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Vie de Soeur Monique, religieuse converse de la Miséricorde de Jésus, de l'Hôtel-Dieu de Châteaugontier

112 pages
Impr. de Monnoyer (Le Mans). 1821. Lhuilier, Marie. In-18.
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DE SOEUR MONIQUE,
RELIGIEUSE CONVERSE
DE LA MISÉRICORDE DE JÉSUS ,
De l'Hôtel-Dieu de Châteaugontier
AU MANS,
DE L IMPRIMERIE DE MONNOYER.
1821.
Avec approbation de Mgr. l'Evêque du Mans.
A LA PLUS GRANDE GLOIRE
DE DIEU.
AVERTISSEMENT.
J 'OFFRE à l'édification des fidèles
et particulièrement des maisons
religieuses, ce petit recueil des
principaux traits de la vie et la
mort de soeur Monique : il con-
siste, en ce que j'ai vu, en ce
que m'ont dit des personnes di-
gnes de foi, et en ce qui s'est
passé sous les yeux de sa com-
munauté même. Je n'ai rien avan-
cé dont je ne sois bien sûr; j'ai
été à la source de tous les faits
que j'ai détaillés; souvent j'en ai
été le témoin.
Il m'arrive fréquemment dans
le récit de sa vie, d'appeler Mo-
nique ; une Sainte , pour répon-
dre à l'idée que ses vertus ont
fait concevoir d'elle dans le monde
et dans le cloître ; mais je déclare
ne vouloir en rien prévenir le
jugement de l'Eglise Catholique
Apostolique et Romaine, à la-
quelle je me soumets de coeur et
d'esprit, ainsi que tout ce que
j'écris. C'est à elle seule qu'il ap-
partient de prononcer sur la sain-
teté de ceux et de celles dont
nous plaçons les reliques sur nos
autels. Je ne veux aujourd'hui
V
que remplir une tâche dont j'étais
incapable , mais que l'obéissance
m'a fait entreprendre ; il est vrai
que la dévotion particulière que
je porte à sa mémoire m'a fait
ardemment souhaiter de voir ce
tribut d'hommage payé à ses
vertus par une plume digne d'elle :
ses mères et soeurs ont voulu la
mienne , Dieu veuille la bénir et
la faire servir à connaître les mi-
racles de sa grâce, de sa Provi-
dence et de sa puissance dans la
vie et la mort de sa servante.
VIE
DE SOEUR MONIQUE,
RELIGIEUSE CONVERSE
De la miséricorde de Jésus, de
l'Hôtel-Dieu de Châteaugontier.
SA VIE DU MONDE.
SON ENFANCE.
LA fille selon le coeur de Dieu, dont
nous écrivons la vie, nâquit et fut
baptisée le.18 novembre 1744 , à Ar-
quenay, dans le diocèse du Mans. On
lui donna le nom de Marie. Son père
s'appelait Guillaume Lhuilier, et sa
mère Marie Sauvage. Ils étaient clo-
siers dans un lieu nommé la Pom-
meraie; c'était des gens pauvres, mais
vertueux et chrétiens, aussi s'empres-
(8)
sèrent-ils d'instruire dans les prin-
cipes de notre sainte Religion trois
enfans que le ciel leur donna. La mort
enleva de bonne heure à leur famille
ces deux chefs respectables.
Les enfans se trouvèrent donc or-
phelins dès le bas âge, et sans aucune
autre ressource que la divine Provi-
dence, qui pourvut à leurs besoins.
L'un se maria et devint aveugle; l'autre
prit le parti des armes et servit 16
ans sous Louis XVI ; désireux de re-
venir dans son pays, il en écrivit à
sa soeur Marie , pour la consulter
et lui demander ce qu'il devait faire ;
elle lui répondit qu'elle était religieuse
et par là même hors d'état de lui
rendre service.
Cependant il obtint son congé, alors
il fit beaucoup de chemin pour se pro-
curer la consolation de voir sa soeur
(9)
et de lui parler, mais il en fut empêché
par je ne sais quel obstacle qui l'arrêta,
il se détermina donc à lui écrire de
nouveau ; sa lettre ne respirait que
l'honnêteté, la candeur et la simpli-
cité d'une belle ame, elle faisait con-
naître que sons les armes il avait
conservé des moeurs pures, et qu'il
pensait solidement; il louait et félicitait
sa soeur du bonheur qu'elle avait d'être
religieuse et de s'être donnée toute à
Dieu dans un monastère. Celle-ci tou-
chée des rares qualités de son frère,
et désirant l'entretenir dans ses bons
sentimens plus encore que de le vois
et de lui parler, en fit faire des recher-
ches pour en savoir des nouvelles plus,
positives. Il s'était rendu à Dreux,
ville de Normandie, elle lui fit passer
une lettre par les religieuses de son
institut qui y étaient établies. Depuis-
ce temps elle n'en entendit plus parler,
I *
(10)
il y a apparence qu'il mourut peu
après.
On ignore à quel âge précisément
la jeune Marie resta orpheline, ce
qu'on sait, c'est qu'une de ses pa-
rentes, touchée de l'extrême misère
où elle était réduite, la retira chez
elle et lui fit garder ses troupeaux.
Déjà cette innocente fille, favorisée
des dons du ciel, était bien aise de
se trouver seule au milieu des cam-
pagnes pour s'entretenir avec son
Dieu; elle commença dès-lors à faire
l'heureux apprentissage de cet esprit
de foi qu'elle portait dans les plus
petites choses : aussi ne fut-elle pas
difficile à élever et à former à la vertu.
Sa piété et sa sagesse la distinguaient
de tous les enfans de son âge ; son
front toujours couvert d'une honnête
pudeur était comme le trône de la
(11)
chasteté : semblable à l'humble ber-
gère de Nanterre [ Ste. Geneviève ] ,
que Saint Germain, sut discerner à
son seul aspect et qu'il jugea digne
d'être honorée du voile sacré d'épouse
de Jésus-Christ, elle parut dès ce
temps devoir la faire revivre sur la
terre. Tel était le jugement qu'en por-
taient les ministres du Seigneur té-
moins des vertus extraordinaires qui
brillaient dans cet enfant, ils la re-
gardaient comme un prodige, la res-
pectaient déjà comme une sainte, et
au catéchisme ils la proposaient à là
jeunesse de la paroisse comme un mo-
dèle à imiter.
SA JEUNESSE.
A mesure que la jeune Marie avan-
çait en âge, on la vit faire des progrès
( 12)
rapides dans les sentiers de la vertu ;
elle entra en qualité de domestique au
service d'une demoiselle recommen-
dable de sa paroisse. Dès sa plus tendre
jeunesse, une chaste sévérité parais-
sait déjà dans ses moeurs et était en
quelque sorte le présage du martyre
qu'elle devait endurer.
Employée aux travaux grossiers et
pénibles de la campagne, jamais elle
ne s'épargna dans les plus fatigans ;
elle aimait à faire le rare apprentissage
de mortifier sa chair, de la matter et
de la crucifier : elle poussa dans la
suite cette sainte rigueur contre elle-
même à un point qui paraîtrait ex-
cessif si nous n'étions pas portés à
croire qu'elle y était excitée par des
mouvemens extraordinaires de l'Es-,
prit saint.
Tous les vendredis et plus souvent
encore, elle jeûnait rigoureusement
(13)
et se couchait sur la dure," toute ha-
rassée de fatigues et couverte de sueurs;
on lui a vu une pierre pour lui servir
d'oreiller ; telles étaient les douceurs
qu'elle accordait à son corps excédé
par les continuelles occupations du
jour.
Pour imiter Jésus-Christ, qui pas-
sait les jours à prêcher et les nuits à
prier; cette pieuse fille, après avoir
travaillé le long du jour, porté le
poids de la chaleur, souffert les in-
tempéries de l'air, enduré les rigueurs
des saisons, semblait aller prendre le
repos ordinaire pour se remettre de
ses lassitudes et reparer ses forces ;
elle se retirait de bonne heure dans
son lit qui fermait à clef, et ne laissait
pas entrevoir qu'elle dût y faire autre
chose que de dormir selon la cou-
tume ; mais un jour, par une permis-
sion particulière de la Providence, il
( 14)
arriva que pour quelques raisons on
ouvrit son lit, et on la trouva à ge-
noux, toute enfoncée dans la prière,
et saintement perdue en Dieu. C'est
ainsi que par un pieux larcin, elle
dérobait au sommeil des heures de
silence et de paix, pour s'occuper des
grandes vérités éternelles. Qui pour-
rait exprimer la douceur des commu-
nications qu'elle avait alors avec son
Dieu, et l'abondance des grâces et
des lumières qu'elle en recevait l
Voilà ce qu'était Marie à la fleur
de son âge, dans un temps où toutes,
les passions se déchaînent, où tant
de causes diverses conspirent la perte
surtout des jeunes personnes de son
sexe; un seul désir la dominait et
absorbait toutes ses facultés, celui
d'aimer le Seigneur avec droiture et
simplicité, de lui parler et de lui con-
sacrer son coeur, en attendant l'heu-r
(15)
reux moment de le lui vouer tout
entier dans la religion.
Je ne m'arrêtrai point à peindre
en détail quelles étaient dans cette
sainte domestique sa fidélité dans son
emploi, son amour infatigable pour
le travail, sa douceur dans les contre-
temps , sa patience dans les contra-
dictions , son égalité dans toutes les
rencontres de la vie, et surtout sa
condescendance pour ses compagnes
et son obéissance pour sa maîtresse;
il faudrait l'avoir suivie tous les ins-
tans de chaque journée pour savoir
à quel degré de perfection elle pra-
tiquait toutes les vertus de son état :
il suffira de dire, pour la faire con-
naître dans cette situation de sa vie ,
que la vertueuse demoiselle chez la-
quelle elle demeurait, ne la regardait
point comme sa domestique, mais
plutôt comme sa compagne et en quel-
( 16)
que sorte sa maîtresse en vertu; aussi
étaient-elles liées l'une à l'autre par
une amitié intime et fondée sur la
religion.
Ce fut à cette pieuse maîtresse que
Marie ouvrit son coeur sur les desseins
que Dieu avait sur elle ; elle lui fit la
confidence qu'elle se croyait appelée
au cloître pour y consacrer le reste de
ses jours. Cet aveu affligea profon-
dément la respectable demoiselle, et
la frappa comme d'un coup de foudre ;
elle s'était flattée que sa chère Marie
lui fermerait les yeux, elle esperait
mourir dans ses bras ; la seule pensée
de s'en séparer déchirait son coeur,
mais ayant une foi vive , et voyant
que Dieu en décidait autrement, elle
adora ses desseins, s'y soumit avec
résignation , et se détermina à un
sacrifice que nul autre motif n'eût
pu obtenir d'elle.
(17)
Sans écouter une sensibilité bien ex-
cusable, elle vient elle-même à Châ-
teaugontier , frappe à la porte des
Religieuses hospitalières de la misé-
ricorde de Jésus, propose à la maison
sa domestique pour soeur converse ;.
elle en fait en peu de mots l'éloge le
plus juste et le plus mérité, et par
tout le bien qu'elle en dit, elle décide-
les Religieuses à la recevoir seulement
pour domestique et non pour postu-
lante , parce qu'elle paraissait d'une
santé trop faible ; en effet, à juger de
sa force par son extérieur, on l'aurait
prise pour une fille d'un tempérament
extrêmement faible et délicat ; une
paleur jaunâtre repandue sur son vi-
sage maigre et décharné, n'annonçait
pas une santé robuste, et semblait
la mettre au-dessous des ouvrages d'une
soeur converse.
Quand la demoiselle qui l'avait pro-
( 18)
posée, entendit la réponse de la com-
munauté, elle ne fut pas contente
qu'on fit tant de difficultés et de céré-
monies pour la recevoir ; elle alla jus-
qu'à dire : Mesdames, je ne la lais-
serai domestique nulle part ; néan-
moins elle ne voulut pas s'opposer
aux désirs de cette sainte fille qu'elle
avait amenée avec elle et qui soupirait,
malgré tous les obstacles, après l'en-
trée du cloître; elle la laissa donc libre
de faire ce qu'elle voudrait ; celle-ci ne
balança point à accepter la proposi-
tion des Religieuses, et à entrer dans
la maison comme domestique.
SON ENTRÉE DANS LE CLOITRE.
On lui ouvre les portes; elle entre
avec un saisissement de joie qu'elle
ne peut dissimuler ; mais si tous les
(19)
jours de la vie des saints sont pour
ainsi dire marqués au coin de la croix,
celui de l'entrée de cette intéressante
fille dans le cloître n'en fut pas exempt;
ses premiers pas dans la solitude reli-
gieuse furent des épreuves bien fortes
qu'elle eut à supporter et des sacrifices
qui devaient lui coûter. Elle arrivait
bien lassée et venait de faire cinq
lieues avec la fièvre et la pluie sur le
corps ; n'importe, elle lave la laissive,
sans dire qu'elle est malade, sans se
plaindre du mauvais temps ni de la
fatigue, sans laisser entendre le plus
leger murmure.
On lui donna le soin de l'étable,
elle passa un an à l'emploi de vachère;
elle était infatigable dans les travaux,
d'un ordre, d'un arrangement et tout
à la fois d'une économie peu ordinaire;
elle savait se concilier l'amitié de tous
les autres domestiques , jamais elle
( 20 )
n'eut avec eux aucun démêlé; jamais
on n'entendit de sa part ou contre
elle ni plaintes ni rapports, rien n'al-
terait son caractère d'égalité, toujours,
elle était la même , elle se mêlait pu-
rement que de ce qui lui était confié
ou de ce qui la regardait, sans jamais
s'intriguer de rien, ça été sa pratique
constante j usqu'à la mort. Je n'exagère
rien, je tiens tout ceci de celle même
qui était chargée de conduire les do-
mestiques dans le temps ; cette bonne
mère m'a dit que Marie faisait paisi-
blement son ouvrage, en rapportant
tout à Dieu, dont elle tâchait de ne
point perdre la présence de vue.
Comme elle montrait toujours un
grand désir d'être religieuse, cette
mère se crut obligée de l'instruire des
usages de la maison : elle lui dit que
les postulantes devaieut rendre compte
de leur intérieur à leur maîtresse ; à
(21 )
partir de ce moment, quoiqu'elle ne
fut encore que domestique, cette sainte
fille crut qu'il ne fallait rien cacher à
celle qui lui commandait ; elle se jette à
ses genoux , lui déclare franchement
tout ce qui se passe dans son ame, et
lui avoue qu'elle ne perd guère de vue
la présence de Dieu. — Eh ! comment
» pouvez vous faire parmi des travaux
» aussi distrayant que ceux qui vous
» occupent tous les jours, lui dit cette
» mère, » En rapportant tout à Dieu,
lui répondit Marie, et en ne faisant
rien que pour lui plaire ; s'il se présente
quelque chose de difficile et de con-
trariant, je l'offre en esprit de péni-
tence, je prie en travaillant, et tous
les matins, en ramassant l'herbe pour
les animaux, je fais oraison sur le
sujet qu 'on a lu le soir au choeur.
Cette même religieuse m'a dit en-
core que celte inestimable domestique
( 22 )
avait fait de tels progrès dans cette
science des saints qu'elle était déjà*
plus avancée dans les voies inté -
rieures que beaucoup de religieuses
qui comptaient bien des années de
profession; elle rendait compte de son
intérieur avec une simplicité et une
candeur pleine de charmes; mais quand
il fallait avouer des fautes, elle ne sa-
vait que dire. Eh! qu'aurait-elle pu se
reprocher ? elle excellait dès-lors dans
la pratique de toutes les vertus , tout
le monde lui rendait le glorieux témoi-
gnage que jamais on ne l'avait vue
manquer de charité, toutes ses actions
portaient l'empreinte de la douceur,
de la patience et de l'humilité ; après
cela, peut-on être surpris de l'estime
et de l'affection que généralement on
avait pour elle.
Dieu qui voyait cette sainte fille arec
des yeux de complaisance, voulut la
(23)
former par les sacrifices , c'est la croix
qui fait les saints ; en attendant qu'elle
y fut clouée elle fut condamnée à
en porter le poids et d'une manière
bien sensible ; son épreuve com-
mença par une maladie sérieuse qui
la jetta sur un lit de douleur : on
lui dit qu'il fallait aller dans les salles
de l'hôpital, elle s'y rendit sans ré-
pliquer et sans ouvrir la bouche pour
se plaindre ; contente d'être traitée
comme Jésus - Christ qui a voulu
naître , vivre et mourir dans la pau-
vreté; la foi ennoblissait tout à ses
yeux et la rendait elle-même un spec-
tacle digne des anges et des hommes.
Ses souffrances furent longues et
cruelles, mais elles ne purent troubler
sa paix ni sa tranquillité ; son lit était
comme une chaire d'où elle prêchait
dans son silence, à tous ceux qui l'ap-
prochaient, l'amour de la croix et la
(24)
soumission aux ordres du ciel ; elle
était l'édification de tous ceux qui la
voyaient, et les malades avaient pour
elle un respect et une vénération sin-
gulière. M. Thomas, chapelain de l'hô-
pital, qui la confessa pendant sa ma-
ladie, et qui eut comme elle la cou-
ronne du martyre, en conçut une si
haute idée que depuis ce moment il
l'appelait toujours la sainte de la mai-
son.
Enfin elle guérit; mais le Seigneur
qui en voulait faire une fille de la croix,
lui en ménageait une nouvelle et si
accablante qu'il fallait avoir toute sa
foi et sa constance pour n'en être pas
découragée. Comme sa convalescence
fut longue, on craignit qu'elle ne de-
vint pulmonique, on lui dit qu'elle ne
pouvait espérer d'être religieuse, qu'il
fallait de la santé et de la force pour
Soutenir les travaux d'une soeur con-
verse;
(25)
verse; que les autres soeurs avaient
besoin d'aide, et qu'elle ne serait point
dans le cas de les secourir ; qu'en
conséquence il fallait qu'elle prît son
parti ; on lui conseilla d'aller s'offrir
à l'hospice Saint - Joseph, de notre
ville, parce qu'on y avait besoin de
sujets, et qu'il serait possible qu'elle
y fut reçue. Elle supporte ce contre-
temps sans se laisser abattre : elle
adore en secret les volontés de Dieu,
toutes rigoureuses qu'elles paraissent
à son égard , elle s'y soumet avec
calme: elle entre en effet à l'hospice
de Saint-Joseph où on l'accueille avec
plaisir. Mais toujours poursuivie par
son attrait pour l'hospice de Saint-
Julien et surtout pour la vie cloîtrée,
elle ne reste que vingt-quatre heures
dans son nouveau domicile ; elle vient
frapper de rechef à la porte des Reli-
gieuses :
a
(26)
Mesdames, leur dit-elle, Dieu me
veut ici: je ne saurais vivre dans le
monde et au milieu du bruit : c'est la
solitude qui fait mes désirs, recevez-
moi, je vous prie, pour domestique
et vachère, je me trouverai trop heu-
reuse, je sais que je ne suis pas digne
d'être religieuse.
La Supérieure du temps, qui était
une fille remplie de l'esprit de Dieu et
de la science du discernement, aper-
çut-là le doigt de Dieu ; une démarche
et un langage si extraordinaires la
frappèrent, elle lui fit ouvrir la porte,
lui donna une seconde fois l'entrée de
la maison et lui rendit son office et
son champ de bataille, car ses épreuves
continuèrent, sans qu'on s'apperçut
d'aucune altération dans son caractère ;
toujours égale, toujours paisible, il
ne lui échappait jamais ni plainte ni
murmures,
(27)
Elle était sous la conduite d'une
mère qu'elle croyait être opposée et
contraire à sa réception, c'était - là
sans doute une peine intérieure bien
difficile à porter ; jamais cependant
elle ne lui en a témoigné le plus leger
mécontentement ; elle s'efforçait, au
contraire, en toute occasion, de la
prévenir, dé la soulager dans ses tra-
vaux; elle allait avec joie et avec em-
pressement au-devant de tout ce qui
pouvait lui être agréable : elle ne lui
avoua le soupçon qu'elle avait formé
sur son compte, que lorsqu'elle fut
reçue, parce qu'elle aurait eu peur de
s'opposer aux vues et aux desseins de
Dieu.
Voici un autre trait qui a quelque
chose de plus pur encore et de plus
désintéressé. Il y avait au monastère
des Ursulines de notre ville, une pos-
( 28)
tulante qui aurait désiré être soeur
converse dans la maison des hospi-
talières; Marie oubliant ses intérêts ,
quand il était question de servir les
autres, allait la voir, en faisant les
commissions , elle employa et mit en
. oeuvre tous ses moyens pour la faire
recevoir, quoiqu'elle crut que cela lui
pourrait faire tort à elle même.
Son Noviciat, sa profession et sa
vie religieuse.
Enfin les voeux de cette sainte fille
furent exaucés ; tant de générosité,
tant de grandeur d'ame ne restèrent
pas long-temps sans récompense : le
ciel touché, se laissa fléchir , il lui
applanit les voies et disposa les coeurs
en sa faveur, il inspira à l'une des.
(29)
mères un conseil qu'elle lui donna et
qui eut son effet : c'était de s'adresser
à la mère Saint-Antoine, supérieure
du temps. Marie profita de ce conseil,
elle alla trouver cette digne supérieure,
se jetta à ses pieds, lui découvrit ingé-
nuement sa sainte ambition et l'objet
de ses désirs. Cette bonne mère fut
enchantée de sa candeur et de sa fran-
chise , et par la naïveté et la simplicité
avec laquelle- elle lui exprimait ses
pensées et les inclinations de son coeur,
elle connut la solidité de sa vocation,
elle se laissa toucher, l'admit pour
être soeur converse et la fit monter
de suite au postulant, dont elle rem-
plit tous les devoirs avec la ferveur
d'un ange.
Novice parfaite dès le premier jour
qu'elle entra-dans les exercices de la
vie religieuse, elle fat l'admiration et
2*
(30)
l'étonnement de ses mères et de ses
soeurs ; les, premiers pas qu'elle fit
dans cette sainte carrière, furent des
pas de géant; jamais sa maîtresse ne
reçut la moindre plainte ni le plus
petit reproche sur sa conduite. Ce trait
est peut-être unique dans le cours
d'un noviciat.
Sa charité était générale et ne con-
naissait ni particularités ni préférences,
elle aimait tout le monde en Dieu et
pour Dieu, et Dieu seul en toutes
choses.
Avec tant de vertus et tant de qua-
lités si précieuses , elle n'eut pas de
peine à se concilier la majorité des
suffrages ; au bout d'un an de pro-
bation elle fut admise à prendre le
saint habit de la religion ; quand on lui
annonça cette nouvelle, la joie de son
coeur fut à son comble ; elle alla se
[31]
prosterner aux pieds de la révérende
mère, et fut si pénétrée de reconnais-
sance qu'elle ne savait comment l'ex-
primer. Il était aisé de voir néan-
moins par tout son extérieur quels
étaient les sentimens qui l'animaient.
O, avec quelle ferveur elle fit la
retraite qui précède cette édifiante
cérémonie, quelle touchante piété elle
montra pendant qu'elle en fut l'objet ;
avec quelle sainte allégresse elle se
dépouilla des livrées du monde pour
se revêtir de celles de Jésus-Christ ;
avec quelle satisfaction elle reçut le
nouveau nom qu'on lui imposa ; car
il est d'usage chez les religieuses de la
miséricorde de Jésus, qu'en donnant
l'habit à une novice, on lui impose en
même temps le nom d'un saint ou
d'une sainte par lequel seul elle est
désignée dans la maison. La chère
[ 32 ]
soeur Marie reçût le nom de Monique,
et c'est sous ce nom que nous la con-
naîtrons désormais.
Dieu qui avait sur cette belle ame
des vues de prédilection , ne la laissa
point sans croix : malgré tant de ver-
tus , il se trouva des personnes qui ne
la goûtaient pas, et qui lui firent
souffrir des manières dures et tout à
fait déraisonnables ; jamais cependant
elle ne se permit une seule fois de se
plaindre des peines qu'on lui occa-
sionnait , c'était aux pieds du crucifix
qu'elle allait les porter; et là elle priait
pour celles qui. l'affligeaient. Qu'on
ne s'imagine pas que ce fut par insen-
sibilité ou apathie , qu'elle s'endurcis-
sait ainsi et se roidissait contre ce qui
pouvait contrarier, la nature ; non ,
sans douté , elle sentait et sentait
vivement, mais la religion lui comman-
dait de ne pas le laisser apercevoir;
[33 33 ]
elle voyait, mais la religion lui disait
de se taire , et elle obéissait : c'était
donc la religion seule qui élevait son
ame au-dessus des faiblesses ordi-
naires et qui lui donnait tant de force
et de courage.
Au moment que j'écris , son an-
cienne maîtresse rend à sa mémoire
un témoignage trop glorieux pour être
omis ; c'est que , pendant tout son
noviciat, elle ne la jamais vue se dé-
mentir un seul instant; toujours elle
était d'une humeur égale et sans au-
cune altération pour quoi que ce fut.
Enfin une obéissance aveugle et sans
réplique, une patience à toute épreuve,
une bonté qui ne se démentit jamais,
«ne douceur et un courage infatigable
et soutenu dans les travaux, ache-
vèrent de réunir en sa faveur tous les
suffrages.
La seconde année de probation étant
[34 ]
finie, tant de bien reconnu et mani-
feste aux yeux de toute la maison la
fit admettre à faire profession. Quelle
joie pour son coeur et quel bonheur
pour ses compagnes. Ce fut le 13 du
mois d'octobre l'an 1778 , qu'elle re-
nonça solennellement au monde qu'elle
haïssait, et qu'elle prononça le ser-
ment irrévocable de la religion ; la
mémoire de ce jour fortuné, qu'elle
appelait le plus beau de sa vie, la faisait
tressaillir d'allégresse, c'était pour
elle une fête d'y penser et de se rap-
peler, dans la retraite annuelle con-
sacrée à cette intention, les grandes
grâces qu'elle avait reçues.
La haute idée et l'opinion qu 'on avait
de sa sainteté.
Soeur Monique n'eut pas plutôt pro-
[35]
noncé ses voeux , que la maison com-
mença à connaître le précieux trésor
qu'elle possédait ; on la plaça en dif-
férens endroits , à la boulangerie, au
dépôt, à la cuisine ; dans tous ces
emplois elle fit la consolation de ses
supérieures, le bien et l'avantage de
ses premières et de celles qu'on lui
avait associées, par le spectacle édifiant
de ses vertus religieuses. Actuellement
que j'écris sa vie, j'entends toutes ses
mères et soeurs qui l'ont connue, et
qui ont vécu avec elle, prononcer son
nom avec une certaine impression de
joie et de respect tout ensemble :
c'est à qui s'en rappellera quelque
particularité touchante pour s'en en-
tretenir dans les recréations. On ne
jettait les yeux sur elle, pendant sa
vie, que pour voir une image vivante
des saints sur la terre.
Le charme de la vertu a des droits
[36]
sur tous les coeurs, celle de Monique
avait gagné, sans le savoir, ceux même
de tous les domestiques : elles goû-
taient tant de plaisir à la voir, à s'en-
tretenir avec elle pour s'édifier, qu'elles
se seraient disputé celui de l'aider et
de la servir. Je tiens d'une, en par-
ticulier , que c'était une vraie fête pour
elle, quand son ouvrage lui permettait
d'aller à la cuisine les jeudis au soir,
éplucher, avec Monique, les herbes
et les racines qu'elle préparait pour
les deux jours suivans, et cette fille
n'était que l'écho des autres; il aurait
fallu entendre le langage de celle qui
avait servi pendant les dernières années
de sa vie à la cuisine, et qui travaillait
à la journée avec elle. Cette pauvre
fille, après la mort de notre sainte,
était un jour allée à la campagne pour
y chercher Ses effets et les rapporter
en ville, à la maison où elle était
gagée; à son retour on l'arrêta parce
qu'elle
(37 )
qu'elle n'avait pas eu de permis pour
voyager, ce qui, dans ce temps-là, était
indispensable; elle fut condamnée à
vingt-quatre heures de prison. Loin
de s'en attrister , elle ressentit un
mouvement de joie causée par l'idée
qu'elle allait vivre sous le même toit,
qui avait couvert des mois entiers sa
sainte amie. Occupée de cette pensée,
la frayeur qu'inspire ces sortes de
lieux se changea pour elle en conso-
lation d'autant plus sensible qu'on la
renferma dans la chambre même où
avait été la vertueuse Monique. On
sent mieux qu'on ne peut rendre les
divers mouvemens qui agitèrent son
ame ; tantôt la tristesse s'emparait
d'elle et la jettait dans l'accablement
de la perte qu'elle avait faite; mais
bientôt elle se reprochait ses gémis-
semens et ses larmes, en se disant à
elle-même : pourquoi pleurer le bon-
3
(38)
heur de celle qui est maintenant dans
la gloire éternelle ? Combien elle a
pratiqué de vertus dans ce lieu ; qu'il
est devenu aimable depuis qu'elle la
habité ! que de soupirs elle y a poussés
vers le ciel, que d'actes d'amour de
Dieu et d'abandon à sa sainte volonté
elle y a exercés. Enfin les vingt-quatre
heures étant expirées, loin d'éprouver
le plaisir ordinaire à tout captif lors-
qu'il lui est donné de recouvrer sa
liberté, elle n'en sortit même qu'avec
regret et la douleur dans le coeur ; elle
eut voulu vivre et mourir dans cette
petite chambre où soeur Monique avait
été enfermée ; c'est elle-même qui l'a
dit.
Voilà jusqu'où était poussée la véné-
ration que les domestiques mêmes
portaient à soeur Monique ; c'était
une suite du respect et de la crainte
(39)
qu'elle avait su leur inspirer sans y
prétendre, j'entends une crainte do-
minée par la confiance et l'attachement.
Il n'y avait pas de religieuse dans la
maison qui sut si bien s'en faire obéir ;
on ne la voyait jamais perdre un seul
moment avec elles dans des entretiens
inutiles : si elle avait besoin de quelque
chose, elle le leur demandait en peu
de mots, et les remerciait avec hon-
nêteté pour le plus léger service ; ce
n'était pas non plus la prodigalité qui
lui servait à les gagner, elle n'aurait
jamais donné la plus petite chose sans
permission.
Si les devoirs de sa place la forçaient
de les reprendre de leurs défauts, elle
le faisait toujours brièvement, car sa
fidélité à garder le silence allait jus-
qu'au scrupule; cependant elle usait
d'assez de fermeté avec elles pour
maintenir toujours admirablement le
( 40 )
bon ordre dans sa cuisine. Les petites
pensionnaires même de la maison
avaient pour elle une estime singulière :
quand elle sortait du choeur, elles la
suivaient des yeux jusqu'à ce qu'elle fût
rentrée dans sa cuisine, et se félici-
taient de l'avoir vue, j'ai vu soeur
Monique, se disaient-elles les unes
aux autres , quelle figure angélique !
que je l'aime, c'est un sainte. La
vérité sortait bien cette fois de la
bouche de l'innocence : oui, c'était
une sainte, il n'y avait qu'une voix
sur son compte dans toute la commu-
nauté pour la qualifier de ce nom;
aussi l'appellait-on généralement LA.
SAINTE DE LA MAISON.
Une des religieuses disait que si
Dieu lui avait proposé de faire des-
cendre un saint du.ciel sur la terre
pour lui servir de modèle, elle l'aurait
remercié, et s'en serait tenue à soeur
(41 )
Monique. Il paraissait en effet dans
toute sa personne je ne sais quoi de
divin et d'extraordinaire qui annonçait
la sainteté de son ame; on était éga-
lement frappé de sa modestie et de
son maintien religieux ; elle tenait
toujours les yeux baissés, mais sans
affectation : un certain air de conten-
tement, de paix, et de. gravité répandu
sur son front, semblait en quelque
sorte la diviniser: aussi il arriva qu'un
prêtre en lui donnant la sainte com-
munion aperçut sur sa figure quelque
chose de céleste et d'angélique qui le
frappa : c'est liu-même qui l'a dit
depuis. Un autre disait chaque fois
qu'il la voyait : voilà une sainte; ô,
que je serais heureux si mon ame res-
semblait à ta sienne!
Le chapelain des pauvres . nui l'avait
confessée pendant la maladie qu'elle
(42 )
avait eue à l'hôpital avant d'être reli-
gieuse, et qui depuis l'avait toujours
regardée comme un sainte, était un
jour à la sacristie ,d'où il la voyait entrer
au choeur, il dit à quelques religieuses
à qui il parlait alors : Regardez, voilà
une sainte; s'il y a parmi vous une
martyre, c 'est elle que Dieu choisira.
Cette prédiction, sur notre chère
Monique, est d'autant plus remarqua-
ble qu'elle sortait de la bouche d'un
prêtre , que le ciel a voulu honorer
lui-même, quelques mois avant elle,
de la couronne et de la palme du mar-
tyre ; ils ont rougi l'un et l'autre de
leur sang le même couteau, et ils ont
cueilli au même endroit les lauriers
qui ceignent aujourd'hui leurs fronts,
tandis que leurs cendres réposent en
paix dans le même lieu jusqu'à la
résurrection générale.
(43)
Son esprit de foi dans la prière et son
attention à la présence de Dieu.
Sa piété édifiait tout le monde et la
posture respectueuse dans laquelle sa
foi vive la tenait au choeur, aurait rem-
pli de ferveur les plus lâches et les
plus tièdes : quand elle y entrait, il
semblait voir un ange et on ne saurait
mieux l'y peindre qu'en la comparant
à ces esprits adorateurs qu'on nous
représente fixes et immobiles en ren-
dant leurs hommages au Très-Haut.
Ses soeurs la regardaient pour se ra-
nimer. Jamais on ne la vit s'appuyer,
quelque fatiguée qu'elle fut de ses tra-
vaux : toujours à genoux, les yeux
fermés, les mains jointes et un peu
élevées vers le ciel où était son coeur.
On a remarqué une fois que la nuit
(44)
de Noël pendant tout l'office, qui durait
depuis neuf heures du soir jusqu'à deux
heures du matin, elle était restée à
genoux, toute pénétrée de l'esprit du
mystère; c'était-là son attitude ordi-
naire à l'église.
Monique n'avait pas besoin de livre
pour faire son oraison ; quand elle s'y
présentait, à peine avait-elle fermé
les yeux et joint les mains , qu'elle
semblait déjà toute perdue en Dieu-
et abîmée dans la contemplation de
ses grandeurs ; sans cesse occupée de sa
divine présence qu'elle ne perdait pas
de vue un seul moment, il lui était
aisé de se recueillir ; elle prenait d'ail-
leurs un soin particulier de ne se point
distraire.
Un jour de St.-Jean-Baptiste, fête
de la Supérieure du temps, comme
les petites pensionnaires avaient pré-
( 45 )
paré une petite pièce propre à piquer
une curiosité innocente , on avertit
Bionique de s'y trouver, je vous re-
mercie , repondit-elle , j'aime mieux
travailler, je crains de me donner des
distractions dans mes prières. Son
esprit de foi lui avait suggéré la sainte
habitude de ne point sortir le soir de
sa cuisine sans avoir tout arrangé, tout
disposé et mis tout en ordre, comme
ne devant plus y rentrer le lendemain,
sa pratique était de faire chaque action
comme si çut été la dernière de sa vie.
Il fallait voir avec quels sentimens
de dévotion et de respect elle baisait
son voile, lorsqu'en sortant des tra-
vaux grossiers de la cuisine, où elle
avait été contrainte de le quitter selon
l'usage , elle le reprenait ensuite pour
aller à quelque exercice ; il était com-
me une relique entre ses mains.
3*
(46)
Il est d'usage dans la maison d'avoir
de temps en temps un jour, qu'on
appelle les grandes récréations ; dans
ce jour il est permis de ne pas garder
le silence et de se délasser l'esprit, en
s'édifiant mutuellement par des conver-
sations religieuses, saintes et qui por-
tent à la piété : c'étaient pour notre
soeur Monique un jour d'un recueil-
lement encore plus grand, et. toute-
fois sans affectation; si on lui parlait,
elle répondait avec un doux sourire ,
et assaisonnait tout ce qu'elle disait
des charmes de la vertu et de l'inno-
cence.
Une de ses mères la rencontrait
souvent ces ]ours-là dans le cloître,
elle aurait désiré, pour le bien de son
ame, l'entretenir un seul instant, mais
à peine s'en approchait-elle, qu'un
saint respect l'arrêtait, elle la voyait