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Vie de saint Saturnin... : précédée d'une dissertation sur son apostolat au Ier siècle / par l'abbé Maxime Latou,...

De
317 pages
L. Cluzon (Toulouse). 1864. Saturnin (saint ; 02.. ?-025. ?). Eglise catholique. Diocèse (Toulouse) -- 30-600 (Église primitive). 314 p. ; in-8°.
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VIE
DE
DISCIPLE DE SAINT PIERRE
PREMIER ÉVÈQUE DE TOULOUSE & MARTYR
PRÉCÉDÉE D'UNE
DISSERTATION SUR SON APOSTOLAT AU 1ER SIÈCLE
PAR
L'ABBÉ MAXIME LATOU
PRÊTRE M DIOCÈSE DE TOULOUSE
OUVRAGE APPROUVÉ PAR MGR L'ARCHEVÊQUE DE TOULOUSE
TOULOUSE
LÉOPOLD GLUZON, LIBRAIRE-ÉDITEUR
48, RUE SAINT-ROME, 48
Toulouse, imprimerie JEAN PRADEL et BLANC, Place de la Trinité, \2.
LETTRE ADRESSÉE A L'AUTEUR
PAR
MONSEIGNEUR L'ARCHEVÊQUE DE TOULOUSE.
Toulouse, le 3 mars 1864.
MON CHER ABBÉ,
Je vous adresse très volontiers mes plus affectueuses félicita-
tions pour votre remarquable travail sur l'apostolat de saint
Saturnin. Jusqu'ici la réaction historique, qui s'est produite
depuis quelques années, semblait ne pas nous atteindre; et ce
que M. l'abbé Faillon avait fait pour la Provence, M. l'abbé Ar-
bellot pour le Limousin, M. Salmon pour Amiens, et plus ré-
cemment, enfin, M. l'abbé Darras pour Paris, nul ne l'avait
essayé encore pour le diocèse de Toulouse. Cependant la cause
était la même ; et, j'ai hâte de le dire, grâce à vous le triomphe
sera le même aussi. Il demeurera maintenant démontré, sur les
ruines des traditions jansénistes vaincues, que les Gaules ont été
évangélisëes dès le premier siècle, et que Toulouse, en particu-
lier, a écouté la parole puissante de saint Saturnin dans les pre-
mières années du christianisme, et même, d'après des Actes que
l'on a sans doute le droit de croire authentiques, peu de temps
après l'Ascension de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Certes, si tout cela n'était pas vrai, il serait regrettable que
l'on essayât de le démontrer comme tel. Mais vos arguments, mon
cher Abbé, se trouvant, si je ne me trompe, irréfutables, et saint
Saturnin étant réellement venu parmi nous au Ier siècle, pourquoi
ne pas le dire, et ne pas montrer cet illustre Pontife comme
donnant la main aux Apôtres, et par ceux-ci à Notre-Seigneur
Jésus-Christ lui-même? Quant à moi, j'éprouve une joie pro-
fonde et intime en voyant la vérité longtemps cachée, briller de
nouveau pendant mon épiscopat, et jeter sur l'ancienne et belle
Église de Toulouse, une lumière qui, je l'espère, ne défaillira
plus. Oui, mon cher Abbé, Notre-Seigneur Jésus-Christ a été
connu, adoré et aimé parmi nous peu de temps après sa mort;
et le supplice du Calvaire était comme renouvelé au pied même
du Capitule des Tectosages, par un disciple qui avait été, suivant
quelques historiens, témoin lui-même de la résurrection de
l'Homme-Dieu.
C'est vous, mon cher Abbé, qui, le premier, aurez courageu-
sement ramené parmi nous ces magnifiques souvenirs, et c'est
une consolation pour votre Archevêque d'être aussi le premier à
vous en féliciter.
Veuillez agréer, mon cher Abbé, avec cette assurance,
l'expression de mes sentiments affectueux,
FLORIAN,
ARCHEVÊQUE DE TOULOUSE.
EXPOSÉ HISTORIQUE DE LA QUESTION
ET DIVISION DE L'OUVRAGE
Je me proposé de rechercher, dans ces pages, à
quelle époque notre Eglise a été fondée et de qui saint
Saturnin a reçu sa mission. Le soleil de justice, en se levant
sur le monde, se contenta-t-il d'illuminer l'Orient de ses
vives splendeurs, tandis que l'Occident restait plongé dans
les ténèbres de l'idolâtrie et de l'erreur ? C'est un point de
notre histoire ecclésiastique qu'il me semble important
d'essayer de fixer. Les hommes sont généralement peu
soucieux des choses d'autrefois, bien souvent même ils
renient les oeuvres de leurs pères ; un sentiment que rien
ne peut étouffer les attache pourtant au lieu qui les vit
naître, et ils aiment encore leur berceau. La patrie, la cité,
la famille ont leur berceau, et plus il est antique, pins
elles s'en montrent fières et s'en estiment heureuses. La
religion a aussi le sien; comme les autres, il sera d'autant
plus glorieux qu'il faudra remonter plus haut pour le
trouver.
Je crois donc faire une chose utile et bonne en exposant
la tradition contraire à celle qui est suivie dans le diocèse,
relativement à l'époque de la mission de saint Saturnin, et
en établissant qu'il est arrivé à Toulouse longtemps avant
l'année que notre Bréviaire assigne. Cette tradition, qui
regarde notre premier évêque comme disciple des Apôtres
— 2 —
et le fait venir au Ier siècle, envoyé par saint Pierre, est
la plus antique et la plus autorisée. Nos pères l'avaient
adoptée ; on la trouve insérée dans leurs anciens livres de
prières, et on la voyait autrefois sculptée sur la porte de
nos temples. L'origine de notre Eglise devenait ainsi plus
illustre, et on devait rendre de plus grandes actions de
grâces à Dieu de n'avoir pas tardé, dans sa miséricorde,
à visiter nos heureuses contrées, et à dissiper, par les pre-
miers rayons du christianisme naissant, les épaisses ténè-
bres de leur idolâtrie. Ce fut là la croyance du diocèse
jusqu'à la fin du XVIme siècle. Mais hélas ! il vint un mo-
ment dans le siècle suivant où toutes les traditions anti-
ques furent vivement attaquées. Celle de Toulouse ne fut
pas plus épargnée que les autres.
Le premier qui lui porta un rude coup fut le chartreux
Laurent Surius. Il publia, en 1869, les actes de saint Satur-
nin et il plaça sa venue à Toulouse en l'an 250, sous le
consulat de Dèce et de Gratus. Peu après, le Martyrologe >
romain ayant été réformé par le pape Grégoire XIII, Ba-
ronius et ceux qui travaillèrent avec lui à cette réforme»
admirent cette date et parurent embrasser cette opinion.
Le célèbre jésuite Jacques Sirmond et ses partisans se ran-
gèrent à cet avis, lors de la fameuse dispute qui s'éleva
au XVIIme siècle pour savoir si saint Denis, premier évêque
de Paris, était le même que l'aréopagite, et s'il avait vécu
au 1er ou au IIIme siècle.
La cause ayant été amplement discutée devant le tribu-
nal de critiques sévères, il fut décidé, si non à l'unanimité,
du moins à la pluralité des voix, qu'il fallait distinguer
Denis de Paris de Denis l'aréopagite, et que le disciple de
— 3 —
saint Paul ayant dû mourir à Athènes, Denis de Paris avait
vécu au IIIme siècle. Cette sentence donna raison, d'une
manière implicite, à ceux qui faisaient venir saint Satur-
nin à la même époque, puisque d'après leur sentiment il
fut contemporain du premier évèque de Paris. A ce résul-
tat contribua puissamment aussi Dom Ruinart, en insérant
les actes de saint Saturnin, d'après Surius, dans sa collec-
tion des Actes sincères des martyrs. Il affirmait que les
ayant collationnés avec huit manuscrits, tous fixaient la
mission de ce saint au temps de Dèce. Les critiques d'alors
en furent tellement persuadés, que les Bollandistes décla-
rèrent dans la Vie de S. Firmin, que celui-là ne mériterait
pas le nom de critique érudit, qui penserait d'une autre
manière. Enfin, ce qui prouve la persuasion commune,
c'est que les Eglises de France, abandonnant le Bréviaire
romain, insérèrent dans leurs Bréviaires nouvellement
composés, des légendes corrigées selon le goût moderne,
et renoncèrent ainsi au titre de très anciennes dont elles
jouissaient auparavant.
On faisait alors le raisonnement suivant, qui avait
une grande valeur : Quand on se trouve en présence de
deux traditions concernant l'origine des Eglises et le temps
où ont vécu leurs fondateurs, la prudence conseille de
regarder comme vraie celle qui est modeste dans ses
demandes et humble dans ses prétentions. Il en est des
Eglises comme des individus. Non contentes de l'illustra-
tion de leur noblesse légitime, elles en réclament une
fabuleuse : elles aspirent à remonter haut et s'honorent
de leur antiquité. Celles qui ne manifestent pas ces ten-
dances et n'affectent point ces désirs, ont pour elles la pré-
somption de la vérité ; les autres, au contraire, voulant
une origine illustre et reculée, sont suspectes d'ambition (1).
Je reconnais volontiers, et tout le monde reconnaîtra avec
moi, que ce conseil est dicté parla prudence. Ace point de
vue, l'opinion que j'entreprends de défendre paraît sapée
par la base. Toutefois, en me rendant plus circonspect,
ce conseil ne me déterminera pas à changer mes convie-'
tions. S'il est incontestable, en effet, que l'homme soit
plus porté à rechercher la gloire qu'il n'a pas, qu'à se dé-
pouiller de celle dont il est en pleine et légitime posses-
sion , l'expérience a cependant montré que, dans le siècle
dernier sur tout, bien des gens mirent leur honneur à atta-
quer des croyances pieuses et généralement acceptées.
Pendant quelque temps cela fut de bon ton et eh quelque
sorte de mode. Les choses allèrent même si loin qu'on put,
avec raison, soupçonner de plus d'ambition ceux qui com-
battaient les opinions anciennes, que ceux qui dans les
temps passés plaçaient le berceau de leurs Eglises aux
premières années du christianisme. Dans le monde offi-
ciel, il en est de même encore aujourd'hui. Les éloges
de nos savants modernes, les récompenses de nos Acadé-
mies, et, leurs faveurs les plus précieuses, sont pour les
partisans de la critique du XVIIe siècle. Pour les autres, il
n'y a que des sourires moqueurs et des accusations d'en-
thousiastes peu versés dans les études ardues de la cri-
tique historique (2). Témoin, la commission des antiquités
nationales, de France, qui dans un rapport à l'Académie
(1) Gallia Christian., tome i, préface.
(2) Bibliographie catholique, Octobre 1858, p. 299.
— 5 —
des Inscriptions et Belles-Lettres, sur les origines chrétien-
nés de la Gaule, appelait, par l'organe de M. Paulin Paris,
les études sérieuses qui se font sur cette importante ques-
lion et les ouvrages remarquables depuis peu de temps
mis au jour, un étrange retour aux idées du XIe siècle (1).
Certes, l'ambition trouverait mieux son compte à entrer
dans le Camp opposé; mais la vérité a dès droits impres-
criptibles, et je veux faire en sorte qu'ils ne soient pas
plus longtemps méconnus. Peu importe le motif qui aura
déterminé nos pères à donner à leur Eglise une origine si
antique, je ne leur intente pas un procès de tendance. Ce
que je recherche, c'est s'ils se sont trompés. Le désir im-
modéré, selon quelques personnes, qu'ils ont eu d'illustrer
l'Eglise de Toulouse, me fera accueillir leurs dires avec une
grande réservé ; mais je n'y verrai pas là certitude de leur
erreur.
En commençant ce travail, je ne me dissimule pas la
difficulté dé ma tâche et le peu de faveur que ma disser-
tation rencontrera auprès de certains esprits. Cependant,
j'ai bon courage et grande confiance ; je ne suis pas seul
de mon Côté. Des témoins innombrables rendent témoi-
gnage à la tradition que je soutiens et fixent la mission de
saint Saturnin au 1er siècle. Je peux opposer actes à
actes, historiens à historiens, martyrologes à martyrolo-
ges, savants à savants.
Au fort même de la dispute, des voix imposantes et gra-
ves s'élevèrent, qui prirent vaillamment la défense de
(1) Voir la réfutation victorieuse de cette assertion dans les Docu-
ments inédits sur l'apostolat de saint. Martial par M. Arbellot, p. 8.5.
— 6 —
notre tradition violemment attaquée. Dadin de Hauteserre,
professeur en droit à Toulouse, un des hommes les plus
érudits et le plus grand jurisconsulte français de son siè-
cle, là défendit dans son ouvrage intitulé : Des Choses
d'Aquitaine (1). Pierre de Marca, archevêque de Toulouse
et l'un des critiques les plus habiles et les plus instruits
.de son temps, établit très fortement la tradition antique de
son diocèse, dont il était à même de connaître l'histoire,
et soutient d'une manière très savante, dans sa lettre à
Henri de Valois, que saint Saturnin a été envoyé au ier
siècle (2). Claude Robert, dans son Gallia christiana (3) ;
le P. Bonaventure de Saint-Amable , dans son Histoire de
saint Martial (4) ; Noël Alexandre, dans ses Dissertations
sur l'Histoire ecclésiastique (8) ; le docteur Labénazie,
dans sa Défense de l'antiquité des Églises de France (6);
les deux savants cordeliers Antoine Pagi et François Pagi
son neveu , dans la Critique des Annales de Baronius,
réfutent Grégoire de Tours et.Sulpice-Sévère , et, comme
de Marca, démontrent que saint Saturnin a reçu sa mis-
sion au Ier siècle (7); enfin, les auteurs de L'Art de vérifier
les dates, et bien d'autres qu'il serait trop long d'énumé-
rer, suivent cette tradition et embrassent ce sentiment (8).
(1) Rerum Aquitanicarum, t. I, 1. 4, c. 6.
(2) De tempore proedicatoe primùm in Galliis fidei. Acta sanctorum, '
t. v, junii, p. 544.
(3) Gallia christiana, publiée en 1625.
(4) Histoire de saint Martial. Clermont, 1676.
(5) In Hist. Ecoles, soec. I. Dissert.
(6) Défense de l'Antiquité. Agen, 1696.
(7) Gritica in Annales Baronii, t. i, an. 255; t. m, an. 854
(8) Art de vérifier les dates, t. i, p. 166-219.
— 7 —
Qui croira que tant et de si illustres savants ont bâti
leur édifice sur le sable mouvant d'une tradition menson-
gère? Ne doit-on pas être plutôt persuadé que la sagacité
habituelle dont ils ont toujours fait preuve , ne leur a point
manqué dans cette circonstance, et qu'ils n'ont adopté
celte opinion qu'après avoir bien pesé les raisons pour et
contre. Si donc ils sont restés fidèles au sentiment ancien ;
s'ils ont confirmé , par leurs ouvrages, ce que nos Pères
avaient sculpté sur les murs du cloître de Saint-Etienne,
c'est que les preuves par lesquelles on le combattait ne
leur ont pas paru plus fortes que celles qu'elles préten-
daient renverser. Par leurs écrits, ils ont voulu opposer
une digue au torrent qui se déchaînait contre la tradition
ancienne, et autant qu'il était en leur pouvoir défendre
l'Église de Toulouse du reproche d'erreur et d'ignorance
dont les novateurs ne craignaient pas de la flétrir. Leurs
efforts furent malheureusement vains, et leur bonne vo-
lonté demeura impuissante. Le signal était donné, et la
critique se lançant dans le vaste champ ouvert par le jan-
sénisme , allait corriger toutes les légendes, dessécher la
piété, et, pour nous servir de l'expression alors en usage,
dénicher un grand nombre de saints.
Venus avec le XVIIe siècle , les critiques, qui se firent
les adversaires si décidés de toutes nos vieilles traditions,
reçurent trop abondamment l'esprit de la secte remuante
et vivace qui désola alors l'Église. Pour eux, comme pour
les sectateurs de Jansénius, rien n'était assez pur dans
l'Église de Jésus-Christ, rien assez constant dans les légen-
des que l'antiquité avait consacrées. Leur Dieu n'est pas
celui du Calvaire, étendant ses bras sur la croix et étrei-
— 8 —
gnant le monde entier dans un embrasseraient immense ;
non, car, à leur dire, il ne s'est incarné que pour un petit
nombre, et il n'accorde pas sa grâce à tous. Ceux même
qu'il favorise d'une manière particulière, n'opéreront aucun
de ces prodiges que selon la promesse de l'Évangile, ils
doivent avoir le pouvoir défaire. Ils déterminent jusqu'où
Dieu épanchera sur eux sa miséricorde , et ils fixent les
limites que sa bonté ne pourra dépasser. Aussi voyez-les
à l'oeuvre ; comme ils s'acharnent après les saints et comme
ils dépouillent Dieu de la gloire qu'ils lui ont rendue par
leurs oeuvres. Leur coeur sec et sans affection se ferme à
toutes les émotions qu'ils pourraient éprouver, et ils n'ad-
mettent que les choses dont leur esprit s'est rendu compte.
Ils prennent corps à corps toutes les traditions reçues,
leur demandent raison de leur existence, et veulent qu'el-
les produisent les titres qui les autorisent. Toutes celles
qui ne satisferont pas leurs exigences seront considérées
comme fausses , et ils les foudroient du haut du trône que
leur arrogance s'est dressé. Qu'importe que la tradition
remonte à la plus haute antiquité , et que sans elle une
multitude de choses deviennent inexplicables : ils ne recu-
lent pas. Se proclamant plus sages que tous les siècles
précédents , plus éclairés que les Docteurs et les hommes
de génie qui ont vécu avant eux , plus pieux que les gé-
nérations passées qui ont cru à ces choses et ont béni Dieu
de les avoir montrées à la terre, ils raillent leur simpli-
cité et tournent leur foi en dérision. Aussi que les Saints
sont changés après le XVIIe siècle, et qu'ils sont différents
de ce qu'ils étaient auparavant ! Quand on compare les
Bréviaires anciens avec les Bréviaires nouveaux, on trouve
— 9 —
qu'un grand nombre de Saints, réputé indignes peu-être.
de recevoir les hommages des fidèles et d'être l'objet de
leur vénération , ont été supprimés ; ceux qu'on a conser-
vés sont méconnaissables. Les légendes qui contiennent
leur vie ont été refaites, il n'y a presque plus de traces de
surnaturel ; et au lieu de ces Saints amples et magnifiques
que la tradition présentait à notre amour, nous n'avons
plus, qu'on nous pardonne cette expression, sévère mais
vraie, d'un rationaliste moderne, nous n'avons plus que
des Saints étriqués, dont on rapporte ordinairement la
naissance et la mort, et dont on a le plus grand soin de
taire les actions miraculeuses.
Tels ne sont pas mes sentiments. Je regarde la tradition
des Églises appuyée sur des documents liturgiques incon-
testables , comme un argument invincible de certitude
qu'aucun argument négatif ne saurait affaiblir. J'avoue
qu'en dehors de toute preuve convaincante et décisive , la
tradition, quand elle remonte haut et qu'elle a reçu la
sanction de tout un peuple, est d'un grand poids à mes
yeux. Il me répugne de croire que l'erreur soit générale ,
et quand elle blesserait la gloire de Dieu, qu'elle soit si
constante. Un moment peut venir où une fièvre d'innova-
tion s'empare même des meilleurs esprits. Alors on sacri-
fie sans scrupule ce qui devait être l'objet des plus chè-
res affections ; mais la fièvre n'est pas plus l'état normal
de l'esprit qu'elle ne l'est du corps; laissez passer l'accès,
et bientôt on regrettera ce que l'on a perdu , et en appré-
ciant sainement ses actes , on reconnaîtra la nécessité de
revenir sur quelques-uns.
Ainsi il en a été pour la tradition de Toulouse. Attaquée
— 10 —
avec la violence que j'ai déjà décrite, elle se maintient
pendant quelque temps encore. Mais à partir du XVIIIe siè-
cle, nous la voyons chanceler. A mesure que les archevê-
ques montés sur le siège de Toulouse, depuis cette époque,
font de nouvelles liturgies, — et chacun compose à peu près
la sienne, — la tradition qui faisait venir saint Saturnin au
1er siècle faiblit d'abord et disparaît entièrement, en 1772,
sous I'épiscopat de Mgr de Brienne , qui la remplace par
l'opinion contraire. Et cette opinion s'enracinera si bien
dans l'esprit des prêtres et des fidèles, que beaucoup igno-
rant même qu'un autre sentiment a été autrefois suivi,
s'étonneront peut-être de ma dissertation et la regarderont
comme un acte audacieux contre la croyance de nos pères.
Non, ce n'est pas la croyance de nos pères que je viens
attaquer, je me propose , au contraire, de l'établir et de
la défendre. L'opinion que je soutiens, puis-je dire avec
Tertullien, n'est pas la dernière venue, elle est la pre-
mière. Cette primauté de possession est une preuve indu-
bitable de la vérité qui triomphe partout.
Je ne suis pas seul de mon côté, en effet, et on l'a
vu ; cependant, je n'ai pas tout dit encore. Cette tradition,
ainsi défendue au moment même où elle était battue en
brèche, a trouvé de nouveaux athlètes au commencement
de ce siècle, et aussi de nos jours. Pendant que la nou-
velle opinion s'établissait dans notre diocèse, et que la
suite des années paraissait devoir sanctionner sa victoire
définitive, des hommes d'une science éclairée et pour qui
le verdict prononcé par les juges du siècle dernier était
le verdict de la passion plutôt que celui de la vérité, fouil-
laient les bibliothèques et cherchaient s'il n'y aurait pas
— 11 —
quelque témoin non entendu, qui vînt déposer en faveur
de la tradition de nos pères. Surius et Ruinart avaient eu
entre leurs mains divers manuscrits, mais tous d'origine
française, copies différentes sans doute d'un original uni-
que , où la date pourtant n'est nulle part la même, comme
on le verra lorsque je les discuterai. Qui sait si des docu-
ments inédits, trouvés dans des bibliothèques étrangères ,
et par là même impartiaux, ne rendront pas témoignage
à la mission de saint Saturnin au 1er siècle? C'était là leur
espoir, et il s'est réalisé.
En 1798, un espagnol, Joseph Màcéda, découvrit à Flo-
rence, dans la célèbre bibliothèque Riccardini, un manus-
crit précieux. C'est un Sanctoral ou Martyrologe qui ren-
ferme la vie des Saints pour tous les jours de l'année. A
la vie de saint Saturnin, qui est la dernière de ce Sanctoral,
on lit que ce saint arriva à Toulouse sous l'empereur
Claude, successeur de Caligula. Ce manuscrit a été im-
primé à Barcelone en 1798. Il est précédé d'une longue et
savante dissertation, dans laquelle l'auteur prouve que
saint Saturnin , saint Honest et saint Firmin ont vécu au
1er siècle. Cette dissertation, qui m'a été d'une grande
utilité et où j'ai largement puisé, est ainsi intitulée :
« Actas sinceras nuevamenle descubiertas de los sanlos
» Saturnino, Honeslo y Fermin, apostoles de la anti-
» gua Vasconia. » Joseph Macéda trouva encore à Flo-"
rence deux autres manuscrits : l'un au monastère des
Servîtes, l'autre à la bibliothèque Laurenlienne. Tous deux
renferment un abrégé sommaire des actes de saint Satur-
nin , et diffèrent seulement de ceux de Dom Ruinart, en
ce qu'ils disent, de ce saint, qu'il a été ordonné par les
disciples des Apôtres.
— 12 —
En 1842 , la Vie de sainte Marie-Madeleine, par Ràban-
Maur, archevêque de Mayence, au IXe siècle, était trou-
vée à la bibliothèque d'Oxford, en Angleterre, par les
soins de M. l'abbé Faillon , prêtre de Saint-Sulpice. Dans
cette vie, qui a été imprimée dans le second volume des
Monuments inédits sur l'apostolat de sainte Marie-Made-
leine en Provence, on lit expressément que saint Saturnin
a été envoyé en Gaule par saint Pierre. Un document pré-
cieux est venu, en 1848, confirmer ce témoignage de
Raban-Maur. Le même M. Faillon a découvert à Paris,
dans la bibliothèque du roi, un manuscrit désigné sous le
numéro 8837. Ce manuscrit, peint au x° siècle et qui parait
avoir été transcrit sur un manuscrit plus ancien, rapporte
que saint Saturnin a été envoyé pour prêcher dans les
Gaules par saint Pierre , sous l'empire de Claude. — Dom
Piolin , bénédictin de Solesmes, dans son Histoire de
l'Eglise du Mans ; M. Arbellot, curé-archiprêtre de Roche-
chouart, dans sa Dissertation sur l'apostolat de saint
Martial, et plusieurs autres critiques érudits dont il serait
long de rapporter le nom , embrassent et défendent coura-
geusement ce sentiment.
Soutenu par des savants d'une autorité aussi imposante
et dont la réputation, en fait de critique, est bien établie,
je n'ai pas à craindre d'être considéré comme un téméraire
champion qui entre dans la lice, n'ayant à opposer à ses
adversaires chargés d'une pesante armure, que le léger
bagage d'une érudition un peu jeune. M'adressant à ceux
qui abandonnèrent l'ancienne tradition , je peux donc leur
dire, avec un illustre évêque d'Angleterre : « Il est du
» devoir de tout homme qui trouble la paix de l'Église,
— 13 —
» soit qu'il renouvelle une ancienne opinion , soit qu'il en
» produise une nouvelle , de présenter cette opinion avec
» tant d'évidence et de la fortifier de preuves si solides,
» que personne ne puisse la réfuter ni l'affaiblir en aucune
» manière ; par conséquent, s'il n'agit pas ainsi, l'opinion
» que suivait l'Église précédemment doit être censée con-
» server son ancienne force et demeurer immuable» (1).
Pour mettre de l'ordre dans ma dissertation et procéder
avec méthode, j'ai adopté le plan suivant. Elle sera divi-
sée en deux parties. Dans la première, j'établirai l'an-
cienne tradition de nos pères , et je donnerai les preuves
sur lesquelles on s'appuyait pour la suivre. Dans la
deuxième partie, je discuterai les documents qui ont fait
rejeter l'ancienne tradition de Toulouse. Si ces documents
ont éclairé la question d'une lumière tellement vive qu'il
faudrait fermer volontairement les yeux pour n'en être
pas ébloui, je ferai sans peine le sacrifice de mon opinion
et je confesserai mon erreur. Mais si ces preuves ne sont
pas irréfragables ; s'il est facile, au contraire, de les atta-
quer et de montrer qu'elles ne résistent pas à une critique
impartiale, notre tradition antique sortira plus forte de
cette épreuve. J'ai la confiance que mon travail portera
mes lecteurs à dire avec Noël Alexandre : « Dans les
» choses qui concernent l'antiquité, j'aime mieux suivre
» le sentiment ancien que celui de quelques nouveaux
» critiques qui, pour acquérir de la réputation , rejettent
» sur de vaines conjectures les anciennes traditions de
(1) Jean Fisher : De unicâ Magdalenâ, cité par M. Faillon, t. i,
p. 7.
— 14 —
» l'Église» (1). Et avec saint Paul : «Conservez les
» anciennes traditions que vous avez apprises des vos
» pères» (2).
C'est là toute mon ambition , puisse-je y avoir réussi !!
(4 ) Quos in antiquitatis notitia duces sequi velim, quaiu recentio-
res quosdam, qui conjecturis inanibus antiquam traditionem, seu
opinionem in Ecclesia ab apostolieis temporibus receptam rejiciunt,
ut criticae eruditionis famam aucupentur.
(2) Tenete traditiones quas didicistis.
(Epist. II, ad Thess, c. II, v. 14).
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE PREMIER
Le christianisme a été prêché dans les Gaules au I"' siècle par
des évêques, disciples des Apôtres.
Cette proposition, qui semble porter avec elle
un cachet incontestable de vérité, n'est cependant
pas admise par tout le monde. Si les préjugés les
plus légitimes favorisent ce sentiment, il y a des
auteurs qui retardent la prédication de l'Evangile
dans les Gaules, jusqu'au milieu du 111e siècle.
« Les ténèbres du paganisme couvraient encore
» nos contrées, dit le Rituel de Toulouse, la
» lumière de l'Evangile qui, depuis deux siècles,
» brillait dans la capitale de l'empire romain, et
» dont quelques rayons étaient parvenus jusque
» dans les Gaules, n'avait pas encore pénétré dans
» le pays des Tectosages, quand saint Saturnin
» et quelques hommes apostoliques furent en-
» voyés par le successeur de saint Pierre pour
» prêcher la foi dans ces régions idolâtres. Satur-
— 16 —
» nin s'arrêta à Toulouse » (1). Les actes du
martyre de ce saint, qui passent pour authenti-
ques, affirment la même chose. On y lit : « Les
» prêtres des idoles, douloureusement surpris du
» silence de leurs dieux, apprennent d'un ennemi
» de notre religion, qu'il paraît depuis quelque
» temps je ne sais quelle secte nouvelle qui se dit
» chrétienne et qui veut renverser les dieux im-
» mortels, qu'un certain Saturnin est l'évêque de
» cette secte, etc., etc. » (2) Ces paroles indiquent
clairement qu'avant cette époque, 250, le chris-
tianisme était entièrement inconnu à Toulouse,
qu'il y était prêché depuis quelque temps seule-
ment, et que personne n'en avait entendu parler*
si ce n'est les adeptes de saint Saturnin.
D'autres auteurs sont plus généreux, et regar-
dent comme certain que l'Evangile a été connu
dans les Gaules, dès le 1er siècle. Ils accordent
qu'il a pu y être apporté' par des hornmes apos-
toliques, plutôt peut-être en qualité de simples
(4) Rituel de Toulouse, publié par Mgr de Clermont-Tonnerre,
p, 154.
(2) Sacrilegae superstitionis Antistites consulentes undè in numina
sua venisset inusitata taciturnitas, audiunt a quodarn religionis nos-
troe inimico, novam nescio quam surrexisse sectam, gentilitatis inimi-
cam quoe christiana appellatur, et in deorum suorum excidium nite-
retur, hujus fidei esse episcopum Satuminum, etc., etc.
— 17 —
chrétiens que d'évêques; mais ils prétendent
qu'on doit placer beaucoup plus tard la constitu-
tion des Eglises, l'érection des sièges épiscopaux,
et la succession des évêques.
Or, ces deux assertions sont également fausses
et en contradiction flagrante avec les vrais ensei-
gnements de l'histoire. J'espère qu'après avoir lu
les preuves que j'apporte à l'appui de ma thèse,
tout lecteur sincère et impartial demeurera con-
vaincu de ces deux choses que je me propose de
démontrer : 1° le christianisme a été prêché dans
les Gaules au 1er siècle ; 2° il a été prêché par des
évêques chargés de fonder des Eglises et d'ériger
des sièges épiscopaux.
§ Ier. Le christianisme a été prêché dans les Gaules au 1er siècle.
L'illustre Pierre de Marca, archevêque de Tou-
louse, prouve d'une manière très savante mon
opinion. Il écrivait, en 1658, à Henri de Valois :
« L'amour que j'ai pour ma patrie et pour la vé-
» rite a été vivement blessé en moi, à l'occasion
» des martyrs de Lyon (1), et m'a contraint de
» me plaindre à vous de-l'injure faite aux Gaulois,
» non par des étrangers, mais par des Français
(1) Ces martyrs souffrirent sous Marc-Aurèle, en 1 77.
— 18 —
» même. Séduits par l'ambition de posséder, une
» doctrine particulière et tout-à-fait inconnue du
» vulgaire, ils ont entrepris de rechercher la vé-
» rite qui était publique et connue de tous,
» comme si elle eut été cachée au fond d'un puits.
» Ils refusent à la Gaule la connaissance de la
» prédication évangélique qu'ils avouent avoir été
» portée par les Apôtres eux-mêmes aux Indiens
» et: aux peuples de l'Ethiopie. Comme si les na-
» tions les plus florissantes et les plus rapprochées
» de Rome, capitale de l'univers, que saint Pierre
» et saint Paul consacrèrent de leur sang, ont dû
» passer après les régions les plus lointaines et
» placées en dehors des limites de l'empire ro-
» main. Autres furent les sentiments des Apôtres.
» A peine eurent-ils mis le pied en Italie, qu'ils
» entreprirent de communiquer à la Gaule la doc-
» trine de la foi » (1). Un éloquent évêque de
(1) Me patriae, et tuendae veritatis amor, Lugdunensium marty-
rum occasione pupugit et adegit, ut apud te paucis conquererer de
injuria Gallis factâ, non ab extnris qu'idem, sed a nostratibus qui
recondilioris et a vulgo semotiocis quâ pol'ent doetrinae cupiditale
illecli, veritatem quoe in propatulo est, velut in puteo lalenlem sibi
quaerendam putârunt. Gnlliis quippè detrahunt, quam Elhiopibus ac
Indis, sciuntab Apostolis ipsia exhibitarn Evangelii prîedicandi curam.
Ac si florentissimae ac vicinae naliones capiti gentium Ronrife quam
sanguine suo, Petrus et Paulus consecrârunt, remotissimis illis, extra-
que romanum imperium sitis regionibus posthabitse sunt. Alia fuit
— 19 —
nos jours s'exprime à peu près de la même ma-
nière : « À Dieu ne plaise, s'écrie Mgr Pie, évêque
» de Poitiers, à Dieu ne plaise, que sur les argu-
» ments faibles et ruineux d'une science attardée,
» nous donnions le démenti à la tradition cons-
» tante et universelle de toutes les Eglises! A
» Dieu rie plaise que nous supposions dans les
» Apôtres et dans le Siège apostolique, tant de
» dédain et d'indifférence pour la grande nation
» des Gaules, reliée de tant de façons à la métro-
» pôle de l'empire ; qu'ils aient négligé de faire
» pour elle ce qu'ils faisaient pour des nations
» infiniment moins civilisées et moins accessibles !
» A Dieu ne plaise, enfin, que rejetant des titres
» que Rome elle-même nous reconnaît, notre
» patriotisme se glorifie comme d'une conquête
» nationale, de l'opinion qui n'amène à Jésus-
» Christ la plupart de nos provinces, que plusieurs
» siècles après les peuples de l'Afrique et des
» Indes! » (1) Ces témoignages si décisifs et d'une
autorité si haute, s'appuient sur des documents
incontestables : ils sont le résumé de toute la tra-
mens Apostolorum qui Gallias in fide erudiendas, statim post adven-
ium in Italiam susceperunt. (Acta sanctorum, tom. v, junii, p. 446).
(4) Discours pour la translation de saint Latuin, premier évêque de
Séez. (Discours et Instructions pastorales, t. III, p. 120.)
— 20 —
dition et en eux nous avons entendu toute une
nuée de témoins.
Lès Prophètes avaient annoncé que Jésus-Christ
devait conquérir par sa mort la royauté univer-
selle. Afin d'assurer cette conquête, les Apôtres,
avant de se disperser dans le monde, composèrent
lie symbole qui porte leur nom* et n'hésitèrent pas
à donner à la Véritable Eglise le titre de catholi-
que ou universelle, titre qui lui convînt bientôt
d'une manière parfaite. Saint Marc assure, en
effet, à la fin de son évangile, que conformément
à l'ordre dé Jésus, les Apôtres prêchèrent partout,
le Seigneur agissant avec eux et confirmant sa
parole, par les miracles qui l'accompagnaient (1).
Saint Paul écrit aux Romains, que si tous ne
croient pas à l'Evangile, ce n'est pas qu'ils ne
l'aient entendu annoncer, car la voix des Apôtres
a retenti par toute la terre et leur parole jus-
qu'aux extrémités du monde (2). Saint Clément,"
pape, saint Hermas, saint Ignace, martyr, remer-
cient les Apôtres d'avoir prêché l'Evangile de
l'Orient à l'Occident, d'un pôle à l'autre de l'uni-
(1) Illi autem profecti proedicaverunt ubique, domino coopérante et
sertnonem confirmante, sequentibus signis. (Saint Marc, c. XVI, v. 20. )
(2) Numquid non audierunt? Et quidem in omnem terram exivit
sorius eorum et in fines orbis terrse verba eorum. (Ad Romanos, c. x,
v. 18.)
— 21 —
vers et à toutes les nations que recouvre le ciel.
« Nombre de missionnaires, dit l'historien Eu-
» sèbe, successeurs immédiats des Apôtres, pro-
» murent de plus en plus la prédication de l'Evan-
» gile et jetèrent au loin, sur le monde entier,
» les salutaires semences du royaume .céleste.
» La plupart des disciples qui appartenaient à
» cette époque, étaient enflammés d'un zèle et
» d'un amour ardent pour la sagesse divine. Ils
» abandonnaient leur patrie pour remplir les fone-
» lions dé l'apostolat et pour répandre les livres
» sacrés des Evangiles avec l'empressement d'une
» sainte ambition. À peine avaient-ils jeté les
» fondements de la foi, dans quelque pays reculé
» ou barbare, et constitué là d'autres pasteurs
» chargés du soin de leurs néophytes, qu'ils
» s'avançaient vers d'autres nations accompagnés
» de la grâce et de la vertu d'en haut » (1).
Saint Hilaire de Poitiers affirme, que « la pré-
» dicaiion du royaume de Dieu ne s'est pas faite
» lentement; elle a, au contraire, parcouru la
» ferre avec une vitesse infatigable » ,(2). Et au
(4) Histoire ecclésiastique, liv. m, c. 34, citée par les Etudes de
Thêobgie, t. u, p. 4.45..
(2) Praadicationis regni Dei non fuit lenta propagatio, sed in omnem
terram indefessâ mobilitate transcurrit. (Enarratio psalmi 147.)
— 22 —
rapport de saint Grégoire, pape, « l'Evangile
» marche par le moyen des Apôtres qui prêchent
» Jésus-Christ. Us vont dans les quatre parties
» de l'univers et ils annoncent le Verbe incarné
» dans toutes les contrées du monde » (1).
Saint Justin présenta aux Empereurs et au Sé-
nat romain, en l'an 150, une apologie en faveur
de la religion chrétienne. Il affirme d'abord que
les chrétiens sont répandus dans tout l'univers. Il
prouve ensuite que la religion chrétienne est la
véritable religion, parce qu'elle avait été prédite
plusieurs siècles auparavant dans les livres de
l'Ancien Testament conservés par les Juifs; et
après avoir rapporté plusieurs prophéties concert
nant la grandeur du royaume de Jésus-Christ qui
est l'Eglise, et la multitude d'hommes qui, par
toute la terre, devaient embrasser sa doctrine, il
s'écrie : «Ces choses, nous les avons vues de
» nos yeux accomplies à la lettre, et vous aussi,
» Empereurs, vous pouvez vous en convaincre
» par vous-même. »
Plus énergiques et plus expressives encore sont
les paroles du même saint, au numéro 47 de son
(3) Evangelium per Apostolos vadit proedicando Christum. Per qua-
tuor partes vadunt quia in cunctis regionibus mundi, incarnatum
Deum proedicant. (Homilia VIa in Ezechielem.)
— 25 —
dialogue avec le juif Tryphon, où il applique au
sacrifice non sanglant des chrétiens, le passage
suivant du prophète Malachie : « Je ne recevrai
» plus les sacrifices que vous m'offrirez, parce
» que de l'Orient à l'Occident mon nom sera
» glorifié parmi les nations. » Saint Justin con-
fond les Juifs qui prétendaient être désignés dans
ce passage, et leur montre qu'il y a bien des na-
tions où Ton ne trouve aucun adorateur de Jého-
vah. « Il n'en est pas ainsi des chrétiens, dit-il en-
» suite, car vous ne rencontrerez pas de peuple,
» grecou barbare, pas de nation, quels que soient
» son nom ou ses moeurs, qui n'adressent des
» prières à Dieu et qui ne rendent grâces au Père
» et au Créateur de toutes choses par le nom de
» Jésus-Christ » (1).
Au témoignage de saint Justin on peut joindre
celui de Tertullien. Il écrivait vers l'an 200 son
incomparable apologie des chrétiens et il disait :
« A Dieu ne plaise qu'une religion divine recoure
» pour se venger à des feux allumés par la main
» des hommes, ni qu'elle s'afflige des épreuves
(4 ) Sed sunt gentes quaedam ubi nondùm vestri corporis quisquam
habitat. Atqui ne unum quidem genus est mortalium, sive barbaro-
rum, sive graecorum, sive aliorum quoeumque appellentur nomine,
inter quos per nonien Jesu Christi supplicationes et gratiarum actio-
. nés, Patri et fabricatori omnium fiant.
— 24 —
» qui la mettent en lumière. Si, au lieu de cons-
» pirer dans l'ombre, nous levions publiquement
» l'étendard de la révolte, nous ne manquerions
» ni de forces ni de troupes. Les Maures, les Par-
» thés même, quelle nation que ce soit, renfer-
» mée dans ses limites, est-elle après tout plus
» nombreuse qu'une nation qui n'a d'autres limi-
» tes que l'univers? Nous ne sommes que d'hier,
» et déjà nous remplissons l'empire, vos cités, vos
» îles, vos hameaux, vos forteresses, vos bour-
» gades, vos conseils, les camps, les tribus, les
» décuries, le palais, le sénat, la place publique ;
» nous ne vous laissons que vos temples. Quelle
» guerre ne serions-nous pas capables d'entrepren
» dre, même à forces inégales, nous qui nous
» laissons égorger si facilement, si dans notre doc-
» trine il ne valait pas mieux souffrir la mort
» que la donner? Sans même prendre les armes,
» sans nous révolter ouvertement, nous pourrions
» vous combattre en nous séparant simplement de
» vous. Que cette immense multitude vînt à vous
» quitter brusquement pour se retirer dans quel-
» que contrée lointaine, la perte de si nombreux
» citoyens de toute condition eut décrié votre gou-
» vernement et vous eut assez punis. Nul doute
» qu'épouvantés alors de votre solitude, à l'aspect
— 28 —
» de ce silence universel v devant cette immoblité
«d'un monde frappé de mort, vous auriez cher
» ché à qui commander; il vous serait resté plus
» d'ennemis que de citoyens. »
Ces divers passages prouvent, de la manière la
plus évidente, que longtemps avant le milieu du
m* siècle, le christianisme était connu par toute la
terre. Je pourrais donc en conclure, sans crainte
de me tromper, qu'il avait été prêché dans les Gau-
les. Mais les preuves indirectes ne suffisant pas,
j'arrive aux preuves positives.
Saint Épiphane assure que saint Luc a annoncé
la foi dans les Gaules : « Le ministère de la parole
» divine, dit-il, ayant été confié à saint Luc, il
» l'exerça en passant dans la Dalmatie, dans la
» Gaule, dans l'Italie, et dans la Macédoine; mais
» principalement dans la Gaule, ainsi que saint Paul
» l'atteste de quelques-uns de ses disciples. Cres-
» cent, écrit-il, est en Gaule. Car il ne faut pas
» lire en Galatie, comme certains l'ont cru faus-
» sèment, mais en Gaule» (4).
(4) Luese igitur proedicandi Evangelii numus est creditum, idque
ipse primùm in Dalmatiâ, Italiâ, Galliâ et Macedoniâ prsestitit, ; sed
et in Galliâ prae coeteris, ut de nonnullis comitibus suis Pau'lus in
epistolis testatur. Crescens, inquit, in Galliâ, non enim in Galatiâ
legendura, etsi quibusdam immeritô placuit, sed in Galliâ. (Saneti
Epiphanii, Adversus Hoereses, 1. n, c. 34.)
Le Bréviaire de Toulouse avait adopté cette in-
terprétation. On y lit au Propre des Saints, le
29 juin : « Le bienheureux Crescent, disciple de
» l'apôtre saint Paul, fut envoyé par lui dans la
» Gaule, afin d'y prêcher l'Évangile. Eusèbe de
» Césarée, saint Épiphane, et Théodoret le rap-
» portent, et prétendent que c'est de lui que par -
» lait saint Paul quand il écrivait à Timolhée :
» Crescent est parti pour la Galatie, ou, comme ils
» l'interprètent, pour la Gaule. Les Eglises de
» Vienne et de Mayence, qui se glorifient d'avoir
» été fondées et gouvernées par lui, sont ferme-
» ment attachées à ce sentiment. Presque tous les
» martyrologes enseignent la même chose et disent
» que Crescent prêcha d'abord dans la Galatie, et
» qu'allant de là dans la Gaule, il convertit par sa
» prédication un grand nombre de personnes à la
» foi » (1).
Launoy, le plus violent adversaire de notre opi-
(4) Beatum Crescentem apostoli Pauli discipulum ab ipso in Gallias
directum, ut ibi Evangelium praedicaret, testantur inter veteres Eecle-
sioe scriptores, Eusebius Coesariensis, sancti Epiphanius ac Theodore-
tus, qui eum esse conténdunt quem Paulus ad Timotheum scribit in
Galatiam, seu ut interpretantur, in Galliam abiisse. Hano sententiam
firmiter tenent, Ecclesise Viennensis ac Moguntina quee se a Crescente
fundatas ac gubernatas gloriantur. Idem docent omnia feré martyrolo-
gia, in quibus legitur, Crescentem primum in Galatiâ Cbristum àn-
nuntiâsse, indè in Gallias trauseuntem, verbo prsedicationis, multos
ad fidem convertisse.
— 27 —
nion, ne pouvant nier la force du témoignage de
saint Epiphane et de Théodoret, essaie de l'affai-
blir. Il admet que saint Luc a prêché dans la Gaule,
mais il veut que ce soit dans la Gaule cisalpine,
ou l'Italie septentrionale, et non dans la Gaule
transalpine qui est devenue la France (4). A cette
objection, je réponds avec le P. Longueval, « qu'il
» n'y avait plus de province ainsi nommée du
» temps de saint Épiphane; et que quand même
» le nom de celte province aurait subsisté, il est
» manifeste que dès qu'on nomme simplement la
.» Gaule, on doit entendre la Gaule proprement
» dite. On voit, d'ailleurs, par le texte du saint
» docteur, que la Gaule où a prêché saint Luc est
» celle où a prêché saint Crescent, que l'Église de
» Vienne reconnaît pour son fondateur. Nous
» croyons donc devoir nous rendre à l'autorité de
» saint Épiphane. Il siérait mal à des écrivains
» français de combattre ce que les auteurs grecs,
» des saints Pères respectables par leur autorité
» et leur érudition, ont avancé de glorieux à
» l'Église Gallicane » (2).
(4) Maneat ergo fixum ratumqùe Lucam Transalpinis gentibus at-
tulisse nihil : atque Epiphanium de transalpinâ Galliâ locutum non
fuisse. (Dissertatio in Epocham Severi Sulpicii, § 28.)
(2) Histoire de l'Église Gallicane. Dissertation préliminaire.
— 28 —
On peut encore regarder comme certain que
saint Paul a évangélisé la Gaule. En effet, quand
il écrivit aux Romains, il avait dessein, comme il
le marque, de passer en Espagne. « Je vous
verrai, dit-il, lorsque je me rendrai en Espa-
gne : je passerai chez vous lorsque j'irai en Espa-
gne » (4)..
Saint Paul fut conduit à Rome comme prison-
nier quelques années après avoir écrit cette lettre.
Saint Clément, de Rome; saint Cyrille, saint Jé-
rôme et d'autres, rapportent qu'après une capti-
vité de deux ans à Rome, il exécuta réellement son.
projet d'aller en Espagne. Or, pour se rendre de
Rome en Espagne, il dut suivre cette célèbre voie
romaine qui conduisait d'Italie dans la Bétique, en
passant par la Gaule. Et comme les voyages de
saint Paul étaient autant de missions, on ne peut
croire qu'il ait manqué d'annoncer la foi aux Gau-
lois. Une ancienne inscription trouvée en Espagne,
confirme que le christianisme y fut connu du temps
même des Apôtres. Elle portait : « A Claude Néron,
» César Auguste, pour avoir purgé la proyince des
» brigands, et de ceux qui enseignaient aux hom-
(3) Cum in Hispaniam proficisci coepero, spero quod prseteriens vi-
debo vos : per vos proficiscar in Hispaniam. (Ad Rom., c. 45, v. 24,
28.) — Voir à l'appendice la preuve que ce voyage a été exécuté.
— 29 —
« mes une nouvelle superstition» (4). Par cette
nouvelle superstition, On ne peut entendre autre
chose que la religion chrétienne. Mais si la foi avait
dès-lors pénétré en Espagne, comment aurait-elle
été inconnue dans la Gaule, plus voisine de l'Italie?
Saint Paul n'est pas le seul apôtre qui ait évan-
gélisé les Gaules. D'après Siméon Métaphraste,
saint Pierre les aurait visitées aussi. Cet écrivain,
en effet, dans son Commentaire sur saint Pierre et
saint Paul, rapporte que saint Pierre lui-même a
pénétré dans la Grande-Bretagne pour y prêcher
l'Évangile (2); mais, s'il en est ainsi, il est évident
qu'il sera venu dans la Gaule. C'est encore l'opi-
nion d'Eùsèbe de Césàrée. Il affirme dans son his-
toire que la foi a été annoncée dans la Grande-
Bretagne du temps même des Apôtres (3).
Enfin, si nous recevons le témoignage de-saint
Isidore de Séville, saint Philippe aurait aussi prê-
(4) Neroni Cl. Csesari Aug. pontifici maximo, ob provinciam latro-
nibus et his qui novam generi humano superstitionem inculcàrunt,
purgatam. (Baronius, Annales, ann. 69, § 46.)
(2) Imô et in Britanniam ejusdem ipsius praedieatione Pétri evan-
gelium pénétrasse. (Metaphrastes, Vita Sanctorum, 29 junii.)
(3) lilud fuit Apostolorum propositum ut quâquâ versum orbis pa-
tet, Evangelium diffunderent ex mandato Christi, adeô ut quemadmo-
dùm subjuugit Eusebius, ipsis quoque Britannicis insulis, Oeeanum
praevecti, apostoli fidei lumen intulerunt. (Acta Sanctorum, tom. y,
junii, p. 546, dëiferca.)
— 30 —
ché aux Gaulois en traversant leur pays. «Saint
» Philippe, dit ce Père, prêche le Christ aux Gaulois,
» et conduit à la lumière de la science et au port
» de la foi les nations barbares voisines des ténè-
» bres et rapprochées des vagues de l'Océan » (4).
Nous nous étonnons, dit M.Arbellot, que le P. Noël
Alexandre, et après lui le P. Honoré de Ste-Marie,
aient regardé comme supposé cet ouvrage de saint
Isidore; il suffit, pour en prouver l'authenticité,
de dire que saint Ildephonse le met au nombre des
ouvrages de ce Père de l'Église. En outre, de Marca
avait trouvé ce livre parmi les oeuvres de saint Isi-
dore dans un manuscrit du IXe siècle. Après saint
Isidore, saint Julien de Tolède assigne la Gaule
à Philippe comme ayant été le champ de sa mis-
sion ; et Fréculphe, évêque de Lisieux en 823,
reproduit intégralement dans sa Chronique ce pas-
sage de saint Isidore (2).
De tous ces documents il résulte clairement, il
me semble, que le christianisme a été prêché dans
(4) Philippus à Bethsaidâ undè et Petrus, Gallis Christum prsedicat,
barbarasque génies, vicinasque tenebris et luinenti Oreano conjunc-
tas, ad scienlise lumen, fideique portum perducit. (De Ortu et obilu
Palrum. Patrologie, t. LXXXIII , p. 452.)
Voir sur ce passage de saint Isidore, les savantes observations de
De Marca, Acta Sanctorum, t. v, junii, p. 549..
(2) Dissertation sur l'Apostolat de saint Martial, p. 30-34.
— 31 —
les Gaules au 1er siècle. Je ne m'arrêterai cependant
pas là; je veux corroborer la force de tous ces té-
moignages, en montrant que plusieurs martyrs
ont souffert pour la foi dans les Gaules au 1er siè-
cle. Orose, historien qui vivait à la même époque
que saint Augustin et qui était lié avec lui d'une
vive amitié, a écrit : « Néron infligea divers sup-
» plices aux chrétiens et ordonna qu'on les persé-
» cutât également dans toutes les provinces de
» son empire » (1). La Gaule étant une des pro-
vinces de l'empiré romain, voyons si la persécu-
tion de Néron y a fait des martyrs.
Flodoard rapporte dans son Histoire de Reims
que : « Sous la persécution de Néron, l'Église de
» Reims fut empourprée du sang de ses martyrs
» et couronnée de leurs triomphes. Le bienheu-
» reux Timolhée, venu de l'Orient dans cette ville,
» ne craignit pas d'y prêcher la vérité évangéli-
» que et de la sceller de son sang » (2).
Sous le même empereur souffrirent encore les
saints Nazaire et Celse enfant, que le président
(1) Nero christianos suppliciis affeeit ac per omnes provincias pari
perseculione excruciari proecepit. (Histoire, liv. vu, chap. 7.)
(2) Bealus siquidem Timotheus, ab Orientis parlibus in hanc urbem
perveniens, Jesu Christi domini noslri publiée non est veritus pnedi-
care veritatem. (Hist. Rem., 1. i, c. 3-4.)
— 32 —
Anolin, durant « la persécution de Néron, retint
» longtemps en prison et fit enfin décapiter » (4).
Le i" siècle vit encore d'autres persécuteurs et
d'autres martyrs. Furent mis à mort sous Vespa-
sien : saint Agoard et saint Aglibert, à Chréteuil,
dans le diocèse de Sens; et sous Domitien, saint
Céran, à Chartres, qui, selon l'expression du
« Martyrologe Gallican, soutenant vaillamment le
» dernier combat pour la foi de Jésus-Christ, fut
» couronné du martyre en laissant la tête sous
» l'épée du bourreau » (2).
Tous ces faits, et un grand nombre d'autres que
je rapporterai plus bas, prouvent surabondam-
ment que le christianisme était connu dans les Gau-
les au 1er siècle. Je peux donc dire, avec les auteurs
de YHistoire générale du Languedoc : « Sous le
» règne de Néron, qui fut le siècle de la corrup-
» tion des moeurs, la lumière de la foi commença
» à briller dans les Gaules, jusqu'alors ensevelies
(4 ) Sanctorum Nazarii et Celsi pueri quos Anolinus sub rabie persé-
cutions quoe per Neronem excitata est, diu maceratos et afflictos in
carcere, gladio feriri jussit. (Martyrologium romanum, 28 julii.)
(2) Carnuti in Galliâ, sancti Carauni martyris, qui sub Domitiano
imperatore, capite truncato, martyrium sumpsit. (Ibid., 48maii.)
Le Martyrologe Gallican ajoute ces paroles : Qui sub Domitiano im-
peratore, pro Christifide, extremum certamen ingressus, capite ampu-
tato, coronatus est.
— 33 —
» dans les ténèbres du paganisme, et l'Évangile
» y fut annoncé par le ministère des Apôtres et
» de leurs disciples. Il y a lieu de croire que la
» Narbonnaise fut la première de ces provinces
» qui le reçut» (4).
Examinons maintenant si ces disciples des Apô-
tres ne fondèrent pas des Églises et n'érigèrent pas
des sièges épiscopaux.
§ II. Le christianisme a été prêché dans les Gaules au 1er siècle par
des évêques chargés de fonder des Eglises et d'ériger des sièges épis-
copaux.
Les adversaires de ce sentiment nient mon
assertion et retardent la constitution des Eglises,
chez nous, jusqu'au milieu du 111e siècle. Pour
soutenir leur sentiment, ils invoquent le témoi-
gnage de saint Grégoire de Tours, qui semble
affirmer que les premiers évêques envoyés dans
les Gaules, n'y sont venus que vers l'an 250, sous
le consulat de Dèce et de Gratus. Je discuterai,
dans la seconde partie, ce passage de l'Histoire
ecclésiastique des Francs, et je le réduirai à sa
juste valeur. Mais je peux dire, dès à présent,
que ceux qui prêtent cette intention à Grégoire de
(4)Tom. i, p. 442.
3
Tours, se trompent grandement. Dom Ruinart,
dans son excellente édition de cet historien, dit
expressément que, d'après l'opinion de Grégoire
de Tours, des évêques ont été envoyés dans les
Gaules dès le 1er siècle, et qu'on tombe dans l'er-
reur si l'on pense de lui autrement. Le Père
Sirmond affirme aussi que Grégoire n'a jamais été
dans une erreur si grossière (4). J'admets, tou-
tefois , que Grégoire de Tours soit contre moi,
je ne manquerai pas pour cela de témoins qui
viendront déposer en ma faveur.
Saint Irénée, de Lyon, qui florissait au IIe siècle
de l'Eglise et qui écrivait au sein de la Gaule, nous
assure que de son temps (477), il y avait plusieurs
Eglises établies parmi les Celtes et dans les Ger-
mâmes. « Ces peuples, dit-il, qui parlent tant
» de langues différentes, tiennent sur la foi le
» même langage. Les Eglises qui sont dans les
» Germanies, dans l'Espagne, parmi les Cel-
» tes, dans Y Orient, dans l'Egypte et la Lybie,
» ont toutes la même croyance et la même tradi-
» tion » (2). Que les Celtes désignent la France
(4) Non enim ut scitè observavit summoe eruditionis vir Jacobus
Sirmundus ; in hâc hoeresi fuit Gregorius ut episcopos in Galliâ lus
septem antiquiores nullos fuisse existimaret : quod quidem ex ipsis
verbis ejus certum est. (Ruinart, Sancti Gregorii, praefatio, n° 61.)
(2) Nam etsi in mundo loqueloe dissimiles sunt, sed tamen virtus
— 58 —
centrale, c'est ce dont il n'est pas permis de dou-
ter. Jules César faisant la description de la Gaule,
dit au livre 1er de ses Commentaires : « La Gaule
» est divisée en trois parties, habitées, l'une par
» les Belges, l'autre par les Aquitains, et la troi-
» sième par des peuples qui, dans leur propre
» langue, s'appellent Celtes, et auxquels, dans la
» nôtre, nous donnons le nom de Gaulois. Les
» Celtes ou Gaulois sont séparés des Aquitains
» par la Garonne, et des Belges par la Marne et
» la Seine » (4). Tous les historiens disent la
même chose, et entendent par Celtes les peuples
compris entre la Garonne au sud, l'Océan à
l'ouest, la Seine et la Marne au nord, les Alpes et
la Méditerranée à l'est. Ainsi, d'après le témoi-
gnage de saint Irénée parlant de faits contempo-
rains, il y avait des Eglises établies dans les Gau-r
les avant le IIIe siècle, et par conséquent des évê-
ques.
Ce qui donne une nouvelle force à ce passage
traditionis una et eadem est. Et neque hoe quoe in Germaniâ fundatse
sunt Ecclesioe, aliter credunt aut aliter tradunt ; neque hse quoe in-
diens sunt, nequehoe quoe in Celtis, neque hae quse in Oriente, ne-
que in Lybia, etc., etc., constitutae sunt. (Adversus hoereses,\.i, c. 40.)
(4) Qui ipsorum lingua Celtse, nostra Galli appellantur. Quos àb-
Aquitanis Garnmna flumen, a Belgis Matrona etSequana dividit.
— 36 —
de l'évêque de Lyon, c'est l'aveu que fait le Père
Sirmond de deux- conciles tenus dans les Gau-
les au temps de ce saint docteur et présidés
par lui. Le premier, composé de douze évêques ,
condamna les hérésies de Valentin, de Marcion et
de quelques autres. Le second, où siégèrent
treize évêques, décida, contre les Quartodécimans,
qu'on devait célébrer la fête de Pâques le diman-
che après le quatorzième jour de la lune de
Mars (4). « Ce furent, dit à son tour Bosquet,
» d'abord évêque de Lodève et puis de Montpel-
» lier, au XVIIe siècle, ce furent les deux premiers
» conciles de l'Eglise Gallicane sous Irénée. Ils fu-
» rent convoqués par le même saint à Lyon, ville
» très grande et très populeuse. Du reste, il n'est
» pas constant que tous les évêques des Gaules
» assistèrent à ces conciles » (2). Puisque sous
(4) Non eram nescius antiquiores alias Galliae synodos memorari,
atque in his Lugdunenses duas sancti Irenaei episeopi; quarum in al-
téra quam xn episcoporum fuisse tradunt, Valentini, Marcionis, et
aliorum hoereses damnârit : in altéra, cum episcopis xm, Pascha die
dominico celebrandum adversus Quartadecimanos decreverit. (Sirm.,
Antiqua concilia Gallioe, praefatio.)
(2) Hsec fuère sub Irenoeo, Ecclesise Gallicanae duo prima concilia,
quee Lugduni urbium maximoe et populosae ab ipso Irènoeo convocata
fuisse crediderim. Caeterum univers» Galliae episcopos his interfuisse
conciliis, non constat. (Hist. Ecoles. Galli,. liv. ni, c. 8.)
— 37 —
saint Irénée il y eut des évêques qui se réuni-
rent en Concile, et que, outre ces évêques, il y en
avait plusieurs autres, cela suppose incontesta-
blement la foi de Jésus-Christ assez répandue, les
fidèles un peu nombreux, et beaucoup d'Eglises
érigées en divers lieux des Gaules.
Est-il possible, dès-lors, d'admettre l'interpréta-
tion que les partisans de l'opinion que je combats
ont donnée au mot Celtes employé par saint Iré-
née? Ils ont prétendu que le saint docteur n'avait
voulu désigner, par ce nom générique, que les ha-
bitants de la seule province de Lyon. Ecoutons à
ce sujet le savant de Marca, réfutant d'une manière
péremptoire cette interprétation : « Ils nous accor-
» deront sans restriction aucune, que dans ce
» temps il y avait des Eglises chez les Germains
» et dans les Espagnes; mais ils pointilleront sur
» le mot Celtes, que saint Irénée applique en gé-
» néral à tous les Gaulois, et qu'ils veulent, par
» je ne sais quel esprit de jalousie, restreindre à
» la seule province de Lyon. Ah! loin des coeurs
» français une pareille envie ! qu'ils n'enlèvent
» pas à notre patrie une gloire que lui recon-
» naissent même les étrangers » (4).
(4) IUà lempestate, Germanis quidem et Hispanis suas Ecclesias
— 38 —
Tertullien affirme la même chose. Dans son livre
contre les Juifs, il dit que toutes les nations ont
-cru en Jésus-Christ; et après avoir nommé avec
saint Luc, les Parthes, lesMèdes, lesElamites, etc.,
il ajoute à ces différents peuples, les Arméniens,
les Gétules, tous les confins d'Espagne, les diverses
nations des Gaules et même les Iles Britanniques,
inaccessibles aux Romains, et pourtant soumises
au Christ (1).
Saint Grégoire de Tours dit en termes exprès,
que saint Eutrope, évêque, a été envoyé à Sain-
tes par saint Clément (2). Le Bréviaire de Tou-
louse, en 4772, publié par Mgr de Brienne, et qu'on
ne soupçonnera certainement pas de favoriser
l'opinion que je soutiens, reconnaît que saint
Crescent, premier évêque de Vienne, saint Tro-
nostri liberaliter absqueulbâ restrictione concèdent, sed digladiabun-
tur de Celtis contra Irenoeum; qui generaliter, cum sit locutus de
Celtis, ejus sententiam ad specialem tractum, Lugduno vicinùm, in-
vidiose coercebunt. Absit livor iste a Gallorum pectoribus ! neque
gentis honori manus violentas inférant, cui exteri parcunt. (Acta
Sanctorum, tom. v, junii, p. 546.)
(4) Getulorum varktates et Maurorum multi fines, Hispaniarum
omnes termini, et Galliarum diverses nationes et Britannorum inap-
cessa Romanis loca, Christo tamen subdita. (Adversus Judeos, c. 7.)
(2) Eutropius quoque, martyr Santonicse urbis, a beato Clémente
episcopo fertur directus in Gallias, ab eodem etiam pontificalis ordinis
gratiàxconsecratur est. (De Ghrià Martyrum, c. 56.)
— 39 —
phime, premier évêque d'Arles, et même saint
Paul de Narbonne, sont venus dans les Gaules au
1er siècle(l). Enfin, le Martyrologe romain, dont il
n'est pas nécessaire de faire ressortir la valeur
historique, confirme tous ces témoignages. D'après
ce qu'il rapporte, plus de douze évêques auraient
été envoyés par saint Pierre, et un grand nombre
par saint Clément. Ainsi, voilà plusieurs Eglises
qui ont été fondées certainement au iw siècle (2).
Cette tradition est constante, on le voit ; elle
remonte aussi à la plus haute antiquité. L'an 440,
dix-neuf évêques de la province d'Arles, revendi-
quant les privilèges que l'Eglise de Vienne avait
enlevés à cette métropole, écrivaient au pape saint
Léon : « Toutes les provinces des Gaules savent,
» et l'Eglise Romaine ne l'ignore pas, que la cité
» d'Arles est la première ville des Gaules qui ait
» mérité de recevoir pour pontife saint Trophime,
» envoyé par le bienheureux apôtre saint Pierre,
» et que, de là, le don de la foi s'est répandu peu
» à peu dans les autres provinces des Gaules.....
» Comme la sainte Eglise Romaine occupe le pre-
» mier rang parmi toutes les autres Eglises du
(4) Breviarum Tolosanum, 27 junii, 3 octob., 42 décemb.
(2) Maityrologium romanum, passim.
— 40 —
» monde, à cause du bienheureux Pierre, prince
» des Apôtres, ainsi dans les Gaules l'Eglise
» d'Arles, quia mérité de recevoir des Apôtres
» même saint Trophime pour évêque, revendi-
» que le pouvoir d'ordonner les évêques, privi-
» lége dont elle a usé avec une scrupuleuse reli-
» gion » (1).
Afin d'éluder cette autorité, quelques critiques
répondent que ces évêques, en disant que saint
Trophime a été envoyé par saint Pierre, enten-
dent seulement qu'il a été envoyé par le Saint-
Siège. Us se sont servis d'une expression figurée,
et ils ont pris la personne de Pierre pour son Siège.
Petrum pro cathedra Pétri accipiunt. Je sais que
saint Pierre vivant et présidant toujours dans son
Siège, selon l'expression de saint Pierre Chrysolo-
gue, les envoyés du Saint-Siège sont appelés quel-
(4) Omnibus etiam regiombus Galucams notum est, sed nec sacro-
sanctse Bomanae Ecclesiae habetur incognitum, quod prima intrà Gal-
lias Arelatensis civitas, missum a beatissimo Petro apostolo sanctum
Trophimum meruit habere sacerdotem, et exindè paulatim regionibus
Galliarum donum fidei et religionis infusum... Sicut per beatissimum
Petrum apostolorum principem, sacrosancta Ecclesia Romana, tenet
supra omnes totius mundi Ecclesias principatum, ita etiam intrà Gal-
lias Arelatensis Ecclesia, quoe sanctum Trophimum ah apostolis missum
sacerdotem habere meruit, ordinandi pontificium vindicat. His secun-
dum religionem utitur privilegiis Ecclesia memorata. (Patrolog,,
t. LIV, p. 880-884.)
— M —
quefois les envoyés de saint Pierre; l'histoire nous
en fournit plus d'un exemple. Mais, outre qu'il
serait très inexact d'entendre toujours en ce sens
les mots envoyés par saint Pierre, cette réponse
ne peut avoir ici aucune valeur. Les évêques de la
province d'Arles voulaient montrer l'antiquité de
leur métropole; l'auraient-ils fait, s'ils avaient seu-
lement prétendu dire que.le premier évêque d'Arles
avait été envoyé par le Saint-Siège?
C'est pourquoi, conclurai-je avec de Marca,
puisque des témoignages très forts et très anciens
affirment que des Évêques, envoyée par les Apô-
tres, ont prêché la foi dans les Gaules; puisqu'ils
attestent que cette foi a été reçue par les Celtes,
comme l'écrit saint Irénée, et par les diverses na-
tions des Gaules, selon Tertullien, je vois avec la
plus vive peine l'aigreur que quelques esprits ont
contre leur patrie, aigreur qui les porte à rejeter
jusqu'au me siècle l'origine de toutes les Églises
de France, excepté l'Église de Lyon et un petit
nombre d'autres (4).
(4 ) Quarè cum testimoniis vetustissimis ac firmissimis nitatur exor-
dium proedicatee fidei in Gallias, ex Apostolorum delegatione, et sus-
ceptse a Celtis, ut loquitur sanctus Irenaeus, seu a diversis nationibus
Galliarum, ut Tertullianus, aegerrimé fero, quorumdam in suam pa-
triam acerbitatem, qui origines omnium Ecclesiarum Gallicanarum,
— 42 —
CHAPITRE II
Les évêques qui évangélisèrent les Gaules au 1er siècle y furent
envoyés par saint Pierre d'abord et ensuite par saint Clément.
On vient de voir que le christianisme était connu
dans les Gaules au 1er siècle et qu'il y avait été
prêché par des évêques. En nommant quelques-
uns de ces évêques, je n'ai pu m'empêcher de dire
qu'ils avaient reçu leur mission de saint Pierre ou
de saint Clément. Je vais prouver maintenant que
cette assertion est vraie et qu'on peut la démontrer
historiquement.
§ Ier. Saint Pierre a envoyé des Évêques dans les Gaules.
Les partisans de l'opinion contraire à la mienne
ne veulent nullement admettre que saint Pierre
ait envoyé des missionnaires dans les Gaules. Bos-
quet s'exprime très catégoriquement à cet égard
dans son Histoire de l'Eglise gallicane : « A ces
» missions de saint Pierre, dit-il, est entièrement
» opposée l'autorité des anciens siècles, qui racon-
» tent que l'Eglise gallicane n'a pas été fondée
praeter Lugdunensem et alias paucas, ad médium tertii seculi detru-
dunt.
(Acta Sanctornm, tom. v, junii, p. 547.)
— 45 —
» par des Évêques envoyés par saint Pierre ou
» quelque autre Apôtre ; mais que la foi chrétienne
» étant premièrement établie en Italie, les ponti-
» fes de Rome, successeurs de saint Pierre, ayant
» pitié des Gaules, y envoyèrent en divers temps
» des évêques différents. Toutefois, nous aban-
» donnons la décision de cette question au juge-
» ment de l'Église » (4). Ce passage est formel,
et il ne diffère nullement du sentiment de Launoy,
qui s'exprime ainsi : « Quoique je sois certain que
» les évêques dont on attribue la mission à saint
» Pierre n'ont pas vécu au ier siècle, je n'ai pu
» néanmoins trouver aucun document au moyen
» duquel on puisse définir avec certitude en quel
» temps ils sont ensuite venus » (2).
Qu'on veuille bien remarquer, en passant, le
peu de solidité des motifs allégués contre une tra-
(1) ) lllis autem omnino adversatur priorum seculorum auctoritas :
quae nullos â Petro vel aliis Apostolis missos episcopos Gallicanam
Ecclesiam instituisse : sed stabilitâ primùm in Italiâ christianâ fide,
Pétri successores, Romani pontifices, Galliarum misertos, varios suc-
cessu teniporum episcopos delegisse narrât. Nos Ecclesiae liunc nodum
dissol vendum relinquentes.
(2) Porrô etsi mihi constat, hess episcopos qui objecti sunt, primo
Ecclesiae seculo non vixisse ; nulli tamen antiquorum suppetunt com-
mentarii, quibus quo postea tempore vixerint certo definiri possit.
(Launoins, Dissertatio in epocham Sulpicii Severi, § 29, n° 40.)
— 44 —
dition communément reçue avant le xvii" siècle.
On nie que saint Pierre ait envoyé les évoques
qui les premiers évangélisèrent les Gaules; on nie
encore. que ces évêques aient vécu au 1er siècle,
mais on ne peut fournir aucune preuve à l'appui
de cette assertion. Eh bien ! cet argument néga-
tif que rien n'autorise, ne doit pas suffire pour
renverser l'opinion de nos ancêtres que je vais éta-
blir.
Saint Pierre ayant choisi, d'après l'inspiration
divine, Rome pour y placer le siège de son Eglise,
s'efforça de réaliser au plus tôt la parole de Notre-
Seigneur, et de faire qu'il n'y eût qu'un seul ber-
cail et qu'un seul troupeau. À cet effet, il envoya
ses disciples qui étaient venus d'Orient avec lui,
et dont quelques-uns avaient vu Jésus-Christ, pour
prêcher l'Evangile dans les diverses contrées de
l'Occident, afin que la foi se répandît partout :
» Qui ne sait et qui ne remarque, écrivait le pape
» saint Innocent Ier à Décentius, l'an 402, que tout
» ce que le prince des Apôtres, saint Pierre, a
» donnépar tradition à l'Eglise de Rome, et qui
» se conserve encore fidèlement chez nous, doit
» être observé par tous, et qu'il n'est pas permis
» d'y mêler, ni d'y introduire quelque chose dénué
» d'autorité, ou qui soit imité d'ailleurs; car il
— 45 —
» est manifeste que personne n'a fondé des Êgli-
» ses dans toute l'Italie, les Gaules, l'Espagne,
» l'Afrique, la Sicile et les îles adjacentes, si ce
s» n'est les évêques que le vénérable Pierre et ses
» successeurs y ont envoyé » (4).
Je n'ignore pas ce que l'on objecte contre ce
passage si favorable à la tradition que je défends.
On dit qu'il prouve trop, et que par suite il n'est
pas admissible, puisqu'il semble nier la prédication
de saint Paul et de ses disciples dans les Gaules.
A cela je réponds avec le pape saint Léon : « Tout
» est commun entre saint Pierre et saint Paul,
» ces, deux Apôtres que le choix a fait égaux et
» que la mort a rendus semblables » (2). C'est
aussi le sentiment de Henri de Sponde, évêque de
Pamiers : « Quand le pape Innocent 1er, dit-il, pres-
» crivant aux autres Églises de se conformer aux
(1) Quis enim nesciataut non advertat, id quod a principe Aposto-
lorum Petro Ecclesise romane traditum est, ac nunc usquè custoditur,
ab omnibus debere servari; nec super induci aut introduci aliquid
quod autauctoritatem non habeat, aut aliundè videatur accipere exem-
plum. Prasertim, cum sit manifestum in omnem Italiam, Gallias,
Hispanias, Africam et Siciliam, insulasque interjacentes, nullum ho-
minem instituisse Ecclesias nisi eos quos venerabilis Peirus aut ejus
successores constituerunt sacerdotes.
(2) Nihil in Petro et Paulo sentire debemus discretum ; quos electio
pares, et passio fecit sequales. — On comprend avec quelle restriction
ce passage doit être entendu.
— 46 —
» usagés de l'Église romaine, semble assurer qu'à
». l'exception de saint Pierre, aucun apôtre n'a
» prêché en Espagne et dans les autres contrées
» de l'Occident, il ne faut pas penser qu'il ait
» voulu séparer saint Paul de saint Pierre. Car,
» dans l'affaire dont il s'agissait, la cause de saint
» Pierre paraissait être commune à saint Paul.
» Saint Paul, en effet, a comme saint Pierre prê-
» ché à Rome et a donné comme lui, à cette
» Église, les rites sacrés du christianisme » (1).
De là vient que les disciples de l'un sont souvent
appelés les disciples de l'autre. Encore aujourd'hui*;
l'usage de l'Église autorise cette interprétation;
Elle ne célèbre jamais une fête de l'un de ces deux
Apôtres sans y faire mémoire de l'autre. Elle
nous ordonne de dire : « L'apôtre Pierre, et
» Paul, le docteur des nations, nous ont ensei-
» gné votre loi, ô Seigneur ! Ces glorieux princes
» de la terre s'aimèrent pendant leur vie et ne
(1) Quod lnnocentiusEpistoIa Ia ad Decentium, ad Ecclesise romanae
instituta, coeteros provocans omninô asserere videatur, neminem Apos-
tolorum excepto Petro, Hispanias et alias Occidentales Ecclesias do-
cuisse, haud putandum est a Petro dividere Paulum voluisse. Nam in;
re de quâ agebatur, Pétri causa communis Paulo videbatur. Quippè
qui et ipse ; sicut Petrus Romse docuerit, eamque Ecclesiam sacris riti-
bus et instituas imbuerit.
{Epilome Baronii, a. c. 64.) ■.

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