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VIE DE M, FRANÇOIS MABILEAU
VIE
DE
M. FRANÇOIS lVIABILEAU
MISSIONNAIRE APOSTOLIQUE
ET PRO-VICAIRE AU SU-TCHUEN ORIENTAL
MIS A MORT EN HAINE DE LA RELIGION CATHOLIQUE,
DANS LA VILLE DE YEOU-YANG-TCHÉOU,
LE 29 AOUT 1865,
Par l'abbé P. GABORIT.
� Le martyre est mon plus grand désir !
(Paroles de M. Mabileauk son départ de Nantes.)
PAL(\¡lRŒUF. — E. FETU, imprimeur, éditeur.
NANTES
lVIAZEAU, libraire, rue de l'Evêché.
LIBAROS, libraire , rue de la Casseric.
1867.
îMi'iinii-.RiF î.. FKTR, A r,M>inoEi>.
PROPRIÉTÉ.
1
A SA GRANDEUR MONSEIGNEUR L'ÉVÊQUE DE NANTES.
Monseigneur,
Vous avez toujours aimé à vous occuper avec une
tendre sollicitude de ceux de vos prêtres qui vont tra-
vailler dans les missions lointaines. Les témoignages
particuliers d'intérêt et d'affection que Votre Grandeur
avait bien voulu donner a M. Mabileau étaient pour lui,
au milieu des fatigues de son apostolat, une douce
consolation et un puissant encouragement. Aussi, Mon-
seigneur, je dépose avec confiance a vos pieds, quel-
qu'imparfaite qu'elle soit, cette Noticè sur la vie et
la mort glorieuse de ce prêtre, dont le souvenir est
précieux a votre cœur et cher a tout votre diocèse.
Daignez agréer, avec cet humble hommage,
l'expression du respect très-profond avec lequel j'ai
l'honneur d'être,
Monseigneur, ■
De Votre Grandeur,
Le très-soumis et très-dévoué serviteur. -
P. GABORIT.
- Si dans le cours de ce récit nous donnons à
31. Mabileau les titres d'apôtre, de martyr, ce n'est
que dans un sens purement honorifique que nous
nous servons à son égard de ces qualifications. Nous
n'avons point à devancer les jugements de l'autorité,
qui seule décerne les honneurs suprêmes à ceux qu'elle
en a jugés dignes, et seule a droit de les placer sur
les autels. Nous déclarons nous soumettre humble-
ment, en tout'point, au décret publié le 13 mars 1625
par le souverain pontife Urbain VIII, sur les dénomi-
nations employées pour désigner les personnes qui
se sont distinguées par la pratique des vertus chré-
tiennes.
1
Le voyageur qui descend la Loire remarque; à trois
lieues a peu près avant son embouchure, coquette-
ment assise sur la rive gauche, la ville de-Paimboeuf.
Elle attire le regard par ses maisons blanches et bien
construites, sa promenade plantée de grands arbres
et son beau calvaire; du côté opposé a la Loire, elle
descend par une pente douce vers une vaste prairie
qui la sépare des côteaux environnants. Cette ville est
donc isolée et forme comme un ensemble a part. Elle
a ses boulevards auxquels on aime à donner le nom de
remparts *, ses portes fermant a heures fixes.
* En 1793, quinze cents à deux mille assaillants, commandés
par M. Danguy, seigneur de la Blanchardais, se présentèrent
devant Paimbœuf et furent repoussés par ta faible garnison de
la ville. C'est alors que les habitants réunirent leurs efforts
pour construire ces remparts, tels qu'ils existent encore.
— 10 -
AutrefoisPaimbeouf était uneîle*; aussi de tout temps ses
habitants s'adonnèrent au commerce et à la navigation.
Cependant, au sud-est et renfermées dans les remparts
on remarque quelques fermes. C'est dans l'une de ces
habitations que le 1er mars de l'année 1829, de parents
religieux et respectés dans toute la contrée, naissait
François Mabileau. Il avait un frère plus âgé que lui,
et il eut ensuite deux sœurs et un autre frère.
La première enfance du futur missionnaire s'écoula
sans bruit, au sein de sa famille. Les années de sa vie
qui vinrent ensuite ne nous offriront que peu d'événe-
ments dignes de remarque. Cependant, si ces incidents
sont peu nombreux, ils sont encore assez rapprochés
et assez saillants pour s'enchaîner et nous donner la
suite de cette existence que nous voulons étudier. Par
les faits que nous connaîtrons, nous jugerons facilement
ce qu'étaient ces jours qui passaient comme inaperçus
même pour ceux qui en étaient les témoins. Si l'on
veut remonter a la source du fleuve qui féconde la
plaine, parfois, dans son cours, quand il n'est encore
qu'un ruisseau, il se dérobe aux regards et fuit à
travers le feuillage; mais il reparaît bientôt, on le suit de
nouveau et l'on est ensuite satisfait de l'avoir parcouru
jusqu'à son origine. En suivant d'ailleurs, autant qu'il
nous sera possible, notre héros dans toutes les années
* Des registres de St-Père-en-Retz, dont primitivement
Paimbœuf dépendait, portaient : que l'on avait fait des enter-
rements pour lesquels on avait été chercher le corps dans
l'île de Paimbœuf.
—11 —
de sa vie,' nous ne voulons point transformer celles
de son enfance, les voir plus belles qu'elles n'ont été,
illuminées par la gloire de son martyre; nous savons
que nous devons réserver nos éloges, surtout aux
travaux de son apostolat et a la mort glorieuse qui
les a couronnés.
Dès sa plus tendre enfance, le jeune François avait
été initié a toutes les pratiques de la religion, non-
seulement par les paroles, mais aussi par les bons
exemples de ses parents; aussi, de bonne heure
s'épanouit dans son cœur une piété qui était délicieuse
par la naïveté et le charme de son expression. Il était
doué du plus heureux caractère; aimant, docile, il
s'empressait de faire tout ce qui lui était commandé.
A 5 ans, il faisait son entrée dans les classes tenues
par les frères de St-aurent-sur-Sèvres. Là, le nouvel
élève disparaissait au milieu de ses nombreux condis-
ciples; mais de retour à la maison, il aimait à redire
a ses parents, avec une grâce charmante, ce qu'il
avait appris, a leur raconter ce qu'il avait vu ou
entendu, ce qu'il croyait, dans sa simplicité, propre à
les intéresser. Du reste, il ne prenait jamais, pour se
rendre aux classes, ce chemin plus long par lequel les
écoliers savent parfois s'égarer, et il revenait sans
retard pour s'occuper, dans les champs, des petits
travaux que l'on avait bien voulu lui confier.
Sa plus douce récréation était de construire de
petits autels, dans un coin retiré de la chambre,
ou en plein air, sur le gazon, et d'imiter ce qu'il avait
vu à l'église. Quelquefois ses égaux d'âge venaient lui
- \1 —
proposer de se mêler à leur troupe 5 quand il acceptait,
il mettait toujours des conditions qui montraient à la
fois son entrain et ses goûts: on ferait des cérémonies
religieuses, et il serait le prêtre, ; et alors étaient
improvisés des processions et de longs-offices auxquels
le sermon lui-même ne faisait pas défaut.
C'est ainsi que le .jeune Mabileau grandissait en
faisant la joie et la consolation de sa famille. Arriva
pour lui l'époque de cette fête qui laisse dans la vie.
du chrétien un souvenir ineffaçable : la première
communion. Il fut préparé à cette grande action par
le saint prêtre qui dirigeait alors la paroisse de Paim-
bœuf et l'édifia par son zèle pendant40 ans. M. Aupiais
était un de ces,hommes dont.les populations gardent
longtemps le souvenir. On ne savait quelle qualité plus
admirer en lui, sa dignité, sa modestie ou sa bonté. ,
Il était estimé et aimé de tous ceux qui l'approchaient,
croyants ou incroyants. Son influence laissa des traces
profondes dans l'âme du jeune Mabileau. De bonne
heure ce saint prêtre l'avait distingué parmi les autres
enfants,,et, tant qu'il vécut, il lui donna des preuves
de la plus tendre affection. Le jeune étudiant payait
dp retour son vénérable pasteur, et il lui garda toujours
une grande reconnaissance. On -se souvÍent encore.
que pendant ses années de séminaire il se plaisait
à parler de M., Aupiais, et alors il ne tarissait pas.
d'éfoges *. * ■
• •' "A "mesure que M. MabiJeau grandissait, M. AupiJis lui
témoigna toujours plus d'intérêt et d'attachement. Souvent
il exprimait devant des personnes, qui se plaisent à le redire,
— 13 —
Le jeune François avait fait sa première communion
le 20 juin 1839; le lendemain il recevait de la main
de Monseigneur de Hercé le sacrement deConfirmation.
Les fêtes que l'on fit, a cette occasion, avec une
solennité et un éclat vraiment exceptionnels, durent
contribuer à fixer dans l'âme impressionnable de
l'enfant les précieux souvenirs qu'il devait garder de
ces grands jours.
L'année suivante, il venait de faire sa seconde com-
munion. Ses forces physiques n'étaient pas encore
très-développées ; cependant son père crut devoir
utiliser son concours pour les travaux de la ferme.
A la campagne, même dans les familles aisées, le
nombre des bras fait la richesse de la maison. A partir
de ce jour, le petit François se livradoncaux travaux des
champs. Il ne perdait rien de son amabilité et de sa
piété vive. Souvent il demandait comme une grande
faveur qu'on lui permit d'aller le matin, à l'église,
répondre la sainte Messe. Il était heureux quand cette
tout l'espoir qu'il fondait sur son jeune séminariste. Pendant
que M. Mabileau faisait sa seconde année de théologie, M. Au-
piais fut pris d'un mal auquel il devait succomber; ses souf-
frances furent longues et souvent très. vives. On se rappelle
quelle fut, pendant les vacances, l'assiduité du jeune abbé
près de son digne pasteur, pour lui donner des soins, lui
faire des lectuies, le distraire par d'aimables entretiens, lui
donner quelques soulagements. Souvent il prenait une voi-
ture et lui procurait une agréable promenade. Aussi de tous
ceux qui entouraient le malade, aucun ne lui était plus agréa-
ble que le futur missionnaire.
- u -
permission lui était accordée; il savait se résigner
aussi avec une parfaite soumission quand elle lui était
refusée. Plusieurs années s'écoulèrent ainsi, et il ne
semblait pas qu'un autre avenir que celui de laboureur
dût s'ouvrir devant le jeune Mabileau. Mais Dieu avait
sur lui d'autres vues; il sait bien discerner ceux dont
il veut faire ses apôtres, et les conduire dans les sen-
tiers qu'il leur a préparés. Il fit entendre sa voix au
cœur du jeune François, et celui-ci fut fidèle à cet
appel.,
Le 1er mai 1842, on célébrait, à l'église, l'ouverture
du mois de Marie, et l'on inaugurait en même temps
cette dévotion dans la paroisse. Le jeune François
manifesta le désir d'aller à cette fête, et il exprima,
ce jour-la, son intention avec une instance toute
particulière. Que se passa-t-il dans l'âme Jde l'enfant
pendant cette pieuse cérémonie ? Dieu seul le sait.
Sans doute, le Seigneur frappa sur ce cœur un coup
décisif, ou plutôt il l'attira doucement à lui et le gagna
à son service par l'influence toute aimable de sa divine
Mère. Ce que nous savons, c'est que, le soir même,
le jeune François déclarait à sa mère son désir d'être
prêtre, et lui demandait qu'elle voulût bien faire
connaître son intention à son père. Le même jour, il
s'était confessé, pour faire la sainte communion le
lendemain. Et l'on se rappelle encore b Paimboeuf l'ex-
pression de la physionomie de l'enfant pendant la céré-
monie; son visage semblait rayonner de joie et de piété.
La résolution du jeune François était donc prise.
Toutefois, il devait s'attendre à voir surgir, contre son
— 15 -
projet, plus d'une difficulté. Ses parents, afin de
s'assurer que sa détermination n'était point une velléité
passagère, lui firent de nombreuses objections: il
aurait dû manifester son désir quand il suivait encore
les classes; il avait oublié tout ce qu'il avait appris;
il n'aurait plus la même facilité qu'autrefois pour
étudier. L'enfant, de son côté, savait trouver de
fort bonnes raisons pour défendre sa cause : sa bonne
- volonté compenserait le temps perdu 5 on pouvait
commencer plus tard encore, etc. Un essai futrésolu :¡
c'était une victoire gagnée. M. l'abbé Bauquin , jeune
ecclésiastique de Paimbœuf, alors en vacances*, fut
prié d'enseigner a l'enfant les premiers éléments de
la langue latine, et d'examiner s'il avait les aptitudes
suffisantes pour faire des études ecclésiastiques. L'é-
preuve fut de courte durée. Bientôt le précepteur
donnait sur son élève les renseignements les plus
favorables. M. le curé applaudissait pleinement aux
désirs du jeune François et s'était fait son avocat. Il
n'y avait donc plus à hésiter. Il fut résolu qu'a la
centrée prochaine l'enfant serait mis au collège.
* M. l'abbé Baaquiu, actuellement aumônier des sœurs
Clariss'es, à Nantes.
II
4
On ne balança point pour le choix de la maison dans
- laquelle entrerait le nouvel étudiant. A l'ombre da
clocher de Chauve .avait été fondé, comme il arriva
sur -plusieurs autres points du diocèse, un petit collège
-dont le directeur- 'était en même temps curé de la
paroisse. Les commencements de cette maison avaient
été modestes, l'installation improvisée; mais le régime
était paternel, et les élèves y vivaient heureux,
faisant, chaque jour, sans ennui ni fatigue, ample
-moisson de science et de piété. L'obéissance leur était
facile, et la punition qu'ils appréhendaient davantage
étaient quelques paroles de blâme. Pendant bien des'
années le son d'une cloche ne fut pas même jugé
nécessaire pour appeler aux différents exercices 5
le professeur, en frappant dans ses mains, donnait
le signal- qui commandait tous les mouvements.
— 18 —
Plus tard, le collége s'accrut; mais le même esprit
de famille y demeura. Le fondateur, M. l'abbé Dandé,
était un de ces hommes dont la prudence égale la
piété, et aucun de ceux qui l'ont connu n'ont oublié
cette belle physionomie empreinte de tant de calme et
de mansuétude. Quand il fut appelé, par Monseigneur
de Guérines, aux fonctions de grand-vicaire, son œuvre
passa aux mains de M. l'abbé Guihal, qui n'a cessé
de la diriger depuis cette époque avec le même zèle
et-les mêmes fruits" que son prédécesseur. C'est donc
au collège de Chauve, situé à six lieues seulement de
Paimbœuf, et sous la direction de M. Guihal, que le
jeune Mabileau allait commencer ses études ecclésias-
tiques et les poursuivre pendant quatre années.
Bornons-nous a dire qu'il fut dans cette maison un
excellent élève. Ses succès couronnèrent ses efforts. -
Cependant ils se distinguait moins par le brillant de
l'imagination, la vivacité de l'intelligence, que par Ja
générosité du cœur, la rectitude de la pensée. On
remarquait déjà en lui cette sagesse de conduite que
l'on peut discerner dans les procédés d'un enfant,
et qui donne, pour l'avenir, de si grandes espérances.
Ajoutons ce trait: quand le jeune Mabileau était
arrivé à Uhauvé, et pendant les années qu'il y resta;
l'installation primitive improvisée parle fondateur du
collège existait encore. Les classes, le réfectoire étaient
établis dans les dépendances du presbytère. Le person-
nel des professeurs n'était pas plus complet que
l'organisation matérielle, et les élèves suppléaient un
peu aux maîtres. Or, pendant ses dernières années, le
- 19 —
jeune François fut chargé de présider un dortoir. Le
soir, il veillait à ce que tout se passât dans l'ordre,
et, le matin, il donnait le signal du lever. Cette
charge lui faisait honneur a plus d'un titre : elle était
une preuve de la confiance de ses maîtres, et elle
attestait aussi l'ascendant naturel que ses qualités lui
avaient donné sur ses condisciples. Car assurément
l'estime qu'avaient pour lui ses égaux d'âge était
pour le jeune surveillant le grand ressort de son -
autorité dans l'exercice de ses fonctions.
'En rappelant ces souvenirs, nous ne craignons pas
de compromettre, dans l'opinion publique, le passé
- du collége de Chauvé. Combien de prêtres se rappellent
les heureuses années qu'ils y passèrent! Combien de
paroisses ont été édifiées par le zèle et la piété de ceux
qui y puisèrent les premiers éléments de la vie sacer-
dotale !
m
III
■*
M, Mabileu- entrait au petit séminaire de Nantes en
1846. A mesurç que nous arrivons, dans ce récit, à
ies années plus rapprochées de nous, il doit nous être
plus facile de nous râppjeler ce qu'il était, et de donner
- des détails précis.- Cependant nous n'avons point
encore à rappeler de souvenirs bien marquants pour
les quatre années qu'il passa au petit séminaire.
D'une piété franche .et sincère, il accomplissait
* fidèlement ses'devoirs d'écolier. Convenable, bien
que sans rechejche, dans son ajustement, il avait
cette pose, cette démarche d'un jeune homme qui se
respecte lui-même et respecte ceux avec lesquels
il. st en relation. Ses 'Codisciples le recherchaient
J>Q.u son amabilité franche et pteine de cordialité,
cet enjouement et cet entraiij qui fpnt agréablement
passeï lès heures parfois monotones de la vie de
.coLlége, Mais quelquefois aussi sa gaîlé naturelle
- n —
dépassait les bornes et l'emportait sur ses bonnes
intentions au détriment de la règle. Cependant il
avait été assez fidèle dans l'ensemble de sa conduite
pour que, de bonne heure, on l'eut admis dans la
congrégation de la sainte Vierge. Ainsi s'écoulèrent
les années du petit séminaire.
Les vacancës n'offraient pas de péripéties plus im-
portantes. Paimbœuf, cerné d'un côté par la. Loire ,
de l'autre côté par une prairie sans ombrage., offre
peu de ressources, pour les jours de repos, à des
écoliers qui aiment ordinairement à gravir des côteaux
et à s'égarer à travers les bois. Mais les séminaristes
de cette ville jouissent d'un privilège qui les dédom-
mage des privations que leur imposerait cette situa-
tion. Par une concession dont ils sont redevables à la
bienveillance et à l'affection de M. le curé, dès le
jour de la sortie ils entrent en jouissance de son jar-
din, et c'est là que s'écoulent pour eui des heures
délicieuses. Les condisciples de M. Mabileau aiment
h se rappeler comment, par sa gaîté et son amabilité,
il faisait le charme de ces petites réunions. Il n'était
point éloigné de la plaisanterie, acceptait sans ja-
mais s'en molester celle qui était à son adresse, et
ne s'en serait jamais permis aucune qui eût été bles-
sante. — Ajoutons ce détail : l'église de Paimbœuf
est placée à l'une des extrémités de la ville ; M. Mabi-
leau demeurait à l'autre extrémité; or, malgré cet
éloignement, après avoir assisté, le matin, à la sainte
messe, il ne manquait jamais de revenir, dans l'après-'
midi, faire une visite au Saint-Sacrement.
IV
Pendant les années que nous venons de parcourir,
M. Mabileau avait été dans sa famille un enfant pieux,
aimable et docile, au collège un bon élève; cependant
on ne le remarquait pas parmi -bien d'autres. Mais
voici que l'heure a sonné: la transformation va
s'accomplir rapidement, 'et nous allons voir se former
en lui le séminariste exemplaire, le missionnaire plein
de dévouement et de courage, le confesseur de la foi.
Dans la Maison de philosophie, deux années sont
offertes aux jennes gens pour qu'ils puissent jeter
un coup d'oeil sur le passé, considérer l'avenir,
examiner sérieusement la détermination qu'ils doivent
prendre; années recueillies,.marquées par peu d'évé-
nements, mais importantes par les traces profondes
qu'elles laissent dans la vie du séminariste; années
pleines de joieset de consolation pour ceux qui aiment
le silence et la réflexion.
- 24 -
C'est la que M. Mabileau commença son œuvre.
Depuis longtemps fidèle à l'inspiration qu'il avait reçue
aux pieds de la statue de Marie, il marchait vers le sanc
tuaire; mais le voilà qui doit bientôt y pénétrer. Bientôt
il va gravir les degrés de l'autel. Il comprend qtfavaut
de s'en approcher davantage il ne dbit plus Tien
négliger pour se rendre digne des sublimes fonctions
auxquelles il aspire. Aussi désormais il marchera avec
une générosité sans pareille. Ce n'est pas que l'on pot
remarquer en lui, comme il arrive pour quelques-uns,
le zèle ardent et enthousiaste, mais aussi trop souvént
éphémère, d'un nouveau converti;non, tout en lui fut
mesuré dès le principe. Du reste, il avait moins, à
déplorer le passé qu'à préparer l'avenir. 11 avait à
développer les qualités qu'il possédait. Ces qualités ,
étaient ordinaires; mais par la merveilleuse' énergie
avec laquelle il travailla, sous la bienfaisante influence
des grâces qu'il reçut alors, il en décupla la valeur.
Dès son entrée à la maison de philosophie, M. Ma-
bileau devenait un modèle de régularité et de piété;
et cette conduite exemplaire, loin de faillir un instant,
devint chaque jour plus parfaite Cette fidélité ponr.
- tuelle, invariable, qui édifiait les condisciples du.
séminariste, attira aussi bientôt sur lui le regard de
MM. les Directeurs. Dans les Maisons de philosophie'
et de théologie, des séminaristes sont chargés de
remplir les fonctions d'infirmier à légard de leurs
condisciples malades. Ce rôle, qui demande.souvent
tant d'abnégation et de charité, fut confié à M. Mabileau
pendant la seconde année qu'il passa' à la Maison de
- 25 -
philosophie*. Avec quelle charité, quel empressement,
quelle amabilité ne donnait-il pas ses soins à ses
condisciples; s'étudiant à leur être agréable, à les
égayer pendant les petites visites qu'il leur faisait
et qu'il renouvelait, autant que la règle le lui per-'
mettait. Jours rapides, pourquoi, en fuyant, nous
avez-vous dérobé vos secrets? Pourquoi ne nous avez-
vous pas permis'de saisir tant de faits touchants, tant
de traits aimables qui ont disparu? Pourquoi surtout
ne nous avez-vous pas permis de surprendre, dans ce
cœur généreux, les merveilleuses transformations qui
s'y accomplissaient sous l'influence de la grâce? Mais
non, les mystères intimes qui se passent entre Dieu et
l'âme, quand une âme se donne à Dieu et que Dieu la
comble de ses dons, ne doivent point être connus de
nous sur la terre; ils ne le seront que dans l'éternité.
Toutefois, consolons-nous; si des voiles cachaient
ce travail secret de l'âme et l'action de la grâce, nous
allons en contempler les admirables résultats.
Avant d'aller plus loin , a défaut de documents
sur ces années, qu'il nous soit permis de mettre sous
les yeux du lecteur une note écrite alors sur M. Mabi-
leau, et destinée à faire connaître à MH.Ies Directeurs
du grand-séminaire ce qu'il avait été à la Maison de
philosophie. — Ces paroles, qui assurément n'étaient
point destinées à la publicité, ont toute la brièveté
et la sécheress d'un procès-verbal, mais elles en
* On ne prend pour les fonctions à remplir que tes élèves
»
de seconde année.
— 96 -
ont aussi la précision et la valeur. « M. Mabileau,
» disait cetté note, est très-régulier, très-pieux; il a
» beaucoup de cœur, de charité et de dévouement. »
V
M. l'abbé Mabileau entrait au Grand-Séminaire en
1852. Trois années seulement lui restent pour se pré-
parer au sacerdoce et au généreux apostolat auquel
il a l'irftention de se vouer; aussi comme il va les
mettre à profit pour embraser son âme d'une piété
encore plus ardente, affermir sa volonté et la pré-
parer a tous les événements qui entrent désormais
dans ses prévisions ! Laissons parler un de ses con-
disciples : « Aussitôt que M. l'abbé Mabileau revêtit
l'habit ecclésiastique, il acquit sur ses condisciples
une heureuse influence qui ne fit que s'accroître cha-
que jour davantage. Cette influence, il la devait a sa
conduite exemplaire , à sa sagesse, à la prudence
dont il faisait preuve en toute circonstance, 1. à la
maturité de son caractère. Il était sérieux et grave,
mais d'une gravité qui, loin d'être austère, s'asso-
- 28-
ciait en lui à la plus parfaite amabilité. Le. sérieux
qu'il avait acquis, il le reléguait au fond de son âme
comme un conseiller bon à consulter, gardant à l'ex-
térieur, pour le bonheur de ceux avec lesquels "il
vivait, et toujours à leur service, la gaîté qui lui
était naturelle. Souvent sur ses lèvres errait un léger
sourire, mais un sourire qui ne marquait que de la
bienveillance. Sa parole était empreinte d'un accent
'de douceur qui la faisait toujours écouter avec plai-
sir. »
Il savait en tout garder la mesure. Passionné pour
le bien , observateur attentif des règles les plus minu-
tieuses du séminaire, il n'y avait rien dans ses paroles
-ni dans ses actions qui fût étroit ou mesquin, ni que
l'on pût taxer d'exagération.
Il est au séminaire un vieil usage : chacun choisit
un de ses condisciples qui l'étudiera dans toutes ses
démarçhes et ses paroles, et aura la complaisance de
lui faire part de ses observations , de lui faire remar-
quer ces petits défauts, ces travers que nous somnjes
exposés à porter toujours avec nous, dont tout le
monde parle peut-être, tandis que nous ne les soup-
çonnons pas. Cet office de moniteur réclame de la part
de celui qui l'exerce beaucoup de charité, de tact et
de prudence. Assurément chacun ne se choisit pour
Argus qu'un condisciple dont il connaît la clairtoyance
et l'ama bilité. L'abbé Mabileau avaitreçu d'untrès-grand
nombre cette marque de confiance et d'estime. Pen-
dant-sa dernière année'de grand-séminaire, il n'y en
avait pas un seul dont les conseils fussent aussi re-
— 29 —
2
cherchés. Son influence ne s'exerçait pas seulement
sur ceux qui s'éclairaient de ses. sages avis; elle s'é-
tendait sur un bien plus grand nombre, et était
d'autant plus sûre qu'elle s'imposait par un charme
auquel chacun se soumettait avant de songer a y résister.
« Souvent, nous dit encore un de ses condisciples,
il faisait tomber la conversation sur des sujets de
piété : les ordinations, la vocation, les fonctions ecclé-
siastiques, l'amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ, les
vertus sacerdotales. Et il n'y avait alors dans ses discours
rien qui sentît l'emphase ou l'affectation. Quel natu-
rel et quelle' simplicité- il apportait a ces délicieux
entretiens ! Quel désir de sa perfection et de celle de
ses frères ! C'est là surtout qu'il manifestait toute la
générosité de ses sentiments. On reconnaissait bien
l'apôtre au cœur dévoué, au zèle ardent, mais pour-
tant plein de calme et de prudence. Sa piété ne s'é-
vaporait point dans de vaines spéculations , mais ten-
dait en tout à la pratique5 il voulait être un saint
prêre par la conduite autant que par les sentiments.
M. Mabileau, pendant les deux dernières années
qu'il passa au Grand-Séminaire, avait rempli, par anti-
cipation, un véritable apostolat.Des réunions avaient été
établies, pour les pauvres secourus par la Société de
Saint - Vincent - de - Paul. Chaque dimanche des
élèves du grand-séminaire allaient y donner des ins-
tructions et faire ainsi l'aumône spirituelle à ceux qui
recevaient d'autres mains l'aumône temporelle *.
——————— a
* Dans ces réunions auxquelles étaient appelés les pauvre"
des paroisses de St Clément et de St-Donatien, il y avait
toujours de 250 à 300 personnes.
- 30 -
Durant deux années M. Mabileau travailla à cette
œuvre *, et pendant la seconde açnée il en avait
la 'direction. Ce choix suffirait à prouver combien il'
était estimé de MM. lesDirecteurs du Grand-Séminaire.
L'entente, le zèle, le dévouement avec lesquels le,
jeune séminariste s'acquitta de ses fonctions prouvent
d'ailleurs que l'on avait eu raison de lui accorder
cette marque de confiance.
Dès sa plus tendre enfance M. Mabileau montra pour
les pauvres une grande charité: dans sa famille,il aimait
à donner à ceux qui venaient demander l'aumône, ou
bien il intercédait pour eux. «Donnez, disait-il sou-
vent à ses parents, ne manquez jamais de donner à
tous ceux qui vous demanderont. ».Avec quelle géné-'
rosité il donnait lui-même! En réglant son pétit bud-
get, il faisait toujours abondante la part qu'il destinait
aux pauvres, et soulageait ainsi plusieurs familles. Au
petit-séminaire, existait une petite Conférence de
Saint-Vincent-de-Paul, dont les membres,' au nombre
de vingt, conduits par un professeur, allaient tour-à-
tour visiter les familles pauvres. Dès sa première
année, M. Mabileau fut appelé à en faire partie.
Aussi combien ne fut-il pas' heureux de remplir,
au Grand-Séminaire, ces fonctions de catéchiste (le
la Sainte Famille**, et de déverser, pendant ces jours
* Deux séminaristes de seconde année et deux de la
troisième année étaient en même temps employés à cés
catéchismes..
*' Cette petite association avait reçu le nom de Ste-Famille.
- 31 -
jadannés- -à l'étude, le trop plein de son cœur au
profil de& pauvres de Jésus-Christ. Comme il savait
bien, par ses paroles, par son ton, par son geste,
leur témoigner qu'il les aimait! « Mes chers amis, se
plaisait-il a leur dire, mes bons amis; » et ces expres-
sions mises au début "n'étaient pas seulement une
parole isolée pour encouragerl'auditoire et gagner sa
, confiance; elles exprimaient 1er sentiment qui inspi-
rait toute M suite du discours.
« Dieu soit béni, mes bien chers amis, leur disait-il
dans la première instruction qu'il leur adressa *,
Dieu soit béni puisqu'il a bien voulu, dans sa misé-
ricorde, me permettre 3e venir ici-vous dire combien je
vous aime. Oui, laissez-moi vous le dire. Je suis
heureux parce que je retrouve ce bonheur qui m'était.
- donné, autrefois, lorsqu'élève du petit-séminaire je
pouvais vous visiter, causer avec vous et-vous dire
en caressant vos enfants •- Qh! ne vous affligez pas;
tout près de vous, vous avez des frères dévoués qui
"mêlent leurs larmes avec les vôtres. Oui, moi aussi
j'ai été et je suis membre de cette Société de Saint-
Vincent-de-Paul, qui s'occupe de vous avec tanj de
sollicitude. Vous souffrez beaucoup; oui, vous ne
connaissez peut-être de la vie que les souffrances;
'eh bien! je'viens vous découvrir aujourd'hui un trésor
pour adoucir' vos maux; je veux vous faire connaître
un des moyens les plus sûrs pour être heureux. » Et
* Plusieurs de ces instructions ont été retrouvées parmi
les papiers de M. Mabileàu , et sont conservées par sa famille
comme un précieux souvenir. -
- «
- 32-
ih leur montrait, dans la suite de cette instruction,
comment ils trouveraient le bonheur dans la vie de
famille bien comprise. Quel langage simple, mais
vrai, partant d'un cœur profondément dévoué ! *
C'est surtout dans l'exercice de ces fonctions de
catéchiste que M. Mabileau put montrer la maturité
précoce de son jugement, la sagesse de ses procédés,
le sens éminemment pratique avec lequel il savait
envisager une question, la discuter, Ja développer.
Bien plus qu'on eût été en droit de l'attendre d'un
jeune homme, tout en donnant un enseignement so-
lide et chrétien, il avait le talent de trouver -des dé-
tails circonstanciés et pratiques pris dans la vie et
dans la situation des personnes qui l'écoutaient. **
* A partir de cette époque, il mit à la tète de ses lettres
et de tous ses écrits ces deux mots: « Dieu et les âmes. »
En effet, il était tout à Dieu et au salut de ses frères.
-fi' Après chaque séance, les catéchistes se réunissaient.
Les instructions étaient examinées, discutées, et un compte-
rendu était écrit sur un registre conservé au Grand-Sémi.
naice. Parmi bien des passages que nous pourrions en ex-
traire, nous remarquons ces lignes:
« M. Mabileau a parlé sur les devoirs de la mère de fa-
mille : il a énuméré les devoirs de l'épouse envers son
mari, ceux de la mère envers ses enfants; il a considéié
ensuite la mère de famille comme maitresse de' maison , et
vaquant aux soins du ménage. Par les détails charmants
qu'il a présentés, par ta naïveté, la simplicité et surtout la
cordialité avec lesquelles il s'est exprimé, il a paru vivement
intéresser l'auditoire.
- 33 -
Il était toujours clair, précis et méthodique.
- Que ne pouvons-nous redire ici l'accent si vrai, le
geste si simple, si naturel avec lequel il parlait, la pose
à la fois si digne et si bienveillante qu'il prenait devant
cet auditoire oh il était déjà comme un père au milieu
de sa famille; avec quel zèle et quelle attention il aimait
à préparer des fêtes pour ses chers pauvres; avec
quel empressement il faisait décorer la salle pour
donner à quelques réunions plus marquantes la solen-
nité qu'elles réclamaient, mettant lui-même la main
» M. Mabileau a parlé des titres de N.S. Jésus-Christ:
10 N.-S. Jésus-Christ est notre Dieu, a-t-il dit; donc nous
devons l'adorer; et nous l'adorons particulièrement au très-
saint sacrifice de la messe et quand nous le visitons dans les
églises. 20 Il est notre maître; donc nous devons le res-
pecter, le respecter même dans ses ministres et ses repré-
sentants. 3° Il est notre ami; donc nous devons l'aimer.
» Nous ne saurions, ajoute le compterendu, donner
trop d'éloges à M. Mabileau qui tout en sachant se borner
pour le temps, a cependant donné beaucoup de détails
pratiques. Cette instruction a profondément touché l'audi-
toire. Nous en avons pour preuve les larmes que nous
avons vu couler.
» Aujourd'hui, AI. Mabileau a parlé de saint Joseph, sous le
patronage duquel est placée l'association. 11 a donné à son
auditoire trois motifs de dévotiou envers ce grand saint:
4° L'exemple de Jésus, de Marie et du Père Éternel; 2°
Saint Joseph est le modèle des ouvriers; il est leur modèle
par sa pauvreté. par son travail, par ses rapports avec Jésus et
avec Marie. — Dans cette seconde partie, M. Mabileau est enlré
dans des détails nombreux et toujours intéressants. — 30
Saint Joseph est notre protecteur pendant notre vie et à
- 34 -
à l'œuvre *. Nous pouvons à peine mentionner ces
souvenirs, mais ils sont encore vivants au cœur de bien
des personnes.
l'heure de notre mort. — Les développements de cette troi-
sième partie consistaient surtout en des traits d'histoire.
Un autre jour, donnant une instruction sur la Religion,
il montrait comment otrc-Seigoeur, pendant «qu'il était
sur la terre, nous a offert par sa vie l'exemplede tous les devoirs
que nous devons rendre à Dieu. En traitant ce sujet relevé
il avait su, dit le compte-rendu, à mêler à son enseignement
des considérations pratiques appropriées aux personnes qui
composaient l'auditoire. Il
* Nous devons ces détails à l'obligeance de M. l'abbé Bodet.
qui était adjoint à M.MaM)eau dans cette œuvredescatécbismes.
VI
S.es trois années de théologie terminées, M. Mabileau,
-avant d'aller a cefte mission lointaine vers laquelle
le portait son zèle, dut passer une année comme pro-
fesseur- au. collége de Chauvé, ou, comme enfant,
il avait laissé de. si bons souvenirs. Ces quelques
mois que le généreux confesseur de la foi donna a
rçotre diocèse, ces prémices de son apostolat, nous -
ne devons. point les oublier. Ecoutons ce que nous
en apprend un de ceux qui furent ses élèves :
« M. Mabileau était très-clair dans son enseignement,
et s'efforçait, avec une admirable patience, de simpli-
fier, pour nos jeunes intelligences, les éléments tou-
jours-un peu ardus de la grammaire latine., Il nous
encourageait. ir lui soumettre nos difficultés. Con-
descendant sans faiblesse, il ne nous reprenait jamais
qu'avec .douceur. Depuis que j'y ai réfléchi, quand je
— 36-
repasse dans mon esprit ces belles années, je reconnais-
qu'il comprenait la légèreté de .notre âge, qu'il savait
user d'indulgence non pour laisser grandir nos défauts,
mais pour les corriger plus sûrement. Jamais il ne
nous eut dit de ces paroles blessantes qui imposent silen?
ce à l'enfant, mais lui font souvent au cœur une blessure
cruelle dont il se souvient pendant des années. Tout ce
qu'il nous disait était bien reçu de nous, parce qu'il nous
aimait et que nous l'aimions. Sa grande préoccupation
était surtout de former en nous lc - tact et l'esprit de
conduite. Sans un jugement droit, nous disait-il sou-
vent, c'est en vain que vous deviendriez des savants;
loin d'être utiles, vous ne pourriez qu'être nuisibles. Il -
nous disait si souvent cette parole, que l'un de nous,
tourmenté par la crainte d'avoir un jugement faux,
alla s'en ouvrir a M. Mabileau. Soyez tranquille, lui
répondit le professeur, la preuve presqu'infaillible d'un
jugement droit, c'est de douter de soi-même.
» Toujours simple dans sa pose et dans ses procédés,
il ne semblait pas croire que pour avoir de l'autorité
il faille poser et sortir du naturel. Se mêlant a nos
jeux pendant les récréations, il y mettait l'entrain,
l'animation, la bonne entente, et sans rien perdre du
respect que nous lui devions, il savait nous attirer à lui
et gagner notre confiance. 11 nous apprenait à être con-
venables les uns envers les autres, faisait la guerre aux
sobriquets injurieux, à tout ce qui pouvait faire de la pei-
ne a quelqu'un d'entre nous et le déconsidérer parmi ses
condisciples. En sa présence, nous ne nous permettions
pas ce mauvais jargon dont les écoliers se servent trop
- 37-
souvent. Dans sa conversation lui-même était toujours
digne et d'une extrême réserve.
» Je n'ai rien dit encore du zèle avec lequel il nous
portait -vers Dieu, par ses discours, ses moindres
paroles, surtout cet exemple perpétuel de ferveur
qui n'échappe point aux regards même des plus jeunes
enfants. Il ne négligeait aucune des circonstances
-dans lesquelles il pouvait faire pénétrer la piété dans
nos âmes. Mais avec quel ardeur il le faisait quand ses-
fonctions lui en donnaient une occasion plus impor-
tante! Après 12 ans, je me rappelle encore , comme
si elle datait d'hier, l'impression que me faisaient les
conférences qu'il nous donnait chaque semaine sur la
religion. Alors son regard s'enflammait, et il nous
parlait avec un véritable enthousiasme. Quel que fût
le sujet, il savait toujours terminer son- entretien par
une pensée pratique. »
VII
Nous n'avons rien dit, depuis longtemps, des rela-
tions de M. Mabileau avec sa famille; et cependant
combien sur ce point nous aurions de délicieux dé-
tails à offrir au lecteur, s'il nous était permis de
divulguer ce que la discrétion nous ordonne de taire.
Quel respect, quelle affection sincère il avait pour
ses respectables parents! Quel dévouement, quelle
tendresse pour chacun de ses frères et de ses sœurs !
Bien mieux encore qu'au séminaire, les qualités de
son coeur lui avaient acquis, au sein de sa famille,
une délicieuse influence. Avec quelle affection tendre
et quel sens toujours pratique, dans chacune de ses
lettres, il savait mettre un mot à l'adresse de chacun
et lui donner un bon conseil ! Surtout avec quel cœur
embrasé il leur parlait de Dieu ! «.Je pense, leur
écrivait-il du séminaire, que pendant ce beau mois
— 40 -
de mai vous alwf redoubler de zèle pour aimer et
faire aimer la très-sainte Vierge ; vous l'aimez déjà
beaucoup, mais aimez-la plus encore? vous.l'aimez,
mais ce n'est pas assez : faites-la aimer. »
A une de ses sœurs, pendant qu'elle était aux bains
de mer: « Prends tes petites misères en patience,
sois digne en tout d'une enfant de Marie, d'une âme
qui reçoit souvent son Dieu. Fais tout ce qui est utile
à ta santé, mais aie moins de confiance en la mer
qu'en celui qui est le maître de l'Océan. Prie bien
souvent la très-sainte Vierge. » Et une autre fois :
« Je ne saurais jamais te recommander assez la
dévotion envers la sainte Vierge, cette bonne mère,
ce refuge des pécheurs, la consolation des 'affligés.
Oh ! ma çhère sœur, aimons Dieu, aimons Marie'a
Quel langage simple mais convaincu !
A son père : « Je viens d'apprendre que vous
souffrez beaucoup depuis près de huit jours. Ah!
comme cette nouvelle m'a plongé dans nne profonde
tristesse! Vous souffriez et je n'en savais rien. Pour-
quoi ne m'en avez-vous pas dit un mot? Ne savez-
vous pas combien je vous aime? Je prie Dieu sans
cesse de vous bénir. Je l'aurais prié plus souvent et
avec plus de ferveur encore si c"est possible. Du cou-
rage, mon cher et bien-aimé père, du courage. »
Mais retirons promptement la main de ce trésor
qui ne nous appartient pas.
Le futur missionnaire -avait pour les siens le plus
teudre amour, mais il subordonnait cet amour à
l'amour de Dieu. Il aura le courage, non pas de briser
-41-
Ic& liens de la famille; ces affections il les conserve
avec soin. Mais il saura se priver des- joies qu'elles
lui auraient -procurées, pour aller oh la voix de Dieu
rappelle. r ,
s -
VIII
Après son année de professorat à Chauve, M. Ma-
bileau rentrait pour trois mois au grand-séminaire
afin de se préparer au sacerdoce. Cest alors qoe com-
mença le drame qui devait illustrer sa vie, et dont le
dénouement sera sa mort glorieuse au Sut-Chuen
oriental. Si nous voulons trouver les premières traces
de sa vocation pour les missions, et les premiers
indices par lesquels il la fit connaître, nous devons
remonter jusqu'aux jours de son enfance. Dès le
temps ou il était au collége de Cbauvé, il lisait avec
avidité les Annales de la propagation de la foi, et
dans ses discours il montrait qu'il enviait le sort des
missionnaires et de ceux qui subissent le martyre, au
point que la tendresse de ses parents s'en effrayait
déjà. Ce n'était point de leur part une fausse appré-
hension. Dès cette époque, il nourrissait dans son
- 44 -
âme son généreux dessein. Toutefois il le mûrira
sans rien en dire à ses parents, jusqu'au jour oit
il devra leur demander qu'ils fassent Jeur sacrifice.
Une fois cependant il laissa entrevoir à sa mère sa
résolution. Un jeune abbé de Frossay, M. Avénard,
venait de partir pour les missions d'Amérique. « Oh !
ma mère, dit-il avec une voix émue, comme c'est
beau de tout -quitter pour Dieu et d'aller évangéliser
les pauvres infidèles !. Quoi, mon -fils, lui dit sa
mère, est-ce que tu voudrais en faire autant?.
Oh ! je ne vous dis pas cela.» Un long silence suivit ces
paroles, mais le trait avait porté, et la mère de M. Ma-
bileau comprit quel était le projet de son fils. ;
D'autres auraient pu deviner la résolution de M. Ma-
bileau; à mesure que le terme approchait, elle se
fortifiait en son âme et se trahissait parfois par l'expres-
sion des sentiments qui débordaient de son coeur. Au
Grand-Séminaire, dans une allocution qu'il adressait à
ses condisciples, il faisait entendre ces paroles: « Quand
dans le secret de mon âme je considère la charité-
infinie de mon Dieu, et que je reconnais mon impuis-
sance, que puis-je faire autre chose que m'écrier
avec joie, en m'adressant aux esprits célestes : Allez »
messagers du Dieu d'amour, allez annoncer dans tout
l'univers les merveilleuses inventions de notre Dieu
pour le faire aimer des hommes; oui, faites connaître
aux nations les inventions incroyables de son amour*»
- * Dès ses années de philosophie, son-projet avait été décou -
Tcrt, wt le bruit s'en était repandu, même au Grand-Séminaiie.
— 45 -
Le moment était venu pour lui d'annoncer a ses
parents sa détermination., et voici en quels termes.
il la leur fait connaître.
C'est du grand-séminaire, le 3 décembre, quelques
jours avant son ordination, qu'il leur écrit :
« Mes chers parents,
» Si je ne connaissais pas votre foi, votre amour
pour Dieu, je ne saurais comment vous faire part
Il essayait modestement de s'en défendre auprès de l'un de
, ses condisciples auquel il écrivait ces mots:
« Plût au ciel, cher ami, que tout ce que TOUS venez de me
dire fût vrai! Oui j'en bénirais Dieu tous les jours de ma vie,
et je supplierais toutes les créatures de le louer et de le
remercier avec moi. Mais, quoi, avez-vous bien pu le
croire, moi partir missionnaire! Je sais bien que le bruit s'en
était répillld u l'année dernièie. (Il écrivait celte lettre pendant
sa seconde année de philosophie ) Je sais bien qu'il vient
encore de se répandre, mais qu'est-ce que cela prouve? Cela
prouvé que vos condisciples sont pleins de blenveillauce.
Je vous remercie de la bonne opinion que vous avez de moi ;
j'en suis tout confus. Oui, il fut un temps oùje me voyais un
missionnaire zélé, un apôtre à miracle; je convertissais la
Chine et le Japon. Plus tard, j'ai ri de mes exploits et je me
sais aperçu que je n'avais point encore songé à allumer le leu
dont je devais embraser tant de cœurs.
» Briez donc le bon Dieu, afin qu'un jour, après avoir allumé
ma lampe, j'aille éclairer ces chèl es âmes que depuis long-
temps j'ai converties dans mon imagination. Priez-le: afin
qu'en me donnant cette belle vocation, il fasse paraitre en moi
sa miséricorde. Suppliez tous ceux qui vous parleront de
mon prétendu départ, de prier pour ma conversion, car il est
essentiel que l'apôtre soil établi dans le service de Dieu. »
— 46 -
d'une nouvelle bien tristebien accablante pour ceux
qui ne sont pas comme vous de véritables chrétiens.
Mais je ne craindrai point de vous dire. franchement
et sans détour ce que Dieu demande de vous et de
( moi. Je n'ai attendu jusque présent à vous faire cette
Communication que pour ne pas vous affliger inutile-
ment avantle temps marqué parla divinaProvidence.
Eh bien, chers parents, Dieu, qui se plaît quel-
quefois à coritrister le cœur de ceux qu'il aime, pour
leur plus grand bien, demande de vous un grand -
sacrifice. Il veut que vous m'offriez de nouveau à
lui pour faire sa volonté et travailler à sa gloire
loin de vous. Il "veut, ce bon maître, que je vous
quitte au moment oii il nous serait le plus doux de
nous voir, de converser ensemble. En un mot, Dieu
veut que je sois missionnaire, que j'aille,.à la suite
des apôtres, travailler à la conversion des peilples
abandonnés et privés des grâces qui nous sont prodi-
- guées ici, chaque jour, presque sans que nous y pen-
sions. Il y a longtemps que Dieu, au fond du cœur,
me sollicitait de me donner entièrement a lui, d'aller
l'annoncer à ceux qui-ne le connaissent pas; mais j'ai
toujours différé, par amour pour vous, afin de rester
plus longtemps près, de vous.
» J'ai - voulu aussi recevoir le sacerdoce ici, afin
d'offrir le saint sacrifice au milieu de vous. et pour
vous, et attirer ainsi sur toute notre famille les béné-
dictions du Seigneur.
» Maintenant je ne-puis attendre plus longtemps à
exécuter les desseins de Dieu sur.moi, sans meren-
- 47 -
dre coupable. Allons, chers parents, du courage donc
et de la générosité Offrez de bon cœur à Dieu le
sacrifice qu'il vous demande; pliis'il est grand, plus
il est méritoire. Je vous en prie, ne vous laissez point
aller à une trop grande tristesse ; mais a l'exemple de
Marie au .pied de la croix, résignez-vous en vrais
chrétiens. Adorez la volonté divine qui choisit votre
pauvre enfant pour-un ministère aussi saint, pour une
mission aussi belle, aussi grande ! Car si d'un côté
Dieu vous afflige en m'éloignant de vous, de l'autre
il vous fait un grand honneur, il nous accorde à tous
une grande grâce.
» Et puis, chers parents, notre séparation ne sera
pas longue; la vie passe vîte; et a notre heure der-
nière nous serons heureux, vous et moi, d'avoir
été généreux envers Dieu. D'ailleurs, au moyen de
lettres, je pourrai souvent m'entretenir avec vous et
vous mettre au cours- de mes occupationscomme si
vous étiez avec moi. Quoique très-éloigné de vous
de corps, je serai avec vous par l'esprit; et par
mes prières, par mes travaux.. par mes petites misères
endurées pour Dieu, je vous serai beaucoup plus utile
que si j'étais resté près de vous.
» Je vous en conjure donc, éhers parents, par
l'amour que j'ai pour vous, ne vous livrez point à la
douleur, ne soyez point tristes, consolez-vous au
contraire mutuellement.
» Je serai content de recevoir bientôt de vos nou-
velles et de savoir que vous êtes entièrement-sotimis à
la volonté de Dieu.
— 48 - -
» Soyez bien persuadés que, dans une affaire aussi
importante, je n'ai point agi à la iégère. C'est un
dessein auquel j'ai -pensé depuis mes premières études
à Chauvé, et auquel j'ai réfléchi surtout depuis six ans.
Depuis six ans aussi j'ai prié à ce sujet; j'ai supplié
Notre-Seigneur, par l'intercession de la sainte Vierge,
de me faire connaître clairement sa 'sainte volonté.
Pendant ces nombreuses années,, j'ai consulté des
prêtressavants et pieux; tous m'ont dit que Dieu m'appe-
lait aux travaux des missions. Notre bon curé, cet
homme si sage, si prudent, si uni à Dieu, était aussi
de cet avis.
» Cher père , il vous est bien dur sans doute de me
voir m'éloigner de vous, mais consolez-vous en pensant
aux motifs qui me }ont agir ainsi; oui je me
voue à la pauvreté et aux misères, mais c'est pour
gagner des âmes .et les offrir à Dieu, afin qu'il vous
donne sa paix et des jours longs et heureux. Je sais
que vous aimez les hommes d'honneur courageux et
intrépides. C'est, ce que je veux être vis-à-vis de Dieu.
En agissant ainsi, je suivrai vos conseils et je m'effor-
cerai d'être votre gloire.
» Et vous, pauvre mère, qui m'aimez tant et que
j'aime tant aussi, ne. pleurez pas si je.ne reste pas
auprès de vous pour vous consoler; je prierai pour
vous, je vous confierai, ainsi que mon père, aux soins
si tendres de Jésus et de Marie. Ce sont eux qui vous
consoleront et qui répandront dans votre âme la joié
et le bonheur.
» Adieu, bien chers parents; je prie le Dieu de
— 49-
toute consolation de vous soutenir, de vous donner le
courage qui vous est nécessaire, afin de faire avec
joie et de bon cœur ce qu'il vous demande.
» Votre fils, qui vous aime tendrement,
et prie Dieu pour vous.
F. MABILEAU. »
Comme on le voit dans cette lettre, dès ses années
de Chauvé, M. Mabileau pensait aux missions. Il y
avait pensé surtout depuis six ans, c'est-à-dire depuis
son entrée au Séminaire de philosophie. Cette révé-
lation n'achève-t-elle pas de nous expliquer l'admirable
transformation qui s'opéra en lui à cette époque.
Il savait combien il était aimé de ses excellents
parents, et combien était pénible le sacrifice qu'il leur
demandait, et cette pensée faisait sa plus grande
tritesse. «Dieu, leur écrivait-il quelques jours plus
tard, Dieu qui m'attriste et abreuve mon cœur de
douleur quand je vous vois dans les souffrances, ne
vous abandonnera pas, et je lui offre pour vous tout
ce que je fais et ce que je souffre. » Mais sa résolution
était trop généreuse et trop ferme pour céder devant
les déchirements du cœur, si douloureux qu'ils
fussent.
Revêtu du divin sacerdoce, M. Mabileau alla à Paim-
bœuf passer quelques jours au milieu de ses parents,
avant de s'en éloigner pour toujours. C'est alors qu'il
eut a soutenir des luttes terribles. Son père, sa mère,
ses frères et ses sœurs essayèrent de le faire revenir
de sa détermination, par tous les discours et tous les
moyens que pouvait leur suggérer la plus tendre
- 50 -r
affection. Comme il demeurait inébranlable, une de
, ses parentes fut chargée par son père de faire une
tcntative;. voici quelle en fut l'issue : Dans une visite
que M. l'abbé Mabileau alla faire a cette personne,
sans prévoir l'assaut qu'il aurait à soutenir. « Mon
ami, lui -dit-elle- aprèsquelques instante de conver-
sation , pourquoi faire tant dé chagrin à ton pauvre
père? Ne pourrais-tu pas exercer ton ministère par-
mi nous ? Ton père aurait la consolation de te voir
souvent; combien (^1 le rendrais heureux!—Oui, ce
serait bien, sans doute, si Dieu ne m'avait pas appelé,
ailleurs. Songez donc à tant d'infortunés qui meurent
sans jamais aVoir entendu parler de Dieu. — Mais
as-tu bien* réfléchi - sqr -tout 'ce qui t'attend, les pri-
vations, les souffrances et peut-être le martyre. —
Oh! reprit vivement le jeune abbé, si vous disiez
vrai, quel bonheur pour moi! Le martyre est mon
plus grand désir ; mais jion, vous n'aurez pas le
bonheur de compter un martyr dans voire famille. Je
le vois bien, c'est de la part de mon cher père que
vous cherchez ainsi à m'ébfanler. C'est en vaiq. J'ai
beaucoup prié et fait prier; dans ma première messe
j'ai encore demandé à Dieu qu'il me fît connaître ma'
vocation; il me semble tpi'il me répondait : oui, mon
tils , pars. Et comme cette personne voulait faire
de nouvelles instances, l'abbé Mabileau, lui prenant
la main : Oh ! lui dit-il, vous manquez de foi. Vous
n'auriez donc pas fait comme la mère de'lUr;r Borie?
Quand les restes précieux de son fils furent rapportés
il Paris, eH se préfienla à la Salle des l\iartyrs, ob ils'
à Paris, elle se présenta à la Salle des Martyrs, ou ils
- 5i —
avaient été déposés-; et après s'être agenouillée un
instant, elle se leva avec dignité, dit aux mission- -
.naires qui priaient près du reliquaire, avec un accent;
auquèl-ils ne purent résistet : Ouvrezcette châsse.
Alors, se penchant, elle prend. la tête du martyr, la
baise, l'arrose de ses larmes et la remet à sa placer
elle prend chacun des autres membres, les approche
de ses lèvres et les remet ensuite. Sans doute en baisant.
ces ossements élle versait des larmes, mais elle do-
minait parfaitement sa douleur. Les personnes qui
l'entouraient, étonnées, lui demandèrent qui elle
était. Je suis sa mère, répondit-elle avec le même
calme-. Voilà un bel exëmple de fermeté. Ainsi, je
vpu& en supplie j au nom de Notre-Seign.eur et de la
Sainte-Vierge, ne me tourmentez plus. C'est mon
_père qui vous pousse à me parler ainsi, mais dites-lui
que je ^uis inébranlable et qu'il m'est bien pénible de
lui faire ce chagrin ; si le sacrifice lui coûte beaucoup,
.il n'est pas moins grand pour moi-, mais Dieu a parlé,
je dois obéir; je compte donc sur vous pour consoler
mon pèré.
A-plusieurs personnes qui lui disaient qu'il courait
à la mort, il ne fit pas d'autre réponse : Oh ! puissiez-
vous dire la vérité ! Je n'ai pas de plus grand désir
que celui de mourir martyr.
- Après s'être arrache aux tendres embrassements de
sa famille,M. Mabileau allait demander àMonseigneur
l'Evêque une dernière -bénédiction, et faire ses adieux
à M. le. supérieur du Grand-Séminaire. Ce prêtre vé-
néré, qui pendant quatre ans l'avait dirigé avec la
— 52 —
sollicitude la plus dévouée, et l'avait affermi dans
son désir de partir pour les Missions, le regard levé
au ciel, le bénissait, et ilajoutaity d'une voix pro-
fondément émue : Pauvre ami, vous allez peut-être
au martyre. — Que Dieu m'en fasse la grâce, répon-
dait le courageux missionnaire, et qu'il m'en doue"
la force !
3
IX
Au mois de janvier 1857, M. Mabileau partait pour
le Séminaire des Missions étrangères.
Le voilà à cette grande école du courage, au mi-
lieu de condisciples qui ont tous la même pensée que
lui, et se préparent à un apostolat lointain. Il écoute
les leçons d'anciens missionnaires qui ont acquis l'ex-
périeuce au poste du dévouement, et dont plusieurs
portent sur leur corps les meurtrissures de la persé-
cution. Les cellules habitées par les clercs ont abrité
des hommes dont le nom appartient au martyrologe.
A eôté de l'humble chapelle où s'immole chaque jour
l'agneau qui efface les péchés du monde, est cette
salle que l'on appelle la Salle des Martyrs. La sont
les chaînes portées par les confesseurs de la foi, les
fouets et les rotins qui ont déchiré leur chair, les
linges teints de leur sang, les glaives qui les ont
- 54 -
frappés, quelques débris de leurs ossements, restes
sacrés qui attendent le jugement de l'Église pour
paraître sur les autels. Un jour ces martyrs seront les
patrons de la communauté dont ils furent les enfants.
Aujourd'hui leurs reliques reposent sous la garde de
la vénération publique. Toutes les lèvres baisent ce
précieux trésor, et dans tous les cœurs il allume un
feu qui ne sait pas s'éteindre.
Le lecteur peut juger ce que fut M. Mabileau au
Séminaire des Missions étrangères, par ce qu'il avait
été à Nantes.
Inutile de dire qu'il se plut dans cette maison. « Je
ne me lasse pas d'admirer la gaîté qui brille sur les vi-
sages de tous ceux qui sont ici, écrivait-il quelques jours
après son. arrivée; on voit qu'ils sont contents et heu-
reux.» Il était bien préparé pour s'associer à cette joie
sainte, « mais quelle vie ! » ajoutait-il. Cette animation
lui plaisait. Lui-même était plein de cette vie qu'il ad-
mirait dans ses condisciples; il. était d'une constitution
frêle, mais il était ardent par le zèle et l'amour de
Dieu qui embrasaient son âme.
Un jour il reçut la visite de l'un des professeurs qu'il
avait eus au petit-séminaire de Nantes. Après lui avoir
témoigné le bonheur qu'il éprouvait à le revoir, en
causant du temps passé et des joies si douces d'autre-
fois, il le conduisit à la Salle des Martyrs. Il aimait
à montrer ces glorieux trophées et se faisait volontiers
le cicérone des étrangers qui désiraient les connaître.
Sans doute c'était pour lui une plus grande satisfaction
de remplir ce rôle vis-à-vis de son ancien maître; il
— 55 -
s'en acquitta avec tant de zèle que celui-ci était saisi
d'une émotion profonde a mesure qu'il parcourait ces
précieuses reliques et écoutait les récits qui lui étaient
faits sur les supplices subis par ceux auquels elles
avaient appartenu. Mais ce qui l'impressionna davan-
tage, c'était de voir la joie qui brillait sur la physio-
nomie de son élève pendant qu'il faisait passer sous
ses yeux ces sanglants souvenirs.
Désormais, nous n'avons plus qu'à laisser parler
M. Mabileau lui-même. Dans ses lettres il va se mon-
trer avec bien plus de vérité que nous n'avons pu le
dépeindre. Nous n'avons qu'un regret, celui de ne
pouvoir les citer tout entières.
C'est d'abord une parole de consolation qu'il adresse
à ses parents, en leur envoyant le souvenir qu'ils lui
avaient demandé, et qui convenait si bien a leur
cœur brisé par la douleur de la séparation :
« De la solitude ou Dieu m'a appelé je vous
envoie un petit souvenir, celui que vous m'avez
demandé, une croix. Je bénis Dieu de ce qu'il vous
a inspiré ce choix. La vue de Jésus crucifié engage
le chrétien a se résigner. Comment se plaindre quand
on a sous les yeux le Sauveur attaché à la croix ! »
Quelques jours après, il leur envoyait un autre sou-
venir : c'était un beau reliquaire dont il prenait plaisir
à leur expliquer toute la valeur.
Une de ses sœurs, mariée depuis quelques années,
éprouvait des peines et des inquiétudes très-graves
pour la vie de l'un de ses enfants. Il lui envoie ces
paroles de consolation :
— 56 -
« Mon cher frère et ma chère sœur,
» Je vous écris ces quelques mots seulement pour
vous dire combien je prends part à la croix que Dieu
vous envoie. Il paraît que votre pauvre enfant est
bien souffrant. Je prie Dieu pour lui, afin qu'il le
soulage et vous le conserve, si c'est sa sainte volonté.
» Dans ces circonstances si accablantes pour des
parents, il est nécessaire de se rappeler que l'on est
chrétien, et qu'il faut souffrir à l'exemple de Jésus-
Christ, notre divin maître et modèle. Modérons, chers
amis, modérons notre tristesse par les pensées de la
foi. Rien n'arrive sans la permission de Dieu, et c'est
un bon père qui ne nous aime pas moins quand il nous
châtie que quand il nous récompense. Invoquez aussi
Marie, la consolatrice des affligés, le secours des
chrétiens, le salut des infirmes, notre bonne, com-
patissante et puissante mère. Allez à la crèche, et en
voyant Jésus innocent, Marie immaculée souffrir pour
nous, acceptez avec calme et résignation les chagrins
qui vous arrivent par la permission de Dieu. Vous
serez soulagés; vous acquerrez ainsi des mérites pour
le ciel.
Je ne veux pas terminer cette lettre sans vous
embrasser tendrement et vous souhaiter une bonne
année. Allons, du courage. Je vous aime toujours, et
quelque part que je sois je vous aimerai et je prierai
pour vous. L'éloignement n'est rien; les cœurs s'unis-
sent et s'aiment malgré la distance.
» Adieu, votre ami et frère tout dévoué,
F. MABILEAU. »
- 57 -
Quelques jours plus tard, M., Mabileau écrivait à
Il. le ciiré de Paimboeuf*:
« Vos occupations plus. pressantes des fêtes de Pâ-
ques sont terminées; permettez-moi donc de profiter
de vos loisirs et de m'entretenir quelques instants
avec vous. -
» On m'a dit que vous avez créé une Conférence
de Saint-Vincent-de-Paul, et qu'elle fonctionne très-
bien. Vous avez eu là, M. le curé, une heureuse
pensée. Oh ! que j'aime ces conférences ! Que de fois
j'ai béni le bon Dieu de ce qu'il me les a fait con-
naître. Combien d'hommes elles sanctifient; que de
misères spirituelles et corporelles sont soulagées par
elles. Que de fois j'ai été édifié dans les rapports que
j'ai eus avec ces Messieurs qui en font partie.
» Il y a huit jours, nous étions en promenade à
Meudon. Après le déjeûner, M. le directeur nous con-
duisit pour visiter le fort, dont il connaît le capitaine.
Pendant que nous faisions notre visite en curieux,
nous aperçûmes deux hommes que des pensées plus
sérieuses avaient conduits au milieu des militaires :
c'était M. Germainville et un jeune homme qui con-
sacre ses talents et sa fortune à faire du bien à ses
semblables. M. Germainville venait établir une biblio-
thèque pour les soldats du fort, et le jeune homme
était à la recherche de quelques confrères pour fonder
une conférence. Ils s'y prirent si bien que tout fut ter-
* A M, Guillel,qui a succédé à M. Aupiais et qui a toujours
eu pour le jeune missionnaire le même allacbement que lui
avait témoigné son prédécesseur.

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