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Vie du Dante : avec une notice détaillée de ses ouvrages / par M. de Chabanon,...

De
128 pages
chez Lacombe (A Amsterdam). 1773. Dante Alighieri (1265-1321). Dante Alighieri (1265-1321) -- Critique et interprétation. 131 p. ; in-8.
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V i,.E.r,
D A N T E,'
AVEC UNE NOTICE DÉTAILLÉE;.
DE SES OUVRAGES.
Par M. DE de
Royale des
Lettres, 9 & de celle de
A AMSTERDAM;
Et fe trouve A Paris,
Chez LA COMBE, Libraire, me Chriftine^
près la nie Dauphine.
M. D C C. L X X 1 I I,
Aij
V I E
D U
DANTE.
JL e Dante naquit à Florence l'an
i z6$ d'une Famille noble & distinguée.
Cacciaguida, fon tri (aïeul, époufa une
Aldighieri de la Ville de Ferrare le
nom d'Alighieri ( i ) fut donné aux enfans
& aux petits-enfans. Le Dante le reçut
en naiflant & ce ne fut que long-rems
après qu'on l'appela Dante, en recon-
(i) On avoit retranché le d..
4 Du D A N T E.
noiflance, dit on des avantages que
fon génie avoit procurés à fon pays (i).
Cette étymologie nous femble un peu
fufpecte & Bayle en indique une plus
naturelle. Le jeune Alighieri dans fon en-
fance, avoit été turnommé Durante; par
abréviation l'on prononça Dante; c'eft
ce nom que notre Poëte a confervé, que
fes Ouvrages ont illuftré, tk. qui s'eft
maintenu dans fa poftérité comme un
titre de gloire.
L'Italie, au treizième Cède, étoit
livrée à un esprit de faction qui pro-
duifoit, non-feulement des guerres entre
les États voifins mais des inimitiés
irréconciliables entre les Citoyens des
mêmes États. Chaque Ville, partagée en
Guelfes & en Gibelins, formoit deux
Villes ennemies l'une de l'autre. Chaque
faction fe fubdivifoit encore pour des in-
térêts particuliers. L'effet le plus afpreux
(i) Dantf qui donne.
TlE Du DANTE; 5
Aiij
de ces divifions fut l'inimitié perpétuée
dans les mêmes familles, la haine tranf
mife de père en fils comme un héritage,
& devenue la première leçon des enfans;
dès qu'ils pouvoient Se connoître.
Voilà dans quel tems naquit le Dante,
reftaurateur des Lettres, & créateur de la.
Poëfie Italienne.
Par quel fort étrange le règne .(les
Mufes, amies de la paix, fe trouve-t-il
toujours lié à des tems de difcorde Se
d'horreurs? Le fiècle de Périclès fut celui
de la guerre du Péloponnèfe; les Lettres
s'accrurent à Rome parmi les guerres
civiles, au milieu des proscriptions d'Au-
gufte & du fein des troubles de la
fronde, nous avons vu éclore le règne
des beaux Arts.
Le Dante, témoin des malheurs de
fa patrie, put dire comme Énée: quorum
pars magna fui. Il joua un grand rôle
dans l'Etat, & fentit tout le poids der
calamités publiques»
6 Vie DU Dante.
Il avoit perdu fort père de bonnet
-heure; mais fbn éducation avoit été
confiée aux foins d'un homme allez
habile pour développer fcs talens. Cet
homme s'appelait Brunetto Latini. Le
flom de l'Élève fuffiroit pour illuftrer
telui du Maître mais Brunetto, par lui-
même, eut quelque part à la renaiflance
dès Lettres, comme nous le ferons voir
ailleurs.
Un des Ecrivains de la vie du Dante
retranché de fon récit toute la jeuneflè
de notre Paëte, fôus prétexte que l'amour
en fut là principale occupation. Nous
h'imitêrôns point cette réticence trop
févère eh pourquoi dédaigner les prër
miers mouvemens d'une âme doucement
attirée vers l'objet qui lui plaît? Les paf-
ïîôns de l'homme mûr le concentrent
tout entier en lui l'amour le fait vivre
dans un autre n'aurions.-nous le droit
tftntéreiîer qu'en apprenant à ne plus
aimer que nous-mêmes?
Vu DU Dauti. 7
Aiv
Le Dante a mieux jugé de fes amours
& de fa jeunefïe. C'eft le feul tems de
fa vie dont il ait voulu tranfmettre le
fbuvenir. Nous avons de lui le récit com-
plet de la paffion qui occupa (es pre-
mières années & ce récit, il l'a nommé
fa Yie nouvelle, Yita nuova, commet
la naiffànce de fon amour eût été pour
lui le commencement d'une nouvelle
exiftence. Le petit Ouvrage que nous
citons eft écrit d'un ftyle naïf & mélan-
colique. O» y reconnoît une âme pro-
fondément fcnfible une imagination
forte & fufceptible des impreifions les
plus vives. Nous citerons cet Ouvrage
le plus que nous pourrons, & dans toute
la fidélité du texte ainfi, rapportant du
Dante fes fentixnens, fes actions & fes
paroles, nous n'aurons rien omis de .ce
qui peut le faire connoître.
Le Dante fut de moyenne ftacure [on
vifage étoit long, fon nez aquilin, fes yeux
fortans, fes lèvres épaiffes, & celle d'en
DU DANTE.
Vit. di
Danr.
haut plus avancée. Il avoit le teint rem-
bruni, la barbe & les cheveux noirs
épais & crépus. Bocace rapporte à ce
fiijet une anecdote allez plaifante.
Des femmes voyoient un jour le
Dante paffer dans les rues de Vérone.
Son Poëmc de l'Enfer avoit déjà fait du
bruit. L'une de ces femmes dit à l'autre
« Tenez, voilà cet homme qui eft revenu
« de l'Enfer pour nous en donner des
nouvelles. --=- Son teint & fa barbe,
reprit l'autre, font encore noirs de la
sa fumée de ce lieu e. Le Dante entendit
cc propos; il regarda ces femmes, &c
s'appercevant qu'elles parloient de bonne
foi, da picra il fourit & les
falua.
La phyfîonomie de notre Poëte avoit,
-comme tes Ouvrages, je ne fais quoi de
doux & de mélancolique qui intéreiToit.
Avec cet avantage, avec ceux du génie;
plus, encore avec la paillon qui l'ani-
moit, le Dante avoit droit de prétendre
Tie du Dante 9
au fort des Amans heureux. Il fut loin
de l'obtenir. Il ne connut guères que
cette félicité pafTagère ôc d'illufioa
que les grandes paillons fe procurent
elles mêmes car, en amour le plus
facile contenter eft celui qui aime
le plus il eft trop enivré de ce qu'il
fent pour difputer fur le retour dont on
le paye. Les Amans paiîîomiés reflèm-
blent aux grands parleurs; pleins de ce
qu'ils ont à dire, il fuffit qu'on.ait l'air
de les écouter avec intérêt, & fans les
diftraire.
Dante n'avoit que neuf ans lorsqu'il
vit la fille de Folco Portinari, Citoyen
de Florence il la vit & ne l'oublia
plus.
Neuf ans femblent un âge prématuré
pour l'amour mais l'ardeur du climat
accélère le développement des paffions.
D'ailleurs, les befoins d'une âme tendre
s'annoncent de fi bonne ,heure! & la
{implicite du premier âge y mêle une
lo Vie DU DANTE.
teinte de candeur & d'innocence, qui
ajoute encore à l'intérêt qu'ils infpi-
rent.
Écoutons un moment le Dante parler
de fa paflîon. La première foïs qu'il ren-
contra Béatrix fa maîtreflè peu de
tems après leur première entrevue, elle
jeta fur lui les yeux. « Ce regard, dit-il,
me parut le dernier terme de la féli-
» cité. J'étois tellement pénétré de fen-
timens doux, que mon plus cruel
ennemi, dans ce moment, n'auroit pu
» me déplaire. Rien de pénible, rien de
douloureux ne pouvoit entrer dans mon
m âme Ailleurs il dit que les regards de
Béatrix répandent la douceur par-tout on
il fent l'amertume.
Portan dolce ovunque iô fento amaro.
S'il faut l'en croire, il négligeoit le foin
de fa fanté, il s'afibibliffoit, il dépériA
foir; ics Amis frappés de ce change-
ment, lui en demandoient la, caufe;
eu Dante. 1
l'Amour, répondoit-il comment
m le difïimuler? Mon vifage en perçoit
« tous les lignes. Ils me queftionnoieat
» fur le nom de celle qui m'éçoit chère:
« je les regardois, je foupirois, & ne ré-
« pondois rien Il y a dans ce récit
du Dante une fimplicité qui invite à le
Croire.
Dante étoit jaloux du myftèrc que re-
cherchent les grandes payons &, pour
cacher la fieime, il entretint l'erreur
d'une femme qui s'en croyoit l'objet.
Voici le fait.
Un jour,àrEgli(è) il teuoït les yeux
fixement attachés fur Béatrix; une fem-
me, aflifc auprès d'elle 3 s'attribua loue
l'honneur de ces regards. L'éloignement
& la vanité aidoient à la méprife. Le
Dante s'en applaudit comme d'un moyen
propre à favorifer le fecret de ton amour.
îî pouïïk l'artifice, difons-le, la perfidie,
jusqu'à faire des vers tendres pour celle
qui s'applaudiïïbit gratuitement de-
1% VIE DU DANTE.
conquête. Ce ferait ici le cas de
convoquer une de ces Cours d'Amour
qu'on tenoit dans les tems de la Gheva-
lerie. La conduite du Dante, examinée
ce Tribunal, ferait jugée par les Dames;
le fait eft de leur compétence. Il s'agit
d'une femme, trompée pour afïurer le
fccret d'une autre. Il femble qu'en pa-r
reille circonftance l'indulgence des Juges
doit incliner vers le coupable; fa faute
naît de fa difcrétion & les femmes ont
quelque intérêt à ne pas punir trop févè^
rement des fautes femblables.
En parlant de la paillon du Dante,
xaous voudrions pouvoir en louer l'objet,
& le rendre intéreflànt, du moins par fa
reconnoiuance. Mais, Fontenelle l'a dit,
Ceft le fort d'un amour extrême
De faire toujours des ingrats.
Un jour, entre-autres, Béatrix s'apperçut
du trouble où fon Amant étoit devant
elle. Elle le vit & s'en moqua. Ces
Vie DU DANTE, 13
mots coûtent à écrire. Il eft trifte de
voir uni à la jeune£fe, aux grâces, à la
beauté, un fentiment de dureté qui en'
détruit l'imprefîîon. Malheureufement
ces exemples ne font pas rares; les peines
que les femmes plaignent le moins font
celles que l'on fouffre pour elles.
Dante, bleue des plaifanteries de fa
Maîtreflè, fe retira chez lui pour fe livrer
à fa douleur. La3 dit-il, au bout de quel-
que tems je m'endormis fur mes larmes
comme un enfant qu'on vient de châtier.
Me pardonneroit-on fi je racontois
un ionge du Dante? Une raifon pourroit
m'y autorifer; c'eft que fon Poëme eft
plein de fonges Se de vifions. Rapporter
celui-ci, c'eft en quelque forte confron-
ter le Daine avec fon Ouvrage, & rap-
procher l'homme du Poëte.
Il étoit tourmenté d'une maladie dou-
loureufe, & s'en occupoit moins que de
Béatrix. S'ilfalloit qu'elle fouffrît ce que
je fouffre! Si j'étois réduit à la perdre!
ï4 Vie d'û Dante.
Il s'endormit au milieu de ces idées,
& fes rêves furent tels que ceux d'un
homme enphrénéfîe. Je voyois, dit il,
» des femmes échevelées marcher autour
de mon lit l'une me diroit, tu mour*-
» ras; l'autre, tu es ,mort. Au même
» inftant le fpieil s'obfçurcit la terre
« trembla; un Ami s'approcha de moi
» & me dit Béatrix nefl plus. A ces
» mots je pleura; mon malheur n'étoit
»> qu'un fonge mes larmes étoienc
»? réelles. Je jetai un cri; on vinjç à moi,
» je m'éveillai & raconta4 mon rêve,
mais je tus le nom de Béatrix ». En
lifant ce récit du Dante ou croit lire un
morceau de fort Poème.
Si j'avois à comparer quelque Poëte
celui dont j'écris la vie, c'eft Young
que je choiurois pour ce parallèle, qui
ne manquerait pas de juftefle. Il ppurroit
conduire à cette obfervation, que prcf-
que tous les mélancoliques font tendres.
La mélancolie femble réfulfer d'un grand
Vie PU DANTE. 15
befoin d'aimer qu'on ne peut fatisfaire.
C'eit l'effet d'un fentiment qui féjourn©
trop dans le coeur il y pèfe il s'altère,
il s'aigrit; mais cette aigreur ne fait pas
entièrement oublier fa douceur primitive
& naturelle.
Le Dante eut bientôt à pleurer celle
qu'il aimoit elle ne vécut que vingt-
quatre ans. Le chagrin de la perdre le
mit prévue au tombeau. Il négligeoit le
foin de fa perfonne; & bientôt faltéra-
tion de fes traits le rendit méconnoif-
iable même pour fes Amis. Ses yeux,
dit-il, fembloient deux chofes faires pour
pleurer. Miei occhi pareano due cofe che
dejîderaffino pur di piangere. C'eft avec
la même fimplicité encore qu'il ajoute:
« Quand je penfe à la mort il m'en
vient un defîr il doux, qu'il fe peine
» malgré moi fur mon vifage
Pour confoler le Dante de fon afflic-
tion, on lui perfuada de fe marier. Le
remède fut pire que le mal. Il ne trouva;
16 ViEDuDA NT E.
dans ce lien que des contrariétés qui le
réduisirent enfin à fe féparer de fa femme.
Il eut en mariage le même fort que So-
crate, Se ne fut pas doué de la même
patience. L'âme d'un Poëte eft moins
exercée à cette vertu que celle d'un Phi-
lofophe.
La femme du Dante s'appeloit Gem-
ma elle étoit de la Famille des Donati,
depuis long-tems illuftre Florence.
Revenons fur nos pas, & considérons*
la vie du Dante fous un point de vue
différent. En le fuivant dans fes travaux,,
dans fa vie active & publique, nous par-
courrons un nouvel ordre d'infortunes.
L'homme, en changeant de paillons, ne
fait fouvent que changer de malheurs.
Ceux de l'amour, du moins, portent avec
eux une confolation fecrete, qui tient
fans doute à la fatisfà£fcion que l'on a de
fe trouver fenfiblë: mais, quand les plaies
de l'ame viennent de l'ambition, quel-
appareil y mettre? L'orgueil mécontent
ne
Vie DU DANTE. 11
B
ne goûte pas même la douceur d'être
plaint il hait le confident de fcs peines,
parce qu'il voit en lui le témoin de fon.
humiliation.
Le Dante, dès fes premières études-,
cmbraflà tout à la fois,laPoëfîe, l'Hit-
toire & la Théologie. Ce dernier genre
de connoifïances femble peu fait pour
s'allier avec les talens du Poëte mais la.
Science des chofes faintes émit alors d'un,'
ufage général parmi les perfonnes un peu
instruites. Les Eccléfiaftiques s'y livroient
par devoir, les autres, pour communi-
quer avec eux. Aihu* fe forme par les
circonftances, l'efprit général d'un fiècle.
Le fiècle du Dante fe peint dans les écrits;
on y voit un mêlange abfurde de vérités
Théologiques, & de fables puisées dans
la Mythologie mélange qui infûlte tout
à la fois au goût, au bon fehs^ &: à la
Religion. Au projet bizarre d'employer
cent chants à décrire l'Enfer, le Purga-
toire & le Paradis, on ne pouvoit péùt-
x 8 Vie DU DANTE.
Murât. An-
aLd'ItaL
être ajouter qu'une feule bizarrerie
c'étoit d'appeler cet Ouvrage une Co-
médie &c c'eft ce que le Dante a
fait; toutes les idées alors étoient con-
fondues.
S'agit-il de juftificr le Dante fur le
choix de fon fujet? On en trouve les
moyens dans l'Hiftoire même de fon
Siècle.
L'an 1304 l'Evêque d'Oftie fut envoyé
par le Pape à Florence. On voulut faire
honneur au Légat, & famufer par une
fête. On n'en imagina point de plus
convenable ni de plus intéreiTante
qu'une repréfentation de l'Enfer donnée
folennellement fur le fleuve de l'Arno.
J'ignore ce que pouvoit être cette repré-
fentation; mais elle devint funefte à un
grand nombre de fpecl:ateurs. Le pont
de YAtmfrétmt fi chargé qu'il s'écroula,
& beaucoup de Citoyens périrent.
La nailïance du Dante fon efprit &
lesconnôiflances lui donncjient des droits
Vie du Danîës l$
B ij '1»-
aux premières places de la République;
il y parvint. En 1300 il fut nommé
Prieur, c'eft-à-dire un des premiers Ma"
giftrats de Florence. Cet honneur fut. la
fource de fes difgrâces, comme il le dit
lui même dans une lettre que nous
confervée un des Hiftoriens de fa vie.
La place que j'avais briguée-
» toutes mes infortunes non que j'en
» fuile indigne mon zèle & mon âge
̃» me permettoient d'y prétendre* Dix
m ans s'étoient écoulés depuis la fomeufe
*5 bataille de Campaldino ait- le parti
» Gibelin fut presque entièrement dé-
»> truit. J'étois déjà hors de l'enfance
»j lorfque j'y combattis. Les divers êvé-
nemens de cette bataille me reritpii-
» rent de crainte, &: fon fuccès mMrem-
» plit de la joie la plus vive 'H^Jf-
Cette lettre ne permet pas ^iff douter
que le Dante n'eût été d'abord du parti
des Guelfes. Peut-être la conduite de
Boniface VIII fervit à l'en détacher-, Se
Lcon, d'À»;
rezzo.
io' Vie dû Dante.
pour lors il fe jeta dans celui des Gibe-
lins. La' neutralité eût été un parti trop
£,ce pour un Républicain 8c pour un
Poëte. Une Loi de Solon interdifoit aux
Athéniens cette neutralité cette Loi,
fans doute, étoit fage en elle même
car, dans un Eut bien policé, perfonne
ne doit fe montrer indifférent aux évé-
nemens publics mais quand le fonds
de la querelle des deux parts étoit ab-
furde & ridicule, le Citoyen n'avoit-
il pas à gémir d'une Loi qui le forçoit de
prendre parti pour l'un ou pour l'autre,
c'eft'à-dire, contre fa raifon ?
Le Dante fervit la caufe des Gi-
belins avec autant d'ardeur qu'il en
avoit mis fans doute à les pourfuivre
car.dans les diiïeniions civiles, le fonds
de la caufe n'eft rien on fe bat pour fe
battre, a peu-près comme ces animaux
qu'efb lance dans une arène, èc dont la
fureur devient redoutable à ceux mêmes
qui fe font fait un jeu de l'animer.
Vie DU DANTE, ix
Biij.
Il perçue que vers l'an 1l84la 'Ville
de Florence avoit fufpendu fes troubles
le parti des Guelfes" tel qu'un Athlète
vi&oricux, fe repofoit un moment, &
haleroit fur le corps de fan rivât à demi
étouffé, mais refpir ant encore la ven-
geance. Ce calme de l'oppremon ne
dura pas long-tems» L'efprit de,, faction
faiiît de nouveaux prétextes pour écla-
ter il furvint un nouveau différend
appelé la querelle des Noirs 8c des Blancs.
Éclaircifibns-en l'origine
Il y avoit dans Piftoïe une famille
riche & confidérable qu'on appeloit Can-
cellieri. Deux branches de cette famille?
avoient pour chefs Guillaume Se Métis,.
Ces deux branches étoicnt ennemies
l'une de l'autre on crayoit avoir obfcrvé
qu'elles dirïeroient de goûts &de ca-
ractères le haiard inettoit entre-elles
une différence encore plus ieniiblc celle
de la couleur des cheveux & cet in-
dice parut donné par la Nature pour
Hiflt. iï
Ferrer, cli
Vicen. Rer,.
..Irai. Scrip_
Tom. IX.*
Scip.Anmv
hiit. di Fir.
Tom. I.
Vii Du Dante,
défigner à la haine fes victimes ( i )%
On ne durcie croire combien, dans
les troubles civils, les plus légères cir-
conftances fomentent l'inimitié. J'ai vu
une Ville dont Ies, Citoyens fe faifoienx
la. guerre la Ville, bâtie en amphi-
théâtre, fe divifoir en deux quartiers;
ennemies, l'un de l'autre, & s'appeloit
Ville haute & Tjille baffe. « Que
ne nous a-^t'on bâtis, de plain pied,
» difoit un Politique de ce Pays! Il feroiç:
» bien plus aifé de ramener la paix par-^
s> mi nous ».
Dorius, fils de Guillaume, jouoit un
jour aux dez avec Vannis, fils de Meiïs%
Le premier, mécontent de la fortune
s'échappe en injures contre fon Adver-
faire les injures font rendues Dorius
j(è jette fur fon fabre, Vannis o.ppofe la.
main au coup qui menace fa tête, &
(i) On les. nwurnoit Cancellieri Blanchi &
-Heri
YieduDante, iy
Biv
ce coup lui enlève quatre doigts. Dorius
s'enfuit chez fon père Vannis bleffë
retourne chez le fien.
Guillaume condamna la violence exer-
cée par ion fils &; après quelques len-
teurs, ménagées pour lailïèr au reffbnti-
ment le tems de fe refroidir, il livra fort
fils à Meus, remettant le coupable au
pouvoir de l'ofienfé.
Meus abufa de ce pouvoir il eondui-
fit Dorius dans une étable; &, lui pavane
le bras dans les barreaux du ratelier
il lui coupa le poing qu'il fit jeter dans.
le grand chemin. Dorius, en retournant
chez lui, trouva la main qu'on venoit
de lui couper il la ramafla & vint la
jeter aux piés de fon père en pronon-
çant ce feul mot, vengeance. Ce mot fut
le lignai de la guerre, l'injufKce trouva
des partifans, & l'on fe battit pour le
crime d'un lâche.
Les Magifta-ats. de Piftoïe, pour remé-
dier au défordre, exilèrent les chefs des
2.4 Vie-du DANTE.
deux factions. Florence ouvrit fes portcs
quelques-uns de ces exilés; c'étoit ad-
mettre du poifon dans un corps ravagé
long-tems par la contagion, &: qui n'avoir,
pas purgé tout fon levain. On vit bientôt
les effets d'une telle imprudence & la
Ville de Florence fut aufli acharnée pour
la querelle des Noirs & des Blancs, que
fi cette querelle fût née dans fon fein
que fes Citoyens eullent eu à venger
des amis, des frères ou des enfans.
Le Lante étoit en place lorfque les.
nouveaux troubles éclatèrent. Il y montra
lavage modération d'un Magiftrat non
l'emportement d'un {éditieux on foup-
çonna plus qu'on ne reconnut fon fecret
attachement pour la faction des Blancs.
C'étoit le parti coupable qu'il afFe&ion-
noit car les Blancs originairement
étoîent pour Meüs mais Boniface favo-
rifoit les Noirs, Se le Dante étoit Gibe-
Iin fon âme n'avoit pas le choix du parti
le plus jufte.
ViE DU
Les Noirs, affemblés dans l'Egîifc de
la Trinité, arrêtèrent entre-eux de con-
jurer le fouverain Pontife, qu'il voulût
bien les mettre fous la proteflion de
Charles de Valois, frère de Philippe le
Bel. Les Blancs, alarmes de cette ligue,
coururent chez les Magiiirats en deman-
der punition. On fit en cette occafion à
Florence ce qu'on avoit fait précédem-
ment à Piitoïc; on exila les chefs des
deux partis & le mal fut appaifé, du
moins pour quelque tems.
Cependant il fut queftion de députer
vers Boniface pour le détourner d'inté-
reflèr Charles de Valois à la querelle.
On jeta les yeux fur le Dante pour cette
députation &c ce fut alors qu'il lui
échappa un mot qui décèle une exceiîive
préfomption. Si je vais à Rome dit-
m il, qui me remplacera ici ? Si je de-
» meure, qui enverrez-vous à Rome?-»
Le Dante n'avoit pas befoin de montrer
tant d'orgueil pour s'attirer des ennemis;
iS Vie Dtf Dante,
lx iupénoriré de fes talens fufiifoit pour
lui en fairc.
Il partit pour Rome mais vraisembla-
blement il étoit trop fufpecfc au Pape
pour influer beaucoup fur fes résolu-
tions. D'ailleurs, l'injuftice dont on uioie
envers les Noirs, eu laiiîant leurs chefs
dans le bannilïèment tandis que les
Blancs étoient rappelés, invitoit les pre-
miers à fe fortiner d'un fecours. étran-
ger. Il fut donc réfohi que Charles de
Valois ieroit l'appui de leur caufe, l'ar-
bitre des. différends qui partageoient Flo-
rence, Se le pacificateur de l'Etat. Charles
apporta la vengeance &. non la paix-
Les Noirs, forts. de fon fecours., fe per-
mirent tout en retour des maux qu'ils
avaient iouiferts.. Les Blancs cflliyèrent
a. leur tour la perfécution ils furent
chapes de la Ville 5c leurs maifons
furent livrées au pillage.
Le Dante fut un des plus maltraités:
il. perdit tout .ce <ju'il pofledoit èc le
VieduDante. 17
Podcftat de Florence, ufant des droits
de fa place, le ciza en jugement pour fon
adminiftration paflee. Le Dante absent
fut jugé par contumace & condamné. Il
s'enfuit Sienne, & pafla enfuite dans
Arczzo, où il attendit, avec les Compa-
gnons de fon Infortune, le moment de
s'élever contre la persécution.
En 13 04 ils firent une tentative inu-
tile fur une des portes de Florence ils
furent repouiTés & Dante alors fe retira
dans Vérone, où l'amitié d'Àlbuin. de
Lefcale lui offrit un afyle. Cette amitié
ne dura pas on ne fait il ce fut la faute
du protecteur ou celle du protégé qui
qu'il en foit, une réponfe hardie de celui-
ci acheva de le perdre dans remplit du
Prince.
Albuin montrait au Dante une efpèce
de fou qu'il avoit Il fa Cour, personnage
en qui de balïès complaifaaces ̃& -d'iiî-
:lipides bouffoaeries faifoieat fi.ippor.ter
l'abfence de tout mérite. Comment ie
2& Vie du Dante.
» fait-il, difoit Albuin, que cet homme fê
53 fafle aimer ici plus que vous? C'eit,
« répondit le Dante, qu'il y trouve plus
que moi des hommes qui lui reiïèm-
blent ( i )•
Les Hiftoriens ont loué notre Poëte
de fa fermeté dans les difgrâces; il paroît
avoir démenti cet éloge en écrivant, de
fon exil, aux Magiftrats de Florence, des
iettres pleines de repentir 8c de fournil-
lion; l'une des ces lettres commençoit
par ces mots Popule meus* quid. fcci
tibi ? Ce ftyle convenait mal à celui qui
venoit d'employer la violence pour ren-
trer dans fa patrie; & qui, peu de tems
après, reprit le ton de l'infulte & de la
menace.
Dante, dans fon exil, parcourut dif-
férentes Villes de l'Italie où il Séjourna.
peu. C'eft à Sienne que lui arriva un
(i) C'eft le fens de fa réponfe, fi ce ne fout
pas fes propres paroles.
ViïdïïDanti. 29
événement qui fait connoître la profonde
application dont fon efprit étoit fufcep-
tible.
Il fe trouvoit un jour dans la place
publique;lorfqu'on lui remit un livre que
depuis long-tcms il avoit envie de con-
noître. Son impatience ne lui permet pas
de retourner chez lui. Il s'appuye fur le
devant d'une boutique, ouvre le livre Se
lit. Peu de rems après la place-Ce remplit
de monde on y célébroit ce jour -là
une fête que Bocace appelle Armeggiata.
Grand bruit d'armes, d'inftrumens, d'ap-
plaudifTemens & enfuite de danfes &
de jeux de toute efpèce. Rien ne put
diftraire notre Poëte; il continua fa lec-
ture jufqu'au foir, & jufqu'à ce que le
livre fite achevé. Enfuite, lorfqu'on lui
parla de la fête, on s'apperçut qu'il n'en
favoit feulement pas eu conüoiffance.
Après avoir erré dans l'Italie, il pana
les Alpes & vint à Paris. Tous les Écri-
vains ne font pas d'accord fur ce voyage,
Vit. <!ïDanr.
3© Viï Du Dante.
\) mais Bocace l'accède, Se fon autorité
eft d'un grand poids, Dante lui-même,
au dixième chant de foil Paradis, nous
apprend qu'il fFtivait les Écoles rue du
Fouarre. Bocace dit qu'il argumentoit
en Théologie, occupation convenable à
celui qui, par choix, 3 écrivoi: de l'Enfer
Se du Purgatoire.
Tandis que le Dante étoit hors de
l'Italie, il iè faifoit dans l'ét:lt politique
de l'Europe des changemens qui pou-
voient intéreffer fa patrie &c lui-même.
Clément V étoit motité au trône Pon-
tifical, Se ia brigue avoit fait nommer
Empereur, Henri de Luxembourg. Le pre-
mier foin de Henri, après fon élévation,
fut de venir foumettre l'Italie, que les
Empereurs regardoient toujours comme
un patrimoine aliéné. Henri mit le fiége
devant Breflè. Au bruit de cet événe-
ment, le Dante fentit remuer dans fon
cœur l'espoir de «la vengeance. Il repallà!
les Alpes ôc fe rendit auprès de l'Empereur.
Vie du Dante. 31
Les bannis de Florence venoient due
toutes parts fe ranger fous les drapeaux
de ce Prince ils lui perfuadèrent de
lever le fiége de Brelïe pour former celui
de Florence, lui faifant envifager que la
reddition de cette place entraîneroit celle
de l'Italie entière. Henri fe laiiïà prendre
à Tillufion de ces promenés, mais l'évé-
nement le détrompa il échoua devant
Florence & fut obligé de fe retirer (1).
Le Dante ne prit point les armes
contre fa patrie, mais il pouffa la main
armée pour la punir.
La mort de l'Empereur fuivit de près
fa retraite. Il mourut près de Sienne, à
Buonconvento, l'an 1 313.
Le Dante, par cette mort, perâoir fa
dernière efpérance. Exilé, fans biens,
(i) Nous avons une lettre du Dante écrite à"
l'Empereur dans ces circonftances. La haine qu'il
avoir pour fa patrie y e& peinte avec les couleurs
les plus fortes.
Fcrrct. c!i
Vie. Hiit
3z Yie du DANTE.
tout lui manqttoit mais fon talent lui
refloit encore, & ce talent lui fit un ami
digne de le accourir dans fa. difgrâce.
Gaido da Polenta Souverain dans
Ravenne, étoit du petit nombre de ces
ciprits heureux, qui, alors, favoient déjà
rougir de l'ignorance & qui goûtoient
le charme des lettres naifiantes. Que l'on
fe peigne la fituation d'un Prince ifolé
par fon rang, & qui, né avec le goût de
Pinftrutfcion ne trouve dans aucun de
ceux qui l'approchent de quoi fe délaffer
des foins de la grandeur, & fe confoler
en quelque forte de la folitude du trône.
Combien dans une fituation pareille
l'homme de génie devient utile & nécef
faire au Prince! Lorfque celui-ci l'ap-
pelle, & fubvient â tous fes befoins,
on ne fait lequel des deux doit le plus à
l'autre.
Guido favoit qu'il eft une noble
fierté inféparable du talent & qui
s'accroît, dans l'infortune. Il [avoir que
l'homme
Vie du Dante. 33
c
l'homme de mérite, réduit à l'indigen-
ce, frémit de rencontrer le regard du
mépris que dis je ? Il favoit que le
plus doux plaifir du bienfaiteur, n'eft.
pas de verfer d'en haut fes bienfaits
avec la fupériorité de l'homme qui do-
mine, mais de les tranf mettre de niveau,
pour ainfi dire, avec le charme de l'éga-
lité. Guido goûta ce plaifir délicat; il
fut au-devant du Dante profcrit, in-
digent & malheureux. Il lui offrit ià
Cour pour afyle, & lui fit part de fes ri-
cheiïes. Dante reçut avec noblefle un fer-
vice offert noblement il devint l'ami
du Souverain plus que fon protégé. Fixé
dans Ravenne, il y fit un grand nombre
de Disciples dans la Langue dont
il étoit pour ainii dire le créateur. 1
Cette école de Poëfie tenue par le
Dante, étoit une forte de domination
exercée fur les efprits, & bien propre
le confoler des honneurs qu'il avoit per-
dus. Ceux dont il jouifToit tenoient à fon
34 V ï E D TJ D A N T E.
talent, à fa perfonne; & (ce qui dévoie
en relever le prix) dans l'infortune pu-
blique, il étoir le feul qui pût goûter de
tels dédommagemens.
Les biens & les maux fe fuivent de
prés leur prompte alternative laifle à
peine à l'homme ie t.ems de jouir de fon
bonheur. Ce paflàge rapide eft remar-
quable dans la vie du Dante. Son éléva-
tion à la Magiftrature avoit commencé
le cours de fes difgrâces le tems de fon
Ambaflàde auprès du Pape fut celui de
fa ruine; une nouvelle Ambaflàde devint
l'époque de fa mort.
Les Vénitiens menaçoient fÉtat de
Ravenne. Guido alarmé d'une guerre
où il prévoyoit fon infériorité, tenta,
par la voie des négociations, de ramener
à la paix le Confeil de Venife. Il confia
fes intérêts l'ami que l'infortune venoit
de livrer à fes bienfaits. On a fait au
Dante l'honneur de penfer que le cha-
grin de n'avoir pu fervir fon bienfaiteur
Vite b u Dànïïï $f
Cij
dans une négociation fi importante, avoit
abrégé fes jours» Quoi qu'il en foit d'une
conjecture honorable pour le Dante &
pour l'humanité, à fon retour de Ve-
nife il tomba malade & mourut âgé
de 5 6 ans. On l'enterra folennellement
à Ravenne, dans l'Eglife des Frères Mi-
neurs», Les premiers de la Ville portoient
fon cercueil; le lit funèbre étoit décoré
d'ornemens relatifs à la Poëfie. Après
la cérémonie du convoi Guido pro-
nonça dans fon Palais, l'éloge du
Dante; il fe propofoit de lui élever un
maufolée, & il invita les meilleurs Poëtes
à lui fournir une épitaphe digne de celui
qu'il vouloit honorer.
Guido n'eut pas le tems d'exécuter
fes projets; il avoit foulagé l'infortu*
ne, il la fentit lui-même. Privé de fes
États il finit fes jours à Bologne. Bo*
caçc, qui avoit vu les différentes épi*
taphes faites pour le Dante, nous a trans-
mis celle qu'il jugeoit la meilleure. Sur
Ãn. iJiU
3<j Vie D U DANTE.
ce morceau informe, on peut fe faire
une idée du dépériïlement de la Poëfie,
-dans ce fiècle qui cii préparoit la renaif-
rance.
Theologus Dantes nullius dogmatis expers
lnclita fama cujus univcrfum pénétrât orbem
Dantes Alighcrii Florenti genitus urbe
Cônditor eloquii, lumen decusq.. Mufarnm
Vulnere ùzvx nccis ftratus, ad fiderà tendens
Dominicis annis tçr-fcptem mille trecentis
Septembrisidibus, praciènti clauditur aulà.
On feroit tenté de penfer que l'Auteur
de cette épitaphe crut l'écrire en vers
mais les fautes de quantité y font fi grof-
fières qu'on ne peut s'arrêter à cette
idée, à moins de croire que la profodie
Latine étoit entièrement perdue.
Obièrvons que le premier titre donné
au Dante dans l'épitaphe que nous ve-
nons de cirer, cet celui de Théologien ce
qui prouve que, pour plaire à ioii ïiècle il
n'avoitpasmal choiiîle fujet de ion Poëme.
Vie DU DAN TE. 37
ci,]
Voici une autre épitaphe attribuée aa
Dante même, & qu'il composa, dit-on,
les derniers jours de fa vie. La quantité
y eft plus exacte, & les vers font rimés.
Ce moment opérait une révolution dans
la Langue 8c dans la Poëfîe, & l'idiome
Italien fc farnxoit de la décomposition
du Latin, altéré, corrompu jui'ques dans
fes élémens.
JuraMonarcIîix, Superos, Phlcgeconra, racnfqùè
Luflxando cecini voluerudt fara quoulquc.
Sed quia pars ceffit melioribus liofpka caftris
Àuéloremqne fimin»pctiic fclidor afixis, ̃
Hic claudor Dames) patriifque excorrisab bris
Qnem genuit parvi Florentia mater araoris^
Si cette épitaphe eût été compofée par
le Dante,. Guido ne l'eût pas ignorée,
& vraifemblablement il n'eût pas invité
les Poètes en composer d'autres.-
Le Dante eut quatre fils, appelés Pierre,
Jacques, Alighier, Éiifée; le plus diftin-
gué d'cntte eux fut Pierre. Il vécut à
38 V t E Du D A N T 1.
Vérone, où il fuïvït l'étude des Loix. Il
a exifté un Commentaire de lui fur les
Ouvrages dc fon Père; ians ce Commen-
taire, Philelphe ne penfoit pas que ces.
Ouvrages puiTent être entendus. Il eft
malheureux pour un Poëte, d'avoir be-
foin de telles reflburces. On a fondé
des Chaires en Italie pour expliquer le
Dante; en France, fa réputation fe fou-
tient par le rcfpecî d'une ancienne tra-
dition on le loue plus qu'on ne le lit.
La vie du Dante eft faite pour pré-
parer à la çonnoiflànce de fes Ouvrages,
c'eft dans, cette vue que nous l'avons
écrite fon Poème eft l'image vivante
de fon efprit, 6c nous venons, en quelque
forte, d'en efquifTer les premiers traits.
Ajoutons y un trait encore qui couron-
nera fon portrait Se fon éloge. Il créa
la Poëfîe Italienne, & en préferva l'ori-
i gine de toutes les agrégations d'un goût
vicieux & corrompu. Ses iuccefïèurs Font
ils toujours imité ? Le Dante, par le natu-
Vie du Dante. M
C iv
rei de fon eCprit jfi.it digne de nditrc
dans les beaux fîècles de la Littérature^
combien doit on l'eftimer d'avoir le
premier connu ce naturel & d'en avoir
donné l'exemple
40 Notice des Ouvrages
Mcm. de
l'Acad. des
Infcr. Hift.
Vie Je Brun.
Lnc.parPhilt
ViiL
NOTICE
DES OUVRAGES
DU DANTE.
J'ai annoncé dans la vie du Dante
que je parlerois de Brunetto Latini fon
maître c'eft ici l'occasion d'en dire quel-
ques mots.
Brunetto naquit Florence peu après
le commencement du treizième fiècle. Il
étoit Orateur, Poëte, Hiftorien, Philo-
fophe & Théologien. Il contrilaua beau-
coup la renaiflance des Lettres.
Enveloppé dans la difgrâce des Guel-
fes, dont il fuivoit le parti, il vint le
réfugier en France l'an iz6o. C'eft à
Paris qu'il composa, l'ouvrage qu'il inti-
tula le Tréfor; il y traite de la Philofo-
phie théorique Se pratique. Dans cette
divifon l'Auteur embrafïe la Cofmogra-
D U D AN T T. 41
phie, la Géographie, l'Hifl:oire facrée &:
profane, l'Hiltoire-Natiuvlie, la Morale,
la Rhétorique Se la Logique. L'Ouvrage
eft écrit en François l'Auteur aifcétion-
noit cette Langue, il en aimoit fur-tout
la douceur.
On a eu tort de penfer que le Dante
avoit étudié à Paris fous Brunetto ils
ne s'y trouvèrent point enfemble; mais
lorfque Brunetto fut de retour à Flo-
rence, il dirigea les premières études du
Dante encore enfant.
L'Ouvrage de Brunetto que j'ai cité,
n'existe qu'en manuscrit: une raitoil
pour qu'il foit peu connu. On a de lui
un autre Ouvrage imprimé, extrait en
partie du premier &: moins confïdé-
rable. Le titre de celui ci eft le petit
Tréfor, Teforetto il eft écrit en Italien.
Nous allons fommairement le faire con-
noître.
L'Auteur fuppofe qu'il revient d'E£-
pagne} il s'égare dans un bois & fe
4* Notice DES OUVRAGES
trouve bientôt après, au pié d'une mon-
tagne couverte d'animaux, de fleurs, de
fruits de toute efpëce. Ces plantes, ces
animaux font foumis au commandement
d'une femme que le Poëte dépeint ainiï
« Sa tête 'touche aux Cieux qui fem-
» blent lui fervir de voile & d'ornements
Le Ciel à fa voix s'obfcurcit 5c devient
M ierein fes bras s'étendent aux extré-
« mités du monde. Cette femme eu la.
Nature
Ce commencement promet beaucoup,
& trop fans doute pour ce qui vient
après,. Cette idée de la Nature perfon-
nifiée, eft du même ton que les plus belles
fictions d'Homère mais que devient ce
début fi noble & fi imposant?
La Nature que le Poëte fait parler,.
.décrit en vers très-plats la création du
monde. Elle fe jette enfui te dans les
détails d'une phyfique auffi contraire à
la Poëfie qu'à la faine raifon. Elle entre-
1) la Damti; 4î
prend d'expliquer quel eft,dans la tête
de l'homme, le fiége de la penfée, ce-
lui de l'entendement & celui de la mé-
moire.
Après la Physique, la Morale a fon
tour, & la Nature veut aufli en dévelop-
per les principes. Mais ces principes Ce
bornent aux Commandemens de Dieu
& de l'Églife, mis en vers techniques,
tels que ceux dont on a coutume d'aider
la mémoire des enfans.
Par cet extrait de l'Ouvrage de Brui
netto, on voit ce que peuvent les pre-
miers efforts d'un homme inftruit, dans
un tems d'ignorance & de barbarie. Le
lavoir entame fous fes mains les maté-
riaux des plus beaux ouvrages; mais ces
matériaux relent en défordre dans fes
écrits comme dans fa tête, & ce qu'il
produit n'eft qu'une maflè informe
Congeftaqne codem
Non benc junftarum difcordia femina rcrutnt
44 Notice b-e s Ouvrages
On auroit droit de s'étonner de ce
qu'à la. renaiflànce de la Poëfie le goût;
fat ft lent fe forlner les modèles du
vrai goût, les Anciens, étoient fous les
yeux de ces premiers Écrivains qui
raUumoient le flambeau des Lettres
comment l'imitation fi naturelle à
l'homme, ne formait-elle pas les écrits
des Modernes fur ceux des Maîtres
qu'ils étudioient Se qu'ils admiroient?
Cela ne peut guères s'expliquer ni fe
concevoir, qu'en colifidéraut à quel point
on naît efclave de fon fiècle. Brunetto-,
le Dante trouvèrent le leur en partie
enveloppé des ténèbres de l'ignorance,
em partie éclairé des faulTes lueurs du
jour qui commençait: à fe répandre. Les
disputes de l'école, la haine des Papes
ou le zèle fanatique de leur caufe, enfin
je ne fais quel amour idéal, fruit extraor-
dinaire des mœurs de la Chevalerie
voilà qu'elles. étaient les idées domi-
nantes & univerfellement établies. Il était.
D U D A. N T E. 45
difficile de s'y conformer fans 5' éloigner
de celles des Anciens. Mais les efprirs
ayant une fois pris -leur, direction, û
l'imitation les rappeloit aux premiers mo-
dèles, le mouvement qui les en rappro-
.choit devenoit contraint & gêné c'étok
en quelque forte celui d'une eau, dont un
cours violent contredit la pente naturelle.
Je me repréfente les Ecrivaüis du trei-
zième fîècle, relativement à l'Antiquité,
comme un Peintre qui tourneroit le dos
ion modèle toutes les fois qu'il vou-
doit le consulter, il fe trouvei-oit dans
une attitude forcée, &L l'ouvrage s'en
reflenriroit. Auffi peut-on obferver que
l'imitation des Anciens dépare plus
qu'elle n'embellit les Ouvrages des Écri-
vains dont je parle. Les beautés vraiment
eftimables du Dante & de Pétrarque,
n'.appartiennent en rien ni aux Grecs,
maux Latins leur filiation ne remonte
pas fi haut ce font fi j'ofe aînfi par-
ler des Nobles d'extraction nouvelle, êc
D U DANTE. 47
DE LA COMÉDIE
DU DANTE.
LE DANTE avoît commencé fan Poëmc
en Latin & en vers hexamètres. Le pre-r
.mier de ces vers nous a été confervé.
Ultime regna canam Huido contermina munckv
Il fervoit d'expofition à l'Ouvrage ëc
en indiquoit le fujet. L'Auteur, en r.é-
fléchiflànt fur l'ignorance de fon iîècle,
M -dit Bocace, fentit qu'écrire en Latin Se
en ftyle relevé, c'étoit donner des croû-
-n tes à mordre à des enfans qui fuçoient
̃n encore la mamelle Le Dante chan-
gea donc de projet; il écrivit fon Poème
en Langue vulgaire, Se dans un ftyle
humhle, pour parler comme Bocace.
Sur quoi nous ferons quelques obferva-
tions,
Le Dante, qui J'abord commençoit Çqq.
49 DE LA Comédie
Poème à la manière des Anciens, par une
exposition claire & fuccintle, Suivit une
autre méthode dès qu'il écrivit dans une
Langue diflérente; comme ïi l'idiome eût
réglé le plan qu'il devoit fuivrc. Nous
verrons bientôt que le commencement"
de l'Enfer eft abfolument femblable
Icelui du Teforetto. On eût dit que le
Dante marchoit fous des enseignes dif-
férentes Brunetto devenoit fon guide.
Mais ce qui pouvoit convenir à un Ou-
vrage auffi court que celui de Brunetto,
ne convenait plus au Poëme du Dante,
trop étendu pour qu'on ne dût pas d'abord
en expliquer le fujet*
Notre féconde obfervation porte fur
le ftyle humble que le Dante fe crut
obligé de prendre, pour fe conformer
la foiblefïè de fes Lecteurs. Ce fut, nous
dit-on, ce caractère du ftyle qui déter-
mina le titre de l'Ouvrage (1) ce titre
(i) Comédie. eft
t) f Dante.' 4P
D
eft d'autant moins juftifié par -là, que
l'Auteur n'a pas tenu ce qu'il s'étoit
promis. Il a parcouru toutes les nuances
du ftyle, depuis l'épique jufqu'au fami-
lier. Cette variété même, eft un des mé*
rites que fes admirateurs ont fait valoir.
Il prend, dit Gravina, le ftyle tragique
« dans les morceaux élevés, le comique
>» Se le fatirique dans ceux qui le font
moins le lyrique dans la louange,
» & l'élégiaque dans la douleur ». On,
en a dit autant d'Homère cet éloge
femble avoir pane du Poëte ancien au
moderne, à peu-près comme au
l'habit du principal Acteur pafTe à, fort
double.
J'ai dit que le Poëme du Dante com-
mence de même que celui dé Bruriétto.
Le Dante voyage, & fe perd dans une
forêt. Je ne fais, dit le Poëte, comment
j'y entrai tant j'étois appefanti par le
Jbmmeil. Il arrive au pié d'une mon-;
tagne, .dont. le Soleil levant éclairoit la
Rag. IVsît»
Diic. 1.
50 DE la Comédie
cime: il veut gravir fur la montagne;
un léopard s'oppofe à fon paffage l'ani-
mai furieux étoit prefTé par la faim, fon
àfpecVinfpiroit l'effroi, l'air méme en
paroijfoit épouvanté;
Si che parea che raër ne temeflè.
Penfée fauffe.
Virgile a dit, dans une circonftance
femblable,
Refluitque exterritus amnis.
Fit Racine,
La terre s'en émeur, l'air en eft infedé
Le flot qui l'apporta recule épouvanté.
L'un & l'autre eft vrai, parce que le
rebroujjiment du fleuve peut juftifier le
fentiment qu'on lui prête, mais la pré-
fence d'u.n monftre ne produit dans l'air
aucun effet fenfîble auquel on puiiïc
attacher le fentiment de la crainte.
̃bu Dante* 5t
Dij
Le monstre avançant toujours fur le
Dante, le force à defcendre jufques dans.
des lieux profonds oû le Soleil Je taîti
Mi ripingeva dovèi Sol tace.
Cette expreflîon mérite qu'on s'y ar-
tête, ne fut-ce que pour examiner ce qui
la rend défe&ueufer Le filence &. l'obfcu-
rité ont entre-eux une analogie certaine;
l'un & l'autre eft l'absence de ce qui
frappe deux de nos fens; le bruit & là
lumière. A l'aide de cette analogie on
pourroit adapter aux ténèbres Une ex~
preflion propre au lilence la plupart des
métaphores ne consent que dans- cet
ufage détourné des mots que nos
fens, fi j'ofe ainfi parler, s'empruntent
& fe rendent réciproquement. Dans
l'exemple préfent, ce qui gêne l'esprit,
c'eft que la métaphore n'aflbeie pas le
filence & les ténèbres, mais le Soleil èc
le filence. L'analogie n'eft pas fentte, &
l'expreffion métaphorique vient de trop
51 Delà Comédie
Enf. cant. j.
loin chercher le mot auquel elle s'unir.
De tels rapprochemens doivent te faire
iL de moindres diftances & par un par-
fage intenable, afin que l'efprit n'y fen-
te aucun effort, n'y trouve aucune vio-
lence.
Au refte la métaphore que nous
blâmons ici eft familière au Dante il
a dit ailleurs: J'arrivai dons un Lieu,
muet de toute lumière. JE venni in luogo
̃d'ogni luce muto. Reprenons la fuite du
Poërne..
Le Dante, frappé d'effroi, s'renfonce
de plus en plus dans les profondeurs d'une
vallée obfcure. Au milieu d'un vafte dé-
fert ii apperçoit une ombre; il lui crie
d'avoir pitié de fon fort. A fes cris l'om-
bre accourt cette ombre eft Virgile
que Béatrix envoie pour raffurer le
Dante,- & pour le promener dans les ré-
gions de fEnfer. Le difcours de Virgile
& le nom de Béàtrix diffipent peu à peu
la frayeur du Dante; il reprend fes efprits