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Vie de Melle Augustine Poirier, de Richelieu, modèle de la piété et de la charité dans le monde ; par M. l'abbé Pinard

De
252 pages
impr. de J. Bouserez (Tours). 1869. Poirier, Aug.. In-16, 262 p..
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VIE
DE
ILI,E AUGUST1NE POIRIER
DE RICHELIEU
m
MODÈLE DE LA PIÉTÉ ET DE LA CHARITE
DANS LE MONDE
PAR
M. LAEBÉ PINARD
Après le plaisir de taire lu bien,
je n'en connais point de préférable
a celui de le raconter ou de l'en-
tendre seulement raconter
T 0 r R s
IMPRI MERIE DE JULES BOUSEREZ
MDCCCLXIX
VIE
DE ILLE AUGUSTINE POIRIER
VIE
DE MLLE AUGUSTINE POIRIER
DE RICHELIEU
MODÈLE DE LA PIÉTÉ ET DE LA CHARITÉ
l}Á's LE MONDE
Après le plaisir de faire le bien,
je n'en connais point de préférable
à celui de le raconter ou de l'en-
tendre seulement raconter.
TOURS
IMPRIMERIE DE JULES BOUSEREZ
MDCCCLXIX
AUX JEUNES PERSONNES,
Qui que vous soyez, ami lecteur, quels que soient
votre âge, votre caractère, votre position dans le monde,
ce livre que vous venez d'ouvrir peut vous intéresser, et
vous être même très-utile. N'est-il pas commandé à tous
de pratiquer la piété et la charité, l'amour de Dieu et du
prochain, ces deux vertus fondamentales du christia-
nisme , qui se résument encore, comme Jésus-Christ le
dit expressément, dans la grande vertu de charité ?
J'ai cru cependant que je devais en faire plus spéciale-
ment hommage aux jeunes personnes, dont la charité
sera toujours le plus bel ornement. Et qu'on ne s'y
trompe pas, je n'entends point parler ici seulement des
jeunes personnes solidement chrétiennes , mais de toutes,
quelles que soient leurs dispositions , étant bien persuadé
que, si leur cœur n'est pas pur, il se purifiera, que, s'il
l'est, il se purifiera de plus en plus au feu sacré de cette
vertu.
L'amélioration de l'âme par la charité n'a rien de pé-
nible assurément ; car, si c'est la plus grande des vertus,
c'est aussi la plus agréable. On peut dire même qu'elle se
6
montre bienveillante pour tous à peu près également.
Elle sème les fleurs, à pleines mains, devant celui qui
marche dans les voies élevées de la perfection, et elle en
-répand aussi sous les pas de celui qui s'arrache aux sen-
tiers boueux du vice.
La vie que j'entreprends d'écrire prouvera surabon-
damment la première partie de cette assertion ; à l'appui
de la seconde, je me contenterai de rappeler un trait bien
frappant arrivé récemment dans cette ville où il se fait,
chaque jour, tant de mal que je ne sais si l'on doit en
dire du bien, et où il se fait aussi tant de bien que je ne
sais si l'on doit en dire du mal, selon l'ingénieuse pensée
de Corneille au sujet du çardinal de Richelieu.
Une de ces malheureuses jeunes filles qui vont y dis-
siper si rapidement et avec une si complète insousiance
les dons précieux qu'elles ont reçus de la Providence, se
préparait à une partie de plaisir qu'elle venait de former
avec ses amies. On était à ce temps de folie vulgairement
appelé Carnaval, et il s'agissait d'un bal masqué, pour la
nuit qui approchait. Elle allait donc avec empressement,
la bourse assez bien garnie, acheter ce dont elle avait
besoin pour compléter son déguisement. Tout occupée des
emplettes qu'elle voulait faire, elle ne songeait guère à
regarder ce qui pouvait se rencontrer sur son passage.
Elle remarqua cependant, dans l'enfoncement d'une
porte cochère, une pauvre femme qui tenait dans ses
bras deux enfants, encore en bas âge, mal vêtus comme
elle, ayant comme elle, sur leur visage pâle et décharné,
l'indice d'une profonde misère. - -
CI C'est sans doute une mère qui n'a rien à donner à ses
7
enfants, » se disait-elle intérieurement ; et elle accélérait
encore sa marche, pour avoir moins longtemps sous les
yeux ce triste tableau. Mais plus elle avançait, plus elle en
-était frappée. S'étant donc retournée, elle vit cette femme
la regarder d'un air suppliant, et lui montrer des yeux
ses enfants, comme pour mieux exciter sa commisération.
Elle ne peut résister davantage; elle s'approche tout
émue, adresse avec bonté différentes questions, et ce
qu'elle apprend surpassant encore ce qu'elle a soupçonné,
elle donne sans compter tout ce qu'elle a dans sa bourse,
et promet d'apporter bientôt d'autres secours. Elle est
fidèle à sa promesse, et aidée de quelques personnes à
qui elle a fait partager sa propre émotion, en leur pei-
gnant sous les couleurs les plus vives, tant elle en a
été frappée elle-même, le tableau qu'elle vient d'avoir
sous les yeux, elle a le bonheur de mettre cette malheu-
reuse et ses enfants au-dessus de la position désespérée
dans laquelle elle les a rencontrés.
Ses amies cependant avaient été fort étonnées de ne
point la voir à leur partie de plaisir ; d'autant plus qu'elle
n'était point ordinairement la dernière à se rendre à de
pareilles fêtes. Elles virent les jours, les semaines, les
mois s'écouler, sans en rien apprendre que des choses in-
certaines et contradictoires. Elles se déterminèrent donc à
aller la visiter, pour savoir par elles-mêmes ce qui lui
était arrivé. Celle-ci les reçut dans sa mansarde avec
autant de joie que précédemment ; mais ce n'était plus
cette joie folle et bruyante d'autrefois ; c'était, au con-
traire, une joie douce et calme, où se peignait l'état actuel
de son âme.
8
« Tu avais donc oublié notre dernière partie de plai-
sir ? » lui dirent ses amies, en l'embrassant.
— Point du tout, leur répondit-elle, sans chercher à
leur rien cacher. Je vous avouerai même que je m'y pré-
parais avec beaucoup d'empressement. Mais, tandis que
je courais à la folie, j'ai rencontré sur mon chemin
l'ange de la Charité. Je l'ai suivi, et je suis bien déter-
minée à ne point m'en séparer désormais.
— Voyons donc l'explication de cette énigme ! s'écriè-
rent ses amies , en se pressant autour d'elle.
— C'est facile, leur dit-elle ; et, sans affectation, mais
aussi sans rougir, elle leur raconta, trait pour trait,
l'événement que je viens de rapporter, et ceux qui l'avaient
suivi. «Vous comprenez actuellement, ajouta-t-elle en
finissant son récit, pourquoi ma vie est désormais plus
recueillie. Je compte bien ne point en changer ; et, si
vous voulez me croire, vous viendrez à moi, au lieu
d'essayer inutilement de me rappeler à vous. o
Je n'ai pas su au juste ce que firent ses amies. Je
crois bien pourtant qu'après une émotion qui se dissipa
plus ou moins rapidement, elles continuèrent leur vie
toute mondaine. Quant à elle, au lieu de rétrograder,
elle s'attacha chaque jour davantage à la charité, et arriva
bientôt à la pratique entière du christianisme, qui n'est,
bien. compris, que cette vertu élevée à sa plus haute per-
fection. Elle n'eut pas lieu de s'en repentir, au point de
vue même du bonheur terrestre ; et on l'entendait répéter
souvent cette pensée du roi-prophète, dont son cœur lui
attestait la vérité, aussi bien que les livres de piété qu'elle
lisait actuellement : « Un seul jour passé au service du
9
4*
Seigneur vaut mieux que mille au milieu des joies de
ce monde. »
0 vous qui avez commencé à lire ce livre, homme
grave peut-être, jeune homme, vous surtout, jeune per-
sonne , à qui je l'offre de préférence, comme allant plus
naturellement à votre cœur, vous y verrez l'ange de la
Piété et l'ange de la Charité conduisant comme par la main,
non pas accidentellement, mais depuis le commencement
de sa carrière jusqu'à la fin, celle dont j'ai entrepris de
raconter la sainte et modeste existence. Si ce tableau vous
touche, ne vous contentez pas de l'admirer seulement,
efforcez-vous de l'imiter, et vous reconnaîtrez prompte-
ment, vous aussi, que tout est dans la pratique des deux
vertus de piété et de charité, que là est le vrai, le beau
et le bien, que vous chercheriez inutilement ailleurs, et,
pour parler un langage plus approprié à la nature hu-
maine que celui de la philosophie, que c'est réellement
dans le double précepte de l'amour de Dieu et du prochain
que se trouve toute la loi, aussi bien que les prophètes ,
c'est-à-dire tout ce que nous avons à croire et à pratiquer.
Si vous n'avez pas le courage de mettre la main à
l'œuvre, la lecture de ce livre ne sera pas pour vous sans
jouissance; car, après le plaisir de faire le bien, je n'en
connais point de préférable à celui de le raconter, ou de
l'entendre seulement raconter.
INTRODUCTION
La charité en Dieu et dans l'humanité.
C'est un beau nom assurément que j'ai inséré
dans le titre de cet ouvrage : la Charité ! Il n'en est
point qui soit aujourd'hui plus souvent répété, plus
généralement accepté, vanté, goûté et même mis en
pratique, jusqu'à un certain point. On dirait presque
la réalisation du vœu formé par saint Jean., lorsque
ce bien-aimé disciple de Jésus, à qui il avait été
donné de reposer sur le cœur de son divin Maître,
fut arrivé au terme de sa longue carrière. On rap-
porte, en effet, que, ne pouvant plus marcher, il se
faisait porter dans l'assemblée des fidèles, où il se
bornait à dire : « Mes enfants, aimez-vous les uns
les autres 1 » Comme on lui demandait pourquoi il
répétait toujours la même chose, il répondit avec
douceur : « C'est que c'est là, par excellence, le
12 INTRODUCTION.
précepte du Seigneur, et je voudrais le voir gravé
dans tous les cœurs. »
Mais, hélas ! si on y regarde attentivement, il est
aisé de comprendre qu'un tel désir est loin d'être
accompli. Quand nous voyons ce grand précepte de
la charité rappelé, sinon de ligne en ligne, du moins
assez fréquemment, dans des livres où il y a tant à
redire, même sous-ce rapport, nous pouvons nous
demander s'il ne produit pas là l'effet de cette poudre
d'or répandue sur une mauvaise écriture, pour en
cacher l'imperfection, ou bien de ces riches enlumi-
nures pratiquées sur des feuilles sans valeur, pour
en déguiser la nullité. Quand nous l'entendons van-
ter par ceux qui sont bien éloignés de l'avoir dans le
cœur ou du moins d'en suivre les prescriptions, quand
nous le voyons passionner les peuples aussi bien que
les individus, faire sortir partout, du sein de notre
société vieillie, de magnifiques palais, frappés de son
cachet, nous pouvons nous demander encore s'il
n'est pas là comme cette couche de dorure étendue
sur un meuble antique que rongent les vers et qui
commence à se disloquer.
En fut-il ainsi réellement, que nous ne devrions
pas nous attrister outre mesure; car ce vernis sacré
n'est point inerte, comme ceux dont je viens de le
rapprocher. Il pénètre, au contraire, tout ce qu'il
touche, et ne peut manquer de l'améliorer, si rien
n'empêche son action.
INTRODUCTION. 13
Nous ne, serons nullement surpris de cet heureux
résultat, si, ne nous arrêtant pas au mot seulement,
nous essayons d'approfondir la nature même de. la
charité. D'essence véritablement divine, elle conserve
encore quelque chose de sa céleste origine alors
qu'elle est descendue du sein de Dieu jusque dans les
régions inférieures de la terre. C'est ce qu'il importe
de rappeler aussi brièvement que possible.
« Dieu est charité, » nous dit l'apôtre saint Jean,
(te -ép:, iv, 16 ):, et, par là, nous ne devons pas
entendre un attribut seulement, comme quand on
parle de la puissance, de la bonté, ou de quelque
goitre des perfections divines, mais une personne
même de la sainte Trinité, celle qui procède du Père
et du Fils, et que nous appelons le Saint-Esprit.
Dieu, qui est infini, existe de toute éternité, puisqu'il
ne peut avoir de limite sous aucun rapport. Mais,
en existant, il se connaît, et cette connaissance qu'il
a de lui-même, étant nécessairement infinie, forme la
seconde personne de la sainte Trinité, le Fils éter-
nellement engendré du Père. Cette connaissance que
le Père a de lui-même, et qu'on nomme son Intelli-
gence, son Verbe, son propre et unique Fils, la
seconde personne de la sainte Trinité, le Père l'aime
d'un amour infini et en est également aimé, et cet
amour réciproque, cette mutuelle aspiration du Père
et du Fils, forme la' troisième personne de la sainte
Trinité, le Saint-Esprit, qui procède éternellement
14 INTRODUCTION.
du Père et du Fils, et est un seul Dieu avec eux.
C'est la raison fondamentale pour laquelle la cha-
rité est chez les chrétiens ce qu'elle n'a jamais été ni
ne saurait être chez aucun autre peuple. Considérée
dans sa plus haute expression, ce n'est pas seulement
un attribut, avons-nous reconnu, mais une personne
même de la sainte Trinité. 0 amour infini, qui êtes
en Dieu, qui êtes Dieu véritablement, que ne m'est-il
donné de vous mieux connaître, et surtout de mieux
suivre vos salutaires inspirations! Quand j'aurais
reçu les dons les plus précieux de la nature et de la
grâce, je ne saurais pénétrer votre nature incompré-
hensible ; mais je puis du moins répéter, en me voi-
lant la face, la triple invocation qu'entendit, dans le
ciel, celui aux regards duquel s'est soulevé en partie
le voile de votre impénétrable mystère : « Saint,
Saint, Saint, est le Seigneur Dieu tout-puissant, qui
a été, qui est, et qui sera! » (Apoc., iv, 8.)
Débordant du cœur de Dieu, s'il est permis de
s'exprimer de la sorte, la charité divine se manifeste
au dehors par la création. Ce n'est plus l'amour infini,
dans toute la rigueur de l'expression, puisque ce n'est
plus Dieu lui-même; mais c'est encore une chose
divine, l'œuvre de Dieu, et quelle œuvre! Il la consi-
dère lui-même, avec complaisance, au moment de la
création, dans toutes les parties qui la composent,
et il donne à chacune sa haute approbation. Cette
œuvre qui embrasse les choses visibles et invisibles,
INTRODUCTION. 15
et qu'on peut appeler immense aussi, en un sens,
puisqu'elle porte véritablement le cachet de son au-
teur, se résume admirablement dans l'homme lui-
même, composé d'un corps et d'une âme, et que Dieu
a créé à son image et à sa ressemblance, comme il
l'a dit en propres termes, et comme nous pouvons
d'ailleurs le remarquer ici.
t « En effet, si nous imposons silence à nos sens, et
que nous nous renfermions pour un peu de temps
au fond de notre âme, c'est-à-dire dans cette partie
où la vérité se fait entendre, nous y verrons quelque
image de la Trinité que nous adorons. La pensée
que nous sentons naître comme le germe de notre
esprit, comme le fils de notre intelligence, nous
donne quelque idée du Fils de Dieu conçu éternelle-
ment dans l'intelligence du Père céleste. C'est pour-
quoi ce Fils de Dieu prend le nom de Verbe, afin que
nous entendions qu'il naît dans le sein du Père, non
comme naissent les corps, mais comme naît dans
notre âme cette parole intérieure que nous y sentons
quand nous contemplons la vérité.
« Mais la fécondité de notre esprit ne se termine
pas à cette parole intérieure, à cette pensée intellec-
tuelle, à cette image de la vérité qui se forme en nous.
Nous aimons et cette parole et l'esprit où elle naît,
et, en l'aimant, nous sentons en nous quelque chose
qui ne nous est pas moins précieux que notre esprit
et notre pensée, qui est le fruit de l'un et de l'autre,
16 INTRODUCTION.
qui les unit, qui s'unit à eux, et ne fait avec eux
qu'une même vie. » (Bossuet, Disc. sur f Hist. ziniv.)
Ainsi, par la création, par la formation de l'homme
surtout, Dieu ne s'est pas contenté de manifester au
dehors la charité qui est en lui, et qui est lui-même,
mais il a donné naissance à une nouvelle charité
d'un ordre inférieur, la charité dans l'humanité,
laquelle, remontant d'abord vers lui, devait redes-
cendre ensuite sur la terre, pour unir, par des liens
libres et par conséquent méritoires, tous lep mem-
bres de l'immense famille humaine, comme le sont,
par des liens nécessaires et sans mérite, les autres
créatures dépourvues de liberté. Mais, ô douleur !
abandonnée au libre arbitre de l'homme, la charité
a été repoussée de son cœur la plupart du temps.
Elle s'est même changée en haine, dans ce cœur cor-
rompu, et, à la place des biens qu'elle devait répandre
sur la terre, on a vu naître les plus grands maux. De
là, la jalousie, le fratricide, dans la première famille
à peine sortie du paradis terrestre. De là, les abomi-
nations de toute nature. Et ce ne sont pas seulement
des individus qui ont ainsi corrompu leurs voies, ce
sont des peuples entiers, c'est l'humanité tout entière.
En vain la justice divine a frappé un coup terrible
dont le souvenir, gravé partout, se conserve encore
dans la mémoire du genre humain, et se conservera
ainsi, de siècle en siècle, jusqu'à la génération la
plus reculée. L'humanité, un instant arrêtée dans sa
0
INTRODUCTION. 47
Il
voie de malice et de crimes, s'y est engagée de nou-
veau.
I Tout en laissant aux hommes la liberté qu'il leur
a donnée dès le commencement, Dieu désire pour-
tant les ramener au bien ; et, comme il est la charité
par essence, c'est surtout par le bras de la charité
qu'il désire les atteindre. La manifestation primitive
de cette charité ne les ayant pas maintenus dans le
devoir, une manifestation plus grande encore deve-
nait en quelque sorte nécessaire. Or, voyez si ce qu'il
a fait alors pour nous n'a pas atteint les limites
extrêmes. Le Verbe éternellement engendré par le
Père ne se contente pas de se faire entendre, comme
au moment de la création. Ayant pris un corps et
une âme en tout semblables aux nôtres, moins le
péché, il est venu s'assujettir, au milieu de nous, à
toutes les conditions de notre pauvre humanité. Que
dis-je 1 Il n'est point de misères, point d'humiliations
et de souffrances que les siennes n'aient de beaucoup
surpassées. On dirait que sa vertu divine a voulu
se mettre au-dessous de l'humanité tout entière, afin
de l'élever régénérée jusqu'au ciel.
Quoique l'incarnation du Verbe soit l'œuvre des
trois personnes divines, elle est cependant attribuée
plus particulièrement au Saint-Esprit, c'est-à-dire à
l'amour infini qui unit le Père et le Fils. Aussi
remarquez-vous que la charité, expression de cet
amour, brille surtout dans l'Homme-Dieu, à toutes
à
i8 INTRODUCTION.
les époques de sa vie,. et dans toutes les positions où
il lui plaît de se trouver, pour la régénération des
hommes.
Voyez-le d'abord dans l'étable de Bethléem. Qu'est-
ce qui le retient ici, dans cette crèche, lui à qui tout -
appartient? Qu'est-ce qui met, en cet état, sur ses
lèvres closes, cette expression d'incomparable dou-
ceur devant laquelle se prosternent les plus hautes
puissances du ciel et de la terre? La charité. Voyez-
le, un peu plus tard, soit quand il se retire en Égypte,
dans la société de Marie et de Joseph, soit quand il
étonne, dans le temple, les docteurs de la loi, par -La
sagesse de ses questions et de ses réponses, ou bien
encore quand, après ce premier triomphe, celui qui
fait toujours le plus d'impression sur un jeune cœur,
il se retire avec empressement dans la maison pater-
nelle, pour y reprendre sa vie de soumission et de
travail. Qu'est-ce qui lui donne cette figure d'enfant,
modèle de perfection, dont tant d'historiens ont parlé,
que tant d'artistes se sont efforcés de reproduire,
que nous avons nous-mêmes entrevue dans nos rêves,
mais dont il est impossible d'avoir une fidèle image?
La charité. Vous le voyez actuellement, tantôt dans
les synagogues ou les maisons particulières, tantôt
au milieu des villes et des bourgades, mais le plus
souvent dans les déserts et sur les montagnes,-pour-
suivi en tout lieu par les affligés qu'il console, par
les infirmes et les malades qu'il guérit, par la foule
INTRODUCTION. 19
épuisée de fatigues, qu'il nourrit miraculeusement,
en même temps qu'il l'instruit. Qu'annonce-t-il par-
tout? Que pratique-t-il lui-même avant tout? Nul ne
l'ignore, la charité. Après avoir ainsi passé sur la
terre en faisant le bien, il est enfin cloué sur un
infâme gibet par ceux qu'il a comblés de ses bien-
faits. Une telle ingratitude a-t-elle étouffé la charité
dans son cœur? Nullement. Quel est son dernier acte?
Quelle sa dernière parole? Quel son dernier soupir?
Un acte, une parole, un soupir de charité.
Le sacrifice sanglant du Calvaire est représenté et
continué chaque jour, d'une manière mystérieuse,
par le sacrifice de l'autel, auquel le Sauveur des
hommes ajoute la communion, c'est-à-dire la parti-
cipation à l'auguste Victime.
Jésus-Christ l'établit la veille même de sa mort.
Il était dans le Cénacle au milieu de ses plus chers
disciples, avec lesquels il faisait la Cène. Tout à coup
son cœur s'ouvre, frappé par l'amour, avant de l'être
par une lance, sur le Calvaire, et de ce divin cœur
sortent des pensées et des sentiments que l'oreille de
l'homme n'avait point encore entendus : « Je vous
donne un commandement nouveau, » leur disait-il,
« c'est que vous vous aimiez les uns les autres, comme
je vous ai aimés moi-même. Comme mon Père
m'a aimé, je vous ai aussi aimés; demeurez dans
mon amour. » (Joan., XIlI, 54; xv, 9.) Et, comme il
les sait trop faibles pour obtenir par eux-mêmes ce
20 INTRODUCTION.
grand résultat, il s'adresse à la toute-puissance de
son Père : a Père saint, » s'écrie-t-il, « conservez
dans mon nom ceux que vous m'avez donnés, afin
qu'ils soient un comme nous. Ce n'est pas seule-
ment pour eux que je prie, mais pour ceux ui doi-
vent croire en moi par leur parole, afin que tous
soient un, et que, comme vous, mon Père, êtes en
moi et moi en vous, ils soient de même un en nous. »
(Joan., xvii, ii., 20, 21.)
Afin d'établir de plus en plus, dans l'âme de ses
disciples, cette charité capable de reproduire, dans
l'humanité, l'unité qui est en Dieu même, Jésus-
Christ ne s'arrête point a l'efficacité de son enseigne-
ment et de sa prière, il y joint l'appui de ses actes,
et de quels actes ! Le voyez-vous quittant la Cène et
s'abaissant aux pieds de ses disciples, pour les leur
laver, afin que, comme il le recommande alors
expressément, ils ne dédaignent pas de se rendre les
uns aux autres les plus humbles services? Le voyez-
vous?. Mais c'est là le mystère des mystères, et je
n'ose plus parler moi-même. Écoutons Jésus-Christ.
« Il avait pris du pain, et l'ayant béni, il le rompit et
le donna à ses disciples, en disant : Prenez et man-
gez : ceci est mon corps. Et, prenant le calice, il
rendit grâces, et le leur donna, en disant : Buvez-en
tous : ceci est mon sang de la nouvelle alliance, qui
sera répandu en faveur de beaucoup, pour la rémis-
sion des péchés. » (Matth., xvi, 26, 27, 28.)
tNTRODUCTION. 2t
Quoi! Seigneur, ce n'était pas assez pour votre
amour de vous être fait homme, petit enfant, d'avoir
reposé nu dans une crèche ! Vous avez voulu vous
abaisser encore davantage, vous rendre réellement
présent, en tout temps et en tout lieu, sous les
apparences d'un peu de pain et de vin, afin que,
intercédant en faveur de tous, auprès de la justice
divine, continuellement offensée par nos péchés,
vous puissiez, d'un autre côté, être à la portée de
chacun, reposer sur ses lèvres, entrer dans son
cœur, le faire vivre de votre vie, et l'élever ainsi
jusqu'au ciel.
Si j'entreprenais d'expliquer tout ce qu'il y a
d'amour pour l'homme dans ce sacrifice, qui rem-
place si avantageusement, sous tous les rapports, les
sacrifices en usage par toute la terre avant l'éta-
blissement du christianisme, je remplirais des volu-
mes; et cependant j'aurais à peine effleuré mon
sujet, lequel, tenant à la nature divine, est par cela
même infini. Je dirai seulement, d'une manière
générale, que, dans la participation à cet inénar-
rable sacrifice, ordinairement appelée la sainte Com-
munion, l'IIomme-Dieu se donne sans réserve à
chacun de nous, et que de Lui, qui est tout, rien
alors n'apparaît. C'est le parfait accomplissement du
f précepte de la charité, tel qu'il nous l'a recommandé
ui-même, lorsque, dans ce langage familier qui,
par charité encore, met à la portée de tous les plus
22 INTRODUCTION.
hautes vérités , il nous dit : « Quand vous faites
l'aumône, que votre main gauche ignore ce qu'a fait
la droite. (Matth., vi, 3.)
La charité de Jésus-Christ devait tout naturelle-
ment passer avec lui dans ses Apôtres, mais il semble
que ce n'était point encore assez pour qu'elle y prît
racine. Il fallait que son sang, coulant sur la croix,
eût réellement racheté le monde, que sa parole,
après la résurrection, les embrasât d'un feu nou-
veau , et surtout que son Esprit, personnification de
l'âme dans Dieu lui-même, fût descendu sur eux et
en eût fait d'autres hommes. A partir de cette épo-
que, ce sont en effet des hommes de charité, comme
leur divin Maître. Écoutons leurs paroles, voyons
leurs actions.
« La charité de Dieu a été répandue dans DOi
cœurs par l'Esprit-Saint qui nous a été donné n
(Rom., v, 5), s'écrie l'un d'eux, celui qui n'était, il
est vrai, ni à la célébration de la Cène, ni à la des-
cente solennelle du Saint-Esprit, mais qui, ravi
jusqu'au troisième ciel, entendit là, au sein même
de l'amour, des paroles mystérieuses que la langue
humaine ne saurait répéter. (n Cor., xn, 2.,.)
« Qui donc me séparera de la charité du Christ ?
s'écrie-t-il encore ; » sera-ce la tribulation, ou l'an
goisse, ou la faim, ou la nudité, ou le danger, ou ia.
persécution, ou le glaive ? Car on nous regarde
comme des brebis destinées à la boucherie. Mais nous
INTRODUCTION. 23
sommes supérieure à tout cela, à cause de Celui qui
nous a aimés. » (Rom. vin, 35 —,) «La charité du
Christ nous presse, » dit-il ailleurs, (n Cor., v, 14.)
Rien n'est plus vrai. En Lui surtout, c'est comme un
feu dévorant qui ne lui permet de rester en place
nulle part. De quelque côté qu'il tourne ses pas, il
établit des églises florissantes qu'il évangélise de
vive voix ou par écrit, et qu'il fait évangéliser par de
fidèles représentants. Il est souvent arrêté par la
persécution; il est conduit, chargé de chaînes,
devant les tribunaux et dans les prisons; mais il
n'en prêche qu'avec plus de zèle et de succès la doc-
trine de Jésus-Christ. Le glaive qu'il a entrevu et
annoncé par avance le met enfin en possession du
royaume dans lequel il n'avait été ravi que pour
quelques instants, et, du haut du ciel, par son
intercession, sur la terre même encore, par les dis-
ciples qu'il a formés, par les églises qu'il a fondées,
par les chaînes qu'il a portées et qu'on baise avec
amour, par les écrits surtout qu'il a laissés, et qu'on
ne cesse de méditer et de commenter, comme nous
le faisons en ce moment, il continue son apostolat de
charité.
Différent peut-être quant à la forme, l'enseigne-
ment des autres apôtres ne diffère point, pour le
fondl de celui de saint Paul, et leurs actions sem-
blent même concorder davantage encore avec les
siennes. Nous voyons réellement, en chacun d'eux,
24 INTRODUCTION.
un continuateur de leur divin Maître, un autre lui-
même : leur personne s'étant comme effacée, pour
faire place à celle de Jésus-Christ, qui désormais vit
en eux, ainsi que saint Paul l'affirme expressément.
(Gai., 11, 20.) Saint Pierre, son vicaire snr la terre,
nous le représente, à la mort du moins, plus fidèle-
ment que les autres ; car il fut aussi crucifié, mais
la tête en bas, ne se jugeant pas digne de mourir
dans la même position que son divin Maître.
Le feu de la charité que le Sauveur apporta sur la
terre, il l'a communiqué d'abord g, ses Apôtres,
ceux-ci à leurs successeurs, et il en a été ainsi jus-
qu'à nous, et il en sera de même jusqu'à la fin.,
parce que Jésus-Christ doit toujours être avec son
Eglise, et y conserver son Esprit.
Qu'on ne dise pas que le monde, en entrant dans
-l'Église de Jésus-Christ, y a étouffé son esprit de
charité ; car, en repassant l'histoire, nous voyons ,
partout et toujours, des évêques, de simples prêtres,
sinon revêtus du même pouvoir surnaturel que les
apôtres, du moins pénétrés du même esprit de
charité.
Voulez-vous que nous en citions quelques-uns ?
C'est un Cyprien qui, dans une peste affreuse,
prodiguait ses soins, non-seulement à son troupeau,
mais aux infidèles, et même aux persécuteurs de
l'Église. C'est un Augustin dont les immenses tra-
vaux littéraires semblent avoir attendri le cœur, bien
INTRODUCTION. 25
2
loin de le dessécher. C'est un Martin dont toute la
vie a été un véritable miracle de charité. C'est un
Jean d'Alexandrie, surnommé l'Aumônier, parce
qu'on eût dit que son cœur produisait naturellement
l'aumône, comme l'arbre son fruit. C'est un Charles
Borromée qui porte lui-même des secours et des
paroles de consolation aux pestiférés, que la plu-
part fuient épouvantés, et qui, désirant appeler sur
lui seul les coups de la justice divine , marche ,
comme une victime, dans les rues de Milan, au
milieu des morts et des mourants, les pieds nus, la
corde au cou, les yeux fixés sur l'image de Jésus en
croix, à l'exemple duquel il voudrait mourir pour
son troupeau. C'est un Vincent de Paul, qu'on dirait
avoir £ u pour mission de soulager toutes les misères
dé l'humanité, et dont le temps, qui détruit tout,
n'a fait que consolider les bonnes œuvres. C'est un
Belzunce, ce Borromée français, dont le dévoue-
ment et le zèle excitèrent l'admiration de toute
l'Europe, dans une peste qui ravagea Marseille, au
commencement du XVIIIe siècle. Et de nos jours
dans ce Paris, si souvent appelé la Babylone mo-
derne , qui n'a admiré ces deux évêques se dévouant
successivement pour leur troupeau, le premier dans
un hôpital, en transportant lui-même sur ses bras
des cholériques qu'il sait avoir saccagé sa demeure;
le second sur une barricade, où il reçoit le coup'
mortel en échange de la paix qu'il vient apporter ?
26 INTRODUCTION.
Le monde, en entrant dans fÉglise, n'y a donc
point étouffé l'esprit de charité. On dirait avec
plus de vérité peut-être qu'il s'en est lui-même
jusqu'à un certain point pénétré. N'est-ce pas de ce
monde, en effet, que sortent ces familles de toute
dénomination et de toute langue qui, sous une règle
plus ou moins sévère, se disposent à vivre et à
mourir pour la charité, et s'y trouvent tout d'abord
préparées, quand il en est besoin ? Soit que vous ayez
à soigner les maux qui affligent ordinairement l'hu-
manité , soit plutôt que vous ayez à combattre quel-
qu'un de ces fléaux qui viennent de temps en temps
jeter au milieu de nous l'épouvante, élevez un
instant l'étendard de la charité, dites quelques mots
seulement, et vous les voyez accourir par milliers,
comme d'intrépides soldats à la voix de leur chef. Ils
seront d'autant plus nombreux et empressés que le
danger sera plus redoutable. La plupart même sou-
riront à la mort, assurés que cette mort est le glorieux
passage du temps à l'éternité.
Que nul, à ce moment, ne vienne leur parler de
leurs parents les plus chers, comme les Juifs à Jésus,
pendant l'accomplissement de leur mission. Leurs
parents les plus chers, ah I ce sont ceux qui écoutent
comme eux la parole de Dieu et qui la suivent, ce
sont surtout ceux qui réclament toute leur sollici-
tude et tous leurs soins. Plus ils les voient faibles,
souffrants, exposés à la mort, et plus ils les aiment.
INTRODUCTION. 27
"Ce sont là véritablement leurs frères, leurs sœurs,
leurs enfants, et même leurs pères et leurs mères,
do ces noms doux et sacrés leur sont rendus avec
reconnaissance.
Qu'aucun, non plus, ne vienne leur parler de la
faiblesse de leur constitution ou de leur sexe; car ce
sont quelquefois les plus faibles sous ce rapport,
qui montrent, aux yeux étonnés, le plus de courage
et de force, et qui excitent, par cela même, le plus
d'admiration. « Peut-être n'y a-t-il rien de plus
grand sur la terre, » a dit le chef de l'incrédulité
moderne, qui pourtant a tout dénigré en religion,
< que le sacrifice que fait un sexe délicat de la beauté,
de la jeunesse, souvent de la haute naissance et de
la fortune, pour soulager, dans les hôpitaux, ce
ramas de toutes les misères humaines, dont la vue
est si humiliante pour l'orgueil humain, et si révol-
tante pour notre délicatesse. Les peuples séparés de la
communion romaine n'ont imité qu'imparfaitement
une charité si généreuse. » (Essai sur- f Hist. gén.)
Actuellement, voyons le monde. Au plus fort
même de son agitation et de ses crimes, que de
wertus encore, et surtout que d'oeuvres de charité!
-Ceux qui les pratiquent n'ont point quitté leur
-position sociale, et ils y ont conservé, je sup-
pose, toute leur liberté d'action. Sans autre asso-
Hinfion que la famille et l'Église, sans autre règle que
l'Évangile, sans autre voile que la modestie, des
28 INTRODUCTION.
jeunes filles, des femmes chrétiennes peuvent être
d'excellentes sœurs ou mères de charité. Regardez au
plus haut dégré de l'échelle sociale. C'est une prin-
cesse qui quitte les marches du trône, et peut-être
le trône lui-même, pour aller visiter les hôpitaux,
sans craindre le dégoût qu'on y éprouve et l'infec-
tion de l'air qu'on y respire. Elle a pris auprès des
malades le ton, le langage, toutes les manières
d'une sœur de Charité. C'est au point que les ma-
lades eux-mêmes s'y méprennent. « Merci, ma
sœur, » lui disent quelques-uns ; et lorsque, s'aper-
cevant de leur erreur, ils veulent se reprendre :
« Continuez, » leur dit-elle avec douceur, « c'est le
plus beau titre que je puisse recevoir. » Elle avait
raison ; car la charité nous donne la royauté des
âmes, et met sur nos têtes la plus belle couronne
que nous puissions porter. Ceux qui règnent par
elle n'appartiennent pas à une race royale seulement,
mais à une race en quelque sorte divine.
Au moment où nous exprimions cette pensée,
nous l'entendions confirmer, de la manière la plus
touchante, par le témoignage du peuple, acclamant
la courageuse princesse, qui venait de visiter à
plusieurs reprises de malheureux cholériques. Ce
n'était pas au cri de Vive l'Impératrice ! mais bien
plutôt au cri de Vive la sœur de Charité l qu'elle
était partout accueillie, avec le plus chaleureux
enthousiasme. Le premier de ces cris n'était pas à la
- INTRODUCTION. 29
hauteur de ce qu'elle venait de faire, le second seul,
pensait-on, pouvait la louer dignement.
Aimez-vous mieux que nous considérions l'exer-
cice de la charité chez des personnes placées à
quelques degrés plus bas dans l'échelle sociale?
Nous sommes à Paris, je suppose, ou dans quelque
grande ville de province. Jetez les yeux sur cette
jeune personne vêtue richement, mais sans luxe.
Elle appartient à l'une de nos plus nobles familles.
Ses amies, ses sœurs peut-être sont, en ce moment,
dans quelque réunion de plaisir ou songent à y aller,
mais elle a de tout autres sollicitudes. Elle vient
d'apprendre qu'un ouvrier laborieux a fait une chute
qui le met hors d'état, pendant quelque temps, de
gagner sa vie et celle de sa nombreuse famille, et
elle s'empresse d'aller porter à ces malheureux les
secours dont ils ont besoin. Voulez-vous que nous
descendions jusqu'au dernier rang de la société?
Le bien qui s'y fait sans autre ressource, la plu-
part du temps, qu'une énergique volonté, n'en
paraîtra que plus admirable. Nous voilà dans une
petite ville ou un hameau. C'est la fille, la femme
peut-être d'un ouvrier ou même d'un cultivateur
que nous remarquons. Elle est venue, sajournéefinie,
apporter quelque chose à une voisine malade : « Quoi !
vous aussi, » lui dit la malade, « vous qui n'en
avez pas trop pour votre famille! » — « C'est vrai,»
répond celle qui est venue la visiter, « et je n'en
connais que mieux vos privations. »
30 INTRODUCTION.
Ah ! s'il se trouvait, dans chaque localité , un cer-
tain nombre de personnes consacrées ainsi aux bonnes
œuvres, quel bien de tout genre n'y feraient-elles
pas ? Il ne serait pas nécessaire, pour cela, qu'elles
eussent quitté leurs parents et amis, et se fussent
engagées dans un ordre quelconque. Volontaires de
la charité, elles en seconderaient puissamment la
milice régulière, et, dans la lutte incessante du bien
contre le mal, elles l'aideraient à obtenir des succès
qui n'eussent jamais été obtenus sans leur assis-
tance.
Telle fut, à Richelieu, Mlle Augustine Poirier,
dont je présente ici la vie comme un véritable
modèle de la piété et de la charité dans le monde.
Son nom de baptême surtout est réellement devenu,
dans le pays, synonyme de ces deux vertus. Aussi
est-ce sous ce nom que je la désignerai habituel-
lement, comme on le faisait, du reste, de son
vivant.
CHAPITRE PREMIER
Naissance de Mlle Augustine. — État des âmes à cette époque.—
Mission de piété et de charité qu'elle fut appelée à remplir.
Je me suis demandé plusieurs fois, avant de com-
mencer la vie que j'entreprends d'écrire, et je me le
demande encore en commençant, si cette vie fut assez
remarquable pour avoir les honneurs de la publicité. On
ne voit là, en effet, aucune action d'éclat, dans le sens
ordinairement attaché à cc mot, et il serait même assez
difficile d'y trouver quelques pensées saillantes.
Sans doute, mais il y a quelque chose de bien supé-
rieur aux belles pensées, et même aux belles actions, ce
sont les bonnes œuvres. Une seule suffit quelquefois pour
rendre un nom impérissable. Qu'est-ce alors que plus
d'un demi-siècle de ces œuvres accomplies sans recherche
et même sans pensée de gloire , uniquement par amour
de Dieu et de l'humanité? Ah! je ne crains pas de le
— 32 —
dire , c'est un tableau du plus grand prix, qui, quoique,
caché, n'en mérite pas moins de fixer les regards du ciel
même, et sur lequel on ne saurait trop appeler ceux des
hommes, pour qu'ils l'admirent et s'efforcent surtout de
l'imiter.
Comme.il le fit pour lui-même, et pour un grand
nombre de ses plus fidèles serviteurs, le Seigneur a voulu
que le berceau de celle qu'il destinait à être le canal
d'une infinité de grâces se trouvât dans un lieu peu
connu. Elle naquit à Luzé, l'une des plus petites com-
munes du canton de Richelieu, à l'extrémité du départe-
ment d'Indre-et-Loire. La maison où elle vit le jour n'est
pas cependant sans quelque distinction. Cette maison
s'appelle Latouche, non que porta l'une de ses aïeules.
On y voit une chapelle, qui était bien délaissée alors,
sans doute, par suite du malheur des temps, mais
qu'elle fit plus tard restaurer et bénir.
Elle vint au monde le 16 mars 1804. Son père, qui
était maire de Luzé, et l'un des plus riches propriétaires
des environs, s'appelait Augustin-Bernard Poirier, et sa
mère, Marie-Éléonore Menant. Le lendemain même de
sa naissance, elle fut portée à l'église paroissiale, pour y
recevoir le sacrement de baptême. Elle eut pour parrain
l'un des amis de la famille, nommé Sevold Pocquet de
Livonnière, et pour marraine , Marguerite - Éléonore
Poirier, l'ainée de ses sœurs.
Personne ne pouvait prévoir alors ce qu'elle devait être
un jour. C'était pourtant une année de grande espé-
rance. La France sortait glorieuse de ces troubles qui
avaient causé tant de bouleversement, en religion sur- -
— 33 —
2"
tout. Tandis qu'un simple desservant, devenu plus tard
secrétaire général de l'Archevêché de Tours, appelait,
par le baptême, dans une modeste église de campagne,
la grâce de Dieu sur cette enfant, qu'il nommait Augus-
tine, le Souverain Pontife, vicaire de Jésus-Christ, était
sur le point de quitter la capitale du monde chrétien,
pour appeler, par la plus solennelle consécration, dans
l'église métropolitaine de la capitale de France, toutes les
bénédictions de Dieu sur le puissant restaurateur du
culte, qu'il allait, de son côté, proclamer Empereur.
I Si vous me demandez pourquoi ce rapprochement
entre deux faits dont l'un a autant d'éclat que l'autre en
a peu , je vous répondrai d'abord qu'ils se trouvent rap-
prochés par les dates, et je ne craindrai pas d'ajouter en-
suite que, par leur nature intrinsèque , ils le sont beau-
coup plus qu'on ne se l'imagine.
1 Ce n'était pas à Paris seulement et dans les hautes
régions gouvernementales qu'avaient eu lieu les boule-
versements dont je viens de parler, c'était dans toutes les
villes de province, et jusque dans les plus humbles
villages. Oui, personne ne l'ignore, partout d'incroya-
bles efforts avaient été faits afin d'effacer, autant que
possible, le passé religieux, et de mettre à sa place je
ne sais quelles nouveautés sacriléges non moins qu'ab-
surdes. Partout les églises avaient été fermées , si ce n'est
même saccagées et profanées par des prédications et des
chants impies, sauvages quelquefois, par un culte déri-
soire et immoral. Partout les personnes les plus respec-
rtables, les ministres de la religion principalement,
avaient été dénoncés , poursuivis, arrêtés, envoyés en
— 3" -
exil, ou retenus dans les prisons, d'où ils étaient poussés
pêle-mêle sur les échafauds, avec une effroyable rapidité,
si même on n'employait des moyens de destruction plus
expéditifs encore, tels que les noyades et les fusillades.
Il est aisé de voir, d'après ce que j'ai dit, pourquoi ce
temps malheureux fut appelé la terreur, c'est qu'elle
régnait alors dans toutes les parties de la France : dans
les villes, dans les villages, dans les hameaux, dans les
fermes, et jusque dans les bois, où de malheureux pro-
scrits étaient souvent obligés de se retirer.
Ce n'est pas qu'on ne vît aussi alors, comme par com-
pensation , de nobles dévouements. Il y en eut même de
la part de ceux qui, par leur condition, leur sexe ou leur
âge , paraissaient les moins aptes à en montrer. Que de
pauvres ouvriers , en effet, que de servantes infirmes ou
âgées, que de jeunes filles, que d'enfants ont risqué, si ce
n'est donné leur vie pour un père, pour un ministre de
la religion, pour un maître ! Mais, en général, les âmes
étaient comme paralysées par la terreur, en sorte qu'on
voyait des masses de braves gens se laisser presque par-
tout enchaîner et conduire à la mort, sans rien dire, par
quelques lâches scélérats. Sous ce silence de mort cependant
couvait la haine fomentée par les souffrances de toute
nature, d'autant plus violente intérieurement qu'elle ne
pouvait se répandre au dehors ; elle courait partout sour-
dement, jusque dans l'intimité des familles. Il est tou-
jours difficile, vu les passions des hommes, de maintenir
l'ordre et la paix, dans les petites sociétés comme dans
les grandes, alors que tout semble y concourir. Qu'était-
ce donc quand tout portait, au contraire, au désordre
— 35 -
et à la guerre? « Ah ! Monsieur,» me disait, un jour, un
homme dont les jeunes années s'étaient écoulées dans ces
temps néfastes, « si vous saviez quel air empesté nous avons
respiré ! Je suis étonné que la génération actuelle, bien
mauvaise assurément, ne le soit pas encore davantage. »
| Ces maux individuels, ces désordres partiels, qu'on
pouvait regarder comme le produit, l'ondulation même
du désordre gouvernemental, allaient sans doute cesser,
extérieurement du moins, dès que l'ordre serait rétabli ;
mais cela ne suffisait pas. Il fallait, pour chaque partie
du corps social, des mains dévouées et habiles, qui
pussent sonder les plaies et les guérir. Pour parler ici
sans figure, à ces âmes élevées dans l'ignorance et même
dans les mépris de la religion, sans amour du prochain ,
comme sans amour de Dieu, ulcérées par la haine,
malheureuses elles-mêmes et soupirant après le malheur
des autres, il fallait des âmes profondément pieuses,
sincèrement charitables, qui les appelassent avec elles
au pied des autels, et, en les rapprochant ainsi les
unes des autres dans les bras de l'Église, les élevassent
purifiées jusqu'au ciel.
C'est ce qui se voit partout à cette époque, si on y
regarde attentivement. Oui, tandis que, du haut de son
trône, l'homme providentiel, par excellence, arrête ce
grand désordre qui a causé tant de maux à la France, il
y a dans toute localité , même dans les plus petites , des
restaurateurs secondaires, suscités aussi par la Provi-
dence , lesquels remplissant une mission moins éclatante,
mais non moins salutaire, versent sur les plaies du
corps et de l'âme le baume du_Samaritain.
— 36 —
Cela était d'ailleurs dans la nature des choses, les
maux qui affligent le corps social produisant presque
toujours une réaction propre à les guérir. Un de nos
écrivains les plus distingués fait remarquer qu'une
époque agitée est ordinairement suivie d'une époque
brillante, et la raison qu'il en donne, c'est que les grands
événements, en frappant l'âme, ouvrent nécessairement
l'intelligence. Mais s'il en est ainsi de l'intelligence, à
plus, forte raison du cœur, encore plus impressionnable.
Voilà pourquoi tant de saints ministres de la religion
s'empressent, dans chaque paroisse, à l'ouverture des
églises , de venir faire l'œuvre à laquelle le Seigneur les
convie. Voilà pourquoi, en dehors même du sanctuaire,
tant de nobles cœurs viennent les aider dans leur mission
réparatricé. Les femmes ne montrent pas moins de zèle
alors que lés hommes. Au nombre des plus zélées , je dois
mettre, quoique venue un peu tardivement et longtemps
cachée 'sous d'humbles apparences, celle dont j'ai entre-
pris d'écrire la vie. :
Ce n'est pas moi, du reste, qui ai eu le premier cette
pensée. Elle m'a été suggérée par la personne qui la
remplaça pendant plusieurs années dans la direction
de la jeunesse richelaise, après avoir été l'une de ses plus
intimes confidentes : « Oui, » ne cesse-t-elle de répéter
les larmes aux yeux, au souvenir de ce qu'elle lui doit,
elle aussi, a oui, Mlle Augustine a été véritablement suscitée
par la Providence pour rétablir dans notre pays la piété,
sinon détruite, du moins considérablement affaiblie par
la tourmente révolutionnaire, et, avec la piété, la cha-
rité , sa plus douce compagne. »
— 37 ..;.
C'est très-vrai. Je dirai même que plus je me suis arrêté
iLcette réflexion, et plus je l'ai trouvée juste. Aussi, quand
j"cus remarqué que le baptême de notre modeste héroïne
coïncidait avec le couronnement de celui à qui nous
devons le rétablissement de la religion en France, il m'a
semblé voir, dans l'église de Luzé, l'esprit de douceur
s'unir à elle , par l'onction du baptême , pour lui faire
remplir sa mission de piété et de charité , en même temps
que, dans Notre-Dame de Paris, l'esprit d'intelligence et
de force était donné au grand restaurateur, pour le
mettre en état de remplir sa haute mission.
Il est incontestable, du reste, et cela ressort même de
ce que je viens de dire, que, si les hommes sont des
instruments dont Dieu se sert pour arriver à ses fins , ce
ne sont pas des instruments aveugles, et, par consé-
quent, sans mérite. Il leur laisse évidemment le libre
exercice de leurs facultés, auxquelles il donne, par sa
grâce, une plus grande vertu. Là, c'est le lion redou-
table- qu'il lance contre l'esprit de désordre pour le ter-
rasser et le faire rentrer dans l'abîme ; ici, c'est la douce
colombe qu'il charge d'aller porter aux âmes affligées le
rameau de la paix.
CHAPITRE II.
La famille de Mlle Augustine. — La bienfaisance est comme le
caractère distinctif des différents membres qui la composent.
— C'est en elle surtout que doit briller cette grande vertu.
Cette propension aux bonnes œuvres qui se manifesta
dans Mlle Augustine dès ses plus tendres années, et qui
ne fit que s'accroître pendant tout le cours de son exis-
tence , elle lui vint de Dieu, sans aucun doute, puisque
tout don parfait descend d'en haut, comme disent les
Écritures (Jaco., i, 17); mais elle lui fut communiquée,
en grande partie du moins , par l'entremise de ses bons
parents, lesquels lui procurèrent en même temps, par
leur position sociale et pécuniaire, toute facilité pour
l'exercer.
Son père et sa mère appartenaient également à cette
haute et bonne bourgeoisie qui devait tout naturellement
lilors prendre la place de la noblesse, en partie détruite
par la révolution. Ils remplirent dignement, dans ces
— 40 -
temps difficiles, l'importante mission à laquelle ils se
trouvaient appelés par la divine Providence. Leur for-
tune , sans être extraordinaire en soi, l'était pour eux,
par suite de la modération de leurs désirs, et ils en
faisaient un excellent usage. Combien souffraient alors,
dans les campagnes comme dans les villes ! Les guerres
presque continuelles , le défaut de bras pour cultiver la
terre , les mauvaises récoltes , l'impôt toujours croissant
mettaient un grand nombre de familles en état de gène ,
pour ne pas dire de misère. Les choses les plus essentielles
à la vie, le pain même manquait chez beaucoup de monde.
Les parents de Mlle Augustine en soulageaient autant qu'ils
pouvaient. Bien loin de spéculer, comme beaucoup d'au-
tres , sur la misère publique, pour vendre cher leurs
denrées, et accroître ainsi leur fortune, ils en baissaient
le prix, au contraire, et- quelquefois même, les don-
naient complètement. Il se faisait chez eux, chaque
mois, et, quand les besoins le demandaient, chffle.
semaine et même chaque jour, une large distribution de
pain aux malheureux.
Généreuse famille! elle faisait seule, avec empresse-
ment, ce que ne font qu'avec répugnance de fortes et
riches communes, soutenues même du Gouvernement.
Ne voyez-vous pas là, en effet, le. véritable bureau de
bienfaisance, n'ayant point d'autres limites que les besoins
du pauvre, d'autre ordonnateur que le cœur ?
Le père ne s'occupait pas moins que la mère de ces
œuvres de charité. Nul n'en saurait douter de ceux qui le
connurent. Il suffirait même de l'avoir vu, pour croir-e-à
tout son dévouement. Je l'ai connu dans mon enfance,
— 41 —
t homme bienfaisant, et, depuis, son air de bonté ne s'est *
amais effacé de mon souvenir. Bien loin d'avoir rien de hau-
:ain et de repoussant,'il avait, au contraire, sur son visage
ît dans toute sa personne, je ne sais quoi de doux et d'af-
lable qui semblait dire à tous, aux malheureux principa-
emernt ; « Ne craignez pas de vous approcher de moi ! »
lue dis-je? il allait lui-même au-devant de ceux qui
l'osaient venir à lui. Des personnes qui l'ont vu d'assez
rèSo pour savoir bien des choses que sa modestie eût
roulu cather, m'ont assuré que souvent, soupçonnant la
nisère chez des hommes de travail qui n'osaient la faire
onnaître, il s'était introduit chez eux avec la plus grande
liscrétion, et avait pu leur dire, sans. les humilier :
i Allez à la maison ; on vous donnera ce dont vous avez
tesoin. »
Appelé à faire paartie de l'administration municipale, à
/uzé d'abord, puis au chef-lieu de canton, chargé même
uelquefois des délégations les plus délicates et les plus
pineuses, à une époque où fermentaient vivement les
lassions politiques , il sut toujours , par la bonté de son
ceur, adoucir, autant que possible, les rigueurs de sa
[lission. Il ne balança même pas plusieurs fois, quand
l crut que cela n'exposait personne, et ne pouvait sur-
out compromettre l'intérêt public, à prévenir ceux chez
ui il avait reçu ordre de faire les plus minutieuses per-
uisitions. Je l'ai pourtant entendu accuser, par d'anciens
ailitaires, d'un excès de royalisme. Mais c'est que,
onnant eux-mêmes dans un excès contraire, ils le
tlgeaiept à leur point de vue trompeur. Fût-elle fondée
'ailleurs, cette accusation ne pouvait affaiblir sa réputa-
— 42 —
tion de bonté. Elle l'eût plutôt confirmée , en un sens,
puisque, au sortir des maux de la révolution, les
hommes de bien devaient naturellement se précipiter dans-
le parti opposé.
Ce qui dominait réellement en lui, c'était cette bonté
d'âme qui nous porte à venir en aide à ceux qui ont
besoin de nous. Nous venons de voir comment il y subor-
donnait quelquefois ses idées politiques ; nous allons voir
comment il fut tenté, un jour, d'y subordonner, je ne
dirai pas ses idées religieuses, mais une pratique de
temps immémorial en usage dans l'Église.
Dans les temps difficiles où il s'est trouvé, il cherchait
tous les moyens de soulager les malheureux : « A quoi
bon le pain bénit? « pensa-t-il à cette occasion. » On lei
remplacerait avantageusement par quelques livres de pain
données aux pauvres. » Je ne dis pas que cela ne pût et
ne dût même se faire, momentanément du moins, dans
des cas extraordinaires, puisqu'on est réduit quelquefois à
vendre les vases sacrés pour soulager les membres souf-
frants de Jésus-Christ ; mais le tenter sans nécessité et
d'une manière absolue, ce serait aller contre le but même
qu'on se proposerait d'atteindre ; car ce serait affaiblira
tôt ou tard, la charité chrétienne, mère de toutes les
bonnes œuvres. Cette idée fut rejetée, et devait l'être, à
Richelieu surtout. Elle n'en montre pas moins l'ardente
sollicitude du père de Mlle Augustine pour nourrir les
pauvres dont il avait à s'occuper. j
En dehors de ses fonctions administratives, il étai
encore au service de chacun. Était-il besoin de faire en-*
tendre quelque part des paroles de consolation, d'allei
- 43 -
lettre la paix dans une famille, de concilier les intérêts,
ni divisent encore plus que la haine et l'engendrent
resque toujours? Il s'en chargeait volontiers, et il appor-
dt à Faccomplissement de ces différentes missions une
ptitude et un zèle qui manquaient rarement de réussir.
'était'pour lui comme un sacerdoce laïc, comme un
postolat civil, pour lequel, bien loin de rien demander,
se sacrifiait lui-même, à l'exemple de l'Apôtre des
ations. Et, en effet, nous le verrons mourir, dans un
cre peu avancé, frappé, au milieu des champs, d'une
itaque d'apoplexie, qui n'aurait point eu lieu peut-être,
a n'aurait pas eu du moins les mêmes conséquences, si,
ténageant davantage sa santé , il ne se fût pas toujours
Dpressé d'aller partout où l'appelait un service à rendre.
Ce fut dans cette atmosphère de bienfaisance que notre
ugustine, si heureusement née, commença à respirer,
; passa tout le temps de son enfance et de sa jeunesse.
a la vois, dès ses plus tendres années , comme l'ange de
charité, dans la maison paternelle. Elle est là, quand
s indigents, soit réunis , soit séparément, viennent
emander les secours que sa mère a coutume de leur
)nner. C'est elle souvent qui est chargée de les leur
mettre, préludant ainsi aux distributions plus considé-
ibles qu'elle leur fera plus tard, en son propre nom , et
DUT la bonne répartition desquelles elle ne dédaignera
as d'aller elle-même au domicile de chacun. Elle est là
icore, quand on vient demander à son père un avis
ilutaire. Elle ne peut prendre part à cette seconde sorte
a bienfaisance, comme elle l'a fait pour la première ;
Lais elle commence à comprendre que l'assistance spiri-
— 44 —
tuelle n'est pas moins nécessaire que l'assistance corpo-
relle ; que l'homme vivant, comme dit Notre-Seigneul'
Jésus-Christ, non-seulement de pain , mais de toute
parole sortie de la bouche de Dieu, il faut que cette
parole, recueillie par la sagesse, soit distribuée pour les
besoins de l'âme, comme le pain l'est pour les besoins du
corps; et déjà sans doute se forme dans son cœur lë
secret désir, qu'elle réalisa si bien dans la suite, de!
donner de bons conseils à tous ceux qui lui en demande-
ront. C'est peut-être ce qui la préoccupe déjà le plus
vivement. Aussi la verrons-nous plus tard renouveler;
son père, dont elle portait le nom, et dont elle avait toute
la bonté naturelle. Il y eut toutefois cette différence entre
le dévouement du père et celui de la fille, que le dévoue-i
ment du père se renferma plus particulièrement dans la
sphère des intérêts matériels , et celui de la fille dans la:
sphère des intérêts spirituels.
Que les parents ne l'oublient pas, et ce sera pour eux'
un puissant encouragement au bien, leur vie ne finit pres-
que jamais, ici-bas, à leur mort, mais elle se continue
ordinairement dans leurs descendants. Il n'y a pas jus-
qu'au moindre mouvement de leur cœur qui ne fasse
battre encore celui de leurs enfants , et même quelquefois
celui de leurs petits-enfants. Sans sortir de la famille de
Mlle Augustine, nous en avons un exemple bien frap
pant, que nous croyons d'autant plus à propos de citer
ici qu'il se trouve intimement lié à sa propre vie.
C'est bien elle assurément qui recueillit avec le plus id
soin la tradition de bienfaisance laissée par ses parents i
c'est elle qui la conserva comme la partie la plus précieus
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le leur héritage, l'accrut de plus en plus chaque jour,
it, par tous les moyens que le christianisme met à notre
lis-position, l'éleva à un dégré qu'il est difficile de sur-
passer et même d'atteindre. Les autres membres de la
amille se gardèrent bien cependant de la répudier. Ses
lœurs se montrèrent toujours charitables , et l'une d'elles
iut le bonheur de faire passer dans le cœur de son fils ,
iur lequel agissaient aussi probablement les exemples et
es prières de la tante, ces sentiments de bienfaisance
[ui sont comme les titres de noblesse de la famille.
Celui-ci, ayant embrassé la carrière militaire, parvint
jromptement à l'un des grades les plus élevés de l'armée.
Il dut, je n'en doute pas, ce rapide avancement aux
vertus qui font principalement le soldat, et, à l'occasion,
.e héros, telles que la soumission, le dévouement, la
prudence; mais il le dut aussi, je n'en doute pas non
plus, à cette vertu qui orne et favorise toutes les autres ,
le veux dire la charité; car il s'empressait toujours, à
chaque grade qu'il obtenait, de faire distribuer de l'ar-
gent aux pauvres du pays , dont sa tante , disait-il, était
réellement la mère ; et cet acte de pieuse reconnaissance
était bientôt suivi d'une nouvelle faveur. Comme, depuis
l'établissement du christianisme, nous sommes tous con-
vaincus que donner aux pauvres c'est prêter à Dieu , qui
le rend avec usure, nous manquons rarement, il est vrai,
de faire quelque aumône quand nous voulons réussir, et
on le remarque à peine, généralement parlant, mais,
lorsque cela a lieu avec des circonstances extraordinaires,
beaucoup l'admirent, et cette admiration passe quelque-
fois, en croissant, bien loin de s'affaiblir, aux générations
— 46 —
suivantes. Tel fut l'acte de ce soldat qui, ayant déjà tout
donné, coupa en , deux son manteau pour couvrir un
malheureux glacé de froid. Telle a été la conduite de cel
conquérant qui, voulant franchir le mont Saint-Bernard
avec son armée, donnait de l'argent à tous les pauvres
qu'il rencontrait. Telle m'apparaît aussi, mais avec moins
d'éclat sans doute, la conduite de celui dont je parle,
lequel, par son propre mérite, et comme sur une échelle
de bonnes œuvres , s'éleva de degré en degré au .sommet
de la hiérarchie militaire.
La charité du neveu de Mlle Augustine ne se borna pas,
bien entendu, à ces aumônes que je viens de rappeler
avec une certaine complaisance, à cause des bons senti-
ments qui les inspirèrent et des heureux effets qu'elles
semblent avoir produits. Sans parler de celles qu'il a pu
faire, et qu'il fait sans doute encore en son particulier, il
écrivit plusieurs fois à sa mère d'être toujours généreuse
à l'égard des malheureux, et de ne pas craindre de,
s'abandonner, pour les secourir, à tout l'élan de son cœur
charitable.
Il fit lui-même très-bien, à la mort de cette bonne
mère, ce qu'il lui avait conseillé de faire, en différentes
circonstances, pour se rendre le Ciel favorable ; car,
outre ce qu'il donna aux pauvres de son côté, il fit à sa
tante Augustine, pour ses bonnes œuvres, un si géné-
reux abandon de toutes sortes de choses, qu'elle en était
elle-même confuse, écrivait-elle alors à l'une de ses
amies, j
Rare sollicitude de la part d'un militaire ! Aussi n'en
est-elle que plus touchante. J'avoue, quant à moi, qu'elle
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m'impressionne vivement, et je ne crains pas de la
mettre à côté des plus beaux traits de l'histoire.
Si je dis qu'une telle sollicitude est rare de la part
d'un militaire, c'est que l'épée qui lui a été remise est
bien plus propre à faire couler les larmes qu'à produire
un effet opposé. Cependant, quand c'est un noble cœur
qui porte cette épée, comme par compensation, et pour se
prémunir aussi contre la mort qui marche sur ses pas, et
peut le saisir lui-même le premier, il aime à faire des
actions d'éclat en charité non moins qu'en bravoure. De
là celles que je rappelais tout à l'heure.
Les bons sentiments étant unis les uns aux autres et
s'engendrant même réciproquement, le militaire dont je
viens de parler n'est pas moins modeste que brave et
charitable. Quelqu'un ayant voulu le féliciter un jour de
la gloire qu'il avait acquise sur les champs de bataille :
a Ce n'est pas que j'aie mieux fait que mes camarades, »
s'empressa-t-il de répondre; « seulement j'ai été plus
heureux. »
Un tel langage ne saurait s'apprendre qu'à l'école du
christianisme. Aussi est-il sorti de la bouche d'un digne
neveu de la pieuse Augustine, d'un chrétien dans toute
la force de l'expression. L'impératrice ne l'ignorait pas
sans doute quand elle lui remit, de sa propre main, à un
diner donné par l'empereur à plusieurs officiers, la mé-
daille de l'Immaculée Conception , signe encore de l'hon-
neur dans la grande Légion dont le chef est Jésus-Christ,
l'étendard la croix, la patrie le ciel, et la durée
l'éternité.
3
CHAPITRE III.
Mlle Augustine vient, avec ses parents, habiter Richelieu. — Ce
que fut d'abord cette petite ville et ce qu'elle était à ce moment.
- Heureuse influence qu'elle exerce sur notre Augustine.
Mlle Augustine était bien jeune encore, quand ses
parents quittèrent Luzé, pour s'établir à Richelieu. Cette
ville ne leur était point-étrangère. C'était le séjour d'une
grande partie de la famille , et ils y avaient eux-mêmes
une maison. Mais ils y restaient peu, demeurant presque
toujours à la campagne. Ce fut le contraire, à partir de
ce moment.
Il est aisé de voir pourquoi ils changèrent ainsi leurs
habitudes. C'était principalement à cause de leurs en-
fants , qui déjà commençaient à grandir. Ajoutons toute-
fois que, s'ils venaient d'eux-mêmes s'établir à Richelieu,
ayant surtout en vue l'intérêt et peut-être aussi le plaisir
de leurs enfants, ils n'en suivaient pas moins l'impul-
— oO —
sion de Celui dont la main puissante et paternelle nous
conduit à ses fins' par la voie que nous nous sommes
choisie.
J'ai dit plus haut que Mlle Augustine était une de celles
dont la Providence voulait se servir pour ranimer la piété
et la charité, qui semblaient avoir quitté la France cou-
verte de sang par la révolution. Il fallait donc que, d'une
part, elle fût solidement préparée à cette grande mis-
sion, et que, d'autre part, elle eût occasion de la remplir.
Or, c'est ce qui ne pouvait avoir lieu dans sa cam-
pagne.
A l'époque dont je parle , Luzé n'était, pour ainsi dire,
que boue ou poussière, comme un grand nombre d'autres
communes rurales. L'or de la vertu- s'y trouvait bien
aussi sans doute, puisqu'il se trouve toujours plus ou
moins partout où le christianisme est établi ; mais il n'y
brillait guère qu'aux yeux de Dieu, et à ceux du prêtre,
qui travaillait, sans éclat et sans bruit, dans cette soli- i
tude, à la sanctification des âmes. Les terres, mal
cultivées, rapportaient fort peu. Aussi les habitants,
presque tous pauvres, avaient-ils beaucoup à souffrir:
toutes les fois que la disette, assez commune alors, se
faisait sentir, ou que la maladie, les infirmités et la
vieillesse venaient arrêter leur travail. Ils eussent bien
plus souffert encore assurément sans l'assistance des
familles Poirier et de Livonnière, qui étaient comme les
deux bras de la Providence dans la localité. Si le pain
même manquait quelquefois, qu'on juge du reste. Les
familles, sans relations entre elles la plupart du temps 1
n'avaient aucuns moyens, je ne dirai pas de donner de.
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l'instruction à leurs enfants, mais de leur faire apprendre
seulement les premiers éléments de la lecture et de l'écri-
ture. Les livres étaient rares, et peut-être inconnus d'un
grand nombre. Pour tout dire , en un mot, sans l'église
qui appelait tous les habitants, le dimanche, afin de
rendre à Dieu leurs devoirs en commun, les familles
successivement, afin de prier pour les morts ou d'ap-
peler les bénédictions divines , tantôt sur de nouveaux
mariés, tantôt sur de nouveau - nés, les enfants plus
souvent encore que les autres, afin de les former à la
connaissance et à la pratique du christianisme, la vie
intellectuelle et sociale y eût été à peu près nulle.
Ce déplorable état de choses avait cependant son bon
côté ; car là ne pouvaient se trouver, non plus, ni ces
réunions mal saines, ni ce faux savoir, ni ces fortunes
mal acquises, d'où naissent presque toujours l'impiété et
rimmoralité, qui lèvent, presque partout, si hardiment
la tête aujourd'hui. Tant il est vrai qu'il y a, beaucoup
plus qu'on ne se l'imagine, compensation de biens et de
maux, à ne considérer même que la vie terrestre. Quoi
qu'il en soit, on peut croire que, si notre Augustine fût
restée habituellement dans sa campagne, elle eût suivi
sans difficulté la voie chrétienne dans laquelle était
engagée sa famille, mais qu'elle ne serait point parve-
nue , non plus, à ce haut degré de perfection où elle a su
s'élever en y appelant tant d'autres après elle. Il lui
fallait pour cela une ville, et peut-être même celle de
Richelieu, pour les raisons que je vais expliquer.
Tout le monde connaît la petite ville de Richelieu,
ainsi appelée du nom de son illustre fondateur. On sait
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également que la révolution , en détruisant son château,
lui a ôté la couronne qui faisait sa richesse et sa gloire.
Mais il est des trésors qui ne s'enlèvent pas aussi facile-
ment; ce sont les trésors spirituels. Or, Richelieu en fut
abondamment pourvu dès le commencement. Église,
hospice, collège, rien ne lui manqua de ce qui sert ordi-
nairement de base à une société chrétienne solidement
établie. L'église est ce qui lui reste aujourd'hui de plus
remarquable. Bâtie dans le style du temps, elle était
regardée comme une des plus belles de France, lorsque
nos cathédrales passaient pour des œuvres de mauvais
goût, et, actuellement encore, n'ayant presque rien
perdu de sa primitive splendeur, elle fixe l'attention, je
ne dirai pas seulement des connaisseurs, mais de tous
ceux qui ont quelque sentiment du beau. A côté de cette
église, se trouvait un presbytère presque assez vaste pour
recevoir une petite communauté. C'est que le Cardinal
voulait confier la direction spirituelle de la ville, dont il
avait fait comme l'extension de son château, aux prêtres
de la Mission, qui étaient alors dans toute la ferveur
d'une société qui commence, et sur lesquels rejaillissait
l'éclat des vertus de saint Vincent, leur supérieur et leur
père. D'après l'acte de fondation , qu'il n'eut pas le temps
de faire exécuter lui-même, ni de régulariser de manière
à en assurer l'exécution, cette maison devait servir non-
seulement à sa ville ducale et aux environs, mais à tout
le diocèse de Poitiers, auquel Richelieu appartenait à cette
époque, et aussi, en partie, à celui de Luçon, qui avait été
Son premier titre.
Réduite à de moindres proportions, la mission de
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Richelieu eut encore une grande importance pour l'état
spirituel et moral de la localité. L'érection en fut faite par
l'évêque de Poitiers, avec approbation d'Urbain VIII,
en 1638. Elle eut pour premier supérieur un prêtre intel-
ligent et zélé, nommé Lambert, qui fut envoyé, plus
tard, fonder la mission de Madagascar, où il mourut, par
suite des mauvais traitements qu'il eut à endurer de la
part des sauvages insulaires.
Il n'entre point dans le plan que je me suis proposé
de faire l'historique de la mission de Richelieu. Je dirai
seulement que les prêtres qui vinrent successivement la
composer ne cessèrent d'évangéliser la ville et les environs
jusqu'au moment de la révolution. Ceux qui s'y trou-
vaient alors furent obligés de se disperser, et sans quitter
leur pays, pour aller chez un peuple barbare, comme
avait fait celui qui en fut le premier supérieur, ils eurent
l'honneur de confesser Jésus-Christ. Glorieuse destinée,
au point de vue du christianisme ! Elle commença , dans
l'un de ses membres, et finit, dans tous , par la persécu-
tion. De là peut-être l'une des causes des fruits durables
qu'elle a produits.
En fermant les églises, la révolution n'avait point
détruit la foi, dans les lieux surtout où elle avait été
solidement établie. Refoulée, là, dans les cœurs, elle ne
s'y était que plus profondément enracinée, par la vio-
lence des persécuteurs, comme par le zèle de ces dignes
prêtres qui, bravant la persécution, ne craignirent pas
d'aller exercer leur ministère jusqu'au sein des familles
en apparence les plus hostiles. Aussi, à peine les églises se
rouvrirent-elles que les fidèles s'y précipitèrent en foule.