrait
s'échapper. Le froid contact des chaînes qui meurtrissent
ses frères, lui rappellent les liens de la colonne de la
flagellation. Quels déchirements, quelles angoisses pour
une âme dévorée des flamme* de la charité !
Pendant les vacances, sa vie de mortification, de zèle et
d'amour pour son Dieu ne se dément pas. Il aime la soli-
tude, il travaille sans désemparer. Il exerce une sorte de
ministère sacerdotal dans sa famille et ch :z ses voisins.
On conserve encore le souvenir des retraite; qu'il faisait
dans une grange isolée, au fou l d'un grand bois apparte-
nant à son père. Là, seul avec lui-même, il se livre à la
prière, à la contemplation pendant dix, douze jours. Sa
belle-sœur est chargée de lui porter par intervalle un peu
de pain ; seule, elle connaît le lieu de sa retraite, elle doit
en garder le secret. Il s'y relirait quelquefois encore étant
déjà prêtre, se livrant aux mêmes exercices.
Ses études théologiques terminées, on l'appelle à
l'Ordination. Un ecclésiastique, aussi distingué par ses
talents que par ses vertus, doué d'une intuition profonde,
se trouvait accidentellement présent à la cérémonie. De
— 12-
nombreux lévites se prosternent aux pieds du Pontifecon-
sécrateur. « Deux d'entre eux, dit-il à haute voix, brillent
d'un éclat plus vif que les autres. Une piété céleste dessine
leurs mouvements, mon admiration est à son comble, je
veux savoir leurs noms, le faire connaître de toutes parts
sur mon passagp, » C'étaient les abbés Favre et Lefèvre.
Au moment de s'engager irrévocablement dans la milice
sainte, il est tout A coup saisi d'une crainte insurmon-
table; une pensée désolante te repousse du sanctuaire; il
se persuade que Dieu ne l'a point élu, qu'il n'a ni la
science, ni les vertus remiises, qu'il est incapable de rem-
plir le ministère évançélique. Il dresse un long mémoire
pour prouver que ses appréhensions sont fondées; il en
donne lecture an Directeur du séminaire. On lui répond :
« Monsieur l'abbé, est-ce à vous, ou à vos supérieurs à
« juger de votre vocation. » Celle question adressés à
un esprit aussi humbte qu'éclairé, suffit à le convaincre
que Dieu l'appelle à la conquête des âmes : il obéit et
court se ranger avec les autres ordinnnds.
L'Oriinafion eut lieu le 3 août 1817 Mgr. Desselles,
nom cher à la Savoie, ancien évéque de Digne, reçoit
leur promesses cléricales. Le jeune Sanmël est irrévoca-
blement voué au service du temple. Ses mains portent
les stigmates du pardon et de la paix, Tout concourt
à le recommander aux peuples. Sans cesser d'être dout
et familier, il est sérieux et grave, son amour de la pau-
vreté le trahit par un vêtement fort commun, à deWi-usé.
Sa modestie et sa pénitence, rapporte un de-ses amis,
faisaient une impression profonde. Sa taille est au-dessus
de la moyenne, ses traits en apparence austères, décèlen t
une -touchante bonté de ccpur ; ses yeux sont grands -et
— 13 —
îiiiLpkJes, son front large et découvert ; plissé avant J'àge,
i laisse voir les feuillets d'un cerveau plein de pensées et
fatigué de calcula Il est nommé vicaire à Sallanches 1
CHAPITRE IV.
VICARIAT DE SALLANCHES. — SON DÉPART.
L'année où l'abbé Favrefut envoyé vicaire à Sallanches,
une fièvre contagieuse y causait de grands ravages. Le
nombre des victimes était effrayant. L'activité des ministres
de Dieu suffisait à peine pour devancer la mort. Le jeune
vicaire déploie un zèle digne de sa renommée. Le jour,
fa nuit, il était tout à tous. En fait de prédication, ses
confrères sont plus harmonieux, plus élégants, mais lui,
remue, convertit. Lorsqu'un pécheur endurci dans le
crime, demande un prêtre pendant la maladie, c'est l'abbé
favre, loujours l'abbé Favre qu'on appelle. Il disait lui-
liême : « Que ses instructions lui coûtaient un peu, qu'il
avait peine à se fixer, que n'étant jamais content de sa
composition, il faisait et refaisait, que chaque fois qu'il
voyait arriver le moment du sermon, qu'il entendait sonner
la grosse cloche, il était ému, agité, mais .avait-il com-
mencé de parler, c'étaient des tonnerres. »
Le lecteur qui n'a pas une connaissançe approfondie
..e la -Pneumatologie, doit lire le savant ouvrage de
M. de MirYille, qui porte ce titre, adressé à l'Académie
française, comprenant un ayant-propos du Père Ventura,
examinateur des évéques et du clergé romain, une lettre
du docteur Coza, de la Faculté de Médecine, une lettre de
— u —
M. De Saulcy, membre de l'Institut, avec cette épigraphe
de M. Arago : « Celui qui en dehors des mathématiques
pures prononce le mot impossible manque de prudence. »
Cette réflexion expliquera le fait qui suit, et un second
fait bien plus extraordinaire qu'on lira dans le cours de
cette biographie, Le récit dont il s'agit ici est détaché des
notes recueillies par l'abbé Bugand, supérieur du petit-
séminaire d'Albertville.
« Mais, parmi les âmes à qui M. Favre fut si utile, il y
en avait une que Dieu menait depuis quelque temps par
des voies extraordinaires. C'était une pauvre fille à laquelle
le démon faisait éprouver toutes sortes de peines : comme
Job, elle était rebutée de tout le monde, même de sis
proches. Le vendredi, elle souffrait tant qu'il lui semblait
que tout ce qu'on lui donnait, était amer et insuppor-
table ; une main invisible la forçait quelquefois à manger
de la suie. Le démon lui apparaissait de temps en temps
sous la forme d'un animal qui s'élançait sur le lit et la
précipitait sur le plancher. On lui dit qu'un nouveau
vicaire plein de zèle était arrivé à Sallanches. Elle voulut
le voir. Lorque M. Favre fut entré dans son appartement,
elle s'écria tout à coup : « Ho ! c'est lui, oui, c'est lui que
j'ai vu, ily a deux ans. Dieu m'a annoncé que ce.ui-là me
délivrerait de mes tourments. » Elle fut bientôt rétablie ;
toutes ses peines cessèrent pour ne plus revenir. Je tiens
moi-même, ajoute l'abbé Bugand, de M. Hybord mis-
sionnaire, tous ces détails, il me les a racontés à St.-Louis-
du-Mont, le jour qu'il a été ordonné prêtre. »
M. Jacquier, archiprêtre, curé de Sallanches, à qui
nous avions demandé des renseignements sur le vicariat
-15 -
de l'abbé Favre, nous adressa la lettre suivante, en date
du 24 octobre 1863.
« Quant à M. Favre, je désirerais bien vivement pou-
voir vous être utile pour la vie que vous vous proposez de
publier sur ce saint homme que j'ai beaucoup aimé et qui
a fait un grand bien dans toute la Savoie. Si je ne vous ai
pas encore répondu, c'est que je croyais pouvoir recueillir
quelques renseignements sur son séjour à Sallanches
comme vicaire ; mais je n'ai rien pu trouver. Le temps
qu'il a passé à Sallanches a été court, et tous les anciens
qui ont pu le connaître, sont morts. Ce que je puis vous
dire, c'est de lui-même que je l'ai appris ; car il m'aimait
beaucoup. J'ai Iravnillé avec lui dans une mission à
Sallanches en 1833. Puis il ezt venu me voir aux Houches
où j'étais curé, en 1834. Ayant été nommé curé de Sallan-
ches ; comme il se rendait à Samoëns pour voir son frère
malade, il passa chez moi et vint encore me faire visite à
son retour. Mais cette dernière fois. il me trouva indisposé
et au lit. Il me donna d'excellents conseils, et me recom-
manda surtout la prudence. Je ne pus jamais le faire
consentir à rester à mon presbytère. Il partit pour aller
dire la messe à Mégève. C'était au commencement du
temps pascal : il faisait encore froid ; c'est alors qu'il a
contracté la maladie qui l'a conduit au tombeau. 11 n'a
pas profité pour son compte des bons conseils qu'il
m'avait donnés.
« Pendant son séjour comme vicaire à Sallanches, il
n'a rien fait de particulier que je sache : mais voici ce
qu'il me dit lui-même :
« Je sortai du séminaire avec des principes qu'on nous
avait enseignés. Ces principes me disaient : arrête-toi ;
- 1(3 -
jna conscience répolidait: marclie. Ne pouvant (enir
dans cette lutte continuelle, j'ai quitté Sallancbes sans
rien dire à personne, et je me suis mis à travailler
pour former ma conscience sur des principes moins
sévères, afin de sauver les âmes en plus grand nombre.»
« En 1833, il apprit que M. Revet devait faire donner
une mission à sa paroisse, à la fin de mai. Comme on
lui avait dit que la communion un peu fréquente; y
avait été établie avec la confession seulement de trois
.semaines; comprenant le besoin de cette pratique.
mais ne sachant comment y arriver, il demanda a
M. Revet, mon ancien curé, de venir àsamission ; ut cela,
m 'a-t-il dit, pour voir par lui-même cequ'il en était de la
communion fréquente, et comment elle pourrait se prati-
quer avec la confession de trois semaines. Il y vint donc
avec M. Mermier et d'autres missionnaires, j'y fus avec
eux. M. Favre travailla beaucoup et tint le haut bout
dans la mission.
« Il me dit plus d'une fois : « j'ai confessé plus de 700
personnes habituées à la communion fréquente ; je n'ai
trouvé parmi elles que deux sacrilîges positifs, trois dou-
teux, et beaucoup parmi les personnes qui ne se confes-
saient que rarement. » -
« Voilà ce qu'il m'a affirmé lui-même ; ce saint homme,
.s'appuyant sur des principes moins sévères, a pu en cette
'-Circonslance constater ce qu'il cherchait depuis longtemps.
Il résolut dès lors de rédiger son ouvrage inapréciable,
..connu sous le nom de Ciel ouvert. C'est la mission de
:Sallanches qui l'y a déterminé. Poursuivez votre travail,
wous rendrez hommage à un saint prêtre ; vous le ferez
iCPflUaitre et estimer; il était si dévoué au salut des
iimes 1 »
— 17 —
!
Un de ses collègues en mission, archiprêtre curé.
nous écrit (15 novembre 186-4) : « Que la difficulté d'ac-
corder les principes de la théologie de Bailly enseignée
alors, avec la pratique du ministère l'effrayait, et l'a
porté à quitter secrètement-Sallanches. »
Ses rapports avec ses confrères étaient toujours marqués
au coin de la charité, de la déférence et de l'humilité. Il
usait de toute son industrie pour s'effacer et relever leur
mérite. Chaque fois qu'il était appelé à exercer le saint
ministère dans leur paroisse, il faisait l'admiration de
ceux qui l'entendaient ; on se pressait autour de la chaire,
du tribunal ; on accourait pour le consulter, lui de-
mander le secours de ses prières. On enviait un vicaire si
fervent, si instruit. Les vétérans du sacerdoce, comme
les jeunes prêtres, ne se lassaient jamais de sa conver-
sation; ils aimaient à le voir à l'œuvre. Il était très-
laborieux, ne perdant pas un moment.
On l'avait chargé de la difficile fonction de catéchiser
les enfants et les préparer à la première communion. La
dissipation extrême où ils étaient habituellement, les ren-
dait incapables de rien apprendre. Ayant épuisé tous les
moyens d'instruction, le zélé vicaire s'avisa de les confesser
tous les jours, disant que pour bien saisir les vérités
divines, il fallait les lumières d'en haut, que le péché
était le plus grand obstacle à ces lumières ; ce moyen
réussit parfaitement. Les enfants une fois recueillis et
modestes firent les plus rapides progrès.
Pendant son vicariat de Sallanches, il lut, analysa plu-
sieurs théologiens, entre autres St Alphonse de Liguori (b).
Mettant en pratique le conseil de St François de Sales,
il faisait servir à son avancement spirituel toutes les
— 18 —
circonstances, tous les faits qui pouvaient s'y prêter. Ce
qui passait inaperçu pour tout autre, devenait pour lui un
enseignement important, une leçon irrésistible. Nous en
rapportons un exemple.
Entendant, à quatre heures du matin, retentir l'enclume
d'un forgeron, il en prend occasion de raviver son zèle,
de redoubler d'ardeur pour le salut des âmes.
« Eh quoi I se disait-il à lui-même, pour quelques
« monnaies que le vent emporte, pour quelques grains
« de sable que l'ouragan disperse, que l'océan en cour-
« roux replie dans ses ondes, pour un peu de poussière
« que le voyageur foule aux pieds, cet artisan se livre
« jour et nuit aux plus rudes labeurs. Son bras soulève
« avec efforts un lourd marteau et le presse avec effort de
« retomber sur un fer rebelle ; et moi, ministre du Très-
« Haut, envoyé par son Fils à la conquête des âmes;
« moi, dont les mains ont été trempées dans le sang mys-
« tique du Calvaire, ont reçu l'onction divine du pardon
« promis au pécheur, je ne retrancherais rien de mon
« sommeil j'accorderais à des membres voués au martyr
« par ma consécration, un repos qui n'aurait de règle que
« la satiété! Oh 1 non, il n'en sera pas ainsi : désormais,
« sentinelle vigilante, je devancerai aussi le jour et,
« comme chante le prophète, longtemps avant l'aurore,
« je serai debout sur les remparts de Sion, j'en défendrai
« les murs, en sauverai les habitants 1 »
— h) —
ClIAPITHE V.
PETIT-SÉMINAIRE DE ST-LOUIS-DU-MONT. - M. FAVRE, PROFESSEUR
DE RHÉTORIQUE. — SON ZÈLE. -MORT D'UN PÉCHEUR ENDURCI.
Avant la révolution de 1789, St-Louis était une maison
rurale de la Compagnie de Jésus. L'abbé Favre y arriva
vers la fin de 1819, après un an et quelques mois de
vicariat à Sallanehes. Les classes de rhétorique et de
seconde étaient vacantes. Il remplaça l'abbé Ducret,
devenu aumônier de Mgr. Bigex, évêque de Pignerol. Ce
fut M. Dalby, professeur de grammaire, qui sollicita
auprès des supérieurs son admission. Si la classe ne
perdit rien au change, l'Etablissement y gagna, beaucoup
pour la piété. Tout se ressentit bientôt de sa présence. Il
rédige un Traité de Rhétorique savamment élaboré. Il
pose des principes surs, liés avec une vigueur de con-
ception, une force de logique qui ne laissent rien à la
subtilité : tout se condense, se déduit naturellement. Les
maîtres de l'éloquence antique sont habilement inter-
prétés. La vérité, la clarté, l'unité, la convenance,
qualités fondamentales de toute composition littéraire,
attestent une étude approfondie^de l'art oratoire, une par-
faite connaissance du cœur humain. Sa dialectique surtout
est inexorable.
Il ne se livre pas exclusivement à ce genre d'occupa-
tion : il travaille aussi avec activité à son avancement
spirituel, et donne les plus grands soins à la communauté.
Il fait chaque jour une heure d'oraison mentale. A l'autel,
- 50 —
c'est un ange ; quand il se retire du sanctuaire, on le voit
tout rayonnant d'amour et de joie. Il raconta un jour à
ses jeunes auditeurs la manière dont il avait fait sa médi-
tation; ils furent tout interdits et effrayés. Sa vertu, ses
instructions, sa parole : tout délecte, enchaîne les cœurs.
On le regarde comme un oracle. Pendant les récréations,
on s'attroupe autour de lui pour recevoir des encourage-
ments et des consolations. On l'appelle Père spirituel,
Homme de Dieu. Préludant à l'apostolat des missions, il
s'applique à en faire l'essai auprès des-élèves, il étudie
leurs penchants, excite leur émulation, réforme leur
caractère. Pour mieux atteindre son but, il se mêle à
leurs jeux, prend une part active à leurs divertissements,
les conduit aux pieds des autels pour adorer Jésus
victime d'amour pour les hommes.
Il s'attache surtout à leur parler de la Sle Vierge, de sa
tendresse pour les jeunes gens. Plus d'une fois il a raconté
le fait qui suit :
« Un étève, affligé d'une surdité qui menace de devenir
incurable, vient à lui en pleurant, et lui demande sa gué-
rison : « Mon enfant, dit-il, je ne puis rien ; mais ici on
peut vous guérir. Faites une neuvame h la Ste Vierge. »
La neuvaine est commencée. Le jeune élève se prosterne
devant l'image de sa tendre Mère, il prie avec larmes,
sollicite avec confiance saguérison ; la neuvaine n'est pas
achevée que la surdité se brise, sans laisser de trace
d'infirmité.
Il exerçait au petit-séminaire les pénibles fonctions de
surveillant. Quoiqu'il fùt d'un caractère très-vif, on ne
l'a vuqu'une fois prendre un peu de l'humeur. En classe,
il s? tenait toujours debout.
- 21 —
Il descendait parfois à Chambéry pour entendre les
prédicateurs de la cathédrale, et s'en retournait le cœur
triste, disant ; « Faut-il donc que l'on parle pour ne pas
se fai-re comprendre 1 Voilà une multitude affamée qui ne
coupe pas le pain qu'on lui distribue ce). »
-Il faisait de pieuses excursions dans les paroisses
voisines, catéchisant les pauvres sur sa route. Ses confrè-
res venaient fréquemment le consulter* Il était surtout lié
avec les abbés Geoffroy et Mby.
Il était très-sobre, ne mangeant de viande que par ordre
du supérieur ; il jeûnait plusieurs jours de la semaine,
portait le cilice et se donnait ta discipline. Plus d'une fois
on a trouvé les draps de son lit tachés de sang, quelque
soin qu'il prit d'en effacer les tràces. Chaque jour il
récitait le chapelet. Pendant les vacances, il couchait sur
une table à la salle d'étude, ayant un gros livre de notes
pour chevet. Aux repas,.il refusait toute espèce de sucrerie,,
tout met qui pût flatter le goût ; il ne se chauffait jamais.
On a aussi observé que dans les visites de bienséance, il
avait soin de se placer à la plus grande distance du foyer,
se privant de tout le plaisir qui résulte de la chaleur du
feu. On cite un exemple de charité dont les hommes par-
faits seuls sont capables : Un pauvre, livré au vice impur et
abandonné de tout le monde à cause de son endurcissemen t
et de ses blasphèmes, tombe malade dans la ferme de
Madame d'Aviernoz, aujourd'hui assistante de Madame
la Supérieure de la Maison du Sacré-Cœur de la Villa
Santa à Rome. M. Favre le fait transporter au collége de
St-Louis-du-Mont, il le loge dans une chambre élégante,
il couche quelquefois dans le même lit, il l'embrasse avec
effusion, ne voyant qu'un membre souffrant de Jésus-
lé) » -
- -.
Christ. Les plus petits soins lui sont prodigués : habille-
ments, nourriture, boisson, remèdes, rien ne manque. Le
charitable professeur s'efforce de le ramener à Dieu : il
n'est payé que d'ingratitude; les railleries, les injures sont
tout- le prix de ses peines ; aux plus touchantes exhortations
le malade répond : « Chante bien, mon merle, chante
bien.» On multiplie les neuvaines, les élèves viennent tour
à tour se prosterner devant le St-Sacrement, on a recours
aux prières des communautés religieuses de la ville : tout
est inutile. Ce malheureux refuse les sacrements, meurl
comme il a vécu ; on l'enterre sous un arbre, privé des
prières de l'Eglise. Dans les missions, M. Favre ne
manquait jamais de raconter cette funeste mort : il y ajou-
tait l'endurcissement de Pharaon ; l'auditoire en était pro-
fondément ému.
CHAPITRE VI.
L'ABBÉ FAVRE MISSIONNAIRE. - pÉnIOOE DE 1821 A 1828.
Après trois ans de professorat à Sl-I ouis, l'abbé Favre
entre dans la sublime carrière des missions. Il s'y prépare
par une retraite de quarante jours. Ce n'est plus l'élève
qui récite les classiques sans hésiter, qui remporte le prix
dans tous les cours, qui réunit l'éloge public d'être capable
d'enseigner la philosophie et la théologie à plus de deux
cents condisciples, dont plusieurs se montrent de dignes
émules ; ce n'est plus le vicaire infatigable, plein d'un
feu céleste, qui force l'estime et mérile l'affection des
— 2;3 -
anciens prophètes d'Israël, qui instruit; sanctifie un nom-
breux petit-séminaire ; c'est un apôtre qui a mûri dans la
pratique de la pénitence, de l'humilité, de la charité;
dont les vastes connaissances théologiques sont toutes:
puisées dans l'Ecriture, les Pères et les Docteurs. L'his-
toire lui est familière, il possède les sciences profanes, le
droit civil; il a enseigné l'art de l'éloquence, étudié,
analysé le cœur humain : Dieu est avec lui ; il a pleine-
confiance en Marie dont il emprunte le nom pour l'ajou-
ter à celui de son époux qu'il a reçu au baptême.
Voyez-le, ce jeune apôtre, son vêtement est tissu d'un
fil grossier, ses sandales sont lourdes; il marche à pied,
baigné dans sa sueur; un cilice traverse ses chairs; il ne
se couvre point par respect pour les anges des paroisses
qu'il doit évangéliser; il n'a ni bâton, ni ceinture, il prie.
Ne craignez pas : Dieu a touché sa lèvre d'un charbon
ardent, les pécheurs tomberont à ses pieds ; déjà les
pasteurs et les peuples accourent au devant de lui; les.
cèdres, comme les roseaux, s'inclinent à son passage^
Heureuse Savoie que le Seigneur visite dans sa. prédi-
lection !
Si ces paroles ne suffisent pas à peindre te jeune mis-
sionnaire, nous emprunterons la voix d'un prêtre plus
compétent, qui ne saurait faillir, le digne successeur de
M. Mermier, de sainte mémoire, fondateur des missions
St-François-de-Sales d'Annecy. Cette congrégation est
chargée d'une mission dans les Indes orientales, le provi-
cariat de Vizagapatam ; elle a aussi, dans la Grande-Breta-
gne, trois de ses pères, trois frères et deux stations
principales, celles de Devise et de Chippenhamj au comtti
de Witts.
- u -
« Voici l'année 1821, écrit M. le supérieur Gayddon,
grande époque dans la vie de M. Mermier. Les succès ne
répondent pas à ses désirs; les paroissiens (Châtelard
en Beauges) ne vont pas aussi vite que le pasteur. Celui-ci
a beau se mettre en avant, bon nombre de brebis restent
en arrière ; il appelle des auxiliaires, il réclame une mis-
sion, il l'obtient. Son ancien curé la dirige : M. Favre, plus
tard le grand missionnaire de la Savoie, se constitue
coopérateur de l'œuvre. Les saints exercices s'ouvrent le
18 novembre 1821. Pendant les huit premiers jours, le
peuple se montre indifférent. Enfin l'heure de la grâce a
sonné, l'ange agite les eaux de la piscine, tous veulent s'y
jeter à la fois.
Les fruits répondirent si bien à l'idée que le curé du
Châtelard s'était faite d'une mission, qu'il se hâta de
résigner son bénéfice. M. Mermier et M. Favre avaient eu
le temps de s'entendre sur le plan de la nouvelle carrière
qu'ils voulaient embrasser. La mission finie, l'un quitte
sa cure et l'autre, sa chaire de rhétorique qu'il occupait
à St-Louis-Du-Mont. Ainsi, l'on trouve, dès le mois de
juillet 1822, M. Mermier faisant une retraite de trente
jours au grand séminaire de Chambéry. Les deux jeunes
et ardents apôtres passent d'une paroisse à l'autre. Leurs
prédications opèrent des conversions nombreuses. Quel-
ques sages les appellent Boanergès, c'est-à-dire, enfants
du tonnerre. Ils ne s'en inquiètentpas et ils continuent de
tonner. Les sages n'avaient pas tous les torts. Mais qui ne
sait qu'un flot longtemps retenu s'échappe avec impétuo-
sité quand l'écluse est levée ? Initia fervent. Le vol de
M. Mermier était moins haut que celui de M. Favre, mais
si l'un était l'aigle, l'autre pouvait bien être le bœuf de la
vision d'Ezéchiel ; le sillon qu'il traçait était profond. »
— 2o —
« M. Mermier, supérieur du grand séminaire d'Annecy
en 1823-1824, racontait, dans une instruction, que
M. Favre, faisant une méditation sur l'oraison dominicale,
l'avait prolongée pendant cinq heures sans lasser le moins
du monde ses auditeurs. On eût dit un ange au lieu d'un
missionnaire. »
C'est à M. Favre que l'on doit la réimpression du pré-
cieux ouvrage intitulé : Retraites du Père Judde, qui est
entre les mains de tous les ecclésiastiques et d'un grand
nombre de laïques. Nous avons la lettre qu'il adressa à
M. Dunoyer, directeur du petit-séminaire de St-Louis-
Du-Mont, où il le prie de s'occuper de cette bonne œuvre.
Châtelard, le 2 avril 1822.
MON CHER AMI EN J.-C.,
« Je veux que vous m'aidiez à faire une bonne œuvre,
afin que vous en partagiez avec moi le mérite. Je vous la
propose sans façon, comme à un de mes meilleurs amis et
à un homme qui a l'amour du bien. J'ai en tête de faire
imprimer les deux premiers volumes du Père Judde qu'on
intitulera : Retraites du Père Judde. M. Puthod s'en charge
à 3 francs et dix sols l'exemplaire, mais broché, pourvu
qu'on lui trouve 400 souscripteurs. Nous avons chacun
cinq exemplaires pour notre peine. Je vous prie en consé-
quence d'engager M. le Directeur du grand séminaire,
Mgr Turinaz évêque de Tarentaise, à faire souscrire tous
les séminaristes ; ce qui fera plus de deux cents souscri-
pteurs : la dépense n'est pas bien grande, elle ne saurait
être mieux faite. Vous engagerez ensuite ceux de vos élèves
qui sont à même d'en profiler, à souscrire pour un ouvrage
- 2$-
aUJ)i e:.cjllenl. Plusieurs .des philosophes de Chambéry,
vos connaissances et amis prêtres souscriront. Je compte
sur vous pour la moitié des souscripteurs. Je chercherai
l'autre moitié à St-Pierre, à Conflans, à Moûtiers, à An-
necy, à la Roche, à Mélan et à Thonon. Vous pourriez
encore prier M. le Directeur d'écrire à M. Jourdain qui
souscrirait et ferait certainement souscrire dans son pays.
Dans deux mois, je pense, notre tâche sera accomplie. Il
nous reste à poursuivre notre entreprise auprès de
M. Puthod. Les listes des souscripteurs vous seront toutes
adressées ; vous les ferez réunir sur le même cahier par
un élève. Je crois donc la chose très-faisable et très-utile.
Je prendrai souvent la liberté de vous associer à mes
petites vues pour le bien ; vous y entrez si bien à ma
guise ; je vous regarde comme un de mes intimes amis ;
votre zèle, vos bonnes vues, vos idées justes m'ont singu-
lièrement attaché à vous. Un prêtre de plus dans le diocèse:
Dieu soit béni ! Ils sont si rares que nous avons peine à
trouver des confesseurs pour nos missions, quoiqu'on les
cherche avec le plus grand soin.
L'abbé Mermier a tout bouleversé sa paroisse. Il a fait
depuis un mois des progrès immenses dans la prédication
et la direction. Il est infatigable, il confesse de cinq à une
heure, cb trois à neuf heures, ne faisant qu'un repas par
jour, et ne dormant que quatre à cinq heures. Homo Dei.
Mes respects à vos Messieurs. Recommandez-moi aux
prières de votre communauté.
J.-M.-J.
Votre, etc. - FJrRE. »
- n -
Mgr. Bigex Archevêque de Chambéry, d'illustre et
sainte mémoire, parlant de MM. Favre et Mermier, disait
« qu'ils étaient animés d'un esprit vraiment apostolique. »
Un de ses grands vicaires, écrivant au curé dont les mis-
sionnaires allaient évangéliser la paroisse, les recomman-
dait par ces mots : « Nous vous envoyons deux anges
pour la sanctification de votre peuple. » Réclamés, solli-
cités par un grand nombre de pasteurs, ils continuent à
donner des missions sans prendre un seul jour de repos.
Partout on les accueille, on les reçoit comme des hommes
extraordinaires. Ils le sont en effet. Leur genre de vie,
leurs prédications, tout eat marqué au coin du véritable
apostolat. Trop peu nombreux pour suffire à réconcilier
les pénitents, ils recrutent comme auxiliaires les prêtres les
plus zélés, les plus dévoués. M. Plassiard, archiprêtre
curé de Bozel, nous écrit à la date du 30 janvier 1864.
« MONSIEUR LE CURÉ,
J'ai connu M. Favre, lorsque j'étais encore laïque. Nous
avons fait toute notre théologie ensemble. Sur deux cents
séminaristes, il était habituellement maître des confé-
rences. En morale surtout sa piété s'agrandit ; il avait
un zèle ardent pour stimuler les làches et les indifférents.
Il a été nommé vicaire à Sallanches ; il me dit lui-même
plus tard qu'il n'y avait fait que des sottises. Je crois
qu'il était trop sévère. ,
S'étant débarrassé du ministère ordinaire, il se livra à
la vie ascétique, et fit une retraite de quarante jours pour
connaître l'emploi qu'il devait exercer. Il se livra aux
missions comme un lion. Son but, m'a-l-il dit, était
— 28 —
tout à la fois de convertir les pécheurs et de prêcher un^
morale moins sévère par l'instruction et la confession
fréquente. »
Nous interrompons ici le narrateur, non pour le contre-
dire, mai, pour appuyer sa narration par des faits qui
sont à notre connaissance personnelle. Un vénérable curé
du diocèse de N. nous disait le mois d'août dernier :
« 31. Favre nous a rendu de grands services-. On était
sévère ; on est plus probabiliste. Un ecclésiastique d'un
zèle d'ailleurs très-louable, s'exprimait ainsi en noire
présence : « J'ai dans ma paroisse des personnes qui ne
commettent pas un péché mortel pendant l'année : cepen-
dant je préfère garder la sainte communion dans mon
tabernacle plutôt que de la leur administrer sans les
avoir[longtemps éprouvées. Mon tabernacle 1 Quel amour
de la propriété !
L'archiprêtre, curé de Beaufort, dans sa lettre du 15
juillet 1864, nous dit :
« Un jour, le discours tomba sur la morale de Collet.
« La belle morale,'dit M. Favre, que eeUe de Collet. On
n'est pas certain si un tel est gravement coupable ; pour
être plus sùr, regardons-le comme gravement coupable.
On ne sait pas s'il est digne de l'enfer; pour être plus sûr,
mellons-le en enfer. »
Nous continuons la narration commencée :
« M'ayant toujours regardé comme un de ses amis, il
a bien voulu m'appeler à toutes les missions du coté d'Aime
et de Bourg-St-Maurice. En 182l je crois, il a donné
une mission aux Chapelles, sous M. Mermier directeur.
Son extérieur délabré, exténué par les macérali- ns, sa
- 2.9 -
voix à demi-éteinte, gardant un silence presque absolu,
même à table, expliquant en chaire son grand examen,
qui était nouveau pour les prêtres comme pour les fidèles,
ayantl'air et laréalitéd'un saint, produisaient dans toutes
les missions des effets incompréhensibles. Mais il comprit
plus tard la deuxième et troisième année : 4° qu'il devait
se nourrir et fortifier son corps ; 20 qu'il fallait attirer la
confiance des prêtres par des manières douces et affables ;
3° être moins sévère au tribunal de la pénitence. Je tiens
ces détails de sa bouche.
Quant aux différentes missions auxquelles j'ai eu le bon-
heur de travailler, voici ce que je puis me rappeler :
1° Mortification. Jamais jé ne l'ai entendu se plaindre
ni des fatigues extrêmes, ni de la nourriture. Je me rap-
pelle que dans une mission, le curé n'ayant pas de cuisi-
nière, quelques missionnaires et curés se plaignaient de la
pauvre et chétive cuisine ; il répondait en souriant que les
apôtres et les missionnaires n'avaient pas encore ce que
nous avions. Quand il était fatigué, il mangeait très-peu,
mais il faisait tout ce qu'il pouvait pour être gai et réjouir
la compagnie. Sur la fin du repas, il donnait des méthodes
pour diriger une paroisse, il indiquait surtout la manière
de conduire les pénitents dans les confessions générales de
ta mission.
2° Son humilité. Il avait soin ou plutôt l'habitude de
renvoyer tout le bien à la gloire de Dieu. A chaque mis-
sion je lui disais : M. le Directeur, vous avez donné un
coup aujourd'hui qui a produit son effet. — Il me répon-
dait quelquefois:—Non, ce n'est que l'homme qui a parlé !
- d'autres fois il disait : - Oui, s'est Dieu qui s'est fait
entendre. — Son humilité- éclatait à confesser dans sa
— 30 —
chambre ou dans les intervalles des exercices publics,
même la nuit, les pécheurs honteux, les pauvres, les in-
firmes qui ne pouvaient approcher de son tribunal. Ega-
lement elle se montrait, quand il s'adressait au dernier
prêtre pour sa direction. J'ai eu l'avantage de l'entendre
pour mon édification. Il montrait une foi, une humilité,
une contrition extraordinaires.
3° Son zèle. Il est impossible de raconter les efforts
de son zèle pour la conversion des pécheurs, au tribunal,
en chaire, partout. Certains jours, on croyait entendre
parler un ange; mais lorqu'il prêchait sur l'enfer, on
se figurait un damné qui se battait avec le.; démons : ses
cheveux se dressaient sur sa tête, ses yeux semblaient
sortir de leur orbite. Il montrait aussi un grandi zèle pour
former les jeunes prêtres; chaque soir après souper, il
nous donnait des conférences sur la direction des peuples
confiés à nos soins, sur les confessions, nous engageant
beaucoup à faire des retraites particulières.
4° Dévotion à la S ai nie Vierge. Il avait une dévotion
spéciale à la Sainte Vierge et l'inspirait aux prêtres et aux
pénitents ; il semblait compter uniquem eut sur la fêle de
la Sainte Vierge pour la conversion d'une paroisse.
Il m'a eu dit que Dieu rayait plusieurs fois préservé du
danger imminent de mort : entre autre, au torrent
d'Arbonne, nous venions de Ste-Foy ou de Tignes,
tous à cheval, le torrent était furieux. Le cheval de
M. Favre s'abattit au milieu de l'eau : nous le croyions
perdu ainsi que le cheval. M. Favre se trouve tout à coup
transporté sur le bord opposé du torrent, lui et son
cheval. Il y aurait bien d'autres choses à dire; mais, ma
mémoire fait défaut : il y a près de quarante ans que
- 31 —
tout s'est passé : prenez ce que vous jugerez à propos
pour écrire une si belle vie. »
Tous ceux qui ont connu M. Favre, conviennent que
l'expérience avait adouci sa méthode de direction. Sans
rien changer aux principes, il avait appris à tirer des
conséquences plus pratiques, plus conformes à la nature
du cœur humain. Quand on lui demandait pourquoi il
avait changé, lui qui à son début était si sévère, si redou-
- table; s'appuyant sur une idée de saint Alphonse de
Liguori, il répondait ; « Je ne sais que deux sortes de
personnes qui ne changent pas : — les orgueilleux qui
croient tout savoir d'abord, et s'opiniàtrent à ne plus rien
écouter, — et les imbécilles qui ne peuvent plus rien
apprendre. »
Sa charité s'étendait à tous les pécheurs, à toute âme
souffrante. Quand il rencontrait des pauvres sur la route,
il ne manquait jamais de les instruire, il les accueillait
avec tant de bonté, les consolait avec tant d'affection, les
encourageait avec tant d'ardeur, qu'il les laissait tout
-étonnés d'avoir ressenti les joies de l'amitié. Souvent il
accompagnait ses avis de quelques aumônes.
Il était humble, mais il ne perdait aucune occasion
d'éclairer, de former, de redresser quiconque altérait la
vérité par une conscience erronnée ou un faux jugement.
Sans aimer à se produire ni à faire parade de savoir, il
ne craignait pas de manifester ses vues, ne cachant
jamais par une humilité mal entendue la lumière sous le
boisseau. Seul, l'esprit de Dieu l'animait; là était la
source de tout son zèle. Esprit d'action, de courage, de
sacrifice. — Esprit des Vincent de Paule, des François
Xavier, des Philippe de Néri et des Brydaine. On voit
- 32 —
des prédicateurs provoquer les applaudissements par
l'éclat du style, l'harmonie de la période, la phrase
cadencée; mais ils n'opèrent aucune conversion; quand
tout est dit, tout est oublié. Leurs idées vaporeuses
demeurent voilées au fond du nuage ; dans les discours
de M. Favre, les pensées se pressent rapides et fortes;
elles entraînent et subjuguent : les tableaux, les images,
les comparaisons frappent et saisissent; l'auditoire ne
résiste jamais ; l'intelligence, le cœur, tout est emporté
d'assaut. On peut peindre le missionnaire par un seul
mol : il convertissait r Les missions produisaient des
fruits aussi abondants que durables. Dans les paroisses les
plus populeuses à peinepouvait-on compter trois ou quatre
pécheurs rebelles à la grâce ; et encore, poursuivis par
les remords, venaient-ils tomber à ses pieds à la mission
voisine.
On sait à quel prix il opérait tant de conversions !
Pourquoi cette démarche gênée, ces mouvements dou-
loureux du corps, si habilement déguisés? Pourquoi cette
altération sensible des traits du visage? C'est qu'aux
jeunes, à la discipline, il ajoutait, dit un témoin oculaire,
le cilice et la haire! Plus d'une fois il a été surpris dans
l'exercice des plus sanglantes macérations. Quand il
célébrait la messe, il avait soin de déposer sur l'autel des
billets conçus en ces termes : « Mon Dieu 1 vous ne pouvez
pas, par les mérites de Jésus-Christ, me refuser la conver-
sion de ce pérheur. » Aussi voyait-on revenir à Dieu,
■après cinquante ans de crimes, des pécheurs humblement
contrits, confessant à haute voix le malheur de leurs
égarements. La joie de leur conversion les amenait aux
plus doux, aux plus consolants aveux.
— 33 —
9
i
Pour encourager, ramener les pécheurs, il répétait
souvent ces mots (c'était sa phrase de prédilection) :
«Venez,p £ pheurs, venez, Dieu estibon et miséricordieux,
il fait bonne mesure, venez. »
Ses comparaisons étaient admirables de simplicité et
de naïveté, mais toujours adaptées au caractère, à la
capacité des auditeurs. « Faites beaucoup de rites et peu
d'étoupes,. disait-il à un curé. - Prêchant dans une
paroisse fort sensuelle : —vous faites en ce monde comme
les enfants, — vous mangez le sucre et laissez le pain,
en l'autre monde, vous mangerez du pain sans sucre,
ahl qu'il sera amer! — Parlant de la Providence : —
laissez faire à celui qui emmanche les cerises; — aux
habitants d'une paroisse qui pleuraient beaucoup, sans
donner d'autres preuves de conversion : - ici, toute la
contrition sort par les yeux ; — le cœur reste sec.
- Dans un collége où il donnait une retraite : - Mes-
sieurs, les instructions et la grâce tombent sur vous comme
l'eau sur-les ailes des canards, il n'y en reste point.
Ces comparaisons familières aux hommes de Dieu,
nous rappellent le trait suivant du vénérable curé d'Ars
que nous avons entendu nous-méme : «Plus on marche
longtemps dans des temps de pluies, plus ou charge sa
chaussure de boue qui empêche de marcher ; — de même
plus on vit longtemps, plus on se charge de la boue du
péché, qui empêche d'arriver au ciel. »
- 34 —
CHAPITRE VII.
MISSIONS, - SUITE. — DÉVOUEMENT AU SAINT-SIÈGE. — SAINT
ALPHONSE DE LIGUORI. — MONSEIGNEUR DE LA PALME. — M. FAVRE.
- M. HYBORD MISSIONNAIRE (4).
J'ai suivi M. Favre dans les missions à Lémenc et à
Bassens, nous éerit un vénérable ecclésiastique de
Chambéry ; j'ai vu ses nombreux auditeurs émus au
point que les sanglots se faisaient entendre de toutes parts
dans le lieu saint. Combien étaient terribles les Vœ qu'il
adressait, à la fin de chacune des missions, à ceux qui
n'avaient pas voulu en profiterl Mais que ses adieux
étaient touchants ! Un impie, bel esprit, avocat renom-
mé, me disait qu'il n'avait jamais entendu d'homme
.parlant avec autant de force et de logique. Son esprit de
.tiésiutéressement était admirable. En donnant ses
«missions, il disait souvent à ses auditeurs : «Nous n'en
..voulons jms de votre argent, nous n'en voulons pas; nous
n'en avons pas besoin ; nous ne voulons que le salut
de vos âmes. Oh! disait-il, si j'aimais l'argent, si je tenais
à en avoir, combien il me serait facile d'en obtenir ! mais
je n'en veux point, je veux être pauvre et mourir
pauvre. » Sa pauvreté était telle parfois, qu'il se voyait
obligé de donner des livres pour retirer des lettres à la
poste.
Un jour, revenant de la mission d'Albens, il rencontra
des malheureux qui se battaient, armés de barres de fer,
M. Favre se jelte au milieu de ces furieux, au risque
..d'être lui-même assommé.
— 35 -
Pendant le trajet d'une mission, si le froid était vif, il
ne manquait jamais d'offrir son manteau au frère qui
accompagnait les missionnaires.
Dans le temps qu'il se reposait un peu de ses travaux
au grand séminaire de Chambéry, je me trouvais un jour
avec lui dans la chambre d'un jeune abbé; un livre qui
venait de paraître, était ouvert sur la table. M. Favre lut
ce titre : « Des vrais principes de VEglise gallicane par
M, Frayssinous ; —! ému, indigné, il s'écrie en frappant
sur le livre : « Les vrais principes du d..l » (5)
En Savoie,on enseignait la théologie de Bailly avec son
gallicanisme et sa morale sévère. On connait le jugement
que le Souverain Pontife a porté, il y a peu de temps,
sur cette théologie. Un supérieur de grand séminaire,
M. Collet, de Maurienne, qui avait émigré en Piémont
pendant la révolution,louait beaucoup la théologie de saint
Alphonse de Liguori. En 482121, les Pères de la Compa-
gnie de Jésus appelés par le roi Charles-Félix, de glorieuse
mémoire, à la direction du collège de Chambéry, que le
r,omte de Boigne venait de faire agrandir, ne contri-
Imèrent pas peu à répandre en Savoie l'estime et la
connaissance de la théologie de saint Alphonse.
L'année 1822, la retraite ecclésiastique était prêchée
par M. l'abbé Berger, grand vicaire de Toulouse et par
l'abbé Gaudelin ; ce dernier est entré plus tard dans la
Compagnie de Jésus où il est mort âgé de 85 ans, après
avoir consacré une grande partie de sa longue carrière à
la prédication et aux missions. Selon ce qui se pratiquait
alors dons les retraites ecclésiastiques, à deux heures
a près midi, une conférence pour les cas de conscience
rassemblait les retraitants. A cette conférence assistait
- 36 -
Mgr. De la Palme, évêque démissionnaire d'Aoste, et
retiré au grand séminaire. Le sujet de la conférence et de
la discussion ayant amené le nom de Liguori, Mgr. De
la Palme fait entendre quelques paroles qui tendaient à
infirmer l'autorité du théologien auquel l'Eglise devait,
peu d'années après, décerner les honneurs de la cano-
nisation. Alors, M. Favre se lève : tous les regards, des
nombreux retraitants se portent sur lui. S'adressant à
Mgr. De la Palme, il prend la parole en ces termes :
« MONSEIGNEUR,
« On peut considérer le bienheureux Alphonse de
Liguori sous quatre rapports -et cette considération donne
à sa théologie et à ses doctrines une immense autorité.
1* Le bienheureux Alphonse a exercé pendant trente ans
le ministère des missions; il a donc pu aequérir une
;très-grande expérience. 2° Alphonse de Liguori était un
théologien des plus érudits et des plus savants ; ses
nombreux ouvrages en font foi. 3° Alphonse de Liguori a
.été béatifié et. il ne tardera pas a être canonisé. Combien,
cette circonstance donne de poids et d'autorité aux doc-
trines qu'il a enseignées et pratiquées. 48 Le St-Siége.a
déclaré que la théologie du bienheureux Alphonse n'offre
rien qui mérite censure, censurd dignum. » Cesparoles
firent une vive impression, et la cause de saint Alphonse
fut gagnée.
Le nom de l'abbé Hybord trouve à juste titre sa place
dans la biographie de M. Favre. Des nombreux mission-
naires que M. Favre s'était associés, il a été le seul qui
ait persévéré dans la carrière des missions. Entré en
182$, -il n'en est sorti qu'après la retraite de M. Favre, à
— 37 —
Conflans, en 4833. Le clergé de Savoie lui a rendu le
glorieux témoignage d'avoir toujours été un modèle
accompli de patience, de douceur et de zèle. M. Favre
l'avait choisi pour premier confident. La notice qu'on va
lire, nous a été communiquée par un archiprêtre digne
appréciateur de ses vertus, et en position de connaître
tous les détails de sa vie fbj.
« Je vous félicite d'écrire la vie de M. Favre ; c'était une.
vraie lacune dans l'histoire de notre pays ; on en sentait
le besoin et on n'y mettait pas la main. Cependant c'est un
homme qui a fait époque dans l'Eglise de Savoie et dans
l'application des principes de la morale. Ses ouvrages
passeront à la postérité. Avec son Manuel du Pénitent"
un prêtre zélé peut donner des exercices dans les villes
comme dans les campagnes.
Pour M. Hybord, après avoir recueilli quelques sou-
venirs, je m'empresse de vous les faire parvenir. Jean-
Baptiste Hybord, fils de Joseph et d'Aimé Reymond, est
né aux. Àllues, en Tarentaise. Ses parents possédaient
une belle fortune et jouissaient de l'estime générale
dans la contrée ; ils étaient chrétiens fervents. Il perdit
sa mère en bas âge, et passa sous l'autorité d'une belle-
mère qui soigna son éducation et lui inspira un grand
amour pour la vertu : ce qui fit qu'il lui conserva,toute sa
vie, reconnaissance et bon souvenir.
Il commença ses études de grammaire sous M. Entre-
mont, curé des Allues. Son père et ses voisins racontent
l'anecdote suivante ; Un jour, le professeur n'étant pas
content du travail de son élève, le renvoie à son père avec
ordre de lui dire d'en faire un berger de chèvres, de
l'associer en cette qualité aux bergers du village. Il obéit
- 38 -
sans s'excuser, ni chercher à diminuer sa faute. Son père
le dépouille de l'habit de sa condition et lui donne la veste
des pâtres ses voisins, il garnit sa panetière d'un
morceau de pain noir, la lui passe an cou et lui ordonne
d'aller rejoindre les autres bergers pour guider les
chèvres. La mère veut marier le pain sec avec un confor-
table de son choix. Le berger improvisé s'y refuse. « Mon
père, dit-il, ne le veut pas, et je me garderai bien de
désobéir à mon père; lui, il n'a voulu me donner que du
pain. » Il part à la suite du troupeau de chèvres, en la
compagnie des autres bergers du village. Il revient,
le soir, content et satisfait. On lui demande le motif de ce
contentement.* C'est que, dit-il, en obéissant à mon père,
j'ai obéi à Dieu. » Cette réponse fit verser des larmes de
tendresse et d'amour à ses parents et à tous ceux qui
l'entendirent.
Il entra au collége de Moùtiers en 1810, pour faire sa
seconde et sa rhétorique. Sur la fin de 181il commença
son cours de philosophie ; dans la classe, il était au pre-
mier rang. L'année suivante, il se rendit à Chambéry
pour faire un cours de théologie, il le termina en 1817.
N'ayant pas l'âge voulu pour être promu à la prêtrise,
on l'employa à l'enseignement; il ne fut promu au
sacerdoce que le 18 novembre 1819. On l'envoya vicaire
à Chevron ; il y resta jusqu'au mois de septembre 1822,
d'où il se rendit à Chambéry pour y suivre les exercices
de saint Ignace sous la direction de M. Favre. Dès lors, il
s'attacha définitivement aux missions. Dès que M. Favre
se fut retiré à Conflans, il continua encore le même
ministère avec M. Martin de Bozel.
— 39 —
Plus tard, le missionnaire Hybord se rendit à Tamié,
dans l'espoir de réorganiser le corps des missionnaires.
Il y donnait des retraites particulières, et s'occupait à.
réparer les bâtiments. En 1834, il fut attaqué d'épile-
psie, maladie qui le conduisit au tombeau. Il se rendit
chez son père. N avait obtenu la permission de célébrer
la sainte Messe dans une chambre de son habitation. Il fit
une rechute et reçut deux fois le Saint-Viatique dans son
lit. Le 5 septembre 1835, il vint me trouver pour me faire
part qu'il allait passer quelques jours chez M. le curé de
Bonneville, pour se distraire. Il me laissa un écrit,,
contenant des notes sur ce qu'il pouvait devoir. Son
intention était que son père abandonnât sa bibliothèque à
la maison de Tamié, ce qui a été exécuté. IT se rendit le
même jour à St-Oyen. Le lendemain dimanche, il dit la
messe, entendit quelques confessions, fit l'instruction, et
pendant qu'on préparait le repas, il récitait les heures
canoniales dans le jardin du presbytère. On va l'appeler
pour la réfection de midi, on le trouve mort au milieu de
la promenade du jardin où il priait.
L'autopsie du cadavre fit connaître que sa mort avait
été occasionnée par une excroissance osseuse au cerveau
provenant d'une trop grande contention d'esprit. Il a été
inhumé en la paroisse de St-Oyen, le sept septembre, à
l'entrée de la sacristie. Une pierre monumentale a été
placée sur son tombeau avec cette inscription : allie
jacet Rdus Joannes-Baptista Hybord, missionnariusx
obiit 6 septembris 4835. Un nombreux clergé assista
à ses obsèques.
M. l'abbé Hybord était du plus beau caractère, parce
qu'il avait été formé par la vertu. Sa délicatesse de cons-
- 40 —
cience était si grande que tout ce qui paraissait une
infraction aux devoirs envers Dieu ou le prochain, if
l'évitait scrupuleusement. Il a pratiqué l'obéissance au
suprême degré sans s'oublier jamais. Son père m'a dit
plusieurs fois qu'il n'avait pas souvenir d'avoir reçu de
lui aucun déplaisir. Ses supérieurs ecclésiastiques pou-
vaient en dire autant, ainsi que M. Favre, chef des
missions. Il ne s'ensuit pas qu'il ne fit point d'obser-
vations lorsqu'il les croyait nécessaires.
Sa charité était grande. On le devinait de prime abord :
- il était si uni à Dieu qu'il ne s'appercevait pas toujours
de ce qu'on disait en conversation ; son âme était absorbée
dans la contemplation. Toute sa joie était de procurer la
gloire de J. C., soit en travaillant au salut des pécheurs,
soit en ornant le sanctuaire. Aussi trouvait-il ses délices
à parer les autels, à décorer les chapelles ; pendant le
cours de ses études, il passait ses récréations à embellir la
maison de Dieu. Au grand séminaire, on lui avait confié
la fonction de sacristain. Pendant la récréation, les pro-
menides, il s'occupait encore à confectionner des objets
de piété, comme chapelets, scapulaires, etc.
Quant à sa charité envers le prochain, il avait la plus
grande attention à ne jamais la blesser. Outre ce qu'il a
fait pour le salut de tant d'àmes, ce que Dieu seul connaît,
il ne se laissait jamais aller à la médisance. Si, dans là
conversation, quelqu'un disait une parole au désavantage
du prochain, on voyait qu'il en souffrait. S'il pouvait
rectifier ce qui avait été dit sans manquer de prudence
chrétienne, il le faisait par un mot ; s'il ne le pouvait pas,
il ne disait rien; mais on connaissait qu'il était peiné. Je
n'ai jamais appris qu'il ait eu de contestation avec pcr-