Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Vie de saint Loup, évêque de Troyes ; suivie de celles de saint Jean-Chrysostôme et saint Siméon Stylite, et d'une Revue religieuse du Ve siècle

245 pages
à la Société des bons livres (Paris). 1837. Loup, Saint. In-12.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

VIES
DE SAINT LOUP,
SAINT JEAN-CHRYSOSTOME
ET SAINT SIMÉON-STYLITE.
PARIS. — Imprimerie de E.-J. BAILLY,
place Sorbonne, 2.
VIE
SUIVIE DE CELLES DE
SAINT JEAN-CHRYSOSTOME
ET
SAINT SIMÉON-STYLITE,
ET DUNE
REVUE RELIGIEUSE DU Ve SIÈCLE.
A LA SOCIÉTÉ DES BONS LIVRES,
RUE DES SAINTS-PÈRES, 69.
1837.
VIE
DE
S. LOUP OU S. LEU,
Évêque de Troyes.
CHAPITRE I.
C'est Dieu qui ôte et qui donne la
puissance.
(Bossuet.)
Au cinquième siècle, la doctrine évan-
gélique était répandue dans tout le monde
connu , et l'Église catholique solidement
affermie. Fondée parle martyre, nourrie
dans les souffrances,elle avait donné
(2)
l'exemple des vertus les plus fortes, et
des pratiques les plus pénibles. Les dis-
ciples de Jésus-Christ le suivaient dans
les voies les plus difficiles : souffrir les per-
sécutions , l'exil, la mort ; tout souffrir
pour la vérité était parmi ses enfans un
exercice ordinaire ; et, pour imiter leur
Sauveur, ils couraient aux tournions avec
plus d'ardeur, plus d'empressement peut-
être que le commun des hommes aux fes-
tins, aux plaisirs, aux réjouissances. Qui
pourrait compter tous les riches qui, dans
ces siècles de foi vive et ardente, se sont
dépouillés pour aider la pauvreté et la mi-
sère ? qui pourrait déterminer le nombre
des pauvres qui ont préféré leur indigence
à la richesse ; celui des vierges qui ont
mené sur la terre une vie pure comme
celle des anges dans le ciel ; celui des pas-
teurs charitables qui se sont fait tout à tous,
toujours prêts à donner au troupeau con-
fié à leurs soins non seulement leurs veil-
les et leurs travaux, mais leur sang, mais
leur existence ? Et ces justes ne croyaient
pas encore avoir assez fait! Ils joignaient
aux actes d'un dévouement sans bornes et
d'une inépuisable charité des pratiques
d'une pénitence et d'une mortification
étonnantes. Les juges, a dit un écrivain
chrétien , n'exercent pas plus sévèrement
la justice sur les criminels que les pécheurs
pénitens l'ont exercée sur eux-mêmes. Bien
plus, les innocens punissaient en eux ,
avec une rigueur incroyable,; cette pente
prodigieuse que nous avons au péché. Tels
étaient les fruits précieux qu'avait produits
l'Evangile. L'Eglise aussi riche en exem-
pies qu'en préceptes était universellement
honorée. Les persécutions quelle avait
Subies l'avaient fécondée, et elle était de-
venue assez puissante pour servir de rem-
part au pouvoir chancelant des empereurs
romains. Elle n'avait plus besoin de se ca-
cher dans les catacombes, le monde et l'a-
venir lui appartenaient. Que lui faisaient
les incursions des Barbares, et leurs éta-
blissemens dans les Gaules, ou en Italie,
n'avait-elle pas en elle le principe d'une ci-
vilisation universelle, et d'une force impé-
rissable ? Dieu qui détruit à son gré les
(4)
empires, et prépare les causes de leur dé-
cadence , lui transmettait un pouvoir que
n'étaient plus dignes d'exercer les ancien-
nes sociétés. Suivant la parole des pro-
phètes, il l'avait épurée par le feu, comme
on épure l'or et l'argent, et tout ce qui
n'était pas elle devait être retranché et pé-
rir. L'Eglise était donc florissante, et s'em-
parait du rôle que lui avait destiné le Tout-
Puissant. Elle n'avait plus à craindra les
persécutions sanglantes qui avaient failli
l'anéantir, et elle pouvait prêcher partout
la parole de Vérité. Des monastères s'éta-
blissaient en France ; saint Martin de
Tours fondait celui de Marmoutiers , et
saint Honorât celui de l'île de Lérins. De
ces espèces de séminaires où la piété et
l'instruction étaient également cultivées ,
sortirent comme d'une pépinière une mul-
titude de grands évêques et de grands
saints qui soutinrent la gloire que tirait
déjà l'Eglise des Gaules de la constance de
ses martyrs , de la sainteté de ses évêques
et de la science de ses docteurs. Entre ces
illustres pasteurs, on distingue Maximinde
(5)
Trêves, Hilaire de Poitiers, Martin de
Tours, dit le second apôtre des Gaules ,
saint Germain d'Auxerre , Victrice de
Rouen, Exupère de Toulouse, Ursicin de
Sens, Èuverte et Agnan d'Orléans, Rend
d'Angers, Sidoiue de Clermont, Mamert
de Vienne qui institua les rogations, Nicaise
de Digne, et saint Loup, évêque deTroyes,
dont nous allons écrire la vie, et qui est
regardé avec raison comme l'un des prin-
cipaux ornemens de l'Eglise des Gaules au
cinquième siècle.
CHAPITRE II.
Quiconque ne renonce pas à tout
ce qu'il a ne peut être mon disciple.
(Saint Luc, chap. 15, v. 33.)
Saint Loup naquit, dans les dernières
années du quatrième siècle , dans la ville
ou dans le territoire de Toul, d'une fa-
mille puissante et considérée dans la pro-
vince. Il n'eut pas le bonheur de jouir des
instructions d'un père, et des tendres en-
(7)
seignemens d'une mère affectueuse , qui
sont comme des grâces assemblées sur la
tête d'un enfant. Orphelin presque en nais-
sant, il se trouva confié aux soins d'un
oncle paternel qui le plaça dans une de
ces nombreuses écoles repandues dans les
Gaules, : et où florissaient ensemble la
piété et les belles lettres. ïl y puisa une
foi et un enthousiasme religieux qui exer-
cèrent sur toute sa vie une puissante in-
fluence; il s'enflammait à la lecture des
légendes qui présentaient à son esprit les
sacrifices héroïques de ces solitaires qui,
après avoir brisé les chaînes brillancesdu
monde, s'enfonçaient dans les déserts, et
se livraient àjaoontempilationet a la prière.
Ce ne fut point cependant dans le cours
de ses études que se détermina sa vocation.
Son tuteur voulait qu'il reçût une éduca-
tion savante , et il ne négligea rien pour
arriver ace résultat, d'ailleurs rendu fa-
cile, à atteindre par les dispositions heu-
reuses de son jeune pupille. Il avait une
telle aptitude pour le travail, qu'il fit en
peu de temps des progrès extraordinaires
(8)
dans toutes les connaissances auxquelles
il s'appliqua. Il excella surtout dans l'élo-
quence, et eut de brillans succès dans la
carrière du barreau, où les conseils de son
oncle, plus que sa propre inclination, l'a-
vaient déterminé à entrer.
Saint Loup avait alors ce qu'on appelle
dans le monde une position, et on son-
gea à le marier. On lui fit épouser Pime-
niole, soeur de saint Hilaire, évêque d'Ar-
les , recommandable par ses bonnes qua-
lités et son éducation toute chrétienne.
Unis tout à la fois par les noeuds sacrés du
mariage, par la communauté de leur foi
et de leurs espérances, ils donnèrent, pen-
dant sept ans qu'ils vécurent ensemble,
l'exemple de toutes les vertus, et menè-
rent la vie la plus irréprochable. Heureux
d'un tel accord de sentimens, tous deux
nourrissaient cependant au fond de leurs
coeurs une pensée secrète qu'ils n'osaient se
communiquer, et tendaient à une perfec-
tion qu'ils désespéraient d'acquérir en res-
tant dans l'état du mariage, qui les met-
tait malgré eux en contact avec le monde,
(9 )
et les exposait à ses séductions. Enfin saint
Loup, ne pouvant résister plus long-temps
à cette voix intime qui lui commandait la
retraite, s'ouvrit à sa compagne de son
désir de vivre saintement, et celle-ci non
moins disposée que lui à vouera Dieu le
reste d'une vie qu'elle craignait de mal
employer, consentit avec joie a demeurer
dans la continence, et à ne plus regarder
que comme son frère celui qu'elle avait eu
jusque-là pour mari. Ce premier sacrifice
fait volontairement et sans lutte, en en-
traîna d'autres. Pour ne point pratiquer a
demi les conseils évangéliques, et princi-
palement celui que notre Seigneur donne
à ceux qui veulent être parfaits, de vendre
tout ce qu'ils possèdent pour le consacrer
au soulagement des pauvres, ils résolurent
d'un commun consentement de se défaire
de leurs biens, de leurs terres, et d'en em-
ployer le produit suivant le conseil du
divin maître. Ils firent donc des aumônes
de ce qu'ils purent vendre alors; mais
comme leurs possessions, d'ailleurs consi-
dérables, se trouvaient disséminées en di-
I.
verses provinces, le temps qu'il leur fal-
lait pour en disposer leur parut trop long:;
ils se refusèrent à différer jusque-là letpro-
jet de leur retraite, [et ils se séparèrent
pour ne plus se rejoindre qu'en l'autre
vie.
La chaste Pimemole se retira dans une
communauté,de femmes, et saint Loup
alla s'ensevelir au célèbre monastère de
Lérins à l'histoire duquel nous consacrons
le chapitre suivant.
CHAPITRE III,
Il aima mieux souffrir la mort
avec gloire que de vivre dans le
péché.
(Machabées, 1. II, c. 6, v. 29.)
L'abbaye de Lérins, l'une des plus cé-
lèbres et des plus anciennes de France,
véritable séminaire de saints prélats et
d'abbés, qui ont gouverné la plupart des
monastères de ce royaume, pratiqua d'à-
(12 )
bord la règle de saint Macaire et fut en-
suite soumise à celle de saint Benoit. Elle
fut fondée en l'an 410 par Honorat qui
appartenait à une riche famille romaine,
et qui eut, dit-on, l'honneur du consulat.
Ayant embrassé la profession monastique
sous la conduite d'un pieux ermite, retiré
dans une île voisine de Marseille, il fut
bientôt appelé dans le diocèse de Fréjus
pour y exercer des fonctions ecclésiasti-
ques ; mais soit que ces fonctions fussent
trop pénibles pour Honorat, soit qu'il fut
entraîné par son goût pour la vie contem-
plative, il abandonna Fréjus et choisit
pour sa retraite l'île de Lérins, qui était
déserte, et où personne n'osait aborder a
cause des nombreux reptiles dont elle était
remplie. Honorat après avoir chassé ou
détruit ces animaux malfaisans bâtit sur
cette terre que les flots baignaient de tous
côtés, un monastère que des religieux de
toutes les nations s'empressèrent de venir
abiter, et qui aequit bientôt une impo-
sante célébrité. Cependant avec le temps
cette maison dévia peu à peu de la sévérité
(13)
de sa règle, et le besoin d'une réforme se
fit sentir. Saint Aigulfe l'entreprit, et paya
de sa vie le rétablissement des observances
monastiques. Mais son sang féconda ce sol
que la corruption avait atteint ; l'abbaye
reconquit sa réputation de sainteté, et l'on
accourut de toutes parts pour s'y consa-
crer à Dieu. Telle fut l'affluence des céno-
bites, que saint Amand, qui pouvait gou-
verner le monastère de Lérins vers le
commencement du huitième siècle, eut
sous sa conduite jusqu'à trois mille sept
cents religieux. Sylvain lui succéda, et
saint Porcaire a Sylvain. Ce fut du temps
de Porcaire que les Sarrasins attaquèrent
l'île de Lérins. Cet abbé ayant pressenti
leur arrivée, cacha dans un lieu secret les
reliques des saints qui étaient dans son
église, et persuada à trente-six religieux
encore dans la fleur de l'âge, et a seize or-
phelins qu'on élevait par compassion, de
sauver leur vie par la fuite, et de se réfu-
gier en Italie. Il s'adressa ensuite à sa com-
munauté, composée alors d'environ cinq
cents religieux, et les exhorta à souffrir
( 14 )
généreusement la mort pour Jésus-Christ.
Tous promirent avec joie de mettre leurs
têtes sous le couteau des infidèles, à l'ex-
ception de deux membres de la commu-
nauté, Colomb et Eleuihère, qui, d'après
l'avis de leur supérieur, allèrent se cacher
dans une grotte voisine. Cependant les
barbares accouraient : ils descendirent dans
l'île l'an 731, renversèrent les églises
et bâtimens de l'abbaye, tuèrent tous les
religieux, et même Colomb qui, à la vue
du martyre de ses frères, rougit d'avoir eu
peur, surmonta sa timidité naturelle, sor-
tit de sa caverne, et donna sa vie en chan-
tant un hymne au Seigneur. Enfin les
bourreaux se lassèrent, étonnés de la cons-
tance héroïque de leurs victimes, et firent
grâce à quatre religieux qu'ils se conten-
tèrent de faire prisonniers. Ils les embar-
quèrent sur un de leurs vaisseaux qui
abordales côtes de Provence, et leur lais-
sèrent la faculté de descendre à terre pour
prendre un repos que le voyage et les
scènes dont ils avaient été témoins, pa-
raissaient rendre, nécessaire. Les infortu-
( 15 )
nés cénobites en touchant ce sol hospitalier
tentèrent de recouvrer leurliberté, et leurs
efforts.furent couronnés,de succès. La né-
gligence de leurs gardes leur permit de s'é-
loigner du rivage, et de gagner une forêt
voisine qui les reçut dans ses profondeurs,
et dont ils ne sortirent que lorsque les Sar-
rasins eurent gagné la pleine mer. Dès
qu'ils furent assurés de leur délivrance, ils
se procurèrent une barque., et repassèrent
à Lérins, où ils aidèrent Eleuthère à don-
ner la sépulture aux corps des saints mar-
tyrs. Après avoir rempli ce pieux devoir,
ils allèrent rejoindre en Italie les religieux
que saint Porcaire y avait envoyés, y de-
meurèrent quelque temps, et revinrent en-
fin dans leur monastère , sous la conduite
d'Eleuthère, qui mit tous ses soins à effacer
les traces de ce désastre sanglant. Peu a
peu.les bâtimens et les églises de l'abbaye
sortirent de leurs ruines, et se peuplèrent
de nouveaux habitans. En 997 la maison
de Lérins fut confiée à la direction d'Odi-
lon, abbé de Cluny, qui y introduisit d'u-
tiles réformes; mais jamais elle ne fut plus
( 16 )
florissante que sous Aldebert qui fut élu
en 1067, et qui la gouverna pendant trente-
six ans. Vincent Barale dit que du temps de
cet abbé, le monastère s'enrichissait cha-
que jour de quelques donations. Ce fut
alors que Raymond, comte de Barcelonne,
et sa femme donnèrent à cette abbaye,
celle de Saint-Barthélémy en Catalogne.
Elle en possédait d'autres non seulement
en France, mais encore en Italie, dans l'é-
vêché de Reggio, dans l'état de Gênes, et
dans l'île de Corse; toutes étaient soumises
à la correction de l'abbé de Lérins qui avait
coutume d'assembler des chapitres géné-
raux où se débattaient les intérêts de ces
établissemens, et où l'on faisait des ordon-
nances pour maintenir la discipline régu-
lière.
Outre ces monastères, il y avait encore des
communautés de femmes qui dépendaient
de l'abbaye de Lérins, entre autres celles
d'Arlué, de Saint-Honorat, et de Taras-
con. Ces annexes y firent passer de grandes
richesses, et ces richesses y amenèrent
progressivement le relâchement de la dis-
( 17 )
cipline monastique. Elle perdit peu à peu
de sa considération, et au seizième siècle
on la soumit à la congrégation du mont
Cassin, qui fut cependant obligée de lui
laisser le privilège de nommer elle-même
ses abbés. C'était déchoir, mais sa gloire
passée était grande : elle avait donné à
l'église douze archevêques, autant d'évê-
ques, dix abbés, quatre moines mis au
nombre des saints confesseurs, et un grand
nombre de martyrs. L'île tout entière
était dépendante du monastère. Les Espa-
gnols la surprirent au mois de septembre
1635, et en furent expulsés l'année sui-
vante , mais non sans l'avoir désolée et
dépouillée de ses richesses naturelles. Ils
coupèrent inhumainement de magnifiques
forêts de pins, qui y répandaient une om-
bre protectrice, et que la nature avait dis-
posées en allées régulières, a l'extrémité
desquelles se trouvaient des oratoires bâtis
en l'honneur des saints abbés ou religieux
de cette île célèbre. Cette forêt pittoresque
lui avait fait donner le nom daigrette de
la mer.
( 18 )
Telle est en abrégé l'histoire du monas-
tère de*Lérins, où saint Loup, dégagé de
toute pensée terrestre, alla se mortifier par
le jeûne et la prière, et se préparer à l'ex-
ercice du ministère évangélique.
CHAPITRE IV.
Jean était vêtu de poil de cha-
meau, il avait une Teinture de cuir
autour de ses reins, et il se nourris-
sait de sauterelles et de miel sauvage.
(Saint Marc, chap. I, v. 6.)
Ces paroles de l'apôtre peignent par-
faitement les austérités de saint Jean-
Baptiste. La vie dure et pénible que me-
nait au désert le précurseur de Jésus-Christ
frappa d'étonnement les juifs devenus scep-
(20)
tiques et insensibles alors, du moins pour
la plupart, aux merveilles opérées jadis
en leur faveur; mais elle fut prise pour
modèle par les chrétiens des premiers siè-
cles, et mise en pratique dans les nom-
breux monastères qui s'élevèrent successi-
vement en Orient. Il n'était pas rare de
voir l'habitant du cloître ou le solitaire de
la montagne se contenter pour toute nour-
riture de la feuille de l'olivier sauvage,
et pour toute boisson de l'eau boueuse des
torrens; sa couche était comme celle de
Jacob, sur la route de Béthel, la pierre
nue de la vallée; son vêtement, la peau
non préparée des animaux de la forêt.
C'est celte vie des premiers solitaires
que saint Loup entreprit d'imiter au mo-
nastère de Lérins. La règle de cette mai-
son, tirée de celle de saint Pacôme sui-
vant les uns, et de saint Macaire suivant
les autres, peut-être de toutes deux, ne
lui semblait pas assez austère. Et cepen-
dant combien peu d'hommes de nos jours
pourraient se résoudre à la suivre ! Chacun
devait jeûner selon ses forces, et travailler
(21)
chaque jour au défrichement et a la cul-
ture de l'île ; puis le soir rentrer dans une
étroite cellule où quelques planches nues,
raboteuses et mal jointes, tenaient lieu
tout a la fois de matelas et d'oreiller. Le vê-
tement consistait en une tunique de grosse
toile, nommée lebitonne, et dont la forme
inélégante répondait assez bien au sac
dont on se sert de nos jours; elle n'avait
pas de manches, tombait jusqu'au genou
et était serrée d'une ceinture d'étoffe gros-
sière. Par dessus celte tunique les reclus
revêtaient une peau blanche, d'un cuir
de chèvre, qu'ils appelaient melotte, et
qui, leur couvrant les épaules, descendait
jusqu'à mi-cuisses. Leur tête portait un
capuchon de laine, petit et sans poil, au-
quel pendaient plusieurs croix, et qui
n'allait que jusqu'au haut des épaules.
Cet habit, ils le gardaient le jour pen-
dant leurs travaux, la nuit'pendant leur
sommeil; mais quand ils s'approchaient
de la sainte table , ils étaient la melotte et
la ceinture, et ne conservaient que la tu-
nique. Au réfectoire qui était commun, ils
se couvraient la tête de leurs capuchons-
pour ne point se voir, et observaient un
silence rigoureux; tant que durait le repas,
les hôtes ne pouvaient pénétrer dans la
communauté. Outre les prières générales,
outre les exercices publics, les frères de-
vaient faire douze oraisons le jour, douze
le soir, et douze encore pendant la nuit. ï|
Saint Loup, non content de ces pratiques
et de ces austérités, communes à tous les
frères, y joint bientôt des austérités plus
dures, des pratiques plus sévères, mais
jamais sans consulter auparavant saint Ho-
norai, son supérieur. Il veut être un exemple
de soumission et d'obéissance, comme il est
déjà le modèle de toutes les autres vertus.
Rien n'égale son humilité: Quesuis-je? se-
demande-t-il. Et comme saint Jean, il
répond : une voix qui crie, c'est-à-dire un
souffle , un rien qui peut passer d'un ins-
tant a l'autre; car l'homme, de lui-même,
n'est que pauvreté et misère ; il n'est riche
que des dons de Dieu; il doit aimer ces
dons, et se mépriser lui-même.
Saint Loup pensait qu'on ne pouvait par-
( 23 )
venir a la connaissance de Dieu que par Phu-
milaté ; que le moyen de monter haut était
de descendre. Comment, lui dit un jour un
frère, nous préserverons-nous de l'or-
gueil? Si nous considérons, répondit-il»
lès bienfaits du Seigneur, nous arriverons
facilement à noiîs oublier et a courber
nos têtes ; que sera-ce si nous jetons les
yeux sur nos péchés ? Malheur à celui qui
cherche a tirer vanité de sa propre confu-
sion et de ses fautes ! Le premier degré
de l'humilité pour nous est de connaître
que ce qui part de notre propre fond est
opposé à notre bien. C'est une branche de
cette humilité que de donner aux autres ce
qui leur appartient, c'est-à-dire que nous
devons attribuer à Dieu tous les biens et
tous les avantages dont nous jouissons, et
même la connaissance que nous avons que
tout le mal qui est en nous, vient de nous-
mêmes. Bienheureux est celui qui se re-
garde devant les hommes comme un vil
néant, tel qu'il est aux yeux de Dieu!
Bienheureux celui qui marche avec fidélité
dans l'obéissance à autrui! Celui qui veut
( 24)
jouir de la paix du coeur, doit regarder
chacun de ses frères comme lui étant su-
périeur en mérites, et comme meilleur et
plus grand que lui devant Dieu. Heureux
l'homme qni aura bien compris ces divines
paroles : quiconque s'abaisse sera élevé,
quiconque s'élève sera*abaissé! Il trou-
vera grâce tout à la fois devant Dieu et
devant les hommes.
Saint Loup étouffait sous ces réflexions
les derniers souvenirs qui le rattachaient
à la terre ; son coeur ne battait plus pour le
inonde. Il n'avait pas un regret pour ces
honneurs qu'il avait refusés, pour ces ri-
chesses qu'il avait dédaignées, pour ces
applaudissemens qui l'attendaient au bar-
reau , et qui avaient doucement caressé
son amour-propre. Sous le cilice et la
cendre, il pleure les égaremens de sa jeu-
nesse; il pleure sur les erreurs de ses pè-
res qui avaient reconnu un honteux poly-
théisme. Quand de sa cellule il jetait un
long regard sur l'immensité des mers ou
sur la voûte des cieux , il ne pouvait
comprendre comment l'homme avait pu,
( 25 )
pendant tant d'années, méconnaître son
créateur. Cette pensée avait pour lui de
l'amertume; mais elle disparaissait bientôt
dans l'oraison où il puisait de nouvelles
lumières et de nouvelles forces. L'orai-
son! c'était là le principe de toutes ces
bénédictions que le ciel répandait par
les saints sur le monde, et le moyen
qu'ils employaient pour donner à leurs
âmes une pureté vraiment évangélique.
« L'esprit d'oraison, dit un ancien père
« de l'Eglise, est nourri par la retraite,
« qu'on peut en quelque sorte regarder
« comme la mère de la pureté. Cette mer-
« veilleuse transformation de nos âmes que
« produit la prière vient de ce que Dieu y
« manifeste sa gloire dans le secret de nos
« coeurs. En effet, quand toutes les portes
« de nos sens sont fermées aux créatures,
« et que Dieu demeure avec nous, ou nous
« avec lui; quand, affranchis du tumulte et
« des distractions du monde, nous donnons
« toute notre attention à notre intérieur, et
« que nous nous connaissons tels que nous
« sommes, nous devenons alors capables de
2
(26)
« voir clairement le royaume de Dieu éta-
« bli en nous par la charité et par les désirs
« brûlans qui consument toute la rouille
« des affections terrestres : car le royaume
« du ciel, ou plutôtle maître des deux est
« au dedans de nous, ainsi que Jésus-
« Christ nous l'assure. »
CHAPITRE V.
Allez, instruisez toutes les nations.
(S. MATTHIEU, ch. 28, v. 19.)
Nous avons dit, en commençant ce li-
vre, que saint Loup avait vendu la plus
grande partie de ses biens avant d'opérer
sa retraite, et qu'il en avait distribué le
produit aux plus nécessiteux de sa pro-
( 28)
vince. L'idée qu'il lui en restait encore,
et qu'il n'était pas le plus pauvre de ses
frères, le tourmentait nuit et jour, et il ap-
pelait de tous ses voeux le moment où il
pourrait se défaire de la totalité de son
patrimoine. L'occasion se présenta bientôt
d'accomplir ce pieux désir.
Il demeurait depuis un an au monas-
tère de Lérins, où il vivait dans les aus-
térités et la prière, lorsque saint Honorat,
son supérieur, fut appelé au siège épisco-
pal d'Arles, devenu vacant par la mort de
saint Hilaire. Il saisit cette circonstance
pour se rendre à Mâcon où étaient situées
les propriétés qu'il voulait vendre. Par-
tout il reçut sur son passage des témoi-
gnages touchans de respect et de vénéra-
tion : le bruit de ses vertus s'était répandu
dans les provinces qu'il avait à traverser,
et les habitans des campagnes accouraient
à la rencontre du saint homme qui trou-
vait pour toutes les douleurs des paroles
consolantes, et pour toutes les vertus de
précieux encouragemens. Et voyez quels
changemens admirables ont eu lieu dans
( 29 )
ces Gaules naguère encore dans les lan-
ges du paganisme ! Les populations qui ,
pour mérite singulier, excellaient dans
l'art de la guerre, et qui, entre autres er-
reurs coupables, adoraient le gui, plante
parasite que dans les jours de cérémonie
le druide coupait avec une serpette d'or;
ces populations qui, par un aveuglement
funeste, offraient des sacrifices humains à
leurs sauvages divinités, viennent aujour-
d'hui courber leurs têtes devant l'humble
pèlerin qui, couvert d'habits grossiers, le
bâton noueux à la main, prêche la doc-
trine de Jésus-Christ, parle des espérances
d'une vie immortelle , et recommande la
pratique des bonnes oeuvres pour acqué-
rir une éternité de récompenses. Parmi
cette foule, il y avait des ignorans, des ou-
vriers, de vieilles femmes, qui ne pou-
vaient pas sans doute montrer par des rai-
sonnemens la vérité et l'excellence du
christianisme , ils ne songeaient point à
discourir, mais à faire des actes méri-
toires, ce qui vaut mieux que les paroles;
car la religion du Christ est une reli-
( 30 )
gion essentiellement pratique, et celui-
la est mauvais chrétien qui se contente de
prêcher le bien sans l'opérer lui-même.
Ces hommes aimaient leur prochain comme
eux-mêmes; ils avaient appris à ne point
frapper ceux qui les frappaient, à ne point
faire de procès à ceux qui les dépouillaient :
si on leur donnait un soufflet, ils tendaient
l'autre joue ; si on leur demandait leur tu-
nique, ils offraient encore leur manteau.
Ils honoraient lés personnes plus âgées
qu'eux comme on honore ses père et mère,
et considéraient les autres comme des frè-
res ou des soeurs. Chacun d'eux, lorsqu'il
prenait une femme, ne se proposait qu'un
but moral et chretien, et imitait le labou-
reur qui attend là moisson en patience. Tels
étaient les changemens favorables qu'avait
amenés le Christianisme, dans ces contrées
barbares; telles étaient les moeurs qui
avaient remplacé les superstitions des prê-
tres gaulois. Et la foi était déjà profondé-
ment enracinée dans ces populations re-
butées des pratiques ridicules ou Cruelles
de leurs pères; élites avaient vu cependant
( 31 )
la spoliation de leurs temples, la destruc-
tion de leurs églises ; mais ces calamités
n'avaient point ébranlé leurs croyances, et
les fidèles retrouvaient des autels sur la
pierre ou le tombeau d'un martyr. Pour
ornemens ils avaient des fleurs, des vases
de bois et quelques cierges. On les accu-
sait alors d'être une faction, de vouloir
détruire l'Etat, et ils répondaient :
« La faction des chrétiens est d'être réu-
« nis dans la même religion, dans la même
« morale, la même espérance. Nous for-
« mons une conjuration pour prier Dieu
« en commun, et lire les divines Ecritures.
« Si quelqu'un de nous a péché, il est
« privé de la communion, des prières et
« de nos assemblées , jusqu'à ce qu'il ait
« fait pénitence. Ces assemblées sont pré-
« sidées par des vieillards dont la sagesse
« a mérité cet honneur. Chacun apporte
« quel que argent tous les mois, s'il le veut
« ou le peut. Ce trésor sert à nourrir et
« à enterrer les pauvres, à soutenir les
« orphelins, les naufragés, les exilés, les
« condamnés aux mines ou à la prison,
(32)
« pour la cause de Dieu. Nous nous don-
« nons le nom de frères ; nous sommes frè -
« res ; nous sommes prêts à mourir les uns
« pour les autres. Tout est en commun
« entre nous, hors les femmes. Notre sou-
« per commun s'explique par son nom
« d'agape, qui signifie charité. »
Cette constitution des chrétiens devait
résister à tous les orages. Qu'importait la
destruction d'une église? La vérité ne
tient point à un autel, ou à un amas de
pierres; elle subsiste indépendamment de
ces objets extérieurs. Les fidèles de nos
jours ont vu également la spoliation des
maisons du Seigneur; ils ont vu la philo-
sophie se porter comme héritière du Chris-
tianisme; ils ont vu aussi son orgueil con-
fondu, et la foi sortir plus brillante et plus
belle des attaques haineuses dont elle était
l'objet.
Si à côté du passage de Tertullien que
nous avons cité plus haut, nous traçons
une esquisse rapide des moeurs païennes,
on ne s'étonnera pas de la pente naturelle
qui portait les nations à embrasser le Chris-
(33)
tianisme. Les auteurs du temps déclarent
qu'il n'y a point de châtimens que ne mé-
ritassent les Romains; ils les comparent
aux barbares et les trouvent inférieurs à
ceux-ci en charité, sincérité, chasteté , gé-
nérosité, courage. La prospérité de l'un
faisait le supplice de l'autre ; les villes et
les bourgs étaient en proie à une foule
de petits tyrans; les pauvres étaient dé-
pouillés, les veuves et les orphelins oppri-
més. Rien de plus corrompu que les
moeurs romaines; la femme est moins vêtue
qu'enfermée sous un tissu transparent; elle
rougit ses joues impudentes pour voiler la
pâleur, fruit de ses débauches. De riches
colliers de perles pendent à son cou, et ainsi
parée, elle court les places publiques, ou
va adorer d'impures déesses. Quelle vie
en présence de celle des chrétiens ! et
qu'on doit peu s'étonner de la sévérité de
Dieu contre Rome avilie !
Les Gaules s'étaient vues peu à peu pu-
rifiées par les enseignemens de leurs pieux
et savans évêques. Au temps de saint Loup,
plus de ces désordres contre nature qui
2.
( 34 )
affligeaient encore l'Italie ; il peut recon-
naître sur sa route les bienfaits du Chris-
tianisme et voir que l'es hommes adoptent
avec ardeur la loi de grâce et d'amour.
Sans doute la vigne du Seigneur réclamait
encore des ouvriers intellîgcns : les héré-
sies avaient déjà paru, il fallait les combat-
tre et conserver la lumière là où on voulait
apporter l'obscurité; il fallait instruire les
peuples, des peuples nouveaux dont la
mission semblait être uniquement de dé-
truire, et qui ne venaient réellement que
pour renouveler le monde.
Saint Loup, au milieu des bouleverse-
mens que Dieu allait permettre, nous appa-
raîtra comme une des plus grandes figures
historiques du Ve siècle; mais n'anticipons
point sur les événemens, et reprenons la
suite du voyage de ce saint homme.
CHAPITRE VI.
Mon père que cette coupe passe
loin de moi, s'il est possible ; tou-
tefois que vôtre volonté soit faite
et non la mienne.
Saint Loup traversa lentement les. pro-
vinces méridionales, émerveiller des résul-
tats immeuses qu'avaient obtenus les cou-
( 35 )
rageuses prédications des saints docteurs
de la Gaule. Il voyait dans un avenir assez
rapproché toute cette étendue de pays
conquise au Christianisme, et peut-être
prévoyait-il déjà que les Francs, qui
avaient enfin réussi à s'y créer des établis-
semens durables , se convertiraient insen-
siblement à la religion de Jésus-Christ.
Leur caractère permettait de le supposer.
Ce peuple était beaucoup moins barbare
que les autres nations venues des régions
septentrionales. Celles-ci, à demi sauvages,
ne pouvaient vivre qu'aux champs, et
abhorraient le séjour des villes. Les Francs
au contraire étaient très policés, au moins
comparativement, et se soumettaient sans
répugnance au joug de la loi. On les disait
menteurs, mais on vantait leur hospitalité
et leur fidélité à garder la foi jurée. En
somme ils ne différaient guère des naturels
du pays que par le langage et le costume."
Il y avait donc des espérances pour l'a-
venir.
Le saint homme qui osait les concevoir,
et qui ne vécut pas assez pour les voir se
(37)
réaliser, arriva enfin à Mâcou. Il eut bien-
tôt vendu les seules propriétés qu'il pos-
sédât encore, et distribué aux pauvres l'ar-
gent qu'ilen retira. Son ambition était dé-
sormais satisfaite; il n'avait plus rien en
propre, pouvait pratiquer la plus exacte
pauvreté et reprendre, dégagé de toute
préoccupation matérielle, cette vie de tra-
vail, de privations et de prières qu'il me-
nait au monastère de Lérins, et pour la-
quelle il avait une vocation si décidée.
C'était un beau spectacle que celui de
cet homme qui se préparait à retourner
dans son humble cellule après s'être volon-
tairement dépouillé, et avoir donné l'e-
xemple de ce renoncement sublime à toute
affection terrestre. Les mauvaises passions
étaient déracinées, la chair était vaincue;
il n'y avait plus en lui que l'amour, un
amour qui, dans ses saintes aspirations,
tendait de plus en plus à se rapprocher du
ciel et de son créateur. Saint Loup avait
travaillé à amasser dans son coeur un trésor
de vertus, avec autant de soin que l'in-
dustrieuse abeille en met à ravir au calice
( 38 )
de chaque fleur le suc qui s'y trouve dé-
posé, pour en composer ensuite le miel le
plus délicieux. Mais le temps était venu où
il ne devait plus jouir en avare des dons
précieux que la grâce avait fait fructifier
en lui. Le bruit de sa sainteté avait franchi
l'étroite enceinte du cloître où il avait pris
naissance et s'était rapidement répandu,
dans toute la Gaule, dans lès communau-
tés comme dans la congrégation des fidèles.
Saint Loup était appelé sans qu'il s'en dou-
tât, sans qu'il le voulût, au gouvernement
spirituel de la ville de Troyes.
Saint Ours, qui était évêque de cette an-
tique cité, venait de mourir et d'échanger
les tribulations de ce monde pour les joies
du céleste royaume. L'Eglise qu'il avait
éclairée par ses lumières, et gouvernée
avec sagesse et prudence dans ces temps
difficiles, lui paya un juste tribut de re-
grets, et songea, quaiid elle eut suffisant
meut pleuré son veuvage, à donner un
digne successeur au prélat qu'elle avait
perdu;
A cette époque l'élection était en usage,
et ce système, qui plus tard a pu pré-
senter des difficultés et n'être pas sans
danger, n'avait rien alors de fâcheux
ni d'embarrassant; d'abord, les fidèles
étaient unis et vivaient dans une frater-
nité parfaite ; ensuite les dignités ecclé-
siastiques' offraient peu d'appâts à l'ambi-
tion, à la mollesse, à la cupidité. Il y avait
dans l'épiscopat plus de peines, de tra-
vail et de périls, que de richesses, dé
pouvoir et de repos; la mitre ressemblait
si fort à la couronne d'épines qu'elle n'é-
tait point ambitionnée, et qu'on songeait
peu, pour l'obtenir, à employer les brigues
et la violence. C'était, en un mot, un poste
pénible qu'on donnait à la science et au
courage; un poste qui revenait à celui qui
pouvait dépenser, le plus d'activité, de
charité et de zèle.
Ce serait ici le lieu de rechercher quels
étaient les élémens qui concouraient à l'é-
lection ; mais comme ces élémens n'étaient
pas les mêmes dans toutes les localités, il
serait assez difficile dé les déterminer d'une
maniére précisé. Il n'y avait rien d'uni-
(40)
forme et de permanent; les simples fidèles,
le chapitre, le clergé, les rois ou ceux qui
en tenaient lieu, eurent conjointement ou
séparément plus ou moins de part aux
élections. Tantôt la voix du peuple, tantôt
les conciles, et comme faits particuliers,
ici deux évêques imposant les mains à un
prêtre en font leur collègue; là, sur la
prière du peuple , uu seul évêque nomme
un autre évêque. Pour saint Loup , dont
l'élection eut lieu en 426,il n'y a point
d'incertitude. On convoqua en assem-
blée générale les fidèles, le clergé de
la ville et des campagnes, les grands et le
peuple. Dès que ces différens ordres fu-
rent réunis, on procéda au choix d'un évê-
que avec toute l'attention et la réflexion
que réclamait une si importante affaire.
L'assemblée invoqua d'abord l'assistance
du Saint-Esprit; puis elle compara la va-
leur des titres qu'on alléguait en laveur de
tel ou tel candidat. Les actes de la vie pri-
vée furent fouillés; on apprécia jusqu'à
quel point était fondée la réputation des
hommes qu'on proposait. Quand les débats
(41 )
eurent suffisamment éclairé les électeurs,
saint Loup fut unanimement proclamé évê-
que de Troyes; «parce qu'aucun autre ne
« lui fut trouvé supérieur en savoir, et
« qu'aucun ne l'égalait en vertus. »
L'assemblée avant de se séparer, nomma
des députés qui furent chargés d'aller por-
ter à saint Loup la nouvelle de son élec-
tion. Ils le rencontrèrent un peu en avant
de Sens, revêtu de l'habit de son ordre, et
cheminant paisiblement pour regagner le
cloître, où il désirait vivre et mourir.
Il refusa tout d'abord la dignité dont on
venait de le revêtir, et s'écria qu'il n'é-
tait pas digne de diriger le troupeau qu'on
voulait remettre à ses soins. Il se trompait:
son âme était faite pour ce poste éminent.
Hardi, enthousiaste, patient et généreux;
prompt et zélé; sage et prudent; joignant
au feu de la jeunesse toute l'expérience
d'un âge mûr ; quel homme était plus pro-
pre que lui à combattre la superstition ex-
pirante , et à maintenir dans le bien la
foule des fidèles qui soupiraient après lui?
Les envoyés insistèrent, et lui remontré-
( 42 )
rent humblement qu'il se devait aux chré-
tiens; que la vigne du 1 Seigneur avait be-
soin de culture , que les mauvaises herbes,
qui y croissaient encore, ne pouvaient être '
arrachées que par lui. Saint Loup qui pen-
sait s'être préparé pour toujours une vie de
pénitence au sein du. cloître, loin de ce
monde dont il avait méprise les illusions,
sentit que ses plans étaient à jamais dé-
rangés. Comme les anciens prophètes qui
ne pouvaient résister à l'inspiration divine
lorsqu'elle daignait les animer, il obéit a
la voix secrète qui lui disait de sacrifier
son inclination particulière à l'intérêt de
ses frères, et consentit enfin à se charger
des difficiles fonctions de l'épiscopàt. Ce
ne fut pas sans regrets qu'il renonça aux
charmes de la vie qu'il avait embrassée,
et il s'écria plus d'une fois comme Jésus
sur le Golgotha: «Mon père, que cette
« coupe passe loin de moi, s'il est possi-
« ble, toutefois que votre volonté soit
« faite et non la mienne. »
Les envoyés le quittèrent emportant
l'assurance de son acceptation, et lui, peu
( 43 )
de jours après, entrait à Sens, où le prélat
de celle ville, assisté de deux collègues, le
sacrait évêque de Troyes dans les formes
accoutumées. Lorsque cette cérémonie fut
accomplie, saint Loup se mit en route
pour sa ville épiscopale et ne revit plus sa
chère abbaye de Lérins où sa mémoire
resta toujours en vénération, et sa con-
duite l'exemple des hommes qui vinrent
y ensevelir leurs chagrins et vivre de la foi.
Les hautes fonctions dont saint Loup
est revêtu n'altéreront ea rien la pureté de
son âme; il sera encore le plus humble de
ses frères, le plus modeste des chrétiens.
Il entre à Troyes, non avec pompe, mais
les. pieds nus; non avec de riches vête-
mens, mais avec l'habit de son ordre. D'u-
nanimes acclamations l'accueillent à son
arrivée: l'Eglise quitte le deuil, et en-
tonne un cantique d'actions de grâces.
CHAPITRÉ VII.
II n'y a point eu d'homme comme
Joseph : il était le prince de ses frères
et l'appui de son peuple.
(Ecclésiastique, chap. 49, v. 17.)
Revêtu des hautes fonctions de l'épis-
copat, saint Loup ne change rien à la vie
pénitente qu'il a embrassée au monastère
(45)
de Lérins ; loin de là, elle de vient plus aus-
tère, s'il est possible , et ses mortifications
s'accroissent en raison directe de la res-
ponsabilité qui pèse sur lui. Il' sait que
rein n'est éloquent comme l'exemple; c'est
donc l'exemple qui va donner une force
irrésistible à sa parole. Il n'a pas d'autre
habit qu'un cilice et une simple tunique;
une planche lui sert de lit, et sur deux
nuits, il en consacre une tout entière à
l'oraison. Il demeure quelquefois trois
jours sans prendre aucune nourriture, et
après une si rude abstinence, il se contente
d'un pain noir et grossier, critique conti-
nuelle du luxe qui s'introduisait dans son
clergé, censure amère des jouissances ma-
térielles dont s'entouraient les prêtres de
son diocèse. Aussi quelle force, quelle puis-
sance aura sa parole, lorsqu'il prêchera la
pauvreté et le détachement des choses de
la terre ! Quels merveilleux résultats n'a-
t-il pas droit d'attendre ! Quelle ne sera pas
la confiance, l'admiration et de ceux qu'il
dirige, et de ceux qu'il instruit ! Il est dans
une terre, sinon tout-à-fait inculte, du
( 46 )
moins remplie de ronces et d'épines ; mais
c'est un ouvrier diligent qu'aucun travail
ne rebutera, qu'aucunes difficultés n'arrê-
teront.
La vieillesse de son prédécesseur a été
impuissante contre le débordement des
moeurs : le clergé a profilé de la faiblesse
des dernières années de saint Ours pour
s'abandonner à de coupables désordres, et
devenir une occasion de scandale : c'est
par lui que saint Loup commencera la ré-
forme , parce que celui qui a reçu la mis-
sion de prêcher l'évangile doit être pur et
sans tache, parce qu'il doit être l'ange du
Seigneur sur la terre. Il met à épurer son.
église une vigueur digne d'un grand évê-
que et d'un apôtre de Jésus-Christ; toute-
fois son zèle est modéré par la prudence,
et son indignation contre les abus ne lui
fait jamais oublier qu'il a affaire aux pas-
sions humaines, intraitables de leur nature,
et demandant par conséquent de grands
ménageniens. Sa conduite est donc pleine
de mesure, sa main délicate et douce. S'il
a dans ses attributions les fautes, les re-
(47)
pentirs, les misères, les nécessités, les indi-
gences de l'humanité, il a aussi le coeur
riche de miséricorde, de mansuétude, de
compassion, de charités et de pardons. Il
peut lancer l'analhème, il en a le pouvoir,
mais il emploie de préférence les moyens
de conciliation et de douceur, et ce n'est
jamais que lorsque sa parole est impuis-
sante, que ses prières sont inutiles, que ses
larmes ne touchent pas l'impénitence, qu'il
a recours aux foudres de l'Eglise.
C'est en appliquant tour a tour et avec
prudence la sévérité et l'indulgence que le
saint et savant docteur ramène l'ordre et
les vertus évangéliques au coeur du clergé.
Quand cette tâche importante et difficile
est lerminée3 saint Loup met toute sa sol-
licitude a instruire son troupeau, et à ra-
mener au bercail les brebis égarées : bien
qu'il puisse compter désormais sur le dé-
vouement et le zèle de ses prêtres, il ne
leur confie pas le soin de diriger sa ville
épiscopale. S'il a borné ses jouissances, il
n'a point borné ses travaux: il administre
lui-même le sacrement du baptême aux

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin