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DU PERE
CHARLES DE LORRAINE
VIE
DU PÈRE
PAR
LE P. DE LAUBRUSSEL
REVUE ET RETOUCHÉE
PAR LE P. POSSOZ
de la même Compagnie
DOUAI.
IMPRIMERIE DECHRISTÉ, RUE JEAN-DE-BOLOGNE.
— 1873 —
Permis de réimprimer.
Lille, 21 avril 1873,
BERNARD , VIC-GÉN.
Cette Vie du Père Charles de Lorraine, composée
par le Père de Laubrussel, a été éditée par le Père
Petitdidier et imprimée à Nancy en 1733. Nous
avons changé quelques expressions surannées, re-
tranché quelques longueurs, donné plus de conci-
sion à certaines phrases, divisé chaque livre en
chapitres , et ajouté quelques notes. Ce sont les
seules modifications que nous ayons fait subir à
l'original.
Voici les sources où le Père de Laubrussel a
puisé pour écrire cette biographie :
1°. Un mémoire manuscrit de la main d'un des
secrétaires du prince, qui contient un détail très-
instructif tant des affaires domestiques de Charles
de Lorraine que de sa manière d'être depuis son
enfance jusqu'à la fin de son épiscopat.
2°. Une notice sur la vie et les vertus du Père
Charles, écrite par le Père Lebrun, jésuite, qui
avait eu toute sa confiance pendant le temps de ses
études et de son épiscopat.
3°. Une Vie manuscrite de Charles de Lorraine,
composée par le P. Claude Vignolles, jésuite, qui y
a fait entrer un travail rédigé par le P. Pierre Le
Sade, ami intime du P. Charles de Lorraine.
VIII
4°. Un certain nombre de lettres du P. Charles
lui-même.
5°. Un livre édité en 1652 sous ce titre : Histoire
du R.P. Charles de Lorraine, grand prince, grand
prélat, grand religieux, par le P. N. de Condé, de
la Compagnie de Jésus.
Le Père de Laubrussel terminé l' avertissement
de son livre en soumettant au jugement du Saint-
Siége ce qui aurait pu lui échapper d'expressions
trop peu mesurées, et ce qui pourrait sembler pré-
venir les décisions du Souverain-Pontife sur la ca-
nonisation des saints.
V I E
DU
P. CHARLES DE LORRAINE
LIVRE PREMIER
Qui comprend les premières années de Charles
de Lorraine jusqu'à son épiscopat.
1592-1617.
CHAPITRE I
La généalogie de Charles de Lorraine, sa naissance.
Parmi tant de grands princes sortis de la maison de
Lorraine, si distinguée elle-même entre les familles
souveraines, on peut dire que le Père Charles mérite un
rang particulier par les nombreuses vertus qu'il a fait
éclater dans les différents états qui ont partagé sa vie.
Prince, évêque, religieux, il a rempli tous les devoirs
de ces diverses conditions, comme il sera facile de s'en
convaincre par toute la suite de cette histoire.
On connaît assez l'ancienneté et la noblesse de la
maison de Lorraine. D'après le sentiment le plus sûr
et le plus généralement adopté, elle descend des anciens
marquis, ducs ou comtes souverains d'Alsace, par Gé-
rard qui florissait au XIe siècle. Mais, comme on cher-
che bien moins les avantages de la naissance que les
mérites de la vertu dans le Père Charles de Lorraine,
disons seulement qu'il eut pour trisaïeul le duc René II,
qui mit en pleine déroute devant Nancy Charles-le-
Hardi, duc de Bourgogne. René épousa la princesse
Philippe de Gueldres, et de ce mariage est sortie, comme
de sa tige, cette auguste maison dont la branche aînée
a donné successivement et donne encore des souverains
à la Lorraine, et dont la branche cadette, établie en
France par Claude de Guise, y a jeté un si grand lustre
sous les noms de Guise, de Vaudémont, de Mayenne,
d'Aumale, de Mercoeur, d'Elbeuf, d'Harcourt, de Lisle-
1
2
bonne, d'Armagnac, etc. Le duc Antoine, qui succéda à
René, fut bisaïeul du Père Charles ; il eut de Renée de
Bourbon, son épouse, deux fils. L'aîné, héritier de tous
ses Etats, fut François qui, jeune encore, fut emporté
par une apoplexie, ne laissant qu'un enfant au berceau.
Le cadet, Nicolas de Vaudémont, eut une vie diverse-
ment modifiée par les événements. Destiné d'abord à
l'Eglise, il fut pourvu de quelques évêchés; créé ensuite
administrateur et régent de Lorraine, aussi bien que
tuteur de Charles III, il fut sollicité à se marier par les
Etats du pays, qui craignaient tout de la faible santé du
jeune duc. Pour ne point manquer d'héritiers, il passa
successivement à de secondes et à de troisièmes noces,
et laissa plusieurs enfants, entre autres Louise de Lor-
raine , qui fut reine de France par son mariage avec
Henri III, et le fameux prince duc de Mercoeur , qui
combattit avec tant de gloire contre les Turcs en Hon-
grie.
L'aîné des fils du prince de Vaudémont et de Cathe-
rine d'Aumale, sa troisième femme, fut Henri de Lor-
raine, comte de Chaligny. Ce dernier épousa, fort jeune
encore, Claude, marquise et héritière de Moüy. Outre
sa beauté et l'ancienne noblesse de sa maison, elle lui
apporta de grands biens ; mais le plus précieux dont
elle l'enrichit, fut le fils aîné qu'elle lui donna.
Ce fils fut Charles de Lorraine dont nous écrivons la
vie. Il naquit le 17 juillet 1892 au château de Koeurs,
lieu de plaisance sur le bord de la Meuse, assez près de
Saint-Mihiel. Le prince son père commandait alors en
Hongrie quelques troupes qu'il avait conduites au se-
cours de l'empereur Rodolphe II. En partant, il avait
laissé la princesse sa femme enceinte et presque à terme,
et il attendait l'événement avec une impatience d'autant
plus vive que, mariés déjà depuis cinq ans, ils n'avaient
pas eu encore d'enfant.
Un jour qu'il était occupé au camp à donner quel-
ques ordres, un de ses gentilshommes vient l'avertir
qu'un courrier semble s'avancer vers son quartier. Le
prince, pressentant la nouvelle qu'il lui apporte, s'é-
crie en présence d'une troupe d'officiers qui l'entou-
rent: « S'il m'annonce la naissance d'un fils, je m'en-
gage par voeu à ne plus jurer jamais. » Le courrier
l'aborde et lui apprend en effet que la princesse a mis
au mondé un fils. Ravi de voir ses voeux exaucés, le
prince se montra fidèle à sa promesse.
3
CHAPITRE II
Education du jeune prince ; ses qualités ; son inclina-
tion pour la guerre. Plan et succès de ses premières
études.
On n'oublia rien pour donner au jeune prince une
éducation conforme à sa naissance, et on ne mit au-
près de lui que des personnes capables de lui inspirer
de nobles sentiments. Mais les soins dont il fut l'objet
étaient bien plutôt de nature à le remplir d'orgueil qu'à
lui faire goûter l'humilité du christianisme. On le for-
ma à tous les exercices d'un prince destiné à figurer
dans le monde, et sa mère était heureuse de trouver
en lui, avec les agréments de l'enfance, ceux de l'esprit
et du corps.
Mais bientôt il manifesta un grand penchant à la
piété joint au plus beau naturel qui fut jamais. Ce qu'il
y eut même de singulier, c'est qu'avec des inclinations
si saintes et si douces, qui se développaient à mesure
qu'il croissait en âge, il ne laissa pas d'en témoigner
de fort vives pour le métier des armes.
En effet, il n'aimait rien tant que d'entendre racon-
ter les exploits des princes de sa maison, et dans un
âge où la nature parle toute seule, on remarquait qu'il
amenait ordinairement la conversation sur les guerres
auxquelles ses ancêtres avaient pris part. Il se mêlait
pourtant à cette noble passion certains traits de piété
qui annonçaient un vrai zèle pour la religion : ainsi,
lorsqu'on l'entretenait des batailles gagnées et des pla-
ces conquises sur les calvinistes par les ducs de Guise,
princes de son sang, on s'apercevait sans peine que la
foi était le principal mobile du vif intérêt qu'il témoi-
gnait.
Mais ce qui contribua surtout à développer son ardeur
guerrière, ce fut la réputation que s'étaient acquise,
d'une part le duc de Mercoeur son oncle, qui, avec la
permission du roi Henri-le-Grand, commandait en Hon-
grie l'armée de l'empereur, et de l'autre le brave comte
de Chaligny son père, à qui il ne manqua qu'une plus
longue vie pour faire admirer en lui toutes les qualités
d'un grand général. Ces deux princes étaient frères, et
ne laissaient échapper aucune occasion de se signaler.
Charles de Lorraine, tout enfant qu'il était, s'enthou-
siasmait en entendant raconter leurs exploits, et il vou-
4
lut que la peinture les immortalisât : lui-même présida
à cet ouvrage, et, dans ses temps de relâche, il s'en fit,
non pas un amusement, mais une occupation sérieuse.
On l'appliqua de bonne heure aux études, parce qu'on
lui trouva une ouverture d'esprit au-dessus de son âge;
et comme on voulait le rendre habile dans toutes les
sciences autant que dans celle du monde, on ne se ser-
vit à son égard ni de ces méthodes abrégées par les-
quelles , en se hâtant de tout apprendre aux enfants
des princes, on ne leur apprend rien de solide ; ni de
ces études particulières qui ne laissent dans leur esprit
que de faibles traces sujettes à s'effacer bientôt. On crut
qu'à l'exemple du prince de Condé, qui venait d'achever
ses études chez les Jésuites à Bourges, il était mieux de
confier l'éducation de Charles à la conduite de ces Pères.
On l'envoya donc à Verdun, dont le duc Errik son on-
cle était évêque, et où il trouva un florissant collège
que Nicolas Psaume avait fondé à son retour du concile
de Trente.
On admira bientôt les rapides progrès du prince
Charles. Il était si attaché à tous ses devoirs qu'on n'eut
besoin ni de l'animer, ni de le reprendre. Les difficul-
tés des langues ne le rebutèrent point, et lui coûtèrent
peu. D'Elli, gentilhomme milanais, placé auprès de lui
en qualité de gouverneur, lui apprit l'italien et l'espa-
gnol comme par amusement. Quant au latin, il ne l'é-
tudiait que par raison; mais l'ecclésiastique qu'on lui
donna pour précepteur, M. des Boeufs, lui fit compren-
dre l'importance de cette langue, qui est parlée en Alle-
magne et en Hongrie et même en usage parmi le peuple.
Son oncle, fort sensible aux progrès de son neveu
dans les études, fut encore plus touché de la régularité
de sa conduite, que Dieu, par une protection particur
lière, sembla préserver des vices de la jeunesse. Charles
contracta de bonne heure l'habitude, de la prière, et il
ne s'en relâcha jamais. A une piété solide il joignait
des manières si polies, qu'en le voyant on sentait com-
bien la vertu donne de relief à un jeune homme qui a
d'ailleurs de grandes qualités personnelles sans aucun
mélange de fierté.
Mais le cours de ses études fut bientôt interrompu
par la mort inopinée de son père, qui l'obligea à faire
divers voyages tant à la cour de Lorraine que dans ses
terres.
5
CHAPITRE III
Mort du comte de Chaligny ; détails de la dernière
campagne qu'il fit en Hongrie.
Il y avait quatre ans qu'Amurat III avait, sur de
Vains prétextes, rompu une trêve conclue avec Rodol-
phe II, quis'était endormi sur la foi dès traités. Comp-
tant bien surprendre son adversaire sans défense, le
stiltan avait envoyé en Croatie une puissante armée, qui
s'était emparée des principales places du pays, à la ré-
serve de Sissek où elle échoua. Le comte de Chaligny
avait servi d'abord en Hongrie à la tête d'un régiment,
et depuis il avait fait plusieurs Campagnes, ne reparais-
sant à la cour de Lorraine qu'au temps des quartiers
d'hiver.
Cependant Mahomet III, successeur d'Amuràt, vou-
lant signaler les commencements de son règne, avait
augmenté les forces ottomanes dans la Hongrie, et ses
soldats s'y étaient répandus comme un torrent. Le brave
comte de Chaligny était accouru au secours de ce pays
avec son frère, le duc de Mercoeur. Canise, place im-
portante, était assiégée par Ibrahim-Pacha, dont l'ar-
mée était de près de cent mille hommes, tandis que les
troupes amenées par les deux princes lorrains, jointes à
Celles de l'empereur Rodolphe, formaient à peine en
tout vingt mille combattants.
La place était pressée, et le gouverneur Parisati était
disposé à capituler, à moins qu'on ne l'assurât d'un
prompt secours. Les princes, informés de l'état du siège,
s'approchent des lignes malgré la supériorité de, l'en-
nemi, et pleins de cette noble confiance qu'inspire la
valeur soutenue par la justice de la cause que l'on dé-
fend, ils se présentent fièrement. Le pacha, de son côté,
se sentant le plus fort, leur épargne une partie du che-
min, et laissant ce qu'il fallait de troupes pour garder
les lignes, s'avance a leur rencontre avec l'élite de son
armée, dans l'espoir d'envelopper l'armée des chrétiens,
ou de la surprendre par une marche précipitée. Mais les
princes, avertis par leurs coureurs, se trouvèrent avan-
tageusement postés quand les Turcs vinrent les charger
avec furie. Ils repoussèrent avec tant de, vigueur les
attaques redoublées de l'ennemi, qu'Ibrahim fut con-
traint de se retirer dans son Camp après avoir perdu
6
un bon nombre de ses janissaires et une partie de ses
canons. Ce premier succès paraissait promettre d'heu-
reuses suites, mais la disette désola tout-à-coup l'ar-
mée victorieuse ; soit que les pluies continuelles qui
survinrent eussent rendu les routes impraticables pour
les convois; soit, comme on le soupçonna, qu'ils eus-
sent été arrêtés par la jalousie de ceux de qui ils dé-
pendaient: il fallut lever le camp, et on le fit sans
bruit, à la faveur d'un brouillard qui couvrait la mar-
che des troupes.
L'ennemi, sur l'avis de ce mouvement, reprend cou-
rage , marche aux chrétiens en ordre de bataille , les
atteint, les ébranle, renverse leurs premiers escadrons,
qui jettent la confusion parmi les suivants. Sans la fer-
meté des chefs, qui arrêtent et rallient les fuyards, cette
première déroute se serait changée en une. entière dé-
faite. Le duc de Mercoeur reforme son armée qui se dé-
bandait, et laisse à la tète de l'arrière-garde le comte
de Chaligny, qui remplissait en même temps l'office de
général et de soldat, ranime ses troupes, soutient le
choc des Turcs, et ne laisse point, tout en se retirant,
de faire front et de combattre, jusqu'à ce que, s'étant
couvert d'un bois et ayant mis devant lui de larges ra-
vines , il favorise enfin, sous la conduite du duc de
Mercoeur, cette célèbre retraite qui a été regardée,comme
un chef-d'oeuvre de stratégie, et qui, ôtant aux infidè-
les tout l'avantage qu'ils s'étaient promis de leur longue
marche, ne leur laissa que la honte d'y avoir échoué.
Pendant près de huit jours que dura cette affaire,
les deux princes ne prirent aucun repos, et ils ne quit-
tèrent la cuirasse qu'après que l'armée eut été dégagée
et que l'ennemi s'en fut retourné sur ses pas.
Ibrahim, désespéré de ce revers et rebuté par la
mauvaise saison, allait lever le siège ; mais le gouver-
neur, ou gagné par argent, comme on le crut, ou per-
dant coeur, se hâta de capituler. Il paya de sa tète sa
lâcheté ou sa perfidie.
Quant au comte de Chaligny, la seule ardeur de son
courage l'avait soutenu, malgré la délicatesse de sa
complexion ; mais il se sentit bientôt épuisé , moins de
ses blessures qui étaient légère, que de ses fatigues
qui avaient été excessives. Il se fit porter à Vienne en
Autriche, où il succomba à une fièvre ardente. Il n'a-
vait que trente ans, et au lit de la mort, comme en pré-
sence de l'ennemi, il montra ce mépris de la vie qui
paraissait en lui presque naturel. Il mourut en adorant
7
les jugements de Dieu et en réclamant ses miséricor-
des,:, son âme était animée des plus tendres sentiments
de piété.
CHAPITRE IV
Charles de Lorraine à la cour de Nancy : le duc Errik
le rappelle à Verdun ; mort du duc de Mercoeur.
Le comte de Chaligny fut universellement regretté à
la cour de Lorraine, et le duc Charles III voulut voir
et consoler lui-même le jeune Charles de Lorraine, dont
la douleur ne saurait s'exprimer. Le duc l'appela au-
près de lui, et lui témoigna par mille caressés la part
qu'il prenait à son affliction. Il l'assura qu'il lui tien-
drait lieu de père, et l'invita à rester à la cour, où il
serait élevé comme son propre fils. Le jeune prince,
pénétré de douleur, répondit comme il put à des offres
si obligeantes, dont il sentait tout le prix.
Mais Dieu, qui présidait à son éducation, ne permit
pas qu'il s'engageât dans cette cour qui, quelque réglée
qu'elle parût, eût été dangereuse pour son innocence.
L'évêque de Verdun, son oncle, ne voulut point,que
son neveu s'exposât à une contagion si funeste ; et
comme il était son tuteur, il trouva un prétexte hon-
nête pour le rappeler auprès de lui.
Charles, qui se nommera désormais le comte de Cha-
ligny, quitta la cour avec une joie égale à l'empresse-
ment qu'on avait mis à le retenir. Il ne fut ni distrait
par le tumulte du monde, ni ébloui par l'éclat des
grandeurs; à son retour, il reprit le train de ses études
et de ses dévotions avec sa régularité ordinaire. On eût
dit qu'il ne s'était montré à la cour que pour édifier
par une vie solidement chrétienne et laisser dès lors
de grands exemples de vertu.
Dieu le confirma dans ses sentiments par la mort
précipitée de ceux de ses proches qu'il chérissait le plus.
L'année suivante, un courrier dépêché d'Allemagne
vint lui apprendre la mort du duc de Mercoeur, dont il
était tendrement aimé. Ce grand prince venait d'assié-
ger et de prendre d'assaut Albe-Royale; il avait com-
battu et défait l'armée des Turcs, et il aurait emporté
Canise, si on lui eût laissé poursuivre sa pointe. Mais,
contraint de borner là sa campagne, il alla à Prague
pour rendre à l'empereur tin compté fidèle de sa con-
duite. S'étant mis en chemin pour repasser en France,
il fut arrêté à Nuremberg par une fièvre maligne, et
mourut, regretté de l'empereur dont il était comme le
libérateur et des troupes dont il était et le chef et le
père.
Par cette mort, le jeune comte de Chaligny devenait
chef de la branche de Vaudémont et premier prince
du sang de Lorraine ; il recueillait plus d'un million ,
somme alors très-considérable, qui lui était substituée
en cette qualité, le duc de Mercoeur n'ayant laissé
qu'une fille mariée au duc de Vendôme.
Cette succession, ajoutée aux grands biens de sa
maison, dont il avait comme aîné la meilleure part lui
donnait une position brillante qu'il soutenait très bien
par son mérite. Mais tous ces avantages le touchèrent
peu : le seul profit qu'il en tira, fut d'en détacher son
coeur et de se convaincre, par la triste destinée d'un
père et d'un oncle si chéris, qu'il fallait peu compter
sur la vie et sur les richesses.
Cependant, comme en continuant ses études il sem-
blait apprendre plus qu'il n'était alors permis à un
prince de savoir, ou pensa à l'en retirer pour le for-
mer exclusivement au métier des armes. Son inclina-
tion l'y portait; mais le duc Errik, son tuteur, s'opposa
à ce dessein.
CHAPITRE V
Le duc Errik songe à se démettre de son évêché
en faveur dé Charles de Lorraine,
Le duc Errik, touché de la grâce, songeait alors à
réaliser le plan de cette vie cachée et pénitente qu'il
mena plus tard, pour réparer les torts d'une vie un
peu trop mondaine. L'expérience lui avait appris que
le commerce du monde ne lui laisserait pour l'avenir
ni la volonté, ni le pouvoir de rompre ses liens, et il
était résolu de se démettre de l'épiscopat pour ne s'oc-
cuper plus que de là grande affaire de son salut. Il a
souvent avoué que la vie si régulière de son neveu
avait été pour lui une prédication éloquente, et que
Cette considération, soutenue de la grâce , avait beau-
9
coup contribué à lui inspirer le goût d'une vie plus
humble et plus mortifiée. (1)
Il n'était arrêté que par le choix d'un successeur
qui remplit dignement sa placé, et qui usât mieux qu'il
ne l'avait fait lui-même du revenu de ses bénéfices.
Son neveu, malgré sa jeunesse, était celui qui lui
paraissait, à cause de sa sagesse, de sa piété et dé ses
talents, le plus propre à remplir ses vues. Mais sa pas-
sion trop déclarée pour le parti des armes semblait fort
l'éloigner de celui qu Errik aurait voulu lui voir em-
brassér; et le bon prélat ne voyait pas comment on
pourrait lui en faire l'ouverture.
Plus je duc Errik en délibérait, plus les qualités et
la conduite de son neveu l'affermissaient dans son
choix. Il n'était plus question que de sonder là-dessus
les intentions du jeune comte, et de trouver un homme
de confiance qui osât rompre laglace.
De tous ceux qui approchaient ce prince, un seul
gentilhomme, plus accrédité où plus hardi, se chargea
de cette commission délicate. Il alla le trouver lorsqu'il
était seul, et tourna insensiblement la conversation sur
l'état de vie qu'il se proposait d'embrasser. La résolu-
tion du prince était fixée depuis longtemps ; il répondit
que la profession dés armés avait été celle de son père,
de son oncle, de ses ancêtres, et qu'elle serait la sienne.
Cette, réponse né déconcerta pas le gentilhomme : il
osa remontrer au jeune comté que, dans le choix d'une
carrière, il ne fallait pas se régler sur lés usages sou-
Vent si insensés du monde, mais consulter à cet égard
et suivre uniquement l'ordre de Dieu qui, lui ayant
donné tous les talents et tant de goût pour la piété, le
destinait peut-être au service dès autels ; qu'après tout
le parti de l'Eglise valait bien en tout sens le parti des
(1) Jeune encore,le duc Errik, se trouvant à Rome, avait
eu le désir d'entrer dans la Compagnie dé Jésus : le Pape s'y
opposa, et il existe une lettre du Père Bellarmin qui l'en-
gage à se résigner à la volonté de Dieu. Devenu évêque de
Verdun, il travailla avec zèle à l'extirpation des abus, et ré-
forma plusieurs abbayes. particulièrement le monastère de
Saint-Vannes. Après qu'il se fut démis de son évêché, son
désir eût été de terminer ses jours sous la règle de saint
François : mais il trouva un obstacle dans la faiblesse de sa
santé. Il mourut à Nancy le 27 avril 1623. revêtu de l'habit
des Capucins. (Gallia Christiana. Histoire de Lorraine, par
D. Calmet.)
10
armes, et qu'avec moins de danger il y.avait autant
de gloire et plus de profit à porter la mitre que l'épée.
Le comte de Chaligny, quoique bien jeune encore,
avait l'esprit trop pénétrant pour ne pas voir où ten-
dait ce discours, et le coeur trop fier pour né point s'en
offenser. Aussi le regarda-t-il comme un outrage :
oubliant pour cette fois sa modération, il demanda au
gentilhomme, d'un air indigné, qui l'avait chargé de
lui tenir un langage si insultant et de disposer ainsi de
lui. Celui-ci ne tarda pas à lui avouer l'ordre qu'il en
avait reçu du duc Errik, et l'intention qu'avait ce pré-
lat de se dépouiller de tous ses bénéfices pour les lui
transmettre. Le comte, aussi mortifié que surpris d'une
déclaration si nette, répliqua aigrement : « Puis-je
croire que le duc mon oncle me juge assez peu pro-
pre à paraître dans le monde pour vouloir, sans' mon
aveu, m'en éloigner ? On prétendrait donc mé sacrifier
aux intérêts de mes deux cadets, et faire leur fortune
aux dépens de la mienne ! Eh bien ! certainement non;
on ne me forcera pas à prendre un parti qui intéresse
si fort la conscience. »
Le gentilhomme vit bien qu'il n'y avait pas à insis-
ter davantage ; il se contenta de l'assurer que le duc
Errik avait conçu ce dessein uniquement pour son bien
et celui de l'Eglise, et qu'il respecterait ses répugnan-
ces : à quoi le prince répondit qu'il avait assez de biens
pour se passer de ceux de l'Eglise, et assez de coeur
pour soutenir la gloire de sa maison ; puis il tourna le
dos.
Le gentilhomme rendit compte au duc Errik du
mauvais succès de sa commission. Mais le duc s'y était
attendu, et il ne crut point que son projet eût échoué.
Il laissa se calmer les premières émotions de son ne-
veu, et un peu plus tard, l'ayant pris en particulier, il
lui dit qu'ayant résolu de se démettre de ses bénéfices,
il ne trouvait personne plus propre que lui à lui suc-
céder : que dans ces derniers temps où le vice marchait
tête levée, tandis que la piété était presque réduite à se
cacher, l'Eglise avait besoin d'évêques dont la vie édi-
fiante, soutenue de la plus haute noblesse et d'assez
grands biens, servît à rehausser la religion aux yeux
des peuples ; qu'il lui en disait son avis, comme son
meilleur parent et son plus tendre ami ; que quant
aux bienséances de son état et aux droits attachés à sa
qualité d'aîné,il pouvait s'en reposer sur lui, qui
s'intéressait plus que personne à sa véritable grandeur;
11
qu'il n'entendait pas qu'en prenant ce nouvel engage-
ment il renonçât ni aux grands biens qu'il possédait,
ni à ceux qu'il attendait ; que si dans la suite, ses ré-
pugnances étant fondées en raison, il voulait prendre
un autre établissement, le prince François son cadet,
destiné à l'Eglise, serait en âge de le remplacer; qu'en
un mot son but était de trouver dans sa maison et de
se donner un successeur à l'épiscopat qui, par une
conduite irrépréhensible, sût réparer ce que malheu-
reusement il avait gâté.
Le comte de Chaligny avait eu honte de ses premiers
emportements, et déferait beaucoup au sentiment de
son oncle : cependant il se borna à lui répondre qu'une
semblable résolution, devant décider du bonheur de sa
vie et apparemment de son salut, méritait une mûre
, délibération. « Agréez donc, ajouta-t-il, que je prenne
du temps pour m'éprouver et consulter Dieu. Aussitôt
que je serai assuré des volontés d'en haut, je les sui-
vrai avec d'autant plus de joie qu'elles seront confor-
mes aux vôtres, et je serai ravi de vous plaire en obéis-
sant à ma conscience. »
Cette réponse n'engageait pas le jeune prince et le
laissait libre de s'en tenir à son choix. Cependant le
duc Errik ne put s'empêcher d'y trouver de la raison
et de la religion : il parut même y acquiescer et ne lui
parla plus de son désir.
CHAPITRE VI
Nouveau voyage du prince à Nancy, à l'occasion de
la mort de Charles III et de l'avénement du duc
Henri.
Dans ce temps-là arriva la mort de Charles III, duc
de Lorraine, qui emporta avec lui l'estime, l'amour et
les regrets de son peuple. Henri, son fils aîné, lui suc-
céda, et le comte de Chaligny fut obligé, dans cette
circonstance, d'aller faire sa cour au nouveau duc, qui
avait hérité des sentiments d'affection dont l'honorait
le duc son père.
Le jeune prince en reçut tant de témoignages d'ami-
tié qu'ils excitèrent la jalousie des courtisans. Plusieurs
d'entre eux ne purent dissimuler leur chagrin à la vue
des marques de distinction qu'on lui prodiguait. Henri
12
s'affectionna tellement à lui qu'il ne l'appelait que son
fils, sait par inclination pour sa personne, soit par rer
connaissance pour les grands services du prince de
Vaudémont son aïeul, à qui la Lorraine croyait tout
devoir sans qu'on en eût tenu compte à sa postérité.
Pour bien entendre ce point d'histoire qui est lié de
fort près à celle que nous écrivons, et qui n'est nulle
part assez développé, il faut savoir qu'à la mort de
François, duc de Lorraine, qui fut frappé d'apoplexie
à l'âge de vingt-six ans, Charles III, qui lui succéda,
n'était encore qu'au berceau. Il fallut donc confier la
personne et les Etats du jeune duc à un ministre in-
telligent et accrédité : on n'eut pas à balancer sur le
choix d'un homme de ce caractère.
Nicolas prince de Vaudémont, oncle du pupille, était
proprement le seul sur qui on pût alors s'en reposer.
Il fut élu administrateur et régent de Lorraine, con-
jointement toutefois avec Christine de Danemark, du-
chesse douairière. Cette princesse, quoique habile et
très-attachée aux intérèts de son fils, était par malheur
plus capable de lui nuire que de le bien servir ; car,
étant nièce de l'empereur Charles V, elle avait en cette
qualité des liaisons trop étroites avec la maison d'Au-
triche pour ne pas se brouiller avec celle de France ;
et cela dans un temps où la moindre mésintelligence
avec cette dernière couronne aurait pu entraîner la
Lorraine dans une ruine inévitable.
Aussi le régent, qui en craignit les suites, les prévint
habilement en se rendant maître de son pupille et en
se saisissant complètement d'une autorité qu'il devait
partager avec la duchesse. tes grands du pays, qui
connaissaient la sagesse du régent et la droiture,de
ses intentions, n'en furent ni choqués, ni surpris : ils
comprenaient bien qu'une autorité divisée par l'oppo-
sition des conseils et des intérêts serait trop faible
pour dissiper les troubles d'une longue minorité. Le
prince de Vaudémont se hâta d'autant plus d'agir avec
indépendance qu'il voyait déjà de gros nuages se for-
mer, et l'orage prêt à foudre sur le pays.
Il savait que les princes protestants de la ligue de
Smalcalde appelaient à leur secours le roi Henri II, en
qualité de protecteur de l'empire et de défenseur de la
liberté germanique; que ce roi, ébloui d'un titre si
pompeux ou flatté d'espérances plus solides, animé sur-
tout de cette émulation qui est héréditaire aux maisons
de France et d'Autriche, assemblait une armée formi-
13
dable, qu'il allait passer en Allemagne à la tête de ses
troupes; qu'ayant la force en main, et la Lorraine se
trouvant presque sans défense-, il la ravagerait à son
passage; ou qu'il s'en saisirait pour peu qu'il la vît
dans les intérêts de l'empereur ; que d'autre parties
forces impériales, étant trop éloignées, ne pourraient
garantir cet Etat. D'où il concluait que l'unique moyen
de le sauver était de se déclarer ouvertement pour la
France : parti que la duchesse, fort autrichienne, ne
goûtait nullement, et qui fui pourtant le salut de l'Etat.
En effet, le roi Henri, étant parti sur ces entrefaites,
s'avançait déjà vers la frontière, bien résolu à entrer
en Lorraine de gré ou de force, Le régent, informé de
là marché et des desseins du roi, part de Nancy avec
son pupille, sans prendre avis de personne, va au-de-
vant du roi jusqu'à Châlons en Champagne, lui offre
un passage et des vivres dans les duchés de Bar et de
Lorraine, s'oblige même à lui donner Stenay en dépôt
pour sûreté de sa parole, et le prie de trouver bon que
le jeune duc soit élevé dans la suite avec les enfants de
France.
Il ne pouvait mieux s'y prendre pour se faire un mé-
rite de ses déférences un peu forcées auprès d'un roi
naturellement généreux. Un procédé si ouvert charma
le roi, qui accepta sans balancer les offres du régent,
et afin que la duchesse douairière ne songeât pas à le
traverser, il l'obligea honnêtement de s'éloigner pour
un temps et de passer en Flandre : après quoi l'armée
française, traversant la Lorraine en très-bon ordre,
n'y laissa que de l'argent et pas la moindre marque
d'hostilité. Au retour, le roi, s'étant emparé de Metz,
Toul et Verdun, villes alors impériales, voisines de la
Lorraine, ne toucha pas aux Etats du jeune duc, rendit
Stenay de bonne foi, combla d'honneurs et de caresses
le régent, l'assura qu'il oubliait dès ce moment en sa
faveur tous les démêlés qui avaient brouillé le duc An-
toine avec le roi François 1er au sujet des limites du Bar-
rois-mouvant, et promit même de révoquer à cet égard
ce qui s'était passé au préjudice de son pupille. Il fit
plus : car, voulant cimenter l'amitié qui s'était formée
entre eux, il promit et donna plus tard en mariage au
jeune duc sa fille Claude de France.
Tel fut le succès et le fruit des sages conseils de Ni-
colas prince de Vaudémont, qui pendant plusieurs
années gouverna l'Etat et sut le maintenir dans la si-
tuation la plus florissante où il se soit peut-être jamais
14
Après cela il n'est pas étonnant que Charles III, qui
avait l'âme grande, et qu'ensuite Henri II, qui n'avait
point de fils, s'accordassent tous deux à vouloir servir
de tuteur et de père au petit-fils et à l'héritier d'un
prince à qui ils devaient tout.
CHAPITRE VII
Le comte de Chaligny quitte la cour et part pour l'Es-
pagne. Il se détermine à embrasser l'état ecclésiasti-
que, et obtient l'agrément du roi pour succéder au
duc Errik.
Le comte de Chaligny fut plus attentif à défendre
son coeur des passions qui régnaient dans cette cour
qu'à en faire naître pour sa personne. Sa réservé alla
même si loin, qu'aux civilités près dont il né put se
dispenser, on ne le vil point dans les cercles, Déjà fati-
gué d'un train de vie si tumultueux et de ces conver-
sations frivoles dont le moindre inconvénient est la perte
du temps, il se tenait prêt à partir, et se disposait à
prendre congé du duc lorsqu'on vint lui proposer, de
la part de ce prince, d'accompagner en Espagne le
comte de Tornielle, grand-maître de la maison du duc
de Lorraine et son envoyé extraordinaire en diverses
cours. Le sujet de cette ambassade était de notifier
l'avénement du nouveau due. Le comte de Chaligny
accepta cette offre avec joie et, s'étant pourvu d'un
équipage convenable à sa qualité, il se rendit à la cour
de Madrid, où il fut très-bien reçu du roi catholique
Philippe III.
Ce voyage n'était pour ce jeune prince que de pure
curiosité; il lui laissa un loisir assez long pour exami-
ner quelles étaient sur lui les vues de Dieu et pour se
déterminer au choix d'un état de vie. Après y avoir
mûrement réfléchi et s'être proposé, à l'exemple de
Samuel et de saint Paul, la volonté de Dieu pour règle,
il crut enfin entendre sa voix qui l'appelait au service
de l'Eglise. Dès lors, fermant les yeux à toutes les
autres considérations , il informa par lettres son oncle
Errik du parti qu'il se décidait à prendre, et le bon
prélat en versa des larmes de joie.
A son retour d'Espagne, il s'en ouvrit aussi au duc
de Lorraine, qui essaya vainement de l'en détourner
en lui donnant pour l'avenir les plus brillantes, espé-
rances. Le jeune comte, quoique fort sensible aux
honnêtetés du duc, le fut encore plus aux attraits de la
vocation divine. Il prit ses mesures avec les Jésuites de
Pont-à-Mousson, chez lesquels on lui prépara un appar-
tement, et il s'y rendit le plus vite qu'il put, pour se
former sous leur conduite aux études propres à l'état
ecclésiastique. Le duc Errik dé son côté l'en pressait
fort, afin de consommer sans délai la démission de ses
bénéfices.
L'Université de Pont-à-Mousson, fondée en 1573 par
le grand cardinal Charles de Lorraine en faveur des
Jésuites avec l'agrément du Pape Grégoire XIII , était
fort célèbre, tant par le mérite de ses professeurs que
par le nombre et la qualité des étudiants qui y accou-
raient de divers pays. Plusieurs seigneurs étrangers s'y
rendaient et donnaient à cette académie déjà florissante
un nouveau lustre par l'émulation qu'ils y excitaient
C'est là que le jeune prince fit ses études de phi-
losophieet de théologie avec autant d'application que
de succès. Il y joignit l'étude de l'Ecriture sainte et de
la tradition sous d'excellents maîtres ; et comme il était
naturellement éloquent, il s'y forma surtout à la pré-
dication. Grâce à son esprit dordre, qui donnait à cha-
que chose son temps, il sut en trouver pour tout.
Cependant le duc Errik attendait avec impatience le
mornent où son neveu serait engagé tout de bon et
pourvu de ses bénéfices : il se hâta de l'envoyer à la
cour de France, où il devait prendre l'agrément du roi
pour succéder à son oncle comme évêque de Verdun
et être pourvu de ses bénéfices.
Le roi Louis XIII, alors dans sa minorité, était sous
la tutelle de la reine sa mère, Marie de Médieis, régente
du royaume, lorsque le comte de Chaligny arriva à la
cour. Leurs Majestés lui firent un fort bon accueil, et,
ayant su qu'il s'était engagé à prêcher chez les Jésui-
tes, le roi et la reine-mère vinrent l'entendre avec toute
la cour. Ils donnèrent de grandes louanges au prédica-
teur, qui n'avait guère plus de dix-huit ans. Ils agréè-
rent ensuite le projet de résignation tant dé l' évêché de
Verdun que de quelques abbayes, dressé par le duc
Errik en faveur de son neveu, et ils s'employèrent à en
faire expédier les bulles en Cour de Rome.
Le Pape Paul V éprouvait quelque répugnance à ac-
corder la conduite d'un évêché à un prince qui n'avait
encore que dix-huit ans. Mais M. de Brève, ambassadeur
16
de France auprès du Saint-Siège, employa tout son cré-
dit et toute la faveur des cardinaux Borghèse, Pinelli,
Nazarethi, Millin, La Rochefoucauld, Bellarmin et de
quelques autres pour obtenir cette grâce. Le chapitre
de Verdun écrivit aussi dans ce sens, et les témoignages
que l'on rendit des rares qualités du jeune prince dé-
terminèrent le Souverain-Pontife à envoyer ses bulies.
Eiles arrivèrent vers la fin de 1610, et le 30 mars 1611
l'abbé de Mageron, après avoir présenté au chapitre et
aux magistrats de Verdun les lettres apostoliques por-
tant provision au prince Charles de Lorraine, comte de
Chaligny, de l'évêché de Verdun, dès qu'il serait par-
venu à l'âge de trente ans, prit possession du temporel
et du spirituel de l'évêché.
Saint François de Sales se trouvait à Paris en même
temps que le prince Charles, et il avait toute la con-
fiance de la duchesse de Mercoeur et des princes lor-
rains depuis la belle oraison funèbre qu'il avait prê-
chée à la mort du duc de Mercoeur. Notre jeune prélat
eut occasion de le voir, et ce saint évêque lui donna
des avis très-salutaires pour le règlement de sa con-
duite. Ce fut par ses conseils qu'il se hâta de quitter la
cour de France, dont la splendeur ne pouvait que trop
l'éblouir, et qu'il revint à Pont-à-Mousson.
Il y resta quelque temps, bien moins pour se remettre
à l'étude des sciences que pour se recueillir, méditer
sérieusement sur les devoirs de son état, et songer aux
moyens de sanctifier le ministère auquel il se consacrait
et de s'en acquitter avec une fidélité digne de Dieu.
17
LIVRE SECOND
Qui renferme tout le temps dé l'épiscopat de
Charles de Lorraine, jusqu'à son entrée dans
la Compagnie de Jésus. — 1617-1622.
CHAPITRE I
Etat des bénéfices dont Charles de Lorraine était
pourvu; son entrée à Verdun; sa manière de vivre.
Les bénéfices dontle nouveau prélat fut pourvu con-
sistaient en cinq abbayes, toutes assez considérables,
outre son évêché de Verdun, l'un des plus riches et des
mieux titrés, quoique des moins étendus du royaume.
Il était bien jeune, et pourtant le duc Errik eut beau-
coup de peine à le rassurer sur cette pluralité de béné-
fices, si contraire à leur institution et aux anciens ca-
nons. L'exemple de plusieurs prélats qu'on lui allégua
et dont la conscience se calmait si aisément là-dessus,
lui parut toujours un mauvais garant pour la sûreté de
la sienne, et on verra bientôt qu'il se détermina à re-
noncer à tous ses bénéfices, autant par le scrupule qu'il
eut de les posséder, que par la vue des autres dangers
attachés à son état : il faut dire pourtant que ce qu'il
touchait des biens dé l'Église passait entièrement de
ses mains dans celles des pauvres.
Avant de quitter Pont-à-Mousson, il consentit à prê-
cher , et il charma par sa vive éloquence autant que
par la solidité de son discours cette université qu'il
laissa très-aifligée de son départ et très-édifiée de ses
vertus.
On était informé à Verdun du jour de son arrivée,
bien qu'il eût pris toutes ses précautions pour la tenir
secrète : il y fut reçu aux acclamations de son peuple
et avec tous les honneurs dus à son rang. Le souvenir
encore récent de la pureté de ses moeurs et de sa bonté
y avait laissé de vives impressions dans les esprits, et lui
avait par avance gagné tous les coeurs.
Cette ville, assez étendue et bâtie comme en amphi-
18
théâtre sur le bord de la Meuse qui y forme plusieurs
îles et qui la partage en trois parts, dépendait alors, du
moins en partie, de ses évêques, au nom desquels la
justice se rendait. Le premier soin du prélat fut d'y
confirmer ou d'y établir des juges d'une probité re-
connue, qui exerçassent leurs fonctions avec un plein
désintéressement. Comme if se représenta ensuite le
compte exact qu'il aurait à rendre des âmes confiées à
ses soins, il s'appliqua à les édifier toujours, et il n'eut
rien plus à coeur que de leur faire du bien.
Dans cette vue, il régla ses occupations sur les be-
soins de ses sujets et sur ceux de son propre salut. Il
fixa l'heure de son lever à cinq heures du matin, et
cela en tout temps : il passait ensuite une heure entière
en oraison; car dès l'enfance il en avait eu l'usage et
le goût : puis il se renfermait près de deux heures, soit
avec un dé ses: docteurs qui lui éclaircissait quelque
point important de théologie ou de droit canon, soit
avec un secrétaire à qui il dictait ses dépêchés : suivait
là messe qu'il entendait régulièrement et après la-
quelle, s'il y avait des affaires à régler, il assemblait
son conseil ; sinon il assistait à l'office de la cathédrale,
mêlant, comme David, savoix à celle dés prêtres, et y
donnant toujours l'exemple du recueillement et de la
modestie.
Sa table était convenable, mais frugale : elle se com-
posait de quinze ou vingt couverts : il n'y admettait que
dès ecclésiastiques, et principalement ceux de son cha-
pitre, avec lesquels il tenait à vivre en parfaite intelli-
gence, aimant mieux les attirer à Dieu et se les atta-
cher par de douces insinuations que dé les rebuter par
des fiertés mal entendues, ou de les accabler du poids
de son autorité. Une partie des aprés-dîners se passait
ou à recevoir des visites, qu'il avait le secret de rendre
Utiles et agréables , ou à en rendre aux communautés
religieuses. Son abbaye de Saint-Vannes lui était chère,
surtout à cause dû mérité de ses religieux, qui commen-
çaient à reprendre l'ancienne austérité de la règle de
saint Benoît sous la sage et sainte conduite du Père de
Lacour. Ces visites l'occupaient jusqu'à l'heure des vê-
pres, auxquelles il se trouvait assidûment : il se retirait
ensuite et se mettait au travail jusqu'au soir.
Ce qui paraissait moins assorti à une vie d'ailleurs si
simple et si uniforme, fut la magnificence de son train,
qui était plutôt celui d'un prince que d'un évêque, par
la multitude des domestiques et des chevaux qu'il en-
19
tretenait, et par le nombre des officiers de sa maison
dont quelques-uns ne le servaient que par quartier.
Tout cet appareil, dont les gens d'une médiocre nais-
sance sont si sujets à s'éblouir, touchait peu un homme
né prince et dans l'abondance des richesses. On lui en
fit d'autant moins de scrupule que les biens de l'Église
n'entraient presque pour rien dans cette dépense. Ce-
pendant il sentait qu'un faste si mondain ne convenait
pas à un successeur des apôtres : de là cette expression
qui lui était familière : « Je crains.bien que le prince
en moi ne damne l'évêque. » Mais à part ces marques
de distinction, qu'on ne crut pas devoir refuser à sa
qualité éminente, jamais prince ne se prévalut moins
que lui de la supériorité de son rang, et ne fut d'un
abord si facile. Il ne refusait à personne ses audiences
et ses secours. Il entrait même dans le moindre détail
des nécessités des pauvres, et il donnait à son clergé
des exemples de piété qui, plus que toutes les ordon-
nances du monde, aidèrent à le reformer.
CHAPITRE II
Le prince Charles se prépare aux ordres sacrés ; son
ordination ; son retour à Verdun ; voyage à Tugny
et aux Pays-Bas.
C'est ainsi que Charles de Lorraine se disposait au
sacerdoce et à l'épiscopat, qui en est la plénitude. Plus
le temps de ce doublé engagement approchait, plus il
en sentait le poids, et plus il en craignait les suites
pour sa faiblesse. « Quel malheur pour moi, disait-il,
si après ma consécration je n'avais de saint que le
caractère! » Pour ne rien risquer dans cette affaire si
importante, il redoubla ses prières, et demanda celles
de tout son diocèse : il voulut surtout en conférer sou-
vent avec le Père Lebrun, jésuite, homme d'une spiri-
tualité consommée, et qui était regardé comme l'apôtre
du pays.
Ce directeur parfaitement éclairé dans les voies de
Dieu, après s'être assuré des bonnes dispositions du
prince, sut tempérer sa crainte par une humble con-
fiance, et dès qu'il eut acquis l'âge requis pour la prê-
trise, il le fit entrer dans la carrière que Dieu lui
ouvrait. Le prélat ne balança pas à s'y engager sur sa
20
parole , et se rendit à Nancy où devait se célébrer la
cérémonie de son sacre.
Le duc de Lorraine renouvela ses instances pour
l'éloigner du sanctuaire ; mais le coeur de Charles était
trop affermi pour se laisser éblouir par les avantages
que lui offrait le monde. Il fut ordonné prêtre par le
duc Errik, et le lendemain, avec dispense du Pape (car
il n'avait encore que vingt-cinq ans), il fut sacré évêque
par les mains du même prélat, assisté des suffragants
de Strasbourg et de Toul.
La cour de Lorraine assista a cette cérémonie, dont
le duc voulut en personne faire tous les honneurs. Il
donna au nouvel évêque une crosse et un anneau enri-
chis de diamants d'un très- grand prix, et ordonna à
cette occasion une fête où tous les seigneurs de sa cour
furent invités. Le lendemain, le nouvel évêque officia 1
pontificalement , et bénit ensuite, selon la coutume ou
l'abus de ce temps-là, quantité de rubans précieux qui
furent distribués à toute la cour
Délivré des embarras qui le retenaient à Nancy, il
retourna à Verdun, bien persuadé de l'étroite obliga-
tion qui lui était imposée de résider, et du besoin qu'a-
vait de sa présence et de ses instructions un diocèse où,
par le malheur des temps, près d'un siècle s'était écoulé
sans qu'il y eût de visite réglée, L'hérésie néanmoins,
grâce au zèle des habitants, n'avait pu s'y établir ni
l'infecter ; de sorte que, à quelques villages près, tout
ce diocèse, de même que la ville épiscopale, avait
échappé à la contagion.
Il ne restait donc au prélat d'autres ennemis à com-
battre que l'ignorance et la corruption des moeurs :
c'est aussi à quoi il s'appliqua tout d'abord, prêt à don-
ner sa vie même, s'il en eût été besoin; mais, pour ne
rien compromettre par trop de précipitation, il attendit
le moment opportun , et il s'y prit avec autant de dis-
crétion que d'autorité et de zèle.
Il crut que, pour arrêter, le mal dans sa source, il
•fallait d'abord rétablir dans son chapitre, et puis dans
le reste du clergé, cet esprit de régularité qui se répand
ensuite sur le peuple. Pour y parvenir, il se proposait
d'assembler son synode et de commencer les fonctions
de son épiscopat par dresser de bons règlements qui,
joints à ses exemples et à ses soins pour l'exécution,
changeassent la face de son église : mais les affaires"
qui'lui survinrent coup sur coup, ne lui laissèrent
qu'un temps fort court pour mettre ordre aux plus
pressants besoins et l'appelèrent ailleurs.
21
La princesse sa mère, demeurée veuve dans sa jeu-
nesse, s'était retirée au château de Tugny, une de ses
terres située en Thiérache ; quoique éloignée du grand
monde, elle ne s'était pas défaite de tout sentiment
mondain, et ne paraissait pas reproduire en elle l'idéal
de la veuve chrétienne tel que l'a tracé saint Paul. Elle
avait un ardent désir de revoir son fils aîné depuis son
nouvel engagement, et lui, de son côté, avait ses rai-
sons de ne pas lui refuser cette légère satisfaction. Outre
les devoirs de bienséance qui l'y engageaient, il avait
encore à régler avec elle des affaires domestiques, et de
plus il voulait profiter de cette occasion pour l'avertir
de songer un peu plus sérieusement à son salut.
Il alla donc la visiter: la conduite qu'il tint fit
une impression salutaire sur la princesse, et il lui
donna de bons avis qui dans la suite produisirent leurs
fruits.
Le saint évêque ne prévoyait pas que ce premier
voyage dût en entraîner un autre beaucoup plus long.
La princesse de Ligne, sa soeur, le sachant si près de la
frontière de Flandre, l'invita avec tant d'empressement
à passer jusqu'à la cour de Bruxelles, où elle tenait un
des premiers rangs, qu'il fallut céder et s'avancer jus-;
que-là par complaisance. Il fut reçu avec des honneurs
proportionnés à sa naissance par l'archiduc Albert et
par l'infante Isabelle , sa femme. Celle-ci avait vu le
prélat en Espagne et en avait conçu dès lors une très-
haute idée. Tous deux le comblèrent de civilités et
l'obligèrent, quoiqu'il pût alléguer pour hâter son dé-
part, à visiter les principales places des Pays-Bas, dans
chacune desquelles on lui fit, par leur ordre, des ré-
ceptions magnifiques.
CHAPITRE III
Charles de Lorraine revient à Verdun ; il visite
son diocèse.
Tous ces honneurs ne consolaient pas Charles de
Lorraine de l'absence de son cher troupeau, vers lequel
il se sentait continuellement rappelé. Dès qu'il repa-
rut , tous les ordres de la ville, comme s'il y fût entré
pour la première fois, voulurent lui témoigner leur
joie de son retour, et il ne put échapper à l'embarras
d'une nouvelle réception Mais il se déroba bientôt à
22
l'allégresse publique pour penser à ses devoirs parti-
culiers ; et comme rien ne lui parut plus pressant que
de se reconnaître lui-même dans une retraite où Dieu
seul lui parlât au coeur, il fit les exercices de saint
Ignace. Il y eut tant de goût et en tira tant de fruit que
depuis il ménagea chaque année un temps déterminé
pour en renouveler la pratique.
Ayant commencé par régler son intérieur, il s'em-
ploya ensuite au règlement de son diocèse : il observa
avec un soin particulier la conduite et les talents de
ceux qu'il destinait au sacerdoce et au gouvernement
des paroisses; il les examinait au temps des.ordina-
tions. Il les voulait habiles et zélés, mais paisibles, et
il n'omit aucune précaution pour s'assurer d'eux, avant
de leur permettre de contracter des engagements. Il
entreprit une visite de son diocèse, qu'il sut rendre
aussi fructueuse que brillante par le nombre et le
choix des personnes dont il était accompagné. Outre
ses docteurs, ses archidiacres et les principaux officiers
de sa maison, il prit à sa suite quatre prédicateurs je-
suites, les Pères de Vaux, Fagot, Baron et Anselme,
avec lesquels il partageait le soin d'instruire les peu-
ples de la campagne.
Il s'épargnait si peu dans cet exercice apostolique,
qu'il ne se distinguait d'entre tous qu'en prenant sur
lui le travail le plus fatigant. Il s'abaissait avec une
douceur charmante jusqu'à catéchiser les enfants,
accommodant ses instructions à la portée des plus
grossiers. Au plus fort de l'été il administrait la con-
firmation à une mutitude de personnes rassemblées en
pleine campagne ; il se plaçait au confessionnal et en-
tendait avec une patience inaltérable tous ceux qui s'y
présentaient.
Il eut un chagrin visible de remarquer, dans le cours
de sa visite, une multitude d'abus passés en coutume
et comme autorisés par la licence des temps qui avaient
précédé le sien. Il est aisé de se figurer à quels excès
ils pouvaient être montés depuis près d'un siècle que
les églises de la campagne avaient été négligées et
n'avaient pas reçu la visité d'un évêque. Il n'omit au-
cun moyen pour remédier à tant de maux et pour abo-
lir beaucoup de superstitions que l'ignorance avait in-
troduites et presque consacrées. Mais en tout cela et
en tout ce qui concernait les moeurs de ses prêtres, il
se conduisit avec tant de circonspection, de dignité et
de zèle, qu'en supprimait les abus il ne mécontenta
personne.
23
Il fut touché plus vivement qu'on ne peut l'exprimer
du déplorable état de plusieurs églises, qui se ressen-
taient encore des ravages causés par l'armée de Jean-
Casimir, second fils de l'électeur palatin. Cette armée
de reîtres, toute composée de protestants d'Allemagne
qui venaient au secours des calvinistes révoltés de
France, avait laissé partout sur son passage d'affreuses
marques de brigandage et d'impiété, emportant tout,
jusqu'aux calices et aux ciboires, après avoir foulé aux
pieds le corps de Jésus-Christ, brisant les tables sur
lesquelles on offrait le redoutable sacrifice, abattant et
pillant les autels. La pauvreté du pays et des paroisses
ne permettait pas de réparer ces pertes, et les divins
mystères se célébraient, faute d'ornements, avec la
dernière indécence. Le zèle du saint prélat s'en émut :
non content de laisser des ordres fort précis pour
tout rétablir, il fournit libéralement les ornements et
les vases sacrés. Il bénit avec une fatigue incroyable,
sans se rébuter des longueurs de la cérémonie, un
nombre suffisant de marbres d'autel, qu'il distribua
dans tout son diocèse. Il consacra solennellement la
belle église de Saint-Vannes, reconnut toutes les châsses
et les scella de son sceau avec son certificat : il était
insatiable de détails, et suffisait à tout sans qu'il parût
en lui ni embarras, ni dégoût. Ayant trouvé dans la
visite d'une de ses églises plusieurs hosties gâtées et
dispersées çà et là par une monstrueuse négligence, il
ordonna, en réparation de cette profanation, une pro-
cession générale à laquelle il assista nu-pieds avec un
lugubre appareil.
A mesure qu'il s'éclairait sur l'état présent du dio-
cèse, il en dressait un mémoire qui pût servir autant
à ses successeurs qu'à lui-même. Ce mémoire, qui se
conserve dans les archives de l'évêché, est rempli d'un
très-grand détail, et donne une connaissance exacte
de chaque église.
Cette visite, sur laquelle Dieu se plut à répandre ses
bénédictions, devait être suivie d'une seconde qui au-
rait achevé heureusement ce que la première n'avait
pu qu'ébaucher : il la commença , mais il dut l'inter-
rompre pour faire différents voyages tant à la cour de
France qu'à celle de Nancy.
La piété du prélat et l'autorité de son caractère ren-
daient si respectables tous ses règlements, que chacun
les recevait avec joie et les pratiquait avec exactitude;
Quoiqu'il prêchât très-souvent et qu'il n'y manquât
24
jamais, non plus qu'à officier, aux fêtés solennelles, on
accourait toujours avec empressement; La foule était
attirée par le touchant spectacle d'un prince qui à un
rare talent pour la chaire ajoutait la prédication plus
éloquente encore d'une vie pleine de toutes sortes de
bonnes oeuvres. Il ne souffrait pas qu'on renvoyât ja-
mais sans quelque aumône aucun de ces pauvres nom-
breux dont son palais était assiégé ; et quand il sortait,
il ne manquait pas de leur distribuer lui-même ses
charités. Sa tendre piété pour la Sainte Vierge l'avait
porté à s'enrôler parmi les congréganistes du collège
de Verdun, et s'étant trouvé à Bar-le-Duc, à la tenue
des Etats de Lorraine, il avait agréé qu'on inscrivît son
nom à la tête de la congrégation naissante de cette
ville. Son exemple avait engagé tous ses chanoines et
tous les magistrats de Verdun à y paraître régulière-
ment à sa suite ; et de là la fréquentation des sacre-
ment et la pratique des bonnes oeuvres s'étaient réta-
blies. Ce diocèse, jusque-là fort négligé, n'eut plus rien
à souhaiter, pour son entière réformation, que la pré-
sence moins interrompue de son évêque.
CHAPITRE IV
Charles de Lorraine appelé à la cour ; danger qu'il y
court de se relâcher.
Les liaisons étroites qui attachaient Charles à la cour
de. Lorraine l'arrachaient du milieu de son troupeau,
lorsqu'il y tenait le plus par son inclination. Le duc
l'admettait dans ses conseils les plus secrets, et l'obli-
geait à de fréquents voyages:il ne put s'empêcher
d'en faire d'autres à Paris, où l'appelaient des affaires
importantes qui concernaient son diocèse (1). Sans doute
(1) Il s'agissait de ses droits régaliens qui se réduisaient
à peu de chose , puisque le prince Errik, son prédécesseur,
avait fait cession au roi Henri IV des principaux, et en par-
ticulier de celui de battre monnaie. Mais on était jaloux de
conserver le peu qui en restait, surtout dans l'exercice de la
justice par les officiers de l'évêque. La France y faisait op-
position : en 1611, lorsque le prince étudiait à Pont-à-Mous-
son, il avait envoyé à la reine-mère-le sieur d'Audevais avec
une ample instruction. sur ses droits, et des lettres de SOM-
il n'eut pas regret du temps qu'il y passa: il y revit et
consulta de grands directeurs avec profil et consola-
tion; mais il était difficile que ces ipressions de
vejtu se conservassent sans quelque altération dans de
commerce trop assidu qu'il eut avec la cour de Lor-
raine, et qu'à force de revoir le monde dans son plus
bel éclat il n'apprit à l'aimer.
On s'aperçut en effet qu'insensiblement il paraissait
y prendre plus de goût, et qu'il devenait moins insen-
sible aux caresses du duc Henri, le plus affectueux
des princes qui fut jamais. Sans douté en tout cela il
n'y avait rien de mauvais, et sa manière d'être pou-
vait donner, priée à la médisance qui lui aurait moins
pardonné qu'à tout autre, à lui dont les prédications
et la conduite avaient remis en honneur la piété dans
cette cour et avaient réduit le libertinage à se cacher.
Mais, après tout,l'année se passait sans qu'il parlât ni
de revoir son diocèse, ni d'entrer en retraite selon sa
coutume. Toutefois il inquiéta lui-même de sa position ;
voici en quels termes il écrivait au Père Lebrun, son
directeur :
« Mon trés-cher et rêvérend Pères avec la même vé-
rité dont je dois parler à mon confesseur, j'ai un très-
sensible déplaisir de ce que je ne puis être que la der-
nière moitié de l'Avent à Verdun, ayant été prié, pressé
et conjuré, et par principauté et par noblesse, de me
trouver aux Etats de Lorraine qui se commenceront
lundi prochain. Ils veulent me faire accroire que je
pourrai rendre quelque service et au prince et au pays
Je vous demande, mon très-cher et révérend Père, l'ab-
solution de mon absence en un temps qui requerrait
que je fusse présents. Grâce à Dieu, tout va assez bien;
le règlement s'observe avec contentement à Nancy :
nous passons les matinées au conseil et les après-dî-
mission et d'honnêtetés à la reine : mais il n'avait eu d'autre
réponse sinon que le roi voulait être obéi. Le prélat se ren-
dit lui-mêine à Paris en 1613, accompagné des députés du
chapitre et de la ville, avec un projet de traité qui ne fut
pas agréé de la cour. Il y fit un nouveau voyage com-
mencertient de 1621, sur les instances de son chapitre, pour
demander qu'il plût à Sa Majesté e faire relever du parle--
ment de Paris et non de la chambre royale de Metz les appels
des officiers de la justice de3 Verdun; il ne parait pas que
ces démarches aient été couronnées de plus de succès (Dom
Calmet, Histoire de Lorraine, p. 772, 773, 743.)
2
26
nées à de bonnes oeuvres. Je suis prié par vos Pères à
célébrer la messe chez vous au collége de Nancy en
l'honneur du bienheureux Père Xavier, M. le prince de
Vaudémont partit hier d'ici et s'en va à Paris. Je me
recommande toujours à vos prières, auxquelles j'ai une
très-grande confiancé, et suis pour toujours, etc. »
Cependant les affaires qui le retenaient dans cette
cour traînaient fort en longueur, et à peine étaient-
elles finies qu'il en renaissait d'autres qui lui servaient
de raison où de prétexte pour y demeurer malgré ses
inquiétudes.
« Je vous proteste, écrivait-il encore au Père Lebrun,
que je suis très-marri d'être arrêté ici par des affaires
si importantes à notre maison que je ne puis les quit-
ter avant que j'en aie vu la fin. J'espère que ce sera'
dans trois où quatre jours, et puis je m'en irai incon-
tinent vous revoir et vous demander pardon de mon
absence, si vous y trouvez de la faute. Plût a Dieu que
je fusse aussi dégoûté du monde que vous l'êtes. C'est
une chose étrange qù'il en donne tant de sujets à
l'homme, et qu'il soit si sot qu'il ne les sent pas. Vos
saintes' prières m'y aideront, comme à coopérer à la
grâce. »
CHAPITRE V
Charles de Lorraine convient de ses torts : il fait a
Koeurs une retraite qui achève de le consacrer à
Dieu.
Nonobstant ces protestations, le prélat ne reparaissait
pas à Verdun, où le Père Lebrun jugeait sa présence
nécessaire, tant pour son salut que pour le bien de ses
peuples. Il lui en écrivit avec cette sainte hardiesse qui
convenait à un homme apostolique : d'autre part le
duc Errik, quoique enfoncé dans la solitude, veillait
trop sur son neveu pour ne point s'apercevoir de quel-
que refroidissement dans sa piété, et il en appréhendait
trop les progrès pour ne' pas aller au-devant. Cepen-
dant il ne pouvait se décider à l'en reprendre, ou à s'en
ouvrir à lui, non qu'il se défiât de sa docilité; mais, par
un humble sentiment de ses anciennes faiblesses, il
croyait que tout autre que lui serait plus propre: à in-
sinuer un pareil avis.
Il chargea donc de ce soin un jésuite, le Père Fagot,
que l'êvéque de Verdun honorait de sa confiance, et
qui s'en acquitta très-bien ; car, ayant eu une audience
secrète, il ne manqua pas d'avertir le prélat sans de-
tour du changement survenu dans sa personne, et du
tort qu'il ferait à sa réputation et plus encore à sa
conscience, s'il continuait de se livrer à la cour, lui
qui, en vertu de son caractère, devait à peine s'y prêter ;
il devait moins compter sur sa sagesse, qui semblait
jusque-là l'éloigner des moindres égarements, que sur
une extrême défiance de lui-même; enfin son dio-
cèse, auquel il se devait tout entier, le redemandait
depuis trop longtemps.
Cette liberté ne déplut pas àl'évêque, qui se. sentait
déjà agité de quelques remords : il voulut entrer dans
un plus long éclaircissement avec le Père, et lui rendre
compte des mouvements de son âme. Il le fit venir le
lendemain, et lui avoua que, plus il avait réfléchi sur
son avis, et plus il avait compris la nécessité d'enpro-
fiter. Il convint du refroidissement de sa dévotion et
des dangers qu'on lui représentait; d'où il conclût qu'il
fallait fuir Babylone, sans attendre que de trop forts
liens l'y attachassent.
Le Père applaudit fort à cette résolution, et conseilla
au prélat de n'en point retarder l'exécution, rien n'étant
plus propre à lui conserver cette pureté de moeurs jus-
qu'alors si estimable en lui, et cette réputation si né-
cessaire à un évêque pour le bien de la religion et
de son église. Il ajouta qu'en une conjoncture ou il
voulait s'affermir dans un si pieux dessein, il serait
bon de commencer par les exercices de saint Ignace,
pratique dont il s'était déjà si utilement servi; mais le
prélat eut plus de peine pour lors à s'y résoudre qu'à
tout le reste. Il semblait que l'enfer prévît les fruits
admirables que Charles en devait recueillir, tant il lui
suscita d'obstacles : le plus grand fut le dégoût que la
dissipation lui en avait fait naître, et je ne sais quel
pressentiment de ce qui en devait arriver. Il ne laissa
pas de vaincre, quoique un peu tard, sa répugnance, et
un jour que son confesseur s'y attendait le moins; il le
prit à part et lui dit : « Allons, mon père, où la voix
de Dieu et vos conseils nous appellent. Je vois bien que
tant de distractions et d'absences ne valent rien, ni
pour le pasteur, ni pour le troupeau. Le Saint-Esprit
nous a établi pour gouverner l'Eglise de Dieu, et non,
pas pour intriguer dans la cour des princes. Allons
entendre sa voix dans lé silence de la retraite : le ren-
dez-vous est dès demain à Koeurs. »
28
Koeeur était celle de ses maisons où il se retirait le
tat, en se détachant de la cour et en se
plus volontiers, lorsqu'il pouvait se dérocher à la cour.
Il partit brusquement de Nancy pour s'y rendre, et
n'emmena qu'un petit nombre de domestiques avec son
confesseur, pour y être moins interrompu. Son dessein
n'était encore que d'apprendre à mieux santifier son
état, en se détachant de la cour et en se reunissant à
des verités de la foi, frappe et pénétré de tout ce qu'il
en comprit , il ne se reconnut plus. L'esprit de Dieu
sembla s'être,emparé de luiet avoir repandu dans son
âme ce saint trouble qui précède les conversions écla-
tantes. Le charme d
parut à ses yeux digne d'être servi. Son confesseur
profitait des tait des moments où la grâce opérait et l'animait
à y répondre : à quoi il n'eut pas de peine, ayant trouvé
en lui un coeur
pacticable.
CHAPITRE VI
Prédication à Saint-Michel ; retour de Charles à Ver-
dun ; la vie] sainte qu'il y mene, Première pensée
qu'il a d'entrer en religion occasion qu'il choisit
pour s'en ouvrir à son directeur.
Notre saint prélat, transformé en un autre homme ,
ne sortit de sa solitudeque pourrépandre au dehors
le feu dont il était embrasé.
Purification à. Saint-Michel , et au milieu des. saints
mystères, qu'il y célébra pontificalement, il, prêcha en
des termes si pathétiques et avec un air si touchant,
quetout sonauditoire,dont le, parlement de Lorraine
faisant partie, fondait en larmes : lui-mene put re-
tenir les siennes,en sorte qu'il n'y eut jamais de spec-
tacle plus, édifiant.
Le Père Fagot, qui l'avait suivi, crut alors devoir
prendre congédp-lui ,ort heureux de le laisser dans
son diocèse avec de si bons sentiments ; mais le prélat
ne lui permet pas d
Dès qu'il y fut arrivé , il se, défit de l'embarras des vi-
sites, pour nne vaquer aux fonctions de son ministère.
Ses exercices de
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saient écarter les devoirs de pure cérémonie, pour les-
quels il n'avaitplus ni goût, ni loisir. Comblé de con-
solations divines , il éprouvait l'heureuse tranquillité
qui accompagne une sainte vie, au lieu de ces cruelles
inquiétudes que traînent après eux les désirs du siècle.
Un si grand calmé fut suivi de rudes tempêtes. A
mesure que le prélat avançait et s'examinait de près,
il ressentait dans son état certaines peines secrètes
dont il n'entrevoyait encore que confusément les causes
et les suites.
Le modèle qu'il se proposait pour sa conduite , était
saint Charles Borromée ; mais plus il admirait la soli-
dité et l'élévation des vertus de cesaint cardinal, plus
il se confondait de la faiblesse des siennes , regardant
ses dispositions présentescomme un état violent qui
n'aurait que peu de durée. Il craignait, en jugeant de
l'avenir par le passé, que le monde ne trouvat dans
son coeur quel que retour, et que , tôt ou tard , il lie
s'engageât encore dans la servitude. Dès pensées , qu'il
roulait sanscesse dans son esprit , changeaient telle-
ment son humeur qu'à la place de sa gaîtéordinaire la
tristesse paraissait peinte sur son visage. Incertain s'il
ne s'égarait pas loin dés volés de Dieu, il ne trouvait
ne repos que dans les conseils de son directeur et au
pied des autels. ....
Un jour qu'il se sentait plus troublé, il se retira dans
sa chapelle, et la, prosterné contre terre, il invoqua
avec larmes le Père des lumières. Au milieu de l'orage,
un rayon, comme échappé de la nue, lui montra une
toute nouvelle que Dieu lui ouvrait : il crut dans ce
moment que l'unique ressource que Dieu lui préparait,
parmi les piégés du monde, était le parti d'une entière
retraite. Cependant une pensée si éloignée des devoirs
de son état s'évanouit bientôt ,où ne laissa alors que
des traces assez légères : elle revint ensuite et se for-
tifia , de manière qu'il crut devoir prendre conseil là-
déssus.
Comme il craignait que ses domestiques, déjà alar-
més de son changement et trop curieux de s'informer
du sujet de ses entretiens si fréquents avec sondirec-
teur, n vinssent à pressentit les desseins qu'il médi-
tait , il attendit l'occasion d'une action publique qui
avait lieu chez les Jésuites pour s'ouvrir confidemment
a lui; « Déplorable situation d'un prince ! disait-il. Les
voies de l'iniquité s'aplanissent toujours devait lui,
comme pour aider son penchant au mal, tandis que le
30
chemin du salut, déjà si hérissé, d'épines, lui, devient
presque impraticable par les oppositions qu'il y trouve
dans tout ce qui l'environne. » Il accepta 1e dîner que
les Pères Jésuites lui offrirent : au sortir de la table, il
se renferma avec le Père Lebrun,et le conjura, au nom
de Jésus-Christ, de fixer ses inquiétudes, qui redou-
blaient à mesure qu'il en cherchait le remède. Il dit
qu'après avoir étudié son tempérament, les devoirs de
sa charge et les vues de Dieu surlui, il ne voyait de
salut que dans un entier éloignement du monde ; qu'é-
tant bien, résolu de suivre la voix de Dieu qui l'appe-
lait, il ne s'agissait plus que du choix de la retraite ;
sur quoi il s'en tiendrait volontiers à sa ■■décision.
Le Père avait déjà traité de ferveur outrée les, mou-
vements trop inquiets du, prélat : sa crainte était qu'il
n'allât trop vite, et non qu'il n'avançât pas assez ; mais
il s'opposa avec bien plus de force à ses résolutions,
lorsqu'il le vit prêt à en prendre de si étranges. Le
prélat, de son côté, quoique aussi porté à suivre en
tout le reste l'avis de, ses directeurs qu'à se défier du
sien, loin de céder ici , parut si ferme, si insensible, à
tout intérêt humain, si touché de Dieu, que le Père
n'osa continuer à le contredire, et qu'il se contenta de
lui faire observer qu'un engagement de cette nature
était trop au-dessus des règles, et approchait trop ou
du miracle pu de l'illusion pour qu'on en décidât sans
lès épreuves nécessaires ; que, quand il saurait en, cons-
cience que Dieu lui avait inspiré ce dessein ,il aurait
besoin de temps pour s'y préparer et de réflexions pour
s'y affermir; qu'il,y pensât donc, qu'il priât,, mais
qu'il s'appliquât plus que jamais aux, devoirs, de l'épis-
copat, attendant avec résignation les moments que le
Père céleste a dans sa puissance. « Ah ! mon père,
s'écria le prélat; ne parlons pas de résignation où il va
du salut. Ne tentons pas Dieu, qui m'a dit au coeur :
Fuyez. Eh ! qui me répondra de.ma force, à moi qui
n'ai que trop éprouvé ma faiblesse? » Le Père eut beau
lui répliquer, que Dieu, l'ayant établi évêque avec tant
de marqués d'une vocation sainte, ne lui, refuserait pas
les,moyens, de remplir: les devoirs de l'épiscopat ,et
qu'encore qu'il eût à se défier du monde et de la bonté
mêmede son naturel qui pouvait l'entraîner au mal,
la grâce,plus forte,que ces obstacles, l'en ferait triom-
pher s'il, veillait sur lui-même. « C'est elle, répondit le
prélat, qui me presse de quitter le monde, j'en ai une
secrète conviction, et vous qui devriez m'aider à ré-
31
pondre, vous n'y formez que des oppositions. Est-ce
m'aimer ? » Le Père Lebrun, ayant demandé sur cela
au saint évêque à quoi donc il prétendait se déterminer,
et si, outre la résolution de quitter son évêché et ses
autres bénéfices, il prenait celle d'entrer dans quelque
communauté ; en un mot quel état il se proposait
d'embrasser s'il quittait le sien, « Celui de jésuite, re-
prit-il ; il me semble que, tout bien examiné , l'attrait
de l'esprit de Dieu me porte là, parce que, sans y cou-
rir les risques du commerce du monde, j'y pourrai
servir Dieu et le prochain. Qu'en pensez-vous devant
Dieu? »
Cette déclaration surprit beaucoup le Père, qui la
jugea trop importante pour rien résoudre sans en avoir
mûrement délibéré. Il demanda au moins trois mois
pour consulter Dieu ; encore ce terme lui parut-il trop
court par rapport aux suites de cette résolution qui
entraînait un engagement perpétuel': car un prince,
un évêque de son caractère ne pouvait entrer en reli-
gion sans se fermer dès lors toutes les issues et tout
retour au monde, tandis qu'il pouvait, sans changer
d'habit, ni de profession, mener une vie de religieux
jusque dans son palais, ce qui n'était pas sans exem-
ple. Il aurait par là tout le mérite de la plus éminente
vertu, et il éviterait un éclat sujet au repentir ou à de
malignes interprétations.
En tout cela le Père ne disait rien au saint évêque
qu'il ne se fût dit à lui-même : quoique tant d'opposi-
tions et de délais n'accommodassent pas sa vivacité, il
convint du terme- qu'on lui prescrivait et, l'entretien
fini, il se rendit à la salle des actes. Mais quelle fut sa
surprise lorsque, au lieu du spectacle amusant auquel
il s'attendait, il entendit tous ses sentiments exprimés
comme si on les eût lus dans son coeur.
Le sujet de la pièce que l'on représentait était saint
Alexis , seigneur romain, qui s'était dérobé le jour
même de ses noces à sa famille et à une épouse chérie,
pour suivre Dieu qui l'appelait extraordinairement à la
retraite. Cette rencontre et la conformité des mouve-
ments du prélat avec ceuxd'Alexis,ne lui parut pas un
effet du hasard : et, comme naturellement il ramenait
tout au dessein qui le préoccupait, il crut trouver dans
la conduite du saint un modèle, de sorte qu'il emporta,
en sortant de ce spectacle, une impression plus vive
que jamais des vues de Dieu sur lui. Il en conféra
encore avec le Père Fagot, qui l'avait suivi à Verdun,
et qui n'en partit, pour retourner à Nancy, que sous
promesse de se représenter après les trois mois, afin de
concerter avec lui et ensuite avec des cours de France
et de Lorraine les mesures propres à l'exécution de son
dessein.
Cependant le saint évêque, contristé de ce qu'on ne
le laissait pas libre d'agir selon ses désirs , et livré' à
des inquiétudes qui le menaient toujours plus loinqu'il
n'eût voulu , ne trouvait de consolation que dans la
prière. Outre le temps de l'office, qu'il passait an choeur,
il donnait à! la méditation près de quatre heures par
jour : il célébrait la messe régulièrement et souvent
avec des torrents de larmes. Il demanda à tous les prê-
tres de son diocèsetrois messes, et il voulut que toutes
les maisonsreligieuses offrissent de concert des prières
à son intention.' Tout cela ne servit qu'à redoubler avec
ses bons désirs, son impatience d'en venir à l'exécution.
32
CHAPITRE VII
Charles de Lorraine devance le temps fixé pour l'exé-
cution de son dessein : on examine de plus près sa
vocation.''
Charles de Lorraine reçut alors avis que la cour de
Nancy s'était employée à lui obtenir un chapeaude
cardinal, et que Rome avait répondu favorablement.
Cette nouvelle nerirai permit plus de balancer sur le
parti de renoncer au monde et de se démettre de son
évêché. Il craignit de manquer son coup s'il n'abré-
geait le temps de son épreuve, et s'il n'avançait le terme
ont il était convenu. Un courrier fut expédié à Nancy
pour rappe1er son confesseur set le prier de se rendre à
Koeurs, où il allait l'attendre.
Ce Père, s'y étantrendu, trouva le prélat si affermi
dans ses résolutions qu'il ne put résister que faible-
ment Cependant il lui remontra de nouveau l'étran-
geté de son changement et la bizarrerie des discours
qu'il provoquerait, les difficultés inévitables qu'il ren-
contrerait pour obtenir l'agrément des princes de sa
maison, surtout du duc, et la dispense du Pape. Il in-
sista aussi sur l'embarras où il se plongeait par rap-
port à l'état qu'il quittait et à celui qu'il embrassait,
rien n'étant moins, assorti à la condition d'un prince
33
vait-il pas aussi à redouter l'inconstance du coeur qui
bientôt peut-être, las de souffrir , serait en proie à un
repentir aussi long que la vie?
A ces considérations le généreux prélat répliqua
qu'après y avoir bien pensé il comptait tout cela pour
rien, avec la grâce de Dieu en laquelle il se confiait ;
qn'il voulait seulement apprendre, tous préjugés, mis à
part, si un choix sur lequel il s'était tant éprouvé, au-
quel nul intérêt humain n'avait pu le porter, et qu'il
s'exécuterait que sous le bon plaisir de Pape et dans la
seule vue de son salut , ne pouvait pas être regardé
comme une inspiration de Dieu plutôt que comme une
suggestion du démon.
Le jésuite, pressé de répondre avec précision, avuoa
qu'après une exacte discussion des voies de Dieu et
l'application des règles dudiscernement des esprits, il
ne voyait pas qu'il s'égarât tant qu'il s'en tiendrai à
ces principes ; mais que rien ne le pressait de prendre
un engagement. « Eh bien ! mon Père, reprit le prélat
calmé par cette réponse , voici ce qui me presse, » Il
communiqua ensuite au Père les avis qu'on lui donnait,
tant de la part du duc que de celle du Pape, qu'il an-
rait part à la première promotion de cardinaux ; d'où
il conclut.qu'hésiter encore, après de pareilles avances,
à renoncer aux dignités de l'Eglise, c'était les chercher
et aller au-devant ; que, plus le danger était proche,
plus il fallait de promptitude à le conjurer ; que sans
donne il était presque sans exemple que le Pape eût
accordé à des cardinaux la permission de s'engager
dans un ordre religieux, mais qu'il n'était pas hors
d'usage de passer, avec dispense, à la simple condition
de religieux en résignant son évêché.
Le Père n'eut rien à répliquer, sinon que l'inconvé-
nient de rester dans son état ou d'y ajouter une nou-
velle dignité était moindre que celui de trop précipiter
un changement sans retour; qu'enfin il le suppliait de
ne rien résoudre sans prendre l'avis de l'abbé de Ma-
geron. C'était un des chanoines de sa cathédrale qui
était entré plus ayant dans sa confiance par son mérite
et sa rare vertu, Le prélat accepta et manda à l'abbé de
venir le trouver. Comme il ne lui avait encore rien dit
de son dessein, dont il ne s'était ouvert qu'aux deux
jésuites dépositaires des secrets de sa conscience, cet
abbé fut. très-surpris d'apprendre que son évêque se
portait à une si étrange résolution, et lui demanda,
2*
34
avec une fermeté respectueuse, s'il avait bien pensé au
nouveau spectacle qu'il allait donnera au monde et à la
cour ; que jusque-là sa piété n'avait été ni suspecte, ni
tournée en raillerie, mais qu'un changement si dis-
proportionné à son état était une singularité hors
d'exemple, à laquelle la malignité des courtisans; don-
nerait des noms odieux ; qu'on en chercherait les causes
partout ailleurs que dans l'attrait de la grâce ; qu'au
moins on trouverait plus de ferveur que de prudence
dans son dessein, et qu'apparemment il rencontrerait
dans l'exécution les mêmes difficultés qui avaient au-
trefois arrêté le duc Errik sur le point d'entrer chez
les Jésuites à Rome : ce qui lui ferait aussi peu d'hon-
neur qu'une pareille tentative en fit à ce prince, dont
la conduite après cela n'avait pas répondu à de sibeaux
commencements.
Le saint évêque, peu touché de ces raisons, répondit
que des considérations si humaines n'étoufferaient pas
dans son coeur les sentiments que Dieu y avait fait
naître ; mais qu'il avait un douté important à éclaircir
avec lui ; sur quoi il le priait comme son ami , et lui
ordonnait comme son évêque, de s'expliquer sans l'om-
bre de déguisement. « Croyez-vous,poursuivit-il, vous
qui connaissez mon tempérament et les engagements
nécessaires qui, en vertu de ma naissance, me lient au
monde, et le nombre des bénéfices dont je suis pourvu,
que je puisse en conscience demeurer où je suis , et
me sauver sans de grands dangers de me perdre ?
— « N'en doutez pas , reprit M. de Mageron. Dieu,
qui a établi la différence des états, a aussi proportionné
ses grâces au besoin: de chacun, et ne suffit-il pas qu'il
vous ait placé où vous êtes, et qu'il ait marqué votre
élévation à l'épiscopat du sceau de son élection par les
talents et les saints désirs qu'il amis en Vous, pour que
vous deviez tout espérer de sa providence ? »— « Ce
que vous me répondez là n'est que général, reprit le
prélat;; mais que jugez-vous de moi en particulier ? Ne
r isqué-je rien dans mon état, moi prince, moi évêque,
lié si étroitement à la cour de Lorraine, avec plusieurs
abbayes jointes à un grand patrimoine ? Qu'est-ce que
Cela, sinon une contradiction manifeste avec les vérités
de l'Evangile et avec les saints canons : c'est m'offen-
ser que de me flatter. »
L'abbé de Mageron , homme droit et plein de reli-
gion , ne dissimula pas à son évêque qu'il avait plus
d'un écueil à éviter : mais quant à ses abbayes, le Pape
35
les lui avait conférées en connaissance de cause, et
leurs revenus n'étant presque employés qu'au soulage-
ment dès pauvres, ses scrupules pouvaient cesser à cet
égard ; en tout cas, il était maître de les résigner sans
changer d'état; sans doute il avait à prendre sur lui-
même pour se sauver à la cour , mais il aurait plus de
mérite si, loin de s'y pervertir, il parvenait à la réfor-
mer par ses exemples, ou s'il s'en exilait en demeurant
attaché à son diocèse. L'évêque répondit qu'il ne pre-
nait pas le change, et qu'ayant tout à craindre pour
lui et si peu à espérer pour la cour, il se garderait
bien de tout risquer avec elle : qu'il ne lui fallait pas
moins qu'une rupture éclatante et irrévocable avec le
mondé pour s'assurer contre sa fragilité, dont il avait
tarit de fois fait l'expérience.
CHAPITRE VIII
Ls prince Charles fait auprès du duc de Lorraine et
des princes de sa maison les démarches nécessaires »
pour l'exécution de son projet.
Sa résolution ainsi prise avec une fermeté que rien
ne put ébranler, le prélat expédia des lettres de créance
dont il chargea son confesseur, tant pour le duc Errik
son oncle que pour le.marquis de Moüy son frère.
Comme l'exécution de ce projet devait principalement
se concerter avec le duc de Lorraine et qu'il craignait
de sa part quelque opposition, il dressa de sa main des
instructions concernant les précautions avec lesquelles
il voulait qu'on notifiât son dessein au duc, puis il se
prépara à tout événement.
Au moment où le jésuite arrivait à Nancy, le duc
Errik, impatient d'apprendre un événement dont il
n'avait que des avis confus, se rendit au collége, et
lorsqu'il eut appris de la bouche du Père la résolution
du saint évêque, il en pleura de joie et rendit grâce à
Dieu de ce qu'ayant été jugé indigne pour ses péchés
d'entrer dans la Compagnie de Jésus, il voyait son ne-
veu se disposer si heureusement à le remplacer. Il en-
voya ensuite le jésuite porter ses dépêches au marquis
de Moüy qui, les ayant lues, en fut frappé d'étonnement.
Quelque intérêt qu'eût ce jeune prince à voir l'ac-
complissement d'un dessein qui le faisait succéder aux
36
droits de son ainé et qui devait le rendre maître de ses
grands biens, il voulut que le Père jésuite tînt sa com-
mission,fort secrète et sursît à l'exécution auprès du
duc jusqu'àce qu'il eût essayé de détournerson frère
d'un tel projet et qu'il eût conféré lui, Il partit
donc en poste pour Verdun, et là il lui représenta dans
les termes les plus touchants et avec effusion de lar-
mes tout ce que l'affection fraternelle put imaginer de
plus fort : mais ce fut en vain
irriter, et le contraignit de retourner sur ses pas et de
presser le Père d'exécuter sans délai sa commis-
sion.
Ayant obtenu une audience du due, le jésuite lui
présenta les lettres de l'évèque de Verdun , lui en ex-
posa le contenu plus amplement,
que cet évêque fît ses instances auprès du Pape pour
être déchargé de tous ses bénéfices et s'engager ensuite
dans la Compagnie de Jésus. Le duc parut saisi et af-
fligé d'une nouvelle si peu attendue. Il ne répondait
point et se promenait à grands pas dans sa chambre,
laissant le jésuite
ciation. A la fin pourtant, revenu à lui, il dit que sans
doute il ne il ne voulait pas s'opposer à la
dès qu'il la connaîtrait ; mais qu'il jugeait nécessaire
de s'en mieux assurer ; qu'avant de consentir il dési-
rait entretenir l'évêque de Verdun coeur à coeur ; qu'il
allait lui en écrire , et qu'il entendait qu'on ne précipi-
tâtrien dansunematièresi importante. « C'est à vous,
mon Père, ajouta-t-il, d'user sagement de la confiance
dont vous jouissez; souvenez-vous que sans aucun doute
j'aime et j'estime beaucoup votr
ne crois pas qu'il convienne à l'évêque de Verdun d'y
entrer. En faveur de qui disposerai-il de ses bénéfices,
s'il s'obstinait à les quitter? Pour moi , je consenti-
rai jamaisà'èè qu'ils sortent de sa famille. Le prince
François son cadet', déjà grand-doyen de Cologne, est
en état de les prendre au défaut de son ainé. Mais il ne
s'agit pas encore d'en délibérer : je veux le voir et lui
ôte de la tête cette fantaisie. J'ai au reste sur lui d'au-
tres vues que je ferai connaitre en temps et lieu. »
Le jésuite répondit au que l'évêque de Verdun
ne voulait entrer pour rien dans la distribution de ses
bénéfices ; qu'il pensait à les résigner purement et
simplement , et que Son Altesse, de concert avec le
Pape, en disposerait à son gré après avoir obtenu
agrément du roi.
37.
Cependant le prélat attendait avec impatience le re-
tour du Père qui devait lui rapporter une réponse
définitive : ilcomptait tous les moments, set une heure
lui paraissait un siècle. Il se vit replongé dans de nou-
veaux embarras quand il rapprit qu'il fallait revoir et
fléchir le duc. Il se rendit à Nancy, bien prépare à de
nouvelles attaques. Le duc l'exhorta à se défier d'une
ferveurdont il aurait à se repentir, et à prendre un
plan de vie plus digne de sa naissance et des desseins
qu'il avait de l'élever. Le prélat, inflexible, répondit
qu'il n'était plus question dedélibérer sur un parti pris
déjà avec Dieu, mais d'obtenir l'agrément de son prince
pour l'exécuter, et d'être aidé de ses bons, offices tant
auprès de Sa Sainteté n'auprès du roi. Puis, se jetant
aux pieds du duc et fondant en larmes, il protesta
qu'il ne se lèverait qu'après avoir obtenu de lui une
réponse favorable qu'il s'attendait à ce dernier témoi-
gnage desbontésdontil l'avait honoré.
Le duc , attendri et peut-être touché de Dieu, releva
le prélat, et d'embrassant lui promit tout ce qu'il vou-
lut. Il tint parole, car il donna ordre à un secrétaire
d'Etat de régler avec le saint évêque tontes les mesurés
qui pouvaient assurer le succès de ses démarches, et
d'expédier toutes les lettres qu'il jugerait à propos,
tant pour la cour de France que pour cette de Rome.
CHAPITRE IX
Démarches auprès du Pape et du Général de la
Compagnie.
L'évêque de Verdun crut devoir solliciter tout d'abord
secrètement la permission du Pape, qui seule pouvait
faire réussir ou échouer ses desseins, Il dépêcha donc
à Rome un courrier chargé des lettres dudup de Lor-
raine, de celles du duc Errik et des siennes, avec ordre
au résident de Lorraine de les porter sans délai et dans
le plus grand secret à Sa Sainteté, et de ne rien omet-
tre pour le succès de cette affaire.
Il écrivit en même temps une lettre au Père Mutius
Vitelleschi , Général de la Compagnie de Jésus, pour le
prier de le recevoir au nouviciat si le Pape lui permettait
d'y entrer, Il l'accompagna, d'une autre lettre., adressée
au Père Balthasar , assistant de France, dont il récla-
mait la médiation pour le même sujet.
38
Pendant qu'il attendait les réponses dé Rome, il en-
tra un jour dans une église de Nancy, où l'on exorcisait
une femme en qui paraissaient toutes les marques ex-
térieures d'une vraie possession. Dès qu'il parut, on
vint le prier d'avoir pitié de cette malheureuse,qui
faisait d'horribles contorsions. Mais la possédée se tour-
nant tout-à-coup de son côté : « Il appartient bien, dit-
elle, à ce novice de me commander, : à l'école ! à l'école! »
L'assemblée ne comprit rien à ce discours, mais pour
lui, il en comprit bien le sens, et sans laisser voir la
moindre altération, il dit en souriant que l'enfer ne
pénétrait pas ses desseins et n'en empêcherait pas l'exé-
cution.
Le courrier dépêché à Rome arriva dans le temps
que le Pape Grégoire XV et le cardinal Ludovisio, son
neveu, étaient indisposés; ce qui fit appréhender au
résident de Lorrairie que ses dépêches ne fussent reçues
qu'un peu tard , et que la réponse ne traînât en lon-
gueur. Il y avait lieu de présumer en effet que le Pape
ne déciderait pas un point de cette importance sans
avoir pris l'avis des cardinaux dans une congrégation.
Mais le contre-temps même de l'indisposition, de Sa
Sainteté et du cardinal son neveu, qui semblait devoir
tout arrêter, hâta là conclusion de l'affairé. Le cardi-
nal, ayant accordé une audience particulière au rési-
dent de Lorraine et ayant lu ses lettres, promit de
s'employer efficacement pour lui obtenir une prompte
expédition. Effectivement il en fit son rapport au Saint-
Père, et il aplanit si bien,les difficultés que, sans as-
sembler les cardinaux, le Pape fit sur le champ expédier
trois brefs, l'un au saint évêque, l'autre au duc de
Lorraine, et le troisième au duc Errik.
Le résident dépêcha aussitôt son courrier. Dès. le
lendemain il eut avis que plusieurs cardinaux s'étaient
assemblés sur le bruit, qui s'était répandu dans Rome,
de la dispense qu'on sollicitait, et qu'ils se' disposaient
à en faire au Pape leurs remontrances. Mais ils s'y pri-
rent trop tard et le Pape ne changea pas d'avis. L'as-
sistant de France, à qui le résident de Lorraine fit part
du prompt succès de sa négociation ? regarda cet évé-
nement comme une espèce de miracle et en donna
aussitôt avis au Père Lebrun en ces termes :
« Votre Révérence peut penser si mon âme a été
remplie de joie et de consolation, quand la nouvelle
est arrivée de cette noble et généreuse vocation. Tous
ceux qui en ont écrit la mettent au plus haut degré, et
la tiennent assurément pour venue du ciel. Nescit tarda
molimina Spiritus sancti gratia. Et c'est chose fort ex-
traordinaire que le Pape y ait si facilement consenti.
Elle semble être un effet des prières qui ont obtenu de
Dieu cette vocation, et qui en ont aussi obtenu dé son
Vicaire en terre l'approbation sans beaucoup de diffi-
culté. Notre Père général le reçoit et l'attend, et moi
surtout, qui ai toujours eu une fort tendre affection
pour ce jeune prince. »
CHAPITRE X
Brefs du Pape Grégoire XV.
L'évêque de Verdun, ayant reçu son paquet de Rome,
alla à sa chapelle avant que de l'ouvrir et, prosterné
au pied de l'autel, il pria Jésus-Christ de lui déclarer
sa dernière volonté par l'organe de son Vicaire , et
d'affermir son coeur pour l'accomplir. Il ouvrit ensuite
et lut avec la plus grande consolation le bref de Sa
Sainteté conçu en ces termes :
« Vénérable.Frère,
» Que vos tabernacles sont aimables, Seigneur, Dieu
des vertus ! Que vos paroles se font entendre avec dou-
ceur à des oreilles chrétiennes! Paroles plus désirables
que l'or et plus douces que le miel. Aussi se trouve-t-il
même en ces derniers temps des princes qui, en étant
touchés, préfèrent la retraite de l'état religieux à toute
la pompe des cours où ils sont nés : heureux de renon-
cer aux richesses pour embrasser la pauvreté évangé-
lique, plus estimable, que tous les trésors du Nouveau-
Monde. Cette élévation de sentiments est une marque si
incontestable de la bonté de Dieu, que Nous croyons la
condition de ceux à qui il les inspire digne d'être en-
viée des rois mêmes., puisque, pour les préserver du
péril d'une contagion funeste, il les conduit dans sa
maison, où il les nourrit du lait de ses salutaires ins-
tructions et de la manne des consolations célestes. Re-
connaissez à ces marques votre bonheur, Vénérable
Frère. Pour Nous qui avons vu briller dans vos lettres
les lumières du Saint-Esprit, Nous rendons grâce à
Dieu de ce qu'il vous inspire, avec le mépris des ri-
chesses et des honneurs, le saint désir, d'illustrer la
maison de Lorraine par de nouveaux triomphes. Vous
40
triomphez en effet des passions humaines et des piéges
du démon, lorsqu'au lieu d'être ébloui de l'éclat des
richesses et des prééminences de l'épiscopat, après les-
quelles l'ambition des hommes court avec tant d'ardeur,
vous Nous sollicitez de vous permettre d'y renoncer
pour vous, enrôler sous les étendards de Jésus-Christ
dans la Compagnie de saint Ignace. Nous bénissons de
tout notre coeur vos saintes résolutions , Vénérable
Frère qui êtes si bien instruit de la science du salut,
et afin qu'il n'y ait plus d'obstacles à l'exécution des
ordres de Dieu par lesquels vous vous croyez appelé à
la retraite, Nous vous en accordons la permission par
Notre autorité apostolique.
» Partez donc pour l'édification de l'Eglise et pour
votre salut ; partez , après vous être défait de tous les
soins de ce monde, et engagez-vous dans cette Compa-
gnie également illustre par la défense du nom chrétien
et par la. destruction des hérétiques : quelle haute es-
time Nous avons pour cette Compagnie , Nous l'avons
déclare à toute la terre et à tous les siècles par
Nos brefs de canonisation de saint Ignace et de saint
François Xavier, ces deux héros de l'empire chrétien.
Armez-vous du casque de la vérité, de la cuirasse de
la foi et du glaive de la charité, avec autant d'éclat et
de fruit pour la religion que vos ancêtres les princes
de Lorraine l'ont fait par leurs victoires. Et comme
vous avez jusqu'à présent honoré et édifié votre église
de Verdun par toutes les instructions, et par tous les
exemples; d'un excellent évêque,aidez-la désormais par
de continuelles prières. Demandez aussi pour Nous à
l'Auteur de tout bien, qui Nous a confié la garde de
son Eglise, les secours nécessaires pour, faire connaître
quele Souverain-Pontificat est l'appui du monde chré-
tien!. Si Nous obtenons de la miséricorde de Dieu un si
grand bien, Nous croirons avoir, comme un gage très-
certain de ce bonheur que Nous prions Dieu instam-
ment d'accorder à Votre Fraternité, à qui Nous donnons"
une seconde fois notre bénédiction apostolique, Donné
à Rome, sous l'anneau du Pêcheur , te 22 avril 1622,
la 2° année de notre Pontificat, »
Le saint évêque baisa et baigna de ses larmes un
bref si édifiant , ne doutant plus que Jésus-Christ ou
que Pierre n'eût parlé par la bouche de Grégoire, et il
sentit une joie aussi vive que si Dieu même eût mis le
sceau à sa vocation. Il porta ensuite au duc de Lor-
raine le bref particulier par lequel le Pape, répondant
41
à ses dettes , lui notifiait la permisson qu'il venait
d'accorder à l'évêque de Verdun.
« C'est le partage des princes de Lorraine, dit ce
grand Pape, de laisser à la postérité des exemples écla-
tants de piété. Celle de notre Véritable Frère Charles,
évêque de Verdun, est digne d'attirer les regards et
l'admiration des anges des hommes : car se resoudre,
comme il fait, à se bannir pour jamais de la cour et à
s'ensevelir dans la solitude, c'est véritablement prendre
Dieu pour maître, et ce n'est que de la sagesse d'en
haut que peut partir un dessein si héroique.
» C'est pourquoi Nous ayons résolu de n' apporter soi
obstacles, ni délais à la résolution qu'a prise notre Vé-
nérable Frère, dp gagner an plus tôt le port de la reli-
gion, où il est porte par le souffle du Saint-Esprit, que
ses prièrescontinuelles ont attiré sur lui. Nous pen-
chons aussi d' autant plus à accorder l'évêché de Verdun
à notre bien-aimé fils, noble homme, François de Lor-
raine, qu'il a déjà donné au clergé de Cologne assez
de marques de sa prudence et de sa piété pour que
Nous le jugions digne d'obtenir de notre confiance la
garde du troupeau de son frère. Par là, en effet , les
peuples de Verdun ne se croiront pas privés de leur
pasteur, puisque Nous leur en rendons an d'une no-
blesse illustre,et qui ne touchera pas de moins
près à notre Vénérable Frère Charles par la ressem-
blance des vertus que par la proximité du sang. Nous
nous réjouissons fort de ce que cette occasion s'est of-
ferte d'être agréable à Votre Noblesse : car Nous avons
pour vous une tendresse de père, et Nous savons que
vous êtes un prince aussi recommandable à l'Église ca-
tholique par ses vertus personelles que par les mérites
de ses ancêtres Vous Nous avez comblé de joie par les
sentiments de piété avec lesquels vous Nous glorifiez.,
et il ne s'est encore trouvé personne dans la maison de
Lorraine qui n'ait vénéré l'autorité du Souverain-Pon-
tife divinement établi. Or, afin que cette gloire se per-
pétue dans votre maison, Nous prions instamment le
Roi des rois de faire éclater sur •vous sa bienveillance
par des faveurs signalées , et Nous donnons à Votre
Noblesse notre bénédiction apostolique, A Rome, sous
l'anneau du Pécheur, le 22 avril 1622, la 2e affinée de
notre Pontificat, »
Le duc, ayant lu son bref et celui du prélat, lui de-
manda si cettefois il était bien content des libéralités
du Saint-Père, et ajouta que, pour lui , il ne l'était
42
guère. A quoi M. de Verdun répondit par tous les sen-
timents d'un coeur touche de Dieu et pénétré de la plus
vive reconnaissance.-
Le Pape avait écrit au duc Errik sur le même sujet
un troisième bref, dont voici la teneur :
« Vénérable Frère, salut et bénédiction apostolique.
» Le Vénérable Frère Charles, évêque de Verdun, se
montre tout à-fait digne de la noblesse du sang de Lor-
raine et de l'éducation qu'il a reçue de Votre Fraternité,
lorsqu'il préfère le parti d'être abject dans la maison
de Dieu à celui de triompher dans la cour des princes:
car nous approchons Dieu de plus près par le mépris
des grandeurs humaines que par la possession des
royaumes. Nous ne nous opposerons donc pas à ce que
le vénérable Frère, attentif à se sauver dès écueils des
richesses périssables et des soins du siècle, seretiré
dans le port de la religion ; eu égard surtout au désir
qu'il a de s'engager dans la Compagnie de Jésus, qui
s'est acquis par sa sagesse et par sa piété laprotection
des Souverains-Pontifes. Les lettres que vous Nous
avez écrites sur cela Nous ont été fort agréables;et
Nous y avons remarqué que l'ardeur de cette charité
que le Saint-Esprit avait allumée dans vôtre coeur ne
s'était ni éteinte, ni refroidie. Jouissez, Vénérable Frère,
du fruit de ces saintes dispositions, et croyez que. Dieu
vous donne comme un gage assuré d'un royaume éter-
nellement heureux,: lorsqu'il continue de vous inspirer
d'une part ces sentiments de mépris pour les biens fra-
giles de la vie, et de l'autre cet amour ardent qui vous
attache à Dieu seul. Nous donnons à Votre Fraternité
notre bénédiction apostolique, à laquelle Nous souhai-
tons vivement que Dieu, auteur de tout bien, ajoute
ses grâces. A Rome, sous l'anneau du Pêcheur, le 22
avril 1622 , la 2e année de notre Pontificat. »
CHAPITRE XI
Le roi de France donne son agrément ; le prince Char-
les se démet de ses bénéfices. Son retour à Verdun;
il fait une visite à sa mère et revient a Verdun :
soulèvement du peuple au moment de son départ.
Toutes les difficultés étant levées, tant de la part de
la cour de Rome que de celle de Lorraine, il rie restait
43
plus au prélat qu'à faire agréer toutes les mesures au
roi Louis XIII, afin que le prince François fût admis à
succéder aux bénéfices de son aîné. Celui-ci, par scru-
pule , refusait de s'en mêler ; mais il dut s'y résoudre,
les ducs et les princes de sa maison ne voulant pas se
relâcher là-dessus , et le Pape, ayant déjà autorisé le
projet de cette résignation. Le roi, à qui le saint évê-
que, dépêcha un de ses secrétaires pour supplier Sa Ma-
jesté d'y consentir, approuva cette disposition avec de
grands témoignages de bonté; et d'estime,tant pour le
prince que pour la Compagnie de Jéus. Le Père Sé-
guiran, alors confesseur de Sa Majesté, s'était chargé
de lui proposer et de lui faire agréer ce projet. M. de
Verdun ne pensa donc plus qu'à dresser son,testament
et à régler les affaires de sa maison, pour dire ensuite
au monde: un adieu éternel. Il laissa tous ses biens
patrimoniaux au marquis de Moüy-parune donation
entre-vifs: il avait cédé ses bénéfices au prince Fran-
çois ; il paya aussi ses dettes et récompensa ses domes-
tiques ,ne se réservant précisément qu'une somme
nécessaire pour son voyage de Rome.
Tous ces actes étant rédigés par écrit et mis au net,
l'évêque, en présence de la cour de Lorraine, qui vou-
lut assister à la signature, dit, en prenant la plume,
qu'il n'avait jamais signé d'affaire importante sans
trembler, hors cette fois. « Je suis fâché,.ajouta-t-il,.
d'être si pauvre : car je proteste que, si j'avais à dispo-
ser de l'empire du monde , je le quitterais d'aussi bon
coeur » Puis, ayant signé; il se leva plein de joie. « Je
n'ai rien, dit-il, et je ne dois rien; j'aurai tout en Dieu,
qui sera mon partage.» Paroles qu'il répéta souvent
dans le cours de son voyage, aussi,bien que celles-ci,
qu'il prenait, pour sa devise : « Rien de mortel pour
une âme immortelle. Non est mortale quod opto. » Ces
dernières paroles s'étaient gravées dans son coeur dès
sa plus tendre jeunesse, lorsqu'il avait lu dans, l'his-
toire de Foix ce qui est rapporté de ce jeune et saint
prince, François-Phoebus, roi de Navarre,qui, mourant
dans sa seizième année, dit avec Jésus-Christ : « Mon
royaume n'est pas de ce monde, » et qui, par un pres-
sentiment de la brièveté de son règne et de sa vie, avait
pris pour devise : Sors mea mortalis , non est mortale
quod opto.
Le prélat aurait bien voulu ne plus retourner à Ver-
dun, où. il prévoyait qu'il trouverait des oppositions de
la part de son peuple , dont il était adoré. Mais il lui
44
restait des affaires importantes à régler. Il fut donc
obligé de s'y rendre et, sa résolution y étant divulguée,
il reçut des députations detous des corps.
D'abord les chanoines de sa cathédrale se joignirent
aux curés de la ville et du diocèse, pour le supplier de
ne pas les abandonner. ils s'offrirent à subir les lois
les plus austères avec une soumission sans réserve.,
pourvu qu'il consentît à les gouverner jusqu'à sa mort.
Tous les gentilshommes du pays s'assemblèrent à leur
tour et lui firent les plus vives remontrances. Les ma-
gistrats surtout qu'il avait établis pour rendre la jus-
tice, unirent tout en oeuvre pour le retenir : le peuple
y employa,prières, larmes, clameurs, menaces contre
des Jésuites, qui leur enlevaient leur saint pasteur.
Ces tendres empressements de tous ses diocésains,
pour qui il avait un coeur de père, le touchèrent vive-
ment, mais ne l'ébranlèrent pas:; il se contenta de leur
déclarer qu'il n'allait encore qu'à Tugny prendre congé
de la princesse sa mère, et qu'il reviendrait.
Il y alla en effet, et de quelle fermeté ne dut-il pas
s'armer contre les insinuations d'une mère qui, quoi-
que déjà touchée de Dieu, combattit de toute sa force
les inspirations dé la grâce en sonfils. Mais que peu-
vent la chair et le sang quand Dieu a parlé au coeur,
et que te coeur s'est montré docile à la voix de Dieu?
Inflexible aux mouvements de la nature, le prince vit
d'un oeil sec couler les larmes de la princesse, et, au
lieu de répondre à ses reproches, il obtint que, loin de
s'opposer à sa retraite, elle en chercherait un» à son
exemple.
Il s'attendait à retrouver à son retour la première
émotion dupeuple de Verdun bien apaisée. Mais,.dès
qu'on le sut à la veille de son départ, son palais fut
tout-à-coup assiégé par la foule, et retentit de cris
confus d'hommes et de femmes de toute condition qui
étaient accourus pour se jeter à ses pieds et le conjurer,
les larmes aux yeux, de ne pas les quitter. « Qu'avons-
nous fait, lui disaient-ils, pour mériter que vous nous
punissiez par un éternel éloignement? S'il y a du dé-
réglement dans nos moeurs, qui saura mieux que vous
nous réformer? Vous êtes notre maître, notre pasteur ;
ordonnez, et vous serez obéi. »
Le prince, qui était né affectueux, sentit, à ces cris,
ses entrailles émues ; il se retira pour pleurer en secret,
et il avoua; depuis que jamais il n'avait éprouvé un
plus cruel déchirement. Mais les cris ne discontinuaient
pas ; il jugea qu'il ne fallait pas flatter de vaines espé-
rances un peuple qui se prévaudrait de sa faiblesse ; il,
reparut, donc et dit que c'était une affaire conclure ; que
pour, eux, Dieu y pourvoirait ; q'il leur donnait en son
frère,un autre, lui-même ,
Sur quoi , quelques-uns des plus hardis désespérant
de fléchir le prince , s'emportèrent à dire qu'ils garde-
raient si bien portes de la ville, qu'il ne leur échap-
perait pas. « Y pensez-vous ? répondit le prince ; je,
pourraisaubesoin passée par-dessus les murailles. »
Cependant, à peine eut-il congédié cette troupe qu'on
vint l'avertir d'une espèce de soulèvement. La tendresse
dupeuple pour sa personne se tournait en fureur con-
le malheur ; les
tre le feu au collége et d'immoler à leur ressentiment
ceux de ces Pères avaient abusé de la confiance de
leur évêque pour l'ensorceler.
Effrayé de ce discours , il envoya aussitôt au Père
recteur un de ses gens lui donner avis qu'il ne permît
à aucun jésuite de se montrer jusqu'à ce que le tumulte
eût cessé. S'étant ensuite dérobé secrètement il alla à
Koeurs recevoir ses frères , auxquels il donna sa béné-
diction.
Il congédia là une partie de ses domestiques, et il ne
put voir, sans être vivement attendri , la douleur du
plus jeune de ses pages. Ce jeune hom
bile comme un mourant , tandis qu'il coulait de ses
yeux un torrent de larmes ; après quoi il tomba éva-
noui et comme étouffé par un serrement de coeur.
CHAPITRE XII
Après une, dernière visite à la cour, le prince Charles
se retire au noviciat des Jésuites de Nancy : il hâte
son départ ; il laisse des lettres d'adieux à son peuple,
aux magistrats et aux religieuses de Notre-Dame.
La cour de Lorraine exigea du prince, pour dernière
épreuve, un adieu qui lui coûta bien des larmes et des
embarras ; mais il en fut extrêmement consolé par les
pieux discours que lui

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