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Vie de l'impératrice Joséphine, contenant les divers événements qui précédèrent et suivirent son élévation au trône, ses traits de bonté et de bienfaisance, des détails sur son sacre, son divorce, et sur les honneurs funèbres qui lui furent rendus à Ruel lors de ses funérailles. Troisième édition

102 pages
H. Vauquelin (Paris). 1814. France (1804-1814, Empire). In-18.
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HISTORIQUE
DE
L'IMPÉRATRICE
JOSÉPHINE.
DE L' IMPÉRATRICE
JOSEPHINE,
Contenant les divers évènemens qui précé-
dèrent et suivirent son élévation au trône ;
ses traits de bonté et de bienfaisance ; des
détails sur son sacre, son divorce, et sur
les honneurs funèbres qui lui furent rendus
à Ruel lors de ses funérailles.
TROISIÈME ÉDITION.
Si le sort la plaça sur le trône français,
Elle s'y distingua par nombre de bienfaits.
A PARIS,
Chez H. VAUQUELIN , Libraire, quai dEs
Augustins, n°. n , au LYS D'OR.
DE L'IMPRIMERIE DE POULET,
QUAI DES AUGUSTINS, N°. 9.
HISTORIQUE
DE
L'IMPÉRATRICE
JOSÉPHINE.
J.L est des personnes qui, dans quelque
rang que le ciel les ait placées, l'hono-
rent encore par leurs brillantes qualités
et leurs vertus. Tel fut l'impératrice
Joséphine ! Parvenue au rang suprême,
elle ne se servit jamais de son pouvoir
(6)
que pour secourir l'infortune et prévenir
ses besoins. Enveloppant ses dons sous
le sceau du secret, il ne fut permis qu'à
la reconnaissance d'en soulever le voile
impénétrable. Possédant cette grâce,
cette attention délicate qui doublent le
prix du bienfait, elle se croyait elle-
même l'obligée lorsqu'elle était par-
venue, par son active bonté, à tarir
les larmes du désespoir, et à rendre le
bonheur à une famille désolée. La mort
la plus inattendue vint la frapper au
milieu des bénédictions du pauvre ,
et les justes regrets qu'excita cet éve-
ntent déplorable, sont le plus bel éloge»
de sa vie, dont tous les instans furent
marqués par des actes d'une bienfai-
sance inépuisable.
Si l'Histoire se voit forcée da cousa
(7)
crer l'égarement des peuples, si la nôtres
doit un jour donner à nos neveux une
utile leçon en lui dévoilant les suites de
nos funestes erreurs, du moins elle
dira en même temps, et l'âme des lec-
teurs se reposera quelquefois, qu'au-
près du génie du mal le ciel, qui vou-
lait instruire et non perdre entièrement
les Français, plaça la bonté revêtue
de toutes les formes séduisantes de la
grâce; elle dira encore qu'au temps de
nos malheurs cette bonté, toujours at-
tentive, ne fut jamais en vain imploré»
par l'infortune, et que si elle ne par-
vint pas toujours à détourner les abus
du pouvoir, car il était écrit que les
Français égarés seraient punis, du moins
elle sut entretenir au fond des coeurs
l'espérance, ce dernier bien, des mal-,
(8)++
heureux, que souvent la tyrannie fini
encore par détruire.
Quamd les discordes civiles dénatu-
nent les hommes, un instinct plus fort
qu'elles conserve au coeur des femmes
es qualités qui devraient être com-
munes à tous. Et tandis que l' égisme,
toujours enfantée par la terreur. s'ef—
forçait de dessécher les âmes, une
femme j par la seule puissance de ses
douces qualités, osa lutter contre la
coupqble influence qui tendait à flétrir
les vertus nationales : sans antre force
que celle que donne une généreuse pa-
tience , sans autres intrigue que l'adresse
du coeur, elle parvint, malgré les obs-
tacles f à marquer tons les jours de sa
prospérité par une foule de bienfaits.
Sans doute le dangereux caprice de la
(9)
fortune la porta à la plus extraordinaire
élévation ; mais souvent elle parut
avoir justifié le choix de la fortune, en
déployant, pour faire le bien, des fa-
cultés qui furent toujours actives, quoi-
qu'elles demeurassent souvent impuis*
■santés.
Celle dont tant d'infortunés peuvent
faire aujourd'hui la touchante oraison
funèbre, ne fut jamais enivrée de l'é-
clat qui l'environnait. Préservée par un-
tact qui donnait de la convenance à
ses moindres actions , avertie, parla
compassion que lui inspiraient les lar-
mes dont elle recevait en secret la con-
fidence, la prospérité la trouva forte
contre ses séductions accoutumées, et
jamais elle ne confondit les adulations
qui marchent à sa suite avec cet hom-
( 10 )
mage pur qui vient du coeur et ne s'a-
dresse qu'à lui. Aussi fut-elle entou-
rée, respectée dans sa retraite; et tan
dis qu'en abdiquant le pouvoir elle
conserva, ou, pour mieux dire, elle ac-
quit cette dignité plus sûre que don-
nent les situations naturelles. Le trône
usurpé de nos rois parut avoir perdu
l'unique protection qui le préservait
encore ; et la foudre le menaça dès que
la bonté en fut exilée. Ali ! ne crai-
gnons pas de rendre un dernier hom-
mage à cette inaltérable bonté ! et si la
générosité d'un souverain paternel nous
permet d'oublier nos malheurs et nos
fautes, cependant nous devons hono-
rer, par un dernier souvenir, la mé-
moire de celle qui se plaisait encore à
répéter, peu de temps avant sa mort,
( 11 )
ces paroles touchantes et remarquables:
Du moins je suis parvenue plus d' une fois
à tarir quelques larmes, et je n'ai point à
me reprocher d'en avoir fait verser au-
cunes.
Joséphine Tascher de la Pagerie
naquit le 24 juin 1768, dans la colonie
de Saint-Domingue. Madame Renau-
din, dont le mari gérait, non comme
économe, mais comme ami, une ha-
bitation à Saint-Domingue, dont MM.,
de Beauharnais avaient hérité, étant
venue à Paris, elle forma le projet de
marier une de ses nièces, fille de son
fière, M. Tascher de la Pagerie, avec
un des deux frères Beauharnais. En con-
séquence elle écrivit à M. Tascher de
lui envoyer une de ses filles, et le choix
tomba sur Joséphine. Cette jeune per-
( 12)
Bonne, à peine sortie de l'enfance, étante
douée des qualités les plus aimables, et
sa modestie lui gagnait tous les coeurs.'
M. le vicomte de Beauharnais, qui
venait souvent chez madame Renau-
din , ne put résister aux charmes de la
jeune créole, sa nièce, et elle-même
ne tarda pas à ressentir pour lui les-
mêmes sentimens qu'elle lui avait ins-
pirés. Madame Renaudin s'applaudis-
sait de jour en jour du progrès d'un
amour également partagé, et qui favo-
risait si bien le plan qu'elle avait conçu;
mais il restait une grande difficulté à
Vaincre. Le père du vicomte avait de
son côté résolu une alliance entre son
fils et la fille de son frère , voulant par
cet hymen resserrer encore, s'il était
possible, les liens du sang et de l'ami-
( 13 )
mitié qui les unissaient ; mais malgré
un tel projet il ne put s'empêcher de
s'intéresser à l'amour des deux amans,
et promit d'en parler à son frère. Mais
celui-ci, dès le premier mot, furieux
de voir anéantir ses espérances, ne per-
mit pas à M. de Beauharnais de s'ex-
pliquer , et il s'ensuivit de là une rup-
ture et une haine irréconciliable entre
les deux frères. Cependant, cédant à
la tendresse qu'il avait pour son fils,
M. de Beauharnais consentit à son ma-
riage avec Joséphine , qui, présentée
à la cour, captiva par ses charmes, qui
s'étaient développes, et par l'amabilité
de son caractère, tous ceux qui la com-
posaient; le ciel avait béni cette union
parla naissance de plusieurs enfans ,
et la réconciliation de Joséphine avec
2
( 14)
les parens de son époux, avait eu lieu
orsque l'orage révolutionnaire qui gron-
dait sur la France vint détruire le bon-
heur et les espérances de presque toutes
les grandes familles distinguées de la
cour. La diversité des opinions ne con-
tribua pas peu à semer, dans l'esprit
des Français, les germes de cette révo-
lution destructive qui mit la France à
deux doigts de sa perle , et que l'union
seule do tous les partis pouvait sauver.
L'infortuné Louis XVI, dont le nom
ne peut se prononcer qu'avec un saint
respect., erut pouvoir remédier aux
maux qui pesaient sur la nation, en as-
semblant les états-généraux, et en s'en-
tourant des hommes les plus dislingues
par leur sagesse et leurs lumières.
Il étoit impossible qu'un monarque
( 15 )
eût des intentions plus pures; mais
malheureusement, loin de le cicatriser,
elles aigrirent le mal par l'esprit d'in-
subordination qui s'empara de cette as-
semblée, à laquelle avaient été appelés
les trois ordres de l'Etat. Chacun, au
lieu de coopérer au bien public, vou-
lut soutenir et défendre ses droits , et
il s'ensuivit les plus affreuses et les plus
sinistres conséquences. La noblesse,
partagée d'opinion , épousa le parti
qui convenait à ses vues, au lieu de se
rallier autour du trône. L'époux de
Joséphine, qui était parvenu au grade
de général, fidèle à son roi, qu'il ai-
mait et qu'il respectait, était parti pour
l'armée; attendu que le roi, qui avait
été forcé de déclarer la guerre, et qui
avait une entière confiance en son cou-
( 16 )
rage et en sa loyauté , l'avait désigné
comme un de ses plus zélés serviteurs.
Pour remplir ce poste honorable et
périlleux, M. de Beauharnais reconnut
bientôt que la valeur et la fidélité ne
pouvaient soustraire au torrent de la
révolution.
Dénoncé, arrêté par ses propres sol-
dats, il fut conduit à Paris et mis en
prison. Le coeur de Joséphine se dé-
ploya tout entier dans cette triste occa-
sion; elle fit tout pour le rendre à la li-
berté; peines , soins, démarches , tout
fut employé: elle s'exposa même sans
ménagement â éprouver le même sort.
Il suffisait alors d' avoir compté parmi
la noblesse pour être une victime dési-
gnée aux fureurs des séditieux, et elle
éprouva cette affreuse vérité, puisque
( 17 )
loin de parvenir à rendre la liberté à
son époux, elle fut elle-même mise en
arrestation. S'oubliant elle-même pour
ne songer qu'à son époux et à ses en-
fans, Joséphine passait dans sa capti-
vité des jours abrenvés d'amertume et
de douleur. L'infortuné général^, tra-
duit au tribunal révolutionnaire, con-
damné sans être, entendu, porta, comme
tant d'autres victimes, sa tête sur l'é-
chafaud, pour prix de sa fidélité et de
son dévouement au meilleur et au plus
infortuné des rois. Il mourut avec ce
courage que donne une âme ferme et
une conscience sans reproche, occupé
seulement de sa femme et de ses en-
fans, pour lesquels il consacra son der-
nier soupir. Pendant ce temps sa mal-
heureuse épouse , renfermée dans une
prison , redoutant pour lui le sort
qu'elle bravait pour elle-même, crai-
gnait chaque jour, en lisant les jour-
naux, de trouver sur la liste fatale de
ceux que le tribunal de sang envoyait
à l'échafaud, le nom d'un époux qui
lui était si chep à tant de titres ; une cu-
riosité mêlée d'effroi, une crainte bien
fondée, la faisaient lire avec empresse-
ment cette terrible liste, et chaque jour
augmentait son anxiété. Ses compa-
gnons d'infortune lui dérobent avec
soin celui qui contient la liste des pros-
crits où le vicomte est placé. Elle de-
mande le journal; on lui dit qu'il n'est
pas venu. A ces mots, pressentant son
malheur, elle devine la triste vérité, et
la délicatesse compatissante de ses com-
pagnons d'infortune ne sert qu'à l'é-
( 19)
clairer sur son triste sort. Elle veut ,
elle exige d'eux l'affreuse certitude
de son malheur, et les larmes que l'on
répand autour d'elle ne lui laissent
plus aucun doute. Frappée de la perte
qu'elle vient de faire, elle tombe éva-
nouie, et ne reprend connaissance que
pour être en proie à un vomissement
de sang qui fait craindre pour ses jours.
Tous les secours que sa malheureuse
situation exige, lui sont prodigués par
l'humanité et l'attachement le plus sin-
cère ; mais un médecin seul peut la
rappeler à la vie et arrêter l'effet d'une
crise sans laquelle la nature est prête à
succomber. On presse, on sollicite le
barbare geolier de le faire venir; cet
homme atroce, digne suppôt des scélé-
rats qui l'emploient, répond aux prières
( 20 )
qui lui sont adressées : Elle na que
faire de médecin ; hier le jour de son mari,
demain le sien. Enfin , les plus tendres
soins lui sont administrés, et le ciel,
qui la réservait à la plus haute destinée,
sauva ses jours et la rendit à l'amitié.
Peu de temps après, son infâme gardien
ayant à son tour subi le sort qui ne
devait être réservé qu'à ses pareils, la
compatissante Joséphine ne put s'em-
pêcher de le plaindre. On lui rapporta
la réponse de ce méchant homme,
lorsque Ton sollicitait pour elle les
secours les plus prompts : Le malheu-
reux , dit-elle avec l'accent de la sen-
sibilité, le malheureux ! j'aurais donné
tout au monde pour le sauver. Madame
de Beauharnais avoit reçu à son tour
son acte d'accusation, prélude certain
( 21 )
d'une mort inévitable; persuadée de
ne pas échapper, elle voulut laisser à
ses enfans un témoignage de son amour
poureux : elle se fit couper les cheveux,
seul gage de la tendresse qu'elle pût
leur offrir dans sa triste situation, et
se réservait à les leurs envoyer au mo-
ment où elle serait appelée devant l'af-
freux tribunal, dont on ne sortait que
pour aller à la mort. A l'instant où elle
croyait que chaque jour qui l'éclairait
serait pour elle le dernier, la chute
des tyrans sanguinaires qui, depuis
long-temps, inondaient de sang et de
carnage la France entière, vint lui ren-
dre une liberté sur laquelle elle ne fon-
dait plus aucun espoir. Cet événe-
ment imprévu, qui devait la consoler
de tout ce qu'elle avait souffert, ne
( 22 )
servit qu'à lui offrir la triste perspee-
tive de nouveaux malheurs. Portant
partout le fer et la flamme, les révolu-
tionnaires étaient parvenus, pendant
sa captivité, à semer la discorde dans
les colonies ; l'incendie et la destruction
de ces belles contrées furent le fruit
des idées philanthropiques de ces nou-
veaux régénérateurs; elle joignit done
à la perte de son mari celle des biens
qu'elle possédait à Saint-Domingue,
et se trouva, avec ses enfans, privée de
toute sa fortune.
Dans ces tristes circonstances, elle se
serait vue réduite à la plus affreuse mi-
sère , si des amis délicats ne se fussent
empressés de réparer, par leurs ten-
dres soins, une partie des malheurs
qu'elles avait éprouvés , en l'aidant de
(23)
leurs bourses. Les Français, qui ve-
naient d'échapper à toutes les horreurs
du crime et de la scélératesse , recon-
naissant, mais trop tard , que l'effreux
système que l'on avait suivi ne conver
nait point à une nation éclairée, avaient
remplacé, par un gouverment de cinq
personnes, sous le nom de Directoire ,
celui des régicides et-des terroristes.
Madame de Beauharnais, admise , par
ses connaissances, dans la société de ces
membres du nouveau gouvernement,
en fut bientôt recherchée, d'autant
plus qu'ils cherchaient à faire renaître
ce caractère d'amabilité qui distingua
toujours la nation, et que rien n'était
plus propre à ce plan que de s'entou-
rer de femmes aimables, et dont la
naissance et l'éducation soignée rap-
( 24 )
pelassent cette galanterie qui fit tou-
jours la base du caractère français.
Barras, l'un de ces directeurs, s'inté-
ressa vivement à notre jeune veuve et
à sa famille; il lui fit obtenir, comme
indemnité des biens de son mari, le
domaine de la Malmaison , situé près
Ruel. Tout entière à l'éducation de ses
enfans, à qui, ne pouvant laisser une
grande fortune, elle voulait du moins
faire acquérir des Jalens, elle parta-
geait son lemps entre l'étude ù" la bo-
tanique et la société de son protec-
teur.
Ce fut chez lui qu'elle fit connais-
sance de Bonaparte, qui venait d'etre
nommé général de l'armée d'Italie Elle
ne put rester insensible aux soins qu'il
lui rendait, et le désir de donner un
(25)
état à ses enfans , joint à la réputation
guerrière dont il jouissait, l'engagea à
accepter sa main, d'autant plus qu'il
lui promit d'avoir, pour les gages de
son premier hymen, la tendresse et les
soins actifs d'un bon père. Quelle
femme ! quelle mère aurait pu résister
à une pareille proposition ! En con-
tractant ce mariage elle n'avait pour
but que de reprendre dans le monde
un état honorable dont la révolution
l'avait privée , et l'établissement de ce
qu'elle avait de plus cher au monde, de
ses enfans. Elle était loin de prévoir les
hautes destinées auxquelles le ciel l'ap-
pelait, et les jours d'amertume que lui
causerait son élévation.
A peine marié, Bonaparte partit pour
l'Italie. Je ne parlerai pas de ses cam-
( 26 )
pagnes, c'est à l'histoire qu'elles ap-
partiennent. A son retour on décida
l'expédition d'Egypte, et l'on sait quel
en fut le résultat. Il revint et parvint
à faire remplacer le gouvernement di-
rectorial par celui de trois consuls ,
sur lesquels pèserait tout le poids du.
gouvernement. Aspirant depuis long-
temps au rang suprême, il fut nommé,
en frimaire de l'an VIII, premier con-
sul. Si Joséphine , étant l'épouse d'un
général, avait fait quelque bien, quel
dût être sa satisfaction dp pouvoir sui-
vre son penchant à obliger, lorsqu'elle
se vit celle du premier consul de la
France. Ses revenus étant proportion-
nés au rang de son époux , elle ne laissa
échapper aucune occasion d'étre utile
aux malheureux, et il suffisait d'avoir à se
(27)
plaindre du sort pour être bien accueilli
d'elle. Son active bonté allait chercher
l'infortune dans les réduits les plus obs-
curs; combien d'enfans ne lui durent-ils
pas l'état qu'ils exercent maintenant !
de militaires, leur avancement! d'au-
tres leur congé et le bonheur d'être
rentrés au sein de leur famille ! Encou-;
rageant les arts, elle protégeait et récom- 1
pensait les artistes, et par ses soins, des
pensions furent accordées les unes au
mérite infortuné, les autres comme uri
véhicule qui devait exciter l'émulation
Elle embellit le château de la Malmai-
son; tous les états concoururent à ce pro-
jet : aimant la botanique, elle réunit dans
les jardins les plantes les plus rares.
Elle y établit une ménagerie d'animaux
presqu'inconnus en Europe, et elle
( 28 )
voulut que Français et étrangers eus-
sent leurs entrées dans ce beau do-
maine. Partageant son temps entre les
arts et les sciences, elle abandonnait
tout lorsqu'il s'agissait de faire une
bonne action; aussi de tout côté célé-
brait-on ses louanges,et lorsqu'elle par-
vint au rang suprême, chacun avoua,
avec sincérité, qu'elle en était digne. La
gloire de son époux, qui rejaillissait sur
elle (il n'avait point alors montré cette
ambition démesurée qui n'eut bientôt
plus de bornes), mettait Je comble à
sa félicité. Honorée comme l'épouse
du chef du gouvernement, admirée,
respectée par sa bienfaisance, bénie
par tous les malheureux qu'elle secou-
rait, elle jouissait alors du véritable
bonheur, celui que le coeur éprouve
.(29)
sans remords. Elle se montra toujours
la même dans tous les instans de sa vie,
et madame Beauharnais , ou madame
Bonaparte, n'était qu'une même per-
sonne pour celles qui la connaissaient.
Eugène, son fils, parvenu au grade
de capitaine des guides, avait fait, dans
toutes ses campagnes , des prodiges de
valeur- ; aussi quel plaisir ne ressentit-
elle pas quand son époux lui dit, en
lui remettant une lettre de son fils à
son retour de Marengo : a Madame,
votre fils marche rapidement à la pos-
térité. Il s'est couvert de gloire dans tou-
tes les affaires que nous avons eues en
Italie; il deviendra l'un des plus grand*
capitaines de l'Europe » . On peut dire,
avec vérité, qu'il n'a jamais démï-nti
cette prédiction. Aurait-elle jamais cru
(30 )
que Bonaparte se servirait de ce même
fils pour annoncer la dissolution d'un
mariage qu'elle regardait comme le
plus grand des bonheurs ? Dans les
occasions périlleuses, ne déploya-t-elie
pas ce courage des âmes fortes? et lors-
que, le 3 nivose an IX, une* machine
infernale, dirigée contre son époux,
qui allait à l'Opéra, fit une explosion
dont beaucoup de personnes furent vic-
times (elle partait alors des Tuilleries
pour aller au même spectacle), effrayée
pour les jours du premier consul, ne
traversa-t-elle pas les débris'encore
fumans de la rue Saint-Nicaise pour
aller le rejoindre? A ce premier élan
de la sensibilité conjugale, la bonté de
sou coeur vint bientôt s'allier, et elle
s'empressa de faire donner des secours
(31 )
aux malheureux blessés par l'explosion ,
des pensions aux personnes qui avaient
perdu ceux qui leur étaient chers '
et des indemnités à ceux qui avaient
soufferts des désastres inséparables
d'une telle catastrophe. Avec quelle
joie ne reçut-elle pas les félicitations
des premiers corps de l'Etat, sur le
bonheur que son époux avait eu d'é-
chapper à un pareil danger.
Si je n'ai pas rapporté, dans cet ou-
vrage, beaucoup de traits qui caracté-
risent la bonté bienfaisante de José-
phine, on ne doit s'en prendre qu'à sa
modestie, qui savait si bien envelopper
ses dons d'un mystère impénétrable,
qu il n'était permis qu'à la reconnais-
sance de le dévoiler ; et comme cette
vertu n'est pas des plus communes, il
n' est pas étonnant que la plupart de
ses bienfaits ne soient pas parvenus au
public. Néanmoins on ne peut s'em-
pêcher de dire, avec la plus exacte vé-
rité , qu'elle ne se servit jamais de son
pouvoir que pour faire du bien, et
ceux qui liront ces mémoires ne pour-
ront en disconvenir. Si la bienfaisance
est un don du ciel, elle double de prix
par le secret, et. Joséphine mettait tel-
lement cette maxime en pratique , que
bien des personnes reçurent d'elle des
secours en ignorant toujours de quelle
main ils partaient ; elle a donc pu dire,
dans la sincérité de son âme, qu'elle
n'avait jamais fait couler de larmes,
mais bien tarie quelques-unes. Ah !
oui, elle en a fait couler; mais c'étaient
les douces, les précieuses larmes de la
(33)
reconnaissance, qui sont la récompense
flatteuse du bienfait. Le tribunal sé-
vère de l'opinion publique n'épargne
guère après la mort; .aucune voix ac-
cusatrice ne s'est élevée contre sa mé-
moire', et mille voix l'ont bénie : son
seul tort fut d'avoir été l'épouse d'un
homme que la postérité jugera ; mai»
elle a bien payé un tel honneur par
toutes les angoisses qu'un coeur sensible
peut éprouver. Suivons là maintenant
au faîte de la grandeur suprême : c'est
ordinairement au sein des honneurs
que, trompé par une illusion enchan-
teresse, ou oublie ce que l'on a été, eï
nous la trouverons toujours la même;
c'est-à-dire , bonne, obligeante et sen-
sible. Il manquait à l'ambition de Bo-
naparte, malgré qu'il fût premier con-
( 34 )
sul à vie, un titre qui plaçât sur sa tête
et sur celle de sa famille, la couronne
de France. Il jouissait bien des hon-
neurs et des prérogatives de chef de la
nation, il en avait tout le pouvoir;
mais cela ne suffisait pas ses vues. Ce
titre ne le mettait en parallèle avec au-
cun des potentats de l'Europe, et à sa
mort on pouvait en nommer un autre à
sa place, et exclure sa famille de la
considération qu'il avait fait rejaillir
sur elle. Pénétré de ces vérités, il cher-
cha donc à obtenir un nom et un rang
qui le missent au nombre des princes
souverains ; et ne voulant pas prendre
celui de roi, il se fixa pour le titre
d'empereur.
Il avait la politique, lorsqu'il vou-
lait faire décider quelque objet sur
(35)
lequel il craignait le raisonnement des
Français, de le faire proposer par ceux
qu'il savait lui être entièrement dévoués.l
Il redoutait que le peuple, effrayé de
lui donner un pouvoir absolu, ne se
refusât à lui accorder une pareille fa-
veur ; il s'était donc réservé le droit de
ne pas l'accepter s'il ne parvenait pas à
son but; et ce refus, bien combiné,,
ne devait servir qu'à le rendre de plus
en plus populaire. Mais de quoi l'au-
dace ne vient-elle pas à bout? Le projet
passa ses espérances, et les différens
corps de l'Etat, gagnés ou éblouis par
son administration, s'empressèrent d'ac-
quiescer au plus cher de ses désirs.
Il profita d'une conspiration formée
contre ses jours pour faire proposer
le plan qu'il avait choisi, e l'intérêt du.
(36)
bonheur de la France , en confiant à
un seul homme et à sa famille les des-
tinées des peuples , fut représenté
comme le seul moyen d'arrêter les com-
plots , et d'assurer, en cas qu'il pérît,
la solidité du gouvernement, et d'évi-
ter les horreurs d'une guerre civile. Le
tribunat existait à cette époque, et le 7
floréal an XII (1804.), M. Curée, un
des membres de cette assemblée, pro-
posa :
1 °. Que le gouvernement de la ré-
publique fût confié à un empereur;
2°. Que l'empire fût héréditaire dans
la famille de Bonaparte, premier con-
sul. Après un discours où il déve-
loppa les motifs de sa proposition, il
termina par demander que l'on portât
au sénat un voeu qui était celui de toute
3
( 37 )
la nation ; plusieurs tribuns appuièrent
fortement la motion de Curée. Le voeu
du tribunat ayant été porté au sénat le
13 floréal, le 28 du même mois le sé-
nat l'adopta sans aucune difficulté, et
se transporta à Saint-Cloud pour pré-
senter à Bonaparte le décret qu'il ve-
nait de rendre en sa faveur. Jamais
discours ne fut entendu avec plus de
plaisir par celui à qui il était adressé, -
que le fut celui de Cambacérès au nou-
vel empereur. Tous ses voeux étaient
remplis sans qu'il parût qu'il y avait
eu part, et sa réponse présenta, au
contraire, celle du plus grand désinté-
ressement. Après avoir rendu Jhom-
mage au nouveau souverain, les mem-
bres du sénat furent chez son épouse
4*
(38)
et le consul Cambacérès, président,"
lui adressa la parole en ces termes :
« MADAME ,
» Nous venons de présenter à votre
auguste époux le décret qui, lui donne
le titre d empereur, et qui, établissant
dans sa famille le gouvernement héré-
ditaire, associe les races futures au
bonheur de la génération présente.
» Il reste au sénat un devoir bien
doux à remplir, celui d'offrir à votre
majesté impériale l'hommage de son
respect et l'expression de la gratitude
des Français. Oui, madame, la re-
nommée publie le bien que vous ne
cessez de faire; elle dit que, toujours
accesible aux malheureux, vous n'usez
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de votre crédit auprès du chef de l'E-
tat , que pour soulager leur infortune,
et qu'au plaisir d'obliger, votre ma-
majesté ajoute celte délicatesse aimable
qui rend la reconnaissance plus douce
et le bienfait plus précieux.
» Cette disposition présage que le
nom de l'impératrice Joséphine sera le
signal de la consolation et de l'espé-
rance ; et comme les vertus de Napo-
léon serviront toujours d'exemple à ses
successeurs, pour leur apprendre l'art
de gouverner les nations , la mémoire
vivante de votre bonté apprendra à
leurs augustes compagnes que le soin
de sécher les larmes est le moyen la
plus sûr de régner sur tous les coeurs.
» Le sénat se félicite de saluer le pre-
mier votre majesté impériale , et celui
(40 )
qui a 1 honneur d être son organe, ose
espérer que vous daignerez le compter
au nombre de vos plus fidèles servi-
teurs. »
Ce discours prouve au moins que
Joséphine, toujours obligeante, s'était
abandonnée à l'impulsion de son heu-
reux caractère aussitôt que Bonaparte
fut nommé premier consul, et qu'elle
ne se servit de son pouvoir que "pour
secourir le malheureux. Le peuple ,
croyant que de l'hérédité de la cou-
ronne dépendait son bonheur, s'em-
pressa dans tous les départemens de
donner son adhésion au décret qui la
proclamait. Bonaparte, parvenu à son
but , justifia pendant quelque temps
l'espoir que l'on avait conçu , et quel-
ques actes d'humanité achevèrent de
(41 )
lui concilier les esprits. Ce n'était pas
tout d'être nommé empereur : l'usage
antique de la monarchie veut que le
souverain sanctifie par un acte, reli-
gieux un si glorieux titre. On s'occupa
donc de la cérémonie du sacre, et pour
y donner plus d'éclat, il parvint à dé-
cider le chef de l'Eglise à l'oindre de
l'onction sacrée. Le pape , quittant ses
états , vint à Paris , et l'on- sait quelle
fut la récompense de sa complaisance.
Le dimanche II frimaire de l'an 13
fut choisi pour cette cérémonie , dans
laquelle on déploya la magnificence
la plus recherchée , et à laquelle
assistèrent des députations des prin-
cipales villes de la France. Ce fut
là où. Bonaparte posa la couronne sur
la tête de Joséphine , couronne qui