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Vie de soeur Angèle de La Croix, pauvre Clarisse du couvent de Périgueux, et biographie de Mlle Jeanne Blondel, en religion, mère Jeanne de Saint Paul, fondatrice du même couvent ; par le très R. P. Ambroise de Bergerac,...

De
321 pages
Vve Poussielgue et fils (Paris). 1867. Esnault, Angelina. In-8°.
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VIE
i'i;
SŒUR ANGÈLE DE LA CROIX
PKRTGUEU.X -OU..UML.UK ''01* N l'.T COURS MONTAIGNE, 'lÍ
VIE
DE SŒUIL
ANGÈLE DE LA CROIX
PAUVRE CLARISSE DU COUVENT DE PÉRIGUEUX
a ET
BIOGRAPHIE
-DE"ML JEANNE BLONDEL
r 'y
EN RELIGION
MÈRE JEANNE DE SAINT-PAUL
Fondatrice du même Couvent
Par le Très Rév. Père AMBROISE DE BERGERAC.
DES FRÈRES MINEURS CAPUCINS, EX-DÉFINITEUR, MISSIONNAIRE APOSTOLIQUE.
PARIS
LIBRAIRIE v. POUSSIELGUE ET FILS,
RUE CASSETTE, 2*7.
1867.
APPROBATIONS.
Après avoir lu avec attention, et par ordre du T-R. P. Provin-
cial, la Vie de sœur Angèle de la Croix et la Biographie de la Mère
Jeanne de Saint-Paul, par le T. R. P. Ambroise, ex-définiteur capu-
cin, je déclare n'y avoir rien trouvé que d'édifiant et d'utile pour les
communautés religieuses et pour les personnes pieuses rivant dans
le monde.
F" BÉNIGUE, capucin.
Après avoir parcouru, par ordre du T. R. P. Provincial, la Vie w
de sœur Angèle de la Croix, religieuse Clarisse, et la Biographie de la
Mère Jeamie de Saint-Paul, par le T. R. P. Ambroise, ex-définiteur
capucin, je déclare, non-seulement n'y avoir rien trouvé de répré-
hensible sous le rapport de la doctrine, mais, de plus, je regarde la
lecture de ce livre comme très-utile aux communautés religieuses
et aux personnes du monde qui ont à cœur de marcher dans les voies
de la perfection chrétienne.
F" EUSÈBE, capucin,
- Gardien de Périgueux.
Nous appuyant sur les approbations ci-dessus énoncées, nous,
Provincial des Frères Mineurs Capucins de France, autorisons
volontiers l'impression de la Vie de sœur Angèle de la Croix, reli-
gieuse Clarisse, et la Biographie de la Mère Jeanne de Saint-Paul,
par le T. R. P. Ambroise, ex-définiteur capucin, missionnaire apos-
tolique.
Marseille, le 4 mars 186'7.
F" DOMINIQUE, Provincial.
1
;J. A MONSEIGNEUR DABERT,
Evêque de Périgueux et de Sarlat.
MONSEIGNEUR ,
Chaque jour, votre plume docte et féconde arrache à
l'oubli quelqu'un des précieux trésors dont se glorifiait
autrefois le vaste diocèse confié à votre sollicitude et à
votre zèle; et nos plus vénérés sanctuaires seront un
jour redevables à Votre Grandeur de leur restauration
et d'une splendeur nouvelle.
Le saint Suaire de Cadouin rendu à la vénération des
fidèles, le fait de l'ordination sacerdotale de saint Vin-
cent de Paul mis en évidence et ornant le modeste sanc-
tuaire de Château-l'Evêque d'une pieuse auréole; bien-
tôt encore l'église de Ligueux offrant à la piété des pè-
lerins le bras du saint vieillard Siméon, sur lequel reposa
dans le temple de Sion le Divin enfant de Bethléem ;
telles sont, Monseigneur, les richesses et les gloires dont
Votre Grandeur embellit son heureuse Epouse, trop
long-temps oubliée et méconnue.
Permettez, Monseigneur, à l'humble pionnier qui,
sous votre bienveillante égide, travaille sur cette terre
bien-aimée où s'exerce votre apostolat, de déposer aux
pieds de Votre Grandeur deux petites fleurs cueillies
dans le jardin fermé de votre Eglise. L'une, sœur An-
gèle de la Croix, s'envola naguères au ciel, fortifiée par
vos paroles et votre paternelle bénédiction. L'autre,
sœur Jeanne de saint Paul, tombée depuis longtemps
sous les coups de la mort, est maintenant oubliée des
enfants du siècle malgré ses combats et les pieuses filles
qu'elle a léguées aux générations à venir.
L'une et l'autre, Monseigneur, ont pratiqué les plus
admirables vertus, et il m'a semblé qu'avec l'agrément
de Votre Grandeur, on pouvait hardiment les proposer
au monde et au cloître comme de rares modèles de la
perfection vers laquelle doivent tendre les vrais enfants
de Dieu.
Daignez donc, Monseigneur, agréer l'hommage de ce
livre et le profond respect avec lequel
J'ai l'honneur d'être
De Votre Grandeur
Le très-humble et très-obéissant serviteur,
F. AMBROISE,
cap.
24 ^Monsieur d {Madame ESNAL LT.
( 'unsolez-vtm?, votre J'Uc /est jms hiurtc,
,,zl, SI,,,,,,,.llfc. S. L\TTIL IX.
AVANT-PROPOS.
Fécondé par le sang de l'agneau, le champ
de l'Eglise se couvre sans cesse de fleurs et
de fruits merveilleusement appropriés aux in-
térêts de la gloire de Dieu et au salut des âmes.
C'est pour cela que nous devons avec em-
pressement recueillir ces fruits précieux, les
faire sortir de leur obscurité volontaire, et,
après leur mort, mettre les hommes de bien
autant en relief qu'ils se sont efforcés de s'an-
nihiler afin de passer inaperçus.
L'inépuisable fécondité de ce champ divin
se révèle dans tous les rangs, dans tous les
âges, dans tous les états et dans toutes les
II AYANT-PROPOS.
conditions du monde social. Le siècle a ses
élus et ses saints; cela est incontestable, -et
c'est avec bonheur que nous répétons leurs
noms et que nous célébrons leurs combats et
leurs triomphes. Depuis les hauteurs du trône,
où est assis le plus puissant monarque de l'u-
nivers, jusqu'au plus pauvre et au plus hum-
ble des états, à tous les degrés de la hiérarchie
sociale, on rencontre des élus couronnés. Les
uns pères de famille, les autres vivant dans le
célibat ; ceux-ci au milieu des affaires, ceux-
là dans le silence et la paix; les uns au faîte de
la fortune et des honneurs, les autres, mo-
destes cultivateurs ou hommes de peine, ont
prouvé que par leurs professions ou par leurs
engagements, ils ont été ce que sont les autres
hommes et qu'il n'est pas un seul des enfants
d'Adam qui ne puisse devenir ce qu'ils sont au
ciel.
Le clergé séculier fournit aussi de nom-
breuses cohortes aux vaillants triomphateurs
de la Jérusalem céleste; mais c'est surtout
dans l'état monastique et religieux que se sont
AVANT-PROPOS. III
recrutés en plus grand nombre les vrais dis-
ciples de l'évangile, les plus fidèles imitateurs
de Jésus-Christ.
Le cloître a des mystères et des trésors dont
le monde ne suspecte pas même l'existence.
Volontiers il croit au mauvais vouloir de la
gent claustrale à son endroit, il suppose même
qu'égoïste et cupide elle entasse et thésaurise;
mais il ignore ou feint d'ignorer les trésors de
vertu, d'abnégation, de dévoûment et de
science cachés sous la bure et sous le voile du
silence claustral. Il est donc à propos et il est
utile même pour le monde que toutes ces mer-
veilles soient manifestées au grand jour et li-
vrées à la publicité.
Quoiqu'oubliés de leurs semblables parce
qu'ils se sont séparés d'eux spontanément pour
descendre vivants dans le tombeau de la
solitude, ces vierges et ces hommes n'ont pas
cessé d'appartenir à la famille humaine, dont
ils rehaussent les gloires et les mérites par
l'éclat de leurs vertus et par la sainteté de
leur vie.
IV AVANT-PROPOS.
Dès les temps apostoliques, le Carmel était
peuplé d'une foule considérable de pieux
ermites récemment convertis à la foi de
Tévangile ; et, sous l'inspiration des apôtres,
les premiers, ils élevèrent un oratoire sous le
vocable de la très-sainte Vierge. C'est de là
que sont sortis les Carmes venus plus tard
en Europe et dont les monastères ont été et
sont encore de vraies écoles de sainteté. La
réforme de sainte Thérèse brille touj ours du
plus vif éclat, et des myriades de vierges,
pures comme l'azur des cieux, ont pris leur
essor des pieux asiles qu'elle leur avait pré-
parés pour s'envoler au ciel.
Bien que saint Basile ne soit pas l'institu-
teur de la vie monastique, il a été néanmoins
considéré communément comme ayant, le
premier, fondé un ordre religieux au iv* siècle.
L'histoire de l'Eglise, en effet, atteste que
longtemps avant lui il y avait eu en Egypte
des anachorètes et des cénobites. Il est fort
probable que ce saint docteur se contenta de
AVANT-PROPOS. V
collationner en règles pratiques ce qu'il avait
observé dans les communautés de la Thé-
baïde, qu'il était allé visiter. Cet Ordre des
Basiliens fut longtemps une pépinière de
saints, et ce qui prouve l'excellence et la
sagesse de cette Règle, c'est qu'après quatorze
siècles elle subsiste encore.
Un peu plus tard, saint Augustin réunit en
communauté les clercs de l'église d'Hippone ;
il leur donna des Règles ; les siècles se sont
écoulés en grand nombre ; il y a eu dans cet
Ordre de douloureuses défaillances, mais les
couvents des Augustins n'ont pas cessé d'être
une terre féconde en vertus et en saints.
Au sixième siècle, saint Benoît devient le
patriarche de la vie monastique en Occident,
et bientôt l'Europe entière se couvre de puis-
santes abbayes, d'où la civilisation chrétienne
rayonne sur le monde entier, pendant que les
moines Bénédictins défrichent d'immenses
forêts, décuplent la fortune publique et don-
nent au monde l'exemple de toutes les vertus.
Un suave parfum de sainteté s'exhale de ces
VI AVANT-PROPOS.
pieux asiles, se répand dans toutes les parties
du monde connu, pendant que le ciel se peuple
d'innombrables habitants. Les enfants de
saint Benoît sont déchus quelquefois, à travers
les siècles, de leur ferveur première ; mais
toujours ils se sont glorieusement relevés, et,
de nos jours encore, leurs ferventes pha-.
langes donnent au monde l'exemple des
plus hautes vertus et de la pénitence la plus
austère.
Les Chartreux, institués par saint Bruno au
xi" siècle, ont depuis sept cents ans persévéré
dans la ferveur de leur première institution,
et il n'est donné à aucun homme de dire la
multitude infinie de saints sortis de leur soli-
tude pour peupler la sainte Sion. Les femmes
elles-mêmes ont voulu marcher sur la trace
de ces hommes généreux, voués à la vie
monastique ou solitaire. Il y a eu des Carmé-
lites, des Basiliennes, des Augustines, des
Bénédictines" des Trappistines et des Char-
treusines, et là encore il y a eu parmi ces
vierges choisies de Dieu une sainte émulation
AYANT-PROPOS. -VII
pour arriver au plus haut degré de la per-
fection évangélique.
Au xut siècle, saint Dominique et saint
François d'Assise, mus par des considérations
toutes différentes, jetèrent, chacun de leur
côté, les fondements de deux Ordres religieux
justement célèbres, dont la perpétuité dans
le sein de l'Église est la preuve sensible de la
sagesse et de la sainteté de ces deux illustres
fondateurs. Ces deux Ordres, qui comptent
déjà près de sept siècles d'existence, ont fourni
à l'Église de zélés missionnaires, de saints et
célèbres docteurs, des évêques, des cardinaux,
des papes et de glorieux martyrs, sans parler
de ceux de leurs membres qui ont, au prix de
la pauvreté évangélique et de tous les sacrifi-
ces, obtenu et réalisé la conquête du céleste
séjour. Les branches nombreuses de la famille
séraphique, bien qu'elles diffèrent dans leur
genre de vie et dans la nature même de leurs
engagements, fournissent tous les jours au
ciel un nombreux contingent de pierres vi-
VIII AVANT-PROPOS.
vantes destinées à former les assises de la
sainte Jérusalem.
Le Tiers-Ordre séculier de la Pénitence de
saint François d'Assise a enlacé, dans ses
immenses réseaux, les populations de l'ancien
et du nouveau monde pour faire revivre en
tous lieux la vie chrétienne selon l'Évangile.
Au xive siècle, en Italie seulement, il comptait
plus de cent mille membres et enfantait, dans
tous les états de vie, des prodiges de vertu et
de sainteté. Ainsi, dans les pieuses réunions
des Tertiaires, les généraux, les princes et les
rois étaient coudoyés par les plus pauvres
enfants du peuple, qui les appelaient du doux
nom de frères et vivaient avec eux dans une
sage et respectueuse intimité. L'Eglise était
alors riche de gloire et de vertus. Le sang des
Tertiaires a souvent coulé sous le glaive dé. la
persécution, et il a compté d'innombrables
confesseurs de la foi et des milliers de martyrs
sur tous les points du globe. Que de chrétiens
de nos jours, engagés dans le tumulte des
affaires, se sont enrôlés sous la bannière de
AVANT-PROPOS. IX
saint François d'Assise et suivent, dans le dé-
tail de leur vie, la Règle du Tiers-Ordre.
Le Tiers-Ordre Régulier des Pénitents et
Pénitentes de saint François d'Assise, institué
ou plutôt régularisé par le Pape Léon X, de
glorieuse mémoire, se répandit alors avec une
incroyable rapidité et fournit à l'Église des
Frères hospitaliers et des Sœurs hospitalières,
qui, dans les hôpitaux, les maladreries et les
maisons d'asile pour les vieillards, devinrent
la Providence visible de ses membres souf-
frants. Le catholicisme n'avait point attendu
jusqu'à saint Jean de Dieu, saint Camille de
Lellis ou saint Vincent de Paul pour procurer
à ses enfants infirmes, malades ou malheureux,
les secours dont ils avaient besoin. Au ve
siècle, sainte Paule, dame romaine, la vierge
Euthochium et une multitude d'autres fem-
mes, veuves ou vierges, enfermées dans le
monastère de Bethléem, préparaient des vête-
ments et du linge pour les pauvres de Rome.
Dès le XIIIe siècle, les Tertiaires de saint Fran-
çois d'Assise se chargèrent du soin des malades
X AVANT-PROPOS.
et des infirmes, et de ces foyers de charité
sortirent en grand nombre des âmes choisies
et préparées pour le ciel.
Fondées par sainte Angèle de Mérici, les
Ursulines, en se vouant à l'éducation de la
jeunesse, enrichirent le ciel d'innombrables
habitants. Plus tard, saint François de Sales
et sainte Jeanne de Chantal jettent les fonde-
ments d'une œuvre nouvelle, et la Visitation
de sainte Marie devient encore une terre bénie
où fleurissent les vertus et où le ciel recueille
une abondante moisson. Saint Dominique
avait fondé le monastère de Prouille où vi-
vaient plus de deux cents vierges vouées à la
prière, à la pénitence et à l'instruction de
l'enfance. De là sont parties de nombreuses
colonies qui, partout où elles ont jeté leur
tente, ont donné au ciel d'innombrables ha-
bitants.
En même temps que saint François d'Assise
établissait l'Ordre des Frères Mineurs, dont
nous avons déjà parlé, il consentit à vêtir de
sa bure grossière une jeune fille de dix-huit
AVANT-PROPOS. XI
ans et appartenant à une noble et riche famille
d'Assise, et sous la direction de sainte Claire
se fonda l'Ordre des Pauvres Dames qui, après
la mort de leur sainte fondatrice, prirent le
nom de Pauvres Clarisses. De l'aveu de tout le
monde, la Règle de sainte Claire est la plus
sévère de toutes celles qui existent dans
l'Église. Ces pieuses vierges voulurent, en
effet, s'assujétir à la pauvreté, aux veilles et
aux austérités en usage chez les Frères Mi-
neurs. Après les avoir installées dans une
maison contiguë à l'église St-Damien, François
d'Assise composa pour elles une Règle sur le
modèle de celle qu'il avait faite pour ses reli-
gieux, et bientôt elle fut adoptée par un grand
nombre de monastères de filles, en Italie, en
France et en Espagne. Les vocations semblèrent
se multiplier dans le sexe pieux ; il fallut con-
struire un grand nombre de couvents pour les
religieuses de sainte Claire dans toutes les par-
ties du monde, et ces pieux essaims de vierges,
en prenant leur essor vers les collines éter-
nelles, allèrent embellir le séjour des élus.
XII AVANT-PROPOS.
Dans la suite, cette Règle semblant trop
austère pour des personnes délicates, le pape
Urbain IV la mitigea, en 1253, et permit aux
Clarisses de posséder des rentes. Celles de
Saint-Damien et beaucoup d'autres ne vou-
lurent point de ces adoucissements et persé-
vérèrent dans l'étroite observance de la règle
donnée par saint François. De là est venue
la distinction entre les Urbanistes et les Da-
mianistes, ou Pauvres Clarisses. Parmi les
Urbanistes ou Clarisses mitigées, un grand
nombre de maisons acceptèrent, au xve siècle,
la réforme de sainte Colette et revinrent aux
austérités de la première Règle. D'autres
Urbanistes encore ont adopté des réformes
particulières où la sévérité de vie ne le cède
en rien à celle des Golétines. Ainsi, les deux
couvents de Limoges et de Périgueux, quoi-
que sous la Règle d'Urbain IV, observent
toutes les pratiques les plus rigoureuses et
les plus austères qui ont été, ce semble,
empruntées aux Constitutions des Capucines.
Depuis tant de siècles, le ciel a certainement
AVANT-PROPOS. XIII
recruté d'innombrables habitants en toutes
ces ruches diverses, mais toujours fécondées
par l'esprit de saint François et de sainte
Claire.
A côté de ces grands Ordres, devenus
depuis de longs siècles la force, l'ornement
et la gloire de l'Eglise, combien d'autres
institutions ont surgi de son sein pour lui
donner de nouveaux défenseurs et préparer
pour le ciel une foule d'âmes que n'échauffait
plus le feu de la céleste charité. Du côté des
hommes, les Servites, les Théatins, les Jé-
suites, les Frères des écoles chrétiennes, les
Passionnistes; les Maristes, les Oblats de
Marie, et tant d'autres dont il nous est impossi-
ble de rappeler les noms. Du côté des femmes,
Dieu s'est montré plus généreux encore.
Depuis les Oblates de sainte Françoise, les
- Congrégations ont pullulé sur le champ de
l'Eglise, et la France à elle seule peut reven-
diquer l'honneur d'avoir donné le jour à
plus de soixante de ces pieuses institutions
appropriées à toutes sortes d'œuvres. Les
xiv 'AVANT-PROPOS.
sœurs Grises ou Franciscaines, les sœurs
de la Faille, les sœurs de la Celle, les sœurs
de la Charité, fondées par saint Vincent
de Paul sur le modèle des sœurs Grises, les
sœurs de la Charité, Sainte-Marie de Bourges
et de Nevers, les sœurs de Saint-Joseph,
celles de Sainte-Anne, les dames de Marie-
Thérèse, les sœurs du Bon-Sauveur de Caen,
celles de Saint-Paul de Chartres, celles de
Sainte-Marthe, les filles du Sauveur, fondées à
Terrasson, en 1854, par la mère Marie de
Jésus Dubourg et répandues aujourd'hui sur
le territoire de plusieurs diocèses ; ne sont-ce'
pas là comme autant d'asiles sacrés où Dieu
se plaît à embellir les âmes par sa grâce pour
les appeler ensuite à partager sa gloire et son
éternelle béatitude?
Cette nomenclature de tant d'Ordres reli-
gieux et Congrégations, toute incomplète
qu'elle soit, devient une preuve sensible de
ce que nous avons avancé en disant que l'état
religieux fournissait sa large part du contin-
gent des élus. Elle ne saurait être non plus
AVANT-PROPOS. XV
2
considérée comme un hors-d'œuvre en tête
d'un livre où nous voulons rappeler les admi-
rables vertus de deux épouses de Jésus-Christ,
-enrôlées sous la bannière de sainte Claire.
L'une a été emportée dans la force de l'âge,
épuisée par l'amour du sacrifice; l'autre,
vieillie dans les combats et courbée sous le
poids des ans, a conquis le ciel au prix des
épreuves et des tribulations; mais l'une et
l'autre ont préféré la croix aux consolations
et aux joies, et la pauvreté aux richesses et
aux jouissances d'ici-bas.
Loin de moi la pensée de rien écrire qui
soit en opposition avec l'enseignement de la
sainte Église romaine. A l'avance, je désavoue
et condamne tout ce que Rome désavoue et
condamne. De plus, je déclare qu'en me
servant d'expressions reçues dans le langage
usuel et qui ne seraient pas entièrement con-
formes au langage orthodoxe de l'Église, je
n'entends pas affirmer -ou enseigner ce que
la sainte Église romaine n'a encore ni affirmé
ni apprécié. Je soumets humblement tous
XVI AVANT-PROPOS.
mes écrits au jugement de la sainte Église
romaine, ne voulant rien dire et rien écrire
qui ne soit selon ses jugements et sa doc-
trine.
VIE
DE
SŒUR ANGÈLE DE LA CROIX.
i.
Dieu se plaît quelquefois à manifester ses
desseins de miséricorde sur les âmes qu'il des-
tine à une plus haute perfection en les préve-
nant, dès leur naissance, de faveurs et de
grâces bien propres à les attacher invincible-
ment à son amour. Nous en avons une preuve
touchante dans la jeune sœur que la mort
ravissait, il y a déjà plus d'un an, au monastère
des pauvres Clarisses de -Périgueux.
Mademoiselle Angélina - Joséphine - Renée
Esnault naquit à Vallon, diocèse du Mans, le
2 VIE
5 du mois de décembre de l'année 4833, et,
dès sa plus tendre enfance, on put remarquer
en elle les plus heureuses dispositions. Mal
affermie encore sur ses pieds, elle fut remise,
par sa pieuse mère, aux mains de son aïeule,
Mme Esnault, née Durand, dont elle était
la filleule. Cette femme vénérable avait un
esprit hors ligne, un tact exquis et une piété
consommée ; elle entoura de dévoûment et de
soins sa petite-fille qui, désormais, passa tour
à tour sa première enfance tantôt avec sa
mère, tantôt avec son aïeule. Suspendue, en
quelque sorte, aux lèvres de l'une et de l'au-
tre, elle épiait tous leurs mouvements, scru-
tait leurs regards pour prévenir leurs ordres
et satisfaire leurs moindres désirs. Douée d'un
caractère plein d'aménité et de douceur, elle
charmait les amis de sa maison par les préve-
nances délicates et par la naïveté de ses entre-
tiens, où se révélaient à la fois les richesses de
son esprit et le tact exquis que donne tou-
jours un cœur droit et sensible, surtout lors-
que ces précieuses inclinations se sont déve-
DE SŒUR ANGÈLE DE LA CROIX. 5
loppées sous l'action bienfaisante d'une édu-
cation vraiment chrétienne.
Vive, enjouée, parfois entreprenante, quoi-
que toujours obéissante, elle craignait les
réprimandes et les punitions au point qu'un
regard tant soit peu sévère suffisait pour la
confondre et l'anéantir. Voici en quels termes
elle s'en explique elle-même dans une lettre
écrite, l'année de sa mort, dans la semaine des
fêtes de Pâques : c Lorsque j'avais commis
quelque faute capitale, ma bonne grand'mère
me faisait asseoir près d'elle, sur un petit ta-
bouret; puis elle prenait une épingle et attachait
ma robe à la sienne. Je ne sais vraiment
pas si les chaînes dont on charge les prison-
niers leurs sont plus lourdes et plus humi-
liantes que ne l'était pour moi cette malheu-
reuse épingle. > De sages avis et des ensei-
gnements incessants et proportionnés à son
âge suffisaient pour façonner l'esprit et le
cœur d'Angèle et pour le contenir dans les
limites du devoir. Elle était à bon droit l'or-
gueil et la joie de sa famille.
4 VIE
Lorsque le temps fut venu de songer à lui
donner une éducation en rapport avec la
position sociale de ses parents, ce ne fut
qu'après un long et sérieux examen que l'on
se fixa sur le choix de l'établissement où elle
serait envoyée. Il en coûta beaucoup à sa
bonne mère et à sa grand'maman de se sépa-
rer de cette chère enfant, dont la société avait
déjà tant de charmes pour l'une et pour l'au-
tre ; mais cette mère, sincèrement chrétienne
et profondément pénétrée de ses devoirs, ne
se laissa pas vaincre par ce premier cri de la
nature, et elle voulut accompagner elle-même
son Angèle au Mans, dans la Communauté
des Dames du Sacré-Cœur et de l'Adoration
perpétuelle. Ce fut aussi pour le cœur si ai-
mant et si dévoué d'Angèle une bien pénible
épreuve que de se séparer de ses parents qu'elle
aimait, après Dieu, plus qu'aucune chose au
monde ; mais autant qu'elle le put, elle dissi-
mula son chagrin pour ne point aj outer à
celui de sa mère. Ce qu'elle fit alors, elle l'a
fait pendant tout le cours de sa vie en se
DE SOEUR ANGÈLE DE LA CROIX. 5
tenant constamment préparée à s'immoler au
bon plaisir de tous, ne voulant pas témoigner
extérieurement ses peines, ses ennuis, ses ma-
ladies et ses chagrins, afin d'éviter à ceux
qu'elle aimait toute préoccupation et toute
tristesse.
Angèle n'avait encore que neuf ans, et déjà,
sans cesser d'être enfant, elle agissait avec
poids et mesure. On découvrait en elle une
maturité de jugement et une délicatesse de
sentiments tout-à-fait au-dessus de son âge.
Elle jouait avec ses compagnes pour leur être
agréable, bien qu'elle eût préféré se livrer à de
pieuses causeries avec quelqu'une de ses vé-
nérables maîtresses dont elle appréciait déjà le
dévouement et l'abnégation. Cette chère en-
fant se fit surtout remarquer parmi ses com-
pagnes par une aptitude peu commune pour
toutes les branches de la science humaine et
pour la piété. Ses études furent couronnées
des plus remarquables succès; et il ne pou-
vait en être autrement, puisqu'elle y apportait
tout le zèle, l'ardeur et l'application que lui
6 VIE
inspirait sa conscience. Malgré sa vivacité
naturelle, elle savait se maîtriser et se vain-
cre, au point de se montrer toujours bien veil-
lante et affectueuse, même envers celles de
ses compagnes qui, par leurs malices et leurs
taquineries, auraient voulu lasser sa patience
et sa douceur. Une pensée entre toutes les au-
tres la préoccupait sans cesse.
Dès ce temps-là, en effet, cette chère en-
fant portait une pieuse envie, à celles de ses
compagnes qu'elle voyait s'approcher fré-
quemment de la table sainte. Elle attendait
avec une juste impatience, le jour heureux
où elle aussi aurait le bonheur de s'unir à son
Dieu. Elle appelait de tous ses vœux le mo-
ment de sa première communion, et dès
qu'elle eut atteint l'âge exigé par les statuts
du diocèse du Mans, elle se prépara avec soin
à cette action la plus grande, la plus parfaite
de la vie chrétienne. Toute pénétrée de
l'excellence de la communion, cette pieuse
enfant s'étudiait à ne rien négliger pour dis-
poser à cette signalée faveur son âme en-
DE SŒUR AXGÈLE DE LA CROIX. 7
core toute resplendissante, à coup sûr, de
son innocence baptismale. Qu'il fut beau, qu'il
fut riche de consolations et d'enivrantes dou-
ceurs/ ce jour où, pour la première fois, notre
Angèle prit place à la table de l'agneau. Elle
ressentit alors sans doute ce qu'elle éprouva
fréquemment dans le cours de sa vie, la pré-
sence sensible du céleste époux avec d'ineffa-
blesjouissancesdans leplus intime de son être.
Ce fut le 9 du mois de mai de l'année 1844
qu'elle eut le bonheur d'être admise à la pre-
mière communion, et le 8 juin suivant, elle
reçut la confirmation des mains de Mgr Bou-
vier, évêque du Mans, de pieuse et docte mé-
moire.
Sa piété et le soin qu'elle mettait à éviter
tout ce qui pouvait déplaire à Dieu, ne lui
ôtaient rien de son enj ouement naturel, et
souvent on eut à lui reprocher d'innocentes
espiègleries, qui lui valurent de douces répri-
mandes et quelques légères pénitences de la
part de ses maîtresses vénérées. Voici ce
qu'elle nous écrivait à vingt ans de là sur ce
8 VIE
sujet : i La Supérieure de l'Adoration perpé-
» tuelle, femme de très-grand mérite, me dit
» un jour où j'avais été envoyée chez elle
» par pénitence, - j'étais bien jeune alors,
» mais je ne l'oublierai jamais : Voyez cette
» petite Angèle avec son petit air doucereux
» et candide, rien qu'à son extérieur on lui
» donnerait le bon Dieu sans confession, et
» pourtant elle parle au temps du silence, elle
* fait rire ses compagnes et les distrait pen-
* dant la classe, etc. Ainsi, mon Père, vous
» le voyez, je suis capable de tromper tout le
> monde. »
Ces fautes, échappées à la vivacité de son
esprit, ne l'empêchaient pas d'être considérée
comme une des meilleures élèves de la mai-
son, et ce fut une douleur générale parmi
ses maîtresses et ses jeunes amies, lorsque,
trois ans après, elle fut obligée de quitter sa
chère communauté du Mans pour accom-
pagner madame sa mère à Longwy, au dio-
cèse de Metz, où sa famille allait habiter.
Angèle conquit, en peu de temps et sans
DE SŒUR ANGÈLE DE LA CROIX. 9
efforts, l'estime et l'affection des personnes
admises à l'intimité de ses respectables pa-
rents , par sa prévenance, sa bonté, sa dou-
ceur, par la loyauté et la bienveillance de
son caractère. Elle acheva son éducation à
Longwy, et y fit surtout de rapides progrès
dans la piété, sous la direction intelligente
et ferme de sa pieuse mère. Elle savourait à
longs traits, selon sa propre expression, les
joies et les douceurs de la vie de famille,
lorsque, pour satisfaire aux bien légitimes
exigences de sa vénérable grand'mère, elle
dut s'éloigner du toit paternel et changer
l'air vif de la Lorraine contre- l'atmosphère
touj ours un peu nuageuse de la capitale. Son
aïeule habitait alors la chaussée du Maine,
un des quartiers les plus solitaires de cette
vaste cité.
A ce moment, Angèle prenait sa dix-hui-
tième année ; c'était une grande et belle
jeune fille, grave, modeste, avec un main-
tien plein de dignité et de réserve. Presque
touj ours accompagnée de sa respectable
40 VIE
aïeule, Mme Esnault, dont les vertus ont égalé
les épreuves, elle était assidue aux offices de
l'église et fréquentait dès-lors presque jour-
nellement la petite chapelle desservie par les
Capucins, sur le boulevard Montparnasse (1).
Chose assez étrange, Angèle avait ignoré
l'existence de cette chapelle ; la curiosité seule
la décida à y entrer, et, comme elle nous l'a
fréquemment raconté, le jour même où pour
la première fois, elle aperçut un père Capu-
cin allant au confessionnal, une voix inté-
rieure sembla lui dire qu'un jour elle em-
brasserait le même genre de vie.
Dès longtemps, d'ailleurs, la grâce travail-
lait son âme, et l'attrait de la pénitence s'é-
tait éveillé en elle comme un instinct de la
céleste dilection ; elle s'imposait de secrètes
privations, et, lorsque l'occasion s'offrait à
(1) Cette chapelle, construite par les soins du vénéra-
ble M. Hamelin, alors curé de Notre-Dame de l'Abbaye-
aux-Bois, avec l'argent d'une souscription faite dans
toute la France pour l'établissement des Capucins à
Paris, est devenue plus tard la propriété des conférences
de Saint-Vincent-de-Paul.
DE SOEUR ANGÈLE DE LA CROIX. 11
elle d'éprouver de vives douleurs, elle les of-
frait aussitôt au divin Rédempteur, et elle en
ressentait une joie inexprimable.
Arrivée depuis peu à Paris, cette pieuse
jeune fille n'avait point encore fait choix d'un
guide spirituel pour sa conscience. Plusieurs
fois, elle s'était présentée au tribunal sacré,
dans une église voisine, et jamais elle n'y
avait rencontré le même confesseur. Dési-
reuse de se fixer, elle voulut consulter sa
grand'mère, et, avec son assentiment, elle
choisit un Père Capucin, dans l'espoir assez
fondé de le trouver plus sûrement toutes les
fois qu'elle voudrait recourir à son ministère,
et aussi parce qu'il lui semblait que telle était
la volonté de Dieu, puisque déjà, dans le se-
cret de son âme, elle ambitionnait l'insigne
honneur de vivre sous la règle séraphique,
bien qu'elle ignorât l'existence du second
Ordre de saint François d'Assise, plus connu
sous le nom de sainte Glaire.
Ce fut vers la fin de 4852, et peu de temps
avant de partir pour Saverne, où l'appelait sa
12 VIE
famille, qu'elle fit part à son confesseur du
désir qu'elle avait de se consacrer à Dieu dans
la vie religieuse et des résistances que lui op-
posait la nature, à cause de son profond at-
tachement pour ses parents bien-aimés. A
cette époque même et jusqu'au mois d'avril
de l'année suivante, le religieux qu'elle avait
choisi pour être le guide de sa conscience
eavait ignoré son nom. Il ne lui fut révélé que
par une lettre du 19 avril, qui lui fut remise
par Monsieur son père, traversant Paris pour
se rendre dans la Sarthe. Aussi lui écrivait-il,
à la date du 22 de ce même mois : cr Avant
d'aller plus loin, j'éprouve le besoin de vous
dire que j'ai fort mal reçu votre excellent
père. Que va-t-il penser de moi ? D'abord, je
n'avais jamais su votre nom de famille, ce
qui m'a mis dans la nécessité de le lui faire
décliner. Voyez ce que c'est : je ne vous con-
naissais que comme un petit ange, et jamais
la pensée ne m'était venue de vous demander
votre nom. » Cette lettre, commencée le 22
avril, ne put être achevée que le 19 mai.
DE SŒUR ANGÈLE DE LA CROIX. 13
C'était une réponse, article par article, à celle
qu'elle avait elle-même adressée à son con-
fesseur. Elle lui parlait, entr'autres choses, de
l'entrée de sa sœur cadette, du nom de Clé-
mentine, dans la communauté de Nieder-
bronn, où elle ne séjourna que peu de mois,
parce que Dieu l'appelait à un autre genre de
vie plus austère et plus conforme à son ardent
désir d'être toute à Dieu. Sur quoi, celui-ci
lui répondait : « Non, ma fille, je ne saurais
demeurer indifférent à la bonne nouvelle que
vous me donnez, concernant la détermination
de Mademoiselle votre sœur. C'est toujours,
en effet, une grande bénédiction pour une
famille, lorsqu'un de ses membres est appelé
à cette sainte vocation. On ne le comprend
pas ainsi dans le monde ; mais vos bons pa-
rents, qui ne voient en tout et toujours que la
volonté adorable de Dieu, l'ont bien compris ;
et c'est pour cela que volontiers ils donnent
un de leurs anges au divin -Jésus. Mais vous-
même, ma fille, ne vous préparez-vous pas
à suivre bientôt l'exemple de votre bonne petite
14 VIE
sœur? Mieux vaut tard que jamais; qu'en dites
vous? Je me tais; vous finiriez par me trouver
trop méchant. » Quelques années après, à la
suite d'un assez long séjour dans sa famille,
Mlle Clémentine allait retrouver sa sœur dans
son cher couvent de Sainte-Claire de Péri-
gueux.
Toute convaincue qu'elle fût de sa vocation,
Angèle hésitait encore, tant était profonde et
vive l'affection qu'elle portait à sa mère. Elle
aurait voulu se persuader que Dieu l'appelait à
prendre place parmi les filles de Saint-Vincent-
de-Paul. Elle rêvait quelquefois les lointaines
missions de Constantinople ou de la Chine; sa
sensibilité et son imagination se délectaient
dans la lecture des lettres édifiantes ou des An-
nales de la Propagation de la foi, et sans les
conseils que lui prodiguait alors le guide de sa
conscience, elle se fut laissé prendre aux dan-
gereuses illusions dont voulait l'envelopper
l'esprit de mensonge pour lui faire perdre de
vue les premières impressions de la grâce qui
lui avait tout d'abord donné l'attrait de la vie
DE SŒUR ANGÈLE DE LA CROIX. 15
3
claustrale. « MonR. Père, écrivait-elle alors,
n'y a-t-il point présomption et orgueilleuse
prétention de ma part, lorsque j'élève mes
espérances et mes vues jusqu'à la vie contem-
plative? Ne serait-il pas plus sage et plus pru-
dent de me contenter du titre de fille de la
charité, de servante des pauvres? Quel bon-
heur pour moi si, envoyée par mes supérieurs
au Tonkin ou en Chine, j'y trouvais l'occa-
sion de verser mon sang pour l'amour de
Jésus ! »
Son directeur lui répondit plusieurs se-
maines après, et voici en quels termes il s'ex-
primait au sujet de cette hésitation qui faisait
le malheur de cette pieuse enfant : c- Non, ma
fille, ce n'est point chez les sœurs de charité
ou sur les plages lointaines de la Chine, que
je vous conseillerais d'aller prendre rang parmi
les épouses de Jésus-Christ. Ceci n'est pas du
tout votre affaire, et ce n'est point dans cette
voie que je voudrais vous voir entrer. Une
demie vocation, une immolation partielle ne
saurait vous suffire; si Dieu vous appelle à la
16 VIE
vie religieuse, il vous la fauir toute entière,
avec ses cloîtres et ses rigueurs. Quitter vo-
tre mère vous paraît un sacrifice au-dessus
de vos forces ; mais seriez-vous plus souvent
avec elle en vous enrôlant sous la bannière de
Saint-Vincent-de-Paul ? Combien de fois, ma
fille, ne vous ai-je pas dit toute la reconnais-
sance que vous deviez à votre pieuse mère
pour vous avoir abrité contre la malice du
siècle? Vous le savez, ma fille, il est des
fleurs que le soleil dessèche et que le vent
flétrit en un instant ; eh bien, votre cœur est
une de ces fleurs délicates à l'extrême ; si vous
ne le liez pas avec une affection terrestre et
pure, que le ciel bénisse et approuve, il faut le
donner à Dieu et le séparer entièrement du
monde en concentrant toutes ses affections
sur le céleste époux des âmes, d'où elles
rayonneront sans cesse jusqu'à votre mère
bien-aimée. >
Pendant son séjour à Saverne, Angèle eut
le bonheur de trouver, dans le vénérable curé
de cette importante paroisse, un directeur
DE SŒUR ANGÈLE DE LA CROIX, 17
aussi sage qu'expérimenté, et bientôt il décou-
vrit en elle les marques les plus assurées de la
vocation religieuse, et sans y être provoqué
par aucune question directe ou indirecte de
sa part, il lui en fit carrément l'aveu. Ce fut
pour elle le sujet d'une grande surprise; mais
pour le moment, elle ne voulut point aller
plus loin, ni même demander à ce pieux et
docte ecclésiastique les motifs sur lesquels il
basait son jugement. Déjà, d'ailleurs, elle était
elle-même pleinement convaincue de la vo-
lonté de Dieu à cet égard, et son amour de la
pénitence lui avait fait imaginer de se serrer
fortement le corps avec de grosses ficelles
remplies de nœuds, ce qui lui faisait éprouver
de grandes souffrances, surtout lorsqu'elle
marchait ou agissait. Les mercredi, vendredi
et samedi de chaque semaine étaient ses jours
de prédilection pour les diverses pratiques de
pénitence qu'elle avait embrassées.
Quelques mois après, - elle revint à Paris
auprès de sa vénérable aïeule, qui ne pouvait
se résigner à son absence, et ce fut à cette
18 VIE
époque qu'avec l'agrément de son confesseur,
elle se fit une règle de conduite pour déter-
miner, à l'avance, l'emploi de tout son temps,
et régulariser la vie pénitente dont elle avait
fait choix. Dès ce moment, elle avait alors
vingt ans environ, sous ses vêtements du
monde, elle portait le cilice plusieurs fois la
semaine, depuis son lever jusqu'après le dé-
jeûner de la famille, et souvent dans l'après-
midi, elle y substituait une ceinture de fer
armée de petites pointes qui lui causaient une
vive et continuelle douleur. Trois fois chaque
semaine, elle prenait la discipline avec une
admirable ferveur. Plusieurs fois il arriva que
le bruit qu'elle faisait en se frappant éveillait
l'attention de sa grand'mère, qui aussitôt l'in-
terpellait en lui disant : el Qu'est-ce donc que
j'entends, Angèle ?» Et elle aussitôt de répon-
dre : « N'y faites pas attention, bonne maman,
c'est une maladresse de ma part. »
Malgré le grand esprit d'obéissance qui la
distinguait, son confesseur avait bien de la
peine à modérer cette inconcevable ardeurpour
DE SŒUR AN GÈLE DE LA CROIX. 19
la pénitence. Elle jouissait alors d'une santé
parfaite et supportait les jeûnes avec une ex-
trême facilité, si bien que rien dans son exté-
rieur ne trahissait le secret de sa vie pénitente,
et sa gaîté toujours expansive et gracieuse
faisait le bonheur de sa bonne grand'mère,
qu'elle entourait des soins les plus attentifs
et les plus empressés.
Dès-lors aussi ses communions étaient
beaucoup plus fréquentes, et après que, selon
son désir, elle eut revêtu l'habit du Tiers-
Ordre, elles devinrent presque quotidiennes.
Toujours accompagnée de sa pieuse grand'-
mère, elle allait tous les jours à la messe dans
l'église des Dominicains de la rue Yaugirard,
parce qu'elle était la plus rapprochée du quar-
tier qu'elle habitait. Je dois dire aussi qu'en
l'absence de son confesseur, selon qu'elle en
était convenue avec lui, elle s'adressait tou-
jours au R. P. Aussant, de pieuse mémoire.
Elle était l'âme et la vie de la maison, et, quel-
que pénible que lui fussent tous les rapports
avec le monde, elle allait néanmoins, lorsque
20 VIE
les circonstances l'exigeaient, et se présentait
seule dans les bureaux de la Direction géné-
rale de l'enregistrement et des domaines avec
une aisance et une dignité telle que presque
jamais elle n'en sortait sans avoir obtenu
l'objet de sa demande. L'innocence et la can-
deur de son âme se reflétaient sur son front
virginal, et tout en elle inspirait le respect et
la confiance. Souvent obligée de faire de lon-
gues courses dans Paris, elle veillait si soi-
gneusement sur tous ses sens, que jamais ses
regards ne se fixèrent sur des objets capables
d'alarmer sa vertu.
Elle allait fréquemment à Notre-Dame-des-
Victoires, soit avec sa grand'mère, soit avec
quelqu'autre membre de sa famille, mais ja-
mais seule, parce que les réunions accoutu-
mées de cette église avaient lieu à une heure
trop avancée de la soirée. C'est dans ce sanc-
tuaire vénéré qu'elle venait avec confiance
implorer le secours de Marie et lui exposer tou-
tes les difficultés dont elle se croyait.entourée.
Là aussi elle allait presque chaque semaine
DE SŒUR ANGÈLE DE LA CROIX. 21
faire une communion et prier pour ses biens-
aimés parents dont la pensée la suivait partout.
Ses sœurs et son frère- étaient pour elle le
monde entier, et je ne sais si jamais personne
a pu porter plus loin qu'elle ne le fit l'amour
fraternel.
Objet d'une prédilection marquée, son jeune
frère était de part dans toutes ses prières ; elle
désirait pour lui la vocation sacerdotale :
c'était un de ses rêves les plus caressés. Dieu
en a disposé autrement, et il a exaucé tout
différemment la fervente prière de son humble
servante en accordant à ce jeune homme la
grâce d'être un généreux athlète de l'Evangile
au milieu du monde. Elle priait aussi d'une
façon toute spéciale pour sa plus jeune sœur,
dont elle était la marraine. Elle l'aimait ten-
drement et souhaitait avec ardeur qu'elle fut
solidement pieuse et dévouée comme elle.
Dieu l'a exaucée, puisque, toute jeune fille
encore, elle peut être citée comme un parfait
modèle d'innocence, de candeur, de dévoue-
ment et d'abnégation.
22 VIE
Le sentiment de la piété filiale s'était déve-
loppé et avait grandi en elle au point qu'elle
professait une sorte de culte pour son père et
sa mère. Elle ne comprenait pas qu'un enfant
put jamais s'exposer à contrister son père ou
sa mère, et elle eut préféré mourir mille fois
plutôt que de s'exposer à causer quelque dé-
plaisir à ses bons parents ; c'était même une
de ses plus grandes préoccupations lorsque
s'agitait la grave et importante question de sa
vocation à l'état religieux.
Sans éclat et sans bruit, Angèle travaillait
pour les pauvres, enseignait le catéchisme à
plusieurs petites filles presqu'abandonnées de
leurs parents et croupissant dans la plus crasse
ignorance. C'était aussi pour elle un inappré-
ciable bonheur, lorsque l'occasion s'en pré-
sentait, de réparer les linges de l'église et
surtout les ornements dont se revêt le prêtre
pour célébrer nos redoutables mystères. Ja-
mais elle ne parlait des ministres de la religion
qu'avec le plus grand respect, et leur présence
DE SŒUR ANGÈLE DE LA CROIX. 25
lui inspirait une si profonde vénération qu'elle
demeurait devant eux immobile et sans voix.
Je smis obligé de me restreindre et de passer
sons silence une foule de détails les plus pro-
pres à faire ressortir à tous les yeux les mérites
de cette jeune fille vivant encore dans le
monde où, sans que l'œil le plus exercé put
pénétrer en elle les merveilles d'une existence
toute céleste, elle pratiquait exactement tous
les devoirs de la vie claustrale.
Tous les doutes qui avaient successivement
assiégé son esprit s'étaient enfin évanouis :
heureuse d'appartenir à Jésus-Christ et de
l'avoir pour époux, elle eut volontiers revêtu
la bure et la corde des pauvres filles dé Ste-
Claire avant même d'entrer dans le cloître
pour les montrer au monde ; mais la prudence
exigeait d'elle qu'elle agit autrement, et tou-
jours elle se soumettait gaîment aux conti-
nuelles entraves que semblait lui ménager la
divine Providence, pour lui faire mériter da-
vantage le titre glorieux d'épouse de Jésus-
Christ, dont elle était déjà si fière.
24 VIE
Un jour, comme elle entrait dans notre
église de la rue du faubourg SaintJacques,
elle y fut assaillie d'injures par une malheu-
reuse femme qui lui prodigua les épithètes les
plus outrageantes sans que jamais elle sem-
, blât s'en émouvoir. « Madame, lui dit-elle,
vous vous méprenez, croyez m'en, vous me
voyez pour la première fois. » Puis, comme la
messe allait commencer, elle prit sa place, et
avant de s'approcher de la table sacrée, elle
s'efforça de se remettre du trouble que lui
avait causé cette attaque aussi imprévue
qu'imméritée.
Pleine d'admiration pour les qualités émi-
nentes et les vertus réelles de sa petite fille,
Mme Esnault la considérait comme une mer-
veille de la grâce ; mais elle s'efforçait en même
temps de la prémunir contre les dangereuses
illusions de l'amour-propre, et, sans soup-
çonner encore les généreux projets de cette
âme privilégiée, elle s'étudiait à lui inspirer le
mépris du monde et la crainte des jugements
de Dieu.
DE SŒUR ANGÈLE DE LA CROIX. 25
Sur ces entrefaites, elle eut encore occasion
de faire un nouveau sacrifice, ce fut le démé-
nagement de sa bonne grand'mère qui, en
quittant la chaussée du Maine, s'en alla loger
près de la Porte-Saint-Martin, presqu'en face
de l'église paroissiale de ce nom. Il y avait là
sans doute un grand sujet de joie pour elle,
puisqu'elle pouvait aisément, à toutes les
heures de la journée, s'entretenir avec son
céleste époux au pied de son autel ; mais ce
changement d'habitation l'éloignait considé-
rablement de l'église de notre couvent, où elle
avait contracté l'habitude d'aller faire ses dé-
votions, bien que son confesseur fut, depuis
-plusieurs mois, de résidence au couvent de
Versailles. Elle en prit généreusement son
parti et ne changea rien à sa règle de vie et à
ses diverses pratiques.
Elle était, depuis quelques mois seulement,
dans ce nouvel appartement lorsque Monsieur
son père fut nommé à un emploi de son
administration dans la ville de Saint-Etienne
(Loire). Sa pieuse mère la réclamait; son
26 VIE DE SOEUR ANGÈLE DE LA CROIX.
père, ses sœurs et son frère étaient impatients
de la revoir ; elle dut donc quitter Paris pour
ne plus y revenir, et, comme si sa vénérable
aïeule eut pressenti qu'elle ne la reverrait plus,
la séparation fut douloureuse; de part et
d'autre, les adieux furent déchirants. Angèle
se mit en route pour Saint-Etienne vers le 20
ou 25 juin 1856, et son arrivée fut saluée au
foyer de la famille avec un bonheur et un
enthousiasme inexprimables. Il semblait qu'elle
apportât avec elle la réalisation de toutes les
espérances, la joie à tous les cœurs.
II.
Installée au sein de sa famille et obligée de se
conformer aux habitudes de la maison, Angèle
demeura fidèle à ses pratiques de piété, sans
contrainte et sans gêne, puisqu'elle ne faisait
que marcher sur les traces de sa pieuse mère.
Elle dut néanmoins retrancher quelque chose
de ses austérités accoutumées dont elle eut
craint de trahir le secret. Avant de quitter
Paris, elle avait déposé en mains sûres le
cilice qu'elle avait coutume de porter plu-
sieurs fois la semaine. Elle le regretta souvent;
mais elle comprenait qu'elle n'eut pu en faire
usage à Saint- Etienne sans éveiller les soup-
çons de son entourage. « Quelque chose man-
que à mon bonheur, écrivait-elle alors, c'est