Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Vie de Madame Louise de France,... par M. l'abbé Proyart...

De
213 pages
Mégard (Rouen). 1863. Louise-Marie de France. In-16, 216 p., planche.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

BIBLIOTHÈQUE MORALE
DE
PUBLIÉE
AV E C APPROBATION
DE
PAR L'ABBÉ PROYART
ÉDITION REVUE PAR Mme R. D. M.
ROUEN
MÉGARD ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
4863
Les Ouvrages composant la BIBLIOTHÉQUE
morille de la Jeunesse ont été revus et
ADMIS par un. Comité d'Ecclésiastiques nommé par
MONSEIGNEUR L'ARCHEVÊQUE DE ROUEN.
L'Ouvrage ayant pour titre : Vie de Madame
Louise de France, a été lu et admis.
Le Président du Comité,
AVERTISSEMENT.
A qui décernera-t-on les hommages
dus à la vertu, à la pieté, à la religion,
si ce n'est à une princesse qui en fut à
la fois le modèle et l'ornement ? Dans
un siècle corrompu, où le tableau des
8 AVERTISSEMENT.
plus éminentes qualités ne paraîtra
mériter que d'être à peine aperçu, de
quel oeil verra-t-on la petite-fille de
saint Louis et de Henri IV, la fille
de Louis XV, descendre du faîte des
grandeurs à l'humilité d'une vie aus-
tère et pénitente?
C'est principalement aux fidèles,
aux vrais et sincères amis de la reli-
gion, des moeurs et de la vertu, que
nous présentons cet ouvrage. Qu'il
soit pour eux un nouveau motif d'édi-
fication, qu'il entretienne dans leurs
âmes la pratique des devoirs et le culte
de notre religion sainte, qu'il les excite
à la bienfaisance, à la charité, à l'a-
mour de Dieu, à celui du prochain, et
AVERTISSEMENT. 9
nous aurons rempli le but que nous
nous sommes proposé.
Que le tableau des perfections d'une
des plus augustes princesses dont la
France puisse se glorifier serve donc
à l'exercice de toutes les vertus, à la
pratique de la plus sublime de toutes
les religions ; qu'il contribue à nous
rendre plus parfaits, plus bienfai-
sants, plus humbles, plus dignes en-
fin de Dieu, vers qui tous nos efforts
doivent tendre, dans qui toutes nos
pensées doivent se concentrer ; que
surtout il assure aux ministres de cette
même religion le respect, la vénéra-
tion que nous devons à leur caractère
sacré ; qu'il les fasse jouir des tributs
l.
10 AVERTISSEMENT.
et des hommages de sensibilité et de
soumission que tous ceux qu'ils for-
ment au christianisme doivent à leurs
fonctions augustes ; nous n'aurons
plus de voeux à former, et la mémoire
de Madame Louise-Marie de France
sera assez dignement honorée par ce
nouveau triomphe.
VIE
DE
MADAME LOUISE DE FRANGE.
PREMIÈRE PARTIE.
Le rang, la noblesse, les dignités, toutes
les grandeurs humaines ne suffisent point
pour rendre l'homme immortel; la vertu,
qui ne périt point, n'est pas un titre, aux
yeux de l'Être suprême, propre à nous as-
surer cette immortalité physique, objet des
voeux de tant de générations qui s'eni-
12 VIE DE MADAME LOUISE.
pressent à la perdre dans le choc des pas-
sions tumultueuses et par les suites fu-
nestes qu'elles entraînent toujours après
elles; la bienfaisance elle-même, ce sceau
divin qu'un Dieu bon imprima dans toutes
les âmes, afin de les élever jusqu'à lui; la
piété, principe immuable des vertus et de
l'ordre, sans lequel il n'y en a point; tous
ces attributs ne sauraient être le principe
conservateur de notre existence fragile et
périssable, condamnée par les lois mêmes
de la nature à en subir toutes les rigueurs.
Leur assemblage n'a donc pu, dans Ma-
dame Louise, détourner le cours des
larmes que nous répandons sur sa perte.
Louise-Marie de France naquit à Ver-
sailles, le 15 juillet 1737, de Louis XV et
de Marie-Charlotte-Sophie-Félicité Lec-
zinska, fille de Stanislas Leczinski, roi de
Pologne, surnommé le Bienfaisant, surnom
précieux que son affabilité, son humanité,
VIE DE MADAME LOUISE. 13
ses grâces touchantes, compagnes ordi-
naires de la bienfaisance, lui ont mérité à si
juste titre. Nous ne nous appesantirons
point sur les circonstances qui ont privé la
Pologne de l'avantage d'être régie par un
roi si digne de faire le bonheur de ses
peuples, ces détails sont étrangers à notre
ouvrage (I). Il nous suffira de dire que
Stanislas fut toujours le maître des coeurs
et l'ami des hommes. La Lorraine et le du-
ché de Barrois, qu'il gouverna en qualité
de duc, retentissent encore de ses nom-
breux bienfaits ; son nom chéri, répété par
(1) Le roi Stanislas, déjà nommé roi de Pologne
en 1704, fut élu roi en 1733, de la manière la plus
légitime et la plus solennelle. Mais l'empereur
Charles VI fit procéder à une autre élection , ap-
puyée par ses armes et par celles de la Russie. Le
fils du dernier roi de Pologne , électeur de Saxe,
qui avait épousé une nièce de Charles VI, l'emporta
sur son concurrent.
14 VIE DE MADAME LOUISE.
tous les échos de ces deux provinces, et
ses images multipliées jusque sous les ca-
banes du pauvre et de l'habitant des cam-
pagnes, attestent peut-être mieux sa gloire
que ces monuments élevés par son inépui-
sable munificence et qui font aujourd'hui
l'éclat et l'embellissement de la ville de
Nancy et de celle de Lunéville , où son
gendre lui avait donné une cour. Ce prince
vraiment sublime en établit une dans les
coeurs de ses nouveaux sujets, bien plus so-
lide que tout ce fastueux appareil qui envi-
ronne toujours le trône, sans ajouter à la fé-
licité des peuples qui en sont les colonnes.
En effet, on ne peut faire un pas dans ta
ville de Nancy et dans tout le duché de Lor-
raine et de Bàrrois, sans y rencontrer tous
les signes du souvenir de ce précieux ami
de l'humanité. Son nom, gravé dans tous
les coeurs, se répète encore aujourd'hui
avec un attendrissement dont les exprès-
VIE DE MADAME LOUISE. 15
siens muettes peuvent seules donner une
idée. Les larmes coulent des yeux des vieil-
lards et de leurs femmes au récit ou au
souvenir des bienfaits de ce vertueux mo-
narque. Si la cour de Louis est l'asile des
rois, comme l'a dit un de nos poètes, on
peut assurer que cet asile fut embelli et
honoré encore par la présence et par la
vertu de Stanislas Leezinski et de Catherine
Opalinska, son épouse. Cette vertueuse
princesse avait elle-même versé dans le
coeur de Stanislas cette philosophie épurée
qui, prenant sa source dans la religion,
inspire aux âmes distinguées ce mépris
pour les grandeurs passées qui console si
bien de leur pérté, ce désir si ardent et si
doux de faire des heureux, et cet art de
remplacer par la jouissance des bienfaits
qu'on répand autour de soi l'éclat souvent
trompeur et toujours passager dont s'envi-
ronnent les grands de la terre, quand ils
16 VIE DE MADAME LOUISE.
sont assez malheureux pour ne point fon-
der leur félicité sur la base solide du bon-
heur public et de l'amour des sujets.
C'est de Stanislas qu'on peut assurer avec
vérité qu'il a fait tout le bien qu'il a pu faire.
Il était né à Lissa, petite viile sur les fron-
tières de la Silésie, et mourut à Lunéville,
le 23 février 1766, à l'âge de quatre-vingt-
huit ans et quatre mois, trop tôt pour le
bonheur de ses nouveaux sujets. Il avait
été élu deux fois roi de Pologne, en 1704
et en 1733, et nommé depuis duc de Lor-
raine, etc., en 1737. Ce prince (1) avait
survécu de dix-neuf ans à sa vertueuse
épouse, Catherine Opalinska, morte aussi
à Lunéville, le 19 mars 1747.
Objet de la tendresse de la plus sensible
et de la plus vertueuse des mères, dont elle
(1) L'abbé Proyart a écrit son histoire, ainsi que
celle de Marie Leczinska.
VIE DE MADAME LOUISE. 17
partageait les soins avec Mesdames, ses
soeurs, Madame Louise éprouva, dès sa
première aurore, que les coeurs sublimes
des puissances de la terre savent aussi se
remplir de cet amour maternel qui est,
pour ainsi dire, le sceau de toutes les af-
fections humaines; la vertu la plus pure,
la plus exemplaire, cette vertu que la seule
religion donne à la piété fervente, cet
amour d'un Dieu inné dans les âmes de
nos princes, furent les exemples que Ma-
dame Louise eut à suivre et qu'elle suivit.
Ses premiers regards, errant sur Marie Lec-
zinska, sa mère, sur Louis XV, sur monsei-
gneur le Dauphin, son frère, sur Mesdames,
lui apprirent bientôt que le sang de saint
Louis et de Henri IV circulait aussi dans
ses veines. L'empreinte de leurs vertus, de
leur héroïsme, de leur magnanimité géné-
reuse et bienfaisante, se gravait insensible-
ment et par degrés dans cette âme neuve,
18 VIE DE MADAME LOUISE.
tendre et docile. Ils instruisirent de bonne
heure Madame Louise à nourrir, à fortifier,
à perfectionner même, s'il était possible,
ces mêmes vertus. De cette sorte d'éduca-
tion primitive que la seule voix du sang et
les lois irrésistibles de la nature et de la
sympathie donnent ou plutôt commandent,
en l'imprimant avec force dans les coeurs
qu'elles sollicitent, il en naquit une autre
plus active, plus étendue, plus impérieuse,
qui guida Madame Louise dans toutes les
actions de sa vie et qui la conduisit comme
par la main jusqu'à ce port de salut qu'elle
choisit par la suite comme l'asile le plus
sûr, le retranchement le plus inexpugnable,
contre les pièges et les séductions d'un
monde éblouissant et corrupteur, dont les
trompeuses et douces illusions ne laissent
après elles que le vide et l'oubli de soi-
même, le néant de leur éclat et trop sou-
vent le repentir et les remords.
VIE DE MADAME LOUISE. 19
Cette jeune princesse connaissait à peine
la vie lorsqu'un accident funeste faillit la
lui ravir. Impatiente un jour de ce que sa
femme de chambre ne venait pas là lever,
elle veut descendre elle-même de son lit ;
le pied lui glisse, elle tombe sur le carreau,
jette un cri et reste évanouie. Le chirur-
gien du village fut appelé à l'instant, mais
il se Contenta de la saigner et assura que là
chute n'aurait aucune suite fâcheuse. Ce-
pendant, quelque temps après, on s'aper-
çut, mais trop tard, que la taillé de la
jeune princesse se dérangeait.
Madame Louise essuya encore, pendant
son enfance, une cruelle et longue mala-
die qui la conduisit aux portes du tombeau.
Les médecins ayant perdu tout espoir de
gnérison, les dames de Fôntevrault, où
elle se trouvait alors, eurent recours à Dieu
et firent le voeu, sous les auspices de la
sainte Vierge, que si leur jeune malade
20 VIE DE MADAME LOUISE.
guérissait, elle porterait, pendant une an-
née entière, un habillement blanc, en l'hon-
neur de sa libératrice. La princesse guérit,
à la grande satisfaction des religieuses, et
le voeu fut rempli. Cette époque remar-
quable de la vie de Madame Louise ne sor-
tit jamais de sa mémoire et contribua vrai-
semblablement au sacrifice éclatant qu'elle
devait un jour offrir au Seigneur; au moins
est-il certain qu'elle croyait devoir à la
sainte Vierge la conservation de sa vie, et
que, dans un âge plus avancé, on lui a
entendu dire plusieurs fois qu'elle était
obligée, plus qu'un autre, d'employer au
service de Dieu des jours qu'elle devait à
une protection spéciale de sa providence.
Elle conserva toute sa vie la plus tendre
dévotion envers la sainte Vierge. Lors-
qu'elle était à la cour, elle était de plusieurs
associations religieuses en l'honneur de
Marie; au couvent de Saint-Denis, elle se
VIE DE MADAME LOUISE. 21
ménageait, tous les jours, quelques mo-
ments, avant l'oraison du matin, pour aller
prier dans un oratoire qui lui était consa-
cré et se mettre sous sa protection.
La résolution que Louis XV prit de gou-
verner par lui-même, à la mort du cardinal
de Fleury (1), ne diminua rien des soins
qu'il donnait à l'éducation de ses enfants;
celle de Madame Louise le suivait, si l'on
peut le dire, même jusqu'à la tête de son
armée. Le roi se trouvait alors dans la
même situation où fut son bisaïeul dans une
guerre nommée, comme celle de 1742, la
guerre de la Succession. Il avait à soutenir la
France et l'Espagne contre les mêmes en-
nemis, c'est-à-dire contre l'Autriche, l'An-
gleterre, la Hollande et la Savoie. Pour se
faire une juste idée de l'embarras qu'il
(-1) Le cardinal de Fleury mourut le 29 janvier
de l'année 1743, au village d'Issy, près de Paris.
22 VIE DE MADAME LOUISE.
éprouvait, des périls auxquels il s'exposait
et des ressources qu'il eut, il ne fout que se
rappeler comment l'Angleterre donnait alors
le mouvement à toutes les secousses qui
ébranlaient l'Europe.
La vie des mères était consacrée dans le
royaume, par l'exemple de Marie-Charlotte-
Sophie-Félicité Leczinska, aux devoirs ma-
ternels, à l'affection conjugale, à l'exercice
de toutes les vertus; et le sort des femmes
chastes et des bonnes mères de famille était
d'être honorées par les hommes, respectées
de leurs enfants, proposées pour modèles
aux jeunes personnes; et quoiqu'on ne les
vît point attirer les regards du public dans
les assemblées que les plaisirs de la jeu-
nesse formaient au son des instruments,
elles n'étaient pas privées de la culture de
l'esprit qui leur faisait aimer leurs devoirs
et leur apprenait à les remplir avec discer-
nement. L'historien Salluste dit que, quand
VIE DE MADAME LOUISE. 23
les dames romaines commencèrent à chan-
ter et à danser dans les assemblées, le
temps de la vertu républicaine était passé.
Ne pourrait-on pas ajouter que le défaut de
dignité dans les femmes et de modestie
dans les jeunes filles et dans les jeunes
femmes, l'extrême liberté des manières et
le trop grand amour de la galanterie parmi
elles, annoncent la décadence de la délica-
tesse et de la vertu, et sont les avant-cou-
reurs de la chute des nations? Pénétrée de
ces vérités immuables, la reine veillait elle-
même avec toute la tendresse d'une vraie
mère sur ses enfants, et Louis XV, le mo-
dèle des pères, ne les perdait pas de vue.
Son âme, ouverte à toutes les impressions
de la sensibilité, de cette sensibilité si pré-
cieuse dont les coeurs héroïques savent
tirer un si grand parti pour faire le bien de
l'humanité, et qui les élève sans cesse vers
Dieu, d'où elle émane et dont elle est
24 VIE DE MADAME LOUISE.
comme un rayon bienfaisant qui anime
toute la nature; son âme exaltée, pour ainsi
dire, par cet amour pour ses sujets qui lui
acquit et lui mérita le nom si auguste et si
touchant de Bien-Aimé, par le penchant si
doux qui l'entraînait toujours vers le spec-
tacle si intéressant du bonheur des hommes;
cette âme enfin qui concevait si difficile-
ment comment un roi peut ne pas voir une
nombreuse famille dans la multitude de ses
sujets, un de ses enfants dans chacun des
individus, ne dédaigna point de concourir
aux soins de cette éducation par le choix le
plus sage et le plus éclairé des gouverneurs
et des gouvernantes qu'il admit auprès des
siens. « Qu'on les élève, lui entendait-on
dire souvent, comme mes premiers amis;
alors ils ne manqueront point d'être ceux de
mes peuples. » Paroles vraiment dignes
du meilleur des princes, du plus tendre et
du plus religieux des pères ; paroles sacrées
VIE DE MADAME LOUISE. 25
qu'il faut graver sur le marbre et sur l'ai-
rain, qu'il faut offrir sans cesse aux regards
des rois, dont il faut remplir leurs oreilles
à tous les instants ; paroles sublimes d'un
des plus puissants monarques du monde,
que la postérité la plus reculée consacrera,
et qui justifient si bien cet enthousiasme
général, ce cri universel de l'âme, ces
transports inexprimables qui faisaient bai-
ser au peuple de Paris la botté du courrier,
lorsqu'il y apporta la nouvelle de sa conva-
lescence, après l'horrible maladie dont il
fut frappé à Metz (1), maladie qui venait de
(1) Le jour qu'on chantait dans Metz un Te Deum
pour la prise de Château-Dauphin , le roi senlit
des mouvements de fièvre; c'était le 8 août 1744.
La maladie augmenta, elle prit le caractère d'une
fièvre qu'on appelle putride ou maligne, et dès la
nuit du 14 il était à l'extrémité. Son tempérament
était robuste et fortifié par l'exercice; mais les
meilleures constitutions sont celles qui succombent
2
26 VIE DE MADAME LOUISE.
plonger la France entière dans le deuil et
dans la consternation.
Les moindres traits, dans de telles circon-
stances, sont ennoblis par le sentiment qui
les inspire. Eh! pourquoi dédaignerions-
nous de consacrer ici celui d'un de ces
hommes vulgaires que, l'oeil du sage distin-
guerait toujours, même dans la plus ab-
jecte des fonctions, s'il en était une seule
qui dégradât l'homme utile aux yeux du
sage? Rappelons donc hardiment et nom-
le plus souvent à ces maladies, par cela même
qu'elles ont la force d'en soutenir les premières at-
teintes et d'accumuler pendant plusieurs jours les
principes d'un mal auquel elles résistent dans les
commencements. Cet événement porta la crainte
et la désolation de ville en ville; les peuples accou-
raient de tous les environs de Metz; les chemins
étaient remplis d'hommes de tous les états et de
tout âge, qui, par leurs différents rapports, aug-
mentaient leur commune inquiétude.
VIE DE MADAME LOUISE. 27
mons à haute voix l'honnête et sensible
Marcel, dont la profession était de nettoyer
sur le Pont-Neuf la chaussure des passants,
et qui, ne pouvant faire plus de dépense
pour manifester son allégresse et son zèle,
dans cette occasion, planta sur sa sellette
quatre chandelles allumées, en s'écriant de
toutes les forcés de son coeur : Vive le roi!
vive Louis XV! vive notre roi bien-aimé!
Lorsqu'on rendit compte à Louis XV des
transports inouïs de joie qui avaient suc-
cédé à ceux de la désolation, il en fut atten-
dri jusqu'aux larmes, et en se soulevant par
un mouvement de sensibilité qui lui rendait
des forées : « Ah! s'éciïa-t-il, qu'il est doux
d'être aimé ainsi! Et qu'ai-je fait pour le
mériter? »
Tel est le peuple de France, sensible jus-
qu'à l'enthousiasme et capable de tous les
excès dans ses affections comme dans ses
murmures.
28 VIE DE MADAME LOUISE.
C'était à l'issue de la première campagne
de Louis XV en Flandre (en 1744), après
que le prince de Conti eut ouvert les pas-
sages des Alpes, après la bataille de Dettin-
gen, la prise de Courtray, de Menin et
d'Ypres, que la France avait couru le dan-
ger de perdre son père et son roi, et des
enfants chéris l'idole de toutes leurs affec-
tions. Dès qu'il eut repris ses sens, son
premier mouvement fut de s'informer
d'eux; il écrivit de sa main à la reine pour
les lui recommander, et prouva que le soin
d'une campagne n'était point incompatible
avec les devoirs sacrés de la nature. 11 s'é-
tait occupé, même au milieu de sa maladie,
du danger où le prince Charles avait jeté la
France par son passage du Rhin ; il n'avait
marché que dans le dessein de combattre
ce prince; mais ayant envoyé le maréchal
de Noailles à sa place, il dit au comte d'Ar-
genson : « Écrivez de ma part au maréchal
VlE DE MADAME LOUISE. 20
de Noailles que, pendant qu'on portait
Louis XIII au tombeau, le prince de Condé
gagna une bataille. »
Immédiatement après la prise de Fri-
bourg, le roi retourna à Paris. Il y fut reçu
comme le vengeur de sa patrie, comme un
père enfin qu'on avait craint de perdre. Il
resta trois jours dans Paris pour se faire
voir aux habitants, qui ne voulaient que ce
prix de leur zèle.
Cependant Madame Louise, qui avait été
remise dès le berceau entre les mains des
dames de la célèbre abbaye de Fontevrault,
où le roi faisait déjà élever Mesdames Vic-
toire et Sophie, croissait avec ses augustes
soeurs en âge, en vertu, en sagesse ; son édu-
cation avait été spécialement confiée à
Mme de Soutlanges, religieuse de cette ab-
baye. Cette dame, digne par ses lumières,
sa douceur et sa prudence, de l'importante
fonction dont elle fut chargée, n'eut qu'à
30 VIE DE MADAME LOUISE.
saisir dans son auguste élève toutes les dis-
positions qu'elle annonçait, et à les diriger
vers le but qu'elle se proposait. Une âme
franche, innocente, ouverte à toutes les ver-
tus, docile à l'instruction, douée enfin d'une
sensibilité qui lui rendait précieux les soins
qu'on lui donnait et la portait à en profiter
autant par reconnaissance que par devoir,
assurait à Mme de Soutlanges le prix de son
zèle. L'exemple de la plus respectable
comme de la plus tendre des mères faisait
à Madame Louise une douce habitude de la
pratique des vertus et de l'exercice de la
religion. Quand Louis XV revit sa famille,
son âme sensible et patemelle oublia toutes
les horreurs de la guerre et de la mort qui
l'avaient environné, pour se livrer aux
transports que lui inspirait sa présence ; et
Madame Louise, alors âgée de sept ans et
demi, prouva par ceux qu'elle fit éclater
avec ses augustes soeurs, qu'en partageant
VIE DE MADAME LOUISE. 31
l'allégresse commune sur ses succès, sur
sa convalescence et sur son heureux retour,
leurs coeurs n'en avaient pas moins partagé
les dangers que leur père avait courus et
les sollicitudes de leur mère.
Quel tableau plus religieux, plus satisfai-
sant pour l'oeil d'un chrétien, d'un Français,
que celui d'une reine de France s'abaissant
devant l'Être suprême qui dispose seul de
la vie des rois, animant de son zèle ses
illustres enfants pour demander au Très-
Haut, au Roi des rois, la prolongation des
jours de son auguste époux, de leur père, du
père de ses peuples! Combien de fois leurs
coeurs durent être déchirés , avant la nou-
velle de cette convalescence qui rendait un
époux à une princesse, à une souveraine des
Français, un père aux héritiers de ce grand
empire, un roi à des sujets fiers et heureux
de l'avoir pour maître, un défenseur à cette
religion sainte, la base de toutes les vertus !
32 VIE DE MADAME LOUISE.
Illustres tantes du sensible et glorieux
monarque (1) sous lequel nous avons le bon-
heur de vivre, daignez permettre au zèle qui
nous anime de vous invoquer ici; témoins
irrécusables de cette douleur d'une mère,
aux moments terribles que nous venons de
retracer,pardonnez-nous, si nous osons faire
couler les larmes de la tendresse, de la sen-
sibilité, de la nature, sur ce tableau si atten-
drissant; vous seules, princesses vénérées,
vous seules pouvez les tracer; vous seules
pouvez dire quels accents de la douleur
furent exprimés, dans le cours de cette
horrible maladie, par l'auguste famille de
Louis XV, et quels transports éclatèrent
lorsque ce père tendre et chéri, l'idole de
ses enfants, comme de tout le peuple dont
il faisait le bonheur, fut fendu à leurs voeux.
(1) Louis XVI régnait lorsque cet ouvrage a été
composé.
VIE DE MADAME LOUISE. 33
On a vu vôtre mère, si digne de son époux
et dé nos larmes, redemander au ciel la vie
d'un père, d'un roi ; mais quelles expressions
assez fortes, assez animées, quelles plumes
assez fidèles, assez énergiques, quelles voix
assez éloquentes pourront jamais fendre
ces vifs élans, ces transports de vos âmes
sublimes, cet attendrissement, ce charme
qu'on éprouve en revoyant ce que l'on a de
plus cher, lorsque vous vous sentîtes pres-
sées sur ce coeur paternel à la fois brisé du
récit de vos vives et tendres alarmes, ému
de vos légitimes hommages non moins purs
que vos sensations, transports du plaisir
inexprimable que son retour et sa présence
répandaient autour de lui? Votre troublé
enchanteur, cette ivresse délicieuse de la
paisible innocence, la sérénité touchante ,
l'allégresse pure et douce de Marie Leczinska,
tant de sentiments de tendresse et d'affec-
tion que lé seul sentiment peut exprimer,
2.
34 VIE DE MADAME LOUISE.
partagés entre votre mère, vous et Madame
Louise, à cette époque de la vie de cette
princesse, sont les seuls interprètes, les
seuls peintres fidèles qui rendront tout
l'intérêt, tout le charme de cet attendris-
sant tableau de la piété filiale.
Mais eraignons d'affliger vos coeurs par
de douloureux souvenirs. Offrons Madame
Louise rendue à des jours plus sereins ; re-
présentons-la avec vous au milieu des occu-
pations et des délassements convenables à
son âge, à son sexe, s'enorgueillissant de vous
avoir pour compagnes, pour soeurs; voyons-
la l'objet continuel de vos attentions, de vos
soins tendres et affectueux, s'instruisant par
vos leçons, par vos exemples; offrons cette
princesse tantôt occupée de la félicité de
tous ceux qui avaient l'honneur de l'appro-
cher, se recueillant avec elle-même pour
méditer des actes de bienfaisance; quelque-
fois vive et enjouée, les exécutant avec cette
VIE DE MADAME LOUISE. 35
aisance aimable, cet heureux abandon de la
nature que son âge sollicitait et que le pen-
chant à faire du bien inspire, et ne songeant
à faire des heureux que pour oublier qu'ils
la sont toujours assez quand la fille des rois
occupe les loisirs de sa jeunesse à veiller
sur l'infortune avec toute l'inquiétude de la
sensibilité secourable et protectrice.
Et vous qui secondiez si dignement les
vues paternelles de ses augustes parents,
vous qu'on peut appeler la seconde mère
de Madame Louise, puisque vous formâtes
son âme à la vertu; vous dont le zèle si
noble, si pur, si désintéressé, dont l'infa-
tigable et constante activité a si bien justifié
le choix que Louis XV fit de vous pour di-
riger les premiers pas de ses nobles enfants
dans la carrière orageuse de la vie, recevez
aussi le tribut de nos louanges sincères;
partagez avec tous les Français l'hommage
de notre vive reconnaissance pour les soins
36 VIE DE MADAME LOUISE*
avec lesquels vous avez cultivé cette jeune
plante. Voyez votre élève vous fixer,atten-
tivement, chercher dans vos regards le
germe des pensées que vous voulez lui
développer, prêter une oreille avide à vos
sages leçons, s'en nourrir, s'en pénétrer, et
sentir avec ses soeurs ce besoin impérieux
, et irrésistible de soumettre à la Providence
divine toutes les actions de sa vie, de les
régler sur cet immuable principe de toutes
choses, et se redire chaque jour à soi-même
que la piété, la charité, la pratique enfin
de toutes les vertus commandées par notre
religion sainte, sont le plus beau partage
de la véritable grandeur.
Cette qualité, si rare de nos jours, d'inspi-
rer l'amour des vérités chrétiennes, est
si importante, la fonction d'ailleurs en est si
noble, que le choix d'une institutrice est la
pierre de touche du discernement le plus
exquis; et c'est en quoi excellaient les
VIE DE MADAME LOUISE. 37
auteurs de Madame Louise. Elle apprit de
bonne heure que la vérité n'est pas pro-
posée aux hommes pour être simplement
l'objet de leur connaissance, mais pouf être
celui de leur amour. C'est la déshonorer,
cette vérité sainte, que de la connaître sans
l'aimer, et « c'est la retenir dans l'injustice,
dit l'apôtre saint Paul , que de la recevoir
dans son esprit sans lui donner placé dans
son coeur, qui est son lieu naturel. Il faut
donc que ceux qui se chargent de l'hono-
rable et pénible fonction de la proposer lui
ouvrent l'entrée de l'un et de l'autre'; autre-
ment ils ne feraient en quelque sorte que
l'exposer à recevoir des outrages, en la
montrant seulement à l'esprit, sans lui ou-
vrir la porte du coeur. »
Avec cette façon de sentir et de penser,
on ne doit point s'étonner si la respectable
mère de Madame Louise applaudissait si
souvent au choix de celle qui présida à la
38 VIE DE MADAME LOUISE.
première éducation des princesses ses filles,
et si Mesdames firent des progrès si ra-
pides , si satisfaisants, dans les vérités du
christianisme et dans la pratique constante
de toutes les vertus qui nous les ont ren-
dues si chères dans tous les temps.
Madame Louise annonçait le plus heu-
reux caractère ; elle était d'une vivacité
extraordinaire, avait un esprit pénétrant,
beaucoup de discernement et une prudence
admirable. Il ne lui fallait qu'un instant
pour saisir le caractère des personnes qu'elle
voyait, et leurs ridicules, si elles en avaient,
ne lui échappaient pas. Elle avait même du
penchant pour la raillerie; mais les bons
principes qu'on lui avait inculqués dès son
enfance lui apprirent à s'en garantir. S'il lui.
échappait quelque plaisanterie innocente
qui pût mortifier, elle le reconnaissait aus-
sitôt et s'en punissait elle-même. Toujours
elle disait des choses gracieuses à ceux qui
VIE DE MADAME LOUISE. 39
l'approchaient, et se faisait un devoir de ne
jamais répondre à un mauvais procédé.
La discrétion, si rare parmi les jeunes
personnes, fut de bonne heure la vertu de
la princesse. Il ne fallait point en sa pré-
sence déchirer les absents. Une confidence
qui ne respectait pas assez la charité chré-
tienne lui était odieuse. Également enne-
mie de toute espèce d'adulation, elle ne le
laissait pas ignorer aux personnes qui en
prenaient le ton. Elle pardonnait volontiers
un manque d'égards, mais difficilement une
flatterie.
Née avec un coeur généreux et bienfai-
sant, elle ne pouvait voir souffrir quelqu'un
sans chercher à le soulager, et tout ce qu'elle
recevait pour ses menus plaisirs était le
patrimoine des pauvres. Bien différente des
grands qui s'imaginent que tous les hon-
neurs leur sont dus, elle était sensible à
tous les soins qu'on prenait de son enfance
40 VIE DE MADAME LOUISE.
et portait la reconnaissance à l'excès, s'il
peut y en avoir dans une aussi belle vertu.
Les moindres services qu'on lui fendait
étaient payés de mille marques de bonté;
aussi toutes les personnes qui l'environ-
naient la servirent-elles avec une singu-
lière affection. Elle avait un fonds de gaîté
et d'enjouement qui ne l'abandonnèrent ja-
mais, même parmi les austérités du cloître.
Enfin, malgré son extrême vivacité, elle
montrait un caractère solide et de la
constance dans ses goûts; aussi, lorsqu'elle
avait embrassé un parti, elle en changeait
difficilement. Pour parvenir à son amitié, il
fallait avoir gagné son estime ; mais les per-
sonnes qui avaient su la mériter étaient sûres
de la conserver. Douée d'une humeur tou-
jours égale, et surtout d'une droiture admi-
rable, elle ne pouvait souffrir la moindre
dissimulation, ni l'ombre même du men-
songe. Elle croyait facilement ce qu'on lui
VIE DE MADAME LOUISE. 41
disait et n'imaginait pas même qu'on pût
chercher à la tromper.
Dès son enfance, Madame Louise montra
du goût pour les exercices de religion. Elle
aimait à assister aux offices de l'Église et ne
se plaignait jamais de leur longueur. Elle
priait avec beaucoup de ferveur et prépa-
rait ses confessions surtout avec un soin
extraordinaire. Sa première communion fut
édifiante, et sa conduite était si régulière,
qu'elle mérita d'être proposée pour modèle
à toutes les jeunes personnes du monastère.
Cette jeune princesse n'était cependant
pas exempte de défauts. L'orgueil était son
vice dominant, et par suite elle était sujette
à la colère. Mais, guidée par les bons avis
de sa sage gouvernante (1), et plus encore
(1) Cette habile gouvernante tirait parti de toutes
les circonstances. Un jour que son élève avait mar-
qué de la hauteur aux femmes qui la servaient,
42 VIE DE MADAME LOUISE-.
par les motifs impérieux que suggère la re-
ligion, elle parvint à s'en corriger. Elle
était aussi venue à bout, à force de com-
bats, de modérer la vivacité de son carac-
tère et de surmonter la répugnance natu-
relle qu'elle avait pour l'étude et pour toute
espèce d'application suivie : tant il est vrai
que, par le secours de cette religion sainte,
on peut corriger les inclinations même les
elle leur recommanda d'affecter de s'asseoir, contre
l'usage, lorsqu'elle boirait. Frappée d'un pareil
manque d'égards, la jeune princesse discontinua de
boire, et dit d'un ton de maîtresse : « Debout, s'il
vous plaît. Madame Louise boit. » Sa gouvernante,
pour lui bien faire sentir la leçon qu'elle voulait
lui donner, répondit que Madame Louise pouvait
boire tout à son aise, mais que l'es femmes resteraient
assises, parce qu'elles avaient l'ordre d'oublier
qu'elle fût princesse toutes les fois qu'elle oublie-
rait elle-même qu'une princesse ne doit point avoir
de hauteur ni affecter le ton impératif avec les per-
VIE DE MADAME LOUISE. 43
plus vicieuses. Nul caractère donc ne doit
s'excuser sur ses penchants qui l'entraînent;
il suffit de le vouloir pour réussir, mais il
faut le vouloir fermement et avoir recours
surtout à la prière; c'est par ce moyen que
Madame Louise était parvenue à ce haut
degré de perfection.
Mais reprenons la suite des événements.
Le mariage de Louis, Dauphin de France,
sonnes qui veulent bien lui rendre des services.
Dans une autre occasion, elle reçut une leçon non
moins salutaire de la part d'une de ses femmes.
S'imaginant qu'elle l'avait offensée, elle lui dit
avec humeur : « Ne suis-je pas la fille de votre roi ?
— Et moi, Madame, répondit froidement cette
femme, ne suis-je pas la fille de votre Dieu? »
Frappée de cette réponse, la princesse dit : « Vous
avez raison , c'est moi qui ai tort, je vous en de-
mande pardon. » C'est ainsi qu'on forme les princes
à la vertu ; mais ordinairement ils sont environnés de
flatteurs qui érigent même leurs défauts en vertus.
44 VIE DÉ MADAME LOUISE.
est décidé avec l'infante d'Espagne Marie-
Thérèse ; les augustes maisons de Bourbon
vont s'unir par un double lien ; la joie naît
dans tous lés coeurs, elle rayonné sur tous
les visages. Madame Louise, dans cet âgé
où l'on ressent les douces émotions avec
plus d'énergie et de facilité, se livré aux
douceurs de l'espérance, partage l'allégresse
commune et se félicite déjà d'avoir une
soeur de plus. La France entière ressent
les mêmes transports. Une jeune princesse
en qui toutes les vertus de sa maison
éclatent, qui réunit toutes les qualités, met
le comble aux voeux de Louis XV, de
Marie Leczinska, de toute la nation ; elle
arrive en France, retrouve la même famille
dans tous les coeurs, et monsieur le Dau-
phin est marié, ayant à peine seize ans ac-
complis.
Louis XV voulut alors aller lui-même
achever en Flandre les conquêtes qu'il avait
VIE DE MADAME LOUISE. 45
interrompues l'année précédente. Monsieur
le Dauphin, à peine marié, se prépara à
partir, au commencement de mai, avec son
père; et l'aspect des dangers inséparables
des horreurs de la guerre n'effraya point
l'héritier du trône de France.
Qui oserait jamais entreprendre de
peindre les agitations de cette auguste fa-
mille, à ce double départ; les tendres et
vives inquiétudes d'une mère et de ses en-
fants pour les jours précieux d'un roi son
époux et leur père ; celle d'une jeune prin-
cesse condamnée par le devoir, par l'hon-
neur même, l'âme des Français, à s'arracher
des bras de l'hyménée pour descendre dans
cet abîme souvent ignoré des sollicitudes
de la nature, que notre sexe altier a l'air
de dédaigner, quand il n'a pas la barbare
ingratitude de leur sourire avec mépris,
mais dont les continuelles atteintes le rap-
pellent sans cesse à cette voix tonnante du
46 VIE DE MADAME LOUISE.
sentiment, plus forte que les prétendues
vertus du stoïcisme imaginées par l'orgueil
ou par l'amour-propre des hommes ? Ma-
dame Louise les partagea au fond de son
âme, ces moments douloureux et hono-
rables.... Mais Louis XV et son fils sont déjà
en Flandre, et la voix de la nature et du sen-
timent, qui ne retentit plus à leurs oreilles,
retentit toujours au fond de leurs coeurs.
Le roi, étant arrivé le 6 mai (1745) à
Douai, se rendit le lendemain à Pontachin,
près de l'Escaut, à portée des tranchées de
Tournai ; de là il alla reconnaître le terrain
qui devait servir de champ de bataille. Toute
l'armée, en voyant le roi et monsieur le
Dauphin, fit entendre des acclamations de
joie. Les alliés passèrent le 10 et la nuit
du H à faire leurs dernières dispositions.
Jamais Louis XV ne marqua plus de gaîté
que la veille du combat. La conversation
roula sur les batailles où les rois s'étaient
VIE DE MADAME LOUISE. 47
trouvés en personne. Le roi dit que, depuis
la bataille de Poitiers, aucun roi de France
n'avait combattu avec son fils, et qu'aucun,
depuis saint Louis, n'avait gagné de vic-
toire signalée contre les Anglais ; qu'il espé-
rait avoir cet avantage. Il fut éveillé le pre-
mier, le jour de l'action; il éveilla lui-même
à quatre heures le comte d'Argenson, mi-
nistre de la guerre, qui, dans l'instant, en-
voya demander au maréchal de Saxe ses
derniers ordres. On trouva le maréchal dans
une voiture d'osier qui lui servait de lit, et
-dans laquelle il se faisait traîner, quand ses
forces épuisées ne lui permettaient plus
d'être à cheval. Le roi et son fils avaient déjà
passé un pont sur l'Escaut à Galonné; ils
allèrent prendre leur poste par delà la jus-
tice de Notre-Dame-aux-Bois, à mille toises
de ce pont, et précisément à l'entrée du
champ de bataille.
La suite du roi et de monsieur le Dau-
48 VIE DE MADAME LOUISE.
phin, qui composait une troupe nom-
breuse, était suivie d'une foule de per-
sonnes de toute espèce, qu'attirait cette
journée, et dont quelques-unes même
étaient montées sur des arbres pour voir le
spectacle d'une bataille. Celle-ci est une
des plus mémorables.
Disons-le à la gloire du roi et de mon-
sieur le Dauphin, jamais, depuis qu'on fai-
sait la guerre, on n'avait pourvu avec plus
de soin à soulager les maux attachés à ce
fléau, qu'à la journée de Fontenoy. Il y avait
des hôpitaux préparés dans toutes les villes
voisines, et surtout à Lille ; non-seulement
aucun secours, mais encore aucune com-
modité ne manquèrent, ni aux Français, ni
à leurs prisonniers blessés ; le zèle môme des
citoyens alla trop loin : on ne cessait d'ap-
porter de tous côtés aux malades des ali-
ments délicats, et les médecins des hôpi-
taux furent obligés de mettre un frein à cet
VIE DE MADAME LOUISE. 49
excès dangereux de bonne volonté. Enfin
les hôpitaux étaient si bien servis, que
presque tous les officiers aimaient mieux y ,
être traités que chez des particuliers, et
c'est ce qu'on n'avait pas encore vu.
Cette bataille décida du sort de la guerre,
prépara la conquête des Pays-Bas, et servit
de contre-poids à tous les événements mal-
heureux.
Qu'on nous permette de rétrograder sur
les événements, pour peindre de nouvelles
alarmes, de nouvelles inquiétudes et un
nouveau triomphe de l'amitié fraternelle.
Une jeune princesse, Thérèse-Félicité, âgée
d'un an de plus que Madame Louise, une
soeur qui donnait les plus douces espé-
rances, la compagne de son enfance, celle
avec qui la conformité d'âge lui donnait le
plus de rapports, cette soeur tombe malade;
sa maladie a tous les caractères de la mali-
gnité ; la tendresse maternelle est livrée à
3
50 VIE DE MADAME LOUISE.
toutes les angoisses de la douleur ; Marie
Leczinska et Louis XV sont à la veille d'é-
prouver de nouvelles pertes. Louise-Marie,
leur fille, et le duc d'Anjou, leur fils,
étaient morts à Versailles : la première, le
19 février 1733, à quatre ans et demi; le
second, le 7 avril de la même année, à
trente et un mois; et leurs coeurs encore
saignants de ces deux blessures .consécu-
tives, en offrant au Très-Haut l'hommage
de leur parfaite résignation, se guérissaient
à peine, lorsqu'ils apprirent le danger au-
quel les jours de leur fille Thérèse-Félicité
étaient exposés. Madame Louise et ses
soeurs partagent leur tendresse, leurs sol-
licitudes , leurs prières ; les coups de poi-
gnard les plus cruels se renouvellent et se
multiplient à chaque instant dans ces coeurs
sensibles et faits pour aimer; enfin on leur
apprend que la jeune princesse a cessé de
vivre (elle est morte à Fontevrault le 28 sep-
VIE DE MADAME LOUISE. M51
tembre 1744). Dès lors plus de repos pour
Madame Louise, elle est livrée à la plus
cruelle des douleurs ; ses regards se
tournent avec peine sur Mme de Soutlanges
et sur ses soeurs, et elle ne se retire d'au-
près d'elles que pour gémir douloureuse-
ment, en secret, de la première perte que
la tendresse fraternelle vient d'essuyer,
dans cet âge où les affections de la natures
sont d'autant plus vives-qu'elles sont moins
divisées et qu'elles, ont pour base la confor-
mité des goûts ou des occupations.
Ce qui n'est pas mains remarquable que
la victoire que Louis XV venait de rempor-
ter à Fontenoy, c'est le premier soin qu'il
eut de faire écrire le jour même à son mi-
nistre à la Haye, qu'il ne demandait, pour
prix de ses conquêtes, que la pacification
de l'Europe, et qu'il était prêt à envoyer
des plénipotentiaires à un congrès. Ainsi un
roi vainqueur demandait la paix ! auguste
52 VIE DE MADAME LOUISE.
emploi de la victoire qui ne manqua pas
d'être vivement senti par toute sa famille;
mais le système politique des autres puis-
sances s'opposant à ses dispositions, il fal-
lut continuer la guerre, et le roi et mon-
sieur le Dauphin se virent obligés de passer
à de nouvelles conquêtes.
Jamais époux, jamais père ne furent plus
tendrement aimés ; la reine et sa famille
avaient continuellement les yeux attachés
sur ces grands mouvements. Marie Lec-
zinska, tremblant pour les jours de son
époux et de son fils; la jeune Dauphine, à
peine consolée par les relations des succès
de l'armée, et à qui aucun des dangers
auxquels ils étaient exposés n'échappait;
Madame Louise et ses soeurs, avides de sa-
voir s'il ne leur était rien arrivé de fâcheux,
partageant leurs vives inquiétudes et adres-
sant leurs voeux assidus à l'Être suprême
pour la conservation de jours qui leur
VIE DE MADAME LOUISE. 53
étaient si chers : telle était la situation des
princesses, pendant que leurs époux et
leur père marchaient à des victoires.
Si les prospérités de Louis XV s'accrois-
saient dans les Pays-Bas, les anxiétés aug-
mentaient dans sa famille; la jeunesse de
Madame Louise n'en préservait point sa ten-
dresse filiale et fraternelle : la reine sa mère
et les princesses qui les partageaient, rede-
mandaient au ciel Louis XV et monsieur le
Dauphin. Depuis le départ du monarque,
on n'avait point goûté un instant de repos
et de tranquillité sur le destin de deux vies
aussi chères. Combien de prières élevées
jusqu'au trône de l'Éternel en leur faveur!
que d'actions de grâces sincères à chaque
nouvelle d'un nouveau succès de leur part !
que de voeux formés pour la réussite et la
prospérité de leurs armes ! Combien l'âme
douce et tendre d'un sexe que nous appe-
lons faible, parce que sa sensibilité, plus